Affichage des articles dont le libellé est Charles VIII. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Charles VIII. Afficher tous les articles

mardi 27 décembre 2022

Anne de Beaujeu, troisième régente de France

 

Anne de Beaujeu, troisième régente de France

Fille de France, sœur de roi, duchesse de Bourbon, belle-mère du connétable de Bourbon : Anne de Beaujeu était sans nul doute appelée à un destin exceptionnel. Troisième régente dans l’Histoire du royaume de France, elle brillera également en-dehors de la sphère royale, après s’être retirée des affaires publiques. Elle verra quatre rois se succéder : son père Louis XI, son frère Charles VIII, son cousin Louis XII et enfin François Ier.

La fille exceptionnelle d’un roi contrasté

Fille du grand roi Louis XI, il est inutile de chercher bien loin pour comprendre de qui Anne peut tenir son sens politique. Roi contrasté, entouré d’une légende noire, Louis a sans aucun doute transmis sa force de caractère à la petite Anne plus qu’à son fils, le futur Charles VIII. La jeune fille développe d’autant plus ses aptitudes qu’elle voit son père régner et prend exemple sur lui. Ses qualités et son sens du gouvernement qui s’esquissent petit à petit lui vaudront de la bouche même de son père le qualificatif de « femme la moins folle du royaume ».

Si Louis XI est si célèbre, c’est en partie car il a œuvré pour la grandeur du royaume et n’a pas hésité à se heurter aux duchés et aux provinces pour consolider l’autorité royale et mettre fin aux diverses contestations. Il est notamment connu pour sa lutte contre le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Sa mauvaise réputation se trouve sans conteste largement exagérée, sa ruse et sa grande fermeté lui ayant attiré bien des ennemis.

Il marie Anne à l’âge de douze ans à Pierre de Beaujeu, cadet des Bourbons. Malgré les vingt-deux ans de différence du couple, ils se révèlent très unis et bien assortis, particulièrement en ce qui concerne la politique. Ce mariage permet de renforcer le pouvoir de Louis XI sur le puissant duché des Bourbons dans le cadre de sa lutte contre les Grands du royaume.

Une régente sans le titre

Anne a vingt-trois ans quand son père meurt ; son frère seulement treize. Elle convoque alors les États généraux qui proclameront l’inutilité de la mise en place d’une régence, le jeune roi allant avoir quatorze ans, âge de la majorité. Cependant, cela n’empêchera pas Anne de Beaujeu d’exercer un immense pouvoir politique jusqu’aux vingt ans de Charles VIII, voire jusqu’à la mort de ce dernier. En effet, son époux et elle sont malgré tout nommés tuteurs du jeune roi, les États décidant que l’éducation du souverain doit leur revenir. La jeune femme se retrouve ainsi régente dans les faits, mais non dans le droit.

Sa première tâche : mettre au pas Louis d’Orléans, le grand rival du roi

Dans un premier temps, Anne se heurte violemment à Louis d’Orléans, premier prince de sang. Ce dernier étant l’héritier de Charles VIII dans l’éventualité où celui-ci mourrait sans fils, il tente à tout prix de s’imposer, mais se trouve rapidement écarté du pouvoir par les États généraux évoqués ci-dessus, au profit d’Anne.

Néanmoins, il revient rapidement sur le devant de la scène politique : suite à moult provocations envers la Couronne, il se réfugie en Bretagne. Anne n’hésite pas à réunir ses troupes pour attaquer le duché, ce qui conduira à la célèbre « guerre folle ». Finalement capturé à Saint-Aubin-du-Cormier, près de Rennes, il passera trois ans en prison.

Cet événement constitue une très grande victoire pour la sœur de Charles VIII : celle-ci s’étant réellement impliquée dans le conflit, même du point de vue militaire, l’heureux dénouement en 1488 conforte sans aucun doute son assise et son autorité. Ainsi, la régente se trouve plus que légitime pour régner.

La Bretagne : le triomphe d’Anne

Mais Anne ne s’arrête pas à cette première victoire : elle marie en 1491 Charles VIII avec la jeune héritière Anne de Bretagne, bien que cette dernière soit mariée par procuration à Maximilien d’Autriche (les dispenses papales sont à l’époque bien pratiques !). D’après le contrat nuptial, la jeune mariée cède son duché au roi de France en cas d’absence de descendance.

Mais par ce mariage royal, Anne doit céder sa place de première dame de France. Et ce d’autant que son petit frère entend bien profiter de sa vingtaine et de son mariage pour s’éloigner quelque peu de cette sœur si intelligente et si douée, mais dans l’ombre de laquelle il vit depuis trop d’années. La nouvelle reine de France ne peut qu’approuver cette décision : bien qu’en retrait face à sa belle-sœur, notamment dû à son jeune âge, Anne de Bretagne se trouve dotée d’un solide caractère ne facilitant pas les relations entre les deux femmes.

Néanmoins, c’est à sa sœur (et son époux) et non à sa femme que le roi confiera le royaume lors de son départ pour l’Italie : encore une occasion pour Anne de Beaujeu de mettre ses talents au service de la France.

La mécène des arts

Le rôle politique d’Anne de Beaujeu prend fin lorsque son frère, âgé de vingt-sept ans, meurt tragiquement en se cognant la tête contre un linteau de porte. Aucun des enfants du couple royal n’ayant survécu, la couronne passe à Louis d’Orléans, qui attend son heure depuis si longtemps et qui épouse la jeune veuve, selon le contrat nuptial.

Anne et Pierre décident donc tous deux de se retirer, laissant à Louis XII un pays prospère et en paix : un bilan plus que réussi !

Ils vont ainsi pouvoir s’occuper de leurs affaires personnelles : Pierre étant un puissant prince, à la tête d’un grand duché (son frère aîné étant mort), ils développent tous deux la cour du château de Moulins. Entourés de nombreux courtisans et d’artistes venus de loin, le rayonnement culturel de la cour est immense. Anne joue alors réellement un rôle de mécène et inspire les autres cours européennes.

L’éducatrice

Par ailleurs, l’unique enfant d’Anne et Pierre, Suzanne, permet à la duchesse d’écrire un traité d’éducation, intitulé Enseignement à ma fille. Elle y explique le comportement approprié d’une femme noble et les qualités morales comme physiques qu’elle doit posséder.

Elle se voit d’ailleurs confier nombre de jeunes filles qui deviendront des personnages phares de leur époque : Marguerite d’Autriche, Marie Tudor, Louise de Savoie ou encore Diane de Poitiers. Grâce à Anne, les princesses se voient dotées d’une éducation culturelle, artistique, érudite, grâce à laquelle elles pourront briller en société.

La duchesse de Bourbon

Anne est très attachée à son duché et tient tout particulièrement à préserver son indépendance (ce qui est plutôt ironique quand on songe à son acharnement à intégrer la Bretagne dans le royaume de France !).

Le problème de succession se posant à la mort de Pierre est l’occasion pour elle d’user à nouveau de son talent politique. Malgré l’absence d’héritier mâle, la duchesse réussit à transmettre intégralement le domaine à sa fille, pour laquelle elle arrange d’ailleurs un astucieux mariage avec Charles de Bourbon.

Ce choix paraît plus que pertinent : Charles devient connétable de Bourbon et est auréolé de gloire sur les champs de bataille. En outre, il devient héritier de la principauté au décès de Suzanne.

Malheureusement, cela ne plaît guère au nouveau roi, François Ier. La mère du roi, Louise de Savoie, s’empresse alors d’intenter un procès contre lui au sujet de ses terres, en clamant que ses liens de parenté avec Suzanne lui donnent droit au duché. Cette rivalité sera une des causes de la fuite du connétable auprès de Charles Quint, dont il est aussi, rappelons-le, le sujet.

Anne meurt en 1522 ; son duché bien-aimé s’effondrera quelques temps après. Anne de France n’est donc pas seulement une des grandes régentes qu’a connues la France : elle est aussi la dernière grande féodale.

Diane A. Roger – Promotion Tolkien

https://institut-iliade.com/anne-de-beaujeu-troisieme-regente-de-france/

mardi 13 avril 2021

La Petite Histoire : La bataille de Saint-Aubin du Cormier

 La bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, le 28 juillet 1488, est un tournant décisif dans l’histoire de la Bretagne. Ce jour-là, l’armée royale menée par Louis de La Trémoille remporte une victoire totale sur les troupes bretonnes et leurs alliés anglais, allemands et espagnols, accompagnés également par un certain nombre de princes rebelles. Même si trois années de campagne suivront, cette bataille marque non seulement un coup d’arrêt décisif à la révolte des princes mais aussi, et surtout, la fin de l’indépendance de la Bretagne. En effet, celle-ci débouche sur le traité du Verger puis sur le mariage entre Anne de Bretagne et Charles VIII. Le rattachement total du duché ne sera plus alors qu’une question de temps.


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-la-bataille-de-saint-aubin-du-cormier

lundi 21 août 2017

1464-1505 Sainte Jehanne de France

Mal aimé dès sa naissance, fragilisée par une sa constitution chétive, la fille de Louis XI consacra sa vie à des oeuvres de charité, tout particulièrement dans son duché du Berry où elle fonda une congrégation.
Les pèlerins d'AF marchant en pèlerinage pour la Pentecôte placent leur chapitre sous le vocable de sainte Jehanne de France. Cette sainte, qu'il ne faut évidemment pas confondre avec sainte Jeanne d'Arc bien que seulement une soixantaine d'années séparent leurs vies de sacrifice, est l'un de ces multiples rejetons des fleurs de lys ayant mérité d'être couronnés de sainteté. Il s'agit de Jeanne deuxième fille de Louis XI (1423-1483) et de Charlotte de Savoie.
Héritier rebelle
Louis XI, on le sait, donna du fil à retordre à son père Charles VII lequel avait été sacré grâce à sainte Jeanne d'Arc en 1429, alors que le petit Louis avait six ans ; mais celui-ci, ayant à peine grandi, n'eut de cesse de réclamer le Dauphiné qui devait lui revenir en apanage avec le titre de dauphin du Viennois et avec un peu d'argent que le pauvre Charles VII, encore occupé à finir de chasser les Anglais et à crever l'abcès bourguignon, ne possédait nullement. Veuf à vingt-huit ans de la chétive Marguerite d'Écosse qui ne lui avait pas donné d'enfant, Louis décida en 1445, sans l'accord de son père, d'épouser Charlotte, fille du duc de Savoie, âgée de six ans. Colère de Charles VII. Entrée en rébellion ouverte de Louis qui collaborait de plus en plus avec le clan des Savoie et par celui-ci des Bourguignons et qui finalement se réfugia à Genappe dans le Brabant, non sans avoir pris possession de Charlotte en 1456, sans autorisation paternelle ni dispense papale. C'est alors que celle-ci accoucha de nombreux enfants morts en bas âge. Le 22 juillet 1461 mourut Charles VII. Le dauphin Louis ne le pleura guère, alors qu'il devenait le roi Louis XI. Il n'avait toujours pas d'héritier. Quand Charlotte fut enceinte une nouvelle fois, il espéra le garçon tant attendu, mais grosse déception : ce fut Jehanne le 23 avril 1464. Vint ensuite François qui ne vécut pas et finalement, le 30 juin 1470, Charles, le futur Charles VIII.
Dans ces conditions Jehanne ne fut pas la bienvenue, d'autant que l'enfant, sous sa petite taille, montra très tôt de signes de débilité de corps. Le roi en confia la garde, dès qu'elle eut cinq ans, à ses cousins de Bourbon Lignières qui l'élevèrent dans leur château du sud de Bourges (l'actuelle demeure de SAR le prince Sixte-Henri de Bourbon Parme). Elle y manifesta une grande piété et une prédilection marquée pour les pauvres et les misérables. De visage plutôt agréable, mais de constitution chétive, elle eut bientôt une épaule plus basse que l'autre et se mit à claudiquer, ce qui n'était pas pour séduire le mari que son père lui avait choisi sitôt après son baptême. Il s'agissait de Louis d'Orléans, fils du délicieux prince poète Charles d'Orléans, lequel, après la bataille d'Azincourt, était resté vingt-cinq ans prisonnier des Anglais. Ce petit Louis avait deux ans et le roi s'assurait en cas d'absence d'héritier mâle (Charles n'était pas encore né) de pouvoir mouler son cousin appelé à devenir son successeur. Fiancés le 19 mai 1464, les jeunes gens devaient toutefois attendre une dispense du pape car ils étaient tous deux arrière-petits-enfants de Charles V. Le mariage fut néanmoins célébré le 8 septembre 1476. Son mari, plutôt volage, s'adonnait à ses plaisirs tandis qu'à Lignières Jehanne renforçait sa dévotion à Notre-Dame aidée par les chanoines de la collégiale de Lignières érigée en chapitre par le pape Sixte IV.
Une régence disputée
Le 30 août 1483, mourut Louis XI. Charles VIII étant âgé de seulement treize ans, Louis (le mari de Jehanne) essaya de disputer la régence du royaume à Anne de Beaujeu (soeur de Jehanne) jusqu'à ce que les états généraux eussent tranché en faveur d'Anne et selon la volonté du roi défunt. Jehanne continua sa vie de prière et de sacrifice pendant tout le règne de Charles VIII (1483-1498), tandis que son mari, duc d'Orléans, passait à l'opposition en s'alliant au duc de Bretagne ; Louis fut condamné au cachot, elle l'alla visiter, mais lui ne daigna pas la regarder. Charles VIII qui souvent reprochait à son cousin ses débauches et son ingratitude mourut à Amboise le 7 avril 1498. Comme il n'avait eu d'Anne de Bretagne que des enfants morts en bas âge, Louis, duc d'Orléans, devint le roi Louis XII.
Le mariage annulé
Il commença noblement son règne (« le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans ») mais n'en demanda pas moins l'annulation de son mariage avec Jehanne pour motif de non consommation. Il s'ensuivit un procès retentissant qu'il gagna, pouvant alors épouser Anne de Bretagne veuve de Charles VIII et arrimer ainsi une province de plus à la France... Mais il eut la courtoisie d'octroyer en apanage à Jehanne, sa « très chère et aimée cousine », le duché de Berry. Elle allait ainsi pouvoir poursuivre ses oeuvres de charité dans cette province quelle aimait tant, et même fonder une congrégation, l'Annonciade, qu'elle cimenta par ses souffrances pour y former les suivantes de Notre Dame, reine de France. Un an après cette fondation, le 4 février 1505, elle fut rappelée à Dieu qui accueillit dans son paradis cette princesse mal aimée ici-bas mais qui donna tant d'amour autour d'elle. Puissent les marcheurs de Pentecôte offrir leurs fatigues et leurs souffrances en union avec Jehanne de France qui eut à souffrir toute sa vie et fut béatifiée par Benoît XIV le 18 juin 1742 et canonisée par le pape Pie XII le 18 mai 1950.
Michel Fromentoux L’Action française 2000 Du 16 juin au 6 juillet 2011

mercredi 5 décembre 2012

6 décembre 1491 Charles VIII épouse Anne de Bretagne

À l'aube du 6 décembre 1491, dans le château de Langeais, près de Tours, Charles VIII l'Affable épouse la duchesse Anne de Bretagne. Elle a 14 ans et le roi de France 21.
C'est le début de la fin pour la Bretagne indépendante...
Marie Desclaux.
Mariage de Charles VIII et Anne de Bretagne (gravure, château de Langeais)
Tumultueuses fiançailles
Le 19 août 1488, par le traité du Verger, le duc François II a dû promettre au roi de France que sa fille et héritière Anne ne se marierait pas sans son consentement. Et voilà qu'il meurt trois semaines après la signature du traité, le 4 septembre 1488, à 53 ans.
Née à Nantes le 25 janvier 1477, la petite duchesse a onze ans seulement quand elle succède à son père à la tête du duché.
Bien qu'affectée d'un boîtement de la jambe droite, elle devient l'objet des convoitises des princes les plus puissants d'Europe car de son futur mariage dépend le sort de la Bretagne.
Les seigneurs bretons, soucieux de leur indépendance, craignent plus que tout le roi de France, trop proche. En 1490, ils prient Anne d'épouser par procuration le futur empereur d'Allemagne Maximilien 1er de Habsbourg (31 ans).
Faute de pouvoir se rendre à Rennes, Maximilien délègue l'un de ses compagnons, le maréchal Wolfang von Polheim. Selon la coutume, celui-ci glisse sa jambe nue dans le lit de la fillette pour valider l'union par procuration.
Le roi de France Charles VIII n'ayant pas été consulté, il s'agit d'une violation caractérisée du traité du Verger, d'autant plus inacceptable pour la France qu'elle menace celle-ci d'un encerclement par les domaines des Habsbourg.
Ruptures de contrat
Le roi Charles VIII, piqué au vif, marche sur le duché à la tête de ses troupes. Après la prise de Nantes et le siège de Rennes, Anne comprend qu'elle ne peut pas compter sur le soutien de son lointain mari, d'autant que celui-ci est occupé à combattre les Turcs.
La jeune duchesse se résigne donc à épouser Charles VIII. Le roi de France, qui avait été fiancé 7 ans plus tôt à une fillette de 3 ans, n'a pas de scrupule à renvoyer sa promise, Marguerite d'Autriche, chez son père qui n'est autre que Maximilien !
Mariage en catimini
Comme le roi ne veut pas heurter inutilement la susceptibilité du fiancé éconduit ni risquer un enlèvement d'Anne, c'est en catimini que les futurs époux se retrouvent à Langeais, non loin de la frontière entre le royaume et le duché.
Le château appartient à la famille de Dunois, un ancien compagnon de Jeanne d'Arc. Dans la nuit, les compagnons du roi vont quérir un notaire dans la ville voisine et les deux conjoints se font une mutuelle donation sur le duché, en présence d'une assistance triée sur le volet, incluant le diplomate Jean d'Amboise et bien sûr Anne de Beaujeu, soeur aînée du roi et régente du royaume.
Il reste encore une petite formalité : l'annulation du mariage d'Anne et Maximilien ! Le pape se résigne à la signer (et à l'antidater) trois mois après la cérémonie de Langeais.
Ainsi la Bretagne rentre-t-elle dans le giron capétien. Elle deviendra formellement française à la génération suivante, en 1532, quand les états généraux de Vannes approuveront le rattachement du duché au royaume de France tout en préservant leurs privilèges ainsi que l'autonomie judiciaire et fiscale du duché.

mardi 16 octobre 2012

La profanation révolutionnaire des tombeaux royaux de Saint-Denis

Contribution à la vérité historique de Karim Ouchik
« La haine que l’on était parvenu à inspirer au peuple pour le roi Louis XVI, et que n’avait pu assouvir l’échafaud du 21 janvier, avait remonté aux rois de sa race ; on voulut poursuivre la monarchie jusqu’à sa source, les monarques jusque dans leur tombe, jeter au vent la cendre de soixante rois ». Dans l’une des nouvelles les plus singulières qu’il ait composées, Les Tombeaux de Saint Denis, Alexandre Dumas nous introduit de la sorte à l’évocation saisissante de l’un des épisodes les plus sombres de la Révolution française, qui n’en manqua guère : la profanation des tombeaux royaux qui furent pieusement conservés, depuis l’an 638, dans les murs de l’abbaye de Saint-Denis.
En sonnant le glas du lieu de sépulture privilégié des dynasties royales, où reposaient quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes et princesses et dix grands du royaume de France, l’avènement de la République va briser instantanément rien moins que le fil d’Ariane de l’Histoire de France.
Ce funeste évènement doit être replacé dans sa juste perspective historique. « Si le droit des rois d’avoir une nécropole n’est pas remis en cause en 1789, après la chute de la royauté, le monarque et ses aïeux font figure de traîtres héréditaires et de corps étrangers à la Nation » (Jean-Marie Le Gall, Le mythe de Saint Denis, Entre Renaissance et Révolution, Champ Vallon, 2007).
Le 21 septembre 1792, la Convention décrète l’abolition de la royauté en France et proclame, le lendemain, « l’An I de la République française ». Dans les mois qui suivent l’installation du nouveau régime, la Convention s’emploie aussitôt, durant la Terreur, à faire table rase du passé en faisant partout disparaître les symboles royaux, des fleurs de lys aux armoiries royales, apposés sur les monuments, meubles et tapisseries, avant de s’en prendre aux statues des rois de France et aux tableaux rappelant le règne des Bourbons.
En proie depuis des mois à la discorde des esprits et aux troubles de la rue, la population des faubourgs de Paris se déchaîne hélas sans peine pour les causes les plus incertaines. En véritables professionnels de l’agitation politique, les députés et les librettistes n’en ignorent rien. Profitant du climat antimonarchique qui règne alors dans les rues de la capitale, ils décident de lancer le peuple à l’assaut des sépultures des rois de France.
Ainsi, à la fin de 1792, le pamphlétaire Pierre Sylvain Maréchal, qui fut un temps le compagnon de route de Gracchus Babeuf, réclame explicitement l’anéantissement des tombes royales dans les colonnes de son journal Révolutions de Paris : « Tandis que nous sommes en train d’effacer tous les vestiges de la royauté, comment se fait-il que la cendre impure de nos rois repose encore intacte dans la ci-devant abbaye de Saint-Denis ? Nous avons fait main basse sur les effigies de tous nos despotes. Aucune n’a trouvé de grâce à nos yeux. Statues, bustes, bas-reliefs, tableaux, dessins, gravures, toute image de roi a été soustraite à notre vue et nous souffrons que leurs reliques, précieusement conservées dans des cercueils de plomb, insultent aux mânes de quantité de bons citoyens, morts pour la défense de la patrie et de la liberté, et qui à peine ont obtenu les honneurs de la sépulture » (Louis Réau, Histoire du vandalisme, collection Bouquins, Robert Laffont, 1994).
Le 31 juillet 1793, à la tribune de la Convention, Bertrand Barère en appelle ouvertement, au nom du Comité de salut public, à la destruction des « mausolées fastueux qui sont à Saint-Denis » qui rappellent « des rois l’effrayant souvenir ». Le député emporte aisément l’adhésion d’une représentation nationale avant tout soucieuse de commémorer avec force les évènements du 10 août qui avaient renversé le trône avec la prise des Tuileries, perpétrée un an auparavant. Et de fait, le 1er août, la Convention nationale décrète aussitôt : « les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain ».
L’entreprise de démantèlement des tombeaux est entamée avec célérité, le 6 août. Nommé alors commissaire chargé d’assister à l’exhumation, le moine bénédictin dom Poirier dresse le procès-verbal de ces macabres opérations : « Le nombre de monuments détruits du 6 au 8 août 1793 monte à cinquante et un : ainsi, en trois jours, on a détruit l’ouvrage de douze siècles ». Les tombeaux de Pépin le Bref et de Philippe le Hardi ne résistent pas à ces premiers outrages. Dans son tableau évocateur, La profanation, visible au Musée Carnavalet, le peintre Hubert Robert donnera ainsi à voir l’ampleur des destructions matérielles des caveaux royaux de l’église abbatiale de Saint-Denis commises par des révolutionnaires acharnés tant et plus à accomplir ainsi leur misérable dessein.
Un temps suspendus, les saccages des sépultures royales de Saint-Denis reprennent et se poursuivent avec intensité du 12 au 29 octobre 1793, mais cette fois-ci avec une barbarie inégalée attendu que les dévastations des tombeaux doivent systématiquement s’accompagner désormais de l’exhumation sacrilège des cercueils et de l’effacement méthodique des corps qui s’y trouvent, sans plus de respect porté à l’égard des dépouilles des défunts.
Au même moment, le 16 octobre, la reine Marie-Antoinette monte dignement à l’échafaud, près de neuf mois après le martyre de son époux, Louis XVI.
En ce terrible mois d’octobre 1793, des dizaines de tombes, celles des rois, des reines, des membres de la famille royale, aussi bien que celles des grands du royaume, sont ainsi semblablement profanées : cibles posthumes d’une mise à mort symbolique, les corps de Dagobert, Hugues Capet, Henri IV, Saint Louis, François 1er, Louis XIV, Isabeau de Bavière, Marie de Médicis, Charles Martel, ou ceux du connétable Bertrand du Guesclin et de l’abbé Suger seront livrés à cet instant, parmi tant d’autres victimes expiatoires, à une rage révolutionnaire, en apparence irrationnelle. Ces exactions ne cesseront qu’avec l’exhumation du corps du Cardinal de Retz, le 19 novembre 1793, puis de celui de Marguerite de Flandre, fille de Philippe V, le 18 janvier 1794.
Aussitôt extraits des tombeaux dévastés, les cercueils sont ensuite délestés de leurs enveloppes de plomb, lesquelles seront alors fondues pour servir à l’armement. Un sort infâme est réservé à la plupart des corps exhumés : jetées pêle-mêle dans la chaux, dans l’inhumanité de fosses communes, ces dépouilles seront auparavant victimes, pour certaines d’entre elles, d’actes de malveillances inqualifiables commis par une foule de curieux venus nombreux assister aux profanations, à l’exemple des atteintes impardonnables qui seront portées à la dépouille du bon roi Henri IV dont la tête fut impitoyablement arrachée de son cadavre.
Lorsque Bonaparte, durant le Consulat, puis Louis XVIII, sous la Restauration, feront le choix déférent, chacun pour des motifs différents, d’exhumer les restes des monarques et des dignitaires royaux pour les inhumer de nouveau à Saint-Denis, il leur sera impossible, à l’un comme à l’autre, de les identifier en grande partie de sorte que, ne pouvant être ensevelies de ce fait dans des sépultures individuelles, les reliques demeurées anonymes seront alors disposées solennellement dans un ossuaire placé dans la crypte de l’abbaye.
Par l’effet heureux de la providence, les statues de marbre et de pierre subsisteront pour la plupart, quoique mutilées, grâce à l’intervention décisive autant que courageuse du jeune peintre Alexandre Lenoir qui parvint à les sauver d’une destruction certaine en les transférant, non sans difficultés, au dépôt provisoire des Petits-Augustins (actuellement l’Ecole des Beaux-arts) dont il fut le gardien, avec pour ambition de rassembler de la sorte les premières collections du tout nouveau musée des Monuments français. Cet ensemble de sculpture funéraire incomparable, comprenant plus soixante dix gisants et tombeaux monumentaux, réalisés entre le XIIe et le XVIe siècle, est aujourd’hui visible à l’abbaye de Saint-Denis
Les tombeaux de métal, dont ceux, d’une égale noblesse, de Charles le Chauve et de Charles VIII, n’échapperont malheureusement pas à la fonte.
En 1816, Louis XVIII entreprend de reconstituer la nécropole royale, en y transférant tous les tombeaux qui avaient été sauvés par Lenoir aussi bien que les rares corps royaux et princiers qui ont pu être alors retrouvés. La réhabilitation du caractère sacré de la nécropole royale de Saint-Denis, accomplie dans la fidélité à sa vocation séculaire, est complétée par d’importants travaux de restauration de l’édifice réalisés pour l’essentiel de 1813 à 1846 par l’architecte Françoise Debret puis, de 1846 à 1879, par Eugène Viollet-le-Duc qui s’appliquera, dans le même temps, à aménager non sans intelligence les emplacements des tombes royales, suivant une distribution qui subsistera jusqu’à ce jour.
Dans une histoire fertile en épisodes tragiques, la France n’a guère connu de précédents aussi puissamment destructeurs de son patrimoine artistique que celui qui s’est produit sur son sol avec l’iconoclasme dévastateur de 1793, hormis peut-être à l’occasion des actes de vandalisme qui furent contemporains à la crise politico-religieuse née de la Réforme au XVIe siècle.
A dire vrai, l’irruption partout en France de l’iconoclasme antimonarchique demeure inséparable d’une mutation profonde des idées qui s’y est produite avec une radicalité singulière et dont les ressorts épousaient étroitement les errements idéologiques du moment : la période révolutionnaire avait accouché en effet rien moins qu’une conception inédite de la Nation dont l’incarnation, jusqu’alors confondue avec la personne sacrée du roi, devait s’identifier désormais au peuple souverain, seule autorité légitime à pouvoir en déléguer l’expression par l’intermédiaire, non plus de corps constitués, mais de ses représentants élus.
Pour assurer le succès de cette ambition marquée du sceau de l’intransigeance et du sectarisme et conjurer tout risque de restauration du régime honni, le projet révolutionnaire s’était proposé alors, dans le sillage de son entreprise fanatique de déchristianisation des esprits, d’éradiquer partout en France les marques et symboles constitutifs de la société d’Ancien Régime, en détruisant méthodiquement pour cela les tombeaux de ses souverains qui avaient symbolisé pareillement une monarchie française fondée sur le principe de continuité dynastique.
Cette interprétation condamnable des réalités du monde de ce temps avait si tristement inspiré les révolutionnaires de 1793, dans leur propension criminelle à extirper de la conscience de leurs contemporains la relation bienveillante que chaque Français entretenait intimement avec la royauté, qu’elle les avait déterminés à se livrer sans aucun scrupule aux horreurs des profanations et des exhumations et à porter de la sorte une atteinte irréparable à l’intégrité des tombeaux de la nécropole royale de Saint-Denis.
« Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, vu le grand nombre de nécessiteux ». Cette citation admirable de Châteaubriand ne résume-t-elle pas au fond parfaitement le sentiment de révolte de ceux qui, nombreux, ne peuvent se résoudre à pardonner, non plus qu’à oublier, cette folie destructrice qui a troublé le repos des âmes des défunts qui en ont été les infortunées victimes, non sans priver autrement la France d’un inestimable patrimoine culturel, aujourd’hui définitivement perdu ?
Karim Ouchikh 16 août 2010

dimanche 15 juillet 2012

1539 : L'honneur de parler français

François Ier signe au mois d'août, dans le château de Villers-Cotterêts, une ordonnance capitale pour l'unité française et l'avenir de notre langue. Un texte de 192 articles portant « sur le fait de la justice, police, finances ».
Cette année-là, la vingt-quatrième de son règne, François 1er, quarante-cinq ans, signait au mois d'août une ordonnance capitale tant pour l'unité française que pour l'avenir de notre langue. Il est important de noter que cet acte de grande et sage politique eut lieu dans le château de Villers-Cotterêts, l'une de ses résidences de chasse préférées, au coeur de son comté de Valois. Il s'était attelé à rendre en quelques années à ce monument sa splendeur de jadis avec autant d'ardeur qu'il mettait à parachever la construction politique de la France.
Monarchie tempérée
S'entourant des principaux juristes de son temps, François 1er accomplissait depuis déjà de longues années une oeuvre législative remarquable qui témoignait, écrit Georges Bordonove, « de son esprit novateur, mais aussi de sa connaissance des besoins de ses sujets et de l'état de l'opinion », reflet d'« une monarchie certes absolue mais tempérée par le bon sens ».
L'ordonnance sur la langue française ne fut pas dictée au roi par un emballement soudain ; elle s'inscrivait dans toute une suite de décisions prises depuis au moins le XIIIe siècle tendant à imposer la langue romane française (considérée traditionnellement comme apparue en 842 avec les Serments de Strasbourg entre les petits-fils de Charlemagne) en lieu et place du latin de moins en moins et de plus en plus mal parlé par le commun des Français. Déjà Charles VII en 1454 avait demandé que les traditions orales fussent rédigées dans les langues maternelles, puis Charles VIII en 1490 (ordonnance de Moulins) en avait demandé autant pour les procès verbaux, et Louis XII en 1510 (ordonnance de Lyon) avait ordonné que les actes de justice fussent tous écrits dans la langue du peuple. Jusqu'alors les parlers locaux, d'oil et d'oc, restaient sur le même plan que le français.
Les bases de l'état-civil
François 1er, avec l'aide du chancelier Guillaume Poyet, voulut que le français, qui avait déjà acquis par d'illustres écrivains de vraies lettres de noblesse, fût érigé en langue juridique, administrative et littéraire. L'ordonnance d'août 1539 portait « sur le fait de la justice, police, finances » et comportait 192 articles.
D'abord, elle jetait les bases de notre état-civil, obligeant les curés à consigner dans des registres les déclarations de naissances et de baptêmes, avec le jour et l'heure, afin de « prouver le temps de majorité ou de minorité ». De même les décès devaient être consignés sans retard et avec exactitude, tandis que les donations devaient être enregistrées par les tribunaux. Tous ces écrits « enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et tous les autres actes et exploits de justice ou de droit » devaient être « clers et entendifs » (clairs et compréhensibles) et obligatoirement rédigés « en langage maternel francoys et non aultrement », donc uniquement en français.
Dans un autre ordre, l'ordonnance stipulait que les tribunaux ecclésiastiques (officialités) ne devaient juger les laïcs qu'en matière de spiritualité. Faut-il voir en cette volonté de parler officiellement français une manière de renier les origines latines de la pensée française ? Point du tout. Le latin restait la langue officielle de l'Église, qui ne pourra jamais se séparer de ses racines romaines et dont le latin, hiératique et figé, est pour toujours la garantie indispensable de l'intégrité du dogme. En outre tous les lettrés français allaient encore fort longtemps et jusqu'à nos jours, étudier, voire parler entre eux la belle langue latine.
Le destin de la France
Premier royaume de l'Occident, la France se devait toutefois de s'affirmer avec ses richesses propres, qui lui venaient certes de Rome, mais aussi des Celtes, des Germains et de bien d'autres peuples brassés sur notre sol au cours d'une déjà longue histoire. Sous François 1er s'épanouissait la Renaissance dont on a coutume de dire qu'elle redécouvrait la perfection des modèles antiques. Il n'en reste pas moins qu'en 1549 le délicieux poète Joachim du Bellay, dix ans après Villers-Cotterêts, allait manifester sa reconnaisance « à notre feu bon roi et père » François 1er (mort deux ans plus tôt) dans sa célèbre Défense et illustration de la langue française ! Marie-Madeleine Martin, dans son Histoire de l'unité française, a fort bien défini l'attitude des hommes de ce temps : « Enivrés de l'ardeur de la Renaissance, attachés à la civilisation antique par tous les soins d'une étude inlassable et les émois d'un fidélité ressuscitée, ils ne cessent de proclamer leur foi dans la transcendance du destin civilisateur de leur pays : la France, reconnaissant dans la Grèce et Rome les sources les plus augustes de la civilisation occidentale est pourtant créée pour donner au monde un modèle égal en grandeur. »
Notre langue est justement, en ajoutant le bien dire au bien faire, l'expression de cette grandeur. Tout doit être entrepris pour en prendre la défense dans le monde actuel qui retourne à la barbarie !
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 15 avril au 5 mai 2010

mardi 10 juillet 2012

Des guerres d'Italie aux guerres de Religion : un nouvel art militaire (1ère partie)

 Si l'on compare une carte, même sommaire, des possessions du roi de France en 1493 et une autre en 1559 (traité de Cateau-Cambrésis), on s'aperçoit d'emblée qu'elles sont presque entièrement semblables : simplement on constate l'annexion de Calais ainsi que des Trois-Evêchés — Metz, Toul et Verdun. En apparence donc, au terme de cette période de soixante-sept ans, pendant laquelle les guerres ont sévi environ deux années sur trois, il n'y eut, du simple point de vue territorial, ni vainqueur ni vaincu : la monarchie française a en gros maintenu ses positions — preuve de sa solidité et de l'appui au total déterminé qu'elle rencontra auprès de ses fidèles sujets —, améliorant même légèrement celles-ci in extremis, tandis que ses nombreux adversaires ne furent pas en mesure d'étendre sensiblement leur domination, du moins à ses dépens. Cette sorte de match nul s'explique, fondamentalement, par un équilibre des forces armées mais aussi par le jeu conscient de la diplomatie européenne, soucieuse, dans une large mesure, au moins depuis le XVe siècle, d'empêcher quelque puissance que ce soit d'exercer une prépondérance trop marquée. Certes, le royaume de France peut bien alors être réputé la « grande monarchie » célébrée par Claude de Seyssel, d'où d'assez nombreuses coalitions qui ne cessent de se nouer contre lui, mais en même temps les Habsbourg collectionnent les titres et les territoires, apparaissant dès lors à bien des hommes d'Etat (le pape, le roi d'Angleterre) comme la domination menaçante, ce qui explique par contrecoup quelques rapprochements inattendus avec la France. 

Il reste que, pendant toute cette période, les rois très chrétiens, sans doute encouragés par une partie de la noblesse, poursuivirent avec une extraordinaire obstination leur grand dessein italien, ce qui se traduisit par une alternance de conquêtes brillantes et de reculs complets, encore qu'au bout du compte, après tant d'entreprises et d'expéditions suivies d'occupations, de tout cela il ne resta pour ainsi dire rien : les ambitions transalpines se terminèrent par une faillite presque totale. De toutes ces guerres de « magnificence », il ne demeura plus que le glorieux souvenir, sans compter, bien sûr, de nombreuses traces d'influence italienne en France, dans le domaine de l'art, de la culture, de l'économie, des techniques — tout cet ensemble de manifestations que l'on désigne d'un mot : la Renaissance. Encore est-on en droit de se demander si cette influence n'aurait pas été analogue même sans les guerres d'Italie.
LE DÉROULEMENT DES OPÉRATIONS

Les guerres d'Italie
En franchissant les Alpes avec son armée, au col du Mont-Genèvre, du 29 août au 2 septembre 1494, Charles VIII avait comme ambition à la fois de se poser en arbitre de l'Italie, de conquérir le royaume de Naples aux dépens, alors, du roi Alphonse II, royaume qu'il considérait comme lui appartenant de droit en tant qu'héritier de la maison d'Anjou, et, éventuellement, de prendre la tête d'une croisade destinée à récupérer Constantinople sur les Turcs. Des indices suggèrent que, pratiquement pour la première fois pour une guerre terrestre, un futur conquérant recourut à la cartographie pour préparer une expédition militaire. Dans un traité datant de l'extrême fin du XVe siècle, Robert de Balsac, un capitaine de l'ordonnance au service, successivement, de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, recommande formellement cette pratique au prince auquel il s'adresse tandis que les barons napolitains exilés qui suggérèrent à Charles VIII la conquête de leur royaume firent leur démonstration en recourant à des « cartes et à des plans au pinceau ». En 1498, voulant conquérir le duché de Milan, Louis XII se fit envoyer par Jean- Jacques Trivulce une carte de Lombardie.
Jusqu'au royaume de Naples, l'avancée française ne fut guère qu'une promenade militaire : entrée à Asti le 9 septembre, à Pise le 8 novembre, à Florence le 17 novembre, à Rome le 31 décembre. Ce n'est pas ici le lieu d'évoquer les péripéties politiques et diplomatiques qui accompagnèrent cette progression : constatons seulement que l'invasion du royaume de Naples lui-même fut acquise au prix de combats largement symboliques. A l'époque, nul n'estimait pouvoir s'opposer à la nombreuse armée française, dont l'artillerie n'était pas le moindre fleuron. Le 22 janvier 1495, Alphonse II abdique. Le 26 janvier, Ferrante est proclamé roi de Naples. Mais, dès le 12 mars, toutes les forteresses de Naples sont entre les mains des conquérants.
Cependant, déjà les adversaires de la prépondérance française étaient à l'oeuvre : le 31 mars 1495, Venise conclut avec les Rois Catholiques (Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille), le roi des Romains Maximilien de Habsbourg, Ludovic Sforza, dit le More, duc de Milan, et le pape Alexandre VI Borgia une « sainte ligue » « pour la défense de la chrétienté contre le Turc, le rétablissement de la dignité du Saint-Siège et des droits de l'Empire romain », plus la garantie réciproque des territoires des alliés. Charles VIII quitta Naples le 20 mai 1495 en laissant sur place d'assez nombreuses troupes d'occupation. Les alliés voulurent lui barrer la route du retour : ce fut, au débouché des Apennins, la rencontre de Fornoue du 6 juillet dont le roi de France, non sans mal, sortit victorieux. Le pire était évité. Mais en juin 1496, à Atella, eut lieu la capitulation, entre les mains de Gonsalve de Cordoue, des forces françaises demeurées dans le royaume de Naples. Le roi Ferrante put ainsi récupérer son royaume.
Devenu roi de France en 1498 sous le nom de Louis XII, Louis, duc d'Orléans, prétendait, en tant que petit-fils de Valentine Visconti, au duché de Milan. Il passa les Alpes en juillet 1499, recevant l'appui de toute une masse de mercenaires suisses. Le Milanais fut rapidement conquis, d'août à octobre. Mais des maladresses furent commises et Ludovic le More put bientôt rentrer triomphalement à Milan. Tout était à recommencer : il fallut une seconde campagne pour reprendre Milan et s'emparer de Ludovic à Novare, le 10 avril 1500. Dans tout cet épisode Louis de La Trémoille joua un rôle essentiel.
Le 11 novembre 1500, Louis XII traita secrètement avec Ferdinand d'Aragon pour le partage du royaume de Naples : le premier aurait la couronne, la terre de Labour et les Abruzzes, le second la Pouille et la Calabre. Le pape Borgia approuva en apparence ce partage. Mais la guerre ne tarda pas à intervenir entre les deux complices. En dépit des exploits de Pierre Terrail, seigneur de Bayard, d'Yves d'Alègre, de Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice, en dépit de l'appui que pouvait procurer Gênes, passée sous domination française en 1499, les troupes de Louis XII furent battues à Cérignoles et sur le Garigliano et durent capituler à Gaète (1erjanvier 1504). En mars 1504, Louis XII conclut avec Ferdinand une trêve de trois ans : c'en était pratiquement fini du rêve napolitain.
En 1507, Louis XII vint en personne réprimer la révolte de Gênes : haut fait que des poèmes ne manquèrent pas de célébrer.
Deux ans plus tard, contre les Vénitiens, en proie à l'hostilité générale, dont celle du pape Jules II, les troupes du roi de France furent victorieuses à Agnadel (27 avril 1509). Mais le pape se réconcilia aussitôt avec Venise (1510), et pour chasser les « barbares », « libérer l'Italie des mains des Français », il constitua derechef une « sainte ligue ». Louis XII trouva un capitaine ardent et inspiré en la personne du jeune Gaston de Foix. Celui-ci, adepte d'une guerre de mouvement, se jeta dans Bologne, prit Brescia, puis, le jour de Pâques 1512 (11 avril), à Ronco, près de Ravenne, remporta la victoire, où il fut mortellement blessé. Après lui, tout alla de mal en pis. Mathias Schiner, cardinal de Sion, adversaire acharné de la politique française, fit descendre en Italie 18 000 Suisses, qui vinrent renforcer Venise, le pape, les Espagnols et les Napolitains. Il fallut aux Français reculer sur Crémone puis sur Pavie, enfin repasser les Alpes en juin : le Milanais était totalement perdu.
Il est vrai qu'en mai 1513 une nouvelle armée française déboucha en Italie : mais les Suisses accoururent là encore à la rescousse, qui l'emportèrent à Novare sur les lansquenets de Louis de La Trémoille, le 6 juin. Parallèlement, Henri VIII, roi d'Angleterre, joignit ses troupes à celles de Maximilien pour envahir la frontière nord du royaume de France : bataille de Guinegatte du 16 août, dite journée des Eperons en raison de la fuite éperdue, au galop, de la gendarmerie française, et prise de Thé- rouanne le 23 août. Au même moment, une grosse armée suisse pénétra en Bourgogne et fit le siège de Dijon (7 septembre) : La Trémoille dut traiter, dans des conditions humiliantes, qui ne furent pas ratifiées par Louis XII — d'où sa brouille persistante avec les Cantons.
François r, qui succéda à Louis XII le 1erjanvier 1515, avait une obsession récupérer le Milanais. A cette fin, il rassembla à Lyon une forte armée. Dans des conditions extrêmement difficiles, les canons de Jacques Galiot de Genouillac, grand maître de l'artillerie, durent franchir les Alpes au Mont-Genèvre. Dans la plaine de Marignan, les 13 et 14 septembre 1515, eut lieu une longue et éprouvante bataille au cours de laquelle l'artillerie française joua un rôle déterminant face aux bataillons compacts des Confédérés. Autre élément décisif : l'arrivée de l'infanterie vénitienne de Barthélemy d'Alviano, le second jour, alors qu'une attaque suisse menaçait l'un des corps français. Les sources s'accordent à reconnaître l'indomptable énergie de François 1er lui-même : sa mère, Louise de Savoie, avait quelque raison de saluer le « nouveau César, subjugateur des Helvétiens ». Les Français entrèrent dans Milan, Maximilien Sforza s'étant rendu au vainqueur. Avec les Cantons suisses, le roi de France signa la paix perpétuelle de Fribourg du 29 novembre 1516 qui, somme toute, lui réservait durablement le plus important des marchés d'hommes à travers l'Europe.
Valois et Habsbourg
La succession des héritages qui, de 1506 à 1519, donne à Charles de Habsbourg les Pays-Bas, l'Espagne et son empire d'outre-mer, le royaume de Naples et la Sicile, la Bohême et l'Autriche et que vient compléter en 1519 son élection à l'Empire sous le nom de Charles Quint, bouleverse la position de la France, qui, désormais, bien des fois, va se trouver sur la défensive, d'autant que le Milanais de Charles Quint s'appelle la Bourgogne, fief de son ancêtre Charles le Téméraire. On s'étonne du même coup que non moins régulièrement François Ier et même Henri II, au risque de dégarnir dramatiquement leur royaume, aient relancé tant d'expéditions en Italie opérations de diversion, ou bien plutôt sentiment que, de toute façon, la France est une terre trop compacte, trop vaste, trop peuplée pour redouter autre chose que des opérations aux frontières ? Il est de fait qu'à plusieurs reprises Paris se trouva apparemment en première ligne : et pourtant jamais l'ennemi n'osa l'attaquer. Sans doute faut-il tenir compte du réseau des villes fermées que tout envahisseur jugeait ne pou- voir être franchi impunément. Plus encore qu'au XVe, les campagnes militaires du xvi` siècle se déroulent prudemment (du moins en deçà des Alpes), de place en place. D'autre part, les armées se heurtent constamment au problème du financement et du ravitaillement : deux réalités contraignantes qui empêchent un chef victorieux de poursuivre trop longtemps ses avantages. D'où l'intérêt et l'efficacité de mesures comme celle prise en 1543 par François Ier prescrivant que chaque année les gouverneurs des provinces frontières devront faire dresser l'état des grains récoltés sur une zone de 10 lieues de large en deçà de la frontière, en laissant aux habitants de quoi subvenir à leur nourriture et aux semailles de l'année suivante et en faisant transporter le surplus dans les places fortes. Au plus fort de la guerre de Cent ans, tout pays, même situé au cœur du royaume, était réputé pays de frontière, quantité de forteresses de l'intérieur étaient dites « clés de pays » : à partir de la seconde moitié du xv siècle et plus encore au xvi` la guerre en France se trouve reportée à la périphérie, même s'il s'agit toujours d'une périphérie large et extensible. Dès lors, tandis que pendant la guerre de Cent ans c'est la guerre et ses dévastations qui, dans une très large mesure, expliquent et déterminent l'état démographique et économique d'une région donnée, au XVIe — du moins jusqu'aux guerres de Religion — la guerre comme variable de la vie économique n'occupe plus qu'une place subalterne.
En 1521-1522, François I' perd définitivement Tournai, Robert de La Marck, seigneur de Fleurange, échoue à prendre le Luxembourg, tandis qu'en Italie Odet de Foix, seigneur de Lautrec, battu à La Bicoque, près de Monza (27 avril 1522), doit abandonner le Milanais.
La défaite de La Bicoque ne découragea pas François r une nouvelle armée fut mise sur pied en 1523, confiée à l'amiral Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet. Celui-ci entendit mener une guerre prudente. Mais le connétable Charles de Bour- bon, par jalousie de grand féodal, passa du côté de Charles Quint. Pendant que le gros de ses troupes se battait en Italie, François Ier, installé à Lyon, dut résister à une triple invasion : anglaise (vers Roye), allemande (en Champagne), espagnole (près de Fontarabie). La stratégie pusillanime de Bonnivet ne fut pas un succès. Ce fut en tentant de contenir l'ennemi que Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche », modèle du combattant de profession au service du roi et du capitaine pratiquant la « bonne guerre », selon les critères moraux du temps, fut mortellement blessé, à La Sesia, le 25 avril 1524.
L'année 1524 fut celle de tous les contrastes : Bourbon envahit la Provence, fit le siège de Marseille, où il usa ses forces. La Trémoille put alors rentrer dans Milan, le 26 octobre, puis s'arrêta au siège de Pavie, qui débuta en présence du roi le 24 novembre. Tout le monde s'attendait à une victoire française, mais l'armée impériale vint débloquer la place, le 24 février 1525, jour de la Saint-Mathias, vingt- cinquième anniversaire de la naissance de Charles Quint. Les Français étaient enfermés dans un « parc » : les Impériaux y firent trois brèches, l'artillerie les repoussa, mais ni la gendarmerie ni les Suisses ne furent à la hauteur. François I', courant péril de mort, dut se rendre.
Aussitôt délivré de sa captivité (17 mars 1526), le roi s'empressa d'annuler le désastreux traité qu'il avait signé à Madrid le 13 janvier précédent. En 1527, Lautrec entra en Italie, prit Alexandrie et Pavie, descendit jusqu'à Naples qu'il commença à investir, le 1er mai 1528 : mais la peste se répandit dans son armée. Lui-même mourut le 15 août. Un an plus tard, ce fut le traité de Cambrai, dit paix des Dames (Louise de Savoie, Marguerite d'Autriche) : François Ier gardait la Bourgogne mais abandon- nait définitivement sa suzeraineté sur la Flandre et l'Artois et renonçait — une nouvelle fois — à l'Italie.
Après sept ans d'interruption, le conflit reprend en 1536. Les Français conquièrent la Savoie et le Piémont, la Provence est efficacement défendue contre Charles Quint. En 1537, différentes places de la frontière nord furent disputées entre les Français et les Impériaux, mais il y eut une nouvelle campagne de Piémont, suivie, en 1538, par l'entrevue d'Aigues-Mortes qui marqua la réconciliation temporaire des deux rivaux (trêve de dix ans qui laissait la France en Savoie et en Piémont).
La guerre reprit en fait dès le 12 juillet 1542, à l'initiative de François Ier. Celui-ci crut bon de disperser ses efforts vers les Pyrénées, vers les Alpes, vers les Pays-Bas. La grande affaire fut l'armée du Roussillon, sous le dauphin et le maréchal d'Annebaut, qui vint assiéger Perpignan et échoua au bout de quarante jours, l'automne venant. En 1543, ce fut au tour de Charles Quint de ne pouvoir prendre une place en l'occurrence Landrecies.
La brillante victoire de Cérisoles, près de Turin (13-14 avril 1544), ne fut qu'une diversion, qui n'empêcha pas le nord et l'est de la France d'être menacés par Charles Quint, toujours soucieux de reprendre la Bourgogne et les villes de la Somme, et par Henri VIII, qui avait pour la circonstance redonné vie aux vieilles prétentions anglaises sur la couronne de France. Celui-ci s'empara de Montreuil et de Boulogne ; celui-là, s'avançant puissamment à travers la Champagne, prit Saint- Dizier, Epernay et Château-Thierry, tandis que François dans l'expectative, massait ses forces au camp de Jalons, à l'ouest de Châlons-sur-Marne. Mais des difficultés pécuniaires et autres amenèrent l'empereur à traiter à Crépy-en-Laonnois, les 15-16 septembre. Quant à Henri VIII, il fit la paix à Ardres le 7 juin 1546 François Ier fut contraint de payer 800 000 écus la restitution de Boulogne par le roi d'Angleterre.
En 1547, François 1er mourut, laissant la place à Henri II. Ce fut seulement en 1552 que, proclamé par des princes d'Empire « protecteur des libertés germaniques », le nouveau roi prit l'initiative de la rupture : ce fut alors le « voyage d'Allemagne », jusqu'au Rhin, qui lui valut, sans peine aucune, les évêchés de Metz, Toul et Verdun. En vain Charles Quint tenta-t-il, entre octobre 1552 et janvier 1553, de reprendre Metz, efficacement défendu par François de Guise.
Le connétable de Montmorency, toujours pusillanime, mena en 1553 et 1554 une campagne assez médiocre, quoique avec de gros effectifs, aux frontières septentrionales du royaume. A plusieurs reprises, on put croire à une grande bataille rangée, qui finalement n'eut pas lieu... Les opérations militaires languirent en 1555. Il faut malgré tout signaler le fameux siège de Sienne, où s'illustra Blaise de Monluc. Charles Quint, vieilli et découragé, abdiqua de tous ses titres, ne gardant que la couronne impériale (25 octobre 1555 - 16 janvier 1556). La trêve de Vaucelles, conclue le 5 février 1556, était avantageuse pour Henri II qui gardait les Trois-Evêchés et conservait ses conquêtes du Piémont. Elle était prévue pour cinq ans. Mais Henri II la rompit dès le 31 janvier 1557 (déclaration de guerre à Philippe II, roi d'Espagne, fils de Charles Quint). Philippe II réunit une forte armée d'Espagnols, de Flamands, de Wallons, d'Anglais, de mercenaires allemands et hongrois, qu'il confia à Emmanuel-Philibert de Savoie que l'annexion française avait privé de ses Etats. Sur le chemin de l'invasion, Gaspard de Coligny, neveu de Montmorency, s'était enfermé dans Saint-Quentin avec un millier d'hommes. Son oncle chercha à le débloquer. Emmanuel-Philibert l'attaqua et fut pleinement victorieux (bataille de Saint-Quentin, le jour de la Saint-Laurent, 10 août 1557). La même année, François de Guise avait, à l'appel du pape Paul IV, conduit une expédition jusqu'à Naples, pour contrecarrer la prépondérance espagnole dans la Péninsule. Les hésitations des vainqueurs de Saint- Quentin sauvèrent la France. Henri II opéra une diversion heureuse en s'emparant de Calais (6 janvier 1558) puis de Guines (8 janvier). De même Thionville fut pris en mai 1558. De tous ces épisodes, qui compensaient la défaite de Saint-Quentin, le maître d'œuvre fut François de Guise.
Les deux protagonistes étaient financièrement à bout, des problèmes politiques se posaient à Philippe II, des tâches urgentes attendaient Henri II (au premier rang desquelles la lutte contre l'hérésie protestante). La paix fut signée à Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559 : Henri II recouvrait les places de la Somme récemment perdues, renonçait au Milanais, obtenait la possibilité d'acquérir Calais pour une somme de 500.000 écus, rendait ses Etats à Emmanuel-Philibert mais gardait en gage des citadelles au-delà des Alpes : Turin, Chieri, Pignerol et d'autres. « Tant le mirage italien continuait à éblouir, malgré tout, les yeux des Valois ! » (Henri Hauser). Quant au connétable de Montmorency, fait prisonnier à Saint-Quentin, il était libéré contre une rançon de 200.000 écus : encore à cette date, la vieille pratique des rançons, fondamentale pour comprendre la guerre médiévale, était loin d'avoir disparu, du moins au niveau des chefs, des capitaines, voire des simples gentilshommes. Quant aux combattants ordinaires, et spécialement les gens de pied, une fois capturés, ils étaient bien souvent renvoyés dans leurs foyers, parfois avec l'engagement de ne plus servir dans les armées ennemies pendant quelques mois ou moyennant une rançon insignifiante, de l'ordre d'un mois ou deux de solde

TYPES D'ARMÉES

A partir, essentiellement, de la fin du XVe siècle, se sont conservés toute une série de documents officiels, faisant d'ailleurs souvent l'objet d'un effort de diffusion auprès de l'opinion publique (bulletins imprimés) qui permettent d'avoir une idée précise — quoique souvent un peu optimiste, car il s'agit de rassurer les sujets du roi et d'impressionner par avance l'adversaire — de la composition et de l'importance des armées mises sur pied par les souverains : preuve que la monarchie est désormais en mesure de savoir avec suffisamment d'exactitude les forces dont elle entend disposer pour une opération donnée. Donnons quelques exemples de ces aperçus synthétiques, ce qui nous permettra de dégager les évolutions.
1 / L'état de la répartition des troupes que Charles VIII ramène en France et des troupes qu'il laisse dans le royaume de Naples, établi à la date du 29 mai 1495, montre qu'il emmenait avec lui 24 compagnies d'ordonnance, représentant 970 lances, les 200 gentilshommes de l'hôtel, plus les « pensionnaires » (des volontaires nobles qui servaient autour de la personne du roi), 3.500 Suisses et Allemands de Gueldre (somme toute des lansquenets avant la lettre), 8 compagnies de gens de pied français, et 32 pièces d'artillerie légère (canons serpentins, grosses couleuvrines et faucons : plus question de bombardes) : bref 5.200 cavaliers et 5.700 gens de pied environ. Demeurent sur place 782 lances fournies (en 16 compagnies), 500 hommes d'armes napolitains, 1.200 mortes-payes, 1.500 Suisses et autres gens de pied, plus 900 hommes installés dans les garnisons de Toscane, à Pise, Livourne, Pietra Santa, Sarzanne et Sarzanella. En tout quelque 20 000 combattants, moitié à pied, moitié à cheval.
2 / En 1523, François Ier, on l'a vu, eut l'intention de passer les monts pour reconquérir le Milanais. Son armée était censée compter 1.350 lances françaises en 17 compagnies, 430 hommes d'armes italiens, 6.000 « aventuriers » français, 10 000 archers français, I0.000 lansquenets et 10.000 Suisses. Un effectif de 1 700 hommes était prévu pour garder l'artillerie. Incontestablement, le résultat des premières guerres d'Italie a été de renforcer sensiblement le rôle de l'infanterie. Notons qu'à cette date les arcs sont toujours réputés une arme efficace. Mais la situation de la France ne permet pas de la laisser sans défense : il est prévu à cette fin 2.330 lances fournies, dont 780 sans affectation ou pour couvrir la frontière du Nord, 100 en haute Bourgogne, 150 en Languedoc, 500 en Guyenne, 150 en Bretagne, 300 en Normandie, 300 en Champagne. A cette date, François 1er, surestimant sans doute ses ressources financières, prétendait ainsi solder près de 50.000 combattants.
3 / En 1536, pour la conquête de la Savoie et du Piémont, sous l'amiral de France Philippe Chabot, comte de Buzançais, on parle de 810 lances en 11 compagnies, de 1.000 chevau-légers sous Claude d'Annebaut, de 12.000 « légionnaires » (on reviendra sur cette institution), en provenance de Picardie, de Normandie, de Champagne, de Dauphiné et du Languedoc, de 4.000 « soldats » français non légionnaires, de 6.000 lansquenets, de 2.000 gens de pied italiens, et de 800 pionniers et 40 canonniers (sans doute pour 40 pièces). En tout quelque 28.000 combattants. Là encore, prépondérance de l'infanterie. Il n'est plus fait mention d'archers à pied. En revanche, un type de combattant fait son apparition : les chevau-légers.
4 / En 1544, au camp de Jalons, François 1er aurait été en mesure de réunir près de 50.000 hommes. Naturellement la maison du roi figure tout entière : « gentilshommes de la Maison », « archers de la garde ». Même, en ce moment critique, les « arrière-bans » sont présents, à cheval mais aussi à pied, à l'arrière-garde, avec les légionnaires. Des arquebusiers à cheval et à pied sont signalés. Les gens de pied, d'une manière générale, sont prépondérants, dans une proportion de 4 contre 1 : d'origine française, italienne, suisse (y compris les Grisons) et allemande.
5 / En 1552, pour le « voyage d'Allemagne », l'on possède une relation circonstanciée — et en gros fiable — de François de Rabutin.
Il évoque d'abord un « bataillon » de 15.000 à 16.000 fantassins (le mot n'est pas d'époque, mais le terme d'infanterie, ou de « fanterie », est attesté dès le temps de Charles le Téméraire), réunissant les « vieilles enseignes soudoyées et entretenues » à partir du règne de François 1er, « ès guerres de Piémont, Champagne et Boulogne » (les vieilles bandes, comme on dit aussi), plus « aucuns braves soldats et jeunes gentilshommes de maison, lesquels y étaient pour leur plaisir et sans solde du roi » : témoignage intéressant sur la mentalité nobiliaire, attirée désormais par le service à pied, aux côtés de troupes déjà prestigieuses. Parmi ces gens de pied, les deux tiers sont armés de « corselets » et de « bourguignottes à bavière » (casques), avec brassards, gantelets et même tassettes pour protéger les cuisses, jusqu'aux genoux ; ils sont pourvus d'une longue pique, et, la plupart, de pistolets à la ceinture (cette innovation allemande des années 1525-1530) ; le dernier tiers est composé d'arquebusiers (les descendants des couleuvriniers à main du milieu du XVe siècle, des « hacquebutiers » du début du XVIe), armés de jaques souples à manches de mailles, le morion sur la tête, et, sur l'épaule, l'arquebuse ou « escopette », luisante, polie et légère. Deuxième corps : un « bataillon » de 10.000 à 12.000 fantassins originaires — solidarité linguistique oblige — de la France d'oc : Gascons, Armagnacs, Biscayens, Béarnais, Basques, Périgourdins, Provençaux et Auvergnats ; 8.000 à 9.000 sont munis de piques, de corselets ou de halecrets (armures de torse légères), 2 à 3.000 sont des arquebusiers. Troisième corps : 7.000 à 8.000 lansquenets allemands, sous leur colonel, Jean- Philippe de Salm, dit le « comte rhingrave » : là aussi des piquiers et des arquebusiers. Bref un total de 32.000 à 36.000 gens de pied.
Vient ensuite la cavalerie. Ce sont d'abord de 1.000 à 1.100 hommes d'armes des ordonnances, avec leur suite d' « archers ». Les hommes d'armes montés sur leurs gros roncins, ou sur des coursiers, en provenance du royaume même, de Turquie ou d'Espagne. Leurs montures sont « bardées et caparaçonnées de bardes et lames d'acier légères et riches » ou de « mailles fortes et déliées » : contre les armes à feu, on en était revenu — de façon sans doute assez illusoire — à la protection systématique des chevaux, plus ou moins abandonnée pendant la guerre de Cent ans. Détail significatif : les bardes étaient peintes aux couleurs des capitaines des compagnies. Les hommes d'armes sont armés des pieds à la tête, pourvus de « hautes pièces » et de « plastrons ». Leurs armes offensives sont traditionnelles : la lance, l'épée, l' « estoc », le coutelas ou la masse. Quant aux « archers », armés à la légère, ils ne se servent plus d'arcs, mais sont pourvus de demi-lances et ont le pistolet à l'arçon de la selle, plus l'épée et le coutelas. Ils sont montés sur des chevaux « de légère taille, bien remuants et voltigeants ». Bref, ils constituent une cavalerie légère, que l'on peut rapprocher des 2 000 chevau-légers, armés de corselets, brassards et bourguignottes, et pourvus de demi-lances, de pistolets et de coutelas, d'épieux « gueldrois », montés sur des chevaux « doubles courtauds » ou sur des chevaux de « légère taille et vite ». Annonçant les dragons de l'âge postérieur, de 1.200 à 1.500 arquebusiers à cheval mettent nécessairement pied à terre pour tirer : jaques à manches de mailles ou cuirassines, bourguignotte ou morion, plus l'arquebuse de trois pieds de long à l'arçon de la selle. Rabutin parle encore de 300 à 400 Anglais, « partis de leur pays à la conduite d'un milord », montés sur de petits chevaux rapides, « vêtus de jupons courts avec le bonnet rouge à leur mode » et armés d'une demi-pique : pas question d'arc, ce qui montre que, même outre-Manche, l'arme était considérée comme désuète. Enfin, sous jean d'Estrée, « grand maître et général de l'artillerie », « sage et prudent seigneur », 16 grosses pièces, canons et doubles canons, six grandes et longues couleuvrines, six couleuvrines bâtardes, six moyennes, deux paires d'orgues, « étrange et nouvelle façon d'artillerie ». « Faisant tout cela tel et si merveilleux tonnerre qu'il semblait que le ciel et la terre voulussent recommencer la guerre entre eux ou que tout dût reprendre la première forme d'un chaos. » Des sources complémentaires signalent encore — Rabutin n'en parle pas, peut-être parce qu'il considère leur présence comme allant de soi — les 200 gentilshommes et les 400 archers de la maison du roi.
6 / Le même François de Rabutin nous a laissé l'évocation détaillée de la « montre générale du camp et armée du roi » Henri II qui se déroula à Pierrepont, en Picardie, le 8 août 1558. Cette description présente le double intérêt de faire voir comment, un an après la sanglante défaite de Saint-Quentin, la monarchie française, compte tenu de ses ressources en hommes et en argent, était de nouveau en mesure de rassembler des forces considérables — ce qui, naturellement, doit nous amener à relativiser les revers —, et de souligner l'importance symbolique mais aussi pratique de la revue, qui n'était pas seulement une inspection des armes et des effectifs mais une présentation concertée de l'armée en ordre de bataille, une sorte de répétition générale de la bataille rangée.
Les hommes se mirent en place dès 6-7 heures du matin et ne retournèrent « en leurs quartiers » qu'à 4 ou 5 heures du soir. Pendant plus de dix heures ils restèrent ainsi « chargés d'armes », « mal repus », « altérés » par la chaleur et la poussière. Tels sont, dit Rabutin, « les exercices ordinaires que pauvres soldats sont coutumiers d'avoir ».
L'armée se disposa en demi-cercle ou en croissant, la corne gauche étant constituée par l'avant-garde, la corne droite par l'arrière-garde, tandis que le centre du croissant était occupé par la « bataille ». Encore à cette date, la vieille répartition médiévale n'avait rien perdu de sa vigueur. Elle s'imposait aux cerveaux des chefs. En gros, de façon savamment alternée, nous retrouvons les mêmes corps qu'en 1552 : enseignes d'infanterie française, « régiments » d'infanterie allemande, sous leurs colonels, quelques Suisses, une abondante « cavalerie légère », les hommes d'armes de la gendarmerie. Signalons les enseignes de « vastadours » et de pionniers accompagnant les 53 pièces d'artillerie. En avant des canons se trouvaient quatre compagnies d' « enfants perdus ». Mais la grande nouveauté est la présence d'un certain nombre de « cornettes » de reîtres (de l'allemand Reiter) — des cavaliers munis de pistolets.
Trois heures de suite, le roi parcourut le camp, unité par unité. Il y prit « un singulier plaisir et contentement, voyant tant de princes, grands seigneurs, capitaines, gentilshommes, et généralement tant d'hommes là assemblés, se présentant pour sacrifier leurs vies pour son service et pour soutenir sa querelle ». « La plus belle et grande armée de cavalerie et d'infanterie que jamais eût roi de France », dit Monluc, répartie sur quelque 6 km, pour un effectif tournant autour de 40.000 hommes.
Philippe CONTAMINE http://www.theatrum-belli.com
In Histoire militaire de la France