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vendredi 4 septembre 2026

21 janvier 1793 : la France guillotinait son roi

 

« Prenons-y garde, nous aurons peut-être un jour à nous reprocher un peu trop d’indulgence pour les philosophes et pour leurs opinions. La philosophie du siècle a une arrière-pensée. »

Le 21 janvier est un jour de deuil, je le rappelle tous les ans à mes lecteurs : le 21 janvier 1793, rompant avec presque deux millénaires de tradition monarchique, la France guillotinait son roi, rompant ainsi le lien sacré entre Dieu et le roi, puis entre le roi et son peuple. C’est davantage au monarque « de droit divin » et à la religion catholique que s’attaquaient les esprits instruits en loges maçonniques. Les auteurs des basses œuvres, les braillards avinés, ceux qui rêvaient d’égorger « le gros Capet et sa putain », ceux qui promenaient la tête ensanglantée de la duchesse de Lamballe sous le nez de son amie Marie-Antoinette, étaient instrumentalisés par des bourgeois, des publicistes et des avocats francs-maçons qui avaient su attiser leur haine du Trône et de l’Autel.

Tout ceci avait commencé avec la Constitution civile du clergé et ses « curés jureurs », le 12 juillet 1790. Puis le mouvement s’est accéléré jusqu’à la mort du « gros Capet » qui n’était déjà plus monarque de droit divin depuis des mois.

(Louis XVI, lettre à Malesherbes, 13 décembre 1786)

« La démocratie est un État où le Peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu’il ne peut pas faire lui-même… » 

(Maximilien de Robespierre).

Selon Michelet, « la Révolution est un tout » et ce tout est devenu le marqueur idéologique des  générations d’après-guerre, bien formatées, bien intoxiquées par des historiens, des médias et une éducation – dite  « nationale » – très majoritairement de gauche voire d’extrême gauche.

Pour moi, l’histoire de France commence avec le baptême de Clovis, mais je respecte la pluralité d’opinions : il ne me gêne pas que certains situent sa naissance en 1789, avec la victoire des loges maçonniques sur la monarchie;  cette franc-maçonnerie « des Lumières » dont la République a d’ailleurs adopté la devise « Liberté. Égalité. Fraternité. ».

Mais, en revanche, j’aimerais que les suppôts de la Révolution fassent preuve, de temps en temps, d’un minimum d’honnêteté intellectuelle  et qu’ils arrêtent de nous raconter des sornettes.

Or, sur une chaîne de télévision, un pseudo-historien dont j’ai oublié le nom déclarait qu’en fuyant à Varennes (le 20 juin 1791), le roi Louis XVI avait signé son arrêt de mort.

C’est une contrevérité, car, en fait, le roi n’avait plus d’autre issue que la fuite. Combien de fois, en effet, faudra-t-il répéter que les révolutionnaires de 1789 voulaient d’abord, voulaient surtout, détruire le catholicisme et la monarchie de droit divin ?

Louis XVI  avait été contraint de quitter Versailles pour Les Tuileries, mais, dès le mois d’octobre 1790, l’application de la « Constitution civile du clergé » allait mettre le feu aux poudres.

Le 27 novembre, quand l’Assemblée obligea le clergé à prêter serment de fidélité à la Nation, une guerre religieuse éclata. La France se divisait en deux : pour ou contre les « curés jureurs ».

En Alsace, en Flandre et dans l’Ouest, les « jureurs »  furent chassés à coup de fourche par les paysans. Ailleurs on interdit le culte aux réfractaires ; le pape en était indigné !

Le lendemain de Noël 1790, se fut l’émeute devant les Tuileries. Pour éviter de faire couler le sang, Louis XVI, profondément chrétien, signa le décret de Constitution civile la mort dans l’âme.

Puis il tomba malade. Se pensant en état de péché mortel, il n’arrivait pas à dissimuler son aversion pour les « prêtres jureurs » et les exclut de son service, et même de son entourage.

Aussitôt,  Marat, dans son journal « L’ami du peuple », écrivit que Louis XVI était un ennemi de la Révolution et qu’il jouait un double jeu, avec l’intention de s’enfuir. L’approche de Pâques allait obliger le roi à choisir son camp. Le dimanche des Rameaux, il assista à une messe célébrée par le cardinal de Montmorency qui avait refusé de prêter serment.

Le lendemain, 18 avril, la famille royale s’apprêtait à se rendre à Saint-Cloud pour y passer l’été, comme l’année précédente. Marat et Camille Desmoulins dénoncèrent ce départ comme une tentative de fuite à l’étranger. D’autres affirmèrent que le roi allait à  Saint-Cloud pour y faire des Pâques non conformes à la Constitution civile. Dans les deux cas, on criait à la trahison.                                                                                                                                   

Dès le matin, une foule échauffée  par des meneurs (souvent déguisés en femmes) entoura le palais. À midi une marée humaine bloquait carrément le carrosse royal.

Lafayette ordonna aux Gardes Nationaux d’intervenir mais ceux-ci refusèrent d’obéir.

« Il serait étonnant, dit le roi en passant la tête par la portière, qu’après avoir donné la liberté à la Nation, je ne fusse pas libre moi-même ». Des bordées d’injures lui répondirent.

C’était la première fois qu’on faisait des offenses publiques au roi.

Lafayette lui proposa d’employer la force mais le roi refusa qu’on fasse couler le sang  des émeutiers et des Gardes nationaux. Après deux heures, bloqué dans son carrosse sous les injures, il se résolut à renoncer au voyage à Saint-Cloud. « Il n’est pas possible que je sorte ? Et bien je vais rester » dit-il.  La reine ajouta en pleurant : « Vous avouerez que nous  ne sommes plus libres ».

Et effectivement  la famille royale était prisonnière. La tentative d’évasion était inéluctable.

Très mal préparée, elle prit fin à Varennes. Il ne restait plus aux révolutionnaires qu’à tuer physiquement le roi puis la reine, car la monarchie de droit divin, elle, était déjà morte !

Le jour de Noël 1792, le roi Louis XVI rédigea son testament, un texte magnifique dont je vous livre quelques extraits qui résument  la grandeur d’âme du monarque:

« Au nom de la très sainte Trinité, du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Aujourd’hui vingt-cinquième jour de décembre 1792, moi Louis, seizième du nom, Roi de France, étant depuis quatre mois renfermé avec ma famille dans la Tour du Temple (…) n’ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m’adresser, je déclare ici, en sa présence, mes dernières volontés et sentiments. » Après avoir confirmé qu’il meurt dans l’union de l’Église catholique, apostolique et romaine, il demande à Dieu de lui pardonner ses péchés et, à défaut du confesseur qu’on lui refuse, de recevoir son repentir. « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet ; et je prie Dieu de leur pardonner(…) Je recommande à Dieu ma femme et mes enfants, ma sœur, mes tantes, mes frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang (…) je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps avec moi ; de les soutenir par sa grâce, s’ils viennent à me perdre, et tant qu’ils resteront dans ce monde périssable. »

Puis il s’adresse au Dauphin : « Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir Roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens ; qu’il doit oublier toute haine tout ressentiment, et nommément ce qui à rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve ; qu’il ne peut faire le bonheur des peuples qu’en régnant suivant des lois : mais qu’un Roi ne peut les faire respecter, et faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire; et qu’autrement étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile. » Il fait là un retour sur son propre comportement politique et sur ses faiblesses.

Il recommande également au Dauphin de se souvenir, en cas de restauration ultérieure de la royauté, de ceux qui sont morts à son service et de leur famille, de récompenser les fidèles et de pardonner aux ingrats, voire à ceux qui ont trahi la cause de la monarchie. Parmi ceux qui lui sont restés attachés, il nomme ses trois défenseurs (Malesherbes, Tronchet et Raymond de Sèze).

Puis il conclut : « Je pardonne encore très volontiers à ceux qui me gardent, les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent dans leur cœur, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser !(…) Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. »

Ce testament royal devrait figurer dans les manuels d’histoire mais on préfère laisser croire aux jeunes générations que Louis XVI affamait son peuple et qu’il méritait la mort. Dans notre vision binaire des choses – d’un côté le bien, de l’autre le mal absolu – qui pourrait, par exemple, contester la citation de Robespierre en entête de cet article ? Assurément personne ! Elle est suffisamment démagogique pour rallier tous les suffrages.  Mais que disait le même Robespierre, ce fou-furieux, en septembre 1993 ? « Le ressort du gouvernement  populaire est à la fois la vertu et la terreur : la vertu sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur  sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ».                                                                                                                                        

La Terreur fut mise à l’ordre du jour le 5 septembre 1793. Le 17, la Convention vota la « loi des suspects » pour mettre hors d’état de nuire les « ennemis de la Révolution » ou supposés tels.

Cette loi infâme permettait de poursuivre « tous ceux qui, par leur conduite, leurs relations, leurs propos, leurs écrits, se montrent partisans du fédéralisme et des ennemis de la liberté. » Autant dire que n’importe qui pouvait être suspecté. En quelques semaines les prisons étaient pleines.

La guillotine – le « rasoir national » – se mit à fonctionner en permanence. Le tribunal révolutionnaire fut vite débordé ; on fit appel à une justice plus expéditive et à un accusateur public tristement célèbre : Antoine Fouquier-Tinville. « Liberté, que de crimes  on commet en ton nom ! » dira Manon Roland en montant sur l’échafaud, le 8 novembre 1793.

La seule morale de cette période funeste c’est que la plupart de ces salopards : Desmoulins, Danton, Westermann, Carrier, Fabre d’Eglantine, Olympe de Gouges, Robespierre, et quelques autres dont Fouquier-Tinville, finiront eux-aussi sur le « rasoir national ». Marat, lui, sera  poignardé dans sa baignoire où il barbotait dans sa pourriture (1).

Notre époque est – fort heureusement ! – moins violente. Souhaitons qu’elle le reste mais je n’en suis pas certain, hélas ! Emmanuel Macron, à force d’attiser la haine de nos anciens colonisés en nous accusant de  « crimes contre l’humanité »; en affirmant que nous aurions pillé et appauvri l’Afrique ; en jouant la carte d’une population issue de la « diversité », devenue française par le regroupement familial et/ou le « jus solis »(2), au détriment des Français de souche ; en affichant ouvertement, comme il l’a fait lors de la « fête de la Musique » en 2018, sa préférence pour l’allogène sur le « mâle blanc », joue un jeu dangereux, celui du pompier-pyromane.

Le droit du sol, cette ineptie qui voudrait nous faire croire qu’une vache née dans une écurie serait un cheval.    

Marionnette du Nouvel Ordre Mondial, il utilise l’immigration comme troupe de manœuvre en vue d’un « remplacement de population » qu’il pense irréversible, mais cette troupe – de plus en plus nombreuse, de plus en plus incontrôlée (car incontrôlable !) –  pourrait un jour se retourner contre son pouvoir, d’autant plus que l’ogre turc Recep Tayyip Erdoğan se plaît lui aussi à souffler sur la braise, mais  pas  pour les mêmes raisons…

En ce 21 janvier, ayons une pensée, ou mieux une prière, pour le bon roi Louis XVI, victime innocente de la folie révolutionnaire.  In memoriam.

Eric de Verdelhan

Le 21 janvier 2022

 1) Marat souffrait d’une maladie de peau : il était donc aussi pourri physiquement que moralement.

2) Le droit du sol, cette ineptie qui voudrait nous faire croire qu’une vache née dans une écurie serait un cheval.

https://ripostelaique.com/21-janvier-1793-la-france-guillotinait-son-roi/

mercredi 15 juillet 2026

Qui se souvient du 14 juillet 1789 ?

 

Comme chaque année, des « débordements » –intolérables comme le disent les gouvernants, qui précisent par ailleurs être intraitables pour l’occasion… ah si seulement…– ont eu lieu dans nombre de villes françaises hier pour « la fête » nationale. Mais combien de « citoyens » savent encore ce qu’est cette « fête » ?

*****

Par Jean-Philippe Chauvin

La question peut paraître incongrue ou provocatrice alors que, chaque année, cette date du 14 juillet signifie un jour férié et des festivités autant militaires que populaires, et que, bien que cela soit officiellement la commémoration de la Fête de la Fédération tenue l’an 1790 autour du roi Louis XVI et du général La Fayette, c’est à 1789 que tous les commentateurs du jour font référence, sinon allégeance. Mais qui sait vraiment ce qui s’est exactement passé à Paris en cette date devenue symbolique, cachant ainsi la vérité des faits pour imposer le discours de l’idéologie ? En fait, peu de gens s’intéressent au déroulement (tragique et confus) de la journée : le 14 juillet 1789 est devenu un mythe anhistorique, d’une certaine manière. Or, pourtant, les faits ne sont pas totalement anecdotiques, même s’ils ne parviendront sans doute jamais complètement à défaire le mythe que la République, pourtant absente des esprits et des cœurs ce jour-là, a réussi à faire triompher, y compris au-delà de notre pays(1). D’une émeute désordonnée et sanglante suivie du sinistre dépeçage de quelques défenseurs de la vieille forteresse médiévale, la Bourgeoisie parisienne fera l’occasion de sa victoire sur l’État politique versaillais, et l’annonce de son triomphe idéologico-social… qui dure toujours, comme le faisait ironiquement remarquer l’humoriste Pierre Desproges dans les années 1980.

Et pourtant ! Étant jeune écolier dans les années 1960-1970, je ne manquais aucun des défilés du 14 juillet, installé devant la télévision familiale et applaudissant au passage des aéronefs et des blindés, comme si j’étais présent sur les Champs-Élysées, eux-mêmes bordés d’une foule alors nombreuse et respectueuse autant que fervente (ce qui manque cruellement aujourd’hui, les spectateurs étant désormais en nombre restreint et soumis à une inscription nominative, en plus d’être sévèrement encadrés). C’était, avant toute autre chose, la fête de l’armée, et il importait de lui rendre hommage(2) : son défilé était la démonstration de la force française, de sa puissance protectrice face aux dangers de cette époque de guerre froide entre les deux grands blocs. Il me semble que cela mérite de rester ainsi, et que le 14 juillet, au-delà de sa symbolique historique, est ce moment privilégié durant lequel la France valorise ses moyens militaires d’indépendance nationale aux yeux de ses citoyens comme à ceux des autres États du monde : le fait que le président Donald Trump, maître de l’hubris états-unienne, veuille imiter le défilé français du 14 juillet pour le compte de son propre prestige (et de sa mythomanie ?), en dit long sur l’importance du cortège traditionnel parisien. Qu’il soit aujourd’hui « récupéré » pour les intentions européistes de l’actuel locataire de Madame de Pompadour, est condamnable, mais cela ne doit pas nous empêcher d’applaudir aux troupes et aux matériels français qui garantissent notre liberté nationale. Ce 14 juillet militaire n’appartient pas à la République mais bien plutôt à la France tout entière, et il s’agit de le rappeler haut et fort. D’ailleurs, les soldats qui défilent ce jour-là ne le font pas « pour » la République en tant que telle (ce ne sont pas des troupes de choc d’une idéologie comme cela a pu être à d’autres époques et en d’autres lieux d’Europe…), mais bien pour la France, au-delà de son régime du moment : avoir longuement discuté ces jours derniers avec les militaires présents sur la place du marché et dans les restaurants d’icelle, me confirme dans cette forte impression qui n’est rien d’autre qu’une (heureuse) constatation… Au moment où les périls géopolitiques se font plus pressants et le bruit des missiles plus proches, le 14 juillet doit retrouver, au-delà de la République désormais plus rituelle que véritablement efficace, son rôle de fédérateur des forces plurielles de la nation française : en somme, une nouvelle Fête de la Fédération, qui ne sera véritablement elle-même que lorsque celui qui a présidé la première(3), celle de 1790, reprendra sa place institutionnelle, en héritier historique et symbolique de Louis XVI…

Notes : (1) : Ceux qui voudront en savoir plus sur cette journée si particulière et dont nous sommes, d’une certaine manière, à la fois les héritiers et les contempteurs, se reporteront utilement au livre de l’historien Jean-Christian Petitfils, « La Bastille. Mystères et secrets d’une prison d’État », en son chapitre XIV, « À l’assaut de la Bastille », très complet et d’autant plus instructif.

(2) : Cette reconnaissance du 14 juillet comme « fête militaire d’abord » était mise en avant par le philosophe royaliste Pierre Boutang à la fin des années 1940 dans les colonnes du journal maurrassien « Aspects de la France », ce qu’il complétait en affirmant que, sur ce plan-là (et seulement sur ce plan-là…), les royalistes d’Action n’avaient plus de querelle avec le 14 juillet…

(3) : Dans notre propos, il s’agit bien évidemment du magistrat suprême royal…

(Illustration : Fédération générale des Français au Champ de Mars le 14 juillet 1790, eau-forte d’Antoine-Jean Duclos d’après un dessin de Charles Monet, gravure d’Isidore Stanislas Helman de l’Académie des Arts de Lille)

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/15/qui-se-souvient-du-14-juillet-1789/

lundi 29 décembre 2025

Crimes et châtiment… des Girondins

 

par Adègne Nova

Robespierre a fait arrêter les Girondins le 30 octobre 1793 (après leur dernier banquet ? Peut-être ou bien ceci n’est qu’une légende…).

Que dire de ces pitres qui se sont pris un temps pour des hommes politiques ?

Simplement qu’ils ont été les victimes d’une révolution qu’ils avaient déclenchée Évidemment, la république s’auto-flattant généreusement (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), elle a largement diffusé à la postérité l’image d’hommes aux sentiments humanitaires et à la sensiblerie rousseauiste, voilà pourquoi les gens se montrent souvent indulgents vis-à-vis de leur mémoire : on les a présentés « comme de naïfs rêveurs qui ne voulurent que le bien et furent au désespoir lorsqu’ils virent quels excès commettaient leurs collègues. Au vrai, ils ne blâmèrent la révolution que lorsque celle-ci les condamna. Jusque-là, les exécutions et massacres ne les avaient guère émus », écrivait L. de Gérin-Ricard dans l’AF en avril 1943.

Mais, une question se pose. N’importe qui a-t-il les capacités, les connaissances, l’expérience, la mesure, la tempérance, l’aisance, la tenue, le savoir-faire qui permettent d’être un homme politique ? Chez les Girondins, on voit clairement que « leur sottise, leur incapacité, leur légèreté » suffisent à les faire juger sévèrement – bien sûr il faut pour cela être objectif et non imbibé d’idéologie qui transforme la réalité. Vous me direz, depuis ce temps-là les hommes politiques ont appris à exercer leur métier… Non, non, non !

Regardez « Daladier et les siens en 1939 », indique Gérin-Ricard, comme les Girondins « ils jouaient aux hommes d’État ! Et le passage au gouvernement de ces étourdis prétentieux et insouciants jusqu’au cynisme fut un désastre pour la France ».

Et aujourd’hui alors ? Eh bien aujourd’hui nos gens politiques sont très fiers d’être là où ils sont « par la volonté de la nation, ivres des nouvelles jouissances du pouvoir », sûrs d’eux, ils se « croient sublimes alors qu’ils ne sont que grossiers. Pédants, démagogues pénétrés de leur importance » – il suffit de les voir quand ils prennent la paroles dans l’hémicycle –, tous nos politiciens actuels « ignorent tout des affaires de l’État, ils ne connaissent pas même les lois de la politesse et ne savent point vivre », ils traitent tous ceux qui ne sont pas eux avec condescendance – ou, dans le meilleur des cas, avec fausse bienveillance –, « la République c’est moi », a dit un certain Jean-Luc, ils se rendent à l’Assemblée vêtus de t-shirt ou de robes à fleurs – n’oublions pas que nous vivons l’époque du « Venez comme vous êtes » – et « accomplissant de telles sottises, ils se jugent sublimes ». Parmi eux, des bellicistes qui veulent la guerre à des milliers de kilomètres de chez eux pour faire oublier aux Français le chaos qu’ils ont généré dans l’Hexagone ; le sang versé des petits Français, ils s’en tapent habitués qu’ils sont à le voir couler sous les couteaux acérés de barbares qui égorgent plus vite que leur ombre. Tous les guillemets de ce paragraphe ceignent des passages de l’article de Gérin-Ricard traitant des Girondins, ainsi donc depuis 1793 les républicains sont-ils toujours les mêmes pitres imbus de leur petite personne.

Je terminerai ici avec un court passage du Que sais-je ? sur la Révolution française co-écrit par Frédéric Bluche, Stéphane Rials et Jean Tulard en 1989 : « La Gironde est morte de ses incohérences ; d’avoir voulu la guerre sans savoir comment la conduire ; d’avoir combattu Louis XVI par tous les moyens, pour hésiter ensuite à le sauver ; d’avoir aggravé la crise économique sans accepter (par libéralisme) les moyens d’y remédier ; d’avoir, enfin, mais trop tard, voulu freiner une dynamique révolutionnaire dont elle avait longtemps été l’accélérateur ». L’incohérence des hommes politiques actuels est la même que celle des Girondins, quelle sera leur fin ?

(Illustration : Le dernier banquet des Girondins d’Henri Félix Philippoteaux (19e) – Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Lô

https://www.actionfrancaise.net/2025/12/29/crimes-et-chatiment-des-girondins/

jeudi 28 août 2025

C’est l’idée de liberté chrétienne qui a permis de lutter contre l’esclavage

 

Les Chrétiens et l’Esclavage, ouvrage qui fait désormais référence, montre que c’est bien la conception chrétienne de l’homme qui a étouffé la tendance naturelle de celui-ci à asservir ses semblables. Explications avec l’auteur, l’historien Jean-Pierre Montembault.

Propos recueillis par Étienne Lombard pour Le Bien Commun

Le Bien commun : Vous déclarez que l’esclavage est dans la nature humaine. Pourquoi ?

Jean-Pierre Montembault : Il suffit de regarder autour de soi pour voir tous les défauts des êtres humains : l’orgueil, l’égoïsme, la volonté d’exploiter l’autre, de dominer. Autant de défauts qui sont universels, même s’ils peuvent être plus criants dans certains pays que dans d’autres. Chez les chrétiens, on explique cela par le péché originel. L’historien, lui, constate que le christianisme a fait éclore l’idée du caractère universel de l’être humain, lié à sa dignité d’enfant de Dieu, quel que soit son origine sociale ou ethnique. Or, ce concept n’existait nulle part ailleurs. Dans l’antiquité ou la préhistoire, les hommes étaient animistes, et beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs tendance à le redevenir aujourd’hui. Or, les animistes ne font pas de distinction entre l’homme et la nature, ce qui veut dire que la hiérarchisation va se faire entre les groupes humains, entre lesquels il n’y a pas d’égalité. Chez les Romains, les autres sont des Barbares ou des Berbères. Ailleurs, en Inde par exemple, ils sont impurs, d’une caste inférieure, etc. Et aujourd’hui, c’est un peu la même chose : on a le camp du bien, en quelque sorte, qui peut se permettre de faire des monstruosités contre celui qu’il considère comme le camp du mal. Ce dernier est déshumanisé, on ne va donc pas pleurer sur son sort. On peut brutaliser les « méchants » ou les asservir. Cette conception du caractère universel de l’être humain a donc beaucoup de mal à imprégner nos esprits, même aujourd’hui.

Comment expliquer que le christianisme ait été la seule religion à combattre l’esclavage ?

Dans la conception catholique, l’homme a été créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire libre et autonome. Il a été sublimé par l’Incarnation, sauvé par la Rédemption. Tout cela le rend sacré. Le christianisme définit donc la personne humaine par elle-même et non par rapport à sa cité ou à son statut : citoyen, clan, « race »… Tous les hommes sont égaux aux yeux de Dieu, et ce quelle que soit leur origine ou leur religion. C’est l’épître de Saint Paul aux Galates. Il n’y a plus ni juifs, ni grecs, ni esclaves, mais des hommes libres. Ajoutons enfin que pour un chrétien, tout homme va être jugé par Dieu sur ses actes, dont il est responsable. Or comment pourrait-on être responsable si on n’est pas libre ? Et cette liberté ne peut être qu’individuelle chez les chrétiens. C’est-à-dire qu’on doit être libre parce qu’on est un homme, et non pas parce qu’on appartient à tel groupe ou telle cité.

Cette idée était en rupture totale avec la conception habituelle de l’homme, et le christianisme a été la seule à la promouvoir. Saint Thomas d’Aquin l’avait bien résumé en disant que « seuls les êtres sans raison sont par nature destinés à servir ». L’homme a une raison. Il doit donc être libre. Il reprenait les propos de Saint Grégoire de Nysse : « Dieu a fait l’homme libre. Quel homme pourrait oser se considérer comme supérieur à Dieu, en affirmant le contraire ? » Il faut enfin rappeler que le christianisme dit d’aimer son prochain, ami comme ennemi. Comment pourrait-on, dès lors, le transformer en esclave ? Cette conception est aux antipodes de celle de l’Islam, qui a de ce fait intégré et pratiqué l’esclavage pendant des siècles.

Selon vous le christianisme a-t-il été aidé dans son entreprise par l’institution royale, en Europe et notamment en France, et si oui pourquoi et comment ?

Oui parce que les rois étaient chrétiens, et cherchaient à faire des lois chrétiennes. En 1315, Louis X le Hutin a supprimé le servage dans ses États, et non pas l’esclavage, parce que l’esclavage n’existait déjà plus. Malgré des exceptions, la disparition de l’esclavage s’est étendue à toute l’Europe, à l’initiative ou avec le soutien explicite des pouvoirs politiques. Sans leur accord, l’esclavage aurait perduré. Cela s’est fait progressivement, parce qu’on ne peut pas changer les mentalités d’un seul coup. Au début, les rois ont interdit les marchés d’esclaves, puis favorisé le rachat des esclaves chrétiens, puis des autres. Ce travail par étape, en France notamment, s’est fait parallèlement avec le renforcement de l’autorité royale. Plus le pouvoir royal s’affirmait face aux seigneurs, plus ses édits avaient force de loi. Leurs dons aux organisations religieuses ont aussi permis à ces dernières de racheter la liberté de nombreux esclaves en terre d’Islam.

Mais cette lutte contre l’esclavage avait aussi ses limites. Le roi vit dans un contexte précis, réagit en fonction de ce contexte et doit tenir compte d’autres contraintes, d’autres priorités. Il n’est pas hors sol. La lutte contre l’esclavage ne constitue pas l’alpha et l’oméga de sa politique.

Louis XIV et Colbert n’ont-ils pas illustré cette difficulté avec le Code noir, qui leur est beaucoup reproché aujourd’hui ?

Il n’y avait plus d’esclavage dans la métropole depuis le XIIe, mais il est réapparu dans certaines colonies. Le roi savait que les colons n’allaient pas lui obéir. Il n’avait pas les moyens de les contraindre et il avait besoin des produits venant d’Amérique. Donc, il a officiellement toléré l’esclavage, en le réglementant avec le Code noir, afin de l’adoucir, de l’humaniser. Et le code comptait de ce point de vue des aspects positifs. Il se souciait des conditions de vie de l’esclave et imposait beaucoup de devoirs au maître. On ne le souligne jamais, de nombreux maîtres se sont correctement comportés avec leurs esclaves, en leur permettant par exemple de cultiver leur propre lopin de terre (le Samedi Jardin). De fait, la situation de l’esclave était moins mauvaise qu’en pays protestant, et beaucoup moins mauvaise qu’en pays islamique. Mais il n’empêche : l’esclavage reste indigne pour un pays qui se disait officiellement chrétien avec un roi très chrétien. Enfin cette codification permettait aux colons de se donner bonne conscience à moindre frais. Et en ne luttant plus contre cette pratique, on la légitimait, on la justifiait et on la faisait rentrer dans les mœurs, tout en permettant des punitions terribles contre les fuyards.

Comment expliquer la différence d’attitude entre catholicisme et protestantisme vis-à-vis de l’esclavage ?

Les catholiques obéissent à une autorité, celle du pape et par ricochet aux conciles, évêques, etc., contrairement aux protestants. Boileau disait : « Tout protestant est pape, une bible à la main ». Les protestants interprètent la Bible par eux-mêmes, aidés disent-ils par l’illumination divine et par leurs connaissances religieuses. Ces interprétations divergentes expliquent pourquoi certains protestants ont légitimé l’esclavage, notamment à partir de l’histoire du rejet par Noé de son fils Cham, que l’on va voir comme noir, alors que ce n’est écrit nulle part dans le texte de la Bible. Mais vu qu’il est considéré comme noir, l’esclavage a trouvé une justification ra- ciste chez certains protestants. A l’inverse, d’autres protestants, notamment les Quakers, qui y étaient favorables au XVIIe, ont ensuite changé d’interprétation et lutté contre l’esclavage. La seconde raison tient à la haine des protestants contre tout ce qui venait de Rome, qui les conduisait à prendre souvent le contre-pied des textes pontificaux. Et cela a particulièrement vrai concernant l’esclavage.

Que dire de l’attitude en France vis-à-vis de l’esclavage au XVIIIe siècle et pendant la Révolution ?

Le XVIIIe n’a pas été très net sur la question pour plusieurs raisons. Du fait d’un affaiblissement de la foi chrétienne, mais aussi de l’attitude de nombreux prélats français : parce qu’ils sont gallicans, ils écoutent peu Rome et développent parfois un discours différent, un peu comme les protestants. Quant aux philosophes des Lumières, qui tenaient alors le haut du pavé, ils ont donné l’impression de combattre virulemment l’esclavage dans certains passages de leurs écrits, mais de façon très ambiguë en réalité, comme je le montre dans mon livre. Quant aux révolutionnaires français, ils se sont fondés sur les écrits des Lumières, avec les mêmes ambiguïtés, une certaine hypocrisie et un racisme latent. On le voit dès le début de la Révolution, avec l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme, qui déclarait le 26 août 1789 que « les hommes naissent libres et égaux en droit », mais ne supprimait pas l’esclavage. Il a fallu pour cela attendre 1794, en pleine Terreur, et la raison n’est pas humanitaire mais politique. On était en guerre contre l’Angleterre, des es- claves se révoltaient à Saint-Domingue notamment. Les Anglais s’apprêtaient à prendre la Martinique, la Guadeloupe : on avait besoin de soldats. Donc, on a fait une loi permettant de libérer ces esclaves, puis de les enrôler dans l’armée. Ce n’est pas un acte d’humanité : cette loi n’a pas été appliquée dans les îles où il n’y avait pas de menace anglaise : l’île Bourbon (la Réunion) et l’île Maurice. Puis, une fois les Anglais vaincus, les révolutionnaires imposèrent le travail forcé aux noirs qu’ils avaient libérés quelques mois avant.

https://www.actionfrancaise.net/2025/08/28/cest-lidee-de-liberte-chretienne-qui-a-permis-de-lutter-contre-lesclavage/

lundi 21 juillet 2025

L’homme transformé et la menace totalitaire

 

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Par Gérard Leclerc

Le totalitarisme moderne est un antichristianisme. Ce que met en évidence Philippe Pichot-Bravard, qui remonte dans son nouveau livre aux origines de ce mal.

En 1978, paraissait le livre de François Furet Penser la Révolution française, dont l’effet intellectuel fut considérable. En remettant en cause le récit classique des événements et de leur explication, tels qu’ils étaient formulés par l’université républicaine, il imposait un nouveau regard. Nouveau regard qui s’inscrivait aussi dans la perception du totalitarisme moderne que Soljenitsyne avait rendue inévitable : « Aussitôt qu’elle a fini par imposer la République, il est clair que la Révolution française est beaucoup plus que la République, expliquait le philosophe russe. Elle est une annonciation que n’épuise aucun événement. » L’idée de régénération de l’humanité qui s’affirme dans les discours en 1789 implique l’emballement révolutionnaire qui conduira à la Terreur.

Un projet de régénération

Qu’on le veuille ou pas, le totalitarisme qui a marqué le XXe siècle trouve son origine historique sinon intellectuelle dans la Révolution française, car le projet de régénération de l’espèce humaine ne saurait avoir de limites. Et ce n’est pas pour rien que les bolcheviques, en 1917, affirmeront la volonté d’accomplir ce que les Jacobins n’avaient pu mener à bien. Mais si l’on prend quelque distance avec les événements et leur récit, on s’aperçoit que l’on est face à un prodigieux dossier, celui qu’impose l’étude exhaustive du totalitarisme moderne, le qualificatif moderne étant d’ailleurs inutile car il s’agit d’un phénomène entièrement lié à la modernité. Or, ce dossier, Philippe Pichot-Bravard vient de le reconstituer dans un travail impressionnant de synthèse, qui part des origines idéologiques, montre l’importance de la séquence 1789-1794, traverse les deux expériences terribles du communisme et du nazisme et se conclut sur un avertissement sérieux quant à la présence de l’esprit totalitaire au sein des démocraties modernes.

Autant dire qu’un résumé de ce dossier serait inadéquat à la richesse du contenu et aux dimensions d’une recherche qui a amené l’auteur à des lectures considérables. On ne se permettra que quelques remarques. Philippe Pichot-Bravard consacre un de ses chapitres à un écrivain italien de premier ordre, Eugenio Corti, dont le roman intitulé Le Cheval rouge fait part de l’histoire d’une génération, celle des jeunes gens nés après la Première Guerre mondiale, qui ont fait l’expérience concrète des deux totalitarismes sanglants de leur siècle. L’horreur inhumaine est le propre des Soviétiques et des nazis. Elle s’affirme ainsi dans un hôpital militaire en Pologne : « D’un côté les Soviétiques avant de déguerpir ont massacré des milliers de bourgeois de la ville, y compris beaucoup de femmes et de prêtres, en les tuant d’une balle dans la nuque ; de l’autre, les nazis, en arrivant, ont tué tous les fous enfermés à l’hôpital psychiatrique, s’emparant des bâtiments pour en faire un hôpital militaire. » Corti oppose aux assassins le témoignage de religieuses polonaises qui se dévouent au chevet d’innombrables blessés. C’est un chrétien qui réfléchit à ce débordement d’horreur, en discernant l’antichristianisme intégral du totalitarisme. Ce qui impose de se référer au passage de l’humanisme chrétien à l’humanisme autocentré et ses conséquences anthropologiques.

Les dangers du transhumanisme

Mais c’est surtout la conclusion du livre sur lequel il conviendrait de s’attarder. Nos démocraties modernes, qui sont heureusement parvenues à vaincre les totalitarismes du siècle précédent, sont-elles indemnes « contre la tentation de l’État de s’emparer de la société et de l’homme lui-même, jusque dans son intériorité, afin de le transformer à sa guise » ? Que penser, par exemple, du transhumanisme qui entend améliorer l’humanité sur tous les plans, intellectuel, émotionnel et moral, grâce aux progrès des sciences et des biotechniques ? Non, la menace totalitaire n’est pas derrière nous, elle se profile sous des aspects nouveaux, d’autant plus redoutable.

https://www.actionfrancaise.net/2025/07/19/lhomme-transforme-et-la-menace-totalitaire/

mardi 15 juillet 2025

Le 14 Juillet, fête monarchique ou célébration de l'émeute ?

 

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Le 14 juillet, ou les paradoxes d'une célébration...

Il est à la fois amusant et agaçant, à chaque 14 juillet, d'entendre souvent les mêmes fadaises reprises par moult journalistes et politiques, plus soucieux de communication que d'information et de vérité historique : alors, tant pis si je remets une énième fois cette note en ligne, mais cela ne me semble pas complètement inutile... "La vérité rend libre", dit-on : c'est donc l'occasion de se libérer un peu des discours convenus et conformistes et, surtout, des faux discours et des fautes historiques...

Alors, le 14 juillet, Fédération monarchique ou fête de l'émeute ?

Le 14 juillet est devenu fête nationale au début de la IIIe République, après un débat fort animé le 8 juin 1880. Il est savoureux de lire, avec le recul, le propos du rapporteur de la proposition de loi, le dénommé Antoine Achard (député radical de la Gironde), et d’en montrer, au vu des connaissances historiques qui ne sont pas toujours en concordance avec l’idéologie, les limites et les contradictions : « Les grands, les glorieux anniversaires ne manquent pas dans notre histoire. Celui qui vous est désigné est mémorable à double titre ; il rappelle en effet la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 et la grande Fête de la Fédération célébrée le 14 juillet 1790. La prise de la Bastille qui fut le glorieux prélude, le premier acte de la Révolution a mis fin au monde ancien et, en ouvrant les portes de la rénovation sociale, a inauguré le monde nouveau, celui dont nous voyons l’aurore, celui qui s’édifie, lentement mais sûrement, le monde de la justice et de l’humanité, de l’égalité des droits et des devoirs.

La Fête de la Fédération a fait le monde moderne. En mettant en contact sympathique des populations jusqu’alors étrangères les unes aux autres, de races, d’origines différentes, distinctes par les mœurs, par le langage, par les lois ; en les groupant dans une grande manifestation pacifique, en leur apprenant en un mot à se connaître et à s’aimer, la Fête de la Fédération a fondé, sur des bases indestructibles, l’unité de la patrie ».

Quelques décennies après, l’historien monarchiste Pierre Gaxotte (1895-1982) répliquait, à sa façon, à ce discours par un texte ironique, publié dans l’été 1939, quelques jours avant le début de la Seconde guerre mondiale : « Le 14 juillet est devenu la fête de l’unité française. Devenu, ou plutôt redevenu. Historiquement et légalement en effet, notre 14 juillet ne commémore pas la délivrance des faux-monnayeurs et des satyres qui étaient emprisonnés à la Bastille, mais bien la fête de la Fédération qui eut lieu, en 1790, au Champ-de-Mars.

(…) Quoique agrégé d’Histoire, M. Daladier avait, par prudence, recouru à la science de M. le Directeur des Archives nationales (…). Je ne m’explique pas comment, à eux deux, ils ont pu commettre, dans leur reconstitution, deux énormes oublis.

1° La fête de la Fédération consista d’abord en une messe solennelle chantée par un évêque. Cette année, pas de messe. 2° Pour la présider, il y avait un roi, circonstance importante et nécessaire. Un roi, monsieur le président, un vrai roi à fleurs de lys, avec sa femme, son fils, sa fille et sa sœur. Puisque vous vouliez que votre fête révolutionnaire et commémorative de l’unité française fût exacte, il fallait y mettre le roi. Il fallait rétablir la monarchie. Sinon, ce n’est plus de l’histoire, c’est du roman ». Il est vrai que les deux « 14 juillet » se sont déroulés quelques années avant la République, en un temps où cette idée même apparaissait incongrue en France, et que, au grand dam de nos républicains, les deux se sont faits aux cris de… « vive le roi », y compris pour mieux, dans celui de 1789, violer la loi…

Car, malgré les accents lyriques du député Achard, le 14 juillet 1789 ne fut pas vraiment glorieux et il n’y a pas de quoi s’en vanter. Il est d’ailleurs amusant de constater que nos officiels de la République célèbrent une émeute dont ils se seraient effrayés à l’automne 2005… Comment, ainsi, dénoncer les désordres des banlieues quand on glorifie un épisode d’une violence aveugle et, à l’origine, si peu politique ? Dans un livre fort intéressant intitulé « Les secrets de la Bastille tirés de ses archives » et écrit par l’historien Frantz Funck-Brentano dans les années 30, celui-ci remet un peu les choses au point : après le pillage des dépôts d’armes des Invalides (28.000 fusils et 24 canons), l’émeute se déplaça vers la Bastille pour y aller chercher la poudre qui s’y trouvait, et pas vraiment pour aller libérer les prisonniers qui y étaient enfermés (au nombre de … 7… : connaissez-vous beaucoup de prison aujourd’hui qui n’accueille que ce petit nombre de personnes ?). Funck-Brentano écrit : « Il faut bien distinguer les deux éléments dont se composa la foule qui se porta sur la Bastille. D’une part une horde de gens sans aveu, ceux que les documents contemporains ne cessent d’appeler « les brigands » et, d’autre part, les citoyens honnêtes – ils formaient certainement la minorité – qui désiraient des armes pour la constitution de la garde bourgeoise. La seule cause qui poussa cette bande sur la Bastille fut le désir de se procurer des armes. (…) Il n’était pas question de liberté, ni de tyrannie, de délivrer des prisonniers, ni de protester contre l’autorité royale. La prise de la Bastille se fit aux cris de : Vive le Roi ! tout comme, depuis plusieurs mois en province, se faisaient les pillages de grains ».

Passons sur les différents épisodes de la journée relatés dans cet excellent petit bouquin. Mais il n’est pas inintéressant d’évoquer un élément souvent oublié dans les manuels d’Histoire (trop anecdotique, sans doute) qui montre un « autre » aspect de ce 14 juillet 1789 : « Une jolie jeune fille, Mademoiselle de Monsigny, fille du capitaine de la compagnie d’invalides de la Bastille, avait été rencontrée dans la cour des casernes. Quelques forcenés s’imaginèrent que c’était Mademoiselle de Launey (M. de Launey, ou Launay, était le gouverneur de la Bastille). Ils la traînèrent sur le bord des fossés, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu’ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait. Ils avaient renversé la malheureuse enfant, évanouie, sur une paillasse, à laquelle, déjà, ils avaient mis le feu. M. de Monsigny voit le spectacle du haut des tours, il veut se précipiter vers son enfant et est tué par deux coups de feu. (…) Un soldat, Aubin Bonnemère, s’interposa avec courage et parvint à sauver la malheureuse enfant ».

La Bastille se rendit sans vraiment combattre et le gouverneur, malgré les promesses, fut massacré et sa tête fichée au bout d’une pique : c’était la première à tomber, la première d’une liste fort longue…

Ce livre donne d’autres indications intéressantes et qui rompent avec « l’histoire sainte » de la prise de la Bastille : en particulier les textes relatant l’événement dus à Saint-Just et à Marat, révolutionnaires insoupçonnables de tendresse pour l’Ancien Régime et qui offrent quelques surprises à leur lecture… Quant à la liste définitive des « vainqueurs de la Bastille », elle comptera près de 900 noms (863 selon Funck-Brentano), ce qui est fort loin des foules ou du « peuple de Paris » évoqués par les manuels d’Histoire (ou d’histoires ?)…

Le dramaturge Victorien Sardou, dans sa pièce « Rabagas », écrit ceci, qui résume bien l’affaire : « Mais alors à quoi distingue-t-on une émeute d’une révolution ? L’émeute, c’est quand le populaire est vaincu…, tous des canailles. La révolution, c’est quand il est le plus fort : tous des héros ! » : une leçon à méditer, pour l’historien comme pour le politique, non ?

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2025/07/le-14-juillet-f%C3%AAte-monarchique-ou-c%C3%A9l%C3%A9bration-de-l%C3%A9meute-.html

lundi 14 juillet 2025

Vous avez dit « fête » nationale

 

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par Adègne Nova

Pour le 150e anniversaire de ce que les républicains et autres incultes appellent « fête nationale », Léon Daudet écrit dans L’Action française du jour (14 juillet 1939) les mots suivants :

« Le 14 juillet 1789 est la tragique affaire de la Bastille, ignoble massacre concerté dont on a fait une ‘fête nationale’. Nous sommes entièrement de l’avis de monsieur Edmond Soreau qui écrit dans son ouvrage remarquable Chute de l’Ancien Régime : ‘Les historiens font en général débuter la Terreur en 1793. Ils se trompent. La Terreur naît en juillet 1789. En 1793 et 1794 elle agonise. C’est alors un delirium tremens’. Tout a été dit sur cette prison débonnaire où l’on ne trouva, après l’émeute, que trois filous ou déments sans intérêt, qui disparurent d’ailleurs sans demander leur reste. Mais il reste qu’au cours de l’enquête instituée, on découvrit qu’il avait été fait confectionner 600 piques. Ces piques étaient destinées à la promenade des têtes coupées dont cette journée fatale marqua le début et qui fut le prélude de la guillotine et des ‘jugements sommaires’ par le peuple auxquels succéda le Tribunal révolutionnaire. D’après la même enquête, le financier Delessert, bourgeois de Berne, à Paris, rue Coq-Héron, avait fait fondre des balles dans sa maison. »

Cette enquête menée il y a fort longtemps déjà montre bien que contrairement à ce qui est dit dans les manuels scolaires, le 14 juillet n’est en rien un soulèvement du peuple affamé contre un roi, ou une reine, qui suggère de manger de la brioche si de pain il n’y a plus. Non, il est clair qu’avec ce 14 juillet débute une purge du pays.

Mais poursuivons avec les mots d’Edmond Soreaudirectement :

« L’intendant Cloüet, quittant la Bastille à cheval, en uniforme bleu galonné d’or, est pris pour de Launay. Insulté, tombé à terre, frappé, il pare avec son épée un coup de hache, mais reçoit un coup de pique dans le dos. Traîné blessé à l’hôtel de ville, il est enfin reconnu par Thuriot de la Rozière.

Telle était l’escorte de M. de Launay. Presque tous ceux qui la composaient pensèrent être victimes de l’acharnement de la multitude contre le prisonnier et de leur zèle à le défendre de la fureur. Les uns lui arrachaient les cheveux, d’autres lui présentaient leurs épées et voulaient le percer. Le malheureux était saisi des angoisses de la mort. Il disait à M. Hullin, ‘Monsieur, vous m’aviez promis de ne pas m’abandonner, restez avec moi !’, à M. Élie ‘Est-ce là ce que vous m’aviez promis ? Ne m’abandonnez pas !’. Mais la fureur allait toujours croissante n’épargnant pas ceux qui accompagnaient M. de Launay. M. de l’Épine reçut un coup de crosse de fusil sur la tête qui le contraint à abandonner l’escorte. Hullin lui-même, malgré sa vigueur et sa grande taille ne put résister à la violence, épuisé il fut forcé de s’arrêter et de quitter son prisonnier de Launay. À peine se fut-il assis pour prendre quelques instants de repos que, retournant les yeux, il vit de Launay suspendue au haut d’une pique. Alors, certains veulent attacher de Launay à la queue d’un cheval, Dénot, aide-cuisinier malhabile, veut le décapiter, il n’est pas sûr que la victime fut déjà morte. Il fixe la tête sur une fourche à trois dents et entre dans sa rue, il veut se montrer à ses connaissances puis va boire avec ceux qui portent la tête de Flesselles. On montre aussi les têtes de Miray et de Person.

Sept cadavres (Launay, Flesselles, Miray, Person, décapités, Losme, Asselin et Becquart non décapités) sont traînés sur le pavé puis abandonnés en place de Grève.

Dénot n’est en horreur ni à sa femme, ni à ses voisins. Au contraire, on l’appelle le coupeur de tête et on l’inscrit parmi les vainqueurs de la Bastille… le 15 juillet, devant la délégation envoyée par l’Assemblée nationale, voilà le dialogue qu’il tient : ‘Messieurs les députés, c’est moi Dénotqui ai coupé la tête de Launay’, ‘Mon ami, vous avez bien fait. Avez-vous déjà reçu de l’argent pour le faire ?’, ‘Non’, ‘Eh bien vous aurez une récompense’ ».

Le 14 juillet 1789 que célèbrent les républicains aujourd’hui part de là ! De cet « ignoble massacre, concerté à l’avance, dans une intrigue de Cour, par une camarilla de financiers et d’ambitieux, d’aigrefins et de ratés, d’échappés de prison et de hâbleurs, qui institua chez nous une démocratie », ainsi disait encore Léon Daudet.

Notons au passage que la fête du 14 juillet n’a, qui plus est, plus rien de patriotique aujourd’hui si ce n’est un peu de bleu-blanc-rouge dans les rues (mais assorti de bleu aux étoiles de l’Union européenne). Elle est succession de bruit (appelé musique), de beuveries et de saccages (regardons les boutiques, banques et autres qui, dans les grandes villes qui se parent de grilles anti-émeute).

Enfin, Hugo a écrit « ce qui sort de la fange y entre »… il ne reste qu’à être patient… ou pas et, dans ce cas, forcer le destin !

https://www.actionfrancaise.net/2025/07/14/vous-avez-dit-fete-nationale/

mercredi 26 février 2025

Aspects économiques de la Révolution Française

 

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par Bernard NOTIN

«La Révolution fut provoquée par les abus d'une classe revenue de tout, même de ses privilèges, auxquels elle s'agrippait par automatisme, sans passion ni acharnement, car elle avait un faible ostensible pour les idées de ceux qui allaient l'anéantir. La complaisance pour l'adversaire est le signe distinctif de la débilité, c'est à dire de la tolérance, laquelle n'est en dernier ressort qu'une coquetterie d'agonisants».

Cioran, Ecartèlement, Gallimard, 1979, p. 30.

Tout découpage dans le déroulement continu du temps global peut paraître arbitraire, et plus arbi­traire encore celui qui se désintéresse des dates "historiques". Le mouvement de la pensée nous offre l'ensemble du XVIIIième siècle pour com­prendre la formation économique des révolu­tionnaires. La périodisation des faits ne peut s'appuyer sur le commencement de la Révo­lu­tion, mais plutôt sur 1778, date à laquelle in­ter­viennent d'une part la guerre d'Amérique et les dépenses qu'elle occasionne, d'autre part la fer­me­ture de certains marchés (surtout pour les vins), l'ouverture de la plupart des ports es­pa­gnols au commerce d'Amérique, ce qui vivifie l'activité économique de la péninsule ibérique. Tout cela contribue à expliquer la gêne écono­mique française à la veille de 1789. De plus, les figures de proue disparaissent dans ce laps de temps: Rousseau (1712-1778), Voltaire (1694-1778), Diderot (1884). Après que la pièce eut été écrite, le spectacle pouvait commencer. On est aussi tenté de se référer à une trinité solide. Avant la Révolution, l'agriculture périclite: c'est une période de stagnation et de baisse des prix qui dure jusqu'en 1787. Le marasme unit les difficultés des rentiers et des entrepreneurs, des bourgeois et des petits propriétaires, aux mi­sères de la masse (1). Ensuite, la Révolution qui perturbe les conditions générales de l'activité économique. Enfin, les lendemains qui chan­tent ou déchantent: ruine du grand commerce, stagnation du secteur agricole et... première pha­se de la révolution industrielle. La Révo­lu­tion crée aussi un lien entre ceux qui ont tra­ver­sé la même tourmente et rapproche la pen­sée d'hom­mes assez différents. La distance semble très gran­de entre les scolastiques, les mer­canti­listes, la "secte" physiocra­ti­que. Or, ce triple sceau marquera les consensus et dissen­sus éco­nomiques des révolution­naires.

Le modèle newtonien

La Révolution, au sens le plus large, est d'abord dans l'esprit: elle est dans l'intelligibilité du monde à partir du mo­dèle Newtonien et dans la méthode d'analyse des faits socio-économiques. Elle est aussi l'irruption et l'éruption de forces souterraines obscurément en travail, rassem­blées dans la formule du "double corps" de l'E­tat. Enfin, de près comme de loin, car c'est la même chose, le bilan matériel s'inscrira tout en nuance. Comme Fabrice del Dongo, nous n'y ver­rons ni victoire, ni défaite, mais, contraire­ment à lui, des laissés pour compte et des profi­teurs.

Les principes de la pensée économique

Au milieu du XVIIIième siècle a été atteint un seuil critique: des idées qui flottaient dans l'espace mental atterrissent et s'imposent. La pensée théorique s'incarne de plus en plus dans la réalité concrète des hommes. L'originalité du siècle tient à cette tentative de faire déboucher la réflexion dans l'action, sous la direction de mo­narques "éclairés" par la lumière philoso­phi­que. Louis XVI en était lorsqu'il confia le pou­voir à Turgot, imbibé d'encyclopédie et de phy­siocratie. Les essais de réforme se heurtent aux privilégiés qui évoluent cependant au sein du même univers mental, le paradigme newto­nien: les divergences ne s'étaleront qu'au mo­ment d'ar­ticuler contenu politique et fonction­nement économique.

L'Europe des Lumières rassemble sans distinc­tion de frontières un grand nombre d'esprits au­tour d'idées communes: l'invocation de Newton. G. Gusdorf insiste sur l'absence de Des­cartes qui ne compte que "quelques défen­seurs au XVIIIiè­me siècle, le plus souvent en dehors de monde scien­tifique" (2). Le développement du savoir privilégie la physique et la biologie car les mathématiques sont en retrait pour deux rai­sons: elles ne paraissent pas ouvrir la voie à la connaissance expérimentale et détournent des recherches sur l'origine de nos idées, traitées comme des évidences intrinsèques. Sur ce socle physico-biologique germera une nouvelle ap­proche de la société, accordant à l'économie un grand rôle. Les intérêts sont rehaussés au ni­veau des passions et, ensemble, préoccupent le siècle, puis partagent les révolutionnaires selon une ligne inspirée de Quesnay d'un côté et de Rousseau et Necker d'autre part.

Consensus newtonien

La science newtonienne a été diffusée en France par Voltaire. L'Anglais John Locke, dont l'œu­vre a si fortement influencé les révolution­nai­res, était un ami de Newton. L'Ecossais David Hume, en 1739, dans son Traité de la na­ture hu­maine, affirmait que la science de l'homme se­rait une science au sens newtonien du terme. Or, Hume a eu un ascendant sur Condillac, Adam Smith, les "Idéologues" (ceux-ci traduiront l'œu­vre d'Adam Smith excellem­ment résumée par Condorcet) (3). James Bentham (1748-1832) se proposait de devenir le Newton du monde moral. Tout ce petit monde, essentiel pour com­prendre la formation intellec­tuelle des révolu­tion­naires, est donc newtonien. Il semble que ce dernier ait ouvert la voie au pro­grès de la con­naissance en dégageant la phy­sique de la simple imagination. Surtout, il a af­firmé l'existence d'un monde composé de ma­tière et de mouve­ment. Par l'attraction, une in­telligibilité unique embrasse l'ensemble de réel. L'autorité de cette synthèse lui vaudra d'être uti­lisée à tout propos. Bon nombre d'auteurs en re­tiennent la distinc­tion entre causes et lois, et la possibilité d'une expression mathématique sans fondements mé­ta­physico-théologiques. Newton rend possible la recherche de formes d'intelligibilité hors de la transcendance et permet de fonder les sciences de l'homme sur le modèle de la science des cho­ses. De manière très générale, la compré­hen­sion doit passer par les stades successifs de l'ob­servation, de l'expérimentation, et de la théorie mathéma­tique. La science expérimentale trouve ici droit de cité, jusqu'à devenir un véritable phénomène d'époque et à servir d'amusement à la veille de la Révolution. Le désir d'enseigner la physique expérimentale une fois les jésuites expulsés (1762), sera décisif dans la création des écoles techniques, où se formera une élite de la compé­tence, qui trouvera dans la Révolution un moyen d'exprimer ses capacités. Saint-Simon, prophète de l'aristocratie scientifique, fut un grand ad­mirateur de Newton. En cette seconde partie du XVIIIième siècle, la cause est enten­due: les règles de la vraie méthode ont été for­mu­lées une fois pour toutes. La question est alors de savoir s'il faut interpréter cette certitude au seul niveau de la connaissance du monde ou si elle s'étend à la réalité elle-même. Y-a-t-il dualité ou unité des causes physiques et des causes mo­rales? Si Turgot admet la dualité, c'est parce que le do­maine humain est soumis au progrès. Mais les physiocrates cherchent à déduire toute l'or­ga­nisation économique et sociale d'un prin­cipe unique et A. Smith étudie et enseigne la "phi­lo­sophie morale", véritable science des mœurs con­çue sur le modèle de celle de la na­ture. Il n'est pas jusqu'à la franc-maçonnerie qui, pour se donner l'illusion de penser, publie sous la plume de son réformateur le plus illustre, Dé­sa­guliers (1683-1742), un dithyrambe newto­nien en 1728. La philosophie de la nature (qui dé­signe alors la science) s'infiltrera aussi dans le rêve d'une "philosophie" de l'histoire, connais­sance susceptible de permettre aux hommes la maîtrise de leur destinée. Les têtes pensantes de la Ré­vo­lution en étaient imbibées.

Priorité des faits sur les idées

La conversion générale à la science incite, en tous domaines, à donner priorité aux faits sur les idées. La conséquence en est un découragement spéculatif et une priorité reconnue à l'analyse sur la synthèse. La notion de système doit donc subir une reformulation pour ne pas se discrédi­ter. Turgot fournira les moyens lors de l'éloge de V. de Gournay, précurseur des physiocrates. Il existe un mauvais sens du mot système, "sup­po­sitions arbitraires par lesquelles on s'efforce d'expliquer tous les phénomènes, et qui, effecti­ve­ment, les explique tous également, parce qu'ils n'en expliquent aucun" (4). Il y op­pose un sens plus favorable, où "un système si­gnifie une opinion adoptée mûrement, appuyée sur des preu­ves et suivie de ses conséquences". De contem­pla­tive, la science se fait opérative et technique: elle doit servir les utilités de l'homme et re­grou­per, pour être effective, les énergies. Peu à peu, la civilisation tradition­nelle incarnée par la pen­sée scolastique et l'autorité royale tournée vers la puissance et la gloire se disloque, le para­dig­me newtonien œu­vrant pour transformer le mi­lieu. Pendant des siècles, l'univers mental a­vait reposé sur la su­bordination de l'Eglise à Dieu, du fidèle à l'Eglise, du citoyen au service de l'Etat. A la fin du XVIIIième siècle, cette pers­pective se trouve inversée. Les ré­vo­lu­tion­nai­res légitimeront en droit un ordre social qui s'ins­talle au cours du siècle, et dont la dimension éco­nomique ne prend de relief que dans le contexte global d'une nouvelle morale, d'une autre spi­ri­tualité, d'une anthropologie différente.

La triade pré-révolutionnaire

L'attitude caractéristique des philoso­phes du XVIIIième siècle est de traiter tous les docteurs scolastiques de "casuistes" avec le plus profond mépris. R. de Roover (5) précise que la doctrine de l'usure, en particulier, est fortement attaquée par Turgot, Condillac, les physiocrates. En Fran­ce, la loi qui légalisera les clauses contrac­tuelles autorisant le versement d'intérêts ne ver­ra le jour que le 12 octobre 1789: la Révolution mar­quait la fin d'un monde.

Les scolastiques ne diabolisaient pas le com­merce, mais lui préféraient l'agriculture car la tentation de succomber à l'usure y était moindre. Les mercantilistes avaient adopté le point de vue inverse: le commerce est la plus noble des pro­fessions. Alors que l'éco­nomie scolastique s'af­fir­mait universel­le en ce qu'elle cherchait les lois assurant la justice, les mercantilistes ne disposèrent jamais d'une doctrine ou d'une mé­thode unifiées. En France, le terme de colber­tisme résume correctement la politique écono­mique inspirée par l'idée d'une plus grande res­ponsabilité du pouvoir dans la gestion du pays. Pourtant, cette action fut fermement critiquée par Vauban (1646-1714) et surtout son cousin Boisguillebert (1646-1714) dont la réflexion fis­cale et la conception de l'économie comme sys­tème annoncent les physiocrates et la nouvelle perception de l'Etat. Boisguillebert écrit du point de vue souverain tout en critiquant les idées mercantilistes. Il existe donc, en ce début du XVIIIième, une possibilité de réflexion écono­mique sans référence ni à l'univers scolastique ni au libre-échange et qui s'infiltrera dans les mentalités jusqu'à la fin du siècle.

L'idée d'ordre naturel relie la pensée scolas­tique aux hommes de la Révolution. "De concept éthico-juridique, la loi naturelle devient pro­gres­sivement concept analytique" (6).

L'essor de la science expérimentale et de l'intel­li­gibilité analytique autorise les physio­crates à proposer un schéma conforme à la na­ture. En même temps, l'économie acquiert une auto­no­mie que lui déniait les docteurs scolas­tiques: elle cesse d'être partie d'un ensemble plus vaste pour devenir, avec les mercantilistes, une col­lection de règles pratiques d'enrichissement. Les fondements de l'intervention sur les prix, les critiques fiscales, s'inspirent tout autant de l'héritage intellectuel scolastique que d'une vo­lonté de servir l'Etat. Incarné par son souverain depuis que la pensée politique s'est émancipée du religieux, promou­vant dans le mouvement un nouveau concept de pouvoir. Selon Louis Dumont (7), il en est résulté l'idée d'une consistance des activités produc­tives et commerciales, de sorte que la formation des équilibres et des désé­qui­libres de quantités ne devait plus s'expliquer par la volonté d'en haut, divine ou étatique, ni par le hasard, mais par des mécanismes qu'il fallait observer et analyser. Il a fallu la réunion de deux condi­tions: la dissociation du politique et de l'économique et la transition d'une attitude normative à une attitude positive. Au XVIIIième siècle, l'in­di­vidu a suffisamment droit de cité pour rendre possible la théorie économique, mais à condition de rester subsumé dans un en­sem­ble. On décèle dans la pensée économique l'é­man­cipation de l'individu "tandis que réap­pa­raît, sous une forme souvent anodine et dégui­sée, le point de vue de la totalité sociale" (8).

Cosmopolitisme contre tradition scolastique

Ce tout réapparaît dans le débat sur la citoyen­neté au cours duquel s'affrontent la version cosmopolite (des idées communes suffisent) et la tradition scolastique qui, à travers Tho­mas d'A­quin, perpétue l'univers latin: la re­ligion est un patriotisme car elle n'appartient pas à la vertu théologale de la foi, mais à la vertu morale de la justice qui consiste à rendre à l'autre ce qui lui est dû. La religion est la justice si la dette ne peut être rendue, ce qui concerne les ancêtres et Dieu. Ainsi Thomas d'Aquin ensei­gnait que le patrio­tisme est le culte des morts, c'est-à-dire une for­me de la religion.

La présence simultanée d'indi­vi­dua­lisme et de holisme est frappante chez Quesnay, inspirateur de réformes fiscales, mais surtout figure exem­plaire des futurs débats sur les fondements de l'in­tervention étatique en économie. Vincent de Gournay avait proposé de "laissez faire, laissez passer" affirmant l'autonomie économique. Ques­nay, négligeant les sommes de réflexion sur la valeur développées dans deux directions, le travail ou l'utilité, s'en remet à la terre pour engendrer toute richesse. Un tel privilège ne s'ex­plique, selon Dumont, que par la forme spé­ciale de propriété qui s'attache à la terre. La pro­priété immobilière subordonne l'économie à d'au­tres instances (politique, morale, reli­gieu­se) et ne sépare pas la relation aux choses de re­lations entre hommes. Quesnay appartient en­core à l'idéologie holiste lorsqu'il confie le pou­voir politique aux propriétaires immobiliers qui payeront seuls les impôts, mais il récuse l'in­tervention de l'Etat dans l'activité écono­mique, s'affirme anti-mercantiliste en défen­dant la liberté des échanges et la propriété pri­vée. Sou­lignons aussi, en reprenant le commen­taire de G. Haarscher (9), que Quesnay met l'accent sur la production, la création des va­leurs, alors que les mercantilistes s'intéressaient à la circu­la­tion, au commerce. La préoccupation productive est en effet un trait général de l'époque: Con­dillac (1714-1780) ac­cordait une attention par­ti­culière au travail, principale source de valeur car l'idéal d'une as­cèse contemplative a cédé la place au désir d'affronter le monde pour le met­tre en valeur. Le travail créateur à la façon de R. Crusoé est mis en honneur, même s'il en résulte des incompati­bilités avec d'autres vertus.

La Fable des Abeilles de Mandeville

Le succès de la Fable des Abeilles (1705) de Ber­nard de Mandeville (1670-1733) fut lié au scan­dale et aux protestations qu'elle suscita. L'hu­ma­nité est comparée à une ruche dans la­quelle chaque homme a le droit et le devoir de pour­suivre son intérêt car il contribuera le plus ef­ficacement au bien commun, les "vices pri­vés" devenant des "bienfaits publics". La pensée de Mandeville développe une psychologie qui sera celle des morales fondées sur l'intérêt, mais in­siste surtout sur l'activité tout en oppo­sant la sim­ple diligence à l'esprit d'industrie défini par la soif de gagner et le désir infati­gable d'amé­liorer notre condition. L'accent mis sur l'acti­vi­té, de Mandeville à Quesnay, puis A. Smith ins­tillera le discours révolutionnaire sur la pau­vreté.

Dernière caractéristique des principes fonda­teurs de la pensée économiques pour l'époque ré­volutionnaire: le traitement de la composition des intérêts privés. Lorsque l'individu devient le sujet élémentaire, l'atome de la réflexion, la pensée économique doit réfléchir sur l'harmo­ni­sa­tion des actes. La conscience d'une désa­gré­gation se traduit chez Quesnay par un recours à l'ordre naturel qui soumet l'homme à la nature. Mais la notion d'individu ou d'agent (terme ul­térieur) se spécifie au moyen d'attributs: les in­térêts et les passions. La Révolution française, en effaçant les statuts d'une société d'ordres, dé­finit la Nation comme l'ensemble des individus identiques sous l'angle du dénombrable et du lé­gislatif et résoud le problème d'agrégation par la volonté géné­rale. G. Haarscher affirme que Nec­ker et Rousseau sont les deux figures de l'op­position à Quesnay en ce qu'ils brident l'écono­mie, à la­quelle Quesnay aurait conféré une trop grande liberté pour la soumettre aux règles du pacte so­cial, à la "volonté générale". Les deux instances (politique et économique), libérées de l'ordre re­ligieux peuvent entrer en conflit viru­lent: l'économie autonomisée proteste contre l'in­terventionnisme étatique, tandis que le poli­tique du contrat social récuse le mouvement au­tonome de l'économie.

Ainsi, le débat se situe-t-il tout entier à la char­nière de deux mondes sur la ligne de partage du holisme et de l'individualisme. Les tenants de la théorie du contrat social plaident en faveur de l'individualisme politique et critiquent tout ce qu'il entrave: l'ordre naturel de Quesnay, élé­ment traditionnel, mais aussi l'économie é­man­cipée susceptible de déstabiliser l'univers contractuel. La position de Locke, dans la pers­pective de Dumont, est essentielle pour com­prendre la suite. Locke affirme que la relation entretenue par l'individu avec les choses passe simplement par la propriété à condition d'être lé­gitimée par le travail. En conséquence, le point de vue holiste pourra déclarer illégitime cer­tai­nes formes de propriété: les révolution­naires use­­ront de l'argument. Dire que le tra­vail doit cons­tituer le critère de la propriété, c'est aussi af­firmer que sa qualité mesure la valeur des biens et poursuivre avec Grotius, Hobbes, Pufendorf, une réflexion sur la valeur "objective". L'oubli des débouchés est révéla­teur: la marchandise doit trouver acheteur, ré­pondre à une demande, quelle que soit la nature de cette dernière. Il appartiendra à Galiani (1728-1787), Condillac (1715-1780), Turgot, de dé­velopper la théorie "sub­jec­tive" de la valeur em­pruntée aux sco­lastiques de l'école de Salamanque.

A l'aube de la Révolution, un creuset culturel avait façonné les acteurs, leur suggérant des in­terprétations et des solutions aux questions éco­nomiques. Ils disposaient de trois repères: la dé­marche de la physique et la méthode analy­tique, la nécessité d'agréger et de réguler les in­térêts privés, la dévalorisation du passé, inutile lors­que tout repose sur le travail ou l'ordre natu­rel. Il faut donc soit en revenir à l'antique, soit créer des schémas abstraits dans lesquels la lo­gique des origines se substitue à l'histoire des origi­nes. Munis de ce bagage, ils s'efforceront de trai­ter deux questions fondamentales: le prix des subsistances et son corollaire, la pauvreté; le budget de la république qui suppose de choisir les dépenses et de justifier les ressources.

Le double corps de l'Etat

Empruntée à P. Rosanvallon qui désigne ainsi l'œu­vre de Boisguillebert, l'ap­pelation décrit par­fai­tement le dilemme dans lequel nagera la Ré­vo­lution: le tout et la partie. L'Etat, assimilé au Sou­verain, n'est qu'une partie du corps social et politique, ayant une fonction spécifique: défense et sûreté. En contre-partie, il perçoit l'impôt dont les caractéristiques sont à débattre. En même temps, l'Etat est l'ensemble du corps social; le sou­verain se confond avec ses peuples: il est le tout. L'Etat doit donc remplir un double rôle. En tant que simple partie, il offre la sécurité "ex­té­rieu­re". En tant que tout, il a deux devoirs: main­tenir le corps social en bonne santé (la cir­culation des biens ou consommation), assurer la concorde intérieure ou paix sociale (maintenir le "corps uni"). En particulier "les pauvres, dans le corps de l'Etat sont les yeux et le crâne, et par con­sé­quent les parties délicates et faibles"(9). La ques­tion des subsistances et de la pauvreté était donc à traiter en priorité.

La menace de l'indigence

La question sociale en 1789 renvoyait au problème de la pauvreté. La mauvaise récolte de 1788 avait fait bondir le prix du grain dans des proportions oubliées depuis 1709. Les premières enquêtes de la Révolution constatent que onze millions de Fran­çais sont dans l'indigence, souvent con­traints d'er­rer à la recherche d'un moyen d'existence (12). De mai à juillet 1789, les émeutes de chô­meurs se conjuguent aux pillages des con­vois de grains. Comment analyser la cherté du blé et que faire? La question est ancienne: depuis 1764, les économistes polémiquent sur le sujet. Convient-il de laisser agir vendeurs et acheteurs? Faut-il in­ter­venir pour améliorer le ravitaille­ment? Le dé­bat n'est pas futile car les milieux po­pulaires con­sacrent en moyenne la moitié de leurs revenus à l'achat de pain, base de l'alimentation. F. Afta­lion (13) cite les travaux de G. Rudé qui fixe à huit livres quotidiennes (de pain), la quantité néces­saire (en moyenne) à une famille de quatre per­sonnes. Pour des rémunéra­tions journalières de 20 à 50 sous, selon les activi­tés, il ne fallait pas que le prix du pain de quatre livres montât au dessus de huit ou neuf sous. Necker avait publié en 1775 un ouvrage (Essai sur la législation et le commerce des grains)  dans lequel il montrait une claire compréhension du phénomène, sans qu'il nous soit possible de préci­ser s'il connais­sait l'étude de Gregory King (1648-1714), premier auteur à avoir relié les fluc­tuations du prix du blé au volume des récoltes. Turgot aussi préconisait la libre circulation des grains comme moyen d'as­surer la compensation régionale des surplus et déficits. Condorcet, en­fin, dans ses Réflexions sur le commerce des blés (1776) prend parti pour Turgot. Il existait donc de bonnes analyses des mou­vements de prix, suscep­tibles de fonder une po­litique d'approvisionnement. 

La politique de l'Ancien Régime reposait sur une réglementation des marchés, le stockage, et un système d'approvisionne­ment pour Paris. Une mau­vaise récolte, en poussant les prix à la haus­se, enrichit les producteurs qui peuvent at­tendre et spéculer: mais le résultat est le même en cas de stockage préventif. Les révolution­naires n'ont pas su trancher: Robes­pier­re utilise l'édit du ma­ximum et adhère à la thèse des saboteurs et des accapa­reurs... Mais le débat économique était sou­mis aux pressions des sans-culottes, ensemble de salariés et de propriétaires dont les maîtres et compagnons for­maient l'ossature: ils ont joué un grand rôle de l'été 1791 à l'été 1794. Leurs préoc­cupations, en matière d'économie, n'al­laient pas au-delà d'une revendication en faveur d'un ni­veau de vie décent. Il existe plusieurs méthodes pour en arriver là. Or, les sans-culottes préfé­raient le contrôle des salaires, car ils raison­naient dans le cadre d'une nature, en bute aux mé­chants riches: "Les pauvres étaient naturel­le­ment patriotes et vertueux, tandis que les riches, qui avaient été trop longtemps habitués à ne con­sidérer que leurs propres intérêts, étaient inca­pables de générosité républicaine" (14). La nature fournit des aliments dont les prix ne montent qu'après spéculation. Cette perversion de la na­ture justifie un châtiment que les circonstances ren­dront exemplaire.

Que faire, alors, vis-à-vis des indigents? L'As­sem­blée Constituante a formulé des prin­cipes éla­borés en projets de décrets par le comité de men­dicité, qui sera transformé en Comité des Secours publics, par la Législative et la Con­vention. Ce co­mité de mendicité rassemble de nobles âmes: le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, le Comte de Virieu, Boncerf (auteur d'une brochure sur les in­convénients des droits féodaux), Barère, Guillo­tin. Il affirme le droit de chacun à sa subsistance et propose de substituer le secours public à l'au­mô­ne par des versements for­faitaires des départe­ments.

«Les secours publics sont une dette sacrée»

Dans le préambule de la Constitution de 1793, Ro­bes­pierre réaffirme: «Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du tra­vail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler» (15). Les lois qui se succèdent de mars 1793 à Floréal An II traitent des pauvres hors d'état de travailler et des pauvres sans travail, chômeurs ou "fainéants". Pour ces derniers, la Révolution se coulera dans l'esprit de l'Ancien Régime, ne changeant que les modalités. Adieu fouets, galères et vieux dé­pôts, place à l'incarcération dans une maison d'ar­rêt pour toute personne demandant de l'ar­gent ou du pain sur la voie publique. Dans ce "lieu de vie", le travail est obligatoire, le salaire retenu aux 2/3 pour les frais de séjour. Ce n'est rien de plus que le traditionnel "renfer­me­ment". Une in­novation cependant: les récidivistes «de ni­veau trois» partent peupler, huit années au moins, une colonie. Dans le même temps, la lé­gislation ne peut ignorer les anciens ateliers de charité. Elle les transforme en travaux publics ou grands travaux, payés les trois quarts du prix moyen de la journée de travail. La quintessence de la pen­sée révolutionnaire charitable s'exprime dans un texte de Barère, au moment de présenter la nou­vel­le loi sur proposition du Comité de salut public (22 floréal an II): «La mendicité est... une dénon­cia­tion vivante contre le gouvernement... Le ta­bleau de la mendicité n'a été jusqu'à présent sur la terre que l'histoire de la conspiration des pro­priétaires contre les non-propriétaires... Si l'a­gri­culture est la première et la véritable ri­chesse d'un Etat, nous devons prouver au­jourd'hui que l'intérêt du législateur est de favo­riser les cul­ti­vateurs avant toutes les classes de la Société...». Res­ponsabilité du gouvernement, di­chotomie pro­priét­ai­res/non-pro­prié­tai­res, priorité à la pau­vre­té campagnarde: tous les ingrédients ré­vo­lu­tion­naires sont rassemblés sans qu'une analyse nou­velle rompe avec les pratiques de l'Ancien Ré­gi­me.

Recettes et dépenses

L'historiogaphie des finances à la fin du XVIIIiè­me siècle met l'accent sur deux dimen­sions com­plémentaires: le point de vue budgétaire strict qui évalue les revenus et les dépenses, le rapport entre l'Etat et les milieux financiers. De façon géné­rale, l'Etat doit satisfaire les besoins et désirs pu­blics par opposition aux besoins person­nels. Dans un article publié en 1918 (La crise de l'Etat fiscal), Joseph Schumpeter indiquait que «les finances pu­bliques constituent l'un des meil­leurs points de départ pour une étude approfondie de la société» (16). L'Etat fiscal apparut au XVIième siècle pour payer les dépenses de guerre. Le sociologue N. E­lias affirme que la période axiale se situe au cours de la Guerre de Cent Ans, lorsque des prélè­vements occasionnels destinés à des usages pré­cis et bien déterminés se sont trans­formés en une institution permanente, puisque le Roi a toujours besoin d'argent pour mener à bien les conflits (17). En toutes hypothèses, il apparait que les dé­penses passèrent avant les recettes puis, après que l'Etat eut acquis une solide structure, on leva des im­pôts pour des raisons qui étaient autres que la raison initiale. Jusqu'en 1788, où un édit crée le Trésor royal (naissance du principe d'un trésor public), les finances du Roi ne sont pas vraiment des finances publiques. Alain Guéry rappelle: «Les financiers qui sont chargés de leur gestion sont des officiers. Leurs revenus sont des gages et non des salaires. Ils ne gèrent pas des caisses pu­bliques, mais leurs caisses privées, dans les­quel­les les fonds qui appartiennent au Roi sont en comp­te, avec d'autres fonds d'origines diverses» (18). Les dépenses sont d'abord militaires quoi­qu'il soit impossible de mener de longs conflits par insuffisance de res­sources. L'endettement con­si­dérable limite l'effort qui, nécessairement, retombe. Les dé­penses consacrées directement au commerce et à l'économie ne dépassent pas 1% du total des dé­penses. Le dernier budget pour 1788 est assez bien connu et n'est pas considéré comme a­ty­pique: la dette absorbe plus de la moitié (50,5%), la guerre et la diplomatie 26,3% (guerre: 16,8%; marine et co­lonies: 7,2%; affaires étrangères: 2,3%), les dé­penses civiles 23,2% (la cour: 5,7%; ad­ministra­tion générale: 3%; secours: 2,8%; éco­nomie: 3,7%; ins­truc­tion et assistance: 1,9%). La po­li­tique budgétaire est tournée exclusivement vers la recherche de l'argent nécessaire pour cou­vrir les dépenses engagées et "l'idée que les dé­penses et les revenus de la cour puissent être uti­lisés dans le sens d'une action sur la vie éco­no­mique et so­ciale du pays, échappe aux habi­tu­des, aux attitudes et aux mentalités, non seu­le­ment des respon­sables de l'administration royale des fi­nances, mais aussi des publicistes et écono­mi­stes du temps" (19). Les révolutionnaires se pré­oc­cupè­rent aussi de trouver des recettes, mais après qu'ils eurent mis à bas le système fiscal sans étu­dier sérieusement les effets du financement sur l'économie. Après les décisions et les débats théo­riques, le personnel et ses réseaux.

La structure du financement

Le système fiscal jusqu'à la Révolution s'or­ga­ni­sait autour de quatre prélève­ments (20). Les droits d'ori­gine féodale, qui n'étaient pas les plus in­sup­portables: Alfred Cobban (21) a montré que l'at­taque contre les droits seigneuriaux de­vaient s'interpréter comme une contestation de leur com­mercialisation croissante et que la ré­volte pay­sanne était tournée contre la bourgeoisie pro­prié­taire de ces droits. La dîme d'Eglise, se­cond prélèvement, était bien vivante: 10%. Les impôts in­directs, perçus par la ferme générale, regrou­paient la gabelle, les aides (frappant sur­tout les boissons), les traites (droits de douane). Enfin, les impôts directs: taille, capitation.

Ce système fiscal souffrait d'au moins deux ta­res: il était anti-économique et son recouvre­ment coûtait cher. Les états généraux, convoqués pour résoudre le problème financier, le contestè­rent rapidement (13 juin), car il n'était point fondé sur le consentement national. Lorsque s'ouvre le grand débat, en mars 1790, les positions de l'as­sem­blée oscillent, d'après R. Schnerb (22), entre la condamnation sans réserve des droits de con­sommation (chef de file: Roederer), et le com­pro­mis nécessaire à l'alimentation des caisses pu­bli­ques. Dupont de Nemours, rapporteur du co­mité des impositions, s'inscrit dans le second courant. Le 11 mars 1790, il propose de supprimer la gabelle et les droits de marque sur les cuirs, les fers, les ami­dons, et suggère de relever les droits de doua­ne, de maintenir le produit du tabac, ainsi que les droits sur les boissons. Il justifie ses pro­positions par la pensée physiocratique et affirme vouloir créer en faveur des propriétaires les con­ditions d'u­ne meilleure rentabilité. Ultérieurement, pen­se-t-il, il sera possible de sup­primer tous les im­pôts indirects.

Les adversaires sont "infatigables à rappeler que l'impôt indirect, volontaire, convient à l'homme libre" (23). En vain. Les impôts indirects suc­com­bèrent... temporairement. La Révolution n'est en fait qu'un accident au milieu d'une ten­dance à l'aménagement des impôts indirects. Ca­lonne et Necker s'en étaient déjà préoccupés: les droits indirects com­blaient 43 % des res­sources budgétaires en 1788. En les supprimant, on posait le problème du fonctionnement normal de l'Etat. La béance budgétaire paniqua le groupe de la Mon­tagne dont l'obsession devint la quête de res­sources: les assignats y pourvoieront. La ten­ta­tion pour les constituants était d'autant plus gran­de qu'ils raisonnaient selon la causalité an­gé­lique: un bon régime lève de bons impôts (i.e.: équi­tables) dont s'acquitteront avec allé­gresse tous les citoyens. "C'est pourquoi le sys­tème fis­cal de la constituante est caractérisé par l'absence à peu près totale de moyens de con­trainte (24). Les constituants ont créé trois contri­butions directes: la "foncière" sur le revenu de la terre; la "mo­bi­lière" sur les revenus industriels et les rentes; la "patente" pour le commerce. La contribution fon­cière, impôt de répartition, fut votée le 17 mars 1791 pour être perçue la même année. Pas de ca­dastre, des responsables dépar­tementaux sans for­mation, le résultat ne fut pas à la hauteur des besoins, alors que tout paraissait réglé depuis qu'une Trésorerie Nationale complé­tait le dispo­si­tif. Bilan de 1791, 100 millions de dé­ficit. Aug­menter les impôts? La pression fiscale épousait la norme pré-révolutionnaire. L'innovation finan­ciè­re s'imposait. Assignats... vous voilà...

Le personnel des finances

De l'Ancien Régime à l'Empire, le même per­son­nel gère les finances (25). L'assemblée consti­tuante avait innové sur trois points: réduire au ma­ximum les fonctionnaires des finances et con­fier aux contribuables la collecte des impôts; ce­pendant, il fallait du personnel pour centraliser les sommes, payer les dépenses, répartir les fonds. Trois catégories de fonctionnaires en na­quirent: receveurs (par districts), payeurs géné­raux (un par département), commissaires du Tré­sor. Au nombre de six (recette, liste civile, dette publique, guerre, marine, comptabilité), ils exa­mi­naient les demandes des ministères et ren­daient compte à un bureau de comptabilité com­po­sé de quinze membres nommés par le roi. Cette belle architecture va fonctionner selon une double logique: montée en puissance du pouvoir admi­nis­tratif d'un côté, affairisme de l'autre. L'insta­bilité ministérielle et l'obsession des ré­formes fa­cilitent l'exercice du pouvoir par les hommes des bureaux. Citons pour l'exemple la situation de la trésorerie. Dans ces cadres, elle ressemble com­me une sœur à l'ancien trésor royal. La diversité des attributions et la partition en six secteurs jus­ti­fiaient une coordination mi­nimale assurée par un secrétaire. Ce poste essen­tiel conserva le mê­me titulaire de fin 1792 à... 1822. Les intitulés du poste changèrent, les ré­gimes passèrent, le sieur Lefèvre demeura, trente années durant, inamo­vible.

La dimension affairiste décourage les tentatives de compréhension globale. Pour M. Bruguière, l'ex­­trême compli­cation de ces opérations variées rend illusoire un tel projet. Pourtant, "les activi­tés financières conduites sous la convention a­vant et après le 9 thermidor représentent une ex­périence fort exceptionnelle de contrôle universel par l'Etat. Elles contiennent en outre la clé de nombreux destins individuels... C'est là, si l'on o­se s'exprimer en termes peu élégants, que gît le "pla­card aux cada­vres" de notre histoire contem­po­rai­ne (26). La trésorerie, dès sa création en 1791, récupère une partie du personnel de l'An­cien Régime, puis une partie des commis­saires nommés par Louis XVI resteront en place après sa disparition. En 1795, à la chute de Robespierre, quatre d'entre eux sont toujours en fonction. La Convention laissa carte blanche aux com­mis­sai­res de la Trésorerie pour réaliser deux objectifs: approvisionner les armées; nourrir les po­pu­la­tions civiles. La fonction remplie mettait à l'abri des vicissitudes politiques le personnel admi­nistra­tif. Le Directoire n'eut qu'un respon­sable fi­nancier: Ramel, qui, en conflit avec la tré­so­re­rie pour l'extinction des mandats territo­riaux, sor­tit vainqueur à l'occasion du coup d'Etat du 4 septembre 1797 (18 fructidor). La Trésorerie na­tio­nale rentra alors dans le rang en obéissant mieux au responsable politique.

Par delà ce phénomène bureaucratique, la vraie Révolution, pour Sédillot (27), est dans le domaine financier: le passage de la primauté du sang à la primauté de l'argent. Aux nobles succèdent les no­tables et «les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance» (28). Cette explo­sion du capitalisme se traduit par une promotion du banquier et du spéculateur. Les grands finan­ciers de l'Ancien Régime n'étaient pas très popu­laires et certains payèrent même leur gloire pas­sée de leur vie. Ils furent remplacés par de nou­veaux spéculateurs, entretenant des liens étroits avec des nobles cupides et des responsables révo­lutionnaires. Pour Cobban, "les financiers cons­tituaient le secteur de la société le moins engagé politiquement. Toutes les politiques et tous les gou­vernements apportaient du grain à leur mou­lin" (29). Cela vaut certainement pour une classe de spéculateurs "modestes" car les circonstances sont propices à toutes sortes de trafics: "On mon­naye l'élargissement d'un détenu, la délivrance de certificats de civisme, la mise aux enchères privilégiée des biens nationaux, le vote de cer­tains décrets" (30). Mais l'appartenance à un ré­seau caractérise les plus grands corrupteurs et des corrompus: l'occultisme et la franc-maçonnerie émergent pour la première fois à côté d'autres ré­seaux plus traditionnels d'ordre géopolitique.

Robert Darnton a retracé l'ambiance intellec­tuel­le de la fin du XVIIIième. Dans La fin des lu­miè­res  (31), il expose le rôle du mesmérisme, fron­tiè­re entre science et pseudo-science ou occul­tisme. Avant la Révolution, Marat se consacre à l'étude de la lumière, de la chaleur et rédige des traités complètement farfelus. La première appa­rition de Robespierre sur la scène nationale date de ses é­crits sur la science et le paratonnerre en par­ti­cu­lier. Mesmer recrute ses parti­sans chez les futurs chefs révolution­nai­res: La Fayette, Brissot, Ber­gas­se, Ro­land... Par l'intermédiaire de la "so­cié­té de l'harmonie universelle", les esprits é­clai­rés rencontrent les âmes sensibles et les hom­mes d'affaires. Bergasse est membre d'une riche famille de commerçants lyonnais. Kornmann vient des milieux bancaires stras­bourgeois. Cette société, insiste Darnton, n'est pas une cellule ré­vo­lutionnaire, mais un cercle pour gens riches et distingués où se côtoient bourgeoi­sie et aristo­cra­tie. Cet occultisme est compatible avec le thème du "pur amour", diffusé par le pié­tisme et les sociétés franc-maçonnes dont le déve­loppement fut très rapide à partir de 1773.

Le pouvoir financier, après le déclenchement de la Révolution, a été exercé pendant trente mois par des praticiens issus de l'administration pré­cédente (ex.: Lambert). Les vingt-sept mois sui­vants sont dominés par les figures des banquiers protestants: Necker et Clavière. Pendant cinq ans et quatre mois, le groupe principal est lié au commerce, au bois, aux étoffes. C'est l'époque de Cla­vière, Ramel. Le Directoire remet en selle des spécialistes: Gaudin, Mollien, en vérifiant qu'ils entretiennent des accointances utiles (Mollien est lié à des agents de change). Durant onze années, un point commun transcende ces personnes: leur appartenance à la maçonnerie, seule association à s'étendre sur toute la France. Solidarités per­sonnelles et géographiques renforcées par cette appartenance, voire carte de visite facilitant des contacts en Angleterre, en Belgique, on ne peut parler de complot "explicite". Mais nous suivrons l'appréciation de Bruguière qui conclut au triple rôle de ce mouvement: cadre commode et discret de filet protecteur ou d'échelle de corde. Le tout dans une atmosphère d'exaspération de l'occul­tis­­­me qui déboucha, à la Révolution, sur "la trans­­mu­tation du papier en or, ou de l'argent en domaines nationaux, bien plus sûrement que ne l'eût permis le Grand Œuvre" (32).

Décollage du capitalisme en France

Au sortir de l'épopée napoléonienne se répand le sentiment de l'existence d'un retard français par rapport à l'Angleterre. F. Caron ouvre son his­toire économique de la France (33) en rappe­lant que la traversée de la Manche était néces­sai­re pour s'initier aux techniques nouvelles, pour y embaucher des ouvriers. Le retard a donc un sens précis: l'écart technologique qui s'est creusé pendant la Révolution et l'Empire, "catastrophe na­tionale" d'après M. Lévy-Leboyer. Mais l'é­co­nomie française a finale­ment progressé au XIXiè­me siècle avant les Etats-Unis et l'Alle­ma­gne. Ne faut-il pas alors nuancer le qualificatif et en réévaluer d'autres aspects? D'abord parce que les démarrages sont inimitables; l'obsession du retard oublie que le comparatisme est un art délicat. Nous en mon­trerons les embûches. En­sui­te, les transforma­tions importan­tes ne sont pas souvent le résultat d'une action précise, mais ré­sultent d'effets per­vers. Nous relèverons ceux dont le rôle est incon­testable.

Des démarrages inimitables

Le capitalisme n'est pas universel et n'émerge pas automatiquement par simple accumulation de capital. A. Caillé (34) insiste sur l'aplanisse­ment nécessaire de trois disjonctions pour for­mer le capitalisme indissociable du marché. La disjonction spatiale: le prix d'une denrée doit être identique sur les marchés villa­geois; dis­jonc­tion temporelle: refus du crédit gé­néralisé (avec le crédit apparait la dépendance des com­mu­nautés par rapport à l'échange); dis­jonction entre grand commerce (réservé à l'Etat et aux grou­pes dominants) et commerce local. Le grand commerce (d'aventure, à longue distance) existe de tous temps un peu partout. Il procure des profits élevés, mais incertains. Par contraste, le capita­lis­me suppose un commerce de marchés, portant sur des biens courants reproductibles en grande quantité. Les prix se fixent alors sur ces marchés qui intéressent les classes moyennes, regrou­pe­ment hétéroclite d'artisans, mar­chands, fonc­tion­naires, laboureurs à l'aise.

Dans l'histoire du développement, l'Angleterre a ouvert la voie par la réunion d'un ensemble de conditions non programmables a priori (35). Au début du XVIIième siècle, elle se tailla un empire dans le nouveau monde. La Révolution anglaise donna le pouvoir au parlement après 1688 et le Roi n'eut plus l'initiative fiscale. Les victoires contre les Hollandais lui ouvrirent le marché mondial. Enfin, les enclosures  dégonflè­rent peu à peu les actifs du secteur primaire qui, affluant dans les villes, engendrèrent des relations nou­velles entre producteurs ruraux et centres ur­bains. Tout cela n'était pas original et ne garan­tissait aucune supériorité définitive. Le bascu­le­ment se produisit après 1780: l'innovation tech­ni­que matérialisée par la machine à vapeur ap­pliquée à l'industrie textile et à la métallurgie. L'ac­croissement de puis­san­ce fut tel que Man­chester fabriqua des cotonnades à meilleur prix que les ar­tisans de l'Inde (Madras, Calcutta). Les Français, comme les autres, ont été surpris par ce changement qui mettait le monde à la por­tée des Anglais, aptes à ruiner, à pastoraliser quel­que pays que ce soit... Il fallait que ces mar­chés fus­sent libres d'accès, ce que la Révolution française, involontairement, a favo­risé. Les au­teurs français, frappés par l'in­dustrilisation, né­gligent les éléments complé­mentaires. Pourtant, la technique est insuffi­sante à assurer un dé­ve­lop­pement cumulatif. Il faut tout d'abord une structure de la population active, liée à l'orga­ni­sation sociale et aux ren­dements agricoles, or il n'y a pas de "Révolution alimentaire" en France jusqu'en 1840, moment où les rendements des cé­réales s'accroissent sans retour (36). La Révo­lu­tion de 1789 a provo­qué une dégradation du ni­veau alimentaire, comme toutes crises de subsis­tance depuis des siècles. Rien d'original donc, si ce n'est, d'après Morineau, que les mauvaises ré­coltes ne don­nent plus lieu à des envolées de prix aussi specta­culaires qu'au siècle précédent car l'approvisionnement s'est fluidifié. Deu­xiè­me ingrédient: les marchés extérieurs, dans plu­sieurs branches du commerce international.

La France avait su conquérir ou garder une ex­cellente position. Domination des marchés d'Ita­lie et du Levant; premier fournisseur de l'Espa­gne en articles manufacturés, extension du com­mer­ce d'entrepôt des denrées coloniales par Saint-Domingue (où la productivité des cul­tures de la canne et du café en autorisait la vente à vil prix). La France ne concurrençait pas réel­le­ment la Grande-Bretagne, car la part de l'indus­trie y était faible (2/5). L'essentiel portait sur le café, le sucre, le vin et, point faible que la Révo­lu­tion balaiera, il dépendait étroitement de Saint-Domingue. Enfin, l'industrie; elle a montré beau­­coup de vitalité au XVIIIième siècle, en par­ti­culier: la laine, les toiles, le coton, la soie. L'in­dustrie minière a démarré (charbon) et, avec elle, la production de fonte.

Résumons encore, si cela est possible sans cari­caturer. La Grande-Bretagne a moins de main-d'œuvre agricole, domine des marchés et a, la première, utilisé la technique pour produire des biens destinés à des classes moyennes. Elle n'est pas organisée selon le modèle royal français. La comparaison selon le seul critère industriel est in­suffisante. L'appréciation doit porter sur une configuration de structures (sociales et écono­miques) dans un environnement où la guerre im­pose ses contraintes matérielles, ce que nous montrerons ci-dessous, après que les éléments peu liés au conflit eurent été envisagés.

Une main-d'œuvre surabondante qu'il faut o­rien­ter vers l'industrie et qui, vivant en ville, doit acquérir peu à peu de nouvelles normes de consommation. Ce premier passage obligé (dans le contexte socio-historique du XVIIIième siècle) dans la longue marche du développe­ment s'était ouvert au milieu du siècle dans le grand mou­ve­ment en faveur de l'éducation. Le despotisme é­clairé avait reçu l'assentiment de tous les pen­seurs fran­çais, à l'exception de Rousseau, pour mettre en œuvre une politique de réformes inspi­rées par la raison, en vue de bien commun. Il y eut donc des tentatives pour créer des établisse­ments pilotes: école des Ponts et Chaussées (1744), école royale militaire (1751). De plus, certaines régions disposaient d'une population alphabéti­sée. Alors qu'en 1790, le taux moyen n'atteignait pas 50%, le Nord-Est de la France était alphabé­tisé à 68%. Enfin, il existait une tradition corpo­ratiste qui formait des artisans dans les écoles techniques. La Révolution a accéléré l'in­tro­duc­tion des sciences dans les études, œuvre couron­née par l'université napoléo­nienne. Mais l'idée d'instruction publique ou d'éducation nationale n'est pas "révolutionnaire" et la Révolution ne se dote pas des moyens nécessaires à la réa­li­sa­tion concrète de son slogan: l'instruction gra­tui­te pour tous. Le développement économique de la France, fondé en partie sur une main-d'œuvre re­lativement qualifiée, ne sera pas affecté par la Révolution.

La montée des classes moyennes, deuxième ver­rou à débloquer pour permettre le capitalisme, est à l'évidence une conséquence du nouvel ordre des valeurs quoique la temporalité du processus soit très étalée. Tous les économistes s'accordent à reconnaître les nocivités d'une fiscalité trop lourde. La redistribution de la charge fiscale et les transferts de richesse engendrés par l'infla­tion des assignats ont modifié le jeu et fa­vorisé ces classes moyennes. L'organisation d'Ancien Régime recelait aussi deux moyens ef­ficaces pour étouffer l'esprit d'entreprise: la vente de char­ges, la hiérarchie de corps. Rappelons que "la monarchie absolue des XVIIième et XVIIIiè­me siècles ne se différencie pas tellement de l'em­pire romain, dont l'essentiel des dépenses était militaire. L'Etat est incapable de mener une guerre longue sans s'endetter outre-mesure. Cet­te situatiion est celle de tous les pays européens (38). Ces difficultés fi­nancières incitent à ven­dre des charges pour éviter les remboursements ultérieurs massifs. Les "riches" les achètent et sous­crivent aux em­prunts d'Etat. Une fois la char­ge acquise, ils ne demandaient plus qu'à en jouir en toute tranqui­lité: les entreprises capita­listes étaient étouffées par cette pratique. Plus gé­néralement, la montée en puissance de l'éco­no­mie de marché a été pos­sible en incitant les hom­mes de profit à investir ailleurs que dans les char­ges. Perception certes à nuancer car la mise en vente de multiples patri­moi­nes (biens com­mu­naux, d'Eglises et de cer­tains émigrés) a mo­bilisé des capi­taux détournés ainsi de l'in­dus­trie; donc la Révolution, au lieu de régler le pro­blè­me agraire, accéléra la ten­dance de l'his­toire française à la conquête bour­geoi­se de la terre.

La disparition de la hiérarchie des corps eut d'au­tres conséquences plus fondamentales à mo­yen terme. La Révolution a affirmé que la sou­ve­raineté résidait dans les citoyens dont le travail sur la nature justifiait la propriété. Or, à cette époque, on désignait par le mot "industrie" la di­ligence ou l'assiduité (i.e.: le travail sur la na­tu­re). Avec la Révolution française, "le tra­vail ou l'industrie n'était plus que cette vile acti­vité re­léguée exclusivement à ces groupes de la popu­lation jugés indignes de plus hautes fonc­tions; il représentait au contraire la substance même de l'existence humaine et se trouvait à l'origine de tout ordre social" (39). Une telle réé­valuation de l'activité humaine signifiait que produire ou dis­tri­buer des richesses devenait un acte exemplaire pour la Nation. La nouvelle vertu attachée à la production couvrait aussi les formes d'organi­sa­tion. Il n'était pas convenable, avant la Révo­lu­tion, d'en­frein­dre à grande échelle les régle­men­­ta­tions qui fixaient l'organisation du tra­vail. Par exemple: la pro­ductivité de biens stan­dar­disés et de médiocre qua­lité, ou d'emploi d'ou­vriers non qualifiés dans le métier, voire recourir à des sous-trai­tants, était interdit, ce qui en limitait la portée pratique. La fin des corpora­tions et la redéfini­tion des droits de pro­priété ont autorisé ce qui avait été pro­hibé. Donc, au début du XIXième siècle, "l'organisation de la pro­duc­tion artisa­na­le fut autant la conséquence des chan­­gements de statuts juridique que connut l'in­dustrie au cours de la révolution que d'un dé­veloppement du marché" (40).

En définitive, aucun progrès spectacu­laire n'a été accompli dans la formation de la main-d'œu­vre ou dans l'émergence d'une classe moyenne. Inversément, rien n'a été entrepris qui put dis­sua­der les nouveaux entrepreneurs. Les fac­teurs décisifs, industrie et commerce, ne prennent leur dimension que dans le con­texte des conflits qui, vingt années du­rant, marquant l'histoire des pays européens.

Guerre et blocus

"Les guerres de la Révolution et de l'Empire (...) sont la plus longue période d'hostilités que l'Eu­ro­pe ait connue depuis le début du XVIIIième sièc­le; comme elles coïncidèrent avec une étape im­por­tante de son développement écono­mique, alors que la Révolution indus­triel­le venait de com­men­cer en Angle­ter­re et que ses premiers symp­tômes se manifestaient dans plusieurs ré­gions du continent, leur facteurs principaux ont pertur­bé les économistes: le blocus ma­ri­time des Bri­tan­niques, l'autoblocus im­posé au continent par Napoléon, le bou­le­ver­sement de la carte poli­tique de l'Eu­rope.

Le traité de commerce franco-anglais de 1786, à vocation libre-échangiste, est ren­du caduc fin 1792, par la prise d'An­vers. Une fois la guerre com­mencée, les navi­res marchands et le com­merce maritime français ne sont plus protégés. La ma­rine de guerre avait été inférieure à la Royal Navy au cours du siècle et la Ré­volution désorganise totalement l'insti­tu­tion. Des offi­ciers émigrent et la disci­pli­ne se relache. Com­me après une pre­miè­re décision dracon­nienne, prescri­vant de capturer les navires neutres en re­lations avec les colonies françaises, la Grande-Bre­tagne, sous l'influence améri­caine, se con­ten­te d'interdire le commerce des neutres en li­gne directe France-Colo­nies, jusqu'en novembre 1807; le com­mer­ce colonial s'effondre en moins de quin­ze ans. On ne sait pas très bien ce que sou­haitaient les révolution­naires dans le domaine du commerce interna­tio­nal. A. Cobban soutient que les fac­tions propo­saient des politiques diffé­ren­­tes. La première vague, dite giron­dine (Bris­sot, Clavière) souhai­tait une législa­tion très ou­ver­te, "libérale". La seconde va­gue, montagnar­de, fit voter en octobre 1793, une loi sur la navi­ga­tion. Le fac­teur décisif est donc la guerre qui pro­dui­sit un effondrement irréversible et trans­for­ma durablement la géo­graphie écono­mi­que de la France. Les zones in­dus­triel­les portuaires décli­nè­rent aus­si et l'ac­­tivité industrielle démarra sur le con­tinent. Le type de produit qui enri­chis­­­­sait les ports atlan­tiques corres­pon­dait à la tra­di­tion du grand commerce, sans probabilité élevée de se trans­former en commerce de biens de pro­duc­tion ou de consommation pour un vaste mar­ché. Ce déclin a été certai­ne­ment bénéfique au développement de l'économie de mar­ché en Fran­ce.

L'effet sur l'industrie n'est pas dissociable de l'au­toblocus imposé par l'Empereur. Les révolu­tionnaires étaient plutôt tournés vers la terre, ap­te à engendrer de bons citoyens, ou vers l'austé­ri­té du modèle spartiate, mais peu versés dans la technique ; et les hommes éclairés prati­quaient la physique amu­san­te. La relève de l'élite tra­di­tionnelle par la nouvelle élite des promoteurs de la civilisation industrielle (que Saint-Simon ap­pelle de ses vœux) sensibilise surtout Sieyès qui distingue nettement deux caté­gories de citoyens: les passifs, les actifs, car il assimile la nation à un grou­pe­ment de produc­teurs. Mais les révolu­tionnaires, peu motivés, n'ont pas mis en place de politique spécifique. Les con­séquences in­dus­trielles de la Révolution se ramènent à un effet de tenaille décrit dans un texte présenté et com­men­té par François Crouzet (42). La première piè­ce soude une forte rentabilité agricole (bais­se du prix des terres) et une hausse des matières pre­mières et des salaires à prix de vente bloqué. Ce "manche" joue le rôle d'une pompe à finances au détriment de l'industrie. La seconde pièce écrase les profits ou pousse les prix à la hausse réduisant la demande. Mais l'histoire ne s'arrête pas là et H. Bonn affirme, par exemple, que l'esprit d'en­tre­prise n'en fut qu'anesthésié car les fourni­tu­res aux armées donneront une impulsion à ceux qui avaient compris la nouvelle règle du jeu: être classé dans le groupe des tra­vailleurs pour éviter les exac­tions. Si, en 1800, le niveau d'activité res­te en deça de celui atteint en 1789, la poussée indus­triel­le démarrera peu après avec l'auto-blo­cus du continent face aux Anglais, mesure pro­tection­niste visant à rempla­cer les importations par des produits con­tinentaux. Le résultat est probant dans le textile, principale filière indus­tria­li­sante, où la filature mécanique connaît un es­sor spectaculaire. Ce dyna­misme, suggère Fran­­çois Crouzet, s'ap­précie par rapport aux deux données de base de l'Europe: la guerre et ses mul­tiples contraintes (prix élevés des ma­tiè­res pre­mières, taux d'intérêt élevés, pénurie de capital); la su­prématie abso­lue de l'Angleterre qui pasto­ra­li­sait les pays situés dans son orbite. Si l'Em­pi­re est une conséquence directe de la Révolution, l'industrialisation de la France en recevra une aide imprévue.

Les révolutions sont interminables. Quand s'ar­rê­te la Révolution française ? En 1791, comme le croyait Barnave? A la chute de Robespierre, selon les lamen­ta­tions du léniniste moyen? Au Di­rec­toi­re, installation de la clique bourgeoise et des penseurs «troisième répu­blique»? Ne se­rait-ce pas plutôt Bonaparte qui y mit un terme, puisqu'il le dit? Ou la restau­ra­tion au bourgeoisisme toni­truant? L'éco­no­mie fran­çaise en a finalement res­senti des effets tout au long du XIXième siècle, car la Révolution a rendu honorable le commerce et les affaires, a encouragé l'acquisition des ri­ches­ses et enclen­ché, en liaison étroite avec les contraintes mili­taires, l'industrialisaton du con­ti­­nent.

Bernard NOTIN.

(1) Schéma d'Ernest Labrousse, résumé par Pier­re Vilar, Or et monnaies dans l'histoire, Flam­ma­rion, champs, 1974, P.375.

(2) Georges Gusdorf, Les principes de la pensée au siècle des lumières,  Payot, 1971, p.152.

(3) François Hincker, «Les révolutionnaires et l'économie», Les cahiers de Decta III, N° 4, 1989, pp. 43-61.

(4) Georges Gusdorf, op. cit. p. 266.

(5) Raymond de Roover, «Scolastic Economics: Survival and lasting influence from the six­teenth Century to Adam Smith», Quarterly Jour­nal of Economics,  mai 1955, 161-190.

(6) Gérard Cazenave-Gabriel, «Population, Mer­can­tilisme et libre-échange: note sur un pa­ra­do­xe apparent», Revue d'économie politique, N° 5, 1979, 606-622.

(7) Louis Dumont, Homo aequalis, Gallimard, 1977.

(8) Vincent Descombes, «Pour elle un Français doit mourir», Revue européenne des sciences so­ciales, XXII, 1984, N° 68, 67-94.

(9) Guy Haarscher, «Louis Dumont et la genèse de l'iudéologie moderne», Revue européenne des sciences sociales,  XXI, 1984, N° 68, 127-148.

(10) Pierre Rosanvallon, «Boisguillebert et la ge­nèse de l'Etat moderne», Esprit,  janvier 1982, 32-52.

(11) Cité par Pierre Rosanvallon, op. cit., p.51, no­te 40.

(12) Cité par Pierre Vilar, Or et monnaies dans l'histoire,  p. 375.

(13) Florin Aftalion, L'économie de la Révo­lu­tion française,  Hachette pluriel, 1987.

(14) William H. Sewell, Gens de métier et Révo­lu­tions,  Aubier, 1983, p. 151.

(15) Cité par Ernest Labrousse, «Garantisme de la Révolution française et garantisme de Sis­mon­di», dans Croissance, échange et mon­naie en économie internationale. Mélanges en l'hon­neur de Jean Weiller,  Economica, 1985, pp. 69-80.

(16) Cité par Daniel Bell, Les contradictions cul­turelles du capitalisme, Presses Universitaires de Rrance, 1979, p. 237.

(17) Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, Calmann-Lévy, 1975 p. 160.

(18) Alain Guéry, «Les finances de la monarchie française sous l'ancien régime», in Les An­na­les, 1977, pp. 216-239.

(19) Alain Guéry, op.cit, 231.

(20) René Sédillot, Le coût de la Révolution fran­çaise,  Perrin, 1987.

(21) Alfred Cobban, Le sens de la Révolution française,  Julliard, 1984.

(22) Robert Schnerb, «Les vicissitudes de l'impôt direct de la constituante à Napoléon», dans Jean Bouvier, Jacques Wolff (éd.), Deux siècles de fis­calité française, 19e-20e, histoire, économie, poli­tique,  Mouton, 1973, PP. 57-70.

(23) Robert Schnerb, op.cit, 63.

(24) Jacques Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, Presses Universitaires de France, 1985, p.163.

(25) Michel Bruguière, Gestionnaires et profi­teurs de la Révolution,  Olivier Orban, 1986.

(26) Michel Bruguière, op.cit, 74.

(27) René Sédillot, op.cit, 242.

(28) René Sédillot, op.cit, 243.

(29) Alfred Cobban, op.cit, 93.

(30) René Sédillot, op.cit, pp. 248-249.

(31) Robert Darnton, La fin des lumières: le mes­mérisme et la Révolution,  Perrin, 1984.

(32) Michel Bruguière, op.cit, 170.

(33) François Caron, Histoire économique de la France: XIXe-XXe siècles,  Armand Colin, 1981.

(34) Alain Caillé, Splendeurs et misères des scien­ces sociales, Droz, 1986, chapitre 4, 2eme partie, pp. 172-200.

(35) Michel Morineau, «Des origines de l'iné­ga­li­té de développement», dans Pour une histoire éco­nomique vraie, Presses Universitaires de Lil­le, 1985, pp.391-411.

(36) Michel Morineau, «Révolution agricole, ré­vo­­lution alimentaire, révolution démogra­phi­que», dans Pour une histoire économique vraie, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp.241-276.

(37) François Crouzet, De la supériorité de l'An­glet­erre sur la France, Perrin, 1985 chapitre 2, pp. 22-49.

(38) Jean Meyer, Le poids de l'Etat, Presses Uni­ver­sitaires de France, 1983, p.50.

(39) William H. Sewell, op.cit, 201.

(40) William H Sewell, op.cit, 219.

(41) François Crouzet, op. cit, 280.

(42) François Crouzet, op. cit, chapitre 10, «Les conséquences économiques de la Révolution française, vues de Londres».

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