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vendredi 29 septembre 2023

Perles de Culture n°394 - Maurras : Les errances des catholiques progressistes

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Anne Brassié reçoit Hilaire de Crémiers, le fondateur de Politique Magazine, qui donne la véritable signification des neufs contes de l'ouvrage "Le Chemin de Paradis" de Maurras à l'occasion de sa réédition aux Editions de La Belle de Mai. Ces contes allégoriques sont une réaction du jeune Maurras aux errances des catholiques progressistes. Lumineux, écrit dans une langue éblouissante et d'une grande actualité bien sûr.


https://tvl.fr/perles-de-culture-n0394-maurras-les-errances-des-catholiques-progressistes

mardi 1 novembre 2022

« Une France, un Roy », journal catholique et légitimiste

« Une France, un Roy », journal catholique et légitimiste

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

Permettez-moi de vous présenter le journal légitimiste papier « Une France, un Roy », édité par le Cercle royal des Enfants de France, qui rassemble un groupe de jeunes lycéens, étudiants et doctorants royalistes. Ils tiennent aussi le site TV Royauté.

Nous les encourageons à persévérer pour que les lys refleurissent dans ce beau royaume de France maudit par son infidélité révolutionnaire.

Les membres de la rédaction travaillent essentiellement à destination des jeunes, broyés par la modernité, mais le contenu intéressera toute personne de bonne volonté. Le journal fournit ainsi des éclairages légitimistes sur des questions d’actualité, tout en fournissant quelques articles de fond sur les principes d’action ou l’histoire de la monarchie Française.

Ils ont l’intelligence de faire un travail éditorial intéressant en rassemblant quelques belles plumes comme Guillaume Péguy ou le président du Cercle d’Action Légitimiste, Loïc Baverel. Votre serviteur est également de la partie.

Le dernier numéro comporte surtout un entretien avec le prince Louis de Bourbon, de jure Louis XX, une belle performance !

Il est possible de s’abonner au lien suivant : https://forms.gle/7pSzf5TGX7AGHJ4dA

Et de se procurer le prochain numéro d’octobre : https://forms.office.com/r/8XqAYaj6Rn

Prions pour qu’ils sachent persévérer dans la fidélité et la sanctification chrétienne, en sachant que faire le bien ne suffit pas, car il faut faire le bien non pas selon nos critères humains, mais selon les critères de Dieu !

Que de plus en plus de bonnes volontés se lèvent et se restaurent dans leur vie personnelle par la sanctification, la vertu et la fidélité au Roi. Plus on se réveille jeune, plus il est facile de prendre de bonnes habitudes, d’éviter de grosses erreurs, et de combattre avec force, audace, mais sans emportement et avec calme.

Nous prions pour que leur travail porte de bons fruits.

Et nous soutenons de toutes nos possibilités l’expansion du travail pour le bien commun !

Pour Dieu, pour le Roi, pour la France !

In Christo Rege.

Paul de Lacvivier
Rédacteur en chef de Vexilla Galliae

https://www.lesalonbeige.fr/une-france-un-roy-journal-catholique-et-legitimiste/

samedi 2 juillet 2022

Les grandes figures catholiques de la France (François Huguenin)

 

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François Huguenin est un historien et essayiste français.

Considérant qu’en l’absence d’une conscience de notre passé commun, il est difficile de partager le présent et de construire l’avenir sur un socle solide, François Huguenin nous invite à retrouver l’histoire de France autour de grandes et belles figures catholiques.

On entend régulièrement, notamment dans la bouche de politiques, des propos récusant l’évidence même : les racines chrétiennes de l’Europe, ou le socle catholique de la France. Derrière ce déni, peut-être plus inquiétant qu’absurde, se tapit une instrumentalisation idéologique de l’histoire qui considère, dans la continuité de la vulgate marxiste, que la religion est un asservissement de l’homme et qu’elle marque les temps obscurantistes incompatibles avec le statut d’homme libre.

Ce livre vient rétablir la vérité en racontant l’histoire de la France par les grandes figures catholiques qui l’ont façonnée et incarnée. Catholiques, en effet, et non pas chrétiennes. La France est tout simplement, depuis son ébauche que l’on datera de Clovis, un pays catholique, qui l’est resté par-delà la crise de la Réforme. 

Les quinze noms retenus par l’auteur (Clovis, Saint Louis, Sainte Jeanne d’Arc, Richelieu, Saint Vincent de Paul, Louis XVI, Sainte Thérèse de Lisieux,…) sont donc tous catholiques, bien qu’extrêmement divers… à dessein. Nous traversons ainsi la plupart des événements majeurs : invasions barbares, naissance de la monarchie, croisades, guerre de Cent Ans, guerres de religion, Révolution, conflits mondiaux.

Les grandes figures catholiques de France, François Huguenin, éditions Perrin, 384 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-grandes-figures-catholiques-de-la-france-francois-huguenin/61756/

vendredi 7 mai 2021

Doctrine Sociale de l’Egilse (2) Une brève histoire des catholiques sociaux

 (La leçon de catéchisme. Jules-Alexis Muenier, 1890)

Comme nous avons pu l’exprimer lors d’un précédent article, la DSE puise son eau à la source de l’évangile et se place au service de l’avènement du Royaume de Dieu. Cependant, ce n’est qu’à partir du XIXe siècle que l’action sociale catholique et le projet social catholique commencent à se penser comme tels et à agir en tant que tels. Les actions des siècles passés avaient eu pour but d’imprimer la marque de l’évangile dans les lois de la Cité, mais aucune doctrine sociale cohérente n’avait été tirée de cette démarche pourtant déjà en accord avec ce que nous appelons aujourd’hui la DSE.

 L’acte de naissance officiel de cette DSE pensée et voulue comme telle est le 15 mai 1891, date de publication de l’encyclique Rerum Novarum par le pape Léon XIII (1810-1903) .

Léon XIII, par son encyclique, répondait aux nombreux appels de catholiques sociaux, engagés dans le combat social pour soulager la misère ouvrière et mettre en place les structures de travail nécessaires à un labeur vécu chrétiennement. Mieux encore, elle résonnait comme le couronnement de trois quarts de siècle de réflexion doctrinale de laïque et de clercs. A tel point que l’historien Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), dans un vibrant article de la Revue des Deux mondes, du 17 décembre 1895, put écrire :

« C’est ainsi que jamais à aucune époque, les laïques n’ont eu plus d’influence dans l’Eglise ; et naturellement, avec les laïques, devaient pénétrer dans le sanctuaire les préoccupations du dehors. »

De fait, si l’Eglise s’est toujours préoccupée des misères du monde ; si des chrétiens charitables, ont toujours eu à cœur de secourir les indigents ; l’éclosion de la question ouvrière au début du XIXe siècle et la révolution industrielle ont bouleversé les vieilles structures de travail héritées de la féodalité. Il est apparu que la charité individuelle, les actions de secours d’un saint Vincent de Paul, ne pouvaient plus suffire. Les structures sociales étaient chamboulées, en France, depuis l’abolition des corporations en 1789. L’ouvrier se trouvait un individu esseulé face aux nouveaux modes de production. Il fallait trouver une réponse nouvelle ; pour ainsi dire faire changer la charité sociale de niveau, et porter son action sur la structure même et non plus seulement sur les personnes. Ce fut l’œuvre des catholiques sociaux.

Par souci de concision, on traitera essentiellement des origines du catholicisme social français, qui nous intéresse tout particulièrement par son influence sur notre histoire personnelle et son rôle majeur dans la prise en compte de la question sociale par Rome. On doit cependant mesurer que le catholicisme social fut un phénomène historique plus large, touchant également les communautés catholiques belges, allemandes, américaines et d’autres Etats. Rappelons-nous ainsi que la Tour du Pin et Albert de Mun, prisonniers de guerre en Allemagne en 1870, prirent conscience de la question sociale à la lecture des ouvrages de Mgr von Ketteler (1811-1877), pionnier en la matière Outre-Rhin.

I Aux origines du catholicisme social

L’historien Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994), plus connu pour son Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, soutint en 1951 une brillante thèse sur Les origines du catholicisme social en France, donnant pour source de ce mouvement, dans l’hexagone du moins, l’article de l’abbé Félicité de Lammenais (1782-1854), sur la question ouvrière et le recul de la foi dans les milieux ouvriers, dans la gazette légitimiste « Le Drapeau blanc », en 1822. Ce premier article de celui qui, évoluant vers le libéralisme politique allait fonder la revue « l’Avenir », posait la question de la condition ouvrière. Il y écrivait ainsi que « la politique moderne ne voit dans le pauvre qu’une machine à travail », portant le doigt sur l’utilitarisme mercantile des nouvelles industries et s’inspirant clairement des thèses en la matière de Louis de Bonald (1754-1840). Il ouvrait la voie à de nombreuses études où le catholicisme social allait se dessiner. Ce premier mouvement avançait en ordre dispersé, fruit d’initiatives personnelles de laïcs et de clercs, on peut cependant assez rapidement le découper en trois courants, dominés chacun par un point commun dans la méthode d’action préconisée :

–         Les catholiques sociaux progressistes et socialistes, que l’on peut voir comme les lointains précurseurs de la démocratie chrétienne, de par les idéaux politiques qu’ils promouvaient au-delà du combat social sont parfaitement représentés par Philippe Buchez (1796-1865). Catholique convaincu, bien qu’agitateur carbonari, sociologue et historien autodidacte, il s’inspirait du fouriérisme et du saint-simonisme utopistes et socialisants. L’idée principale qui mouvait ce premier courant était la crainte d’un soulèvement général des pauvres contre les riches si la question sociale n’était pas réglée. Fondateurs de journaux dissidents face à la Monarchie de Juillet, mais également promoteurs de patronages et d’ateliers, leurs orientations politiques en firent des victimes toutes choisies lors de la répression des soulèvements populaires de juin 1848 à Paris.

–         Les catholiques sociaux libéraux, représentés par Lamennais, après qu’il se soit éloigné de la mouvance royaliste ultra, mais aussi le bienheureux Frédéric Ozanam (1813-1853) fondateur de la Société Saint Vincent de Paul en 1832, le père dominicain Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861) et Charles de Montalembert (1810-1870) dans une moindre mesure. Leur combat se voulut avant tout intellectuel, militant pour la cause ouvrière et les libertés politiques, notamment de la presse, de l’enseignement et pour le suffrage universel. Dans les colonnes de « l’Avenir », Lamennais montra cependant bien que la question sociale demeurait au centre de sa réflexion :

« La question des pauvres n’est pas seulement une question d’économie politique, mais une question de vie et de mort pour la société […], plus que jamais, l’une de celles qui appellent en Europe une prompte solution. » Le catholicisme, « par sa puissance « affranchissante »… délivre l’homme du joug de l’homme. »

Ce premier mouvement fut fortement secoué par les évolutions personnelles de ses fondateurs, notamment après la condamnation du journal « l’Avenir » par le pape Grégoire XVI (1765-1846) en 1832. Lamennais refusa de se soumettre, politisa son combat, l’orientant vers la défense d’idéaux démocratiques avancés, tandis que Lacordaire, Ozanam et Montalembert demeuraient fidèles à Rome. Poussant jusqu’au bout son raisonnement, déçu, blessé, Lamennais finit par quitter l’état religieux.

–         Les catholiques sociaux conservateurs ou contre-révolutionnaires furent appelés à la plus grande postérité durant le XIXe siècle, au détriment des deux autres mouvements, brisés dans les événements de 1848. Cette dernière frange était essentiellement connue grâce à trois auteurs de renom, le sociologue corporatiste et positiviste Frédéric Le Play (1806-1882), conseiller d’Etat sous le Second empire et considéré comme l’un des pères de la sociologie française ; René de La Tour du Pin (1834-1924), officier, co-fondateur des cercles catholiques d’ouvrier après 1870, avec un autre officier légitimiste, Albert de Mun (1841-1914). Ces trois auteurs contribuèrent par leurs réflexions et leur action concrète à l’émergence d’une pensée sociale catholique structurée en France, ordonnée autour de revues, mais également de mouvements sociaux actifs, tant et si bien qu’ils peuvent être vus, d’une certaine manière, comme des pères lointains du syndicalisme chrétien du XXe siècle. Mais on ne doit pas pour autant oublier les pionniers, comme le préfet du département du Nord sous la Restauration, Alban de Villeneuve-Bargemont (1784-1850), légitimiste, auteur d’ouvrages sur le paupérisme et d’une Histoire de l’économie politique. De même, puisqu’il s’agit de catholiques contre-révolutionnaires, essentiellement légitimistes, on doit bien conserver en mémoire, comme un encouragement à leur combat, les œuvres de soutien aux indigents des princes durant la Restauration, et les manifestes d’Henri V (1820-1883), comte de Chambord, sur le sort des ouvriers. Cette dernière école de pensée est sans doute la plus intéressante, dans la finesse de son analyse sociologique, le réalisme de ses réponses, le poids de son engagement politique et sa postérité, parfois surprenante, puisque les démocrates chrétiens français, nolens volens, sont les lointains dépositaires de leur héritage.

–         Enfin, dernier visage du catholicisme social, son aspect profondément dirigiste, voire technocrate, et planificateur, qui demeura une marque de fabrique de certains milieux catholiques, ou proches de la pensée chrétienne, jusque dans l’entre-deux guerres, avec par exemple les courants « non-conformistes », personnalistes et inspirateurs, dans une certaine mesure, aussi bien des programmes sociopolitiques de Vichy que de ceux des mouvements de résistance, lors de la Libération. En effet, pour régler la question sociale, les catholiques sociaux de tous bords ont ceci en commun qu’ils prônent un modèle peu ou prou planificateur, la mise en place de colonies agricoles, l’intervention de l’Etat dans l’enseignement, le système de santé et l’économie, au moins au niveau législatif, pour régler de façon dirigiste la question sociale, instaurer des assurances, des patronages, un salaire minimum et des congés, etc. Même s’ils laissent une marge de manœuvre importante à l’initiative personnelle et aux libertés, ce qui les distingue profondément des socialistes quant à la méthode, ils font la part belle à l’Etat.

Cette description établie, on doit relever l’angle de prise de conscience de la question sociale chez ces catholiques engagés. Ainsi, tous la perçoivent au contact direct de la misère ouvrière et de la paupérisation. Ce ne sont donc pas des théoriciens abstraits, ils ont compris un problème après s’y être confrontés. Disciple de Lamennais, Charles de Coux, ancien émigré, marqué par le malthusianisme anglo-saxon, a ressenti toute l’importance de la question sociale « au spectacle du paupérisme dans les pays protestants. » Il ressent dès lors le sentiment d’une opposition entre patrons et ouvriers et ne voit que dans la morale catholique la solution à apporter à la misère du prolétariat.

De son côté, Alban de Villeneuve-Bargemont vit dans sa chair la douleur de la misère ouvrière et en retira les mêmes conclusions que Charles de Coux en dépit de la divergence d’opinions politiques évidentes, entre ce préfet légitimiste ardemment catholique et ce libéral revenu au catholicisme sous le Premier Empire. Anatole Leroy-Beaulieu a souligné l’investissement de ces aristocrates d’Ancien Régime pour la cause ouvrière :

« Il y a partout beaucoup d’aristocrates de naissance parmi les fauteurs des revendications ouvrières ; on sent parfois chez ces nobles patrons du « quatrième état », comme une pointe de rancune féodale contre le règne usurpateur du bourgeois ».

Le catholicisme social en actions.

En demeurant dans la genèse du catholicisme social, une étude de cas fort intéressante est celle de la « Société de Saint-Joseph », fondée à Paris en 1822 par l’abbé Lowenbruck, en ce qu’elle illustre parfaitement les comportements symptomatiques de ce courant au XIXe siècle, et la mentalité qui présida à l’élaboration de ses théories. L’idée première était simple, face à l’instabilité du travail et à la détresse morale ouvrière, la Société avait pour but de fournir aux artisans catholiques de Paris des « ouvriers honnêtes », c’est-à-dire préservés du « péché du temps », comme la promotion d’idées révolutionnaires, la fréquentation des tripots et bordels ou l’alcoolisme. Pour ce faire, elle encadrait la vie des ouvriers, par des activités réputées « innocentes », des cours de type scolaire ayant pour but leur instruction, des exercices spirituels et une formation technique afin d’en faire des ouvriers qualifiés compétents. Le logement était gratuit pour ces ouvriers souvent d’origine provinciale et sans attaches parisiennes. La perspective du chômage, quant à elle, était improbable, les ouvriers étant « placés » auprès de leurs ateliers. Dans la Société elle-même les ouvriers se cotisaient, au sein d’une caisse commune, permettant de leur offrir un appui financier en cas de maladie. Rapidement, l’œuvre de l’abbé Lowenbruck fut placée sous la protection de la duchesse de Bourbon, qui subventionna des lits d’hôpitaux pour les ouvriers. Forte de son succès parisien, elle se développa en province où artisans et entrepreneurs s’investirent dans son bon fonctionnement au côté de leurs ouvriers. Sur ce même modèle de la « Société de Saint-Joseph », se mirent en place des écoles d’apprentis, pour les jeunes ouvriers venus de province à Paris. On est éclairé par cet exemple représentatif, en ce qu’il montre le souci de formation professionnelle, d’assistance sociale et de secours spirituel qui caractérisa le patronat catholique paternaliste, dans une démarche d’union des classes et non d’opposition. Ce principe d’union fut également mis en pratique par La Tour du Pin et Albert de Mun dans le cadre des cercles catholiques d’ouvriers. Ceux-ci étaient ouvertement corporatistes, cherchant à transcender les clivages sociaux, en opposition au libéralisme et au socialisme, que La Tour du Pin dans ses Aphorismes de politique sociale, renvoyait dos à dos comme deux adversaires du bonheur ouvrier et de la paix publique.

Si La Tour du Pin est surtout connu pour son œuvre intellectuelle, il faut retenir chez Mun l’homme d’action, véritable fondateur de ces cercles catholiques d’ouvriers, forts de plusieurs dizaines de milliers de membres. Député, il défendit la création de syndicats mixtes, dans la ligne de l’esprit corporatiste dépassant la lutte des classes. Son succès dans ce domaine ne fut que partiel, car si les syndicats mixtes furent créés, il n’obtint pas qu’ils puissent recevoir des dons et legs et ainsi posséder un patrimoine financier afin d’entretenir des caisses d’assurance maladie, chômage et vieillesse. En 1887, soucieux de la stabilité des milieux ruraux et de la préservation du patrimoine familial, il défendait, à la Chambre, deux propositions de loi sur l’indivisibilité du domaine agricole et l’insaisissabilité des petites exploitations, sans succès pour la première mais avec bonheur pour la seconde. Son œuvre législative allait plus loin. Défenseur du repos dominical en 1890, de l’arrêt de travail obligatoire et indemnisé pour les femmes enceintes en 1892, il parvint également à faire repousser à 13 ans l’interdiction du travail des enfants. Militant, il fonda l’Association catholique de la jeunesse française (140 000 adhérents en 1914), appelée à un brillant avenir et premier des mouvements d’Action catholique, inspiratrice donc de la JOC ou de la JAC. Par obéissance au Saint Siège, il se rallia à la République en 1892.

On voit qu’au fil du siècle le mouvement catholique social prend de l’ampleur, s’étoffe d’une solide doctrine qui fut abondamment reprise par d’autres courants d’idées, voire des régimes politiques aux destins pour le moins… divers. Courant de pensée, il est aussi centre d’actions, force de proposition, et se place en bonne place dans la défense des plus déshérités. Catholique, il n’en a pas que le nom. Pour s’en convaincre, on doit méditer cette maxime de Frédéric Le Play :

« La première pierre de la réforme sociale, c’est le Décalogue ».

C’est un fait notable que la plupart de ces catholiques sociaux, à commencer par les rédacteurs de « l’Avenir », firent le pèlerinage de Rome, pour présenter respectueusement leur combat au pape. La rencontre personnelle et répétée entre les chefs des mouvements, mais également des délégations d’ouvriers, et les souverains pontifes, Pie IX et Léon XIII, tint une place majeure dans la réponse de ce dernier à leurs attentes par la publication de l’encyclique Rerum novarum.

Anatole Leroy-Beaulieu, une fois de plus, donne le ton :

« Léon XIII, cédant aux pieuses instances de ses fils, a rédigé en latin pour l’universalité de l’Eglise, afin de donner plus d’unité à l’action catholique, une solennelle consultation sur des problèmes remués, depuis des années, loin des académies romaines, par des évêques tels que Ketteler, Manning ou Gibbons, par des curés tels que Winterer, par des laïques, fils d’anciennes familles ou fils du peuple, tels que de Mun ou Decurtins. Allemands, Belges, Suisses, Autrichiens, Américains, Français même, les catholiques pour s’attaquer à la question sociale, n’avaient pas attendu le mot d’ordre de Rome. »

Du jour où Rome parlait, donnant une doctrine sociale en tant que telle à l’Eglise, le combat changeait de dimension et payait les efforts entrepris depuis les années 1820 par les catholiques sociaux. C’est une autre aventure qui débutait, dans la continuité de la précédente, celle de la démocratie chrétienne et du syndicalisme chrétien, arc-boutée sur un corpus magistériel appelé à croître sous les pontificats suivants.

 Pour aller plus loin :

–         Ouvrages de référence

Duroselle Jean-Baptiste, Les début du catholicisme social en France (1822-1870), Presses Universitaires de France, 1951, Paris

(Ouvrage complet, aux références foisonnantes, son intérêt principal réside dans l’étude minutieuse de chacun des grands courants catholiques sociaux, aussi bien dans la doctrine que les œuvres engagées.)

Hoog Georges, Histoire du catholicisme social en France, De l’encyclique « Rerum Novarum » à l’encyclique « Quadragesimo Anno », Editions Domat-Montchrestion, 1942, Paris

(Ouvrage plus synthétique, il donne une vision de long terme, en amont et en aval de Rerum Novarum, par l’étude du catholicisme social français de l’après 1870 et les suites de l’encyclique de 1893 jusqu’au pontificat de Pie XI.)

–         Synthèse actualisée

Mayeur Jean-Marie, Catholicisme social et démocratie chrétienne, principes romains expériences françaises, Le Cerf, 1986, Paris

(Quoique décevante par certains aspects, notamment dans le traitement fait de l’école légitimiste et sur l’étude des origines du catholicisme social avant 1848, cette synthèse demeure aujourd’hui la plus abordable et la plus complète sur le sujet.)

–         Pour l’aspect plus politique de la question

Dreyfus François-Georges, Histoire de la démocratie chrétienne en France, De Chateaubriand à Raymond Barre, Albin Michel, 1988, Paris

(Pour une première approche, il s’agit d’une excellente synthèse sur le pan politique de l’engagement social catholique, notamment concernant les mouvements très méconnus de l’entre-deux guerres.) 

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/06/03/doctrine-sociale-de-legilse-2-une-breve-histoire-des-catholiques-sociaux/

jeudi 4 mars 2021

ON A OCCULTÉ CE QUE LES CATHOLIQUES ONT SUBI

L’islam et sa place dans la société française suscitent débats et interrogations. « Il faut faire avec les musulmans ce que Napoléon a fait avec les juifs », entend-on souvent. Dans les pages Débats du Figaro, l’historien Patrice Gueniffey a montré combien cette comparaison était peu éclairante (nos éditions du 11 juin). L’islam sunnite ne dispose pas d’une autorité religieuse apte à dire le dogme, souligne pour sa part l’universitaire Pierre Vermeren. Entre les années 1880 et la Grande Guerre, les catholiques ont subi des lois liberticides dont on ne parle jamais.

   Pour mieux intégrer l’islam dans la société française, il suffirait que l’État procède comme il l’a fait avec les catholiques et les juifs, en imposant aux musulmans des contraintes préservant la neutralité de l’espace public tout en garantissant la liberté du culte, conformément à l’objectif du législateur en 1905 : le maire LR de Tourcoing, Gérald Darmanin, reprend ce refrain dans son « Plaidoyer pour un islam français ». Il est fascinant d’observer à quel point « l’esprit de 1905 » est invoqué par des gens qui ignorent ce qui s’est réellement passé à l’époque. Gérald Darmanin cite un rapport du Conseil d’État de 2004 qui définit la laïcité comme le fruit de trois principes : la neutralité de l’État, la liberté religieuse et le respect du pluralisme. Or le fait est là : ces trois principes, en ce qui concerne le catholicisme, ont été violés, en partculier entre 1901 et 1905.
En 1879, les républicains s’installent au pouvoir. Le mot « républicain », à l’époque, est doté d’une dimension idéologique qui dépasse la question des institutions : il désigne une gauche politique et philosophique qui entend mettre en oeuvre les idéaux de la Révolution. Divisée sur beaucoup de sujets, cette gauche a pour ciment l’anticléricalisme. En 1879, Gambetta a présenté les buts à atteindre : dispersion des congrégations, laïcisation de l’enseignement public, rupture avec le Vatican, séparation de l’Église et de l’État. C’est ce programme qui, étape par étape, sera réalisé jusqu’en 1905.
Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, commence par s’attaquer, en 1880, aux congrégations enseignantes, ordonnant la dissolution des Jésuites, puis d’autres ordres : 260 couvents sont fermés, 6 000 religieux sont expulsés de France. En 1881 et 1882, les célèbres lois Ferry sur la gratuité et la laïcité de l’école visent moins à répandre l’instruction – la très grande majorité des enfants étant déjà scolarisés – qu’à arracher l’enseignement primaire à l’Église. En 1886, 3 000 frères des écoles chrétiennes et 15 000 religieuses, instituteurs dans des établissements publics, sont interdits d’enseignement par la loi Goblet. En 1899, le président du Conseil, Pierre Waldeck-Rousseau, dépose un projet de loi ouvrant le droit d’association, mais avec un régime d’exception pour les congrégations religieuses. Ce projet deviendra la fameuse loi du 1er juillet 1901. Son titre III prévoit que les ordres religieux, contrairement aux autres associations, devront demander et obtenir leur autorisation par voie législative. En 1902, le nouveau chef du gouvernement, Émile Combes, fait appliquer la loi de 1901 de manière stricte : 3 000 écoles catholiques sont contraintes de fermer. En 1903, à la demande de Combes, le Parlement repousse la quasi-totalité des demandes d’autorisation déposées par les religieux : plus de 400 congrégations masculines ou féminines se retrouvent interdites. En 1904, une nouvelle loi étend l’interdiction d’enseigner aux congrégations jusqu’alors autorisées. Le bilan global de cette politique s’établit en chiffres : entre 1901 et 1904, 17 000 écoles, dispensaires ou centres sociaux tenus par des congrégations doivent fermer, pendant que 30 000 à 60 000 religieux et religieuses, afin de rester fidèles à leur vocation, se résignent à s’exiler.
En 1904, la France rompt ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Sous le gouvernement de Maurice Rouvier, la séparation des Églises et de l’État, adoptée après plusieurs mois de débats passionnés, est promulguée le 9 décembre 1905. Pour faire passer le texte, Briand a fait quelques concessions aux opposants, mais cette rupture unilatérale du concordat de 1801 n’a été à aucun moment négociée avec l’Église catholique. Non seulement l’État ne se reconnaît aucune référence religieuse, acte inédit dans l’histoire de France, mais le budget des cultes est supprimé, tandis que les suites de la loi prévoient d’inventorier les biens de l’Église en vue de leur prise en charge par des associations indépendantes de la hiérarchie. Deux encycliques du pape Pie X condamneront la loi, et la crise des Inventaires provoquera d’innombrables drames : églises forcées, 2 morts, 295 personnes emprisonnées, des dizaines de fonctionnaires, d’officiers ou de maires démissionnaires ou révoqués. À la suite du refus de constituer les associations cultuelles prévues par la loi, la puissance publique s’emparera de centaines de bâtiments ecclésiastiques, évêchés, séminaires, presbytères.    En 1907, cependant, la résistance des catholiques contraindra l’État à adopter une loi permettant l’exercice du culte dans ces églises.
L’Union sacrée de 1914 et la fraternité des tranchées feront retomber la fièvre. Après le rétablissement de l’ambassade au Vatican (1920), l’Église et la République trouveront un compromis, en 1924, pour la gestion des biens ecclésiastiques. Mais, au plus fort de la crise anticléricale, la loi aura incontestablement adopté des mesures liberticides à l’encontre des catholiques français. S’il s’agit aujourd’hui de nouer des relations pacifiées avec l’islam, il conviendrait donc de trouver d’autres analogies historiques que « l’esprit de 1905 ».

Jean Sévillia

Sources :  (Edition du  samedi 18 juin 2016)

https://www.jeansevillia.com/2016/06/21/on-a-occulte-catholiques-ont-subi/ 

vendredi 26 juillet 2019

D’un extrême à l’autre par Rémi TREMBLAY

Ce 12 juillet marque le 170e anniversaire d’un événement de l’histoire canadienne trop souvent occulté, voire totalement ignoré : l’émeute orangiste de Saint-John au Nouveau-Brunswick.
L’Ordre d’Orange qui avait été fondé en 1795 par des protestants loyalistes d’Irlande du Nord en opposition aux Irlandais catholiques s’installa rapidement au Canada et prit une importance indéniable. Ce groupe attaché à la couronne d’Angleterre et à la « suprématie » britannique importa le conflit irlandais et transféra sa haine aux populations catholiques francophones, qu’elles soient acadiennes ou canadiennes françaises, ainsi qu’aux immigrants irlandais.
Au cours de sa sombre histoire, l’Ordre connut un engouement indéniable au Canada, comptant notamment quatre premiers ministres fédéraux et des centaines de maires, députés, ministres et premiers ministres provinciaux dans ses rangs, faisant du Canada, à une certaine époque, le pays dans lequel la moitié des orangistes du monde vivait, surpassant ainsi l’Ulster elle-même !
En Acadie, si les orangistes, implantés officiellement depuis 1818, s’en prenaient d’abord et avant tout aux Acadiens qui avaient survécu ou étaient revenus du Grand Dérangement de 1755, une déportation massive et génocidaire orchestrée par les Britanniques, ils en avaient également contre les immigrants irlandais installés principalement dans les villes.
Dès 1820, des affrontements interethniques devinrent relativement fréquents dans la ville de Saint-Jean, mais aussi à Fredericton et à Woodstock, au Nouveau-Brunswick. Ces violences culminèrent le 12 juillet 1849, une date qui n’est pas anodine. Le 12 juillet est la date à laquelle les orangistes célèbrent la bataille de la Boyne où le roi anglo-hollandais Guillaume d’Orange défit le catholique James II en 1690, permettant ainsi la conquête de la verte Erin.
Catholiques-Protestants-York-Point
Pour la parade de Saint-John, les orangistes voulaient, en 1849, faire un coup de force et organiser la plus grosse parade de l’histoire des Provinces Maritimes, rameutant des membres de partout dans la colonie pour marcher dans le quartier irlandais catholique de la ville. Les loyalistes convergèrent ainsi vers Saint-John en cette date fatidique. Le maire Wilmot voulut interdire la parade, mais les orangistes décidèrent d’aller de l’avant, confiants que grâce à la force du nombre, les catholiques n’oseraient pas répondre à leur provocation flagrante.
Deux ans auparavant, le 12 juillet 1847, à Woodstock, un affrontement entre orangistes et catholiques avait laissé dix personnes sur le pavé. Les catholiques s’attendaient à une procession armée dans leur district et s’étaient préparés en conséquence. C’est d’ailleurs parce qu’ils s’étaient munis de haches et de bâtons que 35 catholiques furent condamnés, alors que les orangistes, qui bénéficiaient de l’appui tacite des autorités, ne furent pas inquiétés.
Ainsi, en 1849, les Irlandais décidèrent, afin de protester contre la provocation loyaliste dans leur quartier de York Point, d’ériger une arche verte sous laquelle les orangistes seraient forcés de passer, ce qui représenterait pour ces derniers une humiliation. L’arche était défendue par 200 Irlandais, qui comptaient bien résister face aux centaines d’orangistes qu’on savait armés de pistolets, mousquets et épées. Lorsque la parade s’engagea, les Irlandais accueillirent les protestants avec une volée de pierres à laquelle on riposta avec des coups de feu.
Toutefois, malgré la puissance de tir des orangistes, les catholiques résistèrent et maintinrent leur arche, forçant les orangistes à passer dessous en baissant leurs étendards. Après cette première défaite, ces derniers allèrent chercher des renforts et de nouvelles armes pour laver cet affront impardonnable.
Lorsque les loyalistes et leurs renforts arrivèrent devant l’arche, les Irlandais, défiants, lancèrent des pierres en leur direction pour défendre leur quartier et leur honneur. On leur répondit avec des balles et de la poudre. Une bataille féroce s’ensuivit et finalement les Irlandais mirent la main sur un chariot contenant le reste des armes des orangistes, ce qui leur permit de répondre avec les mêmes armes. Avec un tel revirement de situation, les protestants abandonnèrent, la retraite étant protégée par les soldats britanniques qui se décidèrent finalement à intervenir après être restés passifs, et allèrent célébrer leur « victoire » à l’hôtel Nethery’s.
Leur incursion en quartier catholique avait laissé pas moins de douze morts irlandais et d’innombrables blessés dans les deux camps.
Par la suite, on arrêta davantage de catholiques que de protestants. Les assassins furent acquittés et toutes les charges contre les orangistes furent abandonnées. Comme quoi la justice coloniale britannique avait un parti pris évident.
Après avoir atteint un tel niveau de violence, les tensions s’estompèrent et l’Est du Canada ne connut plus d’épisode aussi meurtrier par la suite.
Cette lutte fratricide entre catholiques et protestants semble aujourd’hui aussi inutile qu’archaïque alors que les peuples européens font tous face au Grand Remplacement et à l’acculturation. Pourtant, si les tensions religieuses semblent bien chose du passé, l’élection l’an dernier d’un gouvernement unilingue anglais, appuyé par le parti francophobe People’s Alliance, dans cette province acadienne officiellement bilingue démontre que les querelles linguistiques, même si elles sont moins violentes que dans le passé, restent malheureusement toujours d’actualité.
Et si l’on ne peut que déplorer ces tristes événements ainsi que les violences liées à cette opposition entre deux peuples européens et chrétiens, on peut aussi se demander où sont passés cette fougue et ce désir de défendre son identité. Combien aujourd’hui se joignent à des organisations luttant pour la survie de leur identité ? Combien sont prêts à défendre celle-ci et leur honneur ? D’un extrême, nous sommes passés à un autre et aujourd’hui plus personne ne daigne plus lever le petit doigt pour défendre sa communauté et son honneur.
Rémi Tremblay
• D’abord mis en ligne sur EuroLibertés, le 17 juillet 2019.

mercredi 24 mai 2017

Quand les catholiques n'étaient pas libéraux...

Léo Imbert vient de publier une fresque monumentale sur le catholicisme social. Une occasion de nous souvenir que le catholicisme, profondément social, n'a jamais été libéral que sur ses marges...
Qu'est-ce qui vous a amené, si jeune, à entreprendre un travail qui s'étend sur quelque 700 pages, alors que votre sujet semble déserte par la critique ?
Le politique connaît de nos jours une période de trouble systémique, où l'ancienne dichotomie Gauche/Droite semble arrivée à ses derniers instants. Mais au XIXe siècle, l’affrontement politique ne se résumait nullement au choc binaire entre une gauche radicale et socialiste et une droite libérale et traditionaliste. La réalité était plus dialectique nous étions en présence de trois grandes entités politiques le libéralisme, le catholicisme et le socialisme, chacune garante d'une éthique propre. Aujourd'hui, à l'opposé de cette complexité, le spectre politique est entièrement entré dans le cadre normatif de la pensée libérale, cadre parfois teinté de catholicisme ou de socialisme par certains.
L'histoire de la défaite intellectuelle du socialisme face à la gauche libérale a déjà été écrite. J'ai tenté de faire de même pour le catholicisme social qui tenta d'opposer à l'individualisme libéral un rapport au monde authentiquement chrétien.
Vous montrez que la fracture de la société française, à laquelle le catholicisme social tente de remédier, est antérieure à la Révolution française...
Si la Révolution française de 1789 marque une rupture évidente - et spectaculaire - avec le monde qui prévalait jusqu'alors, elle est la conclusion logique d'un mouvement de fond qui a vraiment débuté sous le règne de Louis XV Au nom d'une "rationalisation" sociale, alors qu'autour de lui on invoque la lutte nécessaire contre l'obscurantisme, le roi abandonne son rôle social de protection du peuple. Signe de ce qu'il ne veut plus être en réalité le père du peuple, les législations protégeant l'alimentation de la population en pain sont abrogées, on démantèle les corporations. Même si ces mesures, aux conséquences désastreuses, seront rapidement abandonnées-, le mal est fait. Comme l'écrivait Charles Péguy, « quand un régime d'organique est devenu logique, et de vivant historique, c'est un régime qui est par terre ». De là date la mort de l'Ancien monde et de son économie morale. Par quoi sera remplacée cette économie morale, c'est toute la question que se posent les catholiques sociaux.
Dans cette fresque historique, vous évoquez des personnages contrastés, Chateaubriand par exemple...
Chateaubriand ne peut pas être classé stricto sensu au sein de l'école du catholicisme social, toutefois il prépare le terrain, réveille les consciences. À l'Église meurtrie par le sanglant épisode révolutionnaire, il rappelle son grand rôle dans le siècle dix-neuvième qui s'ouvre « le christianisme est la pensée de l’avenir et de la liberté humaine ».
Face au monde moderne issu de la Révolution qui a semblé un moment lui avoir dénié jusqu'au droit d'exister, le catholicisme devra défendre son ethos autrement. Pas question de se contenter d'être seulement « en réaction contre ». Si l'on peut a posteriori parler d'un catholicisme social, c'est parce qu'il constitue d'abord un mouvement positif et une force d'avenir, proclame l'écrivain breton. À travers cette vision de l'avenir du christianisme, Chateaubriand sera donc une source d'inspiration pour une part non négligeable des catholiques sociaux.
Puisque l’on en est aux grands écrivains, selon vous Victor Hugo lui-même joue un rôle dans l'expansion du catholicisme social ?
Hugo, aussi étonnant que cela puisse paraître, se trouve en effet à un carrefour crucial du mouvement, lors des débuts de la IIe République, il est député conservateur, avec une forte connotation sociale. Soutenant un projet de loi d'Armand de Melun, député qui est aussi l'un des grands catholiques sociaux du début du XIXe siècle, il est indigné par la réaction des conservateurs. Par peur du socialisme, ceux-ci souhaitaient vider la loi d'Armand de Melun de son contenu. C'est à ce moment que Victor Hugo quitte les bancs de la droite. Admirateur de Lamennais, il est le marqueur d'une tendance propre au catholicisme social, cette lutte contre la sujétion de l'Église aux partis de l'Ordre et du profit.
Que dites-vous aujourd'hui, alors que les polémiques se calment, du trio formé par Lamennais, Ozanam et Montalembert ? Sont-ils des catholiques sociaux ou des catholiques libéraux ?
Ces trois figures sont bien différentes. Lamennais, quoi qu'on en pense, ne peut être classé au sein de l'école catholique sociale, ne s'étant que peu intéressé à la question sociale. Ce qui le passionne, c'est la liberté de l'Église. Il finira d'ailleurs par camper à ce sujet sur des positions que l’on qualifiera pour le moins d'hétérodoxes.
Assez semblable finalement est le cas de Montalembert catholique sincère, grand défenseur de l'Église face à l'État, ce partisan de « l'Église libre dans l'État libre » s'est vraiment identifié à ce catholicisme libéral qui imprima si profondément sa marque sur le catholicisme européen. Il ne fait pas partie de ceux que l'on appelle les catholiques sociaux.
Ozanam, le bienheureux Ozanam, a, en revanche, pleinement sa place au sein du catholicisme social, si, a priori, il est proche de Lamennais et de Montalembert sur certaines questions, il sut concilier le monde de la tradition et le monde postrévolutionnaire, défendant déjà l'idée d'une démocratie chrétienne, qui soit compatible avec le dogme chrétien. Pour lui, si le pouvoir (potestas) s'obtient au sein d'une assemblée élue, l'autorité (auctoritas), elle, est proprement divine. En outre, répondant à l'égalité par la fraternité, il s'oppose à la lutte des classes pour promouvoir l'indispensable charité associée à une législation sociale. Le catholicisme social est bien présent chez Ozanam.
Pouvez-vous évoquer la belle figure de Mgr von Ketteler ?
Si nous devions retenir une seule personnalité de cette grande épopée du catholicisme social, peut-être évoquerions-nous de préférence la mémoire de Mgr von Ketteler. Alors qu'en France le mouvement social chrétien connaît une période de déclin durant le second Empire après le ralliement de l'Église à l'Ordre, incarné par Napoléon III, c'est en Allemagne que le catholicisme social va voir pour la première fois son plein développement doctrinal sous l'autorité de l'évêque de Mayence.
Favorable à la « réforme du cœur », il soutient en même temps que la charité, si nécessaire soit-elle, n'est pas suffisante. Pour lui, l'intervention de l'État en faveur des démunis doit être reconnue par les catholiques comme une obligation morale. Membre important du Zentrum, le Parti catholique allemand, il se fait connaître par des sermons teintés de théorisation économiques et sociologiques. On retrouvera ce mixte si moderne dans ses écrits, en particulier dans La question ouvrière et le christianisme, un texte qui sera largement lu et commenté. Défenseur du système corporatif, de la limitation du temps de travail, de la lutte contre le travail des enfants et du juste salaire, il réhabilite la philosophie de saint Thomas d'Aquin dans laquelle il voit un instrument de lutte tant contre le libéralisme que contre le socialisme.
Au final Ketteler irradia de son autorité l'ensemble de la tendance catholique sociale. C'est en particulier par son intermédiaire, on l'oublie trop souvent, qu'Albert de Mun et René de la Tour du Pin s'ouvrirent à la question sociale pour ensuite venir refonder le courant en France. Ce sera le début de la grande période du catholicisme social, s'étalant de 1871 à 1891. Avouons-le le catholicisme doit beaucoup à ce grand homme, pourtant bien oublié de nos jours.
Quelle est l'œuvre du pape Léon XIII ?
Comme souvent avec Léon XII la réponse est complexe, subtile, paradoxale jusqu'à paraître parfois contradictoire. Grand lecteur de Ketteler, ce pape va largement engager l'autorité de sa fonction auprès des catholiques sociaux, à travers entre autres, la bénédiction des oeuvres, la participation à des pèlerinages ouvriers mais aussi par l'impulsion qu'il a donnée à des recherches théoriques. En 1891 il va "couronner" le mouvement en publiant la grande encyclique Rerum novarum dans laquelle il donne la définition du Catholicisme social « Que les gouvernants utilisent l'autorité protectrice des lois et des institutions, que les riches et les patrons se rappellent leurs devoirs, que les ouvriers dont le sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes. Puisque la religion seule (...) est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes. »
Si l'encyclique souligne l'apogée du mouvement, elle marque le début de son déclin. Jusqu'alors entraînée par une multitude d'initiatives dynamiques, le catholicisme social est désormais intégré au roc de la doctrine social de l'Église, dès lors il est directement impacté par les décisions pontificales ainsi, le Ralliement à la République (1892) demandé aux catholiques monarchistes français va être une première étape sur un chemin qui mène à l'oubli de la radicalité constituant la démarche originelle du catholicisme social. Se divisant, pour céder à des compromissions doctrinales, les catholiques sociaux français vont voir progressivement la contamination de leur logiciel intellectuel par le libéralisme, désormais triomphant.
Si le catholicisme social ne meurt pas à cet instant et connaît encore de grands moments - pensons ici par exemple à l'Action Libérale Populaire d'Albert de Mun, au pontificat de Saint Pie X, et plus tard à la J.O.C. - ce qui faisait son originalité pour formuler un non radical et motivé face à la modernité libérale semble s'évanouir. Le monde laïc catholique va à son tour s'autonomiser et proposer, non plus le projet d'une société authentiquement chrétienne, mais une adaptation de la modernité à certains principes catholiques, ou d'inspiration catholique. L'authenticité de l'élan est perdue.
Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie  27 avril 2017
Léo Imbert, Le catholicisme social de la Restauration à la Première guerre mondiale, éd. Perspectives libres, 678 p., 28 €.

vendredi 8 janvier 2016

Les cathos agents du mondialisme

Eric Zemmour, le Suicide Français, p.154
Ils avaient pour nom Lamy, Camdessus, Peyrelevade, Lagayette. Ils entouraient Jacques Delors et Pierre Mauroy. Ils avaient établi un « pacte de fer » entre Matignon et la rue de Rivoli, pour résister à toutes les pressions et à toutes les exigences de l’Élysée, comme le reconnaîtra plus tard Delors. Ils étaient catholiques convaincus et sincères, tendance post-conciliaire. Ils avaient renoué avec une conception rebelle et antiétatique, presque anarchiste, du christianisme des commencements. Ils avaient une approche religieuse du libre-échange qui devait « universaliser » l’Humanité et apporter la richesse et le bonheur aux déshérités de la planète, sans oublier la paix. Le protectionnisme était à leurs yeux une immoralité, une oeuvre de Satan. Ils vivront comme une récompense divine l’enrichissement des
« classes moyennes » dans les « pays émergents », Chine, Inde, Brésil, Turquie, etc. Ils estimeront que les millions d’esclaves dans les pays pauvres et le développement massif du chômage et de la précarité dans les pays riches n’en étaient que des effets collatéraux, inévitables et négligeables.
Quelques années plus tard, ils expliqueront avec un rare mépris condescendant qu’à l’heure d’internet et des porte-conteneurs, le protectionnisme est stupide et purement incantatoire. Ils décriront avec une jubilation arrogante ces chaînes de production disséminées dans le monde entier conduisant les pièces détachées venues de partout, et commandées par un ordinateur installé nulle part, vers une usine en Bavière, en Turquie, ou en Inde, où des ouvriers allemands, turcs, marocains, indiens ou
chinois les assembleront, avant que ces produits ne retraversent la planète pour être vendus au consommateur anonyme et universel.
Depuis qu’ils s’étaient ralliés à la gauche dans leur jeunesse, ils avaient lutté contre les socialistes jacobins, dont ils jugeaient le patriotisme et le dirigisme « archaïques ». Ils incarnaient à leurs yeux immodestes le « progrès » contre la « réaction », ainsi que l’expliquera plus tard Pascal Lamy, devenu président de l’Organisation mondiale du commerce. Pour cette phalange de haut vol, l’échec de la relance keynésienne de mai 1981 et le choc de la « contrainte extérieure » furent une « divine surprise ». 
jacques-yves.rossignol@outlook.fr

jeudi 24 décembre 2015

Entretien avec Jean Sévillia

À l’occasion de la sortie en librairie de son ouvrage La France catholique (Éditions Michel Lafon), Jean Sévillia, journaliste au Figaro Magazine et au Figaro Histoire, rappelle que la France compte 44 millions de baptisés.
Pour lui, cette France catholique est vivante, visible mais discrète, et aussi très impliquée, en particulier dans les réseaux sociaux et les récents débats de société.

dimanche 18 mai 2014

Cristeros : le rôle des femmes

Le site "femmes ad hoc", nous donne de très intéressantes et édifiantes précisions sur le rôle des femmes dans la contre-révolution mexicaine, dans une contribution dont nous avons eu connaissance ici. Extraits.
"Comment étaient organisées ces brigades ?
Les brigades étaient une société exclusivement féminine, civique, libre,  autonome et secrète. Leur structure était militaire, hiérarchique car elles étaient considérées comme un corps de combat de plus dans la guerre cristera. Mais ce mouvement travaillait dans la clandestinité la plus totale imposant à ses membres un serment d’obéissance et de secret. Si la plupart des brigadières étaient des célibataires c’était pour éviter d’abord, de faire des orphelins bien sûr, mais aussi pour éviter le maximum de pressions sur les enfants,  par le chantage,  si elles étaient faites prisonnières. Les brigades étaient nombreuses. Chacune d’elles se composait généralement de 750 affiliées, commandées par une femme colonel assistée d’une lieutenant colonel et ainsi de suite. Chaque petit groupe de cinq membres ne savait rien des autres groupes .A la tête de chaque cellule il y avait un homme qui n’avait qu’une position consultative. L’organisation incluait cinq commissions : de guerre, de liaison, de finances, de renseignements et de bienfaisance. Les principales dirigeantes venaient  toutes de l’état de Jalisco et bien souvent étaient de simples paysannes. Les brigades sanitaires, dirigées par un médecin, complétaient le tout .Les brigades ne reconnaissaient que deux chefs l’évêque et leur chef de groupe , homme dont le conseil pouvait être refusé
Leur action
Comme nous l’avons vu,  les brigades travaillaient dans la clandestinité. Après avoir prêté serment à leur entrée, les brigadières devaient en faire un autre par la suite, que voici : « Devant Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, devant la très Sainte Vierge de Guadalupe et devant la face de ma Patrie, moi X, je jure que bien qu’ils me martyrisent ou me tuent, bien qu’ils me flattent ou me promettent tous les royaumes du monde, je garderai tout le temps nécessaire le secret absolu sur l’existence et les activités, sur les noms et les personnes, domiciles, signes (…) qui se rapportent à ses membres. Avec la grâce de Dieu, plutôt mourir que de devenir une délatrice »
Ainsi malgré les nombreux réseaux  de contrôle des Fédéraux, ces femmes admirables ont servi la cause cristera jusqu’au dernier jour. Leur mission était extrêmement dangereuse car elle agissaient en solitaires, sans aucune couverture , dans le plus grand secret, non seulement dans les zones occupées, mais aussi directement chez l’ennemi autant pour découvrir leurs plans que pour débusquer les traitres infiltrés chez les Cristeros. Il faut bien considérer cet aspect de double vie qu’elles menaient, vie de femmes ,filles, sœurs, mères,  épouses d’une part et d’autre part une vie de militantes, effectuant leurs missions, jour et nuit, dans le plus grand secret, avec le maximum de danger, seules et jamais protégées."
Et nous ne serons guère surpris d'apprendre ceci:
"Parmi leurs fonctions, elles devaient (...) acheter des armes et des munitions et approvisionner les troupes cristeros.
Cette tâche était très dangereuse parce qu’elles devaient lutter contre un embargo décrété par les USA qui interdisait de vendre des armes et des munitions aux Cristeros."

dimanche 2 mars 2014

LA PREUVE PAR LES CHIFFRES: LES CATHOLIQUES ALLEMANDS VOTAIENT BEAUCOUP MOINS POUR LES NAZIS

On savait déjà que les catholiques allemands avaient constitué un des principaux foyers de résistance au nazisme –il suffit de se souvenir, par exemple, du mouvement de résistance de la «Rose Blanche»,majoritairement composé d'étudiants catholiques, et resté notamment dans l’Histoire du fait du martyre de Hans et Sophie Scholl, qui étaient eux protestants.
Voici de nouveaux chiffres pour le prouver: deux chercheurs en économie politique, Jörg L. Spenkuch (Northwestern University) et Philipp Tillmann (université de Chicago), livrent une analyse extrêmement détaillée —vous pouvez la lire ici en PDF ou là en version abrégée— de la façon dont le catholicisme a freiné la progression électorale du parti nazi d’Adolf Hitler pendant la République de Weimar.
Entre 1928 et 1933, année de la nomination d'Hitler à la chancellerie, le NSDAP est passé de 2,6% à 43,9% des voix aux élections législatives. Mais il est resté comparativement plus faible dans les régions à prédominance catholique, très marquées en Allemagne depuis la Paix d’Ausbourg de 1555, qui avait donné le droit aux seigneurs locaux d’imposer leur religion à leurs sujets.
En haut, la population catholique en Allemagne en 1932 (plus une région est foncée, plus il y a de catholiques). En bas, le vote en faveur du NSDAP aux élections de la même année. (Carte extraite de l'étude de Jörg L. Spenkuch et Philipp Tillmann)
Mais cela était-il dû au catholicisme en lui-même, ou au fait que les catholiques allemands présentaient un profil économique (davantage de paysans) et géographique (davantage présents dans le sud et loin des grandes villes) que les protestants? Pour en avoir le cœur net, les deux chercheurs ont mené une analyse croisée des résultats des élections au niveau local (comtés et municipalités) et des variables socio-économiques (religion, CSP, emploi…).
Conclusion :
«La religion est le facteur prédictif le plus important du vote nazi. Plus spécifiquement, la composition religieuse des circonscriptions explique un peu plus de 40% de la variation du résultat du NSDAP au niveau d’un comté. […] Toutes choses égales par ailleurs, les protestants étaient au moins deux fois et demi plus enclins à voter pour les nazis que les catholiques.»
Pour expliquer ce résultat, les chercheurs éliminent statistiquement plusieurs facteurs (la supposée «religiosité» plus grande des catholiques, qui les aurait rendu moins réceptifs au paganisme nazi, ou un rapport à l’autorité politique différent...) pour se concentrer sur l’attitude de la hiérarchie catholique. Très liée au Zentrum, le parti de centre-droit catholique, celle-ci a pris à l’époque, contrairement à son homologue protestante, des positions offensives contre les nazis, en interdisant à ses fidèles d’adhérer au parti.
«Celui qui vote pour Hitler devra le justifier le jour du Jugement dernier. Il n’y a pire péché que voter pour lui!», a ainsi déclaré un jour le curé de Waldsee, une ville de Rhénanie. Jörg L. Spenkuch et Philipp Tillmann ont d’ailleurs observé, là encore toutes choses égales par ailleurs, un taux de vote pour les nazis nettement supérieur dans les villages dont les curés se montraient «sympathisants» envers le parti hitlérien.
Des prêtres qui ont été rejoints, après mars 1933, par la hiérarchie catholique allemande, qui s'est ralliée au régime —un reflet de l'attitude parfois ambiguë de l'Église envers le régime, y compris en dehors d'Allemagne.
source

dimanche 2 octobre 2011

Desouche Histoire : Le « saint » prêtre du XVIIIe siècle


Enclenchée dès le début du XVIIe siècle, la Réforme tridentine ne parvient à son aboutissement qu’à la toute fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle. Le clergé séculier atteint sa période de maturité et l’idéal du « saint prêtre » du concile de Trente prend véritablement forme. Jamais le clergé ne fut d’aussi bonne qualité et la christianisation aussi forte qu’au XVIIIe siècle.

I. Profil des curés
Les prêtres sont généralement issus du milieu urbain : 40 à 50 % des prêtres du royaume (sur un échantillon d’une trentaine de diocèses bien connus) sont nés en ville. A Reims en 1773-1774, 50,5 % des curés viennent des villes ; dans le diocèse de Toulouse, 55 % du clergé est issu des villes (alors que la population urbaine représente 41 % de la population du diocèse). Au niveau national, certaines régions sont exportatrices comme la Bretagne et l’Auvergne, d’autres déficitaires comme Bordeaux (en 1772, un tiers des curés sont extra-diocésains, venant de 41 diocèses de France voire d’Irlande) ou Lyon.
L’intérêt de la noblesse et de la haute bourgeoisie pour les cures décline au XVIIIe siècle : ce sont les marchands, petits et moyens officiers (titulaires d’un office), artisans aisés et gros laboureurs qui fournissent le gros des bataillons. Les prêtres du XVIIIe ont donc globalement des origines plus modestes que leurs prédécesseurs.
Les curés sont mieux formés. Au milieu du XVIIe siècle, les prêtres ignorants sont courants : la visite pastorale du diocèse de Lyon de 1613-1614 signale plusieurs curés « qui ne savent pas la forme de l’absolution ni des autres sacrements, ayant même peine à lire ». A Rodez au début du XVIe, l’évêque François d’Estaing constate que de nombreux candidats à la fonction confondent les sacrements et les commandements de l’Église ! Ce niveau déplorable n’est plus qu’un lointain souvenir au XVIIIe siècle. Vers 1750, 42 % des prêtres du diocèse de Reims, 64 % de ceux de Bordeaux sont gradués (diplômés) à l’Université. Les collèges des Jésuites ou des autres congrégations religieuses (Oratoriens, Dominicains, Doctrinaires,…) fournissent aussi un bagage intellectuel loin d’être négligeable pour l’exercice du ministère sacré (la rhétorique et les lettres).
Le séminaire finit par se répandre (tardivement) dans tous les diocèses de France. En 1698, une déclaration royale rappelle cette prescription tridentine aux évêques négligents. Au milieu du XVIIIe siècle, presque tous les diocèses sont dotés d’un séminaire. Les lazaristes sont ceux qui en tiennent le plus grand nombre (56), suivis par les jésuites (32), les sulpiciens (20), les oratoriens (14), les doctrinaires (14) et les eudistes (13).
II. La réputation légendaire des curés
Je ne sais si, à tout prendre, et malgré les vices éclatants de quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la Révolution l’a surpris ; plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus publiques, et en même temps de plus de foi : la persécution l’a bien montré. J’ai commencé l’étude de l’ancienne société, plein de préjugés contre lui, je l’ai finie, plein de respect. » – Alexis de Tocqueville (L’ancien régime et la Révolution).
Au XVIIIe, les prêtres jouissent d’une image très positive tant auprès de leurs paroissiens que des élites intellectuelles. La proportion de prêtres dont la conduite est critiquée par la hiérarchie diminue dans tous les diocèses de France : 5 % dans le diocèse de la Rochelle vers 1724 (contre 10 à 25 % vers 1648) ; 3,7 % dans le diocèse de Toulouse en 1763. Lors des siècles précédents, les prêtres absents étaient monnaie courante (deux tiers de non-résidents dans le diocèse de Rodez dans les années 1518-1528 ; 55 % dans le diocèse de Toulouse au milieu du XVIe ; 77 % dans le diocèse de Limoges en 1560 !) ; de même, un certain nombre de prêtres étaient condamnés pour ivrognerie, coups et blessures ou concubinage : ces cas sont devenus exceptionnels. Le prêtre du XVIIIe siècle devient un modèle, et est généralement apprécié par ses paroissiens.


Enraciné dans sa paroisse (la moitié environ des clercs sont à la tête d’une paroisse depuis plus de 10 ans), le curé tisse de solides liens d’affection avec ses fidèles. Protecteur de la communauté, visitant les malades et les femmes enceintes, conseillant ses fidèles dans les affaires courantes, éducateurs de leurs enfants, il est, comme l’écrit Restif de La Bretonne « l’arbitre des différends, le consolateur et le secoureur des malades ».
III. La gestion de la paroisse
Un Prêtre catéchisant des jeunes Filles - Pierre-Antoine Baudouin

Un Prêtre catéchisant des jeunes Filles, Pierre Antoine Baudouin (1763).
Gérer une communauté de fidèles n’est pas aisé, comme le témoigne Mgr. de Beauvais en 1781 : « C’est une multitude composée de toutes les conditions, de tous les esprits, de tous les caractères qu’il faut réunir dans les principes d’un même culte et d’une même foi ; c’est la discipline des mœurs qu’il faut maintenir, non seulement dans l’ordre public, mais dans l’intérieur des familles, mais dans le secret des âmes qui échappent à la surveillance des lois […] ce sont des riches dont il faut ménager la délicatesse et des pauvres dont il faut supporter les murmures ; ce sont des esprits simples et superstitieux qu’il faut éclairer, ou des esprits superbes dont il faut réprimer le faux savoir ; ce sont des caractères froids et indifférents qu’il faut exciter ou bien des zélateurs inquiets qu’il faut contenir ; ce sont des âmes dégradées qu’il faut retirer du désordre de l’iniquité ou des âmes pures et sublimes dont il faut suivre et diriger l’essor dans les régions supérieures de la perfection ».
Le prêtre doit être à l’écoute de tous ses paroissiens et les surveiller, il vérifie les nourrices et les sages-femmes de sa paroisse dont il contrôle le sérieux et la bonne moralité ; il est aussi un relai de l’autorité royale dont il lit les déclarations lors de la messe dominicale ; il renseigne les officiers royaux ; il consigne les baptêmes, mariages et sépultures dans les registres de la paroisse.
Dans les périodes calamiteuses (catastrophes naturelles), il peut demander un allègement des prélèvements fiscaux ; lors des épidémies, il organise la résistance en délivrant des certificats de sortie, choisit le lieu où enterrer les morts contagieux et réconforte ses paroissiens. Enfin, lorsque des conflits éclatent au sein de sa communauté (rivalités, violences, vols), c’est généralement lui que l’on vient trouver pour l’arbitrage plutôt que la justice royale.
IV. L’« œuvre sociale » des curés
● L’action charitable
Les contemporains sont unanimes pour saluer l’action charitable des curés. « Je connais plusieurs de ces bons curés de campagne, qui, malgré l’extrême médiocrité de leur prébende, trouvent le moyen de faire infiniment plus de bien que des millionnaires même généreux : leur charité active, industrieuse sait créer mille ressources. Les uns savent préparer des remèdes simples aux malades qu’ils consolent, et s’opposent aux prestiges des charlatans ; les autres, livrés aux travaux de l’agriculture, la perfectionnent par leurs exemples » écrit ainsi Louis-Sébastien Mercier (Mon bonnet de nuit, 1784). Le frère de Restif de La Bretonne, curé de Courgis, nourrit à ses frais durant l’hiver 1749 tous les pauvres de sa paroisse sinistrée par l’incendie de 149 maisons.
A partir du XVIIe siècle, la charité tend à s’organiser avec la création de bureaux de charité. Gérés par le(s) curé(s) (et éventuellement l’évêque) et des habitants, alimenté par les aumônes, les offrandes, les quêtes à domicile et à l’église, ils distribuent des produits de première nécessité (pain, lait, linge, bois, médicaments,… plus rarement de l’argent) aux « pauvres honteux » ou aux malades. Les individus adonnés au vice et à la débauche, ou ceux qui n’envoient pas leurs enfants à l’école ou au catéchisme, sont exclus de ces distributions.
Les curés ne font évidemment pas face seuls à la misère de la paroisse. Les congrégations charitables et hospitalières jouent un grand rôle. Les évêques eux-mêmes ne doivent pas être oubliés, un grand nombre d’entre eux s’illustrant par leur dévouement, tel Mgr de Belsunce (1671-1755), évêque de Marseille, qui s’illustre lors de la grande peste de 1720 en allant au chevet des malades ou lors de cérémonies spectaculaires comme l’exorcisation de l’épidémie du haut du clocher des Accoules.
● Les petites écoles
L’action éducatrice de l’Église se poursuit au XVIIIe siècle, malgré les critiques naissantes des élites (dont les philosophes des Lumières). cette mission de l’Église est prise très au sérieux comme en témoignent de nombreux articles de statuts synodaux : « Il est du devoir des curés et vicaires de prendre soin de l’instruction des enfants de leur paroisse et de leur apprendre non seulement les points fondamentaux de notre foi, mais encore, autant qu’il peut se faire, à lire et à écrire, afin qu’ils soient en état de chanter les louanges de Dieu […] C’est pourquoi nous leur enjoignons de tenir eux-mêmes ou de faire tenir de petites écoles » (statuts synodaux de Coutances, 1682). « Les curés doivent employer tous leurs soins afin qu’il y ait dans leurs paroisses des maîtres sages, savants, vertueux et appliqués. Jamais nous n’aurons d’estime et de confiance pour un curé que nous trouverons négligent sur cette parti essentielle de son devoir. » (statuts synodaux de Toul, 1717).
Quand le curé lui-même n’est pas en charge de la petite école de la paroisse, le maître (ou la maîtresse) d’école est placé sous son étroit contrôle. Les enfants apprennent les rudiments de la religion, les bonnes manières, la lecture, l’écriture et le calcul (pour ceux qui restent jusqu’au bout). En fonction des moyens, les enfants sont rassemblés dans une salle, au domicile du maître, dans une grange ou sous le porche de l’église. L’enseignement n’est pas toujours aisé car tous les niveaux se confondent, et il n’est pas rare que les effectifs dépassent 100 élèves…
Là encore, les congrégations enseignantes assurent une bonne part de l’enseignement, avec comme figure emblématique Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes.
Auteur : Aetius  http://www.fdesouche.com/
Sources :
DEREGNAUCOURT G., POTON D. La vie religieuse en France aux XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles. Ophrys, 2002.
LOUPÈS, Philippe. La vie religieuse en France au XVIIIe siècle. SEDES, 1995.