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mardi 27 février 2024

les idées reçues en matière historique – Jean Sévilla

 Jean Sévilla à l’occasion de la sortie de son livre Historiquement incorrect répondait le 7/11/2011 à une interview dans le journal Famille Chrétienne

Question (Famille Chrétienne) : Comment se définit, en Histoire, le « politiquement correct » ?

Réponse (Jean Sévilla) : Globalement, il s’agit d’une lecture du passé commandée par l’idéologie actuellement dominante. Quelle est cette idéologie ? Celle d’un monde sans frontières, où les enracinements sont condamnés par principe ; d’un monde multiculturel, où toutes les civilisations sont déclarées égales ; d’un monde voué au libre-échange humain et matériel, où toute référence morale et métaphysique est bannie dès lors qu’elle paraît faire obstacle au libre-arbitre individuel.

Dans la pratique, en France, le politiquement correct appliqué à l’histoire se traduit par un anti-occidentalisme systématique,par l’aversion à l’égard de notre héritage national, et surtout par une animosité non-dissimulée envers la présence du christianisme dans notre histoire, spécifiquement envers le catholicisme.

Sur le plan méthodologique, le phénomène se traduit par trois procédés principaux. D’abord l’anachronisme : le passé est jugé à partir des critères du présent. Analyser le Moyen Age,par exemple, époque communautaire et sacrale, au nom des droits de l’homme et d’une vision sécularisée de la société, c’est s’interdire de comprendre la civilisation médiévale. Deuxième procédé : le manichéisme. Les bons sont opposés aux méchants, mais toujours selon les canons d’aujourd’hui. Troisième procédé, enfin, la simplification. Alors que l’histoire est le lieu de la complexité, le politiquement correct interprète le passé en fonction d’un ou deux facteurs explicatifs (le racisme, l’intolérance, etc.) tirés de l’arsenal idéologique contemporain.

Lutter contre le politiquement correct en histoire, c’est tenter de retrouver la vérité d’une époque, que cette vérité soit ou non plaisante à nos yeux.

FC : En 2003, vous avez écrit « Historiquement correct ». En 2011, vous publiez « Historiquement incorrect ». Y a-t-il une évolution ?

JS : […]Mon Historiquement correct, il y a huit ans, faisait ainsi état de la polarisation du débat historique, dans les années 1990, autour des années d’occupation. La décennie 2000-2010 a plutôt été caractérisée par les polémiques concernant le bilan de la colonisation. Un durcissement s’observe actuellement, nourri par un véritable terrorisme intellectuel, autour de tout ce qui touche à l’histoire de l’islam.

FC : Comme tristement exemplaire, vous évoquez l’affaire Gouguenheim, polémique sur ce que l’Occident médiéval doit aux Arabes…

Après la publication de son livre Aristote au Mont-Saint-Michel, Sylvain Gouguenheim, enseignant à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a subi une véritable chasse aux sorcières, visant rien moins qu’à obtenir son interdiction professionnelle. Tout cela au nom de la tolérance, bien entendu…

Tout cela parce que ce médiéviste remettait en cause la vulgate aujourd’hui installée selon laquelle le passage de la culture antique vers l’Occident s’est opéré grâce aux philosophes arabes. Gouguenheim n’a fait que rappeler que le Moyen Age latin a travaillé directement sur les textes grecs, que certains de ces textes lui parvenaient par le canal de Byzance, que les traducteurs arabes, dans le monde musulman, étaient souvent des chrétiens, et que, globalement, le monde islamique n’a utilisé qu’une faible part de la pensée hellénique. Ce sont des faits historiquement établis, mais comme ils contreviennent au cliché d’une civilisation musulmane ouverte aux autres cultures, il devient interdit de les rappeler.

[…]

FC :Vous parlez beaucoup de la France. N’est-ce pas le cœur du malaise ?

JS : Un pays qui doute de son identité au point d’être incapable de s’accorder pour la définir, comme on l’a constaté lors du débat de 2009-2010 sur l’identité nationale, est mal armé pour regarder son passé, et partant mal armé pour aborder l’avenir : pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.

FC : Le Président de la République inaugure bientôt un Musée de la Grande Guerre à Meaux. Or vous affirmez que nous ne comprenons plus cette période…

JS : voir blog de Jean Sévilla

FC : Dans votre livre, on voit qu’on fait souvent à l’Eglise et au christianisme des procès historiques. Ne sont-ils jamais justifiés ?

JS : voir blog de Jean Sévilla

FC : La condamnation de Galilée témoigne-t-elle ainsi de l’obscurantisme de l’Eglise ?

JS : voir blog de Jean Sévilla

FC : En Histoire, la vérité finit-elle toujours par triompher du mensonge ?

J’aimerais le croire, mais je n’en suis pas certain. Des mensonges, infiniment répétés, répercutés par l’école, les médias ou l’air du temps, finissent par s’imprimer profondément dans les esprits, et le travail nécessaire pour les démasquer est sans fin. Ce n’est pas une raison pour se décourager. D’autant que des victoires peuvent être remportées. Par exemple, si les crimes du communisme sont moins rappelés que ceux du nazisme, plus personne ne nie aujourd’hui les horreurs de Katyn ou du goulag, ce qui n’était pas le cas il y a encore trente ans. En histoire aussi, seule la vérité rend libre.

Interview paru dans Famille Chrétienne. Propos recueillis par Jean-Marc Bastière

via Le Salon Beige

https://www.fdesouche.com/2011/11/18/les-idees-recues-en-matiere-historique-jean-sevilla/

jeudi 11 mai 2023

Une histoire inédite de la France en 100 cartes (Jean Sévillia)

 

Jean Sévillia, essayiste et historien, chroniqueur au Figaro Magazineest l’auteur de nombreux ouvrages dont Historiquement incorrectLe Livre noir de la Révolution française ou encore Zita, impératrice courage.

Il vient de publier chez Perrin Une histoire inédite de la France en 100 cartes qui va arriver ces jours-ci en librairie. Le but de cet album est de présenter une centaine de moments qui auront été pour la France, d’abord pendant sa construction, ensuite lors de son développement, des épisodes décisifs, des tournants, des points de bascule.

Ce livre est conçu, parce que l’histoire ne s’explique pas sans la géographie, autour d’une centaine de cartes et de graphiques. Il aborde la formation du pays, l’extension progressive de son territoire et de ses frontières. Il décrit aussi son évolution politique, les changements de régime, les phases de prospérité, ou a contrario, les périodes troublées, et s’attache à exposer les mutations sociologiques, culturelles et religieuses qui ont changé l’aspect de la France.

Plus surprenant de la part d’un historien est la volonté de l’auteur de consacrer les dernières pages à des points d’actualité récente (immigration, islamisme, gilets jaunes,…). Parmi ces derniers points abordés, on y voit notamment comment le modèle familial traditionnel – le couple marié avec enfants nés dans le mariage – est devenu marginalisé. Paradoxalement, les dernières enquêtes montrent que neuf Français sur dix accordent de l’importance à la famille. Mais laquelle ?

Une synthèse intéressante qui permet de retrouver un Sévillia plus incisif après son décevant La France catholique.

Une histoire inédite de la France en 100 cartes, Jean Sévillia, éditions Perrin, 240 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/une-histoire-inedite-de-la-france-en-100-cartes-jean-sevillia/124638/

dimanche 12 mars 2023

Le dernier carré : combattants de l’honneur et soldats perdus (Jean-Christophe Buisson & Jean Sévillia)

 

Jean-Christophe Buisson est directeur adjoint du Figaro Magazine et présentateur de Historiquement show sur la chaîne Histoire. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur des thèmes historiques variés. Jean Sévillia est membre du conseil scientifique du Figaro Histoire et chroniqueur au Figaro Magazine. Il a publié de nombreux ouvrages d’Histoire qui ont connu de beaux succès de ventes. Ils forment le tandem qui a dirigé avec brio une équipe d’historiens et de journalistes pour aboutir à ce livre remarquable qu’est Le dernier carré publié chez Perrin.

Waterloo, Camerone, la bataille des ponts de Saumur, Diên Biên Phu : quatre cas emblématiques de ces moments où une guerre est perdue pour l’un des belligérants, mais où une poignée d’hommes luttent jusqu’au bout, même s’ils savent que leur camp a succombé, et peut-être surtout s’ils le savent. Ces quatre exemples mythiques d’héroïsme n’apparaissent dans ce livre que par allusion. Priorité a été donnée ici à des épisodes moins célèbres mais tous aussi épiques, de l’Antiquité à nos jours. Vingt-cinq chapitres, vingt-cinq faits d’armes, vingt-cinq récits d’ultime sacrifice et de fidélité absolue qui s’étalent à travers les siècles et les continents.

L’ouvrage débute avec les 300 soldats de Sparte dirigés par le roi Léonidas qui combattent jusqu’à la mort à l’entrée du défilé des Thermopyles face à l’offensive du roi des Perses.

Sans citer les vingt-cinq chapitres, retenons-en quelques-uns.

L’ultime fin de l’Empire byzantin à Trébizonde en 1463, lorsque David II Comnène, refusant de se convertir à l’islam, est exécuté au sabre sur ordre du sultan Mehmet II.

La bataille de Culloden, en 1746, qui met fin aux insurrections des jacobites écossais fidèles aux Stuarts, dynastie catholique. C’est à la suite de cette défaite des highlanders que des lois furent promulguées visant à effacer toute la culture écossaise : interdiction du kilt, du tartan et de la cornemuse, abolition du système clanique,… Il fallut attendre 1822 pour que les traditions écossaises aient droit de revoir le jour.

Mathieu Bock-Côté signe le beau chapitre consacré aux derniers Indiens du roi de France, épopée qui s’achève en 1766 avec la défaite de Pontiac, le plus célèbres de leurs chefs.

Jean Sévillia fait, lui, revivre la chouannerie des Cent-Jours en 1815, témoignage de la ténacité du royalisme populaire dans l’ouest de la France.

Ô combien méconnue est l’histoire de Stand Watie, indien cherokee, général dans l’armée confédérée durant la guerre de Sécession et dernier officier confédéré à déposer les armes en juin 1865 !

Christophe Dickès – fils du regretté docteur Jean-Pierre Dickès – conduit le lecteur au milieu des Zouaves pontificaux qui forment l’ultime rempart du pape quand est donné l’assaut final sur Rome le 20 septembre 1870.

Un chapitre est dédié à Saigô Takamori, le dernier samouraï, mort sabre à la main en 1877 dans une insurrection pour l’honneur contre les influences extérieures qui transforment le Japon impérial.

Autre moment héroïque, l’insurrection catholique irlandaise contre la Couronne britannique, déclenchée lors de la fête de Pâques 1916, et qui s’achève en 1923 avec la reddition de de Valera, président de la république d’Irlande.

L’agonie dans l’exode des armées blanches fidèles à la Russie impériale et commandées par le général Wrangel est également décrite.

Tout comme les dernières braises des insurrections de Cristeros au Mexique qui se terminent en 1937.

Trop méconnue est l’épopée des “Frères de la forêt”, lituaniens indépendantistes et antisoviétiques qui combattront l’Armée rouge de 1944 à 1965 !

C’est le chanteur et journaliste Jean-Pax Méfret qui signe le chapitre sur le crépuscule de l’Algérie française tandis que Jean-Louis Tremblais évoque les guérillas anticommunistes oubliées en Asie du Sud-Est jusqu’en 1975 et que Jean-René Van der Plaetsen raconte le baroud désespéré des soldats chrétiens au Liban en mai 2000.

Un livre passionnant à plus d’un titre !

Le dernier carré, ouvrage collectif sous la direction Jean-Christophe Buisson et Jean Sévillia, éditions Perrin, 384 pages, 21 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-dernier-carre-combattants-de-lhonneur-et-soldats-perdus-jean-christophe-buisson-jean-sevillia/147355/

mardi 31 mai 2022

Ecrits historiques de combat (Jean Sévillia)

 

ecrits-historiques-de-combat

Jean Sévillia, essayiste et historien, chroniqueur au Figaro Magazine et membre du conseil scientifique du Figaro Histoire, est l’auteur de plusieurs essais historiques à succès.

Les éditions Perrin ont choisi de réunir en un seul gros volume trois textes déjà célèbres : Historiquement correct paru en 2003, Moralement correct paru en 2007 et Le Terrorisme intellectuel dont la première édition date de 2000. Pourquoi cette nouvelle édition ?

L’auteur de cet ouvrage fait depuis longtemps le constat du tropisme à gauche du milieu intellectuel où la norme est d’être progressiste, si ce n’est révolutionnaire, et en tout cas partisan d’un monde multiculturel et multiethnique. Ce qui signifie que journalistes, enseignants et universitaires ont une tendance manifeste à déformer la réalité d’aujourd’hui mais aussi à réécrire le passé.

On distingue des strates idéologiques successives. Procès contre l’Europe chrétienne venant des Encyclopédistes (Inquisition, affaire Galilée). Légende noire de la nuit pré-révolutionnaire (obscurantisme médiéval, absolutisme de l’Ancien régime) et légende dorée de la Révolution française, legs de l’école républicaine des XIXe et XXe siècles. Refus de l’histoire événementielle et lecture socio-économique du passé, héritage de l’école marxiste. Histoire écrite au nom des droits de l’individu, quelle que soit sa nation, sa religion ou sa civilisation, fruit du multiculturalisme ambiant. Vision culpabilisante de l’histoire occidentale (croisades, esclavage, colonisation), résultat de la haine de soi et du « sanglot de l’homme blanc « .

Qu’il s’agisse du passé ou du présent, c’est donc toujours le même processus qui est à l’œuvre. L’idéologie en place modifie les paradigmes politiques, sociaux, culturels, anthropologiques, religieux et historiques. Et les opposants doivent être réduits au silence. Pour cela, on leur colle une étiquette destinée à leur ôter tout droit à la parole : raciste, fasciste, homophobe, etc. 

Ce livre est un antidote, écrit dans un esprit de transmission de notre héritage culturel et religieux.

Ecrits historiques de combat, Jean Sévillia, éditions Perrin, 840 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

mardi 26 janvier 2021

Martyrs du nazisme

 

Maximilien Kolbe

Plus de 2500 prêtres ont été détenus à Dachau entre 1938 et 1945.

En décembre 1938, le père Otto Neururer, curé de Götzens, au Tyrol, est arrêté pour avoir dissuadé une de ses paroissiennes d’épouser un notable nazi. Inculpé de « diffamation du mariage germanique », il est interné au camp de Dachau, en mars 1939, puis transféré à Buchenwald. C’est là que, surpris en train d’exercer son ministère interdit, en mai 1940, enfermé au cachot, dénudé et pendu par les pieds, il meurt après trente-quatre heures d’agonie. Le mois suivant, ses cendres sont enterrées dans son village. Ayant publié une nécrologie révélant le lieu de sa mort, le provicaire du diocèse d’Innsbruck, le père Carl Lampert, depuis longtemps cible des nazis, est arrêté à son tour, en juillet 1940, et envoyé à Dachau. Transféré à Sachsenhausen, ramené à Dachau, libéré puis de nouveau arrêté, il sera décapité à Halle, dans la Saxe, en novembre 1944, après avoir refusé de renier sa foi.

A Dachau ont été détenus, entre 1938 et 1945, 2579 prêtres, religieux et séminaristes catholiques, dont 447 Allemands et Autrichiens, 1780 Polonais et 156 Français. Plus d’un millier y laissèrent la vie. Installé près de Munich, dès 1933, afin d’interner des opposants au régime hitlérien, ce camp eut pour caractéristique, à la suite d’un compromis arraché aux autorités du IIIe Reich par la diplomatie vaticane, en 1940, de regrouper, dans deux ou trois baraques, plusieurs centaines de prêtres auxquels on mêla une centaine de pasteurs et de popes.

Journaliste et historien, Guillaume Zeller raconte le drame particulier de ces hommes de Dieu pris dans la tragédie de la déportation. Par rapport aux autres prisonniers, ils disposaient d’un lieu de consolation : une chapelle, mais dont l’accès était aléatoire. Pour le reste, faim, froid et maladie étaient leur lot quotidien, et ils n’échappaient pas à l’ordre SS : punitions, brimades, torture pour les récalcitrants, expériences médicales dont ils étaient les cobayes. Cinquante-six ecclésiastiques morts dans ce camp, dont 47 Polonais, ont été béatifiés par l’Eglise catholique, mais de nombreux cas sont encore à l’étude. Dachau fut le théâtre d’atroces dérélictions, mais aussi d’élévations spirituelles qu’évoque avec émotion cet ouvrage poignant.

Jean Sévillia

La Baraque des prêtres. Dachau, 1938-1945, de Guillaume Zeller, Tallandier, 314 p., 20,90 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/martyrs-du-nazisme/

samedi 16 janvier 2021

L’Europe des rois

Carte de l'Europe en 1923

Les têtes couronnées face aux tragédies du XXe siècle.

Le 24 mai 1913, le mariage de la princesse Victoria-Louise de Prusse, fille du Kaiser Guillaume II, avec le prince Ernest-Auguste de Hanovre permet à l’empereur d’Allemagne, au roi d’Angleterre George V et au tsar Nicolas II d’être réunis à Berlin. Les trois souverains, qui règnent sur la moitié du monde, sont les petits-fils de la reine Victoria. Ce cousinage ne les empêchera pas, un an plus tard, d’entrer dans la guerre à la tête de leurs peuples. Le conflit s’achèvera, en Allemagne comme en Russie, mais aussi en Autriche-Hongrie, par la révolution et l’effondrement de la monarchie. Vingt ans plus tard, une nouvelle guerre déchirera l’Europe et provoquera la chute de quatre royaumes (Italie, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie).
Vingt-deux monarchies européennes en 1914 (en comptant les royaumes et principautés d’Allemagne), dix après la Seconde Guerre mondiale. Quel rôle les têtes couronnées ont-elles joué au cours de ces années qui ont bouleversé le continent ? Jean des Cars, éminent spécialiste des sagas dynastiques, expose les faits, pays après pays, décennie après décennie, dans un ouvrage vivant et documenté, d’autant plus plaisant à lire qu’il se compose de près de 170 sous-chapitres qui racontent chacun une histoire (1). Dans cette fresque, politique et destins familiaux se mélangent, attisant parfois les rivalités nationales, les freinant d’autres fois. A part quelques exceptions, ce qui caractérise ces rois et ces reines, même en temps de guerre, est de s’être tenus à l’écart des déchaînements idéologiques de l’époque. Jean des Cars, avec talent, donne à voir « d’abord des êtres humains avec leurs vies intimes (…) et la croyance dans le symbole, suprême et sacré, qu’ils incarnent ».
Siméon de Bulgarie, roi de 1943 à 1946, exilé pendant cinquante ans, puis revenu dans son pays en 1996, y a été Premier ministre de 2001 à 2005. Etonnante trajectoire qu’il retrace dans une autobiographie où l’émotion perce à chaque page, tout en évitant la nostalgie (2). Ici éclate une notion du pouvoir conçue comme un service à rendre aux autres, et non à soi. C’est si rare aujourd’hui que cela fait du bien.

Jean Sévillia

(1) Le Sceptre et le Sang, de Jean des Cars, Perrin, 474 p., 23 €.

(2) Un destin singulier, de Siméon II de Bulgarie, avec Sébastien de Courtois, Flammarion, 382 p., 22 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/leurope-des-rois/ 

dimanche 24 mai 2020

La Révolution en circuit fermé

Redécouvert en 1978 par François Furet, Augustin Cochin avait décrypté le mécanisme qui avait permis aux petits cercles des sociétés de pensée imbus des Lumières d’imposer leurs aspirations en les faisant passer pour la volonté du grand nombre. Son oeuvre est heureusement rééditée.

En 1978, François Furet publiait Penser la Révolution française, essai qui a marqué un véritable tournant historiographique. Ancien membre du parti communiste, l’auteur y exprimait le vœu de rompre avec la version officielle de la Révolution dès lors que celle-ci ne pouvait plus être un moteur politique, le socialisme réel ayant montré son vrai visage, celui du goulag. « La Révolution française est terminée », écrivait Furet, estimant que les historiens avaient désormais à penser la Révolution non plus en termes idéologiques mais en termes scientifiques, notamment pour comprendre comment les aspirations libérales de 1789 avait débouché sur la Terreur de 1793. Furet expliquait encore comment deux historiens, « les seuls à proposer une conceptualisation rigoureuse de la Révolution française », avaient contribué à sa réflexion : Alexis de Tocqueville, qui aide à comprendre la part de continuité de la Révolution dans l’histoire de France, et Augustin Cochin, pour sa théorie du jacobinisme.

Ce dernier, mort héroïquement pendant la Première Guerre mondiale, édité à titre posthume dans les années 1920, était tombé dans l’oubli jusqu’à ce que François Furet fasse connaître son nom. Cette redécouverte avait permis quelques rééditions, notamment une anthologie publiée aux PUF, en 1979, sous le titre L’esprit du jacobinisme, avec une préface du sociologue Jean Baechler. Suivraient de nouveau quarante années d’oubli, l’Université ne faisant rien pour sortir de l’anonymat un historien hors catégories. Mais voici, aux éditions Tallandier, sous l’intitulé La Machine révolutionnaire, un recueil quasiment exhaustif des textes d’Augustin Cochin, préfacé par Patrice Gueniffey qui souligne le courage dont fit preuve Furet en passant au-dessus des préjugés à l’encontre de Cochin. L’ouvrage est également précédé d’une éclairante introduction à l’œuvre de celui-ci par Denis Sureau.

Né à Paris le 22 décembre 1876, Augustin Cochin est issu d’une vieille famille de la bourgeoisie parisienne anoblie au XVIIIe siècle. L’hôpital qui porte son nom a été fondé par un de ses aïeux, et son père, le baron Denys Cochin (1851-1922), fut député de Paris, défenseur de l’Eglise lors de l’examen des lois Combes et de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, et brièvement ministre pendant la Première Guerre mondiale. A l’exemple de son père, Augustin Cochin est un catholique fervent, acceptant la République plus par raison que par sentiment.

Après des études au collège Stanislas, trois fois lauréat du concours général, il est licencié ès-lettres et en philosophie. A vingt ans, il effectue volontairement une période militaire d’un an dont il sort officier de réserve. Reçu premier au concours de l’Ecole des Chartes, il en sort premier également avec un mémoire sur Le Conseil et les réformés de 1652 à 1658. A partir de 1903, la fortune familiale le dispensant de solliciter un poste d’enseignant ou de chercheur, il devient historien indépendant, mais sans jamais renoncer aux exigences méthodologiques apprises à l’Ecole des Chartes. C’est donc dans les archives qu’il s’adonne à ce qui va être l’œuvre de sa vie : l’étude de la Révolution de 1789. En 1904, il commence par se pencher sur la campagne électorale pour les Etats généraux de 1789 en Bourgogne. De 1905 à 1909, il effectue le même travail en Bretagne. De 1908 jusqu’à sa mort, il étudie le gouvernement révolutionnaire, ayant le projet de publier en trois volumes les Actes du gouvernement révolutionnaire (1793-1794) dont il n’aura le temps d’achever que le premier tome. A long terme, il projetait une histoire générale de la Terreur.

Quand éclate la Grande Guerre, Augustin Cochin s’engage avant même d’avoir reçu son ordre de mobilisation. Portant le grade de capitaine, cinq fois blessé et décoré de la Légion d’honneur, il est tué à la tête de sa compagnie, au calvaire d’Hardicourt, sur le front de la Somme, le 8 juillet 1916, à l’âge de trente-neuf ans.

A sa mort, il avait encore peu publié : trois études sur le calvinisme, deux conférences sur la Révolution et, en 1909, La crise de l’histoire révolutionnaire : Taine et M. Aulard. Dans cet essai, tout en partageant l’aversion manifestée à l’égard du personnel révolutionnaire par l’auteur des Origines de la France contemporaine, Cochin mettait en doute la « méthode psychologique » de Taine, la Révolution ne s’expliquant pas, selon lui, par une volonté consciente ou une intention délibérée de ses acteurs, mais par un mécanisme qu’il fallait décomposer pour le comprendre. Le jeune historien s’en prenait de même à Alphonse Aulard, le premier titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, militant républicain qui, attaquant Taine, avait justifié la nécessité de la Terreur par le poids des circonstances.

Après la Première Guerre mondiale, c’est Charles Charpentier, ami, collaborateur et compagnon d’armes d’Augustin Cochin, qui assurera la publication de ses écrits épars : en 1921, Les sociétés de pensée et la démocratie moderne ; en 1924, La Révolution  et la libre pensée, qui était conçu comme un discours préliminaire à l’édition des Actes ; en 1925, en deux volumes, Les sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne, 1788-1789.

Selon Cochin, la Révolution n’a jamais été un phénomène populaire et spontané, mais a été préparée au sein de cercles restreints, ce qu’il nomme les sociétés de pensée, qui se porteront au pouvoir en lançant une mécanique possédant sa logique interne, dont la Terreur est l’aboutissement théorique et historique. Ces sociétés de pensée sont les multiples académies littéraires, clubs patriotiques, loges maçonniques, musées, lycées ou sociétés d’agriculture formées sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, et dont les membres seront à la fois des partisans enthousiastes du mouvement de 1789 et des victimes toutes désignées de la guillotine en 1793.

L’originalité de Cochin réside dans la façon dont il étudie la mise en place de ce qu’il appelle « la Machine révolutionnaire ». En Bourgogne, explique-t-il, une poignée de médecins et de robins contrôle la consultation du tiers état pour les Etats généraux ; en Bretagne, c’est un clan de parlementaires et de nobles. « On voit, observe-t-il, les mêmes démarches se faire au même moment dans les provinces que séparent mœurs, intérêts, régime, dialectes même, sans parler des douanes et des mauvais chemins. (…) Ainsi, dans cette singulière campagne, tout e passe comme si la France entière obéissait au mot d’ordre du mieux monté des partis et on ne voit pas de partis ». Poussant l’analyse, il remarque qu’en Bourgogne, le Tiers de Dijon représente un cercle intérieur à la cité de Dijon, les avocats un cercle au sein du précédent, et un petit groupe d’avocats un cercle à l’intérieur du barreau de Dijon, cercle qui, d’échelon en échelon, influence toute la ville. En Bretagne, le processus est le même. Ainsi donc, la « Machine » possède une structure concentrique, le plus petit cercle contrôlant indirectement le plus grand, les différentes cellules étant en rapport entre elles.

C’est faussement que Cochin est parfois comparé à l’abbé Barruel, jésuite dont les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, parus en 1798-1799, soutenaient que la Révolution avait été l’œuvre d’un complot ourdi par les Illuminés de Bavière qui auraient infiltré la franc-maçonnerie et d’autres sociétés afin de renverser les pouvoirs en place. Augustin Cochin ne croit nullement que la Révolution a procédé d’une organisation préméditée, appuyée sur des personnes déterminées : il démontre simplement qu’il existe un mécanisme des sociétés de pensée, qui peut se dérouler avec des hommes interchangeables. « Il ne cherchait pas, observe Patrice Gueniffey, à écrire une histoire de la Révolution par les intentions de ses acteurs, mais à élaborer une phénoménologie du phénomène révolutionnaire qui dépassât les intentions exprimées par ses acteurs. »

Autant historien que sociologue, Augustin Cochin avait démonté le mécanisme permettant à un petit groupe d’hommes réuni par des aspirations communes d’élaborer une volonté qui lui soit propre, et de l’imposer, de cercle en cercle, à toute une collectivité, quitte à ce que ce mécanisme se retourne un jour comme un boomerang. Ce schéma n’est évidemment qu’une partie de l’histoire de la Révolution française. Mais il pose de légitimes questions sur les origines de la démocratie moderne.

Jean Sévillia

Augustin Cochin, La Machine révolutionnaire, préface de Patrice Gueniffey, introduction de Denis Sureau, Tallandier, 686 p., 29,90 €.

Sources :  (Edition du  vendredi 1 juin 2018)

mercredi 4 mars 2020

Chouan du Tyrol Andréas Hofer et le double visage de notre Europe

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Rarement héros populaire fut aussi méconnu en dehors des frontières de sa nation, car le Tyrol est un peuple et une nation. Même les Allemands, surtout les Allemands, se méfient du culte de celui qui fut pourtant un des champions du germanisme, mais reste enraciné dans son terroir. Aujourd’hui le nationalisme et le cosmopolites se conjuguent étrangement pour refuser l’émergence des « patries charnelles », ces réalités de l’ethnie et de la tradition qui se moquent singulièrement des frontières étatiques.
jean Sévillia, en consacrant un livre à Andréas Hofer, pose sans doute plus de questions qu'il ne croit lui-même. De son regard purement historique sur celui qu'il nomme « le Chouan du Tyrol », on peut sans nul doute déduire une réflexion féconde sur les deux voies qui s'ouvrent aujourd'hui à l'Europe.
Le général Béthouart, qui fut naguère au printemps 1940, à Narvik, au-delà du cercle Polaire le « fraternel adversaire » du général Dietl, dont il partageait la passion pour la montagne, devait devenir après la guerre haut-commissaire de la République française en Autriche. Il s'y révéla diplomate hors pair, soucieux d'établir une amitié qui préfigurait l'Europe de demain. Il avait d'ailleurs lui-même consacré un livre au prince Eugène de Savoie, le Prinz Eugen, héros germanique s'il en fut.
Béthouart donc, ce vieux guerrier picard, déclare, le 24 septembre 1950, sur la colline de Bergisel, au dessus d'Innsbrück, alors qu'il faisait ses adieux aux Tyroliens : « Nous avons fait fusiller Andréas Hofer. Aujourd'hui, nous savons que nous avons eu tort. Et, au nom de la grande nation française, j'apporte ici un témoignage de respect et de haute considération pour cet homme. »
Hommage insolite du descendant des anciens occupants à celui qui fut le symbole même de la résistance à la France, ou plus exactement à la conception impériale (et impérialiste) de la France, incarnée par Napoléon et prise en relais par ses alliés allemands, en l'occurrence les Bavarois. On ne se chamaille qu'entre voisins et, en ce sens, la querelle entre Tyroliens et Bavarois atteint des sommets incompréhensibles à qui ne connaît les ressorts cachés et sans doute indéracinables de l'âme des peuples.
Les événements de 1809 peuvent paraître bien lointains. Il font pourtant partie de la préhistoire vivante de notre Europe en gestation.
FEUTRE VERT ET BRETELLES À FLEURS
Jean Sévillia a parfaitement raison de commencer seulement l'aventure de son héros vers la centième page de son livre. On ne comprend rien à Andréas Hofer si on ignore le cadre géographique, sentimental, religieux, historique, de sa révolte. Sans ces explications, il ne serait qu'un bandit d'honneur de western, un hors-la-loi. C'est d'ailleurs l'image fausse que l'on garde de lui, avec son large feutre vert, sa longue barbe sombre et sa culotte de cuir qui libère ses genoux et s'orne de bretelles fleuries. Quand on le sait aubergiste, on imagine quelque enseigne du Cheval Blanc. C'est réduire à un folklore d'opérette cette terrible histoire de sang et de bravoure.
Révisons nos préjugés. Aujourd'hui où le Tyrol du Sud de langue allemande - que Rome nomme simplement « Haut-Adige » - est annexé par l'Italie, posant les problèmes que l'on sait (ou plutôt, hélas, que l'on ignore), on imagine mal que le Tyrol historique comprenait, au contraire, une importante région de langue italienne tout autour de Trente : le quart des Tyroliens ne parlaient même pas allemand et pourtant ce fut la zone la plus favorable à l'insurrection nationale contre les Franco-Bavarois.
Il faut d'abord situer le cadre de cette « chouannerie », alors que de nos jours les Tyroliens, comme les Basques, sont partagés entre deux États.
Leur patrie s'insère entre la Bavière au nord, Salzbourg et la Carinthie à l'est, la Lombardie et la Vénétie au sud, les Grisons helvétiques et le Voralberg autrichien à l'ouest. À l'usage des langues allemande et italiennes, s'ajoute l'emploi du dialecte ladin pour compliquer encore une situation très caractéristique de la richesse ethnique de l'empire des Habsbourg.
Les habitants de Haute et Basse-Autriche sont des étrangers. Vienne est loin, très loin vers l'est. Reste l'empereur. Un principe plutôt qu'un homme. On le verra bien quand Joseph H, souverain « éclairé », prétendra apporter des lumières qui ne sauraient guère convenir à l'un des peuples les plus traditionnels de son empire, chez qui la religion occupe une telle place que même le catholicisme bavarois ici semble tiède. C'est le triomphe du baroque, de la Vierge, des saints protecteurs, des reliques des processions, des pèlerinages. Catholicisme tellement paysan qu'on pourrait y déceler plus de traces de paganisme qu'ailleurs en Europe, tant la religion s'y trouve liée aux vieilles forces telluriques. L'Empire convient à ce peuple, dans l'infinie diversité des constitutions, des lois et des dialectes, qui forment la plus singulière des mosaïques.
Déjà ébranlé par les innovations « modernistes » de Joseph II, le Tyrol va entrer en révolte ouverte quand les Autrichiens cèdent en 1809 le pays aux Bavarois, alliés des Français.
D'où cette cette sorte de chouannerie, dont Andréas Hofer sera le héros.
LE SYMBOLE DU GERMANISME
Dans des montagnes où des dizaines de sommets culminent à plus de 3 000 mètres d'altitude et où le particularisme de chaque vallée s'exacerbe, la résistance va d'autant plus triompher initialement qu'il y existe depuis le début du XVIe siècle des compagnies de tirailleurs qui constituent une véritable armée de milice, selon un principe dont on retrouve aujourd'hui des traces en Suisse et qui s'est perpétué en Autriche, sous la forme folklorique des sociétés de tir.
Ce Tyrol qui est une nation plus qu'une province, va se trouver brusquement confronté au drame de l'occupation française, puis de l'annexion bavaroise.
On a trop occulté ce que furent les réactions de rejet des populations au temps où la France occupait l'Europe. Napoléon poursuivait la volonté expansionniste de Louis XIV. L'ex-royaume se prétendait empire et Bonaparte se voulait héritier de Charlemagne, mais il prenait à son compte la politique d'annexion et d'assimilation de la monarchie puis de la révolution.
Jean Sévillia décrit assez bien les étapes de la victoire puis déjà défaite d'Andréas Hofer pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y attarder. Cette tragédie est brève elle dure moins d'un an, de mars 1809 à février 1810.
Passons sur les horreurs de la guerre. Elle sont inhérente à tout conflit où interviennent des partisans. La Vendée a connu sans doute encore pire. Que les troupes d'invasion soient bavaroises et saxonnes sous un chef alsacien de langue alémanique, le maréchal Lefebvre, ne change rien à l'horreur. Au contraire.
Régent du Tyrol un seul été, Andréas Hofer est capturé dès l'automne et fusillé le 20 février 1810.
Mort en martyr après avoir vécu en héros, le Sandwirt, c'est-à-dire le tenancier du Sandhof, son auberge au nom de sable, est devenu au cours des âges posthumes un véritable mythe, illustrant la vieille devise Fur Gott, Kaiser und Vaterland.
Symbole du germanisme contre la latinité qui devait par la suite annexer le versant méridional de sa patrie y compris son village natal, symbole de l'Autriche contre l'Allemagne, symbole du catholicisme sudiste contre le protestantisme nordique, symbole de la foi et du patriotisme contre la raison d’État, oui, certes, il a été tout cela. Et Jean Sévillia l'évoque très bien, qui insère son personnage dans une grande querelle, celle qui oppose « la philosophie égalitaire, individualiste et laïque née au siècle des Lumières » et « une vision du monde hiérarchique, communautaire et catholique ». D'où le sous-titre de ce livre, qui a l'immense mérite d'être le premier en France sur le sujet : Le Chouan du Tyrol.
L'EUROPE AUX TROIS CENT SOIXANTE-CINQ DRAPEAUX
Mais il faut aussi voir plus loin et projeter le combat d'Andréas Hofer à notre époque, tout en nous référant à la sienne.
Il y avait, et il y a toujours deux conceptions de l'Europe : celle du jacobinisme centralisateur, dont Napoléon a été l'héritier et qui consistait à fabriquer des départements à la chaîne et à confédérer des alliés-clients pour aboutir à un monstre qui sert de modèle secret à l'Europe des technocrates d'aujourd'hui. Cette Europe sans âme n'est plus, alors qu'une étape dans la constitution de la république universelle et cosmopolite. Une telle vision abstraite n'empêchait d'ailleurs pas, voici deux siècles, un fantastique chauvinisme français, qui continuait le rêve louis-quatorzien de porter le fer et le feu au-delà du Rhin. On commence par brûler le Palatinat et on finit par occuper le Tyrol. Napoléon, tout empereur qu'il s'était autoproclamé, restait dans la vieille tradition du Royaume en lutte contre l'Empire. Singulier personnage que ce fils du peuple corse qui fut le continuateur à la fois de la révolution et de la monarchie, tout en travestissant les deux dans un rêve « romain » qui annonçait déjà les pires outrances du fascisme et de la déification de l’État.
En face, il y a le Tyrol, c'est-à-dire un peuple à nul autre pareil, une nation héritière d'une longue histoire, une « patrie charnelle » en un mot, comme aurait dit Saint-Loup. L'Empire, le vrai, confortait de telles identités. Il n'y a guère moins de princes souverains sur leurs propres terres que de jours de l'année. Ce n'est même plus l'Europe aux cent drapeaux, dont parlent certains, mais l'Europe aux trois cent soixante cinq drapeaux, dont la confédération helvétique, avec ses trois langues (et même quatre, si on compte le romanche) perpétue la réalité la plus démonstrative !
Les vieilles terres d'Empire comme l'Alsace ou la Bohême peuvent comprendre mieux que d'autres le geste d'Andréas Hofer. Mais son exemple d'homme libre sur une terre libre peut aussi bien s'entendre en Ecosse ou en Galice, en Ukraine ou en Flandre. Au Moyen-Orient, les pechmergas kurdes sont dans la droite ligne du combat des chasseurs tyroliens d'Andréas Hofer. C'est désormais sur le sol d'Europe, de l'Oural à l'Atlantique, que doit se renouveler le choix essentiel du Sandwirt. Non pas le Tyrol ou l'Empire mais le Tyrol et l'Empire, c'est-à-dire l'Europe.
À toute fédération il faut un fédérateur. Je ne suis pas de ceux qui sourient de la monarchie : je crois que le seul qui puisse aujourd'hui y prétendre sur notre continent se nomme Otto de Habsbourg-Lorraine.
En complément de ce livre sur Andréas Hofer, je viens de lire d'un trait son essai : L'idée impériale, histoire et avenir d'un ordre supranational, édité en 1989 aux Presses Universitaires de Nancy, avec une préface de Pierre Chaunu. Que d'idées à y reprendre !
Andréas Hofer s'est battu pour la liberté du Tyrol. Il s'est battu aussi pour l'unité (dans la diversité) de l'Empire. C'est pourquoi son geste, au-delà de la chouannerie et du sectarisme religieux, s'insère dans le grand combat des identités.
Napoléon, dans un certain sens, voulait faire l'Europe. Andréas Hofer voulait, lui, défendre l'Empire. Aujourd'hui, ces deux idées ne sont pas inconciliables. Elles sont complémentaires.
Jean Mabire Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Jean Sévillia : Le Chouan du Tyrol, Andréas Hofer contre Napoléon, 276 p.Perrin.

mercredi 30 octobre 2019

RICHELIEU, MINISTRE ET PRÊTRE

La biographie de Richelieu que publie Arnaud Teyssier est un des livres forts de la rentrée.
     Naguère, quand l’histoire de France s’enseignait encore à l’école, tous les enfants connaissaient le célèbre tableau qui montre Richelieu, debout sur la digue de La Rochelle battue par le vent et les embruns, en train de scruter la bataille se déroulant au large de la ville assiégée. Richelieu affrontant les factions intérieures, Richelieu combattant les Anglais ou les Espagnols, Richelieu interdisant le duel : que de souvenirs… Dans notre jeunesse, le cardinal-ministre, dont l’effigie ornait le billet de 10 francs, symbolisait la rigueur personnelle, le service de l’Etat, le dévouement à l’intérêt général.
     Ces images n’étaient pas des clichés. Au cours des vingt ou trente dernières années, les meilleurs historiens, de Roland Mousnier à Françoise Hildesheimer, ont confirmé l’exceptionnelle stature du personnage de Richelieu et son rôle décisif dans notre passé national. Arnaud Teyssier, ancien élève de l’ENS et de l’ENA, historien des idées politiques et des institutions, biographe de Lyautey, Péguy et Louis-Philippe, s’est à son tour lancé dans l’aventure. Ecrire une biographie de « l’homme rouge » était un exercice périlleux, tant le sujet a été exploré, et tant les sources sont partiellement lacunaires, notamment celles qui concernent les années de formation du ministre principal de Louis XIII. Le résultat est réussi au-delà de toute attente : avec ce livre superbement écrit, un des plus forts de la rentrée dans le domaine de l’histoire, l’auteur brosse un portrait amplement renouvelé de Richelieu.
     Les romantiques et Alexandre Dumas avaient fait du Cardinal un tyran cruel. Si cette légende s’est dissipée, persiste l’idée qu’il était un politique froid et ambitieux. Or chez Richelieu, rappelle Teyssier, « sous le discours de l’homme d’Etat affleure sans cesse, avec une constance surprenante, celui du pasteur chargé d’âmes, du prêtre, du confesseur ». C’est sous cet angle que l’historien revisite la vie et l’oeuvre de Richelieu. Homme de foi, homme consacré, ce dernier considérait que la conduite d’un pays et le soin des âmes dépendent de la même exigence : la lutte sans cesse recommencée contre la faiblesse humaine. Selon Arnaud Teyssier, c’est dans cette profonde imprégnation chrétienne que se trouve le ressort intime d’un grand serviteur de la France, qui aimait à dire qu’il ne dormait pas la nuit afin que les autres puissent dormir à l’ombre de ses veilles.
Jean Sévillia
Richelieu, d’Arnaud Teyssier, Perrin, 528 p., 24,50 €.

dimanche 27 octobre 2019

WATERLOO, DOUBLE DÉSASTRE

La Bataille de Waterloo
En 1815, Waterloo fut une défaite militaire entraînant un désatre politique.
     Le sens de la situation, l’esprit de décision, la rapidité, l’audace, l’énergie. Et la baraka. C’est avec ces qualités-là que Napoléon, à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Friedland ou à Wagram, avait été vainqueur. Pour avoir porté ces qualités militaires au plus haut, il restera un des plus fascinants capitaines de tous les temps. Mais le 18 juin 1815, à Waterloo, quelque chose s’était cassé. Sa défaite, en ce jour fatidique, ne cesse d’être racontée, expliquée, analysée, commentée. Et rejouée : on annonce 6000 figurants venus de 29 pays pour la reconstitution de la célèbre bataille, au mois de juin prochain, lors des cérémonies du bicentenaire qui se dérouleront en Belgique.
     A son tour, Thierry Lentz s’attaque à Waterloo. Auteur de plus de vingt-cinq livres sur le Consulat et le Premier Empire, directeur de la Fondation Napoléon, ce chercheur connaît trop bien le sujet pour en ignorer les risques. Qu’ajouter à la cinquantaine d’ouvrages ou d’articles sur la campagne de 1815 que son propre livre cite en bibliographie? Quel détail oublié ressortir en prétendant qu’il change tout? Et pourquoi revenir pour la énième fois, afin d’expliquer la déconfiture de Napoléon, sur les carences de Soult, ­l’attitude de Ney ou les erreurs de Grouchy? C’est pourquoi l’historien a fait le meilleur choix : celui de la simplicité et de la clarté.
     En dix-huit chapitres d’un volume joliment illustré, Lentz, d’une plume qui va à l’essentiel, éclaire tout Waterloo : les causes de l’affrontement, son ­déroulement, ses conséquences. La dimension militaire est présente, l’auteur relatant les préparatifs de la campagne de Belgique, la défaite initiale de Blücher à Ligny, le 16 juin, puis le choc du 18 juin, Wellington pliant sans rompre, l’arrivée des Prussiens provoquant le sauve-qui-peut des Français. Mais ce sont aussi les effets politiques et diplomatiques de la bataille qui sont exposés ici : l’abdication de Napoléon, le second retour de Louis XVIII, dans des conditions qui rendront la réconciliation nationale plus difficile qu’en 1814, et la signature d’un second traité de Paris qui sera plus dur que le premier. Désastre militaire, ­désastre politique : les Cent-Jours sont une triste page de l’histoire de France.
Jean Sévillia
Waterloo. 1815, de Thierry Lentz, Perrin, 316 p., 24,90 €.

dimanche 7 avril 2019

LES DICTATEURS SOUS LA LOUPE

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En 1935, l'historien Jacques Bainville publiait son dernier livre, consacré à une étude comparée des dictatures à travers les siècles. Magistral.
En 1918, le président américain, Woodrow Wilson, rêvait de « rendre le monde plus sûr grâce à la démocratie ».
Cette perspective pétrie de bons sentiments marquera les traités de paix de 1919-1920, qui seront imprégnés d'une morale contrastant avec le froid réalisme du système d'alliances conclu lors du traité de Vienne (1815), au sortir de trente ans de guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Ces traités scellant la fin de la Première Guerre mondiale, spécialement le traité de Versailles, Jacques Bainville en avait fait une critique aiguë. Dans Les Conséquences politiques de la paix, en 1920, il avait prédit le scénario qui se déroulerait quinze ans plus tard : avènement d'une dictature à Berlin, réarmement allemand, remilitarisation de la Rhénanie, annexion de l'Autriche, invasion de la Tchécoslovaquie, pacte germano-soviétique, invasion de la Pologne. Si Bainville, journaliste qui était aussi un historien, s'était montré prophète, c'est en appliquant sa méthode qui consistait, expliquait-il, à « penser historiquement ».
En 1935, déjà atteint par le cancer qui lui serait fatal un an plus tard, il avait entrepris d'écrire Les Dictateurs, ouvrage que réédite la collection Tempus.
Sous ce titre, l'auteur évoque pourtant, de l'Antiquité au XXe siècle, des figures qui ont exercé un pouvoir personnel, monocratique, mais pas toujours dictatorial : de Périclès à César, de Cromwell à Richelieu, de Robespierre à Napoléon III, de Lénine à Atatürk et de Mussolini à Hitler, la variété des personnages est grande.
A travers cette galerie de portraits, Bainville cherche moins à décrire des systèmes politiques, dont il n'ignore pas les différences, qu'à dépeindre, fût-ce en quelques lignes, des « caractères », au sens où l'employait La Bruyère. Il veut surtout illustrer une loi que l'observation du passé lui a apprise : les dictatures naissent de circonstances imprévisibles qui ouvrent sur l'inconnu. Bainville, qui était monarchiste, n'aimait ni l'imprévisible, ni l'inconnu, ce qui ne le portait pas à l'indulgence envers les dictateurs. Il savait néanmoins, souligne l'historien Christophe Dickès, que la dictature fait partie des « permanences de l'histoire de l'humanité ». La preuve : l'Europe de l'entre-deux-guerres, démentant l'optimisme wilsonien, avait accouché d'une série de dictateurs. 
Par Jean Sévillia
82520764.jpgLes Dictateurs, de Jacques Bainville, présenté par Christophe Dickès, Tempus, 262 p.,9€.

vendredi 9 mars 2018

Secrets d’histoire

Sous la direction de Jean-Christian Petitfils, un collectif d’historiens apporte un éclairage nouveau sur vingt énigmes de l’histoire de France grâce à des documents parfois inédits et à des preuves indiscutables.
Les « Enigmes de l’histoire », filmées en noir et blanc et racontées par André Castelot et Alain Decaux, firent la joie du petit écran à une époque où l’unique chaîne de télévision d’Etat exprimait une exigence culturelle aujourd’hui trop rare. Du mystère de Mayerling – l’archiduc Rodolphe, fils de l’empereur François-Joseph, s’est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? – à l’identité véritable de cette Anna Anderson qui, surgie à Berlin dans les années 1920, prétendait être la grande-duchesse Anastasia, fille de Nicolas II, le grand public s’était initié, aux heures de grande écoute, à quelques célèbres mystères du passé. La formule a été reprise, au cours des années récentes, par des émissions programmées à un horaire tardif, alors que ces énigmes, construites selon la logique des enquêtes policières, ont tout pour passionner.
Sous forme écrite, l’énigme historique est un genre qui a trop souvent nourri une infralittérature aux accents ésotériques ou complotistes. Aussi faut-il se féliciter de la parution d’un volume qui satisfait à la fois la curiosité intellectuelle pour les mystères de l’histoire et les canons de la recherche historique et scientifique. Sous la direction de Jean-Christian Petitfils, historien de la France classique qu’on ne présente plus, les éditions Perrin publient, en coédition avec Le Figaro Histoire, un livre collectif, Les énigmes de l’histoire de France, dont les dix-huit auteurs, outre Petitfils qui signe deux chapitres, se sont partagé vingt sujets. Aucun n’est vraiment neuf, mais tous abordés, ici, en s’appuyant sur des preuves irréfutables et des documents parfois inédits. « N’en déplaise aux détectives amateurs qui se complaisent dans les ronrons de l’histoire et se copient les uns les autres, souligne Petitfils dans son introduction, une des conclusions à tirer de ce livre est que la recherche avance, que les halos légendaires se dissipent, bref que l’on serre toujours plus près la vérité. »
Si l’ouvrage s’organise chronologiquement, Jean-Christian Petitfils en propose lui-même un classement autour de six grands thèmes. Première catégorie, les énigmes concernant des événements ou des personnages de premier plan. Jean-Louis Brunaux, archéologue et directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la civilisation gauloise, pose la question d’Alésia – non pas du site de la bataille, sa localisation à Alise-Sainte-Reine, en Côte d’Or, étant hors de débat – mais pour comprendre comment Vercingétorix et ses 300 000 combattants ont été battus par un adversaire cinq fois moins nombreux, César ayant avec lui 60 000 légionnaires. L’explication est technique, mais la leçon d’histoire est politique puisque Brunaux estime que le chef gaulois vaincu avait remporté une victoire symbolique en rassemblant 300 000 guerriers appartenant à plus de quarante cités, ce qui réserve à Vercingétorix une place au Panthéon du « roman national » désormais honni par certains. Laurent Theis, président honoraire de la Société de l’histoire du protestantisme français, passe en revue les commanditaires possibles du massacre de la Saint-Barthélemy (Catherine de Médicis ? Charles IX ? Le futur Henri III ? Le duc Henri de Guise ?), tandis que Olivier Wieviorka, un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, revient sur les secrets du rendez-vous de Caluire qui, le 21 juin 1943, permit aux Allemands d’arrêter Jean Moulin, ou que Pierre Pellissier, un ancien journaliste du Figaro, explique pourquoi De Gaulle s’est réfugié auprès du général Massu, le 29 mai 1968, alors que le pays sombrait dans l’anarchie.
Deuxième catégorie : les morts mystérieuses. Qui a armé le bras de Ravaillac ? Jean-Christian Petitfils reprend ici l’hypothèse qu’il avait développée dans L’Assassinat d’Henri IV, mystères d’un crime (Perrin, 2009) : le meurtrier n’aurait-il pas été manipulé par des agents de l’archiduc Albert d’Autriche, dans le cadre d’un plan conçu à Bruxelles ? Qui a tué le duc d’Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes en 1804 ? Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, essaie de démêler le vrai du faux, Bonaparte ayant qualifié cette exécution de « crime inutile » avant d’un revendiquer la responsabilité. Le dernier Condé s’est-il réellement pendu à une espagnolette du château de Saint-Leu, en 1830, ou était-ce un crime maquillé en suicide ? Pierre Cornut-Gentille, avocat et historien, fournit la clé de l’énigme qui est à chercher du côté de certaines pratiques inavouables. Et Zola, retrouvé un matin de 1902 asphyxié par des émanations d’oxyde de carbone ? Alain Pagès, professeur émérite à la Sorbonne-Nouvelle, a découvert, au prix d’une véritable enquête, la raison de sa mort.
Dans la troisième catégorie figurent les chapitres consacrés aux trésors enfouis et aux sociétés secrètes. Le médiéviste Alain Demurger, spécialiste des ordres religieux militaires, décrypte les innombrables mythes et fantasmes qui accompagnent l’histoire des Templiers, et de leur introuvable trésor. La Cagoule, mystérieuse organisation anticommuniste des années 1930, avait-elle les moyens et l’intention de perpétrer un coup d’Etat d’extrême droite ? Olivier Dard, professeur à la Sorbonne et spécialiste d’histoire politique, relativise le sérieux des projets des cagoulards. L’abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château, dans l’Aude, mort en 1917, était-il le détenteur d’un fabuleux trésor ? Jean-Jacques Bedu, un historien qui a hérité des archives de l’étrange ecclésiastique, fait le point sur une légende qui a été relancée par le Da Vinci Code de Dan Brown.
Les origines mystérieuses de certaines figures fournissent une quatrième catégorie d’énigmes. Spécialiste de l’histoire des femmes sous l’Ancien Régime, Joëlle Chevé s’efforce de comprendre qui était sœur Louise-Marie-Thérèse, une religieuse de couleur, bénédictine au couvent de Moret, près de Fontainebleau, à la fin du règne de Louis XIV, et qui, protégée de Mme de Maintenon, recevait fréquemment la visite de hauts personnages de la Cour. Quant à Napoléon III, s’il était le fils d’Hortense de Beauharnais, était-il celui de Louis Bonaparte, roi de Hollande ? Afin de lever définitivement les doutes émis dès la naissance du second empereur des Français, son biographe, Eric Anceau, professeur à la Sorbonne, s’en remet aux analyses ADN déjà effectuées et dont les résultats mériteraient une contre-expertise, tout en soulignant que « la recherche en paternité de Napoléon III n’a en aucune manière influé sur le cours de l’histoire ».
Cinquième catégorie d’énigmes : les survivances. Jeanne d’Arc a-t-elle vraiment brûlé sur le bûcher ou a-t-elle réapparu sous les traits de Jeanne des Armoises ? Etat-elle la fille d’Isabeau de Bavière ? Jacques Trémolet de Villers, avocat et auteur d’une édition des minutes du procès de Rouen, démonte les légendes qui ont couru sur la Pucelle. Et que valaient les prétentions de Naundorff et de tous les faux Dauphins qui ont prétendu être fils de Louis XVI et Marie-Antoinette ? L’historien Philippe Delorme expose les conclusions sans appel tirées des analyses ADN effectuées en 2000 sur le cœur de l’enfant-roi mort dans la prison du Temple.
Quelques vieux secrets d’Ancien Régime représentent la dernière catégorie d’énigmes rassemblées dans ce volume. Jusqu’où allaient les relations entre Anne d’Autriche et Mazarin ? Directeur du Centre historique des archives du château de Vincennes, Thierry Sarmant étudie – avec pudeur – ce lien fait d’amour et de politique. Qui était le Masque de Fer ? Jean-Christian Petitfils, qui a publié un livre sur le sujet, possède une réponse précise. Que dissimulait l’affaire des Poisons (traitée ici par Claude Quétel) qui jeta une ombre sur le Roi-Soleil, ou l’affaire du Collier de la Reine, qui ternit irrémédiablement la réputation de Marie-Antoinette, alors qu’en l’occurrence elle était innocente, comme le rappelle Hélène Delalex, conservateur du patrimoine au château de Versailles ?
Amateurs de grande histoire ou de petites histoires apprendront beaucoup dans ce livre qui pique l’imagination. A travers ces vingt énigmes se vérifie une grande loi, valable dans le passé comme de nos jours, et qui conservera demain sa pertinence : rien n’est jamais écrit d’avance, car l’imprévu et l’inexplicable peuvent survenir à chaque instant, et la raison pure ne peut tout éclairer, car toute aventure humaine conserve sa part de mystère.
Jean Sévillia
Les Enigmes de l’histoire de France, sous la direction de Jean-Christian Petitfils, Perrin / Le Figaro Histoire, 400 pages, 21 euros.

dimanche 4 décembre 2016

Le Paris des terroristes

2221823647.jpgEn 1909, Vladimir Ilitch Oulianov, révolutionnaire russe qui a pris pour nom de guerre Lénine et qui mène une vie d'errance à travers l'Europe, débarque à Paris avec sa femme. C'est au 2 rue Beaunier que s'installe le couple, dans un XIVe arrondissement qui est le quartier de prédilection de ses amis politiques. Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, a précédé Oulianov en 1902, mais les relations entre les deux hommes sont mauvaises. Lénine consacre son temps à édifier le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, formation communiste dont il est un des dirigeants en exil. C'est à bicyclette que le futur maître de Moscou se rend rue de Richelieu pour étudier à la Bibliothèque nationale, comme au café du 11 avenue d'Orléans, lieu de rendez-vous des bolcheviques parisiens, ou au 110 de la même artère, siège de leur journal.
Depuis 1789, observe Rémi Kauffer, « l'histoire confère à Paris l'auréole mondiale des révolutionnaires et la période terroriste de 1793-1794 inspire les plus fanatiques ». C'est cette face méconnue de la Ville lumière que notre ami et collaborateur, auteur d'une vingtaine d'ouvrages historiques qui font autorité, dévoile dans un ouvrage au sujet original et dont chaque chapitre raconte une séquence de la saga de ces rebelles et terroristes de tout poil qui, pour un temps, ont élu domicile dans la capitale française. Avouons-le, les personnages de Kauffer ne sont pas sympathiques puisque leur objectif est de mettre le feu au monde, et que faire couler le sang est une perspective devant laquelle ils ne reculent pas. L'auteur, toutefois, captivera ceux qui s'intéressent à l'histoire des idées car son livre constitue un tableau vivant, enrichi de multiples portraits, des grandes utopies modernes, fussent-elles redoutables. Avant Lénine, voici donc Marx et Bakounine à Paris puis, après 1917, ceux qui répandirent le communisme en Asie, Hô Chi Minh, Zhou Enlai, Deng Xiaoping ou Pol Pot. Hélas, que de dictateurs formés chez nous ! Viennent ensuite les antifascistes et antinazis réfugiés en France, les indépendantistes algériens et leurs féroces luttes internes, jusqu'au terrorisme moyen-oriental et aux islamistes titulaires de la nationalité française. « Les assassins d'hier étaient parmi nous, observe Rémi Kauffer, et ceux de demain le sont déjà aussi. » Un constat guère rassurant, mais qui sonne comme un appel à la lucidité.  
Paris la rouge, capitale mondiale des révolutionnaires et des terroristesde Rémi Kantien Perrin, 414 p., 24 €
Figaro magazine 26.11.2016

dimanche 13 novembre 2016

Camille Pascal et le roman vrai des racines chrétiennes de la France

Par Jean Sévillia 
Une fort Intéressante recension reprise du Figaro magazine du 11 novembre, à propos d'un auteur attaché à ce que fut l'identité heureuse de la France.  LFAR
Le premier choc de ce livre vient de son titre, Ainsi, Dieu choisit la France, autant que de son sous-titre qui se détache sur un bandeau rouge : La véritable histoire de la fille aînée de l'Eglise. Dieu, la France, la fille aînée de l'Eglise, voilà des mots rarement associés au sein des cercles dirigeants auxquels appartient l'auteur. Conseiller d'Etat depuis 2012, Camille Pascal a été collaborateur de plusieurs ministres, directeur de cabinet de Dominique Baudis au CSA, secrétaire général du groupe France Télévisions et enfin, de 2011 à 2012, conseiller du président de la République, Nicolas Sarkozy, pour qui il a préparé maints discours : une tranche de vie qu'il a racontée dans Scènes de la vie quotidienne à l'Elysée (Pion, 2012).
3314504104.jpgD'où vient-il, ce fameux titre ? D'une lettre écrite par le pape Grégoire IX, en 1239, au roi Saint Louis : « Ainsi, Dieu choisit la France de préférence à toutes les autres nations de la terre pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif le royaume de France est le royaume de Dieu ; les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. » On savait Camille Pascal catholique, mais on ne s'attendait pas à lire sous sa plume une évocation des grandes heures de la France chrétienne, et surtout pas dans le ton du catholicisme d'autrefois. Il s'en explique dans une savoureuse introduction dans laquelle il rappelle que, naguère, même l'école de la République donnait leur place aux figures de la France catholique en les laïcisant (en louant par exemple saint Vincent de Paul, le défenseur des pauvres, sans insister sur ce que son oeuvre devait à sa foi). Camille Pascal assure encore que la vocation universaliste du pays des droits de l'homme était la version profane de « la mission divine de la France ». Or de nos jours, déplore-t-il, il est devenu « presque inconvenant » de convoquer dans un cadre scolaire le souvenir de Clovis, des Croisades ou de Jeanne d'Arc. Aussi souhaite-t-il non seulement faire redécouvrir un passé qui n'est plus transmis, mais encore, lui, l'agrégé d'histoire qui a enseigné à la Sorbonne et à l'EHESS, réagir contre les milieux universitaires qu'il a côtoyés. « C'est en réaction à un demi-siècle de domination structuraliste, précise l'auteur, à ce qui m'a été enseigné pendant des années dans des sommes assommantes, lues comme autant de bibles sur les bancs de la Sorbonne, que j'ai voulu écrire ce livre. » Dans cet ouvrage, Camille Pascal, doublement provocateur, recourt en effet au récit à l'ancienne, ne méprisant pas ce qu'il nomme « les joies simples des livres d'images et de l'histoire subjective » et, exaltant les héros et les saints, s'inscrit sans complexe dans la tradition désormais vilipendée du roman national.
Voici donc, dans un récit haut en couleur, le baptême de Clovis, le couronnement de Charlemagne, le rachat de la couronne d'épines par Saint Louis, l'affrontement entre Philippe le Bel et le pape Boniface VIII, la chevauchée victorieuse de la Pucelle d'Orléans, le fossé de sang entre catholiques et huguenots creusé par la nuit de la Saint-Barthélemy, le voeu de Louis XIII, le Concordat entre Pie VII et Bonaparte, la bataille de la loi de séparation des Eglises et l'Etat. Dans chacun de ces chapitres, menés avec brio, s'écrit une page de la longue relation de la France avec le christianisme.
« Ce livre est là, souligne Camille Pascal, pour rappeler que la foi en Dieu a été, pendant près de quinze siècles, le vrai moteur et la seule justification de ceux qui gouvernaient en France. » L'auteur l'analyse comme une donnée historique devant être acceptée par les non-croyants. Son ouvrage est-il pour autant un pur livre d'histoire ? Pas complètement en ce sens qu'il se joue çà et là des preuves et des sources afin de conforter la cohérence de son propos. A vrai dire, sans l'avouer, ce livre est aussi un livre d'actualité. En scrutant notre passé chrétien, en s'interrogeant sur le « destin particulier de la France », Camille Pascal, qui rappelle qu'après la Grande Guerre, « la République reste laïque, la France catholique », pose la question de savoir si l'homme peut se passer de transcendance, et si une société peut tenir ensemble sans une foi commune qui la dépasse. Au sens noble du terme, c'est une question éminemment politique. 
Ainsi, Dieu choisit la Francede Camille Pascal, Presses de la Renaissance, 350 p., 18 €. « Ce livre est aussi un livre d'actualité. »

dimanche 31 janvier 2016

Histoire • Jeanne et ses juges

3675742907.jpgJean Sévillia a donné [Figaro magazine du 30.01.2016] le rappel historique qui suit des circonstances du procès de Jeanne d'Arc. Et c'est, en même temps, une excellente présentation de l'ouvrage que vient de publier Jacques Trémolet de Villers. Que les amis de Lafautearousseau ne manqueront pas de lire...  LFAR  
Le 23 mai 1430, Jeanne d'Arc est capturée par les Bourguignons devant Compiègne. Six mois plus tard, elle est livrée aux Anglais, puis incarcérée à Rouen où le chapitre de la cathédrale accorde une concession de territoire à l'évêque de Beauvais, Cauchon, afin qu'il ouvre un procès pour les crimes que la Pucelle, faite prisonnière dans son diocèse, aurait commis : avoir « vécu dans le dérèglement et dans la honte, au mépris de l'état qui convient au sexe féminin », et avoir « semé et répandu plusieurs opinions contraires à la foi catholique ». Le 9 janvier 1431, la procédure s'engage. Quinze interrogatoires ont lieu entre le 21 février et le 17 mars. Les 27 et 28 mars, l'acte d'accusation est lu à la jeune fille. Au cours des semaines suivantes, diverses exhortations lui sont données. Jamais elle ne cède devant ses accusateurs.
Le 24 mai, toutefois, face au bûcher où Cauchon commence à lui lire la sentence de mort, Jeanne faiblit : s'en remettant à l'Eglise pour la foi à accorder à ses voix, elle renonce à porter des vêtements d'homme en échange de la promesse d'être gardée par des femmes, dans une prison d'Eglise. La sentence étant commuée en prison à perpétuité, la Pucelle est reconduite dans son cachot anglais, au mépris de la parole qui lui a été donnée. Là, elle subit uni tentative de viol. Quatre jours plus tard, elle remet par conséquent ses habits d'homme. Dès lors considérée comme relapse, elle est brûlée vive, le 30 mai, sur la place du Vieux-Marché...
De ce procès d'inquisition, le minutes ont été conservées. Il révèle, face à des juges qui mentent et qui trichent, l'intelligence de Jeanne d'Arc, sa vivacité d'esprit, son courage, sa simplicité, parfois ses fragilités. Avocat et essayiste, Jacques Trémolet de Villers publie les pièces intégrales de la procédure tout en les analysant - la typographie distinguant clairement le texte et le commentaire Ce faisant, l'auteur ressuscite la formidable dramaturgie de ce procès truqué, qui sera annulé vingt-cinq and plus tard, mais auquel on se surprend à rêver à une autre fin. Précieux document historique ce beau livre est aussi une leçon politiqua et spirituelle, et un émouvant exercice d'admiration pour Jeanne d'Arc, le plu: pur des symboles français.  
Jeanne d'Arc. Le procès de Rouen (21 février-30 mai 1431), lu et commenté par Jacques Trémolet de Villers, Les Belles Lettres, 316 p., 24,90 €.

jeudi 24 décembre 2015

Entretien avec Jean Sévillia

À l’occasion de la sortie en librairie de son ouvrage La France catholique (Éditions Michel Lafon), Jean Sévillia, journaliste au Figaro Magazine et au Figaro Histoire, rappelle que la France compte 44 millions de baptisés.
Pour lui, cette France catholique est vivante, visible mais discrète, et aussi très impliquée, en particulier dans les réseaux sociaux et les récents débats de société.