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mercredi 10 décembre 2025

L’enjeu de la bataille de Bretton Woods en 1944 : leçons pour aujourd’hui

 

Poutine appelle à l’élaboration d’un nouveau système financier international

Alors que le monde d’aujourd’hui vacille au bord d’un effondrement financier plus important que ce que le monde a connu à Weimar en 1923, ou pendant la Grande Dépression de 1929, les dirigeants de la Russie et de la Chine ont entamé une discussion sérieuse sur les termes du nouveau système qui doit inévitablement remplacer l’ordre néolibéral en voie de disparition. Plus récemment, Vladimir Poutine a relancé son appel du 16 janvier 2020 pour une nouvelle conférence économique d’urgence afin de faire face à la catastrophe imminente dans le cadre d’une session publique avec les représentants des cinq puissances nucléaires du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Alors que l’engagement de Poutine pour ce nouveau système repose sur des principes multipolaires de coopération et de respect des souverainetés nationales, l’oligarchie financière et les structures étatiques profondes plus larges infestant les nations occidentales, qui ont déclenché cette crise au cours de décennies de globalisation, ont appelé à leur propre version d’un nouveau système. Ce nouveau système, comme nous l’avons vu, promu par des entités comme la Banque d’Angleterre et les principaux technocrates au cours de l’année écoulée, est basé sur un système unipolaire anti-nation qui se présente généralement sous le nom de «Green New Deal». En d’autres termes, il s’agit d’un système dirigé par une élite technocratique gérant la diminution de la population mondiale grâce à la monétisation des pratiques de réduction du carbone sous un gouvernement mondial.

Peu importe comment vous le voyez, un nouveau système sera créé à partir des cendres de l’ordre mondial actuellement en train d’agoniser. La question est seulement : cela bénéficiera-t-il à l’oligarchie ou au peuple ?

Afin d’éclairer la prise de décision nécessaire à cette conférence d’urgence, il est utile de revoir la dernière conférence d’urgence de ce type, qui a défini les termes d’une architecture économique mondiale en juillet 1944, afin que les erreurs qui ont ensuite été commises par les forces anti-impérialistes ne soient pas renouvelées.

Qu’est-ce que Bretton Woods ?

Alors qu’il devenait évident que la guerre allait bientôt prendre fin, un combat majeur a éclaté lors d’une conférence de deux semaines à Bretton Woods, dans le New Hampshire, où des représentants de 44 nations se sont réunis pour établir les termes du nouveau système d’après-guerre. La question était : ce nouveau système sera-t-il régi par des principes impériaux britanniques similaires à ceux qui dominaient le monde avant le début de la guerre ou bien sera-t-il façonné par une communauté d’États-nations souverains ?

D’un côté, des personnalités ralliées à la vision du président américain Franklin Delano Roosevelt pour un ordre mondial anti-impérialiste se sont alignées derrière le champion de FDR, Harry Dexter White, tandis que les forces puissantes engagées à maintenir les structures de la dictature des banquiers – la Grande-Bretagne a toujours été essentiellement un empire banquier – se sont alignées derrière la figure de John Maynard Keynes.

Aparté

Vous pensez peut-être « Attendez ! FDR et son New Deal n’étaient-il pas fondés sur les théories de Keynes ? » Comment Keynes aurait-il pu représenter une force opposée au système de FDR si tel est le cas ? Ce paradoxe n’existe, dans l’esprit de nombreuses personnes aujourd’hui, qu’en raison du succès de l’armada d’historiens révisionnistes de la Fabian Society et du Round Table Movement, qui ont constamment soutenu un récit mensonger de l’histoire, pour faire croire aux générations futures essayant d’apprendre des erreurs passées, que les personnages comme FDR qui s’opposaient à l’empire suivaient en réalité eux-mêmes les principes impériaux. Un autre exemple de ce tour de passe-passe peut être vu par le grand nombre de personnes qui se pensent sincèrement informées et croient pourtant que la révolution américaine de 1776 a été conduite par la pensée philosophique impériale britannique issue d’Adam Smith, Bentham et John Locke.

John Maynard Keynes était l’un des principaux leaders de la Fabian Society et trésorier de la British Eugenics Association – qui a servi de modèle aux protocoles eugéniques d’Hitler avant et pendant la guerre.

Au cours de la conférence de Bretton Woods, Keynes a fortement insisté pour que le nouveau système soit fondé sur une monnaie mondiale entièrement contrôlée par la Banque d’Angleterre, monnaie connue sous le nom de Bancor. Il a proposé qu’une banque mondiale appelée Clearing Union soit contrôlée par la Banque d’Angleterre qui utiliserait le Bancor, échangeable avec les monnaies nationales, et servirait d’unité de compte pour mesurer les excédents ou les déficits commerciaux dans le cadre du mandat de maintenir «l’équilibre» mathématique du système.

Harry Dexter White, de son côté, a lutté sans relâche pour garder la ville de Londres hors du siège des pilotes de la finance mondiale et a plutôt défendu l’institution de la souveraineté nationale et des monnaies souveraines sur la base d’une croissance scientifique et technologique à long terme. Bien que White et FDR aient exigé que les dollars américains deviennent la monnaie de réserve dans le nouveau système mondial de taux de change fixes, cela n’a pas été fait pour créer un «nouvel empire américain» comme la plupart des analystes modernes l’ont supposé, mais a plutôt été conçu pour utiliser le statut américain de puissance mondiale productive la plus forte, pour assurer une stabilité anti-spéculative parmi les monnaies internationales qui manquaient totalement de stabilité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La bataille pour des taux de change fixes et les principes de «prix de parité» a été conçue, par FDR et White, strictement autour de la nécessité d’abolir les flux chaotiques des marchés non réglementés, engendrant la spéculation rampante sous le régime du libre-échange britannique en détruisant la capacité de penser et planifier le développement à long terme nécessaire pour moderniser les États-nations. Ce n’était pas une recherche de «l’équilibre mathématique» mais plutôt une volonté de «mettre fin à la pauvreté» grâce à une vraie croissance de l’économie physique des colonies qui gagneraient ainsi une véritable indépendance économique.

Des personnalités comme Henry Wallace, fidèle vice-président de FDR et candidat du 3e parti en 1948, le représentant William Wilkie, assistant républicain de FDR et négociateur du New Deal, et Dexter White ont tous insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que les mécanismes de la Banque mondiale, du FMI et des Nations Unies devaient devenir les moteurs d’une internationalisation du New Deal qui avait sorti l’Amérique du cloaque en 1932, pour en faire, douze ans plus tard, une puissance manufacturière moderne et avancée. Tous ces adeptes du New Deal international étaient de fervents défenseurs du leadership américano-russo-chinois dans le monde de l’après-guerre, ce qui est un fait oublié, mais néanmoins d’une importance capitale.

Dans son livre de 1944, Our Job in the Pacific, Wallace a déclaré :

«Il est vital pour les États-Unis, il est vital pour la Chine et il est vital pour la Russie qu’il y ait des relations pacifiques et amicales entre la Chine et la Russie, la Chine et l’Amérique, et la Russie et l’Amérique. La Chine et la Russie se complètent sur le continent asiatique et les deux complètent la position de l’Amérique dans le Pacifique.»

Contredisant le mythe selon lequel FDR était un keynésien, l’assistante de FDR, Frances Perkins, a noté le contact entre les deux hommes en 1934 lorsque Roosevelt lui a dit :

«J’ai vu votre ami Keynes. Il m’a submergé de  chiffres. Il doit être mathématicien plutôt qu’économiste politique. »

En réponse, Keynes, qui essayait alors de récupérer le récit intellectuel du New Deal, a déclaré qu’il avait «supposé que le président était plus littéraire, économiquement parlant».

Dans son édition allemande de 1936 de sa General Theory of Employment, Interest and Money, Keynes écrivait :

«Car j’avoue qu’une grande partie du livre est illustrée et exposée principalement en référence aux conditions existantes dans les pays anglo-saxons. Néanmoins, la théorie de la production dans son ensemble, ce que le livre prétend fournir, est beaucoup plus facilement adaptée aux conditions d’un État totalitaire.»

Tandis que Keynes représentait «l’impérialisme doux» de la «gauche» de l’intelligentsia britannique, Churchill représentait l’impérialisme «pur et dur» et sans vergogne de l’Ancien empire, moins sophistiqué, qui préférait l’usage intensif de la force brute pour maîtriser les sauvages. Tous deux étaient aussi des racistes et des fascistes invétérés – Churchill a même parlé avec admiration des chemises noires de Mussolini – et tous deux incarnaient les pratiques les plus viles de l’impérialisme britannique.

Révision de la vision anti-colonialiste oubliée de FDR

La bataille de FDR contre Churchill sur la question de l’empire est mieux connue que ses divergences avec Keynes qu’il n’a rencontré qu’à quelques reprises. Cet affrontement bien documenté est mieux illustré dans le livre de son fils et assistant Elliot Roosevelt, As He Saw It (1946), qui cite son père :

«J’ai essayé de faire comprendre… que même si nous sommes alliés [de la Grande-Bretagne] et que nous voulons la victoire à leurs côtés, ils ne doivent jamais imaginer que nous y sommes juste pour les aider à conserver leur idée d’empire, archaïque et médiévale… J’espère qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont pas des partenaires seniors ; que nous n’allons pas rester les bras croisés et regarder leur système freiner la croissance de tous les pays d’Asie et de la moitié des pays d’Europe.»

FDR a poursuivi :

«Le système colonial signifie la guerre. Exploiter les ressources de l’Inde, de la Birmanie, de Java ; enlever toutes les richesses de ces pays, mais n’y remettre jamais rien, comme l’éducation, un niveau de vie décent, des exigences minimales de santé. Tout ce que vous faites, c’est accumuler le genre de problèmes qui mènent à la guerre. Tout ce que vous faites, c’est nier la valeur de tout type de structure organisationnelle pour la paix avant même qu’elle ne commence.»

Écrivant de manière hystérique à Churchill, depuis Washington, le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden a déclaré que Roosevelt «envisage le démantèlement des empires britannique et néerlandais».

Malheureusement pour le monde, FDR mourut le 12 avril 1945. Un coup d’État au sein de l’establishment Démocrate, alors rempli de Fabians et Rhodes Scholars [disciples de Cecil Rhodes], s’étaient déjà assurés qu’Henry Wallace perdrait la vice-présidence de 1944 au profit du larbin anglophile de Wall Street, Harry Truman. Truman n’a pas tardé à balayer toutes les intentions de FDR, nettoyant les renseignements américains de tous les patriotes restants avec la fermeture de l’OSS et la création de la CIA, le lancement inutile et criminel de bombes nucléaires sur le Japon et l’établissement de relations spéciales anglo-américaines. L’adhésion de Truman au nouvel ordre mondial de Churchill a détruit la relation positive avec la Russie et la Chine que recherchaient FDR, White et Wallace, et bientôt l’Amérique était devenue l’idiot utile géant de la Grande-Bretagne.

La prise de contrôle de l’État profond moderne après 1945

FDR, avant sa mort, a averti son fils qu’il avait compris la prise de contrôle britannique de la politique étrangère américaine, mais ne pouvait toujours pas inverser ce programme. Son fils a raconté la perspicacité inquiète de son père :

«Vous n’imaginez pas le nombre de fois où les hommes du Département d’État ont essayé de me cacher des messages, les retarder, les retenir en quelque sorte, simplement parce que certains de ces diplomates de carrière, là-bas, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils connaissent de mes idées. Ils devraient travailler pour Winston. En fait, la plupart du temps, ils le font [travailler pour Churchill]. Arrêtez de penser à eux : un certain nombre d’entre eux sont convaincus que la façon pour l’Amérique de mener sa politique étrangère est de comprendre ce que font les Britanniques, puis de les copier ! On m’a dit… il y a six ans, de nettoyer ce Département d’État. Il est comme le British Foreign Office…»

Avant d’être renvoyé du cabinet de Truman pour son plaidoyer en faveur de l’amitié américano-russe pendant la guerre froide, Wallace a évoqué «Le fascisme américain», connu depuis quelques années sous le nom d’État profond. Il a dit :

«Le fascisme de l’après-guerre poussera inévitablement de façon constante en faveur de l’impérialisme anglo-saxon et, finalement, à la guerre avec la Russie. Déjà, les fascistes américains parlent et écrivent sur ce conflit et l’utilisent comme excuse pour leurs haines internes et leurs intolérances envers certaines races, croyances et classes.»

Dans sa mission soviétique en Asie en 1946, Wallace a déclaré :

«Alors que le sang de nos garçons n’a pas encore séché sur le champ de bataille, ces ennemis de la paix tentent de jeter les bases de la troisième guerre mondiale. Ces gens ne doivent pas réussir leur immonde entreprise. Nous devons neutraliser leur poison en suivant la politique de Roosevelt et en cultivant l’amitié de la Russie dans la paix comme dans la guerre.»

En effet, c’est exactement ce qui s’est produit. Les trois années passées par Dexter White à la tête du Fonds monétaire international ont été assombries par des attaques constantes, le présentant comme une marionnette soviétique, qui le hanteront jusqu’au jour de sa mort en 1948 après une session d’enquête exténuante de la Chambre des représentants pour ses activités anti-américaines. White avait précédemment soutenu l’élection de son ami Wallace à la présidence, aux côtés de ses amis patriotes Paul Robeson et Albert Einstein.

Aujourd’hui, le monde a saisi une deuxième chance de raviver le rêve de FDR d’un monde anticolonialiste. Au XXIe siècle, ce grand rêve a pris la forme de la Nouvelle Route de la Soie, dirigée par la Russie et la Chine, et rejointe par un nombre croissant de nations aspirant à sortir de la cage invisible du colonialisme.

Si les pays occidentaux souhaitent survivre à l’effondrement imminent, ils feraient bien de répondre à l’appel de Poutine pour un nouveau système international, de rejoindre la Nouvelle Route de la Soie et de rejeter les technocrates keynésiens prônant un faux «New Bretton Woods» sous le masque d’un «Green New Deal».

Matthew Ehret

Source The Saker Blog

Traduit par jj, relu par Marcel pour le Saker Francophone

via:https://lesakerfrancophone.fr/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui

https://reseauinternational.net/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui/

mardi 18 février 2025

Prise de pouvoir par Hitler : chronique d’un coup d’État financé

Un régime de terreur

Le 4 février, Hindenburg prend une ordonnance d’urgence qui interdit toute critique du gouvernement, supprime la liberté de rassemblement et de presse pour le Parti communiste d’Allemagne (KPD), alors en campagne électorale, et d’autres organisations de gauche.

Le 27 février, le Reichstag, le Parlement allemand, est incendié. Officiellement, par un anarchiste hollandais déséquilibré. Cependant, de nombreux historiens sont convaincus que l’incendie a été provoqué par les sections d’assaut (SA) nazies. Avant tout début d’enquête, la radio affirme que les communistes sont coupables. La même nuit, sur base de listes établies à l’avance, plus de 10 000 communistes, socialistes et progressistes sont arrêtés. Toute la presse communiste et plusieurs journaux socialistes sont interdits. Les libertés de la presse et de réunion sont suspendues.

Malgré cette répression, les élections ne donnent pas une majorité aux nazis ni une majorité des deux tiers au gouvernement de coalition dirigé par Hitler. Pour l’obtenir, le gouvernement radie les 81 mandats du KPD, sans qu’aucun parti ne proteste. Le Parlement vote la confiance au gouvernement Hitler et l’autorise à décréter des lois sans son autorisation. Il s’agit en fait d’une auto-dissolution. Les socialistes votent contre la déclaration gouvernementale, mais jugent les élections démocratiques malgré la répression.

En deux ans, les nazis ont interdit les partis politiques, tué plus de 4200 personnes, arrêté 317 800 opposants dont 218 600 ont été blessés et torturés. Le 20 mars 1933, le commissaire nazi de la police de Munich, Himmler, crée à Dachau, le premier camp de concentration destiné aux prisonniers politiques. 40 autres suivront dans la même année.

Le nerf de la guerre

Hitler n’a donc pas été élu démocratiquement. En réalité, la décision de le nommer chancelier a été prise quelques semaines auparavant, le 3 janvier, dans la villa du banquier Kurt von Schröder.

À plusieurs reprises, entre 1918 et 1923, les cercles les plus à droite de la classe dirigeante avaient en effet essayé, notamment par des tentatives de coups d’État et une dictature militaire (le putsch de Kapp en 1920), de se débarrasser du système parlementaire et de supprimer les droits importants acquis par les travailleurs lors de révolution de novembre 1918. Ces cercles s’appuyaient sur une partie de l’armée et des organisations réactionnaires. De nombreux industriels voyaient dans le NSDAP une organisation qui valait la peine d’être soutenue.

En 1923, le patron sidérurgiste Hugo Stinnes a déclaré à l’ambassadeur américain : «Il faut trouver un dictateur qui aurait le pouvoir de faire tout ce qui est nécessaire. Un tel homme doit parler la langue du peuple et être lui-même un civil. Nous avons un tel homme».

Avec la crise économique de 1929, les cercles dirigeants ont décidé de vraiment miser sur le parti nazi, qui a reçu de leur part un soutien accru. Grâce à leurs millions, Hitler a pu gagner de l’influence sur les classes populaires, très touchées par la crise. Ils ont mis à sa disposition leurs hangars désaffectés qu’il a transformés en une version nazie de l’Armée du Salut. Des malheureux sans travail pouvaient y trouver une assiette de soupe et un lit pour la nuit. Avant qu’ils s’en rendent compte, on leur avait collé un uniforme et ils défilaient derrière le drapeau nazi.

Durant la campagne présidentielle de 1932, les nazis ont collé des millions d’affiches, imprimé 12 millions de numéros spéciaux de leur journal et organisé 3000 meetings. Pour la première fois, ils ont fait usage de films et de disques et Hitler utilisait un avion privé pour se rendre d’un meeting à un autre. En 1932, le parti nazi comptait des milliers de permanents et l’entretien des SA, à lui seul, coûtait deux millions de marks par semaine. Qui payait tout cela ? Certainement pas les membres sans travail du parti nazi…

À suivre…

source : InfodeFrance1 via News Pravda

https://reseauinternational.net/prise-de-pouvoir-par-hitler-chronique-dun-coup-detat-finance/

samedi 22 juillet 2023

Ernst Jünger, méditateur en uniforme et maître de la liberté

 

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Ernst Jünger fut un maître inégalé de la contemplation, un mémorable exemple d'action, un théologien des temps nouveaux, un platonicien morose, un entomologiste compétent, un pédagogue de la liberté. Enfin, un amoureux de l'Italie, de la Dalmatie irrédente à la Sicile ensoleillée, de Naples à la plus aimée de toutes, cette Sardaigne à la "terre rouge, amère, virile, tissée d'un tapis d'étoiles, de tout temps fleurie à chaque printemps, berceau primordial".

par Alessio Mulas

Ex : http://www.lintelletualedissidente.it

Nous sommes en 1895. Röntgen est sur le point de découvrir les rayons X; l'affaire Dreyfus éclate en France. Ernst Jünger aimait évoquer ces deux événements. Ils ont tacitement traversé sa vie et ses réflexions, qui ne sont rien d'autre que le miroir d'un siècle: ce vingtième siècle aussi rapide et puissant que l'éclair d'Héraclite, cet éclair qui "gouverne toutes choses", comme il était écrit au-dessus du seuil de la cabane de Heidegger dans la Forêt-Noire. La découverte de Röntgen a ouvert le siècle de la technologie, permettant à l'homme de "voir l'invisible", d'observer ce qui était encore interdit par le microscope, de développer la recherche sur l'atome et la fission nucléaire. Cinquante ans séparent la découverte aussi fortuite qu'heureuse de 1895 du lancement de Little Boy, doux artifice américain, dont Hiroshima se souvient comme d'un feu céleste: moins modeste que le lumineux bagherino giottesque de saint François, plus furieux que le char enflammé du Livre des Rois, peint par Roerich dans de chaudes nuances de rouge. La bombe atomique n'a rien laissé derrière elle, pas plus que le manteau tombé sur Elie lors de l'ascension. Ceux qui ont vécu le 20ème siècle craignent plus l'homme que Dieu, dont les destructions racontées dans l'Ancien Testament semblent des grâces comparées aux massacres des deux guerres mondiales. L'affaire Dreyfus, en revanche, a inauguré la meilleure arme des démocraties occidentales: l'opinion publique, lame munie de la critique la plus acérée, a augmenté le degré d'incertitude politique, profitant d'une victoire sur les forces conservatrices "moustachues et poussiéreuses". Le siècle dernier a été aussi changeant que l'eau, aussi terrible que la foudre.

Ernst Jünger est né ainsi : avec une invitation à réfléchir sur la technologie et la politique, mais sans tomber dans la spirale de la simple contemplation. Le temps de l'homme est limité, l'éducation coûteuse. Il a combiné la contemplation et l'action, mais il l'a fait d'une manière plus harmonieuse et plus constante que le Japonais Mishima, autre équilibriste à mi-chemin entre la lumière nocturne de la pensée et la lumière diurne de l'action sans but. La beauté, nous rappelle-t-on, est un coucher de soleil : le moment où les forces lunaires et solaires divisent le champ, et où la contemplation et l'action ne font plus qu'un, dans l'ascension d'un pilote vers l'étoile la plus proche, sur une lame tranchante des cieux. Dans Soleil et acier, Mishima enseigne que "le corps et l'esprit ne se confondent jamais".

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Jünger s'est battu contre de l'acier, celui de l'artillerie britannique et française, sur le front occidental. Et, comme le dit un adage militaire moqueur, le petit-déjeuner ne suffit pas à garder le corps et l'esprit unis: il faut plus que cela. Dès 1913, dès qu'il est majeur et qu'il s'échappe de l'environnement bourgeois de la maison familiale, il s'engage dans la Légion étrangère, un repaire d'aventuriers et de délinquants plutôt que de soldats disciplinés. L'expérience algérienne à Sidi-bel-Abbès, qu'il qualifie d'"événement bizarre comme un fantasme", est publiée sous la forme d'une confession fictive en 1936, sous le titre Afrikanische Spiele (Jeux africains). Mais Jünger est alors déjà connu pour ses exploits lors de la Première Guerre mondiale. Rapatrié d'Afrique grâce à l'intervention de son père Ernst Georg Jünger, un pharmacien plus familier avec la verrerie des laboratoires qu'avec les balles, il a volontiers accepté l'invitation de l'année 1914 et s'est engagé comme volontaire dans l'armée de l'empereur Guillaume II. Il vient de découvrir sur le papier ce qu'il s'apprête à voir sur le front. Les lectures de Friedrich Nietzsche l'ont jeté dans les bras de la guerre comme un veau qui, conduit à l'abattoir, se sent dans un palais royal. Mais la viande de Jünger n'était pas aussi tendre que celle d'un veau, et il survécut avec une extrême bravoure à pas moins de quatorze blessures, dont la dernière très grave, passant du statut de simple fantassin à celui de Strosstruppfüher (chef de commando d'assaut), à l'honneur de porter deux Croix de Fer sur la poitrine, une Croix de Chevalier de l'Ordre de Hohenzollern et une croix de l'Ordre Pour le Mérite, reconnaissance d'une volonté aussi dure que le fer de la médaille, privilège que seuls douze officiers subalternes de l'armée impériale avaient pu obtenir.

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Dans une caserne de la Reichswehr (ancêtre de la Wehrmacht), entre 1918 et 1923, il écrit ses premiers livres, dont un titre incontournable pour ceux qui ont subi (et subissent) la fascination de la Grande Guerre : In Stahlgewittern (Orages d'acier), fruit du remaniement de notes de tranchées sous forme de mémoires de guerre, publié en 1920. Le destin de l'œuvre est différent de celui d'autres récits de guerre. Il ne s'agit pas du Feu de Barbusse, paru en plein conflit, mais pas non plus du célèbre A l'Ouest rien de nouveau de Remarque. Si le succès de ce dernier fut rapide et universel, In Stahlgewittern - publié assez tard en traduction italienne (1961) - circula dans les milieux de droite, parmi les cercles militaires, les associations d'anciens combattants, les groupes nationalistes et conservateurs, qui n'en comprirent que partiellement l'esprit. L'expérience de la guerre - décrite plus tard dans d'autres mémoires comme Le combat comme expérience intérieure (récemment publié par Piano B), Lieutenant Sturm, Le boqueteau 125, Feu et sang - avait non seulement capturé la jeunesse "comme une ivresse" et émancipé les nouvelles générations d'Allemands du "moindre doute que la guerre nous offrirait la grandeur, la force, la dignité", mais avait la saveur d'une "initiation qui non seulement ouvrait les chambres ardentes de la terreur, mais les traversait". Les explosions incessantes des shrapnels, anges du ciel qui, plus que de nouvelles billes de plomb, déchirent les chairs, ne sont qu'un des aspects les plus terribles de cette guerre technique et matérielle. Ce n'est pas la France peinte par les impressionnistes, la France des taches et des coups de pinceau juxtaposés, mais c'est le pays de la mutilation, des corps ensanglantés recouverts de neige fondue, d'un ciel de balles. C'est la guerre des tranchées. C'est le soldat "chantant sans souci sous une voûte ininterrompue de shrapnels", comme l'imaginait Marinetti avec une excitation futuriste. Et le jeune Jünger saisit tout cela avec un nihilisme esthétisant, cristallisé dans une prose magistrale. Le soldat et l'artiste célèbrent ici leur parenté intime, puisque la guerre est un art et vice versa.

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Les mots concernant Aschenbach, le protagoniste de Mort à Venise de Thomas Mann, s'appliquent : "Lui aussi avait été un soldat et un homme de guerre comme certains de ses pairs ; car l'art est une guerre, c'est une bataille épuisante". Dans Stahlgewittern, on trouve une splendide glose de Novalis, esprit européen et chrétien, dans son exaltation du dynamisme poétique de la guerre. La notoriété que lui apporte le livre permet à Jünger de participer activement à des mouvements nationalistes et antidémocratiques et de collaborer à des journaux tels que Arminius, Der Vormarsch et Widerstand, une revue politique de son ami national bolchevique Ernst Niekisch. C'est au début de la période d'après-guerre qu'il a commencé à produire des ouvrages non romanesques, La mobilisation totale, Sur la douleur, Le Travailleur. Hans Blumenberg n'a pas tort lorsqu'il affirme que Jünger est le seul auteur allemand à nous avoir laissé la trace d'une confrontation longue de plusieurs décennies avec le nihilisme.

L'inévitabilité de cette confrontation et le défi qu'elle représente sont très présents dans son œuvre. Il a cherché le néant, l'anéantissement du vieux monde des bourgeois, des savants et des porteurs de perruques; il l'a poursuivi, inlassablement, dans le désert (Jeux africains), dans le mépris de la vie face à la guerre (Orages d'acier), dans l'ivresse (Approches. Drogues et ivresse), dans la douleur (Sur la douleur), "l'équivalent métaphysique du monde éclairé-hygiénique du bien-être" (Blumenberg, Der Mann vom Mond. Über Ernst Jünger). L'anéantissement de l'homme passe par son élévation, par la planification totale de la société "mobilisée" dans le travail et l'étude, par la réduction finale de la personne à la monade techno-biologique envisagée dans la métaphysique du Travailleur, livre fondamental dans les étapes de l'évolution intellectuelle du penseur allemand, texte étudié par deux grands philosophes comme Martin Heidegger, qui organisa des séminaires privés sur le sujet dans les années 1930, et Julius Evola, qui en fit un commentaire (Le Travailleur dans la pensée d'Ernst Jünger).

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Mais il y a un événement au milieu du nôtre, aussi lumineux que cette comète de Halley que Jünger a contemplée à deux reprises (Sous le signe de Halley). Alors que l'état total de l'œuvre qu'il envisageait se réalisait, voici un "tournant imprévu, qui doit être compté parmi les événements les plus importants de l'histoire spirituelle allemande" (Blumenberg à nouveau) : Sur les falaises de marbre, le diamant précieux parmi les petites lames scintillantes de l'asphalte. Il est indispensable de s'y attarder. L'arrière-plan biographique du livre rend le tournant plus clair. Comme l'a dit Goebbels, ministre de la Propagande du Troisième Reich, "nous avons offert à Jünger des ponts d'or, mais il n'a pas voulu les franchir". L'intolérance de l'écrivain à l'égard des manières d'agir et de la vulgarité du parti national-socialiste lui vaut l'antipathie des hiérarques: la presse ne parle plus de ses livres et la Gestapo perquisitionne chez lui. Dans ce roman décisif pour sa vie, il décrit un pays - la Marina, où tous les éléments sociaux et politiques sont en harmonie - menacé par un peuple dangereux massé aux frontières, un peuple barbare, porteur de violence et de destruction, au style terrible et plébéien, dirigé par les Forestiers (une figure que beaucoup identifient à Hitler, d'autres à Staline).

Le marginal de la forêt s'oppose à la civilisation, l'anarchie nihiliste aux forces de la Tradition. Les deux protagonistes, deux frères (allusion à l'auteur lui-même et à son frère Friedrich Georg), sont soutenus par quatre personnages: le père Lampros, derrière lequel on peut entrevoir l'Église, ou du moins la force spirituelle de la religion; Belovar, un brave vieux barbu représentant l'ancien monde rural; de noble lignée, d'autre part, le prince Sunmyra, dont la tête coupée après un exploit héroïque est récupérée par le protagoniste et devient l'objet de rituels; enfin, Braquemart, compagnon belliqueux du prince et effigie de l'intellectuel nihiliste noble, qui interprète la vie comme un mécanisme dont les rouages sont la violence et la terreur, un homme à "l'intelligence froide, déracinée et encline à l'utopie".

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Les familiers de la littérature jüngerienne se souviennent des mots qui ouvrent Sur les falaises de marbre: "Vous connaissez tous la tristesse sauvage que suscite le souvenir d'un temps heureux: il est irrémédiablement passé, et nous sommes plus impitoyablement divisés par lui que par l'éloignement des lieux". La recherche de la belle mort dans la guerre laisse place à "la vie dans nos petites communautés, dans un foyer où règne la paix, au milieu de bonnes conversations, accueillies par un salut affectueux le matin et le soir". Ceux qui vivent l'existence comme une poésie n'ont d'autre choix que de chercher asile dans les manoirs de leur propre intériorité, en faisant confiance à la résistance du noble contre le néant, à la sublimation de tout dans le feu cathartique du miroir nigromontanien.

C'est Hitler qui a sauvé Jünger d'une mort certaine. Il a apprécié la plume qui a saisi la guerre qu'il avait faite, lui aussi. Il l'a aussi sauvé après le 20 juillet 1944, date de la fameuse tentative d'assassinat du Führer. S'il est vrai qu'aucune preuve n'a été trouvée d'une collaboration entre les poseurs de bombe et Jünger (qui était responsable du bureau de la censure à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale en tant qu'officier de l'état-major général), il est tout aussi vrai que les soupçons qui pesaient sur lui étaient plus que suffisants pour qu'il soit expulsé de l'armée pour Wehrunwürdigkeit (indignité militaire). Le temps du héros de guerre est définitivement révolu, celui du contemplateur solitaire commence.

Soumis à la censure pendant l'occupation alliée, sort qu'il partage avec ses amis Martin Heidegger et Carl Schmitt (qui fut, entre autres, le parrain du second fils d'Ernst, Alexander Jünger), il se retire dans le village de Wilflingen, d'abord dans le château des Stauffenberg (la famille de Claus Schenk von Stauffenberg, organisateur de l'attentat manqué contre Hitler), puis dans la maison du conservateur des eaux et forêts de la famille, bâtiment qui sera sa demeure jusqu'à sa mort. L'œuvre de ce grand écrivain allemand est vaste. Il fut le mémorialiste du 20ème siècle, l'interprète de son esprit. La constance avec laquelle il consignait faits et réflexions dans ses journaux est bien connue. Même dans son écriture, Ernst Jünger a fait preuve de courage : le journal est plus que toute autre forme stylistique par laquelle un penseur ou un écrivain se montre dans sa faiblesse intérieure d'homme, se soumettant à une dilapidation de la crédibilité ; le renoncement extrême à la plasticité de l'artiste en échange de l'authenticité de l'origine de sa pensée.

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Les journaux intimes complètent les autres écrits, montrant que Jünger n'offrait pas des produits finis, mais indiquait des chemins. Il l'a fait dans toute la littérature qui a suivi Sur les falaises de marbre, d'Héliopolis à Eumeswil, du Traité du sablier au Mur du temps, du Nœud gordien (dialogue à deux voix avec Carl Schmitt) à Passage de la ligne (avec Martin Heidegger). C'est précisément dans ce dernier texte, composé de deux écrits qui rendent hommage au soixantième anniversaire de leur interlocuteur respectif, qu'a lieu l'affrontement sur le thème du nihilisme entre deux dioscures symboliques du crépuscule, vivants en une époque donnée, un duel où chacun, ça va sans dire, se complaît dans la maîtrise de l'autre. S'interroger sur le nihilisme, c'est, après la Seconde Guerre mondiale, chercher une réponse à la question : quelle poésie après Auschwitz?

Nous ne sommes pas d'accord avec l'évaluation qu'Evola fait du second Jünger. Ce n'était pas un "normalisé et rééduqué", comme le philosophe romain l'a marmonné lors d'une conversation avec Gianfranco de Turris, mais un penseur capable de réflexions profondes, d'analyses et de prédictions qui se sont révélées aussi justes que dérangeantes. Il est l'un des rares à avoir réussi à dévoiler, avec une tranquillité tourmentée, le vernis idéologique qui recouvre la réalité. Ici, les idéologies. Il ne les aimait pas, car "une erreur ne devient une faute que lorsqu'on persiste" (Sur les falaises de marbre) ; il rejetait tous les ismes, mais il revendiquait le droit de vivre la vie comme une expérience, et non comme un processus soumis à une logique contraignante. "Le suffixe isme a un sens restrictif : il valorise la volonté au détriment de la substance" (Eumeswil). Son écriture est "l'expression de ce qui est problématique, de l'ici et de l'ailleurs, du oui et du non", comme l'exprime Thomas Mann dans Considérations d'un apolitique. Ernst Jünger fut un maître inégalé de la contemplation, un mémorable exemple d'action, un théologien des temps nouveaux, un platonicien morose, un entomologiste compétent, un pédagogue de la liberté. Enfin, un amoureux de l'Italie, de la Dalmatie irrédente à la Sicile ensoleillée, de celle de Naples à la plus aimée de toutes, cette Sardaigne à la "terre rouge, âpre, virile, tissée d'un tapis d'étoiles, de tout temps fleurie à chaque printemps, berceau primordial". "Les îles, enseigne-t-il, sont des patries au sens le plus profond du terme, les derniers lieux terrestres avant l'envol vers le cosmos. Ce n'est pas le langage qui leur convient, mais plutôt le chant du destin qui se répercute sur la mer. Alors le marin laisse tomber la main de la barre ; on atterrit volontiers au hasard sur ces rivages" (Terra sarda). Et son œuvre fut un îlot de lumière loin de la bagarre littéraire du 20ème siècle, une oasis pour les esprits assoiffés de liberté.

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2023/07/19/ernst-junger-meditateur-en-uniforme-et-maitre-de-la-liberte.html

vendredi 17 février 2023

Constance Markievicz, comtesse et rebelle irlandaise

 

Anne Haverty, romancière, poétesse et journaliste irlandaise, est l’auteur d’une biographie de la trop méconnue Constance Markievicz rééditée chez Omblage éditions.

La Comtesse Constance Markievicz (1868-1927), fille de l’aristocrate anglo-irlandais Henry Gore-Booth dont elle a hérité le courage et l’adresse au maniement des armes, est une femme au parcours surprenant. En cette fin du dix-neuvième siècle, son intérêt pour le dessin et la peinture la mène à Londres puis à Paris dans le cadre de ses études artistiques.

C’est pendant son séjour en France qu’elle rencontre et épouse le comte polonais Casimir Markievicz. Le couple s’installe à Dublin. Constance Markievicz y devient à la fois peintre renommée et comédienne de théâtre. Elle se passionne aussi pour l’aide aux pauvres et la cause de l’indépendance irlandaise. En 1908, elle rejoint le Sinn Féin puis crée la branche pour la jeunesse de l’Irish Republican Brotherhood. Elle est arrêtée en 1911 pour avoir manifesté contre la visite du roi George V en Irlande. A peine libérée, elle se consacre à l’aide alimentaire aux enfants pauvres de Dublin tout en devenant la trésorière d’Irish Citizen Army. Lors de l’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, elle prend les armes en tant que commandant en second de l’Irish Citizen Army dont elle dirige la branche féminine. Revêtue de l’uniforme de l’Irish Citizen Army dont elle est la seule femme officier, elle participe aux combats. Arrêtée, elle est condamnée à mort par la cour martiale britannique, peine commuée en détention à perpétuité car l’Irlande n’applique pas la peine de mort aux femmes. Libérée grâce à l’amnistie générale de 1917, elle est considérée comme une héroïne et rejoint la direction du Sinn Féin. Mais sa liberté est de courte durée. En raison de son combat politique contre la conscription des Irlandais dans l’armée britannique, elle est condamnée à six mois de prison. Et c’est durant son emprisonnement qu’elle est élue député du Sinn Féin à la Chambre des Communes, devenant la première femme élue dans cette assemblée parlementaire britannique… dans laquelle elle ne s’est jamais rendue, conformément au refus des élus du Sinn Féin de se rendre à Westminster. Poursuivant sa lancée en politique, Constance Markievicz devient ensuite, en 1919, ministre du Travail dans le gouvernement d’Eamon de Valera. Elle démissionne en 1922, refusant de cautionner la partition de l’Irlande entérinée par le traité de paix du 6 décembre 1921. Il ne faut guère attendre pour qu’éclate la guerre civile irlandaise – qui va durer de mai 1922 à juin 1923 – et qu’elle reprenne les armes. Après quoi elle est réélue au Parlement en 1923, puis arrêtée mais rapidement libérée après avoir entamé une grève de la faim. Elle rejoint dès sa création en 1926 le Fianna Fail (signifiant Les Soldats du Destin), nouveau parti fondé par Eamon de Valera, et est réélue député en 1927 mais tombe malade et décède la même année.

Ce livre est la seule biographie de Constance Markievicz disponible en français.

Constance Markievicz, Anne Haverty, Omblage éditions, 326 pages, 20 euros

A commander en ligne ici

samedi 8 octobre 2022

Mémoires d’un magicien (Hjalmar Schacht)

 

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Hjalmar Schacht (1877-1970) est un économiste allemand. Il fut à l’origine de l’utilisation, à partir de 1923, du rentenmark, la monnaie allemande adoptée pour faire face à l’hyperinflation. Président de la Reichsbank de 1924 à 1930 puis de 1933 à 1939, il a également été ministre de l’Economie du Troisième Reich de 1934 à 1937.

Hjalmar Schacht était soucieux de stabiliser la monnaie allemande et de freiner l’endettement public et avait obtenu d’excellents résultats, ce qui lui avait valu le surnom de magicien. Il dénonçait farouchement le Diktat de Versailles qui avait plongé l’Allemagne dans la misère.

Lorsque Hitler accède au pouvoir, Hjalmar Schacht lui apporte un soutien critique et souhaite œuvrer au maintien de la paix en rétablissant la prospérité économique de l’Allemagne. Il aimait à dire que la mission de la politique économique repose « sur deux exigences essentielles : développer autant que possible la production, répartir aussi équitablement que possible les biens qu’elle crée« .

Désapprouvant la politique de réarmement d’Hitler ainsi que l’attitude despotique du NSDAP et opposé à une nouvelle guerre, il devient un opposant au régime nazi et finit par rejoindre les conjurés qui tentent d’assassiner le chancelier allemand le 20 juillet 1944. Après avoir été inculpé pour haute trahison, il est envoyé en camp de concentration. Libéré par les Américains, il est aussitôt ré-emprisonné par ceux-ci et jugé à Nuremberg. Malgré son acquittement par le Tribunal international, il est maintenu en prison et jugé par les chambres de dénazification.

Libéré en septembre 1948, il a entrepris d’écrire ses Mémoires. Longtemps épuisées, les voici rééditées et elles intéresseront tous ceux qui veulent comprendre l’histoire du vingtième siècle. Mais au-delà de leur intérêt historique, ces mémoires portent également un regard pertinent sur le rôle de l’argent et de la finance.

Mémoires d’un magicien, Hjalmar Schacht, éditions Kontre Kulture, 560 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/memoires-dun-magicien-hjalmar-schacht/50480/

dimanche 27 mars 2022

4 décembre 1923 : Ia terre et les morts

 « Alors même que certains seraient raisonnablement portés à "décrocher", et abandonner la bataille, c'est un formidable stimulant que de lire Barrès ( ... ). Quand l'habitude et la mode sont aux parjures, aux promesses non tenues, aux traîtrises éclatantes ( ... ) Maurice Barrès nous apprend à être des hommes, à croire à la vie et à la jeunesse. » Ces lignes ont été écrites en juin 1962 dans le numéro 8 des Cahiers universitaires, la revue de la Fédération des étudiants nationalistes, par François d'Orcival, qui se disait alors nationaliste (depuis il est devenu le patron du groupe de presse Bourgine ...

c'est-à-dire qu'il a été, comme il l'écrivait si bien, « raisonnablement porté à décrocher et abandonner la bataille »... Il faut bien vivre. Précisons, pour être juste, qu'il n'a pas été le seul à faire ce choix. Je tiens à l'attention des amateurs une liste intéressante à cet égard, avec pedigrees à l'appui, de gens qui ont fait carrière dans la presse aux ordres. N'est-ce pas, Joseph Macé-Scaron ?)

Maurice Barrès, lui, a suivi un cheminement exactement inverse : il est venu au militantisme nationaliste alors que ses dons littéraires lui assuraient une carrière confortable, douillette - pour tout dire bourgeoise. Ses premiers écrits sont d'ailleurs d'un parfait conformisme par rapport à l'ambiance intellectuelle de la fin des années 1880. Collaborateur d'un journal intitulé Le Voltaire, Barrès s'y montre individualiste, dilettante et anarchisant, affichant avec ostentation un égotisme sceptique qui traduit bien l'état d'esprit de la grande bourgeoisie au pouvoir. Mais Barrès est un esprit honnête. Bouleversé par l'aventure boulangiste et l'affaire Dreyfus, il remet en cause, fondamentalement, les dogmes qu'il a contribué a véhiculer. Il découvre en effet le primat de la collectivité et de l'histoire comme éléments de prise de conscience d'une appartenance : c'est parce que je peux, en découvrant mes racines, donner un sens à ma vie. J'appartiens à une terre et à un peuple. C'est pourquoi l'harmonie de mon existence exige que ces liens organiques soient reconnus, pris en compte et respectés. C'est le passage fatidique, dans l'œuvre de Barrès, du culte du Moi individuel à un Culte du Moi communautaire qui s'appelle le nationalisme. Ce qui exige une rupture claire, affirmée, avec la philosophie des Lumières basée sur un concept d'humanité que l'on ne peut, et pour cause, rencontrer dans la réalité du monde, faite de différences et riche de sa diversité. Ce que Barrès exprime, comme député, dans un discours à la Chambre en juin 1912 : « Le dix-huitième siècle, qui voudrait durer encore, achève de mourir. Nous avons bien fini de lui demander des conseils de vie ».

Toute l'œuvre de Barrès s'inscrit, à partir de son Roman de l'énergie nationale (dont le premier volet est Les déracinés) dans ce que Zeev Sternhell décrit comme une révolution intellectuelle, c'est-à-dire « un mouvement dirigé contre le monde de la matière et de la raison, contre le matérialisme et contre le positivisme, contre la société bourgeoise et sa médiocrité, contre la démocratie libérale et ses incohérences ». Sensible à l'importance des questions sociales, Barrès entend unir la dimension sociale et la dimension nationale de son combat. C'est un message qui est plus que jamais d'actualité, que nous entendons bien et qui est, tel un drapeau, un signe de ralliement. Maurice Barrès est mort le 14 décembre 1923. Mais sa voix est toujours parmi nous.

P V National Hebdo du 4 au 10 décembre 1997

vendredi 10 septembre 2021

L’occupation de la Ruhr en 1923

  

Lorsque les Français sont entrés dans la Ruhr, les ouvriers ont déclenché la résistance passive et l’inflation a pris des proportions calamiteuses

En janvier 1923, les soldats français et belges occupent l’ensemble de la région de la Ruhr. Une vague d’indignation secoue alors toutes les couches de la population dans le Reich vaincu. Le Chancelier Cuno, en poste depuis le 22 novembre 1922, déclare qu’il faut organiser la résistance passive contre l’occupation.

En France toutefois, les esprits se divisent pour juger l’entrée des troupes en territoire allemand, entrée justifiée par le retard d’une livraison de bois imposée par les clauses de réparation. Les socialistes tentent de démontrer les dangers d’une occupation. Clemenceau s’y opposait et le Maréchal Foch parlait d’un “terrible nid de guêpes” où la France avait mis la main.

Par l’appel à la résistance passive, toute la vie économique de la région occupée fut paralysée. Les hauts fourneaux furent éteints et les mines fermées. Les cheminots se mirent en grève et les fonctionnaires allemands s’en tinrent à la convention prise, d’éviter tous contacts avec les autorités occupantes. Pour transporter les minerais et le charbon de la Ruhr vers la France, des milliers de techniciens et de cheminots furent mobilisés pour travailler dans la région occupée. Mais dès que les transports se remirent à rouler, des vétérans allemands, dont d’anciens combattants des corps francs comme Heinz Oskar Hauenstein et Albert Leo Schlageter, passèrent à la résistance active et organisèrent des actions de sabotage. Ils firent sauter des ponts, des lignes de chemin de fer et des canaux pour empêcher le transport vers l’étranger des biens économiques allemands.

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Les autorités occupantes réagirent avec dureté. La région occupée fut complètement verrouillée et la police allemande désarmée. Krupp et d’autres industriels furent condamnés à quinze ans de prison. Partout des confrontations sanglantes eurent lieu. En mars, quatorze ouvriers de chez Krupp furent abattus ; d’innombrables citoyens furent arrêtés ou expulsés. Lorsque les Français arrêtèrent Schlageter suite à une trahison, alors qu’il venait de faire sauter un pont près de Calkum, tous les recours en grâce furent inutiles, les Français voulant faire un exemple. L’officier de la Grande Guerre, âgé de 28 ans, fut fusillé le 26 mai. La résistance se poursuivit néanmoins sans discontinuer.

Fin mai, le parti communiste tente un coup de force et les soulèvements armés qu’il téléguidait furent anéantis par des volontaires armés. Au même moment, les attentats contre les occupants se multipliaient. Ainsi, le 10 juin à Dortmund, deux officiers français sont abattus en pleine rue. La réaction des Français a coûté la vie à sept civils.

Les tentatives françaises de détacher des régions rhénanes du Reich avec l’aide de mouvements séparatistes ne connurent aucun succès. Des attentats perpétrés contre des chefs séparatistes et la résistance de toute la population ruinèrent ces tentatives. Le 26 septembre, Stresemann, qui, le 13 août, avait remplacé Cuno au poste de Chancelier, déclare que la résistance passive doit se terminer. À ce moment-là, 132 Allemands avaient été tués ; onze d’entre eux avaient été condamnés à mort mais un seul avait été exécuté. 150.000 personnes avaient été expulsées de la région ; d’innombrables autres avaient écopé d’amendes ou avaient subi des peines de prison.

La République de Weimar était dans un état de désolation épouvantable. Non seulement elle avait dû renoncer au poids économique de la région de la Ruhr mais elle avait dû aussi payer pour entretenir la population paralysée par la résistance passive ordonnée par Cuno. L’inflation galopante ne pouvait plus être arrêtée. Le 1er juillet un dollar américain coûtait déjà 160.000 mark ; le 1er août, le dollar valait 1.100.000 mark ; le 1er novembre 130.000.000.000 mark et le 30 novembre 4.200.000.000.000 mark !

Pour stabiliser l’état de la République, il a fallu procéder à une réforme monétaire et, simultanément, l’Allemagne accepte en août 1924 le Plan Dawes * lors de la Conférence de Londres, plan qui réglait le paiement des réparations sur des bases nouvelles. En juillet et en août 1925, les Français évacuent finalement une grande partie des régions occupées, sous pression de la Grande-Bretagne et des États-Unis. L’aventure de la Ruhr était terminée.

Matthias Hellner, zur Zeit n°25/2013.

* : Le 1er septembre 1924 entre en vigueur le plan Dawes, du nom du banquier américain Charles Dawes qui l'a élaboré. Adopté à Londres par un comité d'experts, il fixe le montant des réparations dues par l'Allemagne au titre du traité de Versailles (269 milliards de mark-or) et prévoit leur paiement sous la forme d'un emprunt ainsi que d'impôts avec, pour les Alliés, des gages sur l'industrie et les chemins de fer allemands. Une Banque centrale allemande (Reischsbank) doit éviter le retour de l'inflation. Il est prévu une mise sous tutelle de l'économie allemande pendant cinq ans et l'évacuation progressive de la Ruhr par les troupes françaises et belges. Le plan Dawes va plutôt bien fonctionner jusqu'au plan Young qui prendra sa suite en 1929. L'Allemagne va payer l'essentiel des réparations mais la crise économique et la montée des tensions politiques enterreront définitivement le reliquat dès 1932.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/29

samedi 24 juillet 2021

FAUT-IL BRÛLER ERNST NOLTE ?

 L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.

Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?

Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.

Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.

Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.

En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).

Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »

Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.

Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.

Jean Sévillia

(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelle, Le Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme), Les Mouvements fascistes, La Querelle des historiens, Les Fondements historiques du national-socialisme.

(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.

(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/faut-il-bruler-ernst-nolte/

samedi 30 janvier 2021

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 1/2

   

[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]

• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.

Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue.

L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.

La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.

La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française. 

Le plan Foch

Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.

En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.

À suivre

jeudi 3 septembre 2020

Rien n'est plus actuel que les traités de 1920

 

6a00d8341c715453ef0263e9615a87200b-320wiLes anniversaires pleuvent en cette année 2020 et on doit s'interroger : pourquoi telle date et pas telle autre ?

C'est ainsi, curieusement, le président français qui se rend à Beyrouth. Il enjoint aux Libanais d'abolir leur désastreux statut politico-confessionnel. Hélas, c'est bien notre  troisième république, pourtant furieusement laïciste chez elle, qui l'avait institué, il y a exactement 100 ans. Elle agissait au nom du mandat, reçu des traités de la première guerre mondiale. En 1943, le fondateur des quatrième et cinquième républiques décidait d'abandonner sans guère s'en préoccuper aussi bien le Liban que la Syrie, elle même déchirée par un découpage de même nature. C'est largement ce qui a produit dans le premier pays la guerre civile de 1973 et la paralysie institutionnelle qui aujourd'hui encore le rend tributaire de la pression du Hezbollah ; quant au pouvoir contesté depuis 2011 des alaouites à Damas, il a été engendré par l'éclatement si mal géré de ce mandat. Qu'on relise les Mémoires de Guerre de l'illustre général et la phrase fameuse où "vers l'Orient complique, il s'envolait avec des idées simples" pour comprendre combien cette inadvertance, et cette irresponsabilité de nos dirigeants a produit de conséquences.

Les traités de la première guerre mondiale furent tous désastreux. Le diktat de Versailles faisait office de clef de voûte du système.  Et la manière dont il a été débattu et ratifié au parlement français en 1919 indique assez combien le régime d'alors, guidé par Clemenceau, Klotz, Tardieu, ou Loucheur, se montrait incapable, en Europe et plus encore en Orient, de gérer sa victoire[1].

On se demande comment Marie Jégo et Allan Kaval ont osé publier, leur article pédant du 31 juillet dans Le Monde. A les en croire, on assisterait "cent ans après,[à]la revanche d’Erdogan sur le traité de Sèvres"car, expliquent-ils à leur lecteurs : "le dépeçage de l’Empire ottoman reste une humiliation pour la Turquie. Le président Erdogan, en déployant ses troupes en Syrie et en Libye, entend rétablir la puissance de son pays."[2]

Cette thèse doit être dénoncée comme totalement fausse et absurde, au regard de l'histoire : le traité de Sèvres n'a, non seulement jamais été appliqué ; mais, bien plus, un certain Mustafa Kemal l'a balayé. Et le cruel traité de Lausanne qu'il a su imposer en 1923, après sa propre victoire militaire de 1922, en a balayé certaines dispositions de justice et de bon sens, lesquelles attendent toujours, telle la création d'un État kurde.

A l'inverse, cette présentation de l'organe parisien Le Monde se révèle parfaitement conforme aux besoins de la propagande d'Erdogan. Le pouvoir islamo-nationaliste d'Ankara s'emploie en effet à liquider systématiquement l'héritage du kémalisme dans son pays.

Or, c'est centralement contre la paix de Versailles, et contre ce traité en particulier qu'avait été réuni du 1er au 8 septembre 1920, le Congrès de Bakou.

Et sans doute le centenaire de ce que le Komintern baptisait pompeusement Premier Congrès des peuples de l'Orient, – il n'y en eut pas de second – passera-t-il relativement inaperçu.

Je ne puis donc à cet égard que recommander le petit livre que j'ai consacré à ce sujet sous le titre "La Faucille et le Croissant".

Il est vrai que si un certain Erdogan agite désormais le souvenir du traité de Sèvres de 1920, instrument diplomatique qui n'a jamais été appliqué, si tous les utiles idiots, complices de l'islamisme, relayent sa propagande ou manifestent de la complaisance à l'égard de ses provocations, l'ignorance demeure sa meilleure alliée.

Pendant l'été 1920, en effet la révolution bolchévique a enregistré un échec international aux conséquences incalculables. Ce fut sa défaite devant Varsovie, appelée en Pologne le miracle de la Vistule du 15 août 1920. La dictature révolutionnaire moscovite mit un demi siècle à se relever et à se venger. Certes l'année suivante, elle parvint à liquider l'insurrection des armées blanches, abandonnées de l'occident, vaincues en 1921. Mais pendant 20 ans, l'URSS allait se trouver cantonnée, certes dans son immense territoire, hérité des Tsars, disposant de ses ressources naturelles colossales, mais aussi tout de même réduite à construire "le socialisme dans un seul pays" sous la férule abominable du stalinisme, traquant les partisans de la révolution mondiale théorisée par Trotski.

C'est dans un tel contexte qu'elle conçut une stratégie de revanche et de revers dirigée contre les puissances victorieuses de la première guerre mondiale, d'abord contre l'Angleterre et la France, et contre la paix de Versailles.

Vaincue à l'ouest en août, en Pologne d'abord, puis en Allemagne et en Hongrie, la Russie des Soviets chercha donc à s'allier, sous l'instigation de Lénine et de son commissaire aux nationalités, son plus implacable disciple, son futur successeur, l'ancien terroriste caucasien Joseph Staline, aux forces clairement les plus obscurantistes et les plus arriérées de l'Orient musulman. C'est ainsi qu'elle réunit, sous l'égide du Komintern et de son président le délirant Zinoviev, à Bakou capitale de l'Azerbaïdjan, cette assemblée de quelque 2 000 agitateurs et guérilleros.

Il ne s'agissait nullement alors, comme on l'a prétendu plus tard, de soutenir le combat des nations du futur Tiers Monde. L'Inde, la Chine, l'Égypte avait en effet, elles-mêmes, entrepris des soulèvements nationalistes dès 1919. Les porte-parole de ceux-ci furent pratiquement écartés, ou carrément ignorés.

La principale décision directe prise à Bakou soutint concrètement Mustafa Kemal, y compris contre son rival Enver Pacha lequel devait mourir un peu plus tard les armes à la main. Et ceci permit en 1921 la signature du traité soviéto-turc de Kars, se traduisant par le partage du Caucase liquidant l'indépendance de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.

Et en 1922 c'est avec des armes livrées par Lénine que Kemal parviendra à expulser d'Asie mineure des millions de chrétiens, aussi bien les populations majoritairement grecques de villes millénaires comme Smyrne ou Trébizonde, que les survivants du génocide arménien de 1915.

Rien n'est donc plus actuel à de nombreux égards que le centenaire du congrès de Bakou.[3]

JG Malliarakis

Apostilles

[1] cf. "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie.
[2] cf. leur contribution à "La mémoire vive des traités de la Grande Guerre"
[3] cf. "La Faucille et le Croissant" islamisme et bolchevisme au congrès de Bakou présenté par Jean-Gilles Malliarakis.

https://www.insolent.fr/2020/09/au-centenaire-des-traites-de-1920.html

samedi 10 juin 2017

Action française & Histoire • Jean-Pierre Fabre-Bernadac : « L'affaire Daudet, un crime politique »

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ENTRETIEN. En novembre 1923 éclate « l'affaire Philippe Daudet ». Le fils du célèbre homme de lettres et figure de proue de l'Action française Léon Daudet est retrouvé mort dans un taxi. Un prétendu suicide aux allures de crime politique. Jean-Pierre Fabre-Bernadac, ancien officier de gendarmerie, diplômé de criminologie et de criminalistique, a rouvert le dossier à la lueur de sources nouvelles.
ROPOS RECUEILLIS PAR RAPHAËL DE GISLAIN
LE 24 NOVEMBRE 1923, BOULEVARD MAGENTA, PHILIPPE DAUDET EST RETROUVÉ AGONISANT DANS UN TAXI. QUE S'EST-IL PASSÉ EXACTEMENT CE JOUR-LÀ ?
Il y a deux choses importantes à rappeler à propos de Philippe Daudet pour comprendre ce qui s'est effectivement passé. Le jeune homme avait une grande admiration pour son père et il avait tendance à faire des fugues. Agé de 15 ans lors des faits, il avait l'âme excessivement romanesque, exaltée. Juste avant sa mort, il essaie de partir pour le Canada. Mais une fois au Havre, il s'aperçoit qu'il n'ira pas plus loin...Dès lors, comment revenir chez lui sans subir les foudres de ses parents ? Comment faire pour que cette nouvelle fugue ne déçoive pas trop son père ? Dans son esprit, il s'agit d'être à la hauteur ; son grand-père Alphonse est un immense écrivain et son père Léon une figure royaliste brillante et redoutée. Comme il sait que les anarchistes ont déjà essayé de tuer son père un an plus tôt, il se dit qu'un acte de bravoure, qui consisterait à révéler la préparation d'un nouveau complot pourrait faire oublier cette fugue... De retour à Saint-Lazare, il se rend donc au Libertaire, journal qui hait Léon Daudet, pour infiltrer les cercles anarchistes. Il tombe dans un panier de crabes parce que le milieu est complètement infiltré par la police politique. Avec son air de bourgeois et son projet fumeux d'assassinat de haute personnalité, Philippe Daudet n'a pas dû faire illusion très longtemps. Son identité certainement devinée, on l'envoie vers un libraire, un certain Le Flaoutter, indic notoire, et son sort bascule. La Sûreté générale, l'organe de la police politique, est prévenue, onze hommes débarquent pour arrêter le jeune homme... qui est retrouvé mort dans un taxi.
LA THÈSE OFFICIELLE CONCLUT À UN SUICIDE. VOUS MONTREZ QU'ELLE EST COUSUE DE FIL BLANC...
En effet, les incohérences se succèdent. Philippe Daudet a récupéré chez les anarchistes un « 6.35 ». Il tenait-là la preuve de son courage vis-à-vis de son père. Pourquoi ne rentre-t-il pas chez lui à ce moment-là ? Par ailleurs, il était extrêmement croyant et on ne comprend pas ce geste de suicide - un péché absolu -, d'autant qu'il était heureux chez lui même s'il aimait l'aventure. En reprenant le dossier - j'ai pu accéder aux archives nationales de la Police et à l'ensemble des documents de la famille Daudet -, les partis pris de l'enquête m'ont sauté aux yeux. Des témoignages fondamentaux sont écartés, des pistes ne sont pas exploitées et les conclusions sont pour la plupart approximatives. Le « 6.35 » qui a donné la mort au jeune homme n'est manifestement pas celui retrouvé, vu qu'aucune balle ne s'est chargée dans le canon après le coup de feu comme elle aurait dû le faire automatiquement ; la douille réapparaît dans le taxi dix jours après le drame au moment de la reconstitution, alors qu'il avait été soigneusement nettoyé ; aucun des onze policiers postés spécialement ne voit Philippe Daudet entrer ou sortir de la librairie, les horaires ne concordent pas, etc.
DANS QUEL CONTEXTE IDÉOLOGIQUE S'INSCRIT ETTE DISPARITION ?
Marius Plateau, le secrétaire général de l'Action française, a été tué de 5 balles un an auparavant par Germaine Berton, une anarchiste. À l'issue d'un procès absolument inique, la meurtrière est acquittée... Le contexte est donc extrêmement tendu. Des élections approchent, qui vont être gagnées par la gauche. Poincaré, qui a eu un lien amical avec l'Action française pendant la guerre - il sait le nombre de soldats et d'officiers qui ont été tués dans ses rangs - change son fusil d'épaule lorsqu'il voit que sa carrière est en jeu. Une tension sous-jacente vient du fait que l'Action française essaie de se rapprocher par le cercle Proudhon du mouvement ouvrier. Cela fait peur au pouvoir. On craint qu'une forme de national populisme ou monarchisme ne s'installe, d'autant que les scandales comme Panama ou le trafic des légions d'honneurs n'ont fait que discréditer la classe politique. Il faut bien voir que les tranchées ont donné naissance à une fraternité nouvelle considérable entre des français d'horizon divers. Le bourgeois et l'ouvrier ont maintenant un point commun : ils ont risqué leur peau de la même manière. Le fascisme, et d'une certaine façon, le national-socialisme sont nés de ce même élan à l'époque. Cette union qui bouleverse les classes effraie et on veut y mettre un terme à tout prix.
DANS CE CLIMAT, POURQUOI ABATTRE LE FILS DE DAUDET ?
Disons que, parmi les personnalités de l'Action française, mouvement qui suscitait une inquiétude grandissante, Léon Daudet avait des enfants et que Maurras n'en avait pas... Philippe, avec ce caractère éloigné des réalités, était quelqu'un de facilement manipulable. Voir cet enfant se jeter dans la gueule du loup était une aubaine pour des adversaires politiques. Je ne pense pas qu'il y ait eu de préméditation. Je ne crois pas qu'on ait voulu le tuer au départ mais que les circonstances ont conduit la Sûreté générale à le supprimer, lorsqu'elle a su qui elle tenait... Les Daudet étaient des sanguins ; il est possible que, se sentant démasqué, Philippe se soit rebellé, qu'un coup de feu soit parti et que l'on ait voulu maquiller les choses en suicide... On y a vu le moyen d'ouvrir une brèche et d'affaiblir l'Action française, qui bien sûr était visée in fine.
IL Y A AUSSI CET INCROYABLE PROCÈS POLITIQUE CONTRE LÉON DAUDET...
C'est la cerise sur le gâteau. Le père vient de retrouver son fils mort dans un taxi. Il fait un procès au chauffeur et voilà qu'il se retrouve condamné à cinq mois de prisons ! Il faut bien saisir la perfidie de ce jugement, à travers lequel on a opposé de façon fictive un père et un fils, salissant la réputation de l'un et la mémoire de l'autre. Les anarchistes n'ont cessé de répéter au cours du procès que Philippe était des leurs, ce qu'il n'a bien sûr jamais été. Lorsque l'on sait que les anarchistes étaient à l'époque le bras armé de la République, la manoeuvre est particulièrement écoeurante. Léon Daudet va finir par se rendre, mais l'histoire ne s'arrête pas là. Grâce au détournement des lignes téléphoniques du ministère de l'intérieur par une militante de l'Action française, il parvient à s'évader d'une façon rocambolesque. Après quoi il est contraint de se réfugier plusieurs années en Belgique...
UNE TELLE AFFAIRE POURRAIT-ELLE SE REPRODUIRE AUJOURD'HUI ?
Le pouvoir donne tous les moyens pour agir en cas de menace. Je crois qu'évidemment de tels évènements pourraient se reproduire aujourd'hui et qu'ils ne sont pas l'apanage d'une époque. Depuis 1945, les disparitions troubles d'hommes proches du pouvoir n'ont pas cessé - on en compte au moins trois. La police politique n'a pas disparu, elle est inhérente à la République.  •

À LIRE : ON A TUÉ LE FILS DAUDET, de Jean-Pierre Fabre-Bemardac, éditions Godefroy de Bouillon, 265 p., 26 euros.