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dimanche 20 septembre 2020

Voyage au coeur battant du Moyen Âge

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Les livres ne sortent encore qu'au compte-gouttes chez les éditeurs. En voilà un que je vous recommande parce que, sur un sujet souvent abordé : les bâtisseurs de cathédrales - son travail ne ressemble à aucun autre. Il nous emmène en voyage au cœur battant du Moyen Âge. Laissons-nous faire, Suivons-le !

Patrick Sbalchiero est à la tête d'une longue bibliographie. Au fil d'une bonne vingtaine de livres, il a évoqué toutes sortes de théophanies : les manifestations de Dieu sur notre terre. Son livre sur les bâtisseurs de cathédrales, Des hommes pour l'éternité, ne fait pas exception, il marque lui aussi, à travers le travail des jours, la belle alchimie qui avec le temps produit de l'éternité. On ne construit pas les cathédrales par hasard. Il faut un savoir-faire, mais il faut aussi une foi, sachant que l'on ne verra pas forcément l'œuvre achevée et que d'autres la verront dans les générations futures. Le plus intéressant chez les bâtisseurs de cathédrale, c'est l'attitude spirituelle qui est à l'origine de ce vaste chantier. Il fallait obtenir des confidences pour pénétrer leur cœur. C'est ainsi que notre auteur fait parler les gens du temps, roi, abbé, artisans ou simple bistrotière, chacun est censé écrire ses mémoires pour nous indiquer son essentiel, quel est le souffle qui le porte et la conscience qu'il prend de sa propre vie.

Pour comprendre les cathédrales, il faut remonter à l'ordre des bénédictins et à la fameuse devise que laissa Benoît à ses moines : Ora et labora. Prie et travaille. Les gens du Moyen Âge ont la prière inscrite au fond de leur cœur. Pour peu qu'ils aient tenté de s'élever, c'est tout de suite l'oraison intérieure qu'ils découvrent. Patrick Sbalchiero nous fait découvrir le roi Louis VII. Pas un homme parfait ! La manière dont il divorce d'avec sa femme, Aliénior d'Aquitaine, n'était justifiable ni du point de vue de la politique capétienne, ni du point de vue moral. Et pourtant il est inconsolable. Il aurait voulu entrer au monastère, mener la vie de recueillement qu'il a aimé dans sa jeunesse. Mais son frère aîné, Philippe, est mort de la manière la plus inopinée à cheval en plein Paris, un cochon a traversé son chemin, sa chute fut mortelle. Le cadet a dû remplacer son aîné au pied levé, avec l'aide de Suger, ce moine qu'il soutiendra dans la construction de la basilique Saint-Denis. Louis est ami de Suger. Ce qui les unit ? La méditation, le goût de la prière, l'attrait pour la lumière. Les cathédrales sont des trésors de lumière. Et cette lumière s'acquiert comment ? Par le travail opiniâtre, qui permet de dépasser les pesanteurs de la matière. Suger, l'ami du roi n'est pas un de ces favoris superficiels, qui se vautrerait dans sa réussite sociale. Il sait ce qu'il veut : la lumière. Il est prêt à tous les efforts pour l'obtenir. Le fameux bleu de Chartres qui filtre la lumière de façon si extraordinaire, c'est lui qui l'a découvert - à Saint-Denis. On imagine qu'elle dut être son exigence. Il fit inscrire sur les portes de sa cathédrale, ces mots qui résument son existence : « Ce n'est ni l'or ni la dépense mais la perfection du travail qu'il faut admirer. ici Si l'œuvre est étincelante, cet éclat doit illuminer les âmes pour les conduire, par ces lumières matérielles, à la vraie lumière dont le Christ est la porte ». Prie pour concevoir le goût et la soif de la lumière. Travaille pour discipliner cette lumière, en en faisant une théophanie, une manifestation créée de l'Incréé, une parabole de la vérité.

Le diable n'est jamais loin de Dieu

Prie et travaille ! Pourtant tout n'est pas si simple dans la vie chrétienne. Il ne suffit pas de se mettre en quête pour trouver ce que l'on cherche. Dans les cathédrales, le thème des labyrinthes était très présent. Beaucoup ont été détruits, parce que l'époque classique ne comprenait pas cette image du labyrinthe. Descartes a voulu faire de l'idée de Dieu quelque chose de simple et d'évident. Il n'y a à son époque que les jansénistes pour reconnaître « la quête gémissante » (Pascal) en quoi consiste une vie consacrée à Dieu. C'est à Chartres qu'est conservé le plus beau labyrinthe qui nous reste. Il a été redécouvert il y a quelques années, comme si on redécouvrait en même temps que dans toute vie chrétienne se trouve le négatif et le travail du négatif. Nous ne devons pas nous arrêter à la lumière que portent les vitraux, mais nous laisser porter au-delà d'elle-même, dans ce voyage à l'Infini qui seul justifie une existence. Les bâtisseurs de cathédrale avaient compris que Dieu ne vient pas seulement à l'idée, qu'il vient au cœur et que nos cœurs sont toujours le théâtre de luttes difficiles; que sur terre, comme dans l'art médiéval, le diable n'est jamais loin de Dieu.

Patrick Sbalchiero. Des hommes pour l'éternité, l'incroyable épopée des bâtisseurs de cathédrales, éd. Artège. 222 p.. 16.90 €.

Abbé G. de Tanoüarn Monde&Vie 29 mai 2020 n°986

mardi 15 novembre 2011

La fin de l’empire romain en Gaule


Au III ème siècle, l'empire romain était en crise et la Gaule en pleine incertitude. Les causes en sont multiples. L'empereur Gallien avait bien tenté d'arrêter sur le Rhin les incursions des Germains qui semaient la désolation sur le territoire mais c'est l'empereur gaulois Posthumus qui avait finalement ramené l'ordre et la sécurité. Soutenu par le pays éduen, c'est ensuite Constance-Chlore puis Constantin qui, depuis la Gaule, avaient rétabli la grandeur de l'empire.
Constantin le Grand a-t-il trompé et trahi les Gaulois en transférant son siège d'Augustodunum/Bibracte/Mt-St-Vincent (1) à Constantinople ? Oui, si l'on en juge en constatant la suite de l'Histoire.
Un Occident en difficulté, menacé sur ses frontières.

Lorsque le grand Constantin eut pris possession du royaume du ciel, l'empire qu'il avait possédé sur la terre fut partagé entre ses trois fils (2). Or, à Augustodunum, Constant s'entourait d'étrangers ce qui provoqua une révolte de son entourage éduen, sa fuite puis sa mise à mort (3).
Maître d' Augustodunum, Marcellinus essaie de reprendre la main. Il s'assure du concours des Lètes récemment immigrés en élevant sur le pavois l'un d'entre eux, Magnence. Ces Lètes avaient prouvé leur attachement à leur nouvelle patrie en 359, à Amida, où les deux légions de Magnence y avaient trouvé une mort glorieuse face aux Perses (4).
En 361, Marcellinus et Magnence conduisent leur armée contre l'empereur d'Orient, Constance, dernier fils de Constantin et héritier pourtant légitime. Tragique expédition qui se termine par leur défaite, à Mursa. Les Gaulois sont écrasés après la défection des Francs qui les accompagnaient. Véritable carnage, ce n'était plus un combat mais un règlement de compte entre les Illyriens et les Celtes (5). Les événements qui suivent confirment les craintes de Marcellinus et lui donnent raison à postériori. Entouré d'une cour d'officiers alamans, l'empereur Constance, tout à ses intrigues, a laissé, voire encouragé, les Alamans à envahir la Gaule (6).
Véritable sursaut contre la politique laxiste ou hostile de l'empereur d'Orient, les Gaulois applaudissent Julien César quand celui-ci part en campagne contre les bandes infiltrées qui errent dans le pays. Parvenu au sommet de la renommée pour avoir rétabli la frontière du Rhin, ils l'élèvent sur le pavois et font de lui, leur empereur. Puis ils portent un fer victorieux jusqu'en Orient. Pendant que Julien tente d'y rétablir l'unité de l'empire, ils festoient dans les temples (7). Leur défaite contre la puissance montante sassanide des Perses met fin à leur entreprise. Julien meurt en combattant. Nous sommes en l'an 363.
La tournant de la fin du IV ème siècle se joue à Rome.
Dès le III ème siècle, Rome avait étendu la citoyenneté romaine à tous les sujets de l'empire, y compris aux barbares issus du butin de guerre, ou ralliés, ou fédérés, ou mercenaires (a).
(a) Pour tout Romain, le Barbare n'était pas un être sauvage et assoiffé de sang mais un homme qui parlait un langage qui lui était incompréhensible et dont la civilisation lui apparaissait primitive (linternaute, histoire).
Un siècle a suffi pour que les descendants de ces barbares romanisés se multiplient jusqu'à concurrencer les Romains d'origine que cela soit dans les fonctions militaires ou civiles. Zozime et Julien vont même jusqu'à reprocher à Constantin d'avoir fait preuve d'une partialité scandaleuse en faveur des étrangers (8). Rome n'était plus dans Rome et la ville n'avait plus d'intérêt et de gloire que d'être encore le siège officiel de l'empereur en titre, même fantoche. Certes, il n'est pas dit que ces barbares romanisés aient manqué à leurs devoirs civiques mais avec toutefois quelques nuances annonciatrices de désirs hégémoniques et de futures rivalités.
Alors que les dissensions n'avaient pas encore éclaté au grand jour, on adoptait les usages des nouveaux venus, leurs costumes, leurs armes et même leurs chants de guerre. Il y eut un tel engouement qu'à Rome, en souvenir de l'ancienne dignité romaine, les autorités durent interdire la mode barbare des hautes chausses, des pantalons, des longs cheveux et des fourrures (8).
En 406, sous la forte pression des barbares extérieurs à l'empire, la frontière du Rhin cède.
Rome n'est plus dans Rome. Les redoutables légions romaines de Pompée et de César ne sont plus que des souvenirs. Menacée en Italie par les troupes wisigothes d'Alaric, Rome n'a plus les moyens de tenir la frontière du Rhin. Profitant d'un hiver particulièrement rigoureux où le fleuve est gelé, Vandales, Suèves et Alains le franchissent. Ils traversent la Gaule en contournant le pays éduen par le nord et l'ouest et se fixent en Espagne tandis que les Burgondes et les Francs qui les suivent restent sur les territoires frontaliers.
En 410, Rome est prise et pillée par les Wisigoths d'Alaric. C'est le premier sac de Rome qui a un énorme retentissement. La Ville compose avec ses nouveaux protecteurs désormais installés en Narbonnaise puis en Aquitaine où ils fondent un royaume.
En Gaule, rien de tel ! Au nord, on intègre dans le dispositif défensif la tribu des Francs saliens pour qu'ils s'opposent désormais aux tentatives de franchissement de leurs cousins, autres Francs. Plus au sud, les Eduens invitent les Burgondes (9) à s'installer chez eux en leur donnant des terres et les installent en dispositif défensif avant, d'Orléans à l'aile gauche à Genève à l'aile droite, poste de commandement au castrum de Chalon-sur-Saône/Taisey (ma thèse), Lyon en base arrière.
La bataille des champs catalauniques a donné un coup d'arrêt aux grandes invasions mais a ouvert une période de conflits entre les Francs et les Goths.
Renforcés par des peuplades germaniques, les Huns d'Attila franchissent le Rhin et dévastent la Gaule du nord. Ils brûlent les villes, entassent le butin, échouent devant Paris, assiègent Orléans qui résiste. En 451, aux champs catalauniques, ils sont battus par le romain Aetius que seconde l'arverne Avitus. Les fédérés, Burgondes, Francs, Alains, auxquels se sont joints les Wisigoths, sortent victorieux de ce gigantesque combat tout en s'imposant dorénavant comme les protecteurs désormais incontournables des cités gauloises.
En contraste avec la Gaule du nord, aucun texte ne dit en revanche qu'une invasion ait emprunté le couloir Saône/Rhône. Le chemin des invasions contourne le pays éduen. C'est un point très important à souligner. Car si les textes relatent les terribles ravages subis par les Gaulois sur le chemin des invasions, on peut très bien supposer qu'ailleurs, la civilisation a continué à prospérer tout en devenant chrétienne ; accidents climatiques et famines épisodiques étant toujours possibles.
En Burgundie, Chalon-sur-Saône nous révèle une situation trés étonnante. Alors que les habitants de la ville vivent très chrétiennement leurs habitudes au pied de leur magnifique basilique, le roi Gontran vit dans la rusticité de son ancien castrum tout en se contentant d'une modeste église de village (10). http://www.agoravox.fr/tribune-libr… et http://www.agoravox.fr/tribune-libr….
Gontran est un roi franc fils de mère burgonde. Ses ancêtres rois burgondes ont été supplantés par les Francs après qu'ils aient été délogés de la forteresse d'Augustodunum, toujours existante mais un peu perdue au fond des bois (11). Dans l'histoire des évêques de Chalon, cette anecdote ne semble pas avoir troublé outre mesure nos saints directeurs de conscience, tellement ils étaient persuadés de la futilité de leurs protecteurs sans éducation.
Les écrits de Sidoïne Apolinaire sont des témoignages extrêmement précieux pour cette période charnière. Ils nous révèlent la tentative arverne d'Avitus, malheureusement sans lendemain, d'aider Rome à se relever, une solidarité avec les Eduens qui détachèrent auprès du comte/poète un détachement de Burgondes, mais sutout une communion de pensée entre évêques de haute culture, imbus de poésies et d'éloquence, qui ne pouvaient pas s'imaginer que leur monde d'innocence touchait à sa fin (a).
La duplicité du romain Séronat qui remplissait les prisons de citoyens arvernes, qui peuplait le pays d'étrangers (12), le coup de main du roi goth Euric sur le sanctuaire d'Augnemetum (13), l'arrivée des Francs, l'exil, il a fallu tout cela pour que Sidoïne Apollinaire et ses amis évêques se rendent compte enfin que le monde avait changé.
(a) - Innocence, cela signifie que conformément aux prédications de saint Martin, Christi ego miles sum ; pugnare mihi non licet (14). Je suis un soldat du Christ ; combattre ne m'est pas permis. Cela signifie que seules les grandes processions religieuses pouvaient conjurer le mauvais sort et qu'à défaut, mieux valait laisser aux barbares le soin de régler les viles affaires, damnés qu'ils étaient déjà.
Il apparait clairement que le pays éduen a échappé aux tribulations de cette période troublée.
Cela signifie qu'il n'y a aucune raison d'invoquer des invasions barbares qui auraient détruit en Bourgogne d'anciens monuments existants. Cela signifie que lorsque le site internet de Chalon-sur-Saône prétend que la ville a été détruite par les invasions germaniques, c'est tout simplement faux.
Cela signifie que, chronologiquement, il est tout à fait logique de voir s'élever à Mont-Saint-Vincent/Bibracte le premier temple et le premier oppidum des Celtes, le castrum de Cabillodunum sur la colline de Taisey, puis la basilique/cathédrale/le plus beau temple de l'univers à Cabillo/ville de Chalon, puis l'église/cathédrale Saint-Etienne/Saint-Jean à Lyon, puis la petite église franco-burgonde du roi Gontran à Sevrey. Et cet exemple devrait amener les historiens des autres provinces à se remettre, eux aussi, en question. Relisez mes articles et essayez de comprendre leur cohérence et l'incohérence de ceux qui les critiquent sans avancer d'arguments sérieux.
Pourquoi inventer en Bourgogne, des villes en feu, des monuments qui s'écroulent, des territoires dévastés alors qu'aucun texte ne l'indique. Les seules dévastations dûement prouvées sont celles qu'autorisa Louis VII, en 1166, lorsqu'il livra la vallée de la Saône aux exactions de la soldatesque ainsi que les mutilations de nos bâtiments religieux par les révolutionnaires.
Cela signifie que c'est une absurdité totale d'appliquer à la Bourgogne des textes qui relatent des destructions qui se sont faites ailleurs, d'imaginer une parenthèse d'évolution et une quasi-renaissance vers le XIème siècle. Cela signifie que si, au Vème siècle, les greniers à blé y sont pleins (15), si l'évêque de Lyon peut secourir une bonne partie de la Gaule victime des tribulations de cette époque, c'est que la Burgundie était exempte de ces maux grâce à son système de défense.


Renvois :
1. Augustodunum. Il s'agit de Mont-Saint-Vincent, en Bourgogne du sud, l'antique Bibracte. Voyez tous les articles que j'ai publiés à ce sujet. Autun, bien que portant le même nom latin, n'est encore, à cette époque, que la ville de Mt-St-Vincent/Augustodunum/le sanctuaire. Le mont Beuvray est l'oppidum boïen de Gorgobina que cite César dans ses Commentaires.
2. Zonare : Annales.
3. Zozime : Histoire romaine.
4. Ammien Marcellin, Histoire, tome II, livre XIX.
5. Julien : Eloge de Constance, 29. Constance ou de la royauté, 8.
6. Ammien Marcellin ou Julien ?
7. Ammien Marcellin, livre XXII, chap XII, 6
8. Eugène Léotard, Essai sur la condition des Barbares, http://www.mediterranee-antique.inf…
9. Chronique de Frédégaire.
11. Il s'agit de la forteresse de Mont-Saint-Vincent et non d'Autun. Grégoire de Tours, Histoire des Francs.
12. Sid. Apol. , lettres, livre II, 1.
13. Augnemetum, il s'agit de l'antique Gergovie sur l'éperon du Crest. http://www.agoravox.fr/culture-lois…
14. Saint Martin, 316 - 397. Vita Beati Martini, chap. IV, fol. 162D.
15. Sidoïne Apollinaire, Lettres VI, 12.

jeudi 19 mai 2011

1179 : La force du sceptre

Le 1er novembre, Louis VII fait sacrer à Reims son fils Philippe. Son ennemi Henri Plantagenêt est représenté à la cérémonie. Issue inespérée d'une lutte où le roi s'appuya sur la force morale renforcée du sceptre capétien.
Cette année-là, la quarante-deuxième année de son règne, Louis VII, cinquante-neuf ans, sentant sa santé décliner, faisait sacrer le 1er novembre à Reims son fils Philippe, quatorze ans, que lui avait donné le 21 août 1165 sa troisième épouse Adèle de Champagne. Ce sacre solennel était le signe du prestige moral qu'au soir d'un des règnes les plus difficiles de la dynastie, Louis VII avait su acquérir : son tout puissant ennemi le roi d'Angleterre, Henri II Plantagenêt, avait envoyé de somptueux cadeaux et s'était fait représenter à la cérémonie par son son propre fils, Henri Court-Mantel.
Droit féodal
Qui eût osé espérer un tel dénouement en 1152 quand la reine de France Aliénor d'Aquitaine, ayant obtenu de Rome la reconnaissance de la nullité de son mariage, partit se jeter dans les bras épais de cette brute d'Henri II Plantagenêt, offrant du même coup la moitié de la France à l'Angleterre ? Ce drame avait été pour Louis VII, homme de paix, de justice et de grande piété, l'occasion de révéler un grand courage et un grand sens politique.
S'appuyant sur le droit féodal, il avait fait valoir que son ex-épouse, en tant que duchesse d'Aquitaine, et Henri Plantagenêt, en tant que duc de Normandie et comte d'Anjou, étaient tous deux ses vassaux et n'auraient pas dû se marier sans son autorisation ! Il pouvait donc se permettre de soutenir ouvertement tous les seigneurs affichant dans ces provinces des velléités d'indépendance. Plantagenêt avait même revendiqué le comté de Toulouse appartenant à Raymond V, mais Louis, beau-frère de celui-ci, s'était rendu en personne sur les bords de la Garonne et le roi d'Angleterre, comprenant qu'il ne pourrait plus tout se permettre, avait renoncé à attaquer la ville…
Du pain, du vin, de la gaieté
Soufflant un peu, Louis avait pu s'occuper de renforcer son autorité dans ses domaines, de faire progresser les libertés communales, d'imposer son arbitrage au-dessus des grands fiefs, de préparer même une percée capétienne vers la vallée du Rhône, de créer des villes neuves, d'adoucir le sort des serfs. Certes la cour de France ne roulait pas sur l'or, comme celle d'outre-Manche, mais au moins, pouvait dire le roi, « nous n'avons que du pain, du vin et de la gaieté »…
Pour assurer le prolongement de la lignée Louis VII avait dû remplacer Aliénor. Hélas, son mariage avec Constance de Castille ne lui avait donné qu'une fille, Marguerite, née en 1158 ! C'est alors que l'insatiable Plantagenêt avait trouvé le moyen de recueillir de son frère la succession du comté de Nantes (donc la Bretagne). Situation grave pour la France. On avait trouvé un semblant de paix en fiançant le fils Plantagenêt Henri, trois ans à la petite Marguerite, six mois, qui devrait apporter en dot Gisors et le Vexin !
Face au despote
Puis Louis avait pris pour troisième épouse Adèle de Champagne, nièce d'Étienne de Blois, dont les Plantagenêt avaient accaparé la succession en Angleterre. Nouvelle crise. Le roi d'Angleterre s'affirmait en même temps de plus en plus comme un despote surchargeant les Anglais de taxes. Il devait aller en 1170 jusqu'à faire assassiner dans sa cathédrale l'archevêque de Cantorbery, Thomas Beckett, qui lui reprochait sa façon de soumettre l'Église au pouvoir politique.
Les enfants Plantagenêt, Henri dit Court-Mantel (gendre de Louis VII), Richard futur Coeur-de-Lion, avaient durant quelques jours dû fuir ce père insupportable, et Aliénor elle-même avait dû s'échapper en habits d'homme d'une prison. Qui avait recueilli ces fugitifs ? Louis VII, roi de France, qui n'était point rancunier et dont la force morale en imposait à tous !
L'auguste héritier
La naissance du petit Philippe l'avait récompensé de ses patients efforts. Ami du martyr Thomas Beckett, Louis était allé prier sur sa tombe pendant la grossesse de la reine, puis il y retourna cette année 1179 juste avant le sacre de Philippe. Un saint protégerait donc ce jeune homme qui allait laisser un glorieux souvenir dans l'Histoire sous le nom de Philippe II Auguste.
Quant à Louis, il allait pouvoir mourir en paix le 18 septembre 1180. Lui qui n'avait pratiquement aucun atout contre le monstre anglo-normand lequel lui avait enlevé même son épouse avec plus de la moitié du territoire français, ne fit jamais figure de vaincu. La lignée capétienne au sortir de son règne avait gagné, par sa dignité, sa simplicité, son ascension spirituelle une grande force morale dont la fleur de lys allait être désormais le fer de lance.
Un dernier regard sur Aliénor : l'ancienne diablesse, bien assagie, allait mourir à quatre-vingt-deux ans et être inhumée à l'abbaye de Fontevraud, en terre angevine. Notons que par le mariage de sa fille du lit Plantagenêt, prénommée aussi Aliénor, avec le roi de Castille, elle et Louis VII, en dépit de leur séparation, allaient être grand-mère et grand-père du grand saint Louis…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 30 juillet au 2 septembre 2009

samedi 14 mai 2011

1149 : Le rêve évanoui

Partant en croisade, Louis VII fut accompagné par Aliénor. Mais sa femme était devenue son mauvais génie… Moins de deux mois après leur séparation, Henri Plantagenet s'appropria la dot échappant au roi de France.
Cette année-là, la douzième de son règne, Louis VII, vingt-neuf ans, rentrait le coeur bien douloureux de la deuxième croisade dans laquelle il s'était engagé deux ans plus tôt avec enthousiasme. Le royaume franc de Jérusalem était alors en grand péril et les musulmans venaient de s'emparer d'Edesse. Le grand saint Bernard de Clairvaux avait prêché avec fougue à Vézelay à la demande de pape Eugène III, et l'on était parti joyeux avec une armée de soixante-dix mille hommes, s'ajoutant à celle aussi nombreuse de l'empereur germanique Conrad III.
Bravoure
Louis VII avait commencé par accomplir des prodiges de bravoure, comme au mont Cadmos, le 6 janvier 1148, où il s'était défendu tout seul, juché sur un rocher, contre une troupe d'assaillants. Mais les fourberies de l'empereur de Byzance avaient découragé Conrad III, lequel était rentré chez lui, et l'armée du roi de France était arrivée à Antioche exsangue et affamée.
Le drame pour Louis allait venir de ce que la reine Aliénor était du voyage ! Nous avons dit dans la dernière AF 2000 l'événement extraordinaire qu'avait représenté en 1137 le mariage de Louis avec l'héritière du vaste duché d'Aquitaine. Tous les espoirs semblaient alors permis pour la monarchie capétienne. Et les jeunes gens s'aimaient follement… Toutefois, la belle princesse, férue des contes et légendes à la mode, rêvait d'un mari qui pût sans cesse l'éblouir. Louis s'était alors senti poussé à se montrer toujours plus ferme tant contre les féodaux qui relevaient trop la tête que contre les communes tentées de devenir insurrectionnelles, notamment à Poitiers (terre d'Aliénor !). En ces années où Paris brillait d'un éclat exceptionnel, où s'installait le goût de fêtes élégantes, où les étudiants de l'Europe entière étaient attirés par l'Université, et où se livraient de grands débats d'idées (pensons à Abélard et saint Bernard…), la reine était hélas en train de devenir le mauvais génie du roi.
Elle avait entraîné celui-ci dans une affaire sordide : sa propre soeur, Pétronille, rêvait de remplacer la nièce du comte de Champagne dans le lit du comte de Vermandois. Louis, pour soutenir cette ardente belle-soeur avait dû guerroyer contre le comte de Champagne, et porter ainsi la responsabilité d'un horrible massacre dans l'église de Vitry. C'est autant pour expier cette faute que pour se montrer héroïque aux yeux d'Aliénor qu'il avait voulu partir en croisade et souhaité qu'elle l'accompagnât. Le malheur est qu'à Antioche, Aliénor avait retrouvé son jeune oncle Raymond de Poitiers dont le charme ne la laissait pas indifférente… Point aveugle, le roi voulut emmener sa femme de force à Jérusalem et l'on ne songea plus à reprendre Edesse aux musulmans… L'échec était piteux.
Mésentente
De Paris où il exerçait la régence, l'abbé Suger demandait au roi de revenir. Celui-ci s'y décida en 1149, mais Aliénor, que la mort au combat de Raymond de Poitiers avait rendue enragée, ne prit pas le même bateau. Louis, pas assez brillant en amour, ne pouvait plus la satisfaire… Pourtant les époux se retrouvèrent à Tusculum, près de Rome, où le pape tenta l'impossible pour les réconcilier, allant jusqu'à bénir le lit où il leur offrit de passer la nuit ! Pendant deux années encore, Suger allait essayer de sauver ce ménage, mais à sa mort en 1151, Louis et Aliénor engageraient une procédure pour faire dénouer par Rome leur lien conjugal. Évoquant une lointaine consanguinité (remontant à la femme d'Hugues Capet !), le concile de Beaugency prononça la nullité du mariage en 1152, tout en reconnaissant la légitimité de leurs deux filles, Marie et Alix, futures comtesses de Champagne.
Passage outre-Manche
Aliénor emmenait toutefois dans ses bagages le Poitou, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Et qui allait être le nouvel élu de son coeur, qu'elle épouserait le 18 mai, moins de deux mois après sa séparation d'avec Louis ? C'est tout juste croyable : Henri Plantagenêt (un arrière-petit-fils de Foulques le Réchin, à qui Philippe 1er avait enlevé son épouse Bertrade.
Cet Henri, à peine vingt ans, sans doute bel homme, mais peu scrupuleux et peu raffiné, venait d'hériter des comtés d'Anjou et du Maine, et aussi du duché de Normandie récemment conquis par son père Geoffroy. Plus inquiétant, sa mère était Mathilde d'Angleterre, fille du roi Henri 1er Beauclerc, lequel, juste avant de mourir, reconnut le droit à la couronne anglaise de son gendre Geoffroy, défunt, donc du fils de ce gendre, c'est-à-dire Henri !
Voilà donc dés Noël 1154, lors d'un sacre grandiose à Westminster, Henri et Aliénor, roi et reine d'Angleterre ! C'est donc cette brute de Plantagenêt qui recevrait la dot échappant à Louis VII. Avec cela, la moitié de la France devenait anglaise… Louis VII, qui, lui, avait une grande force morale, allait-il se laisser abattre ? Nous verrons que non dès le prochain numéro…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 au 29 juillet 2009

jeudi 10 mars 2011

1214 : Le roi et le sentiment national

Bénéficiant du soutien populaire, levant en masse les milices communales, Philippe-Auguste fait de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française.
Cette année-là, la trente-quatrième de son règne, Philippe II Auguste, quarante-neuf ans, fils de Louis VII le Jeune (1120-1180) et d'Alix de Champagne, était toujours engagé dans la difficile reconquête de son royaume, amputé à la génération précédente par suite du caprice de la première épouse de son père, la très belle mais trop volage Aliénor d'Aquitaine.
Celle-ci, en effet, dès qu'elle avait obtenu de Rome en 1152 l'annulation de son mariage, s'était empressée de se jeter dans les bras d'Henri Plantagenêt, duc de Normandie, comte du Maine, comte d'Anjou, et avait emporté dans ses bagages les terres appartenant à son propre héritage : le Poitou, le Limousin, une partie de l'Auvergne, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Comme un an plus tard, l'insatiable Plantagenêt s'était fait reconnaître roi d'Angleterre sous le nom d'Henri II, la moitié de la France était devenue anglaise…
Face à un ogre
Face à un tel ogre, Louis le Jeune s'était trouvé quelque peu déconcerté, mais n'avait nullement perdu la face, affirmant sa souveraineté de droit sur toutes ces terres françaises dont la possession faisait d'Henri et d'Aliénor des vassaux du roi de France. Louis avait même soutenu la révolte des fils Plantagenêt contre leur insupportable père - révolte encouragée par Aliénor elle-même, obligée un jour de demander à son premier mari protection contre son second…
Devenu roi à quinze ans, et déjà fin calculateur, Philippe Auguste avait repris cette habile - et très capétienne - politique, se liant d'amitié avec le révolté Richard Coeur de Lion, lequel devint roi d'Angleterre à la mort d'Henri II en 1189. Philippe s'était alors aussitôt fait l'ami du jeune Jean Sans Terre révolté contre Richard parti pour la troisième Croisade où il affrontait Saladin. Dès son retour, Richard avait voulu reprendre tout ce qu'avait cédé Jean, mais il fut occis lors du siège de Châlus en Limousin en 1199. L'accession au trône anglais du cruel et immoral Jean Sans Terre ayant provoqué l'ire de son neveu Arthur de Bretagne, Philippe Auguste s'était évidemment lié à ce dernier, puis (quand Jean Sans Terre l'eut fait assassiner) à ses vassaux. C'est ainsi qu'en quelques années de sièges, d'escarmouches et de démantèlements de châteaux, le roi de France avait réussi à reconquérir la Normandie, puis le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou.
Pourtant, en 1214, tout risquait d'être remis en cause. Alors qu'une invasion de l'Angleterre était envisagée, les féodaux de Boulogne et de Flandre, jaloux des Capétiens, négociaient depuis déjà un an une entente contre la France entre Jean Sans Terre et l'empereur germanique Othon IV de Brunswick. Le danger devenait terrible. Il était temps d'organiser une résistance, à l'instar de celle de 1124 au temps de Louis VI le Gros.
Bouvines
Cette fois ce fut encore plus merveilleux. Après qu'au printemps, le jeune Louis (futur Louis VIII) eut vaincu Jean Sans Terre en l'expulsant de la forteresse de La Roche-aux-Moines dans l'actuel Maine-et-Loire, Philippe-Auguste, assuré du soutien du pape Innocent III, s'élança vers les coalisés malgré l'infériorité en nombre de ses troupes. Alors il remua l'extraordinaire fibre française qui devait si souvent faire miracle dans notre histoire : on leva en masse les milices communales ; bourgeois, paysans, petites gens se lancèrent avec enthousiasme, entendant le roi leur dire, selon Bainville : « Je porte la couronne mais je suis un homme comme vous. »
Contrairement à toutes les lois de la chrétienté, Othon engagea la bataille le dimanche 27 juillet à Bouvines (actuel Nord) au pont sur la Marque, mais Philippe prit personnellement tous les risques, faisant de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française. Un temps désarçonné, mais remis en selle sur un cheval sain, il poussa l'Empereur à battre en retraite avec toute sa troupe hétéroclite. La victoire était totale. Ce fut l'allégresse dans la France entière en cette belle saison des moissons.
Les semaines suivantes, tandis qu'Othon, déjà excommunié, renonçait à l'empire, et qu'en Angleterre l'ignoble Jean Sans Terre se voyait imposer par ses barons révoltés la Grande Charte qui amoindrissait pour toujours la couronne anglaise, le roi de France resplendissait dans les coeurs de tous les Français comme l'incarnation du sentiment national.
Cette même année, trois mois plus tôt, le 25 avril, était né à Poissy le petit-fils du roi, fils du futur Louis VIII et de Blanche de Castille (petite-fille d'Aliénor) un petit Louis qui serait le saint roi Louis IX…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 20 novembre au 3 décembre 2008

mardi 9 décembre 2008

27 juillet 1214 : Bouvines

En faisant procéder au couronnement de son seul fils, Philippe, âgé de quatorze ans et demi, le roi Louis VII a voulu, au printemps 1179, prémunir son royaume contre les effets de cette mort qu'il sentait progresser dans sa chair. Il a ainsi agi aussi sagement que ses prédécesseurs : le principe de l'élection du souverain par les Grands était sauf, mais la continuité du pouvoir était assurée, la couronne restant dans la maison des Capétiens. Ceux-ci, tout en mettant en place une monarchie héréditaire dans les faits, ont su se présenter en gardiens de l'antique tradition franque, qui voulait que le roi fût le chef élu de ses guerriers.
Le royaume de France avait bien besoin d'une telle pérennité. Car la puissance des féodaux était si grande que le pays ressemblait à une véritable mosaïque politique, le domaine royal semblant cerné par ces ducs, ces comtes qui contrôlaient des provinces entières, de la Flandre au Toulousain et de la Bretagne à la Champagne. Le roi n'avait pour lui qu'une poignée de fidèles, sur un domaine royal trop mince, étiré de Beauvais à Orléans. Mais il avait aussi, mais il avait surtout l'aura magique apportée par le sacre. D'ailleurs le vieux roi Louis VII n'avait-il pas vu en songe son fils présenter aux Grands du royaume un calice étrangement semblable au Graal - cette coupe de vie mythique dont la description, dans les romans de la Table Ronde, exaltait en ces temps de chevalerie tous les preux de l'Europe ? Les hommes croyaient alors aux signes : dès le rêve fait par son père, le futur roi de France était marqué par le plus fort des symboles de l'imaginaire médiéval, celui de la souveraineté sacrée.
Tout au long de son règne, le roi Philippe devait se montrer soucieux d'incarner le précepte que l'enchanteur Merlin rappelait au roi Arthur, en chantant les vertus de l'épée Excalibur : « Il faut à la terre un roi, il faut une terre au roi. » Le roi étant la personnalisation emblématique de son peuple, c'était une façon de dire qu'un peuple et sa terre ne font qu'un, qu'un lien vital unit le sol et le sang - et que l'oublier c'est se condamner à mort.
Philippe eut bien souvent, en quarante-trois ans de règne, l'occasion de mettre en pratique ce devoir de souveraineté qui fonde la légitimité d'un pouvoir politique. Il lui fallut guerroyer beaucoup, et longtemps, pour imposer son pouvoir et le principe dont il était porteur.
Le principal adversaire était le Plantagenet. Celui-ci possédait, outre l'Angleterre, la Normandie, le Maine et l'Anjou, l'Aquitaine... Contre Henri III, puis ses fils et successeurs Richard Cœur de Lion et Jean Sans Terre, la lutte fut âpre. Finalement, Philippe réussit à quadrupler par ses conquêtes l'étendue du domaine royal : il méritait ainsi l'épithète d'Auguste (étymologiquement, « celui qui augmente »). Mais, en un dernier sursaut, Jean Sans Terre noua une coalition avec l'empereur germanique Othon IV. Ainsi le sort du royaume se joua-t-il sur le champ de bataille de Bouvines, le 27 juillet 1214.
D'un côté, Othon IV et ses alliés - vassaux du roi de France révoltés contre lui ; de l'autre, les chevaliers fidèles au roi renforcés par des communiers (hommes des communes) auxquels Philippe a fait appel et à qui il a confié l'oriflamme de Saint-Denis, le rouge étendard de guerre des rois de France. Beau symbole : le peuple, en ses diverses composantes, s'est levé pour défendre la cause nationale. Et le peuple a vaincu. Bouvines est un moment fort de l'histoire du nationalisme français.
✍ Pierre VIAL National Hebdo du 28 juillet au 3 août 1994
Pour approfondir : Gérard Sivéry, Philippe Auguste, Plon, 1993

dimanche 2 septembre 2007

Villes et villages au Moyen-Âge

La vie urbaine


Dès que cessent les invasions, la vie déborde les limites du domaine seigneurial. Le manoir commence à ne plus se suffire à lui-même. On reprend le chemin de la cité, le trafic s'organise, et bientôt, escaladant les remparts, surgissent des faubourgs. C'est alors, dès le XIe siècle, la période de grande activité urbaine. Deux facteurs de la vie économique, demeurés jusque-là un peu secondaires, vont prendre une importance de premier plan : le métier et le commerce. Avec eux grandira une classe dont l'influence sera capitale sur les destinées de la France - bien que son accession au pouvoir effectif ne date que de la Révolution française, dont elle sera seule à tirer des bénéfices réels : la bourgeoisie.

Du moins sa puissance date-t-elle de beaucoup plus loin, car, dès l'origine, elle a tenu une place prépondérante dans le gouvernement des cités, tandis que les rois, depuis Philippe le Bel notamment, faisaient volontiers appel aux bourgeois comme conseillers, administrateurs et agents du pouvoir central. Elle doit sa grandeur à l'expansion du mouvement communal, dont elle est d'ailleurs le principal moteur. Rien de plus vivant, de plus dynamique que cette impulsion irrésistible qui, du XIe au début du XIIIe siècle, pousse les villes à se libérer de l'autorité des seigneurs, et rien de plus jalousement gardé que les libertés communales, une fois acquises. C'est qu'en effet les droits perçus par les barons devenaient insupportables dès l'instant où l'on n'avait plus besoin de leur protection : dans les temps de troubles, octrois et péages étaient justifiés, car ils représentaient les frais de police de la route : un marchand dévalisé sur les terres d'un seigneur pouvait se faire indemniser par lui ; mais à des temps nouveaux et meilleurs devait correspondre un rajustement qui fut l'œuvre du mouvement communal. Le Moyen Âge réussit de la sorte ce nécessaire rejet du passé, si difficile à réaliser dans l'évolution de la société en général ; il est fort probable que si le même rajustement s'était produit en temps opportun pour les droits et privilèges de la noblesse, bien des désordres eussent été évités.

La royauté donne l'exemple du mouvement par l'octroi de libertés aux communes rurales : la « charte Lorris » concédée par Louis VI supprime les corvées et le servage, réduit les contributions, simplifie la procédure en justice et stipule en outre la protection des marchés et des foires :
« Aucun homme de la paroisse de Lorris ne paiera de tonlieu [douane] ou de droit quelconque pour ce qui est nécessaire à sa subsistance, ni de droit sur les récoltes faites par son travail ou celui de ses animaux, ni de droit sur le vin qu'il aura eu de ses vignes.
A aucun moment il ne sera requis chevauchée ou expédition, qu'il ne puisse revenir le jour même en sa demeure, s'il le veut.
Aucun ne paiera de péage jusqu'à Étampes, ni jusqu'à Orléans, ni jusqu'à Milly en Gâtinais, ni jusqu'à Melun.
Et celui qui aura sa propriété en la paroisse de Lorris, on ne pourra pas la lui confisquer s'il a commis quelque forfait, à moins que ce ne soit un forfait contre Nous ou nos gens.
Personne venant aux foires ou au marché de Lorris, ou en revenant, ne pourra être pris ou troublé, à moins qu'il n'ait commis quelque forfait ce jour-là.
Personne, ni Nous ni d'autres, ne pourra lever de taille sur les hommes de Lorris.
Aucun d'entre eux ne fera de corvée pour Nous, si ce n'est une fois l'an, pour apporter notre vin à Orléans, et pas ailleurs.
Et quiconque aura demeuré un an et un jour en la paroisse de Lorris, sans que personne ne l'y réclame, et que cela ne le lui ait été défendu ni par Nous ni par notre prévôt, désormais y sera libre et franc. »


La petite ville de Beaumont reçoit peu après les mêmes privilèges, et bientôt le mouvement se dessine dans tout le royaume.

C'est l'un des spectacles les plus captivants de l'histoire que l'évolution d'une cité au Moyen Age : villes méditerranéennes, Marseille, Arles, Avignon ou Montpellier, rivalisant d'audace avec les grandes cités italiennes pour le commerce "deçà mer", - centres de trafic comme Laon, Provins, Troyes ou Le Mans, - foyers d'industrie textile, : comme Cambrai, Noyon ou Valenciennes; toutes font preuve d'une ardeur, d'une vitalité sans égales. Elles eurent d'ailleurs les sympathies de la royauté : ne procuraient-elles pas, dans leur volonté d'émancipation, le double avantage d'affaiblir la puissance des grands féodaux et d'apporter au domaine royal un accroissement inespéré, puisque les villes affranchies entraient de ce fait dans la mouvance de la couronne ?
Parfois la violence est nécessaire, et l'on assiste à des mouvements populaires, comme a Laon, ou au Mans ; mais le plus souvent les villes se libèrent par voie d'échanges, par tractations successives, ou tout simplement à prix d'argent. Là encore, comme dans tous les détails de la société médiévale, la diversité triomphe, car l'indépendance peut n'être pas entière : telle partie de la ville, ou tel droit particulier, demeurent, sous l'autorité du seigneur féodal, tandis que le reste revient à la commune. Un exemple typique est fourni par Marseille : le port et la ville basse, que les vicomtes se partageaient, furent acquis par les bourgeois, quartier par quartier, et devinrent indépendants, tandis que la ville haute restait sous la domination de l'évêque et du chapitre, et qu'une partie de la rade, face au port, demeurait la propriété de l'abbaye de Saint-Victor.

En tout cas, ce qui est commun à toutes les villes, c'est l'empressement qu'elles mirent à faire confirmer ces précieuses libertés qu'elles venaient d'acquérir, et leur hâte à s'organiser, à mettre par écrit leurs coutumes, à régler leurs institutions sur les besoins qui leur étaient propres. Leurs usages diffèrent suivant ce qui fait la spécialité de chacune d'elles : tissage, commerce, ferronnerie, tanneries, industries maritimes ou autres. La France devait pendant tout l'Ancien Régime conserver un caractère très spécial du fait de ces coutumes particulières à chaque ville, fruit tout empirique des leçons du passé, et, qui plus est, fixées en toute indépendance par le pouvoir local, donc au mieux des besoins de chacune. Cette variété, d'une ville à l'autre, donnait à notre pays une physionomie très séduisante et des plus sympathiques ; la monarchie absolue eut la sagesse de ne pas toucher aux usages locaux, de ne pas imposer un type d'administration uniforme ; ce fut l'une des forces - et l'un des charmes - de l'ancienne France. Chaque ville possédait, à un degré difficile à imaginer de nos jours, sa personnalité propre, pas seulement extérieure, mais intérieure, dans tous les détails de son administration, dans toutes les modalités de son existence. Elles sont, en général, tout au moins dans le Midi - dirigées par des consuls dont le nombre varie : deux, six, quelquefois douze ; ou encore un seul recteur réunit l'ensemble des charges, assisté d'un viguier représentant le seigneur, lorsque la cité n'a pas la plénitude des libertés politiques. Souvent encore, dans les cités méditerranéennes, on fait appel à un podestat, institution assez curieuse ; le podestat est toujours un étranger (ceux de Marseille sont tous italiens) auquel on confie le gouvernement de la cité pour une période d'un an ou deux ; partout où il a été employé, ce régime a donné entière satisfaction.

En tout cas, l'administration de la cité comprend un conseil élu par les habitants, généralement au suffrage restreint ou à plusieurs degrés, - et des assemblées plénières réunissant l'ensemble de la population, mais dont le rôle est plutôt consultatif. Les représentants des métiers tiennent toujours une place importante, et l'on sait quelle fut la part prise par le prévôt des marchands à Paris dans les mouvements populaires du XIVe siècle. La grande difficulté à laquelle se heurtent les communes, ce sont les embarras financiers ; presque toutes se montrent incapables d'assurer une bonne gestion des ressources ; le pouvoir est d'ailleurs vite accaparé par une oligarchie bourgeoise qui se montre plus dure envers le petit peuple que ne l'avaient été les seigneurs - d'où la rapide décadence des communes ; elles sont souvent agitées de troubles populaires, et périclitent dès le XIVe siècle, aidées en cela, il faut bien le dire, par les guerres de l'époque et le malaise général du royaume.

Régine Pernoud, Lumière du Moyen-Âge

Le regroupement des hommes en villages et en villes n'est pas un phénomène nouveau : il existait en Gaule dès l'Antiquité et les XIè et XIIIè siècles héritent de ce passé. Mais il n'y a pas de parfaite continuité entre les habitats antiques et ceux du Moyen Age classique. La villa gallo-romaine ne donne pas nécessairement naissance au village. En Languedoc, un tiers des villae antiques seulement font encore preuve de vitalité au XIe siècle (M. Bourin-Derruau). Comme en témoignent les vestiges archéologiques, les hommes du Haut Moyen Age sont dans l'ensemble mal sédentarisés. Il semble bien que la situation change au cours des VIe-XIe siècles, mais nous avons vu que ce problème donne lieu à un débat historiographique (chap. 1). L'originalité des XIe-XIIIe siècles consiste en la création de villages neufs à la suite des défrichements, et surtout en la restructuration générale de l'habitat. C'est alors que naît le village au sens que nous donnons de nos jours à ce terme : un rassemblement d'individus ayant conscience de former une communauté. Quels sont les éléments qui ont permis ces regroupements ?

Les seigneurs, qu'ils soient laïcs ou clercs, prennent le plus souvent l'initiative de ces regroupements. Ils rassemblent les hommes sur lesquels ils exercent leur droit de ban, soit en rendant le lieu attractif pour les paysans, comme c'est le cas en Mâconnais ou en Charente, soit en exerçant une contrainte violente, comme c'est le cas en Catalogne. Ainsi se multiplient les bourgs de la France de l'Ouest, qui peuvent être des villages neufs de défrichement ou des villages construits à proximité du château seigneurial, ce que les historiens appellent des « bourgs castraux » (A. Debord). Dans le Sud-Ouest, ce type d'habitat prend le nom de « castelnaux », et il se développe surtout au XIIIe siècle (B. Cursente). La cohésion villageoise qui accompagne le regroupement ne se limite pas à ces initiatives seigneuriales qui utilisent à plein la croissance économique. D'autres éléments entrent en jeu. La paroisse sert aussi de point de cristallisation de l'habitat, laissant au clergé, mais aussi aux paysans eux-mêmes, une large part d'initiative. Vers 1030, le moine Raoul Glaber parle du « blanc manteau d'églises » qui couvre la chrétienté : sa vision correspond bien à la réalité, et l'église sert de lien entre les habitants. Le village se définit aussi par rapport à l'extérieur. La construction de remparts, plus ou moins fortifiés, crée une ligne de démarcation et un lieu qu'il convient de défendre. Ainsi s'affirme la cohésion de la communauté face aux gens du dehors. En Provence et en Languedoc, l'habitat se regroupe, se fortifie et devient le plus souvent perché au cours des XIe-XIIe siècles. Au-dedans, le cimetière inscrit le village dans le temps. Il se fixe au pied de l'église paroissiale, et sa présence assure la parfaite continuité d'une mémoire qui unit les morts aux vivants. Les habitants s'approprient l'espace villageois en l'apprivoisant du dedans par des rituels. Les processions en l'honneur du saint local, les Rogations, l'ensemble des fêtes qui associent le profane au sacré et dont les jeunes sont souvent les fers de lance, définissent ce que ces hommes conçoivent comme les marques de leur civilisation ; ils se rassemblent pour gérer leur terroir ; ils créent des lieux de sociabilité comme les places mais aussi les tavernes. C'est ainsi que s'ébauche un lien étroit entre l'individu et la communauté villageoise dont il se sent membre. Enfin, ces villages peuvent s'affirmer face au reste du royaume en acquérant un statut juridique qui confère à ses membres un certain nombre de privilèges. La charte de Lorris-en-Gâtinais concédée par le roi Louis VII en 1155, et celle de Beaumont-en-Argonne concédée par l'archevêque de Reims, Guillaume Blanches Mains, sont les plus célèbres parce qu'elles ont servi de modèles à plusieurs centaines de bourgades du royaume.

Si le village devient l'élément essentiel du regroupement des hommes, il est cependant loin d'être exclusif. Presque partout, à côté de ces habitats groupés, coexistent des habitats intermédiaires ou dispersés, et nous avons vu que les défrichements intercalaires peuvent encore les favoriser. Il ne faut pas non plus garder l'impression de points d'ancrage devenus immuables. La population du royaume bouge : elle est affectée, comme le dit Robert Fossier, d'un « mouvement brownien ». Cette mobilité n'explique pas seulement les défrichements. Elle permet les regroupements villageois, et surtout la croissance des villes. Le phénomène de l'essor urbain si important à partir du XlIè siècle est inséparable de l'essor des techniques et d'une division du travail. Contentons-nous de remarquer qu'il s'inscrit dans la dynamique démographique du royaume, et que son démarrage est légèrement décalé - d'un siècle environ - par rapport à celui des campagnes. Au total, le nombre des villes s'accroît : un maillage de petites villes caractérise donc le royaume de France à la fin du XIIIe siècle. Il nous faudra en déceler l'originalité.

Claude Gauvard, La France au Moyen-Âge du Vième au XVième siècle

La position du roi vis-à-vis des communes

L'idée qu'on en a eue a été faussée, au XIXe siècle, par le romantisme historique lié à des préoccupations politiques. Le préambule de la Charte de 1814 disait : « Les communes ont dû leur affranchissement à Louis le Gros », Louis VI et Louis XVIII, en octroyant la Charte, renouait ainsi avec l'attitude de son lointain ancêtre favorable aux libertés : d'où le nom de charte donné à l'acte constitutionnel de 1814. Sous la monarchie de Juillet, Augustin Thierry est tombé dans l'erreur opposée ; il nie toute faveur royale à l'origine des communes: « L'état de commune, dit-il, ne s'obtint qu'à lutte ouverte » - une lutte de bourgeois qui annonçait celle des barricades de 1830. La réalité est différente. Et si l'on voit les choses du point de vue strictement scientifique, il faut, avec Petit-Dutaillis, distinguer trois périodes. De 1108 à 1180, Louis VI et Louis VII ont une politique oscillante ; ils favorisent les communes dans les principautés ou dans les seigneuries dont ils ne sont pas les maîtres ; mais ils sont plus réservés dans le domaine royal. Au demi-siècle suivant, Philippe Auguste et Louis VIII (1180-1226) sont très favorables aux communes ; Philippe Auguste a notamment compris qu'il avait le plus grand intérêt à développer le mouvement communal, à s'appuyer, contre la féodalité, sur la bourgeoisie des villes ; et, à Bouvines, les milices communales l'ont beaucoup aidé à remporter la victoire. Avec saint Louis, aux dernières années de son règne tout au moins, et surtout avec ses successeurs et notamment Philippe le Bel, les communes, pour des raisons tenant au début de la dépression économique, s'endettent, d'où le menu peuple des villes accuse la haute bourgeoisie de mal gérer les affaires communales ; il se soulève ; il y a des heurts ; les commissaires royaux interviennent, exercent une tutelle financière, ce qui restreint les libertés communales.

Jean-François Lemarignier, La France médiévale Institution et société