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samedi 4 février 2023

Un chemin de conversion – Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952)

 

Le but de ce livre est de faire découvrir l’esprit profondément religieux qu’a manifesté Maurras tout au long de son existence. Le 14 septembre 1936, quand, pour la première fois, Charles Maurras prend la plume pour répondre à la lettre que lui a adressée une carmélite de Lisieux, Sœur Madeleine de Saint-Joseph (dont la sœur, également carmélite, a consacré sa vocation à la conversion de Maurras et vient de mourir de la tuberculose), il est dans l’attente d’une inquiétante décision de justice. Il s’est pourvu en cassation après sa condamnation à huit mois de prison ferme pour avoir, l’année précédente, attaqué Léon Blum et menacé d’un couteau de cuisine les députés qui décideraient d’intervenir militairement en Ethiopie contre l’Italie. Son pourvoi rejeté, Maurras est arrêté et incarcéré. C’est dans ce climat d’extrême violence politique que naît une correspondance parfaitement inattendue entre le chef de l’Action française et le Carmel de Lisieux.Un chemin de conversion – Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952)

L’événement est d’autant plus singulier qu’en cette fin de 1936, l’Action française est, depuis dix ans, un mouvement condamné par l’Eglise, et que la lecture de son quotidien est interdite aux catholiques, au risque d’être privés des sacrements. Jacques Bainville, mort cette année-là, s’est ainsi vu refuser des obsèques religieuses par l’archevêché de Paris.

Maurras est en prison depuis deux mois quand il écrit une lettre destinée au Pape Pie XI, auparavant si violemment attaqué dans les colonnes de l’Action française. Il envoie cette lettre au Carmel qui, de Lisieux, se charge de la transmettre directement au Pape. Survient alors l’événement le plus incroyable de cet épisode : Maurras, détenu à la prison de la Santé, reçoit une réponse manuscrite, écrite en français de la main même du Souverain Pontife. Son ton, empreint de bienveillance paternelle, marque un tournant dans les relations de l’Eglise avec l’Action française.

Comment le Pape Pie XI, qui fut si profondément hostile à Maurras, comme l’ont montré son attitude et ses décisions de 1926-1927, a-t-il pu, dix ans plus tard, lui adresser une telle lettre ? Nul doute que l’intervention du Carmel de Lisieux fut déterminante.

Pour Rome, le problème principal était l’agnosticisme de Maurras, supposé exercer une influence néfaste sur la jeunesse. Si seulement Maurras en venait à connaître son chemin de Damas, alors tout pourrait changer. Aussi, lorsqu’une des religieuses du Carmel, Sœur Madeleine de Saint-Joseph, eut une raison personnelle d’écrire à Maurras, Mère Agnès, fille de Louis et Zélie Martin, et sœur aînée de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, sentit aussitôt qu’elle avait là une carte à jouer.

Dès 1929, en effet, le Pape lui avait confié secrètement une mission spéciale : que le Carmel de Lisieux prie pour la conversion de Maurras. La prieure invita donc la jeune Sœur Madeleine, que le Ciel avait doté d’une belle plume, à écrire à ce combattant des idées qui, prisonnier de sa surdité, agnostique et mis à l’Index par l’Eglise, paraissait difficile à approcher. La réponse de Maurras parut si encourageante que Mère Agnès décida elle-aussi de lui écrire. C’est elle qui lui conseilla d’écrire une lettre au Pape. Le projet de lettre qu’il rédigea lui parut si convaincant que Mère Agnès l’expédia directement à Rome.

A partir de là, une longue et difficile négociation s’engagea. Deux autres carmélites furent mêlées à ces échanges épistolaires : Sœur Marie du Sacré-Cœur et Sœur Geneviève de la Sainte-Face. Ces religieuses n’étaient autres que les deux autres sœurs carmélites de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Toutes les quatre lisaient ensemble lisaient ensemble les lettres de leur « cher pèlerin » et mettaient au point ensemble celles qui lui seraient adressées. C’était leur manière de mettre sainte Thérèse au cœur de leur dispositif. Touché, Maurras qualifia ces réunions de « conseil d’Etat tenu par des anges »…

Cette persévérance inébranlable du Carmel ne fut pas vaine. Au témoignage indiscutable du prêtre qui l’a accompagné durant les derniers mois de sa vie et jusqu’à son dernier souffle, c’est muni des saints sacrements de l’Eglise catholique que Charles Maurras fut rappelé à Dieu le 16 novembre 1952.

La lecture de ces lettres échangées avec le Carmel est passionnante. Il s’agit d’un échange de correspondance de très haute tenue, de grande rigueur intellectuelle et d’absolue honnêteté qui place le Divin en permanence au centre des discussions. Chacun y trouvera matière à réflexion.

Un chemin de conversion, Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952), rassemblée par Xavier Michaux, préface de Jean Sévillia, Pierre Téqui éditeur, 481 pages, 28 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/un-chemin-de-conversion-correspondance-choisie-entre-charles-maurras-et-deux-carmelites-de-lisieux-1936-1952/166440/

mardi 6 septembre 2022

De quelques écrivains-guerriers

 

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[Ci-dessus : couverture du recueil d'entretiens avec de nombreux écrivains-guerriers : Bail, Bergot, Bigeard, Bolloré, Bourdier, Beketch, Guy Des Cars, Figueras, Fleury, Griotteray, Héduy, Holeindre, Jacquemard, Mabire, Saint-Loup, Sergent, Venner, Villemarest. Avec pour chacun, un résumé de sa vie et sa bibliographie]

Ils sont ici un peu moins d’une vingtaine — 2 groupes de combat avec leur équipe de voltige et leur pièce d’appui — qui seraient parfois surpris de se trouver ensemble. Les conflits qu’ils ont vécus se suivent et ne se ressemblent pas, tout au long de ce bref quart de siècle où la France a réussi à perdre 3 guerres et à n’en gagner qu’une seule, dans le sillage d’alliés qui ont fait le plus gros de la besogne. Mais ces hommes, quels sont-ils ? Des écrivains ou des guerriers ? Les 2, tour à tour et parfois en même temps. Remarquons d’abord qu’il y a peu de professionnels. Les guerres modernes ont été tragiquement vécues par ceux dont ce n’était pas le métier. Aussi ne se trouve-t-il qu’un seul saint-cyrien dans cette cohorte : Pierre Sergent. Et encore il intégra Coët en 1944, après avoir été volontaire dans un maquis.

Et Marcel Bigeard ? Mais c’est le type même de l’officier sorti du rang, qui commence sa carrière avec les godillots de 2e classe et la termine avec les étoiles de général. Sans la captivité et surtout sans la Résistance, il serait resté petit employé de banque, peut-être directeur d’une succursale dans une sous-préfecture des marches de l’Est. Bigeard n’en reste pas moins l’exemple même de ceux que les événements ont révélé à lui-même : ce n’est pas un militaire, c’est un soldat. Ce n’est pas un mince compliment. Il ne deviendra écrivain que sur le tard, à l’âge de la retraite (mot qu’il n’aime pas) et des Mémoires. Il y nourrit ses nostalgies guerrières de quelques jugements parlementaires menés, selon son habitude, tambour battant. Son âge lui a permis de participer à toutes les guerres : 39-40, la résistance, 44-45, l’Indo, l’Algérie, sans compter quelques aventures qui ne sont plus qualifiées aujourd’hui «coloniales», mais seulement «extérieures». De tous les guerriers de ce recueil, il reste le plus incontournable et de tous les écrivains, le moins nécessaire. Mais quel personnage !

Ce n’est pas sur une réputation militaire que s’est établie la renommée de Guy des Cars. Cet aristocrate devenu un des champions du roman populaire à gros tirage a pourtant fait, à 30 ans, une entrée fracassante dans la république des Lettres, en 1941, avec un superbe récit, L’Officier sans nom, dans lequel il racontait avec un accent de vérité indéniable ce que fut sa guerre de 39-40. On a trop oublié que l’armée française devait laisser sur le terrain 120.000 tués. Le fameux devoir de mémoire plaçait alors le sacrifice de ces garçons en priorité absolue dans le souvenir de leurs compatriotes. S’ils ne sont pas aujourd’hui totalement oubliés, c’est entre autres à Guy des Cars qu’on le doit. Après cette brève et désastreuse expérience militaire, il devait remiser à jamais son uniforme dans la naphtaline d’une vieille cantine et on ne le verra plus sur un champ de bataille. Mais il représente fort bien l’itinéraire des meilleurs de sa génération. Quant à sa trajectoire d’écrivain, elle est plus honorable que ne veulent l’avouer ces critiques envieux qui l’avaient surnommé «Guy des Gares».

À la même génération appartient Marc Augier. Si sa campagne de 39-40 ne fut guère mémorable, il devait se rattraper par la suite. Militant socialiste et pacifiste du temps du Front populaire, il avait commencé une originale carrière de journaliste, de motard et de campeur, publiant un assez beau récit sur un Solstice en Laponie. Après avoir partagé les espoirs et les rêves de ses camarades des Auberges de la jeunesse, Les Copains de la belle étoile, on le retrouve animateur d’un mouvement d’adolescents au temps de ce qu’on nommait l’Europe nouvelle. Il n’était pas homme à inciter ses garçons à aller se battre en Russie sans s’y rendre lui-même, sous-officier de la LVF et correspondant de guerre. Il en ramènera un court récit, Les Partisans, et une réputation de maudit qui lui collera à jamais à la peau. Pourchassé et exilé en Amérique du Sud, le réprouvé Augier deviendra le romancier Saint-Loup. Sans une indiscrétion sur son passé, il aurait sans doute obtenu le prix Goncourt en 1952. Il fera mieux et réussira à gagner un public vite fanatique d’une œuvre qui doit beaucoup à ses expériences vécues dangereusement.

De la demi-douzaine de garçons qui ont choisi la Résistance et se retrouvent ici, on peut d’abord dire qu’ils étaient jeunes, très jeunes même quand ils ont choisi leur camp, au risque de leur peau. Ils n’avaient rien écrit, sauf quelques dissertations scolaires quand ils se sont lancés dans la bagarre. 

Alain Griotteray fut du premier rendez-vous, celui qui lança quelques étudiants devant l’Arc-de-Triomphe par un glacial 11 novembre d’occupation. Cette manifestation trop oubliée fut le prélude d’un mouvement de défi qui porta les plus intrépides vers les maquis. Pierre de Villemarest choisit pour sa part ce massif montagneux, véritable forteresse naturelle qui devait devenir le plus célèbre haut lieu des combattants de la nuit et du brouillard : le Vercors. Pierre Sergent se retrouve en Sologne, soldat sans uniforme, en un temps où les volontaires ne se bousculaient pas, car les occupants tenaient solidement le pays. Il choisit ainsi d’entrer dans la carrière des armes par la porte la plus étroite et la plus rude. Le maquis de Roger Holeindre, ce fut le pavé de Paris où il joua au Gavroche sur les barricades, s’emparant de haute lutte d’une mitrailleuse ennemie et gagnant à jamais le droit d’ouvrir sa gueule quand poussèrent comme champignons les fameux «résistants de septembre», une fois l’orage de feu apaisé. André Figueras réussit à fuir le pays occupé et à rejoindre l’armée régulière, ce qui lui valut de revenir au pays pistolet-mitrailleur au poing et coiffé du béret noir des commandos. Sergent, comme les 4 autres, a vécu assez pour se faire traiter de «fasciste» par ceux qui arborent à la boutonnière le triangle rouge des déportés politiques devenu l’insigne de «Ras l’front», plus d’un demi-siècle après la fin de la dernière guerre, tout danger écarté.

Parmi les 177 Français qui débarquèrent de vive force sur les côtes normandes à l’aube du 6 juin 1944, se trouvait un garçon de 19 ans. Ce jeune Breton de Cornouailles avait déjà réussi un exploit en rejoignant l’Angleterre à bord d’un minuscule rafiot à voile. Il se nomme Gwen-Aël Bolloré et sert alors comme quartier-maître infirmier. Une belle carrière l’attend : chef d’entreprise, océanographe, éditeur, poète, romancier, mémorialiste. L’ancien du commando Kieffer sera lié avec toutes les personnalités de la république des Lettres. Mais son plus grand titre de gloire est d’avoir défié le pouvoir, en s’en prenant au général-président, dont il n’approuvait guère la politique algérienne. Il avait montré du courage et du talent. Il devait prouver alors qu’il avait aussi du caractère, chose surprenante chez un personnage aussi convivial.

Ceux pour qui la résistance — la vraie — prenait fin avec la défaite du IIIe Reich et le jugement de Nuremberg, n’en avaient pas fini avec le combat. En Extrême-Orient, une guerre s’allumait. Les Viets arboraient l’étoile des anciens alliés soviétiques. La croix gammée fracassée, cette étoile devenait pour eux le symbole de l’ennemi. Pas question de se mettre à écrire tranquillement. Des volontaires partaient à l’autre bout du monde. Les meilleurs servaient dans les parachutistes, vite légendaires. On allait y retrouver nos anciens résistants : Holeindre avec le béret rouge des paras coloniaux et Sergent avec le béret vert des légionnaires paras.

Bientôt les rejoint un jeune sous-lieutenant qui devait devenir, quelques années plus tard, le plus célèbre des écrivains guerriers, garçon qui fit ses universités à Diên Biên Phu. Il se nommait Erwan Bergot. Comme tous ses camarades d’aventure indochinoise, il allait être marqué par ce «mal jaune», grande nostalgie maladive du Sud lointain. Servant comme chef de section dans les rangs du bataillon Bigeard, il se révélera le meilleur parmi les meilleurs. Une promotion de l’école des élèves-officiers de réserve de l’école d’Infanterie de Montpellier portera un jour son nom. Les jeunes aspirants qui ont choisi ce patron se réclamaient à la fois du combattant et de l’écrivain, car il fut l’incarnation exemplaire de ces 2 vocations exigeantes.

L’année même où tombaient l’un après l’autre les pitons aux noms de femmes disséminés dans la sinistre cuvette choisie par le haut-commandement, un autre feu s’allumait en Algérie. Bigeard devait y construire sa légende tout au long de la «piste sans fin» où progressaient ses léopards, l’index crispé sur la queue de détente de leur MAT 49. Un jour, devenu général, député, ministre, il écrira des livres. Pour le moment, c’est sur le terrain qu’il se veut maître et seigneur. Cette guerre, où combattent côte à côte gens de métier et gars du contingent, va être la grande aventure de toute une nouvelle génération. Seuls les aînés comme Holeindre ou Sergent ont connu la résistance et seul Bergot — comme son chef Bigeard — a vécu l’enfer des camps viets, où la mortalité était pire qu’à Dachau ou à Tambow. Leurs camarades, futurs écrivains, mais provisoires combattants, sont des garçons dont ce n’est pas le métier de se battre, mais qui vont se débrouiller aussi bien que leurs aînés des maquis et des rizières. Rien ne distingue, sur les superbes photos prises par l’officier marinier René Bail, ancien de l’Aéronavale, les appelés et les professionnels. Ils portent la même tenue camouflée, ils ont le même visage ruisselant de sueur sous la casquette de combat. Dans cette armée qui passe ses nuits et ses jours dans les djebels, rien ne sépare les gradés de leurs hommes. Ils partagent tout. Et la soif et la peur et le froid (« L’Algérie est un pays froid où le soleil est chaud », disent les anciens). Ils vivent en plein vent, dans la caillasse et la boue, dans le sable et les ronciers. Finalement, ils ont le même âge ou presque et se ressemblent étrangement en cette fin des années 50 de notre siècle. Les soldats d’outre-Méditerranée sont alors en train de durement gagner sur le terrain, tandis que d’autres à Paris vont jeter la crosse après le fusil, comme on jette le manche après la cognée. Cette défaite programmée fera d’eux des rebelles et même des hors-la-loi, marqués à jamais par cette expérience tragique du courage et de la peur, où ils ont vu tomber pour rien les meilleurs de leurs camarades.

Ce fut une sacrée équipe que celle de ces soldats plus ou moins perdus, dont les chemins par la suite ne vont cesser de se croiser et de se recroiser. En voici une demi-douzaine, dont l’amertume et la lucidité ne vont pas faire oublier les dures joies de la camaraderie et de l’enthousiasme. Nous les découvrons côte à côte, une dernière fois, sur cette terre d’Algérie (et de Tunisie pour l’un d’eux) qui les a tant marqués : le quartier-maître de fusiliers marins commandos Georges Fleury, le brigadier de chasseurs d’Afrique Jean Bourdier, le sergent de chasseurs à pied Dominique Venner, le lieutenant de tirailleurs Philippe Héduy, le lieutenant d’alpins Jean Mabire. À eux 5, appelés ou rappelés, ils incarnent des vertus militaires que ne désavouèrent pas le «vieux» briscard parachutiste Roger Holeindre qui n’a guère soufflé depuis la Résistance et poursuit en Algérie les opérations de commando inaugurées en Indochine. Leurs chansons, leurs crapahuts, leurs combats impressionnent fort un garçon plus jeune qu’eux, fils et petit-fils de soldats, marqué au fer rouge par la disparition en Indochine de son père, un légionnaire d’origine russe. Ainsi, par le privilège du sang versé par les siens, Serge de Beketch figure ici à côté de ses aînés. Tout comme le romancier Serge Jacquemard, très jeune témoin des atrocités de plusieurs guerre : celle d’Espagne où ses parents furent pris en otage, celle de l’Occupation et de ses rigueurs et celle du coup d’État en Indonésie qui porta Suharto au pouvoir pour plusieurs décennies. S’il ne fut pas véritablement guerrier lui-même, sa rencontre avec le Bat’ d’Af’ Maurice H. influencera une grande partie de son œuvre.

Et puis, pour beaucoup, ce sera le retour, le retour écœurant dont parlait Pierre Mac Orlan. Viendront le complot, l’aventure, la prison, l’exil, ce qu’ils nomment parfois «la politique» et qui n’est pour eux qu’une nouvelle manière de se battre. Ils ne seront pas des journalistes ou des écrivains «comme les autres». Leurs articles ou leurs bouquins gardent toujours l’empreinte de combats vécus avant d’être rêvés. Ils sont à jamais différents du monde des civils, méprisant cette «civilisation» qui a voulu transformer les centurions en boutiquiers. Ils ne marchent pas dans la société marchande. Ils sont à jamais libérés du libéralisme. Ils savent que la vie est une lutte et que toutes les armes comme toutes les ruses y sont bonnes. Ils ne croient pas plus à la droite qu’à la gauche. Ils savent que la première des consignes, dans la paix comme dans la guerre, est de garder ses distances… Ils étaient des soldats d’occasion. Ils ne sont pas vraiment sûrs d’être des écrivains de métier. Ils savent seulement qu’il n’est plus possible de tricher. Leur encre aura toujours le goût du sang.

Jean Mabire, préface à : Ils ont fait la guerre, P. Randa, Dualpha 2005.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/34

vendredi 6 mai 2022

« Vanden », Le commando des tigres noirs, de Bernard Moinet

 Pour une dent toute la gueule

Me rendant à Saint Cyr-Coetquidan en « 1984, je constatai avec stupeur et, je l'avoue avec amertume, que le nom même de Vandenbergue était totalement inconnu, ignoré des jeunes cyrards ». Bernard Moinet, qui a été lieutenant en Indochine de 1949 à 1952, qui a servi pendant six ans en Algérie et qui, devenu colonel, a quitté l'armée d'active en 1963 bouleversé par l'extermination des harkis, perpétrée dans l'indifférence générale, a, une nouvelle fois, l'occasion de constater que bien des Français ont la mémoire courte.

Vandenbergue a été l'un des soldats les plus valeureux du Tonkin. Erwan Bergot a conté ses exploits dans un livre publié aux Presses de la Cité en 1973 et réédité en 1985 aux éditions Pygmalion ...

Bernard Moinet songeait depuis plusieurs années à cet homme de guerre hors du commun qui, les avec quinze citations de sa croix de guerre, se singularisait de ses camarades où les héros ne manquent pas. Il s'attache à suivre pas à pas cet enfant du Béarn. Né en 1927, Vandenbergue ne court pas après la guerre, c'est la guerre qui l'attrape; et lui ne fait rien pour s'y dérober, bien au contraire. Adolescent, il s'engage dans les corps francs du maquis « Pommiès », rejoint l'armée française, participe à la libération de l'Alsace avant de se porter volontaire pour l'Indochine.

Il y débarque en 1947 et ne tarde pas à découvrir une guerre à sa mesure. Au fond, Vandenbergue est un braconnier dans l'âme. Hier dans sa province d'adoption, où il a été placé par l'Assistance Publique, il a chassé, à sa manière, lapins, perdrix et le soldat allemand.

Dans le Tonkin, il traque le Viet. Il le traque en collant au terrain qu'il apprend à maîtriser aussi bien que lui. Il utilise les mêmes armes, les mêmes méthodes, les mêmes tactiques. Il vit comme un Viet, s'habille comme un Viet et combat comme un Viet. Il se fait vite remarquer par ses méthodes singulières. Ce loup de guerre monte un commando. À la tête de ses « Tigres noirs », il se lance des expéditions épiques où il pratique toutes les techniques de la rébellion. La guerre contre-révolutionnaire est en train d'être inventée au quotidien dans les rizières, la jungle et auprès des populations locales. Le général de Lattre de Tassigny, qui s'y connaît en guerriers, fait de ce baroudeur une vedette qu'il cite en exemple au corps expéditionnaire. Il le montre volontiers aux officiers américains envoyés à l'époque par leur Gouvernement afin d'observer cette guerre d'Indochine qui deviendra, plus tard, bien plus tard, le conflit vietnamien.

Le Viêt-minh, lui, sait qu'il est confronté à un redoutable adversaire. Il le redoute et va tout mettre en œuvre afin de l'éliminer. Il y met le prix. Victime de la trahison de quelques uns de ses compagnons d'armes, Vandenbergue tombe, rafalé à bout portant dans son lit.

Bernard Moinet a voulu, dans ce texte dense s'évader du cadre qu'il jugeait, non sans raison, trop étroit de la biographie. Il a désiré restituer les climats psychologiques et politiques qui caractérisent cette guerre. Afin de ce faire, il décrit les événements qui se passent par-delà le monde en ce temps-là, en les isolant du texte courant en des encadrés. Ce procédé, s'il casse un peu le rythme de la lecture, à l'avantage de remettre cette histoire événementielle en perspective d'une guerre idéologique et de conflits armés lesquels, depuis Yalta, n'ont jamais cessé.

Bernard Moinet vient rappeler aux sommolents que nous sommes qu'il n'y a pas de paix entre deux univers radicalement opposés. Vandenbergue et tous ses frères d'armes ont combattu et sont morts afin que les boatpeople fuyant les goulags de la République Démocratique du Viêt-Nam n'aient jamais à prendre la mer. Reste à connaître l'histoire de ces hommes qui se sont sacrifiés pour que la liberté soit. Bernard Moinet l'a écrite.

Edition France-Empire, 

Jean-Claude Lauret National Hebdo du 7 au 13 janvier 1988

dimanche 27 décembre 2020

Préface du traducteur à “Religiosité indo-européenne” de H. F. K. Günther 3/3

 Revenu à Fribourg pendant la guerre, il quitte une nouvelle fois sa ville natale quand son institut est détruit et se fixe à Weimar. Lorsque les Américains pénètrent dans la ville, le savant et son épouse sont réquisitionnés un jour par semaine pour travailler au déblaiement du camp de Buchenwald. Quand les troupes US abandonnent la région pour la céder aux Russes, Günther et sa famille retournent à Fribourg, où l'attendent et l'arrêtent des militaires français. L'anthropologue, oublié, restera 3 ans dans un camp d'internement.

Les officiers de la Sûreté le traitent avec amabilité, écrira-t-il, et la “chambre de dénazification” ne retient aucune charge contre lui, estimant qu'il s'est contenté de fréquenter les milieux scientifiques internationaux et n'a jamais fait profession d'antisémitisme. Polac, Billig et Souchon, eux, sont plus zélés que la chambre de dénazification… S'ils avaient été citoyens ouest-allemands, ils auraient dû répondre devant les tribunaux de leurs diffamations, sans objet puisque seule compte la décision de la chambre de dénazification — contrôlée par la France de surcroît puisque Fribourg est en zone d'occupation française — qui a statué en bonne et due forme sur la chose à juger et décidé qu'il y avait non-lieu.

Günther se remit aussitôt au travail et dès 1951, recommence à faire paraître articles et essais. En 1952, paraît chez Payot une traduction française de son ouvrage sur le mariage : Le Mariage, ses formes, son origine. En 1953, il devient membre correspondant de l'American Society of Human Genetics. En 1956 et 1957, paraissent 2 ouvrages particulièrement intéressants : Lebensgeschichte des Hellenischen Volkes et Lebensgeschichte des Römischen Volkes (Histoire biologique du peuple grec et Histoire biologique du peuple romain), tous 2 repris de travaux antérieurs, commencés en 1929.

En 1963, paraît la 6ème édition, revue et corrigée, de Frömmigkeit nordischer Artung. Cette 6ème édition, avec l'édition anglaise plus complète de 1967 (Religious attitudes of the Indo-Europeans, Clair Press, London, 1967), a servi de base à cette version française de Frömmigkeit nordischer Artung, dont le titre est dérivé de celui d'une édition italienne : Religiosita indoeuropea. Le texte de Frömmigkeit… est une exploration du mental indo-européen à la lumière des textes classiques de l'antiquité gréco-romaine ainsi que de certains passages de l'Edda et de poésies de l'ère romantique allemande. Avec les travaux d'un Benveniste ou d'un Dumézil, ce livre apparaîtra dépassé voire sommaire. Sa lecture demeure néanmoins indispensable, surtout pour les sources qu'il mentionne et parce qu'il est en quelque sorte un des modestes mais incontournables chaînons dans la longue quête intellectuelle, philologique, de l'indo-européanité, entreprise depuis les premières intuitions des humanistes de la Renaissance et les pionniers de la linguistique comparée.

Après la mort de sa femme en 1966, Günther vit encore plus retiré qu'auparavant. Pendant l'hiver 1967-1968, il met péniblement en ordre — ses forces physiques l'abandonnent — ses notes personnelles de l'époque nationale-socialiste. Il en sort un livre : Mein Eindruck von Adolf Hitler (L'impression que me fit Adolf Hitler). On perçoit dans ce recueil les raisons de la réticence de Günther à l'égard du régime nazi et on découvre aussi son tempérament peu sociable, hostile à tout militantisme et à tout collectivisme comportemental.

S'il fut, malgré lui, un anthropologue apprécié du régime, choyé par quelques personnalités comme Darré ou Rosenberg, Günther fut toujours incapable de s'enthousiasmer pour la politique et, secrètement, au fond de son cœur, rejetait toute forme de collectivisme. Pour ce romantique de la race nordique, les collectivismes communiste ou national-socialiste sont des “asiatismes”. L'option personnelle de Günther le rapproche davantage d'un Wittfogel, théoricien du “despotisme oriental” et inspirateur de Rudi Dutschke.

L'idéal social de Günther, c'est celui d'un paysannat libre, sans État, apolitique, centré sur le clan cimenté par les liens de consanguinité. En Scandinavie, dans certains villages de Westphalie et du Schleswig-Holstein, dans le Nord-Ouest des États-Unis où se sont fixés de nombreux paysans norvégiens et suédois, un tel paysannat existait et subsiste encore très timidement. Cet idéal n'a jamais pu être concrétisé sous le IIIe Reich.

Mein Eindruck von Adolf Hitler (4) est, en dernière instance, un réquisitoire terrible contre le régime, dressé par quelqu'un qui l'a vécu de très près. Ce document témoigne d'abord, rétrospectivement, de la malhonnêteté profonde des pseudo-historiens français qui font de Günther l'anthropologue officiel de la NSDAP et, ensuite, de la méchanceté gratuite et irresponsable des quelques larrons qui se produisent régulièrement sur les plateaux de télévision pour “criminaliser” les idéologies, les pensées, les travaux scientifiques qui ont l'heur de déplaire aux prêtres de l'ordre moral occidental…

Épuisé par l'âge et la maladie, Günther meurt le 25 septembre 1968 à Fribourg. La veille de sa mort, il écrivait à Tennyson qu'il souhaitait se retirer dans une maison de repos car il ne ressentait plus aucune joie et n'aspirait plus qu'au calme.

Robert Steuckers (Bruxelles, sept. 1987).

◘ Notes :

• (1) Michael Billig, L'internationale raciste : De la psychologie à la science des races, Maspero, 1981.
• (2) Hans-Jürgen Lutzhöft, Der Nordische Gedanke in Deutschland, 1920-1940, Ernst Klett Verlag, Stuttgart, 1971. La présente introduction tire la plupart de ses éléments de cet ouvrage universitaire sérieux.
• (3) Cf. Hans F. K. Günther, Die Nordische Rasse bei den Indogermanen Asiens, Verlag Hohe Warte, Pähl, 1982 (réédition).
• (4) Hans F. K. Günther, Mein Eindruck von Adolf Hitler, Franz v. Bebenburg, Pähl, 1969.

Bibliographie

Œuvres de Hans Günther en français

Études

http://www.archiveseroe.eu/gunther-a48739504

vendredi 20 janvier 2017

Il y a soixante-dix ans, le 16 janvier 1947....

...Entrait en vigueur le premier plan quinquennal français
  Contrairement à une idée très répandue, la planification française ne remonte pas au lendemain de la Libération mais quatre ans plus tôt, lorsque le gouvernement du maréchal Pétain promulgua les lois du 23 février 1941, instituant une Délégation Générale à l’Équipement National (DGEN) et du 6 avril suivant, arrêtant le principe d’un plan décennal, qui fut définitivement établi en mai 1942. Celui-ci, bien que fort détaillé, s’inspirait d’une conception du rôle de l’État comme stimulateur, orienteur et régulateur des activités privées. Il ne prévoyait aucune appropriation collective des moyens de production. En revanche, l’État interviendrait pour accorder des subventions ou des prêts bonifiés. L’objectif portait naturellement sur l’effort de reconstruction nationale et de rattrapage des retards que la France avait accumulés,  principalement dans les domaines de la production industrielle et des équipements dits structurants, depuis, au moins, l’époque du front populaire.
    Devant s’étaler jusqu’en 1952 et ayant commencé à s’appliquer dès la fin de 1942, le plan «  de Vichy » - ce que l’on ignore généralement – ne fut pas vraiment remis en cause à la Libération. Comme d’ailleurs de nombreuses autres lois intervenues dans d’autres matières, en dépit de l’annulation altière par le général De Gaulle de tous les actes juridiques postérieurs au 10 juillet 1940. Et, lorsque ce dernier décida de la création d’un Commissariat Général au Plan, le nouvel organisme chaussa tout simplement, le 3 janvier 1946, les bottes de l’ancienne Délégation, reprenant l’essentiel de ses principes – une planification indicative et incitative, nullement autoritaire –, son mode d’organisation, son fonctionnement, ses personnels, hormis la fonction de direction générale, confiée à Jean Monnet.
   Autodidacte et homme de réseaux, regardant le monde entier comme un ensemble d’entreprises dans lesquelles il postule à des emplois de cadres supérieurs puis dirigeants, il est incontestablement un visionnaire et un stratège de la coopération internationale sous toutes ses formes. Agent, plus ou moins secret, des États-Unis à partir de 1942, leur conseillant de se méfier de De Gaulle et cependant chargé par lui d’importantes responsabilités au plus haut sommet de l’État …
   C’est donc sous sa direction que fut élaboré, entre janvier et septembre  1946, le premier plan quinquennal français, approuvé par l’Assemblée nationale en octobre, pour une entrée en vigueur le 16 janvier 1947. Pour Monnet et son équipe, la France avait désormais le choix entre «  la modernisation ou la décadence. » Il était facile de faire valoir que sans la Révolution et surtout Napoléon, sans les guerres de 1870, de 1914 et de 1939 (deux lourdes défaites et une victoire en trompe l’œil), la France aurait été, au milieu du XXsiècle, une grande nation prospère que n’auraient ponctionné ni la charge faramineuse des opérations militaires, ni les indemnités versées aux vainqueurs,  ni le coût de la reconstruction des régions dévastées.
   «  Reconstruction » restait bien le maître mot mais à la condition de ne pas restaurer une société et une économie vieillies qui avaient pris un retard considérable par rapport à des pays, certes eux aussi embarqués dans des conflits, mais moins systématiques et de façon moins ruineuse.
   Le plan fait partie des instruments stratégiques propres à réaliser cet objectif général. Mais, s’il s’inspire directement de ce que fit Vichy, l’idéologie dominante interdit de le déclarer et on préfère se référer au pays alors à la mode, l’Union soviétique et son Gosplan. Mais, malgré le poids politique du parti communiste (premier parti de France aux élections du 21 octobre 1945 avec plus de 26 % des voix), sans tomber dans l’ornière du totalitarisme économique : il ne faut pas fâcher les américains si l’on veut bénéficier de leur aide. Les plans sont à la mode et aucun pays n’y échappe pour orienter sa politique : ainsi les officines de Washington sont-elles en train de concocter un programme de soutien au rétablissement européen qui évite de faire payer les réparations par l’Allemagne en raison des mauvais souvenirs laissés par la politique menée après la première guerre mondiale. Pour bénéficier de ce qui sera le plan Marshall, signé à Paris le 20 septembre 1947, il faut demeurer dans le cadre d’une économie de marché.
   Le plan français, intitulé « plan de modernisation et d’équipement » vise donc à faire redémarrer l’outil de production – « produire » est le deuxième maître mot de l’époque –, à satisfaire les besoins essentiels de la population encore confrontée à la pénurie (les tickets de rationnement ne disparaîtront que le 1er décembre 1949), à « élever le niveau de vie et améliorer les conditions de l’habitat et de la vie collective. »  Pour ce faire, le plan privilégie six secteurs dits « de base » : le charbon, l’électricité, l’acier, le ciment, les machines agricoles et les transports. Contrôle des prix et nationalisations accompagnent le processus.
   Le bilan que l’on peut dresser du premier plan, parvenu à son échéance de 1952, est incontestablement positif : non seulement, le produit intérieur brut a retrouvé dès 1949 son niveau de 1938 mais la production industrielle dépasse de 12 % son niveau record de 1929. En d’autres termes, la Grande-Dépression est effacée, même s’il aura fallu attendre vingt-trois ans pour cela. Deux points faibles cependant : l’inflation n’est pas jugulée (elle atteint encore 12 % en 1952) faute d’une politique monétaire rigoureuse, et la consommation des ménages a été sacrifiée aux équipements collectifs : on ne pouvait pas tout faire.
   La poursuite de la planification est certes décidée mais, du fait du désordre politique de la IVerépublique, le deuxième plan quinquennal est adopté avec deux ans de retard, couvrant la période 1954-1959. Entre-temps, Jean Monnet, devenu président de la Haute-Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (une autre de ses idées) a été remplacé par son plus proche collaborateur, Étienne Hirsch. L’exercice bénéficie d’une amélioration méthodologique, par une meilleure articulation avec le budget annuel de l’État, mais pâtit sur le fond d’une application considérablement perturbée par la guerre d’Algérie.
   Revenu au pouvoir en 1958, le général De Gaulle croit toujours à la planification et entend lui donner un deuxième souffle. C’est l’époque des grandes ambitions, qui commencent par le choix de formules destinées à faire date : « le plan, ardente obligation », selon de Gaulle, « le plan, anti-hasard, réducteur d’incertitudes » selon son nouveau commissaire général, Pierre Massé. Aux côtés du Commissariat Général au Plan, est créée en 1963 la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale (DATAR).
    Huit plans se succéderont ainsi jusqu’en 1992, enrichis à partir de 1969 par la politique contractuelle, entre État et régions, État et entreprises nationales, mise en place par le gouvernement Chaban-Delmas. Avec des incidences peu à peu déclinantes. En 1993, un gouvernement totalement asservi à l’idéologie libérale, et fondamentalement insignifiant, renoncera à l’exercice. Pour découvrir, non sans naïveté, avec la crise boursière de 1994, que les lois du marché ne règlent pas tout par enchantement : quelle surprise ! La même que celle de Marie-Antoinette découvrant la misère du peuple…
 Daniel de Montplaisir

mercredi 19 décembre 2012

19 décembre 1946 Première guerre d'Indochine

Le 19 décembre 1946, le parti communiste vietnamien de Hô Chi Minh lance une insurrection générale contre le colonisateur français à Hanoï et dans tout le Tonkin. C'est le début de la première guerre d'Indochine... et de trois décennies de conflits quasi-ininterrompus qui vont mettre le Viet-Nam et les autres pays de la région à feu et à sang.
Le drame puise sa source dans la défaite de la France face à l'Allemagne, l'occupation de ses colonies d'Indochine par le Japon et la volonté du général de Gaulle, à la Libération, de réoccuper l'Indochine pour l'honneur du drapeau, cela au moment même où les autres puissances coloniales abandonnaient leurs colonies d'Asie (Indes et Birmanie pour l'Angleterre, Indonésie pour les Pays-Bas).
Joseph Savès.
La reconquête française
Le 24 mars 1945, alors qu'il s'apprête à prendre le pouvoir en France, le général de Gaulle déclare son intention de restaurer l'autorité de la France en Indochine.
Cette déclaration intervient quinze jours après l'humiliant «coup de force du 9 mars» par lequel les Japonais se sont emparés des leviers de commande en Indochine et ont capturé, voire massacré, les Français présents sur place.
Le chef de la France libre veut prendre de court ses alliés anglo-saxons qui lorgnent sur l'Indochine comme le montrera leur décision, à Potsdam, d'en confier l'administration aux Chinois et aux Britanniques, à l'exclusion des Français.
De Gaulle projette d'établir une fédération de colonies et de protectorats qui comprendrait les trois provinces du Viêt-nam (les trois Ky : Tonkin, Annam et Cochinchine) ainsi que le Cambodge et le Laos. Le 14 août 1945, il nomme l'amiral Thierry d'Argenlieu gouverneur général de l'Indochine ; farouche partisan de la colonisation, l'homme a aussi la réputation d'être rigide et cassant.
Les événements se précipitent. En septembre 1945, sitôt après la capitulation du Japon, Hô Chi Minh, chef du parti communiste vietnamien, le Vietminh, proclame unilatéralement la République démocratique du Viêt-nam.
Dans le même temps, un corps expéditionnaire débarque à Saigon sous le commandement du général Leclerc. Celui-ci serait partisan de négocier avec le Vietminh mais pour son supérieur hiérarchique d'Argenlieu, il n'en est pas question.
Fonctionnaires et militaires français se réinstallent sans trop de mal en Cochinchine, où le Vietminh est quasiment absent. Là-dessus, Leclerc engage non sans succès la reconquête du nord.
Échec des négociations et insurrection
Mais de Gaulle quitte le pouvoir en janvier 1946... Le nouveau gouvernement comprend l'inanité d'un maintien de la France en Indochine. Il prépare un accord avec les Vietnamiens en vue de reconnaître leur indépendance, suivant l'exemple des Britanniques qui s'apprêtent à quitter leur colonie des Indes.
Paris bénéficie d'une circonstance favorable : Hô Chi Minh, à Hanoï, craint une mainmise de ses voisins chinois et se montre disposé à composer avec les Français. C'est ainsi que le négociateur Jean Sainteny et Hô Chi Minh signent les accords du 6 mars 1946. Ils reconnaissent un État libre du Viêt-nam au sein de l'Union française.
Une conférence se réunit à Fontainebleau, en présence d'Hô Chi Minh lui-même, en vue de préciser les contours de l'indépendance de l'Indochine. Un référendum est prévu pour l'union des trois Ky. Mais la conférence se prolonge indéfiniment, les protagonistes jouant la montre.
Elle va tourner court en raison d'un premier incident qui survient le 19 novembre 1946. Ce jour-là, une fusillade se produit dans le port de Haïphong entre une jonque chinoise et la douane française. À bord de la jonque, des nationalistes vietnamiens transportent de l'essence de contrebande. La fusillade dégénère et fait 24 morts. Parmi eux le commandant Carmoin qui s'avançait avec un drapeau blanc vers les Vietnamiens de la jonque.
L'incident de la jonque chinoise est aussitôt exploité par les partisans d'une reconquête de l'ancienne colonie, au premier rang desquels figure l'amiral Thierry d'Argenlieu.
Avec le soutien du ministre des Affaires étrangères Georges Bidault, l'amiral veut au moins conserver Saïgon et la Cochinchine à la France et il s'oppose ouvertement à Leclerc et Sainteny. En contradiction avec les accords du 6 mars, il décide de rompre l'unité des trois Ky du Viêt-nam en créant une Cochinchine indépendante affidée à la France.
Une guerre pour rien
Pour imposer leur solution au Vietminh et rétablir leur autorité sur une partie au moins de l'Indochine, les militaires décident de recourir à la bonne vieille «diplomatie de la canonnière» héritée du siècle précédent.
Le 23 novembre 1946, à l'instigation de l'amiral d'Argenlieu, trois avisos du colonel Debès bombardent le port de Haïphong. Brutale, l'attaque aurait fait 6.000 morts ! L'événement passe inaperçu de la métropole et notamment du chef du gouvernement, le socialiste Léon Blum, qui n'en perçoit pas la gravité. Mais sur place, il n'en va pas de même. L'agression lève les derniers hésitations de Hô Chi Minh.
Le 19 décembre suivant, son parti, le Vietminh, lance une offensive générale contre les Français. La centrale électrique de Hanoï est détruite, les rues barrées, les magasins et les maisons d'Européens attaqués... On compte pas moins de 400 victimes, morts et disparus, parmi les colons.
Le lendemain, après le massacre, l'«oncle Hô», surnom affectueux que donnent les communistes à leur chef, publie une déclaration sans ambiguïté : «Luttez par tous les moyens dont vous disposez. Luttez avec vos armes, vos pioches, vos pelles, vos bâtons. Sauvez l'indépendance et l'intégrité territoriale de la patrie. Vive le Vietnam indépendant et indivisible. Vive la démocratie » (*). Aussitôt, Hô Chi Minh entre dans la clandestinité et son général Giap forge une armée de 60.000 hommes pour chasser les Français.
L'opinion française se montre indifférente à cette guerre coloniale qui débute, quand elle ne s'y oppose pas par des manifestations violentes contre les convois de soldats, voire de blessés rapatriés d'Indochine.
Il est vrai que les combattants du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) ne sont pas des conscrits mais des militaires de métier, des volontaires des colonies d'Afrique et d'Asie et des soldats de la Légion étrangère, y compris de jeunes Allemands, orphelins de la Wehrmacht, à l'égard desquels l'opinion publique se sent peu d'affinités.
Rien de tel du côté vietnamien. Les communistes bénéficient du soutien de la population et s'assurent la maîtrise de la plus grande partie du Tonkin.
Insuccès français
Les Français tentent de restaurer un semblant de protectorat ou d'«État associé à l'Union française» en installant à sa tête l'ancien empereur de l'Annam, Bao-Daï. Leurs calculs sont mis à mal par la victoire des communistes à Pékin, le 1er octobre 1949. Le nouveau maître de la Chine, Mao Tsé-toung, ne va plus dès lors ménager son soutien logistique à Hô Chi Minh.
En contrepartie, les diplomates américains, favorables au commencement à Hô Chi Minh, le lâchent lorsqu'eux-mêmes sont amenés à repousser une attaque communiste en Corée, en juin 1950. Ils décident dès lors de soutenir massivement l'effort de guerre de la France.
Devant la difficulté de tenir les confins sino-indochinois, l'armée française décide de les évacuer. L'opération se solde à Cao-Bang, en octobre 1950, par de lourdes pertes (7.000 victimes sur un effectif de 8.000 hommes).
En décembre 1950, le prestigieux général Jean de Lattre de Tassigny reprend les choses en main et redresse la situation. Mais, malade et accablé par la mort au combat de son fils unique, lieutenant en service au Tonkin, le «roi Jean» s'éteint à Paris le 11 janvier 1952.
Son successeur intérimaire, le général Raoul Salan, futur putschiste d'Alger, poursuit avec un certain succès et malgré des moyens mesurés le travail de «pacification». Il installe dans les montagnes, au coeur des zones ennemies, des camps retranchés ou «hérissons» sur lesquels viennent se briser les offensives du général Giap. Il remporte ainsi un franc succès à Na Sam en décembre 1952 puis dans la plaine des Jarres.
Mais, le 8 mai 1953, les aléas de la politique parisienne portent le général Henri Navarre à la tête du corps expéditionnaire , en remplacement de Salan. Le nouveau commandant en chef dispose de 250.000 hommes (près de 450.000 avec les troupes indochinoises).
À Paris, les responsables politiques estiment que la guerre, officiellement qualifiée d'«opérations de pacification», n'a que trop traîné et qu'il est temps pour la France d'y mettre un terme, en se retirant du Viêt-nam, si possible avec les honneurs.

jeudi 26 juillet 2012

Il y a soixante ans : mort d’Evita Peron

à l’âge de 33 ans.
D’origine modeste, elle était devenue l’idole des descamisados argentins, c’est-à-dire des pauvres.
Sa dernière apparition en public, en fauteuil roulant, devant une foule immense et chavirée, provoqua un raz-de-marée péroniste (66% des suffrages le 11 novembre 1951). Plus de 3 millions d’Argentins passèrent devant son corps embaumé (défilé de 3 jours entiers) et plus de 2 millions de personnes assistèrent à ses funérailles.
Jean-Claude Rolinat lui a récemment consacré un ouvrage biographique, disponible ici.
Pieter Kierstens nous communique en cette occasion :
« Le 26 juillet 1952, disparaissait la madone de los descamisados (les sans- chemises), victime de la leucémie, après de longs mois de souffrances et plusieurs interventions chirurgicales. Et pour nombre d’Argentins, même après des décennies, Eva DUARTE-PERON reste une icône.
Celle qui deviendra la seconde femme du Général Juan Domingo PERON est née le 7 mai 1919 à Los Toldos en Argentine.
Très jeune orpheline, sa jeunesse fut empreinte de misère et de pauvreté tel qu’était le lot de millions de ses compatriotes à cette époque. Adolescente elle rejoint la capitale BUENOS AIRES, dans l’espoir d’une vie meilleure et connut divers métiers comme chanteuse de cabaret, actrice de cinéma et animatrice de la radio locale « Belgrano », ce qui la fit connaître auprès de la population.
C’est elle qui en 1945 alerta les travailleurs et l’opinion publique sur la disgrâce de PERON et parvint par son opiniâtreté à le réhabiliter.
Ils ne se quitteront plus et « EVITA » se transformera en propagandiste de charme et de choc pour le régime, tout spécialement en faveur de la femme argentine et des pauvres du pays, multipliant les institutions, les écoles et les dispensaires à leur intention.
Prêchant le justicialisme social, elle anime et dirige aussi les trois principaux quotidiens du pays, ayant perçu le poids des médias auprès de la population. Eva PERON sera l’élément majeur des réussites de son mari, infatigable combattante de l’oligarchie, au point de susciter une véritable idolâtrie de la part des descamisados, les déshérités de la nation dont le culte survivra à sa disparition à l’âge de 33 ans.
Des milliers de textes politico-historico-économiques ont été écrits à son sujet et personnellement, je prétends que l’on ne peut pas expliquer Eva PERON. Tel un ange, elle est sortie de l’ombre. Elle libéra la femme et lui donna le droit de vote. Elle a rendu sa dignité au travailleur et lui fit sentir qu’il comptait pour beaucoup dans la marche du pays. Elle améliora très sensiblement sa vie de famille et fit en sorte que les plus humbles se sentent en sécurité. Elle abrita les enfants abandonnés et s’occupa aussi de l’hygiène publique. Elle se donna entièrement à sa « mission » pour que personne ne souffre de privations et ce, même sur son lit de mort.
Ce fut une femme remarquable qui appartient à cette minorité de personnages historiques qui défient toute morale ou logique. Les détracteurs d’Eva PERON le reconnaissent : des millions d’Argentins parmi les plus pauvres l’aimaient sincèrement. Devenue la personnalité la plus puissante du pays, cette jeune femme radieuse restait des leurs. Parce que le peuple la considérait comme une bonne fée, comme une sainte, une madone. Et malgré ses défauts elle était, comme toutes les femmes célèbres de l’Histoire, douée du génie de la création.
Dans son autobiographie « La razon de mi vida » Eva PERON distingue trois parties : les raisons de ma mission, les ouvriers et ma mission et les femmes et ma mission, ayant comme ligne directrice le sentiment fondamental qui a toujours dominé l’esprit et la vie d’Evita : l’indignation devant l’injustice. Car pour elle, le spectacle de toute injustice a toujours été synonyme de souffrance.
A la fin de son livre, quelques mois avant son décès, Eva PERON affirme :
« Mais je n’ai pas écrit pour l’Histoire.
Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le présent, pour ce présent extraordinaire et merveilleux qu’il m’est donné de vivre, pour le peuple argentin et pour toutes les âmes qui, dans le monde, de près ou de loin, sentent qu’un jour nouveau se lève pour l’humanité : le jour du « Justicialisme ».
Je ne regrette aucun des mots que j’ai écrits. Sinon, il faudrait d’abord les effacer du cœur et de l’âme de mon peuple qui les a entendus si souvent et qui m’en a récompensé par son affection inestimable !
Une affection qui a plus de prix que ma vie !
Le mythe d’ÉVA PERON reste encore très tenace aujourd’hui dans l’opinion populaire argentine, parce qu’il incarne la fidélité à ses origines et au combat pour le renouveau de l’ARGENTINE. Un de ses plus fameux discours reste celui qu’elle prononça le 22 août 1951, durant lequel elle annonce son refus d’accepter la fonction de vice-présidente du pays, malgré le vote des Argentins en sa faveur.
Que son combat reste vivant en nos mémoires et qu’Elle repose en Paix ! »

dimanche 8 juin 2008

LES HOMMES POLITIQUES N'ONT PAS ETE TOUS DES PLANQUES

Quand ils faisaient la guerre ...
Ils, ce sont ceux qui, depuis plusieurs décennies, et sous la plupart des régimes qui se sont succédé, ont tenu le devant de la scène politique ou ont, tout au moins, participé à la vie publique du pays. Tous, à un moment ou à un autre de leur existence, ont été amenés à faire l'expérience de la guerre. Quelle qu'ait été la forme de leur combat, au grand jour ou dans l'ombre, tous ont été profondément marqués et bien souvent meurtris. Dans son ouvrage paru aux éditions Plon, Sophie Huet dresse le portrait de certains d'entre eux. En voici quelques extraits, qui ne manqueront pas d'intéresser nos lecteurs.

Léo absent
Un qui ne figure pas dans la galerie de portraits de Sophie Huet, c'est l'actuel ministre de la Défense, le triste François Léotard. S'il fut un temps novice chez les Bénédictins, une foucade sans lendemain, il n'a jamais porté l'uniforme. Les garçons qui ont accompli leur « service national » dans la coopération sont sûrement bourrés de qualités, mais ils ignorent tout de l'armée et de la vie militaire. Ce qui, de toute évidence, les rend particulièrement aptes à assumer la plus haute fonction de la hiérarchie. Courteline pas mort!

Jean-Marie Le Pen : sa première expérience du maquis
Inutile de rappeler comment, après avoir été en Indochine de 1953 à 1955 comme officier de Légion, il s'engage à nouveau, alors qu'il est député de Paris, pour Suez et, dès son retour, pour l'Algérie. On connaît peut-être moins ses tentatives - un peu naïves, diront certains, mais qui dénotent déjà un exceptionnel caractère de combattant - pour rejoindre les maquis bretons alors qu'à peine âgé de seine ans, il ne lui était pas possible de s'engager officiellement. Son père, un marin pêcheur, était mort deux ans auparavant après que son bateau eut sauté sur une mine allemande.
« En me levant, je m'aperçois que mes vêtements ne sont plus là. C'est ma mère qui pour m'empêcher de partir, les a cachés. J'ai beau supplier, rien n'y fait et, la rage au cœur, je dois laisser mon copain partir seul. Mais, quatre ou cinq jours plus tard, je réussis mon départ avec un autre camarade, un peu plus âgé que moi » (moitié à pied, moitié en stop, ils se dirigent vers la région où le maquis est censé se trouver).
« Pendant la nuit, nous avons entendu des avions volant bas et, dès le matin, des bruits de tir dans la direction où nous allions. Toute la journée nous avons marché "au canon" à travers champs, chemins de terre et talus, guidés par le bruit de la bataille, n'ayant qu'une crainte, arriver trop tard. » (C'est pourtant ce qui arrivera).
« Nous croisons des petits groupes qui essaient de nous dissuader d'aller plus loin. On nous dit que c'est fini, mais nous nous sommes donné trop de mal pour abandonner comme cela, et il faudra que ce soit un officier para, dont je saurai plus tard que c'est Michel de Camaret, qui nous dise :
« C'est fini, la bataille est terminée, on se replie, il faut partir, retourner chez vous très vite, car vous risquez d'être pris ».
(De fait, ils n'y échapperont que de peu).
« Les Allemands sont en alerte générale et sillonnent tous les axes. Plus redoutables encore, les patrouilles de Russes à cheval que l'on appelait les "Géorgiens". Ceux-ci, espèces de harkis de l'armée allemande, étaient d'anciens prisonniers de l'Armée Rouge, aux ordres du général Vlassov, général soviétique pris à Stalingrad, et rallié à l'Allemagne. » (Détail particulièrement intéressant, car, pratiquement, personne n'a jamais parlé d'eux). « Ils étaient chargés en Bretagne de la lutte anti-maquis et jouissaient d'une réputation méritée de férocité ... »
(L'épilogue paraît assez logique).
« J'arrive à la maison, tout fier de moi. Ma mère me demande:
- D'où viens-tu ? J'étais morte d'angoisse.
Et je lui réponds:
- Je reviens du maquis.
« Là, j'ai eu ma première récompense, c'est-à-dire une giroflée magistrale, la dernière de ma vie. Ça a été ma croix de guerre "pour avoir fait l'imbécile". »
On comprend un peu la pauvre femme.

Beucler : prisonnier du Viet-Minh
L'homme qui a révélé le scandale Boudarel. Officier de carrière, il combat en Indochine dès 1949. Fait prisonnier en 1950, il connaît, durant près de quatre ans, l'horreur des camps vietminh.
« Nous étions soumis à des corvées de riz pour ravitailler le camp. Nous marchions pieds nus, car les chaussures nous avaient été enlevées à la première tentative d'évasion. Nous parcourions vingt-cinq à trente kilomètres, les pieds en sang dans les rizières, pataugeant dans la boue des diguettes, butant contre les pierres coupantes, et nous refaisions dans la même journée le trajet de retour avec un sac de riz de vingt kilos sur le dos. En réalité, Il y avait autant de charançons que de riz dans nos fardeaux. Ces insectes nous grimpaient dans le dos, les sangsues grimpaient le long de nos jambes, et, avec la sueur, le tout formait au niveau de la taille une bouillasse infâme ... En plus, nous n'avions droit qu'à un bol de riz par jour, sans graisse, sans sel, sans viande, et, là encore, rempli de charançons car nous n'avions rien pour laver le riz.
« Nous étions condamnés, sous la chaleur, à boire l'eau des rivières et, fatalement, nous attrapions des dysenteries ... Dans ce camp de cent personnes, il en meurt vingt-trois en moins d'un mois ... »

Alain Griotteray et Jean-Baptiste Biaggi : les missions du réseau Orion
Après une grave blessure en 1940 (on lui avait même donné la Légion d'honneur à titre posthume pour la lui enlever quand on s'est aperçu qu'il n'était pas mort ... et finalement la lui rendre quelque temps plus tard) et une très longue convalescence, Jean-Baptiste Biaggi décide de poursuivre le combat dans la Résistance. Il entre dans le réseau Orion dirigé par Alain Griotteray. Ce réseau avait été fondé par Emmanuel d'Astier de La Vigerie qui, dit Griotteray, « effectuait des missions en zone occupée et en zone interdite nord pour le compte du deuxième bureau de l'armée ... de Vichy, en liaison du reste avec les Britanniques. » Incroyable mais sans doute vrai : à cette époque, tout était possible.
Orion fut d'abord le prolongement en France d'une organisation mise sur pied par d'Astier en Afrique du Nord. Son rôle en France fut bientôt précisé : collecter des renseignements militaires et politiques et organiser des passages clandestins en Espagne, vers l'Afrique du Nord. Griotteray parle de Biaggi :
« Le héros couvert de gloire des combats de 1939-1940, Jean-Baptiste Biaggi, nous ouvrait des portes dans cette capitale du roi de Bourges (Vichy) auprès des militaires qui rêvaient d'une revanche de la France. Car, on l'a oublié, en ces temps-la, à Vichy, les militaires étaient anti-allemands ... »
Biaggi est arrêté à Paris par la Gestapo. Avec quarante-cinq de ses codétenus, il réussit à s'évader du train qui les emmène vers les camps de la mort.
« La consigne était de sauter quand le train était à pleine vitesse. Pourquoi ? Parce que les gardiens profitaient des trajets pour dormir alors que, le train étant à l'arrêt, ils reprenaient leurs inspections, de wagon en wagon ... Comme le train roulait vite, j'ai été projeté vers le chemin de halage ... Grâce au Ciel, je m'étais bien emmitouflé, je n'ai pas été blessé. Nous avons été quarante-cinq à sauter du train et, par chance, les Allemands ne s'en sont aperçus qu'à l'arrivée à Bar-le-Duc. »
Biaggi remonte à Paris où il retrouve Griotteray qui lui confie de nouvelles missions de renseignement. Ce sera ensuite la libération de Paris, puis la campagne des Vosges et l'entrée en Allemagne avec une nouvelle blessure à la clé.
P.L National Hebdo du 27 mai au 2 juin 1993

jeudi 5 juin 2008

Boudarel n'était pas seul

De Paris, le PC luttait contre l'armée française en Indochine

• Le cas du triste sire Boudarel a légitimement défrayé la chronique. Mais il semble que l'arbre Boudarel ait caché à beaucoup la forêt de la trahison communiste lors de la guerre d'Indochine. Il n'y avait pas que ceux qui se trouvaient carrément dans les rangs des tueurs de leurs compatriotes, tel l'intellectuel dévoyé Boudarel. En plein Paris, rue Saint-Georges, fonctionnait, sous l'appellation de « section coloniale », puis de « section de politique extérieure » du PC, toute une organisation dont la seule raison d'être visait à « travailler à la défaite de l'armée française partout où elle se bat », selon les propres termes du dirigeant communiste Jacques Duclos, en 1952.

La tâche principale de cette section consista à saboter le ravitaillement du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient, à communiquer aux communistes vietnamiens les plans de bataille de nos troupes, à démoraliser les familles des militaires partis là-bas, à dresser l'opinion contre eux. Tous les membres de Ia « section coloniale » s'occupèrent activement de ces « tâches ». Ceux qui étaient « spécialistes » de l'Afrique du Nord entreprenaient par exemple de recenser les militaires originaires du Maghreb combattant en Indochine. Lorsque l'un de ces combattants tombait par malheur aux mains du Vietminh (les communistes du Vietnam), le Parti communiste « français », dûment informé, se chargeait de mener une enquête sur la famille, afin de transmettre aux geôliers d'Ho-Chi-Minh des éléments permettant de faire pression sur lui, pour l'amener si possible à trahir.

Les soldats issus de métropole ne se trouvaient pas à l'abri de telles pratiques, menées souvent de façon très insidieuses. Les Boudarel de Paris procédaient en usant de toutes les ressources de la guerre psychologique. Parmi les responsables de cette sale besogne, se distingua un apparatchik du nom de Léopold Figuères. En 1950, année terrible pour nos combattants au Tonkin, il était âgé de 32 ans et détenait aussi des fonctions importantes dans le secteur « jeunesse » du PC. Rédacteur en chef de l'organe des Jeunesses communistes de l'époque (qu'on appelait alors l'UJRF : Union de la Jeunesse républicaine de France), L'Avant-Garde, ce membre suppléant du comité central du parti déployait un zèle extrême.

En juin et juillet 1950, « Léo » Figuères partit pour les zones dominées par les bandes armées communistes, à un moment où celles-ci lançaient des offensives meurtrières contre nos unités. Il fut reçu avec un grand tam-tam médiatique du camp international marxiste par le chef rebelle Ho-Chi-Minh en personne, salua comme des frères les soldats vietminh et se rendit en grande pompe chez les « commandos internationaux ». Il s'agissait des traîtres à la Boudarel. « Léo » se garda bien, toutefois, de visiter les prisonniers et otages français aux mains de ses amis.

Peu de temps après, madame Vidal, mère d'un otage français du Vietminh, demeurant dans le Var, à Brue, recevait un double courrier stupéfiant, sur papier à en-tête de L'Avant-Garde :

« Paris, le 7 août 1950
Chère Madame,
J'ai le plaisir de vous adresser ci-joint une lettre qui m'a été confiée, lors de mon séjour au Vietnam libre, par les services vietnamiens s'occupant des prisonniers et des internés français.
Je suis persuadé que cette lettre vous rassurera sur le sort d'un être cher.
Je puis ajouter que les autorités démocratiques du Vietnam libre font tout pour rendre la vie supportable aux captifs.
J'exprime, en terminant, le souhait que les efforts des familles et ceux des organisations qui se sont toujours dressées contre la guerre insensée faite en Indochine aboutissent à faire revenir dans leurs foyers tous les prisonniers et internés français.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments très dévoués.
Le directeur de L'Avant-Garde, Léon Figuères »

Le petit télégraphiste de l'ennemi ne se doutait pas alors qu'il allait, deux ans plus tard, recevoir une réponse à sa misérable manœuvre. Le fils de madame Vidal, Pierre Vidal, enfin arraché aux griffes vietminh, découvrit alors ce texte parmi les papiers de sa mère. Il manifesta publiquement son indignation, notamment dans le journal La République du Var, et dans Combattants d'Indochine. Il décrivit, au passage, ses terribles conditions de vie en tant que prisonnier du Vietminh (ce que « Léo » appelait « rendre la vie supportable »). Il était réduit à manger de l'herbe, et il dut aussi subir le supplice de la cage à buffle.

Le directeur de l'Avant-Garde est aujourd'hui maire communiste de Malakoff, dans les Hauts-de-Seine, et jouit de toute la considération des autorités préfectorales et ministérielles.

René-Louis DUVAL


L'élève D'Ho-Chi-Minh

• Pourquoi Léopold Figuères, dit « Léo », fut-il envoyé par le PC en Indochine, rencontrer les chefs d'une rébellion antifrançaise, au moment précis d'une terrible offensive communiste contre nos troupes ? L'explication tient au fait que le camarade Léo était particulièrement sûr. C'était un « internationaliste » de choc, formé à l'Ecole léniniste de Moscou, en 1936-1937. Une condition nécessaire, mais remplie par bien d'autres que lui, dans le PC de 1950. Certes. Avec, cependant, un petit détail, du genre décisif : à Moscou, le jeune Léo (il avait alors 18 ans) bénéficiait des cours d'un professeur barbichu, très intéressé par les Français : Ho-Chi-Minh.

RG amnésiques

Pas la peine de chercher la trace des exploits indochinois de « Léo » Figuères dans sa fiche des Renseignements généraux.

Dès 1962, comme en témoigne le document reproduit, les RG avaient soigneusement expurgé toute trace du scabreux périple du dirigeant communiste au Vietnam. A noter au passage le piège grossier tendu à l'utilisateur naïf du document policier. Contrairement à ce qui est mentionné sur la fiche, Figuères ne figurait pas au Comité central du PC entre 1936 et 1940. Il était bien trop jeune pour cela. Il siégeait à la direction de la JC (CC, de la JC), ce qui n'est pas du tout le même niveau de responsabilité. Cette « nuance » permettait au PC de savoir instantanément qui utilisait les documents de police, car la quasi-totalité de ceux concernant ses dirigeants comportaient de telles « erreurs ». (Le Crapouillot n° 108 a publié sur les rapports PC/RG une étude à laquelle nous renvoyons les lecteurs désireux d'en savoir plus).

R. L. D. National Hebdo du 30 juillet au 5 août 1992