samedi 31 mai 2008

Des crimes du PC ne faisons pas table rase

Le livre noir du communisme (II)
« Du passé faisons table rase » : ce début de couplet de l'Internationale a toujours été appliqué par les communistes de tous poils, surtout à propos de leurs échecs et de leurs crimes, innombrables. En son temps, Le Livre Noir du Communisme, publié sous la direction de Stéphane Courtois, malgré son épaisseur, et en dépit de son caractère très méritoire, n'avait pas tout dit. Ce que proclame, avec honnêteté, la bande qui entoure le dernier-né fin 2002, réalisé sous la direction du même, Du passé faisons table rase, qui part à la recherche d'atrocités du communisme en Europe. A l'heure où Chirac, prisonnier de sa jeunesse marxiste, rend hommage sur hommage au PC "français", il est utile et nécessaire de se rafraîchir la mémoire au sujet d'une « utopie meurtrière » dont les crimes européens sont tout aussi monstrueux que les tueries asiatiques, africaines ou sud-américaines.

Seize historiens de plusieurs pays, dont un Français, Philippe Baillet, ont déterré les dossiers que les communistes et leurs ailiés souhaitaient oubliés à jamais, Le tabou qui interdisait de stigmatiser les horreurs marxistes a certes été ébranlé par la chute des bastions les plus importants du système, et d'abord à Moscou, mais son influence perverse et dangereuse subsiste, Quand on voit, comme le cite S Courtois une Arlette Laguillier, la trotskiste si sentimentale, aux pleurs si spontanés, dire à propos du Livre Noir, que ses auteurs étaient de « prétendus historiens », des « falsificateurs à l'œuvre », il ne suffit pas de hausser les épaules, car Chirac agit officiellement en accord avec Lutte Ouvrière, Et toute une campagne systématique, l'organe officieux Le Monde en tête, se sert de Hitler pour tenter d'effacer le caractère criminel du communisme, Le directeur du Monde en personne, Jean-Marie Colombani, se distingue avec une hypocrisie consommée, parlant d'« absence de méthode » lorsqu'on évoque les tueries communistes, et caressant l'idée d'un Livre noir du capitalisme, ce qui réserverait des surprises, car Colombani apprendrait alors, qu'il le veuille ou non, l'étroite collaboration entre les financiers mondiaux, d'une part, Lénine, Staline, Mao d'autres part. Face aux auxiliaires honteux des Tchékas, Securitate et Stasi, le devoir de vigilance et de mémoire s'impose, car l'occultation du passé préparera demain l'acceptation d'autres crimes de même inspiration.

L'ordinaire des tueurs rouges


Alexandre lakovlev, dirigeant du PC soviétique finissant, et qui fut un artisan de sa liquidation, donne dans cette œuvre collective une remarquable analyse des schémas d'assassinats, du point de vue des léninistes, copiés tous leurs successeurs, Il qualifie de manière pertinente le bolchevisme de « maladie sociale du XXe siècle », et il énumère les responsabilités qui furent d'emblée celles du communisme : le coup d'Etat, sanglant et illégal, d'« Octobre Rouge » ; le déclenchement de la plus terrible des guerres, la guerre civile (13 millions de morts en tout) ; la destruction de la paysannerie russe; l'anéantissement des Eglises chrétiennes et non chrétiennes exécution des prêtres, mise à bas des lieux de culte) ; liquidation des couches traditionnelles de la société (officiers, nobles, intellectuels, commerçants, industriels, etc,) instauration des exécutions administratives, sans jugement, généralisation de la torture, installation des camps de concentration où sont internés même des enfants, usage des gaz asphyxiants (vingt millions de morts) ; étouffement de toute liberté (interdiction de tous mouvements de pensée, de toute expression non contrôlée) ; représailles écoeurantes contre les prisonniers de guerre sovietiques rapatriés après 1945, alors que le PC était responsable de leur capture au cours du conflit; persécutions systématiques contre les scientifiques, les médecins, les écrivains, les artistes; pratique des proces racistes et de campagnes criminelles contre les « dissidents »; ruine économique et morale d'un pays immense; enfin, « instauration d'une dictature contre l'être humain, son honneur, sa dignité et sa liberté », Tout ceci fut rigoureusement imitée par les marxistes du monde entier.

Estonie, pays martyr


Quand on regarde un petit pays de un million d'habitants au début du siècle passé, l'Estonie, - le communisme dès décembre 1918 se déchaîne avec toutes ces caractéristiques léninistes. Voici des « échantillons » concernant la religion: un pasteur a les yeux crevés et périt sous la torture. En janvier 1919, dans la cave d'une Caisse d'Epargne, les rouges tuent dix-neuf personnes, dont un aumônier luthérien, un évêque orthodoxe, un archiprêtre, qui s'était opposé, une décennie plus tôt, à ce qu'on mette hors d'état de nuire des révolutionnaires. Les Soviétiques furent vaincus militairement et durent pour le moment arrêter leurs crimes, Mais ils se rattrapèrent sur les Estoniens vivant en URSS, en jetant près de 70 000 dans des camps de concentration où ils périrent par milliers. Les chefs du PC d'Estonie en exil furent abattus en 1937-1938. Début 1939, 2.360 Estoniens communistes étaient dans le goulag. Fin septembre 1939 l'Armée rouge de Staline occupe l'Estonie, qui n'oppose pas de résistance. En juin 1940, le pays est annexé à l'URSS. La terreur se déclenche, Des arrestations par milliers, des exécutions, des massacres purs et simples (78 personnes abattues dans des villas au printemps 1941). L'élite estonienne, traduite en justice, vit pleuvoir les condamnations à mort, perpétrées après minuit. Les déportations « familiales » se développèrent, plus de dix mille personnes, à quoi il faut ajouter 12 000 soldats estoniens « arrêtés ». Dans un pays de un million d'habitants. A partir de la guerre germano-soviétique, fin juin 1941, ces chiffres sont pulvérisés, et des méthodes sauvages de mise à mort remplacent les balles dans la nuque et les pelotons de fusilleurs, Les incendies de bâtiments sont la règle. A l'été 1941, 3.247 fermes sont détruites, ainsi que 19 mairies, 102 bâtiments coopératifs, 79 écoles, et beaucoup de maisons. Le tout sans la moindre utilité militaire. Le 8 juillet 1941, à la prison de Tartu, 192 détenus, parce que « bourgeois » sont massacrés, dont des écrivains, des artistes, des prêtres. Dans des îles côtières, le sadisme communiste battit tous les records: prisonniers ébouillantés, yeux arrachés, seins coupés aux femmes (95 cadavres sur une seule île). Au total, sur cette période, on n'a pu identifier que 2.199 assassinés.
Et la France ?

La suite fut de la même horreur ordinaire pendant la guerre, où Staline se servit comme de chair à canon des Estoniens sur son sol. Afin de se disculper de leurs premières vagues de crimes, les communistes tentèrent au procès de Nuremberg de charger au maximum les Allemands. Les recherches effectuées ont fait tomber les 125 000 victimes imputées au Reich à 6 600, En revanche, les communistes ajoutèrent à leur palmarès de 1918-1919 et de 1939-1941 celui de 1944-45, d'une ampleur sans précédent 75 000 arrestations dont au moins 35 % de fusillés, ou tués autrement, et des déportations eurent lieu encore en 1949. Arrêtons là cet unique exemple, sur un peuple de un million d'habitants.

De bien plus grands pays Roumanie, Hongrie, Grèce... ont subi le déferlement des barbares.
Ce qui est arrivé chez eux aussi ne doit pas être oublié. Du passé ne faisons pas table rase. Reste un souhait : qu'un jour, le tableau des crimes du communisme en France soit établi de façon exhaustive. Car sur notre sol aussi, les disciples de Lénine ont sévi, tuant dans toutes les catégories (paysans, « bourgeois » ou ouvriers), toutes les opinions (gens de droite ou d'extrême gauche, gaullistes ou maréchalistes), assassinant des réfugiés accueillis par la France, A quand ce travail ?

Alexandre MARTIN, National Hebdo du 16 au 23 janvier 2003.
Du passé faisons table rase, sous la direction de Stéphane Courtois, éditions Robert Laffont, 576 pages, 22,95 euros.

jeudi 22 mai 2008

L’exil du peuple juif est un mythe

L’historien Shlomo Sand affirme que l’existence des diasporas de Méditerranée et d’Europe centrale est le résultat de conversions anciennes au judaïsme. Pour lui, l’exil du peuple juif est un mythe, né d’une reconstruction à postériori sans fondement historique. Entretien.

Parmi la profusion de héros nationaux que le peuple d’Israël a produits au fil des générations, le sort n’aura pas été favorable à Dahia Al-Kahina qui dirigea les Berbères de l’Aurès, en Afrique du Nord. Bien qu’elle fût une fière juive, peu d’Israéliens ont entendu le nom de cette reine guerrière qui, au septième siècle de l’ère chrétienne, a unifié plusieurs tribus berbères et a même repoussé l’armée musulmane qui envahissait le nord de l’Afrique. La raison en est peut-être que Dahia Al-Kahina était née d’une tribu berbère convertie semble-t-il plusieurs générations avant sa naissance, vers le 6e siècle.

D’après l’historien Shlomo Sand, auteur du livre « Quand et comment le peuple juif a-t-il été inventé ? » (aux éditions Resling - en hébreu), la tribu de la reine ainsi que d’autres tribus d’Afrique du Nord converties au judaïsme sont l’origine principale à partir de laquelle s’est développé le judaïsme séfarade. Cette affirmation, concernant les origines des Juifs d’Afrique du Nord à partir de tribus locales qui se seraient converties - et non à partir d’exilés de Jérusalem - n’est qu’une composante dans l’ample argumentation développée dans le nouvel ouvrage de Sand, professeur au département d’Histoire de l’Université de Tel Aviv.

Dans ce livre, Sand essaie de démontrer que les Juifs qui vivent aujourd’hui en Israël et en d’autres endroits dans le monde, ne sont absolument pas les descendants du peuple ancien qui vivait dans le royaume de Judée à l’époque du premier et du second Temple. Ils tirent leur origine, selon lui, de peuples variés qui se sont convertis au cours de l’Histoire en divers lieux du bassin méditerranéen et régions voisines. Non seulement les Juifs d’Afrique du Nord descendraient pour la plupart de païens convertis, mais aussi les Juifs yéménites (vestiges du royaume Himyarite, dans la péninsule arabique, qui s’était converti au judaïsme au quatrième siècle) et les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est (des réfugiés du royaume khazar converti au huitième siècle).

A la différence d’autres « nouveaux historiens » qui ont cherché à ébranler les conventions de l’historiographie sioniste, Shlomo Sand ne se contente pas de revenir sur 1948 ou sur les débuts du sionisme, mais remonte des milliers d’années en arrière. Il tente de prouver que le peuple juif n’a jamais existé comme « peuple-race » partageant une origine commune mais qu’il est une multitude bigarrée de groupes humains qui, à des moments différents de l’Histoire, ont adopté la religion juive. D’après Sand, chez certains penseurs sionistes, cette conception mythique des Juifs comme peuple ancien conduit à une pensée réellement raciste : « Il y a eu, en Europe, des périodes où, si quelqu’un avait déclaré que tous les Juifs appartenaient à un peuple d’origine non juive, il aurait été jugé antisémite séance tenante. Aujourd’hui, si quelqu’un ose suggérer que ceux qui sont considérés comme juifs, dans le monde (...) n’ont jamais constitué et ne sont toujours pas un peuple ni une nation, il est immédiatement dénoncé comme haïssant Israël » (p. 31).

D’après Sand, la description des Juifs comme un peuple d’exilés, errant et se tenant à l’écart, qui « ont erré sur mers et sur terres, sont arrivés au bout du monde et qui, finalement, avec la venue du sionisme, ont fait demi-tour pour revenir en masse sur leur terre orpheline », cette description ne relève que d’une « mythologie nationale ». Tout comme d’autres mouvements nationaux en Europe, qui ont revisité un somptueux âge d’or pour ensuite, grâce à lui, fabriquer leur passé héroïque - par exemple, la Grèce classique ou les tribus teutonnes - afin de prouver qu’ils existaient depuis fort longtemps, « de même, les premiers bourgeons du nationalisme juif se sont tournés vers cette lumière intense dont la source était le royaume mythologique de David » (p. 81).

Mais alors, quand le peuple juif a-t-il réellement été inventé, selon l’approche de Sand ? « Dans l’Allemagne du 19e siècle, à un certain moment, des intellectuels d’origine juive, influencés par le caractère ‘volkiste’ du nationalisme allemand, se sont donné pour mission de fabriquer un peuple "rétrospectivement", avec la soif de créer une nation juive moderne. A partir de l’historien Heinrich Graetz, des intellectuels juifs commencent à esquisser l’histoire du judaïsme comme l’histoire d’un peuple qui avait un caractère national, qui est devenu un peuple errant et qui a finalement fait demi-tour pour revenir dans sa patrie. »
http://www.voxnr.com/

L’exil du peuple juif est un mythe (suite)

Shlomo Sand, historien du 20e siècle, avait jusqu’à présent étudié l’histoire intellectuelle de la France moderne (dans son livre « L’intellectuel, la vérité et le pouvoir », Am Oved éd., 2000 - en hébreu), et les rapports entre le cinéma et l’histoire politique (« Le cinéma comme Histoire », Am Oved, 2002 - en hébreu). D’une manière inhabituelle pour des historiens de profession, il se penche, dans son nouveau livre, sur des périodes qu’il n’avait jamais étudiées - généralement en s’appuyant sur des chercheurs antérieurs qui ont avancé des positions non orthodoxes sur les origines des Juifs.

En fait, l’essentiel de votre livre ne s’occupe pas de l’invention du peuple juif par le nationalisme juif moderne mais de la question de savoir d’où viennent les Juifs.
« Mon projet initial était de prendre une catégorie spécifique de matériaux historiographiques modernes, d’examiner comment on avait fabriqué la fiction du peuple juif. Mais dès que j’ai commencé à confronter les sources historiographiques, je suis tombé sur des contradictions. Et c’est alors ce qui m’a poussé - je me suis mis au travail, sans savoir à quoi j’aboutirais. J’ai pris des documents originaux pour essayer d’examiner l’attitude d’auteurs anciens - ce qu’ils avaient écrit à propos de la conversion. »

Des spécialistes de l’histoire du peuple juif affirment que vous vous occupez de questions dont vous n’avez aucune compréhension et que vous vous fondez sur des auteurs que vous ne pouvez pas lire dans le texte.
« Il est vrai que je suis un historien de la France et de l’Europe, et pas de l’Antiquité. Je savais que dès lors que je m’occuperais de périodes anciennes comme celles-là, je m’exposerais à des critiques assassines venant d’historiens spécialisés dans ces champs d’étude. Mais je me suis dit que je ne pouvais pas en rester à un matériel historiographique moderne sans examiner les faits qu’il décrit. Si je ne l’avais pas fait moi-même, il aurait fallu attendre une génération entière. Si j’avais continué à travailler sur la France, j’aurais peut-être obtenu des chaires à l’université et une gloire provinciale. Mais j’ai décidé de renoncer à la gloire. »
« Après que le peuple ait été exilé de force de sa terre, il lui est resté fidèle dans tous les pays de sa dispersion et n’a pas cessé de prier et d’espérer son retour sur sa terre pour y restaurer sa liberté politique » : voilà ce que déclare, en ouverture, la Déclaration d’Indépendance. C’est aussi la citation qui sert de préambule au troisième chapitre du livre de Shlomo Sand, intitulé « L’invention de l’Exil ». Aux dires de Sand, l’exil du peuple de sa terre n’a en fait jamais eu lieu.
« Le paradigme suprême de l’envoi en exil était nécessaire pour que se construise une mémoire à long terme, dans laquelle un peuple-race imaginaire et exilé est posé en continuité directe du "Peuple du Livre" qui l’a précédé », dit Sand ; sous l’influence d’autres historiens qui se sont penchés, ces dernières années, sur la question de l’Exil, il déclare que l’exil du peuple juif est, à l’origine, un mythe chrétien, qui décrivait l’exil comme une punition divine frappant les Juifs pour le péché d’avoir repoussé le message chrétien. « Je me suis mis à chercher des livres étudiant l’envoi en exil - événement fondateur dans l’Histoire juive, presque comme le génocide ; mais à mon grand étonnement, j’ai découvert qu’il n’y avait pas de littérature à ce sujet. La raison en est que personne n’a exilé un peuple de cette terre. Les Romains n’ont pas déporté de peuples et ils n’auraient pas pu le faire même s’ils l’avaient voulu. Ils n’avaient ni trains ni camions pour déporter des populations entières. Pareille logistique n’a pas existé avant le 20e siècle. C’est de là, en fait, qu’est parti tout le livre : de la compréhension que la société judéenne n’a été ni dispersée ni exilée. »

Si le peuple n’a pas été exilé, vous affirmez en fait que les véritables descendants des habitants du royaume de Judée sont les Palestiniens.
« Aucune population n’est restée pure tout au long d’une période de milliers d’années. Mais les chances que les Palestiniens soient des descendants de l’ancien peuple de Judée sont beaucoup plus élevées que les chances que vous et moi en soyons. Les premiers sionistes, jusqu’à l’insurrection arabe, savaient qu’il n’y avait pas eu d’exil et que les Palestiniens étaient les descendants des habitants du pays. Ils savaient que des paysans ne s’en vont pas tant qu’on ne les chasse pas. Même Yitzhak Ben Zvi, le second président de l’Etat d’Israël, a écrit en 1929, que "la grande majorité des fellahs ne tirent pas leur origine des envahisseurs arabes, mais d’avant cela, des fellahs juifs qui étaient la majorité constitutive du pays". »

Et comment des millions de Juifs sont-ils apparu tout autour de la Méditerranée ?
« Le peuple ne s’est pas disséminé, c’est la religion juive qui s’est propagée. Le judaïsme était une religion prosélyte. Contrairement à une opinion répandue, il y avait dans le judaïsme ancien une grande soif de convertir. Les Hasmonéens furent les premiers à commencer à créer une foule de Juifs par conversions massives, sous l’influence de l’hellénisme. Ce sont les conversions, depuis la révolte des Hasmonéens jusqu’à celle de Bar Kochba, qui ont préparé le terrain à la diffusion massive, plus tard, du christianisme. Après le triomphe du christianisme au 4e siècle, le mouvement de conversion a été stoppé dans le monde chrétien et il y a eu une chute brutale du nombre de Juifs. On peut supposer que beaucoup de Juifs apparus autour de la mer Méditerranée sont devenus chrétiens. Mais alors, le judaïsme commence à diffuser vers d’autres régions païennes - par exemple, vers le Yémen et le Nord de l’Afrique. Si le judaïsme n’avait pas filé de l’avant à ce moment-là, et continué à convertir dans le monde païen, nous serions restés une religion totalement marginale, si même nous avions survécu. »

Comment en êtes-vous arrivé à la conclusion que les Juifs d’Afrique du Nord descendent de Berbères convertis ?
« Je me suis demandé comment des communautés juives aussi importantes avaient pu apparaître en Espagne. J’ai alors vu que Tariq Ibn-Ziyad, commandant suprême des musulmans qui envahirent l’Espagne, était berbère et que la majorité de ses soldats étaient des Berbères. Le royaume berbère juif de Dahia Al-Kahina n’avait été vaincu que 15 ans plus tôt. Et il y a, en réalité, plusieurs sources chrétiennes qui déclarent que beaucoup parmi les envahisseurs d’Espagne étaient des convertis au judaïsme. La source profonde de la grande communauté juive d’Espagne, c’étaient ces soldats berbères convertis au judaïsme. »

Aux dires de Sand, l’apport démographique le plus décisif à la population juive dans le monde s’est produit à la suite de la conversion du royaume khazar - vaste empire établi au Moyen-âge dans les steppes bordant la Volga et qui, au plus fort de son pouvoir, dominait depuis la Géorgie actuelle jusqu’à Kiev. Au 8e siècle, les rois khazars ont adopté la religion juive et ont fait de l’hébreu la langue écrite dans le royaume. A partir du 10e siècle, le royaume s’est affaibli et au 13e siècle, il a été totalement vaincu par des envahisseurs mongols et le sort de ses habitants juifs se perd alors dans les brumes.
Shlomo Sand revisite l’hypothèse, déjà avancée par des historiens du 19e et du 20e siècles, selon laquelle les Khazars convertis au judaïsme seraient l’origine principale des communautés juives d’Europe de l’Est. « Au début du 20e siècle, il y a une forte concentration de Juifs en Europe de l’Est : trois millions de Juifs, rien qu’en Pologne », dit-il ; « l’historiographie sioniste prétend qu’ils tirent leur origine de la communauté juive, plus ancienne, d’Allemagne, mais cette historiographie ne parvient pas à expliquer comment le peu de Juifs venus d’Europe occidentale - de Mayence et de Worms - a pu fonder le peuple yiddish d’Europe de l’Est. Les Juifs d’Europe de l’Est sont un mélange de Khazars et de Slaves repoussés vers l’Ouest. »

Si les Juifs d’Europe de l’Est ne sont pas venus d’Allemagne, pourquoi parlaient-ils le yiddish, qui est une langue germanique ?
« Les Juifs formaient, à l’Est, une couche sociale dépendante de la bourgeoisie allemande et c’est comme ça qu’ils ont adopté des mots allemands. Je m’appuie ici sur les recherches du linguiste Paul Wechsler, de l’Université de Tel Aviv, qui a démontré qu’il n’y avait pas de lien étymologique entre la langue juive allemande du Moyen-âge et le yiddish. Le Ribal (Rabbi Yitzhak Bar Levinson) disait déjà en 1828 que l’ancienne langue des Juifs n’était pas le yiddish. Même Ben Tzion Dinour, père de l’historiographie israélienne, ne craignait pas encore de décrire les Khazars comme l’origine des Juifs d’Europe de l’Est et peignait la Khazarie comme la "mère des communautés de l’Exil" en Europe de l’Est. Mais depuis environ 1967, celui qui parle des Khazars comme des pères des Juifs d’Europe de l’Est est considéré comme bizarre et comme un doux rêveur. »

Pourquoi, selon vous, l’idée d’une origine khazar est-elle si menaçante ?
« Il est clair que la crainte est de voir contester le droit historique sur cette terre. Révéler que les Juifs ne viennent pas de Judée paraît réduire la légitimité de notre présence ici. Depuis le début de la période de décolonisation, les colons ne peuvent plus dire simplement : "Nous sommes venus, nous avons vaincu et maintenant nous sommes ici" - comme l’ont dit les Américains, les Blancs en Afrique du Sud et les Australiens. Il y a une peur très profonde que ne soit remis en cause notre droit à l’existence. »

Cette crainte n’est-elle pas fondée ?
« Non. Je ne pense pas que le mythe historique de l’exil et de l’errance soit la source de ma légitimité à être ici. Dès lors, cela m’est égal de penser que je suis d’origine khazar. Je ne crains pas cet ébranlement de notre existence, parce que je pense que le caractère de l’Etat d’Israël menace beaucoup plus gravement son existence. Ce qui pourra fonder notre existence ici, ce ne sont pas des droits historiques mythologiques mais le fait que nous commencerons à établir ici une société ouverte, une société de l’ensemble des citoyens israéliens. »

En fait, vous affirmez qu’il n’y a pas de peuple juif.
« Je ne reconnais pas de peuple juif international. Je reconnais un "peuple yiddish" qui existait en Europe de l’Est, qui n’est certes pas une nation mais où il est possible de voir une civilisation yiddish avec une culture populaire moderne. Je pense que le nationalisme juif s’est épanoui sur le terreau de ce "peuple yiddish". Je reconnais également l’existence d’une nation israélienne, et je ne lui conteste pas son droit à la souveraineté. Mais le sionisme, ainsi que le nationalisme arabe au fil des années, ne sont pas prêts à le reconnaître.
« Du point de vue du sionisme, cet Etat n’appartient pas à ses citoyens, mais au peuple juif. Je reconnais une définition de la Nation : un groupe humain qui veut vivre de manière souveraine. Mais la majorité des Juifs dans le monde ne souhaite pas vivre dans l’Etat d’Israël, en dépit du fait que rien ne les en empêche. Donc, il n’y a pas lieu de voir en eux une nation. »

Qu’y a-t-il de si dangereux dans le fait que les Juifs s’imaginent appartenir à un seul peuple ? Pourquoi serait-ce mal en soi ?
« Dans le discours israélien sur les racines, il y a une dose de perversion. C’est un discours ethnocentrique, biologique, génétique. Mais Israël n’a pas d’existence comme Etat juif : si Israël ne se développe pas et ne se transforme pas en société ouverte, multiculturelle, nous aurons un Kosovo en Galilée. La conscience d’un droit sur ce lieu doit être beaucoup plus souple et variée, et si j’ai contribué avec ce livre à ce que moi-même et mes enfants puissions vivre ici avec les autres, dans cet Etat, dans une situation plus égalitaire, j’aurai fait ma part.
« Nous devons commencer à œuvrer durement pour transformer ce lieu qui est le nôtre en une république israélienne, où ni l’origine ethnique, ni la croyance n’auront de pertinence au regard de la Loi. Celui qui connaît les jeunes élites parmi les Arabes d’Israël, peut voir qu’ils ne seront pas d’accord de vivre dans un Etat qui proclame n’être pas le leur. Si j’étais Palestinien, je me rebellerais contre un tel Etat, mais c’est aussi comme Israélien que je me rebelle contre cet Etat. »

La question est de savoir si, pour arriver à ces conclusions-là, il était nécessaire de remonter jusqu’au royaume des Khazars et jusqu’au royaume Himyarite.
« Je ne cache pas que j’éprouve un grand trouble à vivre dans une société dont les principes nationaux qui la dirigent sont dangereux, et que ce trouble m’a servi de moteur dans mon travail. Je suis citoyen de ce pays, mais je suis aussi historien, et en tant qu’historien, j’ai une obligation d’écrire de l’Histoire et d’examiner les textes. C’est ce que j’ai fait. »

Si le mythe du sionisme est celui du peuple juif revenu d’exil sur sa terre, que sera le mythe de l’Etat que vous imaginez ?
« Un mythe d’avenir est préférable selon moi à des mythologies du passé et du repli sur soi. Chez les Américains, et aujourd’hui chez les Européens aussi, ce qui justifie l’existence d’une nation, c’est la promesse d’une société ouverte, avancée et opulente. Les matériaux israéliens existent, mais il faut leur ajouter, par exemple, des fêtes rassemblant tous les Israéliens. Réduire quelque peu les jours de commémoration et ajouter des journées consacrées à l’avenir. Mais même aussi, par exemple, ajouter une heure pour commémorer la "Nakba", entre le Jour du Souvenir et la Journée de l’Indépendance. »
notes
Shlomo Sand est né en 1946 à Linz (Autriche) et a vécu les deux premières années de sa vie dans les camps de réfugiés juifs en Allemagne. En 1948, ses parents émigrent en Israël, où il a grandi. Il finit ses études supérieures en histoire, entamées à l’université de Tel-Aviv, à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Depuis 1985, il enseigne l’histoire de l’Europe contemporaine à l’université de Tel-Aviv. Il a notamment publié en français : « L’Illusion du politique. Georges Sorel et le débat intellectuel 1900 » (La Découverte, 1984), « Georges Sorel en son temps », avec J. Julliard (Seuil, 1985), « Le XXe siècle à l’écran » (Seuil, 2004). « Les mots et la terre. Les intellectuels en Israël » (Fayard, 2006)

Source : Ofri Ilani, Haaretz, 21 mars 2008, traduit de l’hébreu par Michel Ghys pour Protection Palestine

mercredi 21 mai 2008

ALAIN DE BENOIST REVIENT SUR MAI 68

La commémoration de Mai 68 revient tous les dix ans, avec la même marée de livres et d'articles. Nous sommes au quatrième épisode, et les barricadiés du « joli mois de mai » ont aujourd'hui l'âge d'être grands-pères. Quarante ans après, on discute toujours de savoir ce qui s'est exactement passé durant ces journées-là - et même s'il s'est passé quelque chose. Mai 68 a-t-il été un catalyseur, une cause ou une conséquence ? A-t-il inauguré ou simplement accéléré une évolution de la société qui se serait produite de toute façon ? Psychodrame ou mutation ?

La France a le secret des révolutions courtes. Mai 68 n'a pas échappé à la règle. La première « nuit des barricades » eut lieu le 10 mai. La grève générale se déclencha le 13 mai. Le 30 mai, le général De Gaulle prononçait la dissolution de l'Assemblée nationale, tandis qu'un million de ses partisans défilaient sur les Champs-Elysées. Dès le 5 juin, le travail reprenait dans les entreprises, et quelques semaines plus tard, aux élections législatives, les partis de droite remportaient une victoire en forme de soulagement.

Par rapport à ce qui se déroula à la même époque, ailleurs en Europe, on note tout de suite deux différences. La première, c'est qu'en France, Mai 68 ne fut pas seulement une révolte étudiante. Ce fut aussi un mouvement social, à l'occasion duquel la France fut paralysée par près de 10 millions de grévistes, Déclenchée le 13 mai par les syndicats, on assista même à la plus grande grève générale jamais enregistrée en Europe.

L'autre différence, c'est l'absence de prolongement terroriste du mouvement. La France n'a pas connu de phénomènes comparables à ce qu'ont été en Allemagne la Fraction armée rouge (RAF) , ou en Italie les Brigades rouges. Les causes de cette « modération » ont fait l'objet de nombreux débats. Lucidité ou lâcheté ? Réalisme ou humanisme ? L'esprit petit-bourgeois qui dominait déjà la société est sans doute l'une des raisons pour lesquelles l'extrême gauche française n'a pas versé dans le « communisme combattant ».

Mais en fait, on ne peut rien comprendre à ce qui s' est passé en Mai 68 si l'on ne réalise pas qu'à l'occasion de ces journées deux types d'aspirations totalement différentes se sont exprimés. A l'origine mouvement de révolte contre l'autoritarisme politique, Mai 68 fut d'abord, indéniablement, une protestation contre la politique spectacle et le règne de la marchandise, un retour à l'esprit de la Commune, une mise en accusation radicale des valeurs bourgeoises. Cet aspect n'était pas antipathique, même s'il s'y mêlait beaucoup de références obsolètes et de naïveté juvénile.

La grande erreur a été de croire que c'est en s'attaquant aux valeurs traditionnelles qu'on pourrait le mieux lutter contre la logique du capital. C'était ne pas voir que ces valeurs, de même que ce qu'il restait encore de structures sociales organiques, constituaient le dernier obstacle à l'épanouissement planétaire de cette logique. Le sociologue Jacques Julliard a fait à ce propos une observation très juste lorsqu'il a écrit que les militants de Mai 68, quand ils dénonçaient les valeurs traditionnelles, « ne se sont pas avisés que ces valeurs (honneur, solidarité, héroïsme) étaient, aux étiquettes près, les mêmes que celles du socialisme, et qu'en les supprimant, ils ouvraient la voie au triomphe des valeurs bourgeoises : individualisme, calcul rationnel, efficacité ».

Mais il y eut aussi un autre Mai 68, d'inspiration strictement hédoniste et individualiste. Loin d'exalter une discipline révolutionnaire, ses partisans voulaient avant tout « interdire d'interdire » et « jouir sans entraves ». Or, ils ont très vite réalisé que ce n'est pas en faisant la révolution ni en se mettant « au service du peuple » qu'ils allaient satisfaire ces désirs. Ils ont au contraire rapidement compris que ceux-ci seraient plus sûrement satisfaits dans une société libérale permissive. Ils se sont donc tout naturellement ralliés au capitalisme libéral, ce qui n'est pas allé, pour nombre d'entre eux, sans avantages matériels et financiers.

Installés aujourd'hui dans les états-majors politiques, les grandes entreprises, les grands groupes éditoriaux et médiatiques, ils ont pratiquement tout renié, ne gardant de leur engagement de jeunesse qu'un sectarisme inaltéré. Ceux qui voulaient entamer une « longue marche à travers les institutions » ont fini par s'y installer confortablement. Ralliés à l'idéologie des droits de l'homme et à la société de marché, ce sont ces rénégats qui se déclarent aujourd'hui « anti-racistes » pour mieux faire oublier qu'ils n'ont plus rien à dire contre le capitalisme. C'est aussi grâce à eux que l'esprit "bo-bo" (bourgeois-bohême, c'est-à-dire libéral-libertaire) triomphe désormais partout, tandis que la pensée critique est plus que jamais marginalisée. En ce sens, il n'est pas exagéré de dire que c'est finalement la droite libérale qui a banalisé l'esprit « hédoniste » et « anti-autoritaire » de Mai 68. Par son style de vie, Nicolas Sarkozy apparaît d'ailleurs, le tout premier, comme un parfait soixante-huitard.

Simultanément, le monde a changé. Dans les années 1960, l'économie était florissante et le prolétariat découvrait la consommation de masse. Les étudiants ne connaissaient ni le sida ni la peur du chômage, et la question de l'immigration ne se posait pas. Tout semblait possible. Aujourd'hui, c'est l'avenir qui paraît fermé. Les jeunes ne rêvent plus de révolution. Ils veulent un travail, un logement et une famille comme tout le monde. Mais en même temps, ils vivent dans la précarité et se demandent surtout s'ils trouveront un emploi après leurs études.

En 1968, aucun étudiant ne portait de jeans et les slogans « révolutionnaires » qui fleurissaient sur les murs ne comportaient aucune faute d'orthographe ! Sur les barricades, on se réclamait de modèles vieillis (la Commune de 1871, les conseils ouvriers de 1917, la révolution espagnole de 1936) ou exotiques (la « révolution culturelle » maoïste), mais au moins militait-on pour autre chose que pour son confort personnel. Aujourd'hui, les revendications sociales ont un caractère purement sectoriel : chaque catégorie se borne à réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. « Deux, trois, plusieurs Vietnam ! », « Mettre le feu à la plaine », « Hasta la libertad, sempre ! » : cela ne fait évidemment plus battre les cœurs. Plus personne ne se bat pour la classe ouvrière dans son ensemble.

Le sociologue Albert O. Hirschman disait que l'histoire voit alterner les périodes où dominent les passions et celles où dominent les intérêts. L'histoire de Mai 68 fut celle d'une passion qui s'est dissoute dans le jeu des intérêts.

Alain de Benoist, National Hebdo du 8 au 14 mai 2008.

lundi 5 mai 2008

Et si l'Europe ne devait rien à l'islam ?

A une heure où Monsieur Nicolas Sarkozy s’est vanté des apports de la civilisation islamique dans la culture européenne – en confondant islam et monde arabe – un étonnant ouvrage de Sylvain Gouguenheim risque de susciter débats et polémiques.
Son thème concerne la filiation culturelle entre le monde occidental et le monde musulman. Or ce professeur d'histoire médiévale à l'Ecole normale supérieure de Lyon, remet en cause un certain nombre de préjugés qui sont souvent les piliers idéologiques des apôtres du multiculturalisme. Notamment le fait que la culture européenne et principalement grecque serait redevable du monde musulman dans de nombreux domaines -philosophie, médecine, mathématique, astronomie –.
Selon Sylvain Gouguenheim, il n’y a pas eu de rupture entre l'héritage grec antique et l'Europe chrétienne du haut Moyen Age. Des manuscrits grecs circulaient, avec des hommes lettrés parfaitement à même de les lire et se seraient transmis sans passer par le prisme de la civilisation arabo-musulmane.
A titre d’exemple, au VIIIème siècle, Pépin le Bref se fit envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d'Aristote.
Selon l’auteur, cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouve sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Evangiles furent en effet rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l'Eglise, formés à la philosophie, citent Platon et bien d'autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans culturels entiers.
L'Europe est donc demeurée consciente de sa filiation à l'égard de la Grèce antique, et se montra soucieuse d'en retrouver les textes.
L’auteur cite également le travail des traducteurs du Mont-Saint-Michel. Ils auraient fait passer presque la totalité des ouvrages d’Aristote directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu'à Tolède on ne traduise les mêmes oeuvres en partant de leur version arabe.
En résumé, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l'islam. Loin des lieux communs assénés et considérés comme des évidences, cet ouvrage précis, scientifique et courageux participe lui aussi de la réinformation face au rouleau compresseur à broyer les peuples en particulier les peuples d’Europe.
ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL. LES RACINES GRECQUES DE L'EUROPE CHRÉTIENNE de Sylvain Gouguenheim. Seuil, "L'Univers historique"
http://www.europaegentes.com/

Et si l'Europe ne devait rien à l'islam ?



À une heure où Monsieur Nicolas Sarkozy s’est vanté des apports

de la civilisation islamique dans la culture européenne
– en confondant islam et monde arabe – un étonnant ouvrage de Sylvain Gouguenheim risque de susciter débats et polémiques.
Son thème concerne la filiation culturelle entre le monde occidental et le monde musulman. Or ce professeur d'histoire médiévale à l'Ecole normale supérieure de Lyon, remet en cause un certain nombre de préjugés qui sont souvent les piliers idéologiques des apôtres du multiculturalisme. Notamment le fait que la culture européenne et principalement grecque serait redevable du monde musulman dans de nombreux domaines -philosophie, médecine, mathématique, astronomie –.

Selon Sylvain Gouguenheim, il n’y a pas eu de rupture entre l'héritage grec antique et l'Europe chrétienne du haut Moyen Age. Des manuscrits grecs circulaient, avec des hommes lettrés parfaitement à même de les lire et se seraient transmis sans passer par le prisme de la civilisation arabo-musulmane.
A titre d’exemple, au VIIIème siècle, Pépin le Bref se fit envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d'Aristote.

Selon l’auteur, cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouve sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Evangiles furent en effet rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l'Eglise, formés à la philosophie, citent Platon et bien d'autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans culturels entiers.

L'Europe est donc demeurée consciente de sa filiation à l'égard de la Grèce antique, et se montra soucieuse d'en retrouver les textes.

L’auteur cite également le travail des traducteurs du Mont-Saint-Michel. Ils auraient fait passer presque la totalité des ouvrages d’Aristote directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu'à Tolède on ne traduise les mêmes oeuvres en partant de leur version arabe.

En résumé, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l'islam. Loin des lieux communs assénés et considérés comme des évidences, cet ouvrage précis, scientifique et courageux participe lui aussi de la réinformation face au rouleau compresseur à broyer les peuples en particulier les peuples d’Europe.

ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL. LES RACINES GRECQUES DE L'EUROPE CHRÉTIENNE de Sylvain Gouguenheim. Seuil, "L'Univers historique"

jeudi 17 avril 2008

En août 1744, Louis XV tombe malade et c'est le « miracle »

Après ses victoires décisives en Flandre, Louis XV, sans prévenir personne, décide de se rendre à Metz. Le roi, vainqueur à Menin, Courtrai, Ypres, Dixmude, voulait dire aux Lorrains toute sa sollicitude.

En un peu plus d'une semaine, Metz n'eut qu'une préoccupation: accueillir Louis XV avec magnificence. Le 4 août 1744, à 7 heures du matin, les lève-tard furent réveillés par la Mutte. Mais l'énorme bourdon annonçait surtout l'arrivée du roi. Les milices bourgeoises rééquipées de neuf, se présentèrent avec douze drapeaux neufs, encadrées par de beaux officiers en uniforme rouge et or. Suivaient les grands Cadets, 250 jeunes gens de 20 à 25 ans, qui devaient mesurer plus de 1 mètre 75. A leur tête: M. Perrin, écuyer, syndic de la ville, en uniforme bleu et argent. Les petits Cadets, 150 enfants de 10 ans, tout de rouge vêtus, maniaient avec beaucoup de grâce des lances trop grandes pour eux. Le commandant des petits Cadets, lui-même âgé de 10 ans, était le propre fils du grand bailli de Metz, M. de Tschudy.

Vers midi, les sonneries royales éclatèrent. Le roi de France entrait dans la ville. Il y était accueilli par le maréchal-duc de Belle-Isle, gouverneur des Trois Evéchés et M. de Rochecombe, lieutenant du Roi, commandant la ville. Le premier échevin, M. Simon, remit au roi les clefs de la ville en disant : « Sire, rien de plus glorieux et de plus heureux pour nous et pour cette province que l'arrivée de votre Majesté ».
Le roi s'avança vers la place du Pont des Morts où avaient été construites des grottes d'où jaillissaient des cascades de vin! Puis le roi demanda à se rendre à la cathédrale. Il y est reçu par Claude de Rouvroy de Saint-Simon, prince de Metz, entouré des chanoines et des curés de la ville. Après l'homélie et le Te Deum, le roi, précédé par ses Gardes du corps et ses trompettes, arrive enfin au palais du Gouverneur. Au soir, des dizaines de fagots embrasés et près de 300 fusées multicolores finirent d'illuminer cette première journée du roi à Metz.

Le lendemain, 5 août, Mathieu de Montholon, les présidents à mortier, les conseillers, les magistrats, présentèrent au souverain l'assurance de leur fidélité et celle du parlement de Metz. Le 6 août, le roi reçut l'hommage des habiroux de la ville. « En tête, écrit Pierre de la Condamine, allaient à pied, deux à deux, le grand rabbin et les syndics de la communauté juive, suivis de deux vieillards à cheval, l'épée à la main, vêtus de velours noir et d'une veste de drap d'or. Derrière trois hautbois en volants rouges, marchaient quarante vieillards en costume de sabbat et chapeau plat, deux à deux, n'ayant de blanc que leur immense barbe et leur rabat. Aux quarante barbus succédèrent deux compagnies équestres: plus de 80 chevaux carapaçonnés de drap écarlate, crins tressés et enrubannés. Les cavaliers en noir portaient en bandoulière un large ruban jaune où se lisaient les armes de France et de Navarre et l'inscription ''Vive le roi". Les chantres de la synagogue venaient juste avant le char ».
Le 7 août est consacré à la tournée des popotes : visites de garnisons, de fortins, de fabriques d'armes, entretien politique avec un envoyé du roi de Prusse, M. de Schmettau.

Le 8 août, un nouveau Te Deum, à la cathédrale, doit célébrer la prise de Fort-Dauphin, dans le Piémont. Mais, au matin du 8, le roi, qui a mal dormi la nuit précédente, reste couché. Il se plaint de douleurs dans le ventre. L'entourage du roi s'affole. Le parti des dévôts, c'est-à-dire, le parti de la reine, délaissée depuis de nombreuses années par son époux royal, s'applique à « grossir » la maladie du souverain. A l'opposé, le parti de la maîtresse en titre, Madame de Châteauroux, soutient que le roi sera bientôt rétabli.
Le parti dévôt profite de cette maladie pour éloigner Madame de Châteauroux et ses amis. Le 13 août, le roi, de plus en plus affaibli (conseillé par les prêtres, il a déjà accepté d'éloigner sa maîtresse) demande à recevoir le Saint Viatique. Le 14 il perd connaissance et ne se réveille que pour recevoir l'extrême onction. Le premier aumônier, M. de Fitz-James, profite de la grande faiblesse de Louis XV pour lui extorquer une confession publique dans laquelle le roi s'accuse d'avoir fait le Mal et surtout, d'être indigne du titre de Roi Très Chrétien. On voit l'exploitation qui pourra être faite, par les ennemis de la Monarchie, d'une telle confession plus proche de l'auto-critique, d'ailleurs, que du repentir spirituel. Un bourgeois de l'époque s'indigne: « On regarde l'action de Mgr l'évêque de Soissons (M. de Fitz-James) comme la plus belle chose du monde, que le scandale ayant été public, il faut que la réparation le soit aussi... Pour moi, je prends la liberté de regarder cette conduite comme très indécente et cette réparation publique et subite comme un scandale avéré. Il faut respecter la réputation d'un roi et le laisser mourir avec religion, mais avec dignité et majesté. A quoi sert cette parade ecclésiastique? »

M. del Perugia, l'historien qui a, sans doute, contribué le mieux à réhabiliter l'action politique de Louis XV, écrit à ce propos: « A Versailles et à Paris, la camarilla pavoisait. Jusqu'ici la tartufferie n'avançait que masquée d'intentions les plus pures et les mieux déguisées. Maintenant, elle avouait qu'elle ne cherchait nullement la « conversion » du Roi et le châtiment de Madame de Châteauroux. Magnifiquement maître de lui, le mourant regardait venir sa fin comme un bon chrétien, dans un déréliction totale ». Mais, dans les cantonnements des vieux régiments, on ne se gêne pas pour dire, sur un autre ton, le prestige du roi amoureux: « En vrai descendant d'Henri IV. tu sais bien foutre et bien combattre. » Et Voltaire témoigne de l'inquiétude populaire: « Cet événement (la maladie du roi) porta la crainte et la désolation de ville en ville. Les peuples accouraient des environs de Metz. »
Le 17 août, la reine Marie arrive à Metz. Le roi, abandonné par tous et, plus particulièrement, par son confesseur le Père Pérusseau, n'est plus veillé que par le duc de Richelieu et quelques valets fidèles. Sortant un moment de son coma, Louis s'adresse à Marie: « Madame, je vous demande pardon du scandale que je vous ai donné, des peines et des chagrins dont j'ai été la cause. »

Un des médecins qui entourent le roi, perdu dans la foule des guérisseurs et des rebouteux, est un médecin militaire qui s'est retiré à Metz: M. de Montcharvaux. C'est lui qui, contre l'avis général, affirme que le roi va guérir. Le 19 août, en fin de soirée, le roi se sent mieux: « Des courriers galopaient vers Metz, souvent montés sur des chevaux de moissons, accourant des villes et des villages. Ils avaient appris la nouvelle que le cri public appelait unanimement : le miracle. »

Le 25 août, le roi, presque complètement rétabli, communie dans sa chambre. Dans les rues de Metz, les chants de joie, les danses, les jeux s'installent pour des semaines. On rappliquait de partout. On voulait voir le Roi. Et qui donc se serait privé de festoyer ? Deux fêtes furent particulièrement somptueuses : celle qu'offrit le prince del Campo Florido, ambassadeur d'Espagne, et celle du prince d'Ardore, ambassadeur des Deux-Siciles. »

Le 29 septembre, Louis XV quitte Metz. Début octobre, il est à Strasbourg où il est gardé par une compagnie de Cent Suisses composée d'enfants de 10 à 12 ans, vêtus comme des Gardes royaux : fraises, toques, petites moustaches charbonnées. Le 10 octobre, le roi met le siège devant Fribourg. Le 1er novembre, les Allemands hissent le drapeau blanc. Le retour à Paris du « Bien Aimé» fut l'occasion de fêtes grandioses. Dans les Académies, les collèges, c'est à qui chantera le mieux le « miracle de Metz ». Les Jésuites ne furent pas les derniers à le faire. Quant aux étudiants chinois de Paris, ils tinrent à affirmer :

« Que si de tous nos mots, les formes sont étranges
«Sire, ils n'en sont pas moins de sincères louanges ...
« Si plusieurs d'entre nous quittèrent leurs faux prêtres,
« Ils le durent, Grand prince, au soin de vos ancêtres ...
« Car la Chine connaît les vertus des Bourbons,
« La renommée au loin sait vanter les grands noms ... »

Mais le « miracle de Metz » avait été précédé par les « scandales de Metz» ourdis par le parti dévôt. C'est à Metz que la monarchie, prise entre les dévôts et les pamphlétaires libéraux de Londres, Amsterdam, Genève et Paris, reçut sa première - et mortelle - blessure.

Alain Sanders National Hebdo du 25 au 31 août 1988

mercredi 9 avril 2008

LA VÉRITABLE AVENTURE DE CADET ROUSSEL

Cadet Roussel a trois maisons/ qui n'ont « ni poutres, ni chevrons/ C'est pour loger les hirondelles/ Que direz-vous d'Cadet Roussel ? / Ah ! Ah ! oui, vraiment! Cadet Roussel est bon enfant! » ...

Lequel d'entre nous n'a jamais chanté cette chanson sans se demander vraiment qui était ce « Cadet Roussel » ou en lui attribuant quelque existence mythique ou légendaire? Il a pourtant existé ce cadet-là, ainsi surnommé, on s'en doute, parce qu'il était le second fils de la famille Roussel.
Né le 30 avril 1743 à Orgelet (Jura), de Jean-Baptiste Roussel et de Marie Pierote Girard, Guillaume Joseph Roussel dit « Cadet» s'installera à l'âge de vingt ans à Auxerre. Après avoir été un temps laquais, il est bien remarqué parce qu'il parle bien et possède une jolie écriture. Tout ce qui suffit pour entrer dans la basoche! Le voilà donc clerc d'huissier et tout occupé à rédiger exploits, constats et placets.
Là encore, son intelligence fait merveille et lui permet d'obtenir, en 1780, l'autorisation royale de se faire installer dans ses fonctions de premier huissier-audiencier au baillage d'Auxerre. C'est un poste d'importance où, ses bonnes mœurs, sa fidélité au roi et son catholicisme impeccable aidant, il devient bientôt un des notables de la ville.
Ayant désormais deux mille livres de revenu annuel, Cadet Roussel prend femme. Une certaine Jeanne Serpillon, bien plus âgée que lui, mais, pour reprendre un mot célèbre, pas mal vue de dot... Pour faire honneur à sa charge, Me Roussel choisit une maison un peu baroque et entreprend de la transformer encore et de l'agrandir. Au gré de son imagination débordante. En arrive-t-on bientôt à une maison sans portes ni chevrons ? C'est ce que prétend la chanson ...
Arrive là-dessus la Révolution. Cadet Roussel, malin comme un clerc de notaire malgré sa charge d'huissier au baillage et siège principal d'Auxerre, comprend d'où vient le vent.
Il se rend agréable aux nouveaux maîtres, flatte les uns et les autres, paie le coup aux braves gens et se fabrique une sorte de réputation. Dans le pays, on dit qu'il n'est pas fier Me Roussel, que c'est un homme un peu original mais plein d'idées, un bon bourgeois qui n'a pas oublié ses origines populaires.
Aussi quand il va s'agir de donner un chant de marche aux soixante-douze volontaires auxerrois du 1er Bataillon, c'est tout naturellement que Gaspard de Chenu du Souchet, à qui l'on devait déjà Les Jacobins d'Auxerre, va créer une immortelle chanson à la gloire de Cadet Roussel. L'air est emprunté à la chanson de Jean de Nivelle tirée d'un recueil de 1612 : Chansons folastres, tant superlifiques que drôlatiques des comédiens français. Et les paroles se démarquent à peine de l'original qui disait: « Jean de Nivelle n'a qu'un chien/ Il en vaut trois, on le sait bien ...! Mais il s'enfuit quand on l'appelle!/ Connaissez-vous Jean de Nivelle? / Ah ! Ah ! Ah ! oui, vraiment! Jean de Nivelle est bon enfant ! »
Le 16 septembre 1792, les volontaires quittent Auxerre par la porte de Saint-Siméon en chantant à tue-tête que Cadet Roussel a trois maisons, trois habits, trois chapeaux, trois souliers, trois cheveux, trois gros chiens, trois beaux chats, trois belles filles, trois deniers, mais qu'il ne mourra pas:
« Car avant de sauter le pas/ on dit qu'il apprend l'orthographe/ pour faire lui-même son épitaphe/ Ah ! Ah ! Ah ! oui, vraiment/ Cadet Roussel est bon enfant! »
Cette chanson rythmera la marche des volontaires auxerrois puis, très vite et tout autrement que La Marseillaise, de toute l'armée du Nord, en Belgique, dans le Brabant et dans les Flandres. En 1793, cet air est devenu tellement populaire que deux historiens oubliés aujourd'hui, Ande et Tissot, font jouer au théâtre de la Cité une pièce intitulée Cadet Roussel oule Café des aveugles.
Porté par « sa » chanson, Me Roussel s'inscrit dans un club républicain, la « Société Populaire », s'y fait remarquer par son zèle jacobin et une propension à signer des pétitions enflammées où l'on réclame la mise en jugement de Louis XVI, « l'ingrat, le traître, l'incorrigible ». On voit que le brave Cadet, enragé, haineux, pétitionnaire n'était peut-être pas si « bon-enfant» que la chanson le prétend.
En fin de course, il devait arriver ce qui arriva aux plus excités des révolutionnaires: des plus « purs » les épurent.
Accusé de s'être livré, lors d'une levée de scellés, à une véritable saturnale dans la maison du citoyen Front, Me Roussel tombe dans les griffes du comité de surveillance d'Auxerre qui exige sa destitution et son arrestation.
Cadet Roussel, protégé par Maure, député d'Auxerre à la Convention va sauver sa tête. Mais il perdra sa charge. Libéré de prison, Me Roussel n'a plus qu'une idée en tête: reconquérir la confiance du Comité de Surveillance en en rajoutant dans le délire révolutionnaire.
Le 10 Nivose An II (30 décembre 1793), il organise, dans la cathédrale d'Auxerre, une grande fête en l'honneur de la Déesse Raison. Avec concours de la Déesse de la Liberté - une jeune fille habillée très à la grecque ... -, de bœufs couverts de chapes de draps d'or, de chars burlesques, de monstres en osier représentant le « Despotisme », le «Fanatisme » et le « Fédéralisme ». Les dits monstres - représentés par des masques personnifiant un roi, un évêque et un truand furent jetés dans les flammes.
Les flammes furent-elles trop fortes? Toujours est-il que le feu menaça de tout griller et que la Déesse Raison, rongée par la peur, en fit littéralement caca dans une culotte qu'elle portait fort légère ...
- Les aristocrates ont empoisonné la procession, mais on les connaît et ils le paieront cher, grognèrent les fougueux Jacobins ...
Malgré cet épisode malodorant, Me Roussel était rentré en grâce. Le 1er mai 1793, il est membre du Comité de salut public de sa commune, une bande de commissaires politiques fanatiquement vigilants ...
Le 9 thermidor An II, Robespierre est enfin raccourci. Le 16, Cadet Roussel et ses amis qui avaient été encore plus robespierristes que Robespierre lui-même, écrivent à la Convention pour se féliciter de l'élimination de «l'assassin hypocrite» (Robespierre) et protester de leur indéfectible patriotisme.
Ce ne fut pas suffisant. Me Roussel et quelques-uns de ses comparses furent jetés en prison. Le 19 Vendémiaire An IX, une loi décréta l'amnistie des délits commis sous la terreur. Cadet Roussel en bénéficia.
A partir de là, nous perdons la trace de Me Roussel. Echaudé sans doute par ses expériences politiques successives, jugea-t-il plus prudent de vivre le reste de son âge calfeutré dans l'une de ses trois maisons ... Il resta donc huissier. Sous le Directoire. Sous le Consulat. Sous l'Empire.
Le 23 Nivose An Xl (14 janvier 1803), sa femme mourut. Elle avait seize ans de plus que lui. Agé de 60 ails, Cadet Roussel se remariait, trois mois plus tard, avec Reine Baron, la nièce de sa femme. Née le 6 août 1766, elle avait vingt-trois ans de moins que lui. Cadet Roussel en fut-il épuisé? Moins de trois ans plus tard, le 26 janvier 1807, il passait l'arme à gauche où étaient déjà ses sympathies politiques. Comme aurait pu le dire un autre personnage célèbre, M. De la Palice, Cadet Roussel venait de mourir en perdant la vie ...
Alain Sanders National Hebdo du 22 au 28 septembre 1988

vendredi 4 avril 2008

L'amazone sanglante Théroigne de Méricourt

Une belge au service de l'Autriche
L'horrible rôle qui fut celui de Marat dans la Révolution (n'oublions pas non plus ce discours des Cordeliers à la fin du mois d'août 1792, où cet Espagnol d'Helvétie réclamait 270 000 têtes françaises pour le bonheur du genre humain) permet de découvrir celui que tinrent les Suisses soit directement, soit indirectement durant ces années funestes.
Necker, le ministre des finances de Louis XVI qui eut quelques responsabilités dans la montée et l'enchaînement des événements, était Suisse d'origine allemande (Poméranie) et d'accointances anglaises. Il avait failli marier sa fille, la future Mme de Staël, à William Pitt. Syndic à la Compagnie des Indes, il avait comme associé le banquier londonien Thellusson. Cela permet de comprendre pourquoi Burke déclarait un jour à la Chambre des Communes: « M. Necker est notre meilleur ami sur le continent ».
Mirabeau était l'instrument d'un syndicat génevois qui travaillait à ses discours. Ce syndicat était composé de Duroveray, Clavière, d'Etienne Dumont et du pasteur Salomon Reybaz tous hostiles à la monarchie française. Duroveray, ancien procureur général de Genève, avait été destitué à la demande de Vergennes, ministre des Affaires Etrangères de Louis XVI, qui le tenait pour un agent anglais. Ce n'était pas faux. Il a été établi depuis qu'il recevait une pension de 300 louis du gouvernement de sa Majesté. Après le 10 août, Duroveray n'en fut pas moins attaché à l'Ambassade française de Londres.
Etienne Dumont, diplomate génevois, était un de ces européens très épris des idées nouvelles et tout auréolé des lumières. Il avait séjourné à Saint-Petersbourg, à Berlin, à Londres où Lord Lansdowne lui servait une rente. C'est sir Samuel Romilly qui le présente à Mirabeau. En 1789, il se fixe à Paris. Comme par hasard. Il inspire les discours de Mirabeau après avoir pris les conseils de Lord Elgin, diplomate et agent secret anglais. C'est Etienne Dumont lui-même qui le raconte dans ses Mémoires (Thomas Bruce, comte d'Elgin, devint célèbre, plus tard, pour le pillage des antiquités grecques, effectué avec la complicité des Turcs. Une partie des trésors volés disparut dans le naufrage du bateau qui les transportait en Angleterre. L'autre figure au catalogue du British Museum).
Israélite franc-maçon et banquier, Etienne Clavière avait été expulsé de Genève après la réaction aristocratique de 1782, soutenue par Vergennes. A Paris, il fit fortune à la Bourse et se lança dans le journalisme. Il était en rapport avec les banquiers Boyd et Kerr, agents de Pitt à Paris, et en correspondance suivie avec Bischoflswerder et Lucchesini, conseillers du roi de Prusse et francs-maçons importants. Ami de Mirabeau et de Brissot, Clavière fut en 1793 accusé de vol et de détournement de fonds au détriment de la compagnie d'assurance sur la vie dont il était l'administrateur ... Il se tua dans sa prison. Deux jours plus tard, son épouse se suicidait à son tour. Enfin, on arrêtait son frère J.J. CIavière alors qu'il filait en Suisse planquer le magot. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. J.J. Clavière était employé au ministère des Affaires Etrangères de la France, au service du trésorier, Bidermann, banquier israélite et suisse également, membre du conseil général de la Commune où dans la nuit du 9 au 10 août il mit tout en œuvre pour « assurer le triomphe de la liberté et déjouer le complot de la cour. »
Le pasteur Salomon Reybaz a fait moins parler de lui. On sait seulement qu'il rédigeait aussi pour Mirabeau et qu'il était également pensionné par l'Angleterre. On trouve à la bibliothèque de Genève 59 lettres de Mirabeau à Reybaz.
Mirabeau fréquentait beaucoup Genève parce qu'il avait de gros besoins d'argent et que deux banquiers suisses lui en prêtaient : Jeanneret et Schweizer.
Steire raconte que lorsque « Mirabeau traita avec la cour, il remboursa partiellement Schweitzer qui en fut fort surpris ». Cet argent devait être moins prêté que remis pour être remboursé en monnaie politique.
Citons encore Nicolas Pache, dit Papa Pache, extraordinaire figure de faux jeton à visage d'honnête homme, fils du concierge suisse de l'hôtel de Castries et qui trahit successivement tous ceux qui le protégèrent, à commencer par le maréchal lui-même.
Né en 1746, à la Révolution, Pache avait déjà fait sa pelote. Il s'était retiré en Suisse après avoir été manutentionnaire général des armées, puis contrôleur de la maison du roi et des dépenses diverses. Ce sont là des tâches toutes de dévouement mais où les habiles serviteurs trouvent leurs récompenses.
1789 le ramène à Paris, républicain, bien sûr, et des plus échauffés. A la section du Luxembourg des Jacobins, il exige la déchéance du roi. Il salue les tueurs de Septembre. Roland en fait le ministre de la Guerre. Pache l'abandonnera. Les Girondins le soutiennent. Pache va les perdre. En trois mois de ministère, il laisse cent soixante millions sans justification. Qu'importe! Puisqu'il est devenu enragé. On en fait le maire de Paris. Le premier maire suisse de Paris. Et sans nul doute le seul. Mieux on tient quelqu'un, plus on peut le laisser monter.
Papa Pache signe le décret qui envoie Marie-Antoinette à la guillotine. Pendant la Terreur, il livre les canons de Paris à la Commune. Il excite les fédérés contre les Girondins. Il marche avec Hébert, un de ces phénomènes de soufre, d'or et de sang, comme il en jaillit toujours dans les périodes de tumultes et de fractures. Hébert, un ancien laquais vendeur de billets et placeur au théâtre des variétés, poursuivi pour indélicatesses si l'on en croit Camille Desmoulins. En 89 il découvre le papier imprimé, le style parlé, l'invective. C'est le Père Duchêne.
Hébert s'ébroue dans l'ordure et la sanie comme l'enfant fasciné par les gros mots. Le Père Duchêne n'est pas le cri du peuple. C'est le hurlement de la populace allumée par l'incendie, le pillage, le viol, la mort. Dans l'Europe et la Révolution française, Albert Sorel dira : « On voyait le ministère dominé par l'Assemblée, l'Assemblée par les clubs, les clubs par quelques démagogues, les démagogues par la populace armée et famélique qu'ils croyaient entraîner à leur suite et qui, en réalité, en chassait devant soi. » Ce sont les lecteurs d'Hébert. « Des cannibales, des forcenés » dit Restif. La lie de la terre. L'écume de la fange, sortie on se sait d'où, qui s'est engouffrée dans Paris « comme dans un égout». L'expression est de Taine.
François Brigneau National Hebdo du 24 au 30 septembre 1987

L'amazone sanglante Théroigne de Méricourt

Une belge au service de l'Autriche (suite)
La marquise de Villeneuve Arrifat voit passer sous ses balcons ces hordes canailles, armées de pics, de faux, de rasoirs emmanchés au bout des bâtons.
Elle est stupéfaite. Est-ce possible? La plus belle ville du monde, la plus civilisée, la plus policée envahie par les barbares, hurlant, les yeux fous, la mousse aux lèvres.
Le carnaval de la terreur n'a attendu ni la Terreur, ni le Père Duchêne pour exister. Dès 89, tandis que les esprits éclairés, jouaient à savoir s'ils se compteraient par têtes ou par ordre, la marée noire baragouinant un sabir venu de tous les bas quartiers d'Europe a couru aux prisons, aux dépôts d'armes, aux magasins et aux couvents. La main sûre qui dirige n'oublie jamais l'Église. Ainsi, le 13 juillet, la veille de la Bastille, le couvent des Lazaristes a été mis à sac. Tout y a été démoli, arraché, détruit ou emporté ! Les portes ont été enfoncées et brisées à coups de hache. Les tableaux, les livres de la bibliothèque, les souvenirs de Saint-Vincent de Paul sont volés. Trente religieux sans armes ni défense sont massacrés. Saint-Just assiste au carnage. Il défaille. Au milieu des cris de joie et de fureur, des sans-culottes passent en portant, au bout d'une pique, un cœur sanglant entouré d'œillets blancs. Plus tard, Saint-Just s'aguerrira. Il déclarera à la Convention: « Pour constituer la République, il faut la destruction totale de tout ce qui lui est opposé! Une nation ne se régénère que sur des monceaux de cadavres ». Mais cela ne suffit pas à Hébert, ni à Papa Pache.Ils jugent Saint-Just et Robespierre timorés. Ils poussent aux crimes. Guerre aux accapareurs. Guerre aux aristocrates. Guerre aux tyrans. Guerre aux curés. A mort. A mort. C'est Ubu Républicain.
Pourquoi ce délire? Pour Pache, on croit le savoir. Ce Suisse est aussi un agent anglais, payé par Pitt. La note est dans Aulard. Arrêté en même temps qu'Hébert, il échappe à la guillotine qui décolla le Père Duchêne? Pourquoi? Sans doute grâce à la puissance du syndicat international Pouget de Saint-André avance! Très riche Papa Pache avait acheté une abbaye et un vaste domaine à Thin-le-Moutiers, dans les Ardennes. Il y passa une vieillesse paisible en herborisant. Il mourut le 18 novembre 1823, trente ans après la plupàrt des Français qu'il avait contribué à assassiner.
Après les Suisses, les Belges. Desfieux, le copain de Lazowski, avait quitté la Belgique pour s'établir à Bordeaux dans le commerce des vins. Dès le printemps 89, il monte à Paris. Que va-t-il y faire? Il le raconte lui-même: « Le 12 juillet, j'apportai la nouvelle du renvoi de Necker au Palais-Royal et j'y excitai aussitôt à s'armer contre la Cour... Le 13, je fus un des premiers à me rendre à l'église des Petits-Pères.
J'y donnai le mode d'enrôlement pour former la garde nationale, ce mode fut adopté. Le 14, je me trouvai à la Bastille et partout où un patriote devait se trouver... Des affaires m'appelèrent à Bordeaux. J'y prêchai la Révolution. J'y formai une Société populaire connue sous le nom de Club du Café National... Je partis sur l'invitation de la municipalité de Toulouse pour y établir une société populaire... Ma réputation de patriote me fit admettre à la société des Jacobins ... Je fus un des premiers à dénoncer les Brissotins, les Rolandins, les Girondins »
Ce beau zèle le signale. Les Jacobins font de Desfieux leur trésorier. Le voici membre du Comité Révolutionnaire. Bouchotte (ministre de la Guerre) lui confie une mission en Suisse Vice-président des amis de la liberté, Desfieux exige l'exécution de Louis XVI. Mais en même temps, il manigance avec le Baron de Batz qui essaye de sauver le Roi. On le décrit pourtant comme « coquin, voleur, banqueroutier, mais bon patriote ». Patriote belge, sans doute?
Belge comme la belle Liégeoise, Anne Josèphe Terwagne dite Théroigne de Mericourt, fille de cultivateur de Marcourt, dans le Luxembourg belge, enfuie de chez elle à 17 ans pour courir l'Europe galante, petite chanteuse mais grande courtisane. On la trouve à Vienne, à Gênes, à Londres où elle aurait été la maîtresse du Roi d'Angleterre. A Paris enfin, elle tient salon rue de Tournon. Romme (l'inventeur du calendrier), Danton, Mirabeau, l'Abbé Sieyès sont à ses pieds. Elle est l'archiviste du club des Amis de la loi, puis une oratrice appréciée du Club des Cordeliers. Vêtue en amazone rouge, coiffée d'un chapeau à plumes, une paire de pistolets et un sabre à la ceinture, elle est aux Tuileries le 10 août. Elle harangue la foule. Elle excite au massacre des Suisses. Soudain, dans un remous, elle reconnaît un visage. Elle le désigne du doigt. Elle crie :
- Arrêtez-le! C'est un traître ! C'est un immigré! C'est Suleau.
François Suleau, journaliste royaliste, déçu par l'immigration, avait eu le courage de revenir à Paris. Dans son journal il se moquait souvent de l'Amazone de la Révolution. La belle Liégeoise tient sa vengeance. Le malheureux est entouré, frappé à coups de piques et de serpes, dépecé et bientôt, sa tête est plantée dans le fer d'une pique et promenée, comme un trophée, à la mode du jour.
A son tour, Suleau sera vengé. Le 31 mai 1793, sur la terrasse des Feuillants, Théroigne de Méricourt veut défendre Brissot. Une meute de poissardes la saisissent. Elles la fouettent jusqu'à ce que la peau éclate. La belle Liégeoise en devient folle. Elle est internée à la Salpêtrière où elle mourut en 1817.
Certains historiens croient qu'elle travaillait pour le Chancelier d'Autriche Kaunitz.
Encore un Belge, François Robert, né à Gimnée (Namur) en 1762, mort à Bruxelles en 1826 ce qui ne l'empêche pas d'être élu à la Convention. Il vote la mort du Roi et soutient même que tout Français a le droit d'assassiner Louis XVI. Cela ne choque pas qu'un Belge puisse trancher ainsi des affaires et des têtes françaises. Danton en fait son secrétaire au ministère de la Justice, ce qui permet à Robert de trafiquer dans les denrées coloniales.
François Brigneau National Hebdo du 24 au 30 septembre 1987

jeudi 27 mars 2008

Les francs-maçons de la Collaboration

Dans le déluge de l'édition, devenue une industrie de masse qui publie tout et de préférence n'importe quoi, voici un livre rare, curieux, important, mystérieux, dont je parierais bien qu'on ne parlera pas beaucoup.
Il s'intitule Contribution à l'histoire des francs-maçons sous l'Occupation. Si neutre qu'il se veuille, ce titre suffira à organiser le silence.
Ce livre - ou, pour mieux dire, ce dossier - est signé Argus. Ainsi en a décidé un discret« collectif de chercheurs soucieux de contribuer à une meilleure connaissance de notre histoire nationale », précise un éditeur qui avance aussi masqué que les auteurs.
L'ouvrage est en effet autoédité par Argus, ce géant qui avait cent yeux dont cinquante toujours en éveil; ce qui ne l'empêche pas d'avoir la tête coupée par Mercure, pour la plus grande gloire des paons.
On ne connaît avec certitude que le diffuseur: M. Jean Auguy, le fondateur et président de la remarquable Diffusion de la Pensée française de Chiré-en-Montreuil. Essayons pourtant d'éclairer un peu ce prudent brouillard. A plusieurs reprises, ici et là, j'ai cru reconnaître la plume, les techniques, les méthodes, les connaissances d'Henry Coston, la mémoire de la Droite nationale. Il est vrai qu'Argus le met beaucoup à contribution. On trouve même de longs passages de ses Souvenirs, encore inédits. C'est dire tout de suite l'intérêt de cette Contribution.
Dès la première page, l'esprit de l'entreprise est défini. « C'est une contre-vérité de répéter que les occupants ont persécuté les membres des sociétés secrètes que le gouvernement venait de dissoudre. Ainsi que le déclarait un jour à son juge d'instruction l'un des spécialistes des sociétés secrètes, traduit en cour de justice : - « Il y eut plus de francs-maçons dans la Collaboration que dans la Résistance. »
Plus? Peut-être pas.
Mais il y en eut. Et beaucoup. Comment aurait-il pu en être autrement quand on apprend que l'homme auquel Hitler confia la responsabilité de la politique allemande en France, Otto Abetz, était franc-maçon.
Avant la guerre, alors qu'il vivait à Paris où il s'était marié avec une Française, secrétaire de Jean Luchaire, Otto Abetz fréquentait la Loge Gœthe, de la Grande Loge de France.
Beaucoup de ses amis français étaient franc-maçons, tels André Weil, dit Weil-Curiel, qui appartenait à la gauche socialiste du F :. Marceau Pivert et à la Loge L'Union des Peuples.
C'est à un franc-maçon, Kaltenmarken, dit Stavnik, appartenant à la Loge Thélème, qu' Abetz confia la direction de la feuille d'information de l'Ambassade : Les Nouvelles continentales, distribuée dans les administrations, les salles de rédaction, les cercles officiels.
Abetz favorisa la création de journaux où l'inspiration maçonnique était sensible, comme L'Atelier dont le rédacteur en chef était le F :. Marcel Lapierre ; comme Le Rouge et le Bleu, de l'ancien député socialiste, ministre du Front populaire et futur maître à penser de Jacques Chirac : Charles Spinasse, orateur en Loges; comme Germinal, dont le directeur politique, le F :. Paul Rives, était un ancien député socialiste, membre du Grand Orient, et dont l'un des plus éminents collaborateurs se nommait Robert Jospin, père de l'actuel ministre de l'Enseignement.
Otto Abetz favorisa la mainmise maçonnique sur une partie de la presse collabo. Le directeur général du Paris-Soir «allemand» était Eugène Gerber, un Alsacien, membre de la Loge Thélème et le directeur de la rédaction: Jacques Le Brède, Loge La Clémente amitié, la loge de Jules Ferry. Collaboraient au Paris-Soir de la collaboration: le dessinateur Raoul Guérin, le père du célèbre Toto, Loge Art et Science; l'écrivain Jean-Joseph Renaud, vieux maçon du G :.0 :. ; le professeur René Martel, des Philanthropes réunis, qui rédigeait le billet quotidien de première page.
Le Monde de l'Occupation s'appelait Les Nouveaux Temps. Son directeur était Jean Luchaire, l'ami personnel d'Abetz, nous l'avons vu, briandiste zélé des années 30, orateur en Loges. Il était entouré de nombreux maçons. Guy Zuccarelli, le rédacteur en chef, avait appartenu à la Loge Comte de Saint-Germain; Emile Roche, auteur de chroniques économiques remarquées, pointait à la Loge Les Amitiés Internationales : Tournaire, dit Renaitour, à la Loge Francisco Ferrer, Brunet à la Loge Pythagore, Barthélémy Montagnon, à la Loge L'Expansion Française.
Beaucoup d'autres journalistes des Nouveaux Temps collaboraient également à L'Oeuvre ou à La France socialiste, comme Eugène Frot, député, ancien ministre de l'Intérieur le 6 février, Loges Etienne Dolet, les Fervents du Travail, Aristide Briand (dont il avait été le co-fondateur) ; François Chasseigne, ancien communiste, ancien socialiste, député ayant voté les pleins pouvoirs au Maréchal, Loge La Gauloise de Châteauroux ; Emile Perin, Loge L 'Humanité, René Château, Loge L'Union Parfaite.
En revanche, La Libre Parole ne fut pas autorisée à reparaître. Georges Dangon, vieux républicain, franc-maçon (Loge Thélème), l'un des principaux imprimeurs de Paris, a raconté la scène:
« Les ouvriers faisaient les ultimes corrections avant le tirage lorsqu'un coup de fil des autorités allemandes me donna l'ordre d'arrêter et m'interdit de sortir La Libre Parole.
Le lendemain, des Allemands vinrent s'assurer, ce qu'ils ne faisaient jamais en cas d'interdiction, que la composition serait détruite. Elle le fut en leur présence. »
« On apprit plus tard, raconte Coston dans ses Souvenirs, que l'ordre avait été donné par l'ambassade d'Allemagne, agissant sur instructions formelles d'Otto Abetz.»
Pour ceux qui douteraient du témoignage de Georges Dangon et le croiraient de complaisance, rappelons qu'il avait été l'imprimeur de L 'Humanité et que c'est chez lui, en août 1944, que les représentants de la presse clandestine se partagèrent les imprimeries.
Un des partis parisiens les plus ardemment collaborationnistes, le RNP (Rassemblement National Populaire, chef Marcel Déat), était un refuge de francs-maçons. Le vice- président du RNP, membre de la Commission permanente (sorte de bureau politique) se nommait Maurice Le Villain. Conseiller municipal socialiste de Paris, conseiller général de la Seine, il avait été initié à la Loge Clarté et appartenait à la Loge Les Frères Unis Inséparables, de l'Orient de Paris. Je l'ai connu. C'était à la prison de Fresnes, dans l'hiver 44-45. Imaginez. Un colosse, avec des mains d'étrangleur, qui vous pétrissaient tandis qu'il vous racontait ses malheurs.
- « Tu comprends, môme, toi, tu es un petit cas, quand tu vas sortir, tu auras toute la vie devant toi... Tu seras frais, comme le premier jour ... Tandis que moi : terminé. Fini. Plus dans la course. Tu comprends, môme? »
Je riais. Je croyais comprendre et ne comprenais rien. Il avait passé cinquante balais. J'en avais vingt-cinq. Il était vieux. J'étais jeune. Quand on est jeune, les plus imaginatifs n'imaginent pas. C'est si loin, la vieillesse, si improbable. Ce qu'on est bête quand on se croit intelligent. Nous étions là, au troisième étage, côté nord, à attendre le maton. Maurice Le Villain pleurait sa vie foutue sur ses moustaches en accroche-cœur. On disait qu'elles avaient beaucoup servi. C'était un gros dévoreur. Il paraît que le signe de détresse l'a sauvé du pire. On le donnait parti pour les gadins, les chaînes, la bure, le viandox dans le matin blême, l'adieu aux copains, dans le silence-béton où la voix rebondit comme le ricochet sur l'eau noire et où le curé psalmodie, livide, la sueur au front malgré le froid, tout juste capable de vous recommander à Dieu mais pas à l'adjudant. Lui, Maurice Le Villain, les années 50 le revirent ressurgi des taules, frétillant dans les obédiences, avant la fin définitive celle-là, honorable, au cœur des familles déchirées mais toutes vêtues de noir? et humanistes, ne l'oublions pas.
Je dérape. Me voici dans les souvenirs, éparpillé et pas convenable. Le remember, c'est mauvais quand on fait dans la recension de bouquins. Je démarrais, classique, en commentateur sérieux d'un ouvrage d'histoire. Pardon, Argus ! les images, les odeurs, les voix ont été plus fortes que l'écrit. Même quand on est sorti des prisons, on en demeure prisonnier. Le passé revient. Le passé remonte. Je chronique. Tout à l'heure, j'ai cité François Chasseigne. J'ignorais qu'il fut frangin. Je le revois, à Fresnes, au quatrième, dans sa cellule qui faisait l'angle, au coin nord-est. Il est assis sur une chaise, tes bras sur le dossier . Avec ses cheveux coupés ras, ses yeux clairs et proéminents, son nez fort, sa nuque et sa mâchoire solides, il ressemble à un Eric von Stroheim berrichon. Un médecin (le Dr Ménétrel sauf erreur) lui arrose l'épaule d'un produit antirhumatismal en lui enfonçant dans l'omoplate l'aiguille d'une seringue longue d'un doigt. Chasseigne ne bronche pas. Je suis venu lui proposer un plan d'évasion. Sa cellule est la seule qui permet, sans trop de difficultés, d'atteindre un chemin de ronde. Le médecin parti, il refuse ... Quelques jours plus tard, je suis descendu pour trois mois au secret, en haute-surveillance, dans le quartier des condamnés à mort. Mon plus proche voisin est Ferdonnet, le traître de Stuttgart. Pour un speaker, c'est un comble: il bégaye. Pas long temps. Quarant-huit heures plus tard on l'emmène à Montrouge.
- « A... dieu »; crie-t-il.
Il ne devait pas être maçon.
Fin des souvenirs. Rideau. Retour au sujet. Parmi les hauts cadres du RNP on trouvait encore Barthélémy Montagnon, Loge L'Expansion Française, déjà cité ; le n° 3 de la CGT, derrière Léon Jouhaux et René Belin : Georges Dumoulin, Loge Les Egaux, qui se convertira au catholicisme et rejoindra Madiran à Itinéraires, et aussi celui qui fut, sans doute, le chaînon le plus important entre la franc-maçonnerie et Marcel Déat : Paul Perrin, ancien député de la Seine, qui dirigeait avec Eugène Schueller (le PDG de L'Oréal Monsavon), le Comité d'Action Economique du RNP et son bulletin de liaison : Petites et Moyennes Entreprises.
Eugène Schueller, qui inventa « l'impôt sur l'énergie », avait été initié à la F :. M :. en 1910. Il s'en était éloigné. On l'avait retrouvé à la Cagoule puis au MSR (Mouvement Social Révolutionnaire). A la Libération, il confia son magazine Votre Beauté à un jeune loup aux dents longues et traversa sans encombre la mer noire de l'Epuration. Le jeune loup pourrait expliquer comment. Il vit encore. Il s'appelle François Mitterrand.
Perrin, en revanche, était un frère en pleine activité. Il appartenait à la Loge La Philosophie positive de l'Orient de Paris et au conseil de l'Ordre dont il fut le secrétaire. Pendant l'Occupation, il participait à de nombreuses réunions de francs-maçons, importants, qui se tinrent au café Victor, place de la Bastille. A la Libération, à l'encontre de son frère réuni et inséparable Maurice Le VilIain, Paul Perrin n'eut à connaître ni la prison de Fresnes, ni d'autres lieux, moins agréables encore.
Ainsi le voulaient le temps et les injustices de la justice épuratrice. Je ne sais ce qu'en pense Henri Amouroux. Pour ma part, mon siège est fait. A dossiers comparables, les maréchalistes venus de la droite et de l'extrême-droite, de L'Action française, du PPF, du PSF, des Francistes, des organisations catholiques et nationalistes, ont été beaucoup plus sévèrement frappés par les Cours de justice que ceux qui venaient de la gauche socialiste et radicale-socialiste, des milieux pacifistes et libertaires, et donc, souvent, du RNP.
Coston écrit dans ses Souvenirs, inédits mais cités par Argus :
«Déat n'était pas maçon: il n'avait jamais été initié aux mystères des Loges, mais il était un ami, un «frère sans tablier» comme on disait. Au cours des années qui précédèrent la guerre, il avait fait dans les Loges au moins dix-sept conférences « en tenue blanche » et ne manquait jamais l'occasion de défendre, la plume à la main ou dans les réunions, les membres des sociétés secrètes dissoutes par le Maréchal. »
Résumons, Marcel Déat - ancien député socialiste - n'était pas franc-maçon, mais il n'était pas hostile à la franc-maçonnerie. Il n'était hostile qu'à ses adversaires: les anti-maçons.
Or, conséquence ou coïncidence, Déat fut le seul personnage politique important de l'Occupation, qui échappa au bagne et aux fusils. Philippe Henriot et l'amiral Platon (entre tant d'autres) furent assassinés. Le premier venait de la Fédération Nationale Catholique; le second avait dirigé le Service des Sociétés Secrètes à Vichy. Doriot fut tué en Allemagne, par un avion inconnu, dans des conditions que certains (tels Saint-Paulien) estiment suspectes. Joseph Darnand, Knipping, Bassompierre furent fusillés. Bucard également. Fusillés aussi Suarez, Brasillach, Paul Chack, Jean-Hérold Paquis. Condamnés à mort mais grâciés : Henri Béraud, Pierre-Antoine Cousteau (le frère du nouvel académicien), Lucien Rebatet. A la réclusion perpétuelle: Charles Maurras: ils n'allaient pas faire de cadeaux au Vieux Maître qui comptait la franc-maçonnerie au nombre des quatre états confédérés.
Tous furent condamnés en vertu de lois rétroactives dues au Grand Maître de la Grande Loge de France, Dumesnil de Grammont. Argus le montre très bien (p. 191).
En revanche, Marcel Déat, après avoir constitué un gouvernement fantôme à Sigmaringen, passa en Italie et s'évanouit dans la nature. Sous le pseudonyme de Claude Varennes, son bras droit, George Albertini, écrivit un livre (Le Destin de Marcel Déat pour se dédouaner et expliquer que son chef avait disparu dans un glacier. En vérité, il avait disparu dans les couvents romains où il vécut avec son épouse après s'être converti. Il mourut, en Italie, muni des sacrements de l'Eglise en 1955, à l'âge de 61 ans, sans que Paris ait mis beaucoup d'acharnement à sa recherche. On peut penser que les connivences jouèrent: avec l'existence d'un Journal que Déat n'avait cessé de tenir durant toute l'Occupation. Il y notait le nom de ses visiteurs et la nature de l'entretien. Ce Journal n'a jamais été publié. Malgré le séquestre, Hélène Déat eut le privilège de percevoir la retraite de parlementaire de son mari. Dans cette terrible époque, ce fut un traitement de faveur.
On serait tenté d'écrire que Georges Albertini en bénéficia aussi. Secrétaire général du RNP, en juillet 1944, il avait réclamé un gauleiter pour la France. Mais tant à L'Atelier qu'au RNP, il s'était montré un anti-antimaçon résolu et virulent. Il ne suivit pas Déat en Allemagne et, dès août 44, il entra en liaison avec Robert Lacoste, fondateur du mouvement Libération-Nord, ancien rédacteur en chef de la Tribune des fonctionnaires, membre du Comité central de la Ligue des Droits de l'Homme, vraisemblablement franc-maçon. Georges Albertini s'en tira avec cinq ans de travaux forcés qu'il fit (en partie), comme vaguemestre, au camp d'Epinal, avant de devenir le conseiller politique de la Banque Worms, de Georges Pompidou et de Jacques Chirac. Quand on sait que les dix-vingt ans de Clairvaux et de Fontevrault se distribuaient à la pelle pour de simples militants du rang, on pourrait donc estimer qu'il fut protégé si...
S'il n'avait pas eu la douleur de perdre son petit garçon qui mourut en prison, en 1944, victime des mauvais soins et des tortures qu'il avait vu infliger à sa mère. Les bourreaux ne devaient pas être franc-maçons.
Contribution à l'histoire des Francs-maçons est un livre si dense, si chargé de tant de révélations et de réminiscences, que je pourrais vous en parler en ajoutant mon grain de sel pendant dix numéros de National Hebdo.
Il vaut mieux vous dépêcher de l'acheter, avant que la première édition ne soit épuisée, à Duquesne Diffusion , 27, avenue Duquesne, 75007 Paris, 296 pages.
Vous ne serez pas déçus.
François Brigneau National Hebdo du 8 au 14 décembre 1988

jeudi 13 mars 2008

Marie-Antoinette nous parle

La publication de la correspondance de Marie-Antoinette comble une lacune dans la bibliographie du XVIII' siècle et de la révolution de 1 789. Elle réjouira non seulement les amateurs d 'histoire désireux de disposer de documents pour éclairer leur jugement, mais aussi ceux qui sont sensibles à cette période de haute civilisation en France et Europe. C'est toute la grâce d'une époque qui revit dans ces lignes.
Peu de personnages de l'histoire de France ont été plus calomniés que Marie-Antoinette. Faut-il la réhabiliter ? Cela se justifierait, puisqu'elle a été jugée et condamnée à mort. Cependant, nous ne sommes pas de ceux qui confient aux tribunaux le soin de définir la vérité historique. L'histoire consiste plutôt à chercher comment les choses se sont vraiment passées.

Marie-Antoinette dans le texte
Et pour connaître Marie-Antoinette, quelle meilleure source que sa propre correspondance? Pourtant, on croit rêver en constatant que c'est la première fois que celle-ci fait l'objet d'une publication intégrale, grâce aux soins d'Évelyne Lever, historienne de valeur, auteur d'ouvrages sur Louis XVI, Louis XVIII, Philippe Égalité, Mme de Pompadour et l'affaire du Collier, sans oublier une biographie de Marie-Antoinette elle-même. Personne n'était donc mieux placée pour éditer et annoter ces lettres qui cependant, pour l'essentiel, parlent d'elles-mêmes.
Mais n'avoir jamais publié cette correspondance jusqu'à aujourd'hui en dit long sur la manière dont on raconte l'histoire en France. Dans leur livre Entretiens sur Louis XVI, M. et Mme Girault de Coursac en citent un autre exemple : lorsqu'ils se rendirent à Londres pour consulter la correspondance des émigrés, classée avec soin par les archivistes britanniques, ils eurent la surprise d'apprendre qu'ils étaient les premiers historiens français à s'y intéresser !
Ces lettres rappellent tout d'abord que celle qu'on a surnommée « l'Autrichienne » écrivait en français. C'est dans cette langue que la reine écrivait à sa mère, laquelle lui répondait de même. Et quelle langue! Avant même l'intérêt historique de ces lettres, leur intérêt littéraire est évident. Tous y est net, élégant, dépourvu de l'affectation et du jargon qui aujourd'hui envahissent tout; les sujets délicats y sont abordés sans détour, mais sans trivialité.

L'éclat de la jeunesse
Ces lettres datent pour les premières de 1770, date de l'arrivée de l'archiduchesse Marie-Antoinette en France pour épouser le Dauphin. Elle a alors 14 ans seulement; elle en a 18 lorsqu'elle monte sur le trône, en 1774, et Louis XVI a alors 20 ans. La derrière lettre date du matin même de son exécution. La reine a alors 36 ans.
Cette extrême jeunesse est d'une grande importance pour comprendre les débuts de la vie conjugale de Louis XVI et Marie-Antoinette. Il ne faut pas l'oublier non plus quand on se rappelle les reproches de frivolité adressés à Marie-Antoinette. La coquetterie n' est-elle pas naturelle chez une toute jeune femme? Cette jeunesse et cette joie de vivre expliquent aussi la grande popularité de la Dauphine et de la jeune reine, et le charme qu'elle exerça sur son entourage.
Dans ses Réflexions sur la révolution de France, Edmund Burke raconte comment il rencontra la dauphine à l'occasion d'un voyage en France en 1773 : cette vision, dont il garda un souvenir ébloui, est l'un des passages les plus célèbres de son livre.
L'intérêt des lettres de Marie-Antoinette, pour comprendre son rôle historique et le déroulement des événements, est évident. Elles sont ici complétées par les réponses de ses correspondants, lorsqu'elles sont parvenues jusqu'à nous, et des lettres du comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche en France, à l'impératrice Marie-Thérèse. Mais on retrouve aussi toute l'atmosphère d'une époque. Il ne s'agit guère des détails de la vie quotidienne (le goût des détails matériels et du pittoresque n' appartient pas au XVIIIe siècle), mais de la manière d'envisager la vie.

Le devoir et l'amitié
L'une des choses les plus frappantes est de voir cette femme, et cette très jeune femme, plongée dans un siècle où légèreté des mœurs et théories fumeuses vont de pair, aussi consciente des devoirs qui lui incombent: devoirs de femme, d'épouse, de mère, de princesse, de reine, de chrétienne. "Vous pouvez bien croire que je sacrifie toujours tous mes préjugés et répugnances, tant qu'on ne me proposera rien d'affiché et contre l'honneur", écrit-elle à sa mère (elle a alors 16 ans).
On ne trouvera jamais dans ces lettres l'esprit superficiel, ricaneur et méchant qui infeste la correspondance de Voltaire, qui passe pour le plus grand épistolier de son époque. C'est un autre XVIIIe siècle, mesuré et fidèle, qui apparaît au contraire dans les lettres de Marie-Antoinette.
La dernière de ces lettres est la plus pathétique, et elle n'est pas la moins belle. Elle fut adressée à Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, à laquelle d'ailleurs elle ne parvint jamais. "Je viens d'être condamnée, écrit-elle, non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments." Parlant de ses enfants, elle demande à sa belle-sœur de leur rappeler "que les principes et l'exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelles en feront le bonheur". Devoir et amitié : ce sont des préceptes que tous les parents pourraient transmettre à leurs enfants.
Marie-Antoinette, Correspondance (1770-1793), texte établi et présenté par Évelyne Lever, Tallandier, 910 p.
Pierre de Laubier: Français d'Abord octobre 2005·

mardi 11 mars 2008

ON L'APPELAIT L'ALGÉRIE FRANÇAISE

« IMAZIGHEN ma-chi d'Arab. » Les Berbères ne sont pas des Arabes, dit une vieille chanson kabyle de la région de Tizi-Ouzzou. Viendra d'ailleurs le temps où les égorgeurs orientaux qui règnent à Alger auront à s'en rendre compte. Un sourire kabyle ne fait pas forcément le printemps ...

Dans Tradition et civilisation berbères (1), le professeur Jean Servier révèle les secrets de la vie quotidienne des Berbères, colonisés puis asservis, malgré une résistance farouche, par les cavaliers musulmans venus d'Arabie.

« Notre avenir, écrit Jean Servier, ne se construit que sur la connaissance et la fierté du passé. Ce ne sont pas des survivances que j'ai essayé de décrire ... J'ai recueilli pendant sept ans, au cours de longues étapes à pied et à mulet, parfois à cheval, les traditions que connaissaient les hommes de quarante ans : ceux qui ont le droit de parler aux assemblées de village ou de la fraction. Eux-mêmes n'acceptent que ce qui a trait à leur village et considéraient comme impoli de parler du village voisin alors qu'ils y connaissaient un vieillard qui seul avait le droit de parler s'il le jugeait opportun. De là la nécessité de « voyager pour s'instruire » comme cela se faisait autrefois. »

On peut suivre Jean Servier dans ce voyage au bout des rites et des traditions : c'est un bon guide.

On peut suivre également Raymond Féry qui vient de publier un livre de souvenirs : Médecins chez les Berbères (2). Né en Algérie, Raymond Féry a été nommé médecin de colonisation à Arris en 1937. Il a donc vécu quotidiennement avec les populations chaouïa de l'Aurès, pénétrant les foyers et les âmes. En 1940, il fut muté en Kabylie où il exerça pendant six ans.

Dans sa préface, le professeur Pierre Goinard note : « Raymond Féry, avec la sympathie d'une coexistence de tous les instants, parlant l'arabe depuis son enfance et ayant appris la langue berbère, observe mieux encore qu'un ethnologue, les mœurs autochtones, respectées par les Français, inchangées depuis la plus haute antiquité. N'a-t-il pas opté pour les deux bastions de l'Aurès et de la Kabylie, où les Berbères peu ou pas arabisés, demeurent farouchement attachés à leur identité, au point que beaucoup, surtout les femmes, sont uniquement berbérophones. »

Les choses, hélas, se précipitent: dans les plus petits villages de Kabylie les instituteurs arabes, fanatiques et bornés, s'appliquent à tuer les Imazighen, les « hommes libres ». les Kabyles sont un peuple qu'on assassine dans l'indifférence totale des professionnels des droits de l'homme.

Dans un récent ouvrage qui fait déjà figure de référence obligée, La guerre d'Algérie, Pierre Montagnon disait la fin tragique de notre Algérie française. Avec son nouvel ouvrage, La conquête de l'Algérie (3), il en retrace l'histoire à une époque où les termes « Algérie » et « Algériens » n'existaient pas. L'intérêt _tout l'intérêt de ce livre c'est qu'il balaie vigoureusement l'imagerie d'Epinal qui est inévitablement créée autour des guerres de conquête. Montagnon ne s'attache qu'à la réalité des faits. Disons-le clairement: c'est un travail d'historien à l'anglaise. C'est-à-dire objectif. Sans complaisance. Un livre d'adulte pour les adultes.

Mais, au moment même où j'écris ça - sereinement - je termine le livre du capitaine M.L. Leclair: Disparus en Algérie (4). Et la colère, la méchante rabia comme on disait là-bas, me reprend. Il y eut la conquête de l'Algérie et la guerre d'Algérie si bien racontées par Montagnon. Il y eut les semaines qui précédèrent et suivirent l'indépendance.

Dès 1963, le bilan pouvait être dressé: des milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, chrétiens, habiroux, musulmans, avaient disparu. Souvent, les vengeances et les enlèvements s'étaient exercés sous les yeux des troupes françaises qui avaient reçu l'ordre de ne pas bouger - et qui respectèrent scrupuleusement cet ordre ...

Mais tout le monde savait que les « portés disparus » n'avaient pas tous été assassinés et qu'ils servaient d'esclaves dans les casernements FLN ou les garnisons du bled. Combien d'entre ces martyrs sont encore vivants aujourd'hui? Et dans quel état? D'après le capitaine Leclair, il y aurait en Algérie 3 000 Français « en possibilité de survie ». Il n'y a pas si longtemps, en effet, on nous signalait des camps où survivaient des prisonniers français ... « Nous voulons que ce livre, écrit Leclair, soit la clameur de nos frères disparus. »

Alain Sanders : National Hebdo du 17 au 24 avril 1986
(1) Ed. du Rocher. 510 pages.
(2) Ed. de l'Atlanthrope. 260 pages.
(3) Pygmalion. 460 pages. .
(4) Jacques Grancher. 260 pages.