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dimanche 24 juillet 2022

LE « PARSIFAL » DE SYBERBERG

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Parsifal fut créé à Bayreuth le 26 juillet 1882. Le cinéaste allemand Hans-Jürgen Syberberg a fêté ce centenaire avec une version révolutionnaire et filmée de l’opéra de Wagner, réinterprété à la lumière de l’histoire récente de l’Allemagne et de l’Europe. Heidegger disait que l’œuvre d’art ouvre « les voies des options simples et décisives dans le destin d’un peuple ». Syberberg prend Parsifal comme un mythe, au moyen duquel il cherche à dire le sens de notre histoire, de notre destin passé et à venir. Pour lui, « seul le mythe, parce qu’il est un acte profondément humain de notre culture, permet sans doute de maîtriser notre histoire ». Ici, le mythe devient donc œuvre d’art, et des plus flamboyantes ; il ne cesse d’interroger, de peser les chances du sacré dans un monde perclus de rationalité, où les errements du IIIe Reich ont confisqué le recours à l’exaltation de l’irrationnel, qui fut la force de l’Europe et l’instrument décisif de sa grandeur.

À l’inverse du Don Giovanni que filma Losey, ou de la Flûte enchantée mise en images par Bergman, films habiles mais conventionnels, l’œuvre de Syberberg casse les limites du livret et de la scénographie voulues par le compositeur. L’imagerie de Wagner aurait un sens possible dans un monde où la conquête des armes passerait encore par la quête du sacré. Syberberg juge ce temps révolu ; son point de vue est celui d’un créateur de la fin du XXe siècle. Quel Graal aurait encore un sens pour les Européens ? Leur culture a perdu le sens de l’exaltation ; tout est achevé, ou presque. Le mythe parle-t-il encore ?

 une œuvre sommée de livrer son sens

 Le générique défile sur des images de cartes postales du temps de la désolation - sur l’après-guerre (laquelle ?) : Berlin en ruines, Nuremberg en cendres, Versailles lézardé, la statue de la Liberté avachie, ridicule, à demi-engloutie. Syberberg raconte : « Après mon film sur Hitler, description de l’effondrement d’un pays et d’une culture, la question se posait : que représenter par le cinéma, et comment ? (...) Lorsqu’enfin je dis : Parsifal, de Richard Wagner, les méchants de mon pays éclatèrent de rire, ne me laissant à nouveau aucune chance ; ils pensaient à un mythe germanique, vu naturellement sous l’angle étroit de leur pensée ». En fait, Syberberg féconde le mythe et lui donne une puissance d’interrogation rare. Il affirme : « Parsifal est le testament de Wagner. On ne pouvait passer à côté de quelque chose d’eschatologique : la balance, à la fin des temps, de la faute et de l’expiation. Des emblèmes utopiques de la lumière et des choses saintes et dernières nous sont donnés par la quête du Graal à travers la culture européenne (...) C’est nous-mêmes qui passons en jugement dans le sérieux de ce jeu qui nous est sacré. Quand il y va de l’essence de l’art et de la vie, que signifie encore le Graal ? Il y va du ciel et de l’enfer, bien ou mal, le Jugement dernier comme jeu, et cela n’est pas sans dangers ».

 L’histoire du Graal porte deux mythes complémentaires : le mythe fondateur (la lance sacrée déposée à Monsalvat, dont les chevaliers incarnent les valeurs) et le mythe rédempteur (celui de Parsifal reconquérant pour la communauté la lance qu’elle a perdue).

 L’art, pour Syberberg, est aussi une quête du Graal. Comme Parsifal cherchant la lance perdue qui redonnera son éclat et sa puissance à la Table ronde, le cinéaste cherche les images, les emblèmes et les valeurs qui exalteraient encore les Européens au fond de leur médiocrité. Son combat n’est pas directement politique, mais d’abord culturel : le politique ne retrouvera de pouvoir que si la culture exalte des devoirs.

Voici l’histoire. Au premier acte, le chevalier Gurnemanz attend son roi Amfortas. Celui-ci souffre d’une blessure inguérissable, reçue le jour où l’enchanteur Klingsor lui subtilisa la lance sacrée, symbole du pouvoir de la communauté. Depuis, il souffre le martyre à chaque cérémonie du Graal, cérémonie dont les chevaliers de Monsalvat ne peuvent se passer puisqu’ils y puisent leurs forces. La légende veut qu’un jeune homme pur et innocent arrive un jour à reprendre la lance des mains de Klingsor, et la ramène à Monsalvat ; la communauté retrouverait alors sa puissance et son identité perdues. Arrive Parsifal, en qui Gurnemanz croit reconnaître celui que l’on attend. Il le fait assister à une cérémonie du Graal, à laquelle le jeune homme ne comprend rien. Au second acte, voici l’antre de Klingsor. L’enchanteur envoie la prêtresse Kundry séduire Parsifal, qui vient de franchir les frontières du domaine maléfique. Parsifal triomphe de sa séduction et reprend la lance. Au troisième acte, il rentre à Monsalvat, retrouve Gurnemanz et Kundry repentie. C’est le jour du Vendredi saint. Parsifal est sacré roi, il guérit Amfortas ; la communauté retrouve le cours de son destin glorieux.

« Oratorio de la rédemption » selon Thomas Mann« festival scénique sacré » selon l’orthodoxie wagnérienne, Parsifal devient avec Syberberg une œuvre à interroger, sommée en quelque sorte de livrer son sens. L’éthique et le sacré, la nature de l’art, celle du pouvoir, autant de mondes disjoints qui sont représentés dans ce film comme les manifestations d’une même âme européenne. Syberberg donne tout à voir en même temps, dans une étonnante polyphonie de symboles ; l’ambiguïté du christianisme européen et sa réinterprétation de la thématique biblique du salut voisinent avec les traditions celtiques de la résurrection des héros et les mythes germaniques des communautés de combat. Parmi les thèmes privilégiés par Syberberg : l’histoire. Dans le couloir qui mène à la salle du Graal, le cinéaste a suspendu les grands emblèmes historiques des nations européennes, présentes et passées. Les royaumes germaniques, le IIIème Reich, l’empire napoléonien et les nations actuelles sont représentés comme autant de manifestations d’un génie commun, fondé sur le sacré, exercé dans le combat. Syberberg souligne à plusieurs reprises l’importance de cette thématique politique, représentant au premier acte Amfortas assis sur le trône de Charlemagne, puis, au second acte, Kundry sur le même siège. Si les puissances maléfiques ont pu s’asseoir sur ce trône, c’est à cause d’Amfortas qui, lors de la première cérémonie du Graal (au premier acte), a tout d’abord refusé que celui-ci soit dévoilé, pour tenter d’éviter les souffrances qu’il savait devoir ressentir. Il a ainsi trahi sa mission de chef au service d’une communauté.

Autre originalité de Syberberg, et qui a fait couler beaucoup d’encre : le dédoublement de Parsifal en personnage masculin et personnage féminin, après la scène de séduction du second acte. Le procédé peut paraître gratuit, et même gênant, puisque l’on entend le second Parsifal, féminin et frêle, chanter avec une voix de ténor héroïque. Pour artificiel qu’il soit (il ne gêne plus du tout dès la seconde vision du film), le procédé permet à Syberberg de souligner l’ambiguïté de l’idée de rédemption dans la culture européenne et dans l’œuvre de Wagner. « Parsifal, dit le cinéaste, est comme l’idée scindée en deux de nos désirs de rédemption et d’unification des finalités perdues ». C’est, tout d’abord, l’idée de salut transhistorique, illustrée dans le Hollandais par le sacrifice d’une femme (Senta), dans Tannhaüser par celui d’Elisabeth, dans le Ring par Brünnhilde. Cette idée de régénérescence par intercession est assez proche, au moins dans ses formes immédiates, de celle de rédemption par le Christ que véhicule le christianisme (elle reste toutefois individuelle et sélective, non égalitaire et collective).

Seconde idée, qui complète et s’oppose à la fois à la première, celle de renaissance historique d’une communauté tombée dans la médiocrité. Dans la tradition juive, cette idée est liée à l’exode, avec des connotations suppliantes et messianiques ; dans la tradition européenne, elle est liée à l’émergence d’un chef, qui incarne les besoins d’une communauté et travaille à l’accomplissement de son destin. Renan disait : « La main qui sort du lac quand l’épée d’Arthur y tombe, qui s’en saisit et la brandit trois fois, c’est l’espérance des races celtiques ». Au troisième acte, Syberberg montre les deux Parsifal en même temps ; le féminin porte une croix, le masculin porte la lance. Il complète ainsi l’avers masculin et guerrier de la renaissance par le revers féminin et plus christianisé du salut. Ni l’un ni l’autre ne sont aujourd’hui pensables isolément dans les cultures européennes. Faut-il éliminer, à terme, le second aspect du mythe ? Le danger serait alors d’en limiter les formes aux seules représentations de seconde fonction, comme Sparte l’avait fait. En outre, si les apparences du second versant du mythe de rédemption sont, en Europe, christianisées, mieux vaut peut-être jouer avec elles temporairement, par une habile stratégie des apparences, que de se priver de toute désignation culturelle du versant féminin du sacré. Le guerrier peut accepter, par son éthique masculine, le risque personnel du combat et de la mort ; il n’est pas certain, à l’inverse, que les peuples puissent se dispenser de représentations consolatrices comme celles que la religion populaire a imposées au christianisme. Syberberg montre à plusieurs reprises dans son film des images de la Vierge, équivalant, dans le catholicisme, à la déesse-mère des Européens, liée aux sources et aux grottes (à Lourdes par exemple). Même dévié par le christianisme, cet héritage est important. Le rôle des maîtres n’est pas de le mépriser, mais de le faire revivre dans ses valeurs originelles. « Le féminin, écrit Jean Baudrillard, n’est pas ce qui s’oppose au masculin, mais ce qui le séduit » (De la séduction, Denoël, 1982, p. 16).

Troisième ligne de force du film : le personnage de Kundry, le plus complexe du théâtre wagnérien. Au premier acte de Parsifal, elle semble l’esclave infatigable des chevaliers du Graal : « Soudain, écrit Wagner, on la retrouve effroyablement épuisée, blême, horrible ; et, de nouveau infatigable, elle sert le saint Graal comme une chienne, devant ces chevaliers pour qui elle éprouve un secret mépris (...) Cette passagère fabuleusement sauvage ne doit faire qu’un avec la séductrice du deuxième acte » (lettre à Mathilde Wesendonck, août 1860). Cette servante-séductrice, Syberberg l’a représentée à deux moments-clés de son film. À la première image, elle porte un globe enfermant le labyrinthe du monde, avec un arbre de vie calciné en son centre. À la dernière image, elle tient un autre globe, avec la maquette du Festspielhaus de Bayreuth. L’œuvre d’art, selon Syberberg, est une médiation pour le retour aux forces originelles, celles qui ont fondé la communauté du Graal (l’Europe) et sa puissance. L’œuvre d’art de l’avenir devra être une clef dans la représentation du labyrinthe du monde et dans l’exaltation de la vie.

Kundry sert donc les puissances du bien comme les puissances du mal. Personnage de l’entre-deux mondes, elle nie le fait et le droit de la séparation absolue du bien et du mal, dichotomie chrétienne qui, sous la traduction charité-péché, a fondé la théologie d’un salut absolu opéré par le Christ. Kundry, personnage de chair, anéantit tout salut absolu, tout dépassement de l’histoire. Dans la scène de séduction du second acte, elle est celle qui joue en virtuose des apparences et des signes - comme s’il n’y avait pas d’autre réalité que les signes.

Le féminin, en elle comme dans le sacré en général, exprime une double vérité : il montre qu’il n’y a pas d’au-delà, que le réel se limite aux apparences ; en même temps, parce qu’il séduit, le féminin rassure et sauve du désespoir que pourrait susciter la découverte de la vacuité du monde. La maîtrise des apparences peut alors devenir une joie physique et mentale intense. (C’est d’ailleurs le sens des traditions érotiques dans l’ésotérisme indo-européen qu’a combattu le christianisme).

Syberberg étend sa dialectique des apparences et de la maîtrise des apparences au Graal lui-même, qui n’est jamais représenté directement, mais reflété dans le miroir de la cuirasse d’une femme (encore une, dans le jeu des signes) ou sur les faces miroitées d’un polyèdre, symbole de l’unité et de la diversité des nations européennes. Le cinéaste joue d’ailleurs des double sens dans de nombreux autres passages. Dans la scène de séduction des filles-fleurs, au deuxième acte, il fait alterner des diapositives des Enfers de Jérôme Bosch et des figures mystiques des van Eyck. Ailleurs, c’est un Christ à l’auréole en forme de faucille, la tempe appuyée sur un marteau. Ou encore, aux pieds de Klingsor, les marionnettes de sa puissance : Marx, Bakounine, mais aussi Louis II, Wagner et Nietzsche. Le bien et le mal, c’est tout un. La détermination des valeurs ne dépend que de la volonté ; la fécondité d’une œuvre se mesure aux résultats qu’elle suscite. à la puissance qu’elle exalte. L’enchanteur Klingsor a toujours été perçu comme l’incarnation du négatif absolu ; Syberberg en fait plus intelligemment le symbole de l’impuissance historique et physique.

Enfin, couronnement de cette œuvre, et qui renforce son caractère historico-politique : la scène du Graal qui clôt l’opéra. Wagner voulait en faire l’apothéose d’une communauté de prêtres-soldats régénérés par le retour de leur symbole fondateur, la lance. Syberberg en fait une assemblée d’incapables, assis mollement par terre, côtoyés de squelettes casqués. Le cinéaste refuse de croire que les symboles parlent encore. La quête de Parsifal ne suffit pas, à elle seule, à régénérer la communauté de Monsalvat. Il y faudra d’autres travaux et d’autres efforts. Le trône de Charlemagne, à la fin, reste vide. La couronne carolingienne repose sur une tête de squelette. La maquette du Festspielhaus, à la dernière image, indique la voie à suivre, comme une interrogation : y aura-t-il des œuvres d’art capables de parler assez fort pour reconquérir le pouvoir culturel ? Les symboles, alors, pourront de nouveau « faire signe » vers le sacré, vers le combat.

Yves La Plaine, Nouvelle École n°39, 1982.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/25

jeudi 7 octobre 2021

Excalibur, Durandal, Joyeuse : la force de l’épée

  

Excalibur, Durandal, Joyeuse : la force de l’épée

Alors que la menace du sabre plane sur le vieux continent depuis le VIIe siècle, Martin Aurell distingue un objet d’unification culturel des Européens : l’épée. Une arme qui symbolise les vertus d’honneur et de gloire militaire ou spirituelle.

Après un excellent ouvrage sur Le Chevalier lettré dans lequel on apprend avec de nombreuses sources l’éducation et la conduite de la chevalerie au Moyen Âge central, Martin Aurell, professeur à l’université de Poitiers où il dirige le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, aiguise sa plume sur l’épée médiévale.

Objet qui a su au travers les siècles recouvrir différentes fonctions militaires, symboliques, sociales, pour devenir un véritable mythe. L’épée effraye, émerveille, enchante mais surtout réveille en chacun de nous comme un appel, un son de cor qui provient des confins de notre Europe intérieure.

Fort en tant qu’objet mais également en tant que symbole, l’épée est catalyseur de l’esprit du Moyen Âge central

Évoquant à la fois le monde des sagas scandinaves, des mythes gréco-romains et des récits bibliques, l’épée regroupe le passé d’un monde païen qui, sans s’effacer, se subsume mais dans le monde chrétien. Loin d’objectiver son sujet d’étude, l’historien s’intéresse à la main qui tient l’épée – qu’elle soit celle du forgeron, du combattant, des rois, des prêtres ou des femmes.

L’auteur référence abondamment ses ouvrages et rend la lecture agréable par de nombreuses citations de littérature médiévale, permettant ainsi au lecteur de découvrir certains passages méconnus.

L’épée est un attribut de justice, de puissance royale ou d’autorité seigneuriale : ce marqueur social revêt ainsi une importance pour son porteur et le jeu de représentation dans lequel il s’inscrit. A noter que contrairement à de nombreux faussaires de l’Histoire, Martin Aurell pare habilement l’écueil marxisant qui consiste à présenter l’épée comme le moyen de prédation et de domination d’une classe sociale sur une autre.

À la lecture de l’ouvrage, on saute agréablement du Conte du Graal aux Eddas poétiques, puis du récit historique de Saint Thomas Becket aux descriptions de la valeur esthétique de la poignée dans la poésie galloise du haut Moyen Âge. Cet ouvrage est donc un voyage dans l’ultrahistoire (chère à Georges Dumézil) où l’histoire s’entrechoque avec la littérature et l’archéologie.

Les vertus de l’honneur

En quête de repères, quoi de mieux que d’imiter nos héros des temps jadis, comme Gauvain, Lancelot, Charlemagne ou encore Godefroy de Bouillon, et de se mettre à l’écoute d’un maître de la littérature de l’époque médiévale ? Loin d’oublier l’aspect entièrement pratique et technique de l’objet, il nous rappelle la douce époque où l’Occident ne se distingue pas par le drapeau arc-en-ciel ou l’écriture inclusive, mais plutôt par les vertus d’honneur et de gloire militaire ou spirituelle.

Les épées souvent retrouvées dans les sépultures étaient perçues comme un « trésor dynastique », mais les héritiers que nous sommes sauront-ils transmettre, à défaut de l’objet, du moins la charge symbolique que cet ouvrage vient réanimer ?

L’ouvrage est recommandé à tout esprit bien né qui souhaite se saisir de l’épée de vérité par la garde de la tradition et du réenracinement.

Louis Chevalier – Promotion Don Juan d’Autriche

Martin Aurell, Excalibur, Durendal, Joyeuse : la force de l’épée, PUF, Paris, 2021, 316 p., 22 €.

https://institut-iliade.com/excalibur-durandal-joyeuse-la-force-de-lepee/

mercredi 8 juillet 2015

De l’occultisme et du nazisme

Les mots « occultisme » et « nazisme » sont souvent associés dans une littérature marginale occultisante et/ou extrémiste de droite dont il est possible d’établir une typologie sommaire : 1) celle condamnant l’occultisme, vu comme une manifestation du Diable, et qui fait l’amalgame avec le nazisme ; 2) celle, partisane de la théorie du complot, percevant le nazisme comme une émanation de société(s) secrète(s) ; 3) celle exonérant le nazisme au nom du combat contre les sociétés secrètes (anti-judéo-maçonnisme) ; 4) enfin, celle des adeptes stricto sensu de l’« occultisme nazi ». Pour les auteurs de ces textes, il existe donc une lecture « occulte » du nazisme, qui fait de Hitler au choix ou simultanément un médium, un agent de forces occultes, un initié aux doctrines occultistes, une personne en contact avec des voyants, des astrologues ou avec des moines tibétains, etc., de la politique raciale nazie une politique magique, ouvertement occultiste, et de la SS un ordre chevaleresque païen qui aurait collectionné les objets mystiques comme le Graal.
Erreur
Manipulations de symboles
Les éléments constitutifs du mythe occultiste du nazisme sont à chercher dans des faits historiques largement sur-interprétés, comme les spéculations sur les rapports entre les nazis et la Société Thulé, assimilée à une société secrète aux objectifs racialo-occultistes, ou sur le sens de l’utilisation faite par les nazis du svastika inversé, sens supposé maléfique, voire dans l’intérêt de certains dignitaires nazis, notamment Hess, Himmler et Hitler, pour l’occultisme et l’ésotérisme, en particulier pour les runes, les symboles religieux, la réincarnation, l’Atlantide, l’Hyperborée, l’astrologie, etc. Ainsi, les nazis utilisèrent des symboles occultistes marqués comme le svastika, qui a été utilisé par les occultistes et les francs-maçons dès le XVIIIe siècle. Mais il se retrouvait également au début du XXe siècle dans toute une littérature aryaniste, pseudo-scientifique et occultisante traitant la préhistoire germanique dont les principaux représentants étaient Guido von List et Jörg Lanz von Liebenfels, références de certains dignitaires nazis.
Enfin, les derniers éléments « occultes » sont à chercher au sein de la SS, à son utilisation de symboles issus de l’antiquité germano-scandinave, en particulier les runes. Himmler désirait recréer une pseudo-culture germanique primitive, nordiciste, à partir d’un passé mal compris interprété par le prisme de l’occultisme völkisch afin de justifier ses prétentions à une nouvelle domination du monde. Pour cela, il créa en 1935 un institut de recherche, dépendant de la SS, l’Ahnenerbe Institut (« héritage des ancêtres »), qui associait scientifiques de renom et auteurs völkisch, recherches archéologiques scientifiques et spéculations aryanistes. Il nomma aussi à des grades élevés de nombreux occultistes, néo-païens et racistes, les aryosophes. Certains, comme Karl Maria Wiligut ou Otto Rahn, jouèrent un rôle important, dans l’élaboration après guerre du mythe de l’« occultisme nazi ». C’est Wiligut qui conçut dès 1931 le dessin des bagues runiques à tête de mort et qui élabora, plus tard, des rituels SS « païens », notamment de mariage et d’enterrement afin de donner à l’idéologie SS un aristocratisme mâtiné d’antiquité nordique. Ces idées seront reprises sans recul après guerre, par ses détracteurs comme par ses partisans, donnant corps à un nordicisme occultisant.
Une interprétation ancienne, au succès récent
Cependant, les spéculations occultistes sur le sens du racisme nazi sont apparues dès l’avènement de ce régime. À l’origine, cet amalgame a été le fait de milieux catholiques hostiles au nazisme, voire d’opposants au régime comme l’ancien nazi Hermann Rauschning. Après la Seconde Guerre mondiale, ce thème a été repris et diffusé auprès du grand public, en 1960, par le best-seller de Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le matin des magiciens, puis par leurs épigones, adeptes d’une interprétation occultiste de l’histoire, l’« histoire mystérieuse ». Depuis cette époque, ce thème a largement dépassé le cercle restreint des spéculations occultistes pour se diffuser dans la culture de masse contemporaine : littérature populaire, bandes dessinées, jeux vidéo, jeux de rôle, voire le cinéma avec les premier et troisième opus de la série des Indiana Jones (Les Aventuriers de l’Arche perdue – 1981 – et La dernière croisade –1989) dans lesquels le héros se trouve confronté à des scientifiques SS partis à la recherche de l’Arche d’Alliance puis du Graal.
Parallèlement à ces canaux de diffusion, profitant de ce succès éditorial, l’« occultisme nazi » a été repris et largement propagé par certains milieux néo-nazis, très hétérodoxes, composés d’anciens SS et d’occultistes néo-nazis comme Savitri Devi, qui fit de Hitler un avatar d’une divinité indienne, et Miguel Serrano, à l’origine de la théorie de la fuite de Hitler en soucoupe volante. Dès les années 1950, ces auteurs ont cherché à utiliser stratégiquement le thème de l’« occultisme nazi ». Ceux-ci suivent trois buts :
1) en faisant une apologie plus ou moins détournée du national-socialisme, notamment en entérinant l’idée que la SS était un ordre chevaleresque néo-païen occultiste, une élite raciale et intellectuelle ;
2) en produisant un travail de révisionnisme, voire de négationnisme, en montrant la validité globale de l’idéologie nazie, du nordicisme et de la mystique de la race.Selon les partisans de cette doctrine, les Aryens sont d’origine hyperboréenne. Race primordiale, supérieure intellectuellement et racialement, les Aryens, fuyant le cercle polaire, auraient transmis leur sagesse aux autres peuples. Ces auteurs dénient donc la faculté de fonder des civilisations aux peuples non-blancs ;
3) enfin en réécrivant l’histoire, le nazisme et les dignitaires nazis subissant un processus de « mythologisation ». Les personnages, les faits historiques disparaissent au profit d’une image mythique et le nazisme se « folklorise » : la politique génocidaire nazie reste globalement condamnée, bien que largement euphémisée mais devient un élément important de la politique magique nazie, tandis que les nazis deviennent des personnes spirituellement intéressantes.
En dépit des démonstrations des partisans ou des détracteurs de l’« occultisme nazi », le nazisme ne fut pas un mouvement occulte. Les nazis étant le produit de leur époque, très sensible à l’occultisme, leur intérêt pour l’occultisme aryanisant apparaît donc moins comme un facteur d’influence que comme un symptôme précurseur du nazisme. Mais, à décharge, il faut reconnaître que Himmler a tout fait pour entretenir ce mythe.
Après un vif intérêt durant les décennies 1960 et 1970, et après s’être diffusée dans la culture populaire, cette littérature a décliné dans les années 1980 pour réapparaître sur Internet au début des années 2000. Cela peut s’expliquer par l’ensemble des éléments structuraux et historiques qui ont été précédemment soulignés, mais aussi par le fait que les sociétés occidentales sont avides de révélations « occultisantes ».
Stéphane François
Fragments sur les temps présents :: lien

vendredi 19 octobre 2012

Le chevalier dans l'imaginaire européen

Malgré l'envahissement des sociétés modernes et, en conséquence, de l'existence quotidienne par les sciences et les techniques, le chevalier demeure un personnage exemplaire car nimbé d'un prestige qui joint les contingences de l'humain aux orbes de la métaphysique. Prestige qui, dans toute l'Europe et bien au-delà, devait survivre à la disparition de l'ancien régime royal et féodal ou, selon les nations, à sa transformation en monarchie constitutionnelle. C'est pourquoi, par exemple, la République française a le pouvoir de conférer, entre autres, le titre de « chevalier de la Légion d'Honneur ». De plus, à travers notre « vieux continent », comme disent les natifs d'outre Atlantique (qui, eux aussi, associent médailles et chevalerie), des ordres célèbres issus du Moyen Âge – de la Toison d'Or à la Jarretière en passant par Calatrava – existent toujours. Tout cela semble dire que l'image du chevalier manifeste quelque chose de fondamental et, de la sorte, d'indissociable de l'identité européenne. 
Dans l'imagination populaire, où se télescopent reliquats de l'Histoire, séquences de cinéma, séries télé et album de B.D. (pardon, de « romans graphiques », selon la dénomination désormais académique), le chevalier est un personnage possédant un ensemble de qualités qui font de lui un être hors du commun, différencié du troupeau de l'humanité ordinaire. À l'exemple de Bayard, « sans peur et sans reproches », on l'imagine prêt à défendre « la veuve et l'orphelin » ; il est le « chic type » qui, semblablement à Martin de Tours, saint patron de notre nation, se montre immédiatement secourable au malheureux quémandant secours. Jadis, il y a trente ans, tout personnage sympathique et courageux qui, de façon fictionnelle ou tangible captivait le public, participait un peu – sinon beaucoup – de la figure du chevalier. Ainsi, sur le petit écran, Tanguy et Laverdure étaient-ils Les Chevaliers du ciel, tandis que le refrain du générique de Starsky et Hutch qualifiait ces policiers de « chevaliers qui n'ont jamais peur de rien ! ». Certes, la comparaison est outrée mais néanmoins fort significative. De façon émouvante, Georges Rémi, alias Hergé, en rédigeant une lettre à son fils Tintin, écrit que la carrière qui attendait ce dernier devait être journalistique mais qu'en réalité elle fut au service de la chevalerie (1). Et même dans l'univers futur que déploie la plus célèbre saga du Septième Art – Star Wars, rassemblant des fans par millions sur toute la planète – l'harmonie et la pax profunda galactique dépendent de l'ordre de chevalerie Jédi.
CHEVALIER RIME AVEC JUSTICIER
Nous avons brièvement fait allusion aux qualités du chevalier. Trois d'entre elles émergent et caractérisent le comportement existentiel de ce personnage. En premier le courage, ce « cœur » immortalisant le Rodrigue de Pierre Corneille et qui, dans l'esprit des anciens, impliquait aussi la générosité. Le courage se raréfiant, il ne reste du « cœur » que sa synonymie de générosité ; ce qu'illustre « les restos du cœur » à l'initiative de Coluche. Selon le monde médiéval, celui qui n'est pas avare de son sang est obligatoirement généreux. En second intervient la droiture, qualité exigeant que l'on ne transige pas et que symbolise l'épée du chevalier. Puis s'impose l'humilité, car le chevalier véritable s'interdit tout sentiment d'orgueil, toute hubris aurait dit les Grecs par la voix d'Hésiode. Courage, droiture et humilité, ouvrent une brèche dans la densité de ce que d'aucuns, usant d'un néologisme, nommeront l' « égoïté », le haïssable « moi-je ». Par ces trois notions, le chevalier prend ses distances d'avec « l'humain trop humain », insatiable accumulateur de médiocrité, dénoncé par Fréderic Nietzsche, le « philosophe au marteau ».
Refuser l'hubris et même la combattre farouchement, tant en soi-même qu'à l'extérieur, dans la société, implique de vivre guidé par la diké, c'est-à-dire la justice, affirme encore Hésiode (2). De fait, le chevalier est, par excellence, l'individu qui s'efforce d'avoir en toute circonstance une attitude juste. Gouvernant spirituellement la chevalerie, saint Michel archange tient, comme Thémis, la balance et l'épée. Parce qu'il préside à la psychostasie du Jugement Dernier, la seule référence à sa personne nécessite de se comporter avec équité. Le chevalier est obligatoirement un justicier.
Nous venons de citer Hésiode à propos de ces antinomiques polarités que constituent l'hubris et la dyké. Il nous faut revenir sur ce que cet auteur en dit afin de découvrir l'un des soubassements possibles de la chevalerie. Hésiode considère en effet que l'hubris est symptomatique d'une humanité éloignée de l'Âge d'Or. Toutes les conséquences négatives de cette démesure de l' « égoïté » allaient se précipiter durant le dernier Âge voué au métal du dieu de la guerre, Arès. C'est la raison pour laquelle Zeus, dont Thémis fut une épouse, donna naissance aux héros « ceux-là mêmes qu'on nomme demi-dieux » (3). Les armes à la main, ils œuvrent pour la dyké, même si certains d'entre eux sombrent parfois dans l'hubris (4). Ancêtre d'Héraclès, le modèle même du héros pourrait se nommer Persée. Il annonce les chevaliers de légende en ce que, vainqueur de deux monstres, on le voit brandir l'épée et monter Pégase, le plus mythique de tous les chevaux (5) puisque les ailes dont il est pourvu font que son galop devient un envol. Blasonnant de la tête de Méduse (6), le bouclier offert par Athéna, Persée se révèle un justicier dès lors qu'il renverse la tyrannie que Polydectès exerçait sur l'île de Sériphos et qu'il chassera Acrisios de la cité d'Argos. Le mythe de Persée est apparu d'une telle importance aux yeux des Grecs que pas moins de cinq constellations, sur les quinze principales constituant l'hémisphère boréal, au-dessus du zodiaque, lui sont consacrées (7). C'est également porté par Pégase que Bellérophon affrontera une horreur — et erreur — génétique, la chimère.
LE CHEVAL ET L'ÉPÉE
L'équipement du chevalier pourrait se ramener à sa monture et à l'épée (8). Dans l'ancien monde, tout objet, parallèlement à sa destination utilitaire, pouvait revêtir une signification symbolique. Cette omniprésence du symbole contribuait à une mise en mémoire de ce qui s'imposait comme essentiel, fondamental même, pour les individus et la société qu'ils composaient. Un cheval ou une épée relèvent de l'utilitaire : avec un coursier, on augmente les possibilités de couvrir de longues distances et, par une arme, on peut sauvegarder son intégrité corporelle. Mais l'animal et l'objet se chargent également de significations symboliques explicitant ce que Mircea Eliade nommerait un « changement radical de statut ontologique » (9).
Le cheval, « la plus belle conquête de l'homme » selon un dicton bien connu, permet donc d'aller plus vite et plus loin. Ce qui sous-entend que le dressage de l'équidé confère une capacité à outrepasser le conditionnement temporel et spatial. La monture représente le corps d'un individu - sa composante animale (10) - et l'équitation est métaphorique d'une totale maîtrise des instincts inhérents au corps. La maîtrise, voila le mot clef. Le chevalier idéal se distingue du commun des mortels ou même d'un simple cavalier par la faculté de se dominer, de posséder le commandement absolu sur son corps et sur le psychisme que conditionne la densité physiologique (11). Ajoutons que le déplacement du cheval s'opère selon un triple mode : le pas, le trot et le galop. Le pas s'accorde au rythme de l'homme et, par conséquent, au monde des corps physiques, au domaine matériel qui nous entoure. Le trot représenterait le monde subtil, celui de l'âme ou, si l'on préfère et pour se rapprocher de l'interprétation des anciens, du « Double », le corps de nature subtile, la « physiologie mystique » (12) dirait encore Eliade. Enfin, le galop qui, métaphoriquement, à l'image de Pégase, faisant que le coursier s'envole, correspond à l'illimité des corps glorieux, là où règne la pure lumière divine (13). Ces trois états résument la constitution de l'être et de ce qui, au-delà du perceptible, appartient à l'éternité.
Celui qui possède la maîtrise qu'illustre l'équitation a le droit de porter une arme, en l'occurrence l'épée. Par la brillance de sa lame, l'épée apparaît métaphorique d'un éclairement car l'acier bien fourbi reflète la lumière et se confond avec. Comme le note Gilbert Durand, cette arme — surtout brandie par un chevalier — se mue en un « symbole de rectitude morale » (14). Dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, le maître d'armes de Perceval, lors de l'adoubement chevaleresque de son élève, lui dit qu'avec l'épée « il lui confère l'ordre le plus élevé que Dieu ait établi et créé, l'ordre de chevalerie qui n'admet aucune bassesse » (15). Gilbert Durand ajouterait que « La transcendance est toujours armée » (16). D'autant plus que dans le symbolisme chrétien, saint Paul nous le rappelle (17), l'épée c'est le Verbe ; ce que confirme saint Jean l'Évangéliste lors de sa la vision d'un être au corps glorieux dont le visage ressemblait « au soleil lorsqu'il luit dans sa force » tandis que « de sa bouche sortait un glaive aigu à double tranchant » (18). Le Verbe, autrement dit la parole, ce qui implique l'écriture et les mots qui naissent des lettres, se change en épée ; comme pour dire que, selon l'ancien monde, le langage à la source d'une civilisation est indissociable de la lumineuse rectitude joignant, par l'ethos qu'elle nécessite, l'humain au divin.
Prenant en quelque sorte le relaie des helléniques pourfendeurs de monstres, le Christianisme suscite, sous l'autorité de l'Archange de justice, toute une phalange de saints combattants : Georges, Théodore, Victor, si bien nommé, ou encore Véran. À côté de ces bienheureux en armes, le chevalier idéal, tel que le Moyen Âge l'a imaginé et que le monde moderne en rêve encore, s'oriente spirituellement vers une source de clarté divine. D'autant plus qu'à la même époque, passage du XIIè au XIIIè siècle, surgissent les cathédrales gothiques - vouée à la lumière de par la prépondérance des vitraux — et toute une littérature chevaleresque consacrée à un objet illuminant comme l'astre diurne et synonyme de suprême connaissance : le Graal.
Pour les auteurs de ces récits en vers ou en prose, il ne fait aucun doute que le but et l'idéal de toute chevalerie consiste à rejoindre un calice miraculeux. Mais qu'est-ce que le Graal ? Le symbole d'une transformation radicale de l'être, sa rencontre avec le principe divin qu'il porte en lui. Mon regretté maître en Sorbonne, Jean Marx, disait que la signification du Graal était exposée sur une pièce archéologique d'une extrême importance découverte au Danemark et datée du premier siècle avant notre ère. Il s'agit du célèbre chaudron celtique de Gundestrup (19) dont la signification rituelle ne fait aucun doute puisque huit divinités, occupant sa surface extérieure, le situe symboliquement in medio mundi dès lors qu'elles semblent regarder vers les directions cardinales et intermédiaires de l'espace.
Une scène décorant l'intérieur révèle ce que sous-entend la chevalerie. Même si l'image qui va retenir notre attention est très antérieure à l'institution chevaleresque, elle traduit très précisément la symbolique du Graal (20). Cette scène est séparée en deux registres par un motif végétal disposé à l'horizontale. La registre inférieur montre une file de guerriers s'avançant, sous la conduite d'un officier ou, peut-être, d'un officiant, vers un personnage d'une taille formidable qui les empoignent l'un après l'autre pour les tremper, tête la première, dans un récipient disposé devant lui. Pareil personnage n'est autre que le Dagda (littéralement, « dieu bon »), maître de l'éternité, du savoir total et des guerriers (21). Ce récipient, l'un des attributs du dieu, est le chaudron d'abondance (22), de résurrection et d'immortalité. De cette « trempe », les guerriers ressortent, sur le registre supérieur, d'une part, changés en cavaliers et, d'autre part, casqués : ce ne sont plus de simples fantassins, les pieds en contact avec la terre, mais des êtres que la maîtrise d'une monture emporte en sens inverse que leurs compagnons du registre inférieur. Quant au casque les coiffant, sa signification pourrait être la suivante : de par le fait que la tête de chacun de ces guerriers a été plongée dans le chaudron, ils ressortent le mental désormais protégé, armé, « blindé » pourrait-on dire et, de la sorte, définitivement à l'abri de toute faiblesse (23). Ajoutons que les différents motifs ornant les casques (un oiseau, un sanglier, des cornes de cerf et un cimier en crin de cheval) personnalisent chacun des cavaliers, comme le ferait un blason (24). Cette cavalerie issue d'une seconde naissance – spirituelle - annonce la chevalerie du Graal.
On pourrait dire que, par l'ascèse chevaleresque, se produit intérieurement une distanciation d'avec cette « égoïté » déjà mentionnée. Distanciation faisant éclore des états de conscience que l'ancien monde assimilait à un autre corps, de nature non plus physique, bien entendu, mais subtile. Selon les peuples, on l'a nommé eidolon (dans la Grèce antique), delba (chez le Celtes d'Irlande), hamr ou, sous son aspect supérieur, fylgja (chez les Vikings) et Régis Boyer, approfondissant l'étude de ces deux derniers termes, intitule précisément son ouvrage Le Monde du Double (25). La tradition chrétienne ne fera pas exception puisque l'âme sera perçue comme la duplication immatérielle du corps physique ainsi que, par exemple, le montre un chapiteau de la basilique romane de Vézelay représentant la mort d'un avare. Un petit personnage à l'image du mourant sort de sa bouche, illustrant ainsi la formule « rendre l'âme ».
Ce thème du Double est explicite dans la mythologie grecque avec les Dioscures. Castor, le mortel, accède à l'immortalité par son frère Pollux qui, lui, est immortel. Précision importante, ils patronnent les cavaliers et, au ciel étoilé, constituent le signe astrologique des Gémeaux. Le symbolisme qu'exprime cette figure céleste sera repris par le Moyen Âge puisque Castor et Pollux sont sculptés au portail occidental de la cathédrale de Chartres sous l'aspect de deux jeunes gens qui, par un geste rituel (26), sont positionnés de telle façon que chacun apparaît comme le reflet de l'autre dans un miroir. Ils tiennent devant eux un écu. Un unique écu alors qu'ils sont deux ? Ce qui signifie bien qu'il n'y a en réalité qu'un seul personnage. Plus tardif (XIIIè siècle) que cette sculpture mais s'en inspirant peut-être, l'un des sceaux de l'Ordre du Temple montre deux chevaliers tout équipés montés sur un même cheval (27). Remplaçant l'unique écu, la monture laisse supposer qu'il n'y a en réalité qu'un cavalier mais figuré avec son Double - rendu visible - comme à Chartres. Ainsi que le fit remarquer Gilbert Durand après publication de l'un de mes ouvrages (28), cette image de deux combattants sur la même monture rappelle fortement ce que l'on voit sur deux pièces archéologiques datant de la période des invasions germaniques et découvertes en des lieux éloignés l'un de l'autre (29). Elles montrent exactement la même figuration d'un cavalier renversant son adversaire tandis que, derrière lui sur le cheval, un personnage de taille réduite l'aide à tenir fermement sa lance dans le combat. Ce personnage n'est autre que sa fylgja (littéralement, « accompagnatrice »), terme évoqué plus haut et désignant le Double ou corps subtil d'un être (30).
Durant l'expédition des Argonautes, les têtes de Castor et Pollux furent illuminées par le phénomène appelé « feu de Saint Elme ». Ce qui fait immédiatement songer à la descente du feu du Saint Esprit sur tête des Apôtres lors de la Pentecôte, fête célébrée au début ou, approximativement, au milieu de la période astrologique des Gémeaux. Or, c'est précisément ce moment de l'année que choisit l'enchanteur Merlin pour créer la fameuse Table Ronde destinée à rassembler les meilleurs d'entre les chevaliers. Ainsi que nous l'avons dit dans d'autres études, Merlin pourrait être considéré comme bien autre chose qu'un sage doté d'un prodigieux savoir. On l'a considéré comme l'héritier et le continuateur du druidisme. Disons que, comme son nom latinisé (chez Geoffroy de Monmouth) l'indique, il serait le détenteur de ce que l'on nomme, depuis René Guénon, la Tradition primordiale (31) synonyme d'Âge originel ou, pour se référer une fois encore à Hésiode, d'Âge d'Or.
Ce n'est pas non plus par hasard si Chrétien de Troyes, dans le récit qui inaugure le cycle du Graal, fait arriver son héros, Perceval, dans un énigmatique château — véritable temple de la connaissance suprême — un soir de Pentecôte (32). Là, il assistera au cortège du Graal. Dans diverses études, il nous a été donné de montrer toute l'importance de ce singulier procession où sont portés cinq objets éminemment symboliques. Il ne fait guère de doute que l'auteur de ce récit compose une scène d'une importance extrême permettant d'entrevoir à quelle signification d'ordre initiatique se réfère ce modèle idéal de chevalerie qu'illumine le Graal. Nous en sommes arrivés à la conclusion suivante : par la disposition des cinq personnages qui le constituent, ce cortège stylise la silhouette de quelqu'un se tenant debout et levant ses bras en V, de façon à former un caractère runique, le quinzième de l'écriture germanique de la période des invasions. On pourrait s'étonner du rapprochement que nous établissons entre cette lettre d'un alphabet païen qui avait disparu depuis six siècles au moins et ce conte médiéval tout empreint de religiosité christique. Mais ce serait oublier ce qui a été dit un peu plus haut concernant l'image du combattant chevauchant avec sa fylgja et que l'on retrouve sur le sceau templier. D'autant plus que le caractère runique tracé par le cortège du Graal renvoie à la symbolique des Dioscures version germanique (33), comme le font remarquer d'éminents runologues parmi lesquels Lucien Musset (34) et Wolfgang Krause (35). De plus, Chrétien de Troyes introduit dans ce cortège une composante directement allusive aux Gémeaux. En effet, après le porteur de la lance qui saigne surnaturellement (36), « parurent deux autres jeunes gens tenant des chandeliers d'or pur (...) Ces jeunes gens, qui tenaient les chandeliers, étaient d'une grande beauté » (37). Nous sommes tentés de dire que cette beauté fait songer à Castor et Pollux puisqu'on les représente, nous dit P. Commelin, « sous la figure de robustes adolescents d'une irréprochable beauté » (38).
Si l'on admet que le cortège du Graal stylise à l'extrême la silhouette d'un personnage aux bras levés, le précieux calice occupe la place du cœur. Le Graal étant d'or fin (39), on pourrait dire qu'il évoque l'Âge que blasonne ce même métal. D'une part, le cortège trace la silhouette du Double et, d'autre part, le Graal, en constituant le cœur de cette autre corporéité, annonce la transformation du Double en corps glorieux et, de la sorte, la réintégration de l'Âge d'Or (40).
À travers les images chargées de symboles des récits arthuriens, le but initiatique de la chevalerie consistait à proposer une vision héroïque de l'existence tournée vers l'idée d'une possible restauration des temps primordiaux. Restauration qu'énoncent le Grec Hésiode ou le Romain Virgile (41) et qui, dans l'Apocalypse de Jean, se traduit par l'apparition de la Jérusalem céleste dont le matériaux singulier — cet « or pur, pareil à du pur cristal » (42) - est évocateur de l'Âge originel. Chrétien de Troyes fait allusion au fait que l'Âge comparé au métal solaire reviendra et, ainsi, ensevelira celui voué au Fer ; et ce par l'armure du chevalier destiné à restaurer le royaume du Graal. En effet, Perceval porte un haubert dont les mailles de fer sont recouvertes d'or (43).
L'image du chevalier idéal se présente donc comme indissociables d'un supposé Âge d'Or. Dans l'imaginaire médiéval, ce thème d'un commencement merveilleux fit se confondre le Jardin d'Éden et des données issues du paganisme telles que l'apollinienne Hyperborée ou les îles du Nord du monde du légendaire irlandais (44). C'est probablement la raison pour laquelle la légende envoie saint Brandan découvrir le Paradis terrestre dans une région septentrionale sinon polaire (45). L'éthique chevaleresque pourrait alors être définie comme la tentative de parvenir à cette rupture de niveau ontologique qu'énonce Éliade et qui, tout en suscitant la mémoire des origines, ferait en sorte de préparer à un retour du fondement originel de toute civilisation. Issu de l'Antiquité et repris par le Moyen Âge cette conception de l'existence et de l'Histoire replace l'identité européenne dans un contexte non point évolutionniste mais conforme à ce que l'on pu nommer, avec René Guénon, la Tradition.
Paul-Georges SANSONETTI http://www.theatrum-belli.com
  • Diplômé de l'Ecole du Louvre,
  • Diplômé de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes,
  • Doctorat de Lettres de 3eme Cycle
NOTES :
(1) Lettre reproduite dans l'ouvrage de Numa Sadoul intitulé Tintin et moi, entretiens avec Hergé, Editions Casterman (2000), p. 254.
(2) Cf. Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Editions Maspéro (Paris, 1965), p. 18.
(3) Dans Les Travaux et les Jours, Editions Librairie Générale Française (Paris, 1999), p. 102, vers 157-160.
(4) Ainsi, sous les murs de Troie, pour certains d'entre eux.
(5) Avec Sleipnir (littéralement, « Glissant »), le cheval à huit jambes du dieu scandinave Odinn. Or, Odinn est le maître de la noblesse, classe sociale destinée à incarner la fonction guerrière et, selon les circonstances, à assumer l'autorité spirituelle que confèrent des étapes initiatiques.
(6) On sait que le regard de Méduse, la Gorgone, changeait en pierre les infortunés qui la rencontraient. Persée en la décapitant grâce aux armes divines (le bouclier miroir donné par Athéna et le glaive par Hermès) montre qu'il est capable de neutraliser la pétrification qu'opère cette créature monstrueuse dont, se confondant avec sa chevelure, les nœuds de vipères traduisent un mental horriblement venimeux. Cette neutralisation de ce que l'on nommerait un pouvoir incapacitant donne naissance à Pégase, autrement dit à la jonction entre terre et ciel ou, si l'on préfère, entre les humains (mortels) et les Olympiens (immortels). La sienne (tenant la tête de Méduse), Pégase, Danaé et ses parents, Céphée et Cassiopée.
(8) La lance accompagne souvent l'épée mais sa signification est la même. Dans les deux cas, il s'agit d'une arme droite symbolisant la rectitude.
(9) Dans Le sacré et le Profane, Edition Gallimard (Paris, 1969), p. 156.
(10) Telle est probablement la signification du centaure, créature tantôt négative, l'être prisonnier de ses pulsions animales (on songe à ces centaures ivres qui s'emparent des femmes Lapithes ou encore à Nessus enlevant Déjanire), tantôt exemplaire si les instincts sont totalement maîtrisés (ainsi pour Chiron, initiateur d'Héraclès et d'Achille, devenu le signe astrologique du Sagittaire).
(11) On aura compris que l'équitation est métaphorique du yoga. De plus, la représentation de la Tempérance montre que cette figure féminine tient un mors comme attribut emblématique. Sur ce thème, cf P-G. Sansonetti, Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire, Editions Exèdre (Menton, 2004), p. 240 et suivantes.
(12) Dans Le Yoga, immortalité et liberté, Editions Payot (Paris, 1968), p. 239.
(13) Sur un plan iconographique médiéval, ce monde radieux car divin est traduit par l'auréole dorée des saints personnages et par le ciel d'or entourant les figures de la Trinité ou les entités angéliques. Ce même procédé intervient dans les mosaïques byzantines et dans l'art orthodoxes ainsi que dans certaines miniatures persanes ; cf Henri Corbin, Terre céleste et Corps de résurrection, Editions Buchet-Chastel (Paris, 1961), p. 44.
(14) Dans Les Structures Anthropologiques de l'Imaginaire, Editions Bordas (Paris, 1973), p. 189.
(15) Transcription en prose moderne par Jacques Ribard, Editions Honoré Champion (Paris-Genève, 1997), p. 44.
(16) Les Structures Anthropologiques de l'Imaginaire, op. cit., p. 179.
(17) Epître aux Théssaloniciens, 4, 8.
(18) Apocalypse, 1, 16.
(19) Du nom de la localité où il fut mis à jour. Cet objet est conservé au Nationalmuseet de Copenhague mais une réplique existe au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye (dans la grande salle d'archéologie comparée).
(20) Pour une étude plus détaillée de cette scène, nous ne pouvons que renvoyer à notre ouvrage, déjà mentionné, Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire, p. 91 et suivantes.
(21) Cf. Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h, Les Druides, Editions Ouest France (Rennes, 1986), p. 379.
(22) Equivalent celtique de l'inépuisable corne d'abondance dans la tradition grecque. On notera que le chaudron de Gundestrup contient l'image d'un autre chaudron, divin celui-là.
(23) Ce qui n'est pas sans évoquer l'image de Pallas Athéna, toujours casquée car déesse de l'intelligence armée.
(24) A propos de l'oiseau blasonnant le premier cavalier, on a retrouvé dans un site celtique de Roumanie (à Ciumesti) un casque d'apparat surmonté d'un oiseau métallique aux ailes articulées. Peut-être s'agit-il de la représentation d'un corbeau, animal dédié au dieu Lug. Porté par le second cavalier, le sanglier, très fréquent dans l'art celte, relève d'un symbolisme polaire car associé à la notion de terre originelle et de lumière (l'accentuation des soies dorsale évoque une radiance de la colonne vertébrale) ; sur le sanglier, cf. René Guénon, le chapitre XXIV des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Edition Gallimard (Paris, 1965). Le casque du troisième porte des cornes de cerf, emblème du dieu forestier Cernunnos précisément représenté dans la décoration intérieure (et sans doute aussi extérieure) du chaudron. Enfin, le quatrième cavalier arbore un cimier assez semblable à ceux ombrageant les casques grecs ou italiques. Comme il ne peut s'agir que de crin de cheval, le symbolisme renvoie à ce dernier animal consacré à la déesse cavalière Epona. Il n'est sans doute pas inutile de signaler que le motif végétal isolant l'un de l'autre les deux registres possède trois racines qui jouxtent le chaudron ; on nous précise ainsi que pareille figuration s'identifie avec ce que contient et représente le récipient : la « force vitale » (source d'abondance et de résurrection) souvent figurée par l'Arbre Axe du monde qui, marquant l'invariable milieu de toute chose, joint la terre au ciel. Sans doute s'agit-il d'un tel Arbre qui, ici, est stylisé en une simple ligne végétale ramifiée. Si cet Arbre fait corps avec le chaudron, cela signifie que ceux dont la tête est plongée dedans en ressortiront définitivement porteurs de ce que l'Arbre symbolise. La notion de jonction entre l'humain et le divin est donc indissociable de cette « proto-chevalerie » conçue par la tradition celtique. Dans le récit intitulé La Queste del Saint Graal, il est question de passer de la chevalerie terrestre à la chevalerie « célestielle ».
(25) Editions Berg International (Paris, 1986). Cette silhouette aux bras en V est celle du crucifié. Toutefois, l'iconographie chrétienne présente parfois Jésus non point sur la croix mais sur un une sorte d'Y (comme le montre la mitre de Saint Charles Borromeo, dans le trésor de la cathédrale de Milan) ou carrément sur ce qui ressemble fort à la rune quinzième (ainsi, dans l'église San Andrea à Pistoie, sur la chaire en marbre par Jean de Pise, réalisée en 1301 ; ou encore, dans la cathédrale de Cologne, le Christ dit « de la peste » datant aussi du XIVème siècle). On pourrait également citer, du XIIème siècle et légèrement antérieur à l'œuvre de Chrétien de Troyes, sur le tympan du monastère de Ganagobie, la singularité de l'auréole du Christ : au lieu de comporter une croix, cette auréole est marquée par un tracé évocateur de la rune quinze.
(26) Tous deux portent une main à leur épaule : la senestre à l'épaule droite pour le premier et la dextre à l'épaule gauche pour le second. Ils indiquent ainsi la clavicule — du latin clavicula, « petite clef » - comme pour avertir celui qui les contemple que cette sculpture nécessite des clefs de lecture. Le « meuble » héraldique déployé sur leur écu résume tout un processus alchimique reflétant la transmutation de l'homme mortel en un être immortel. En effet, ce meuble est intitulé « rais d'escarboucle » et, en alchimie, l'escarboucle est synonyme de pierre philosophale, le Grand Œuvre sensé conférer l'immortalité.
(27) 0n a interprété le fait que deux Templiers enfourchent un même cheval comme un symbole de pauvreté de l'Ordre. Cette assertion tient d'autant moins qu'à l'époque où ce sceau était en usage le Temple possédait une fortune considérable.
(28) Graal et Alchimie, Editions Berg International (Paris, 1992).
(29) Il s'agit d'abord d'une bractéate en or trouvée à Pliezhausen, dans le Wurtemberg (Allemagne). Le motif qu'elle porte est reproduit de façon répétitive sur le casque découvert à Sutton Hoo, Suffolk (Angletrre), dans la tombe d'un prince anglo-saxon enterré probablement en 625. Le fait que nous soyons en présence de deux représentations exactement semblables montre toute l'importance de ce motif et tendrait à prouver que les artistes (ou artisans) reproduisaient scrupuleusement certains modèles d'inspiration initiatique.
(30) Le mot fylgja est norrois mais il correspond au gothique fulgja et, dans la terminologie concernant ce qu'il conviendrait de nommer, avec Mircea Eliade, la « physiologie subtile » (Le Yoga, op.cit., p. 81), correspond à l'aspect supérieur du Double. On peut voir au Musée de Berlin une tête d'argile très schématiquement façonnée sur laquelle sont répartis cinq caractères runiques formant approximativement le mot fulgja. Comme on peut le lire sous la reproduction photographique de cet objet dans la Mythologie Générale, Editions Larousse (Paris, 1936), p. 247, « cette statuette représenterait sous un aspect concret, la partie immatérielle d'un être vivant ».
(31) Cf diverses études dans lesquelles nous avons montré que ce nom latinisé, Merlinus, occultait la notion de Tradition primordiale ou, ce qui revient au même, de Pôle ; cf., par exemple, notre article consacré au film de Peter Jackson, Le Seigneur des Anneaux dans le n° 22 de la revue Liber Mirabilis (saison 2001-2002), p. 34.
(32) Entre autres à l'occasion d'un article intitulé Les symboles dans le cortège du Graal, pour la revue Histoire et images médiévales (Février-Mars 2006), p. 39.
(33) Rappelons que Tacite établit un parallèle entre les Dioscures et les Alci que « l'on vénère comme deux frères, comme deux jeunes hommes » ; chapitre XLIII de De Germania, Editions Les Belles Lettres (Paris, 1967), p. 97.
(34) Dans Introduction à la Runologie, Editions Aubier Montaigne (Paris, 1976), p. 137.
(35) Cf son ouvrage Les Runes, Editions du Porte-Glaive (Paris, 1995), p.36.
(36) Il s'agit de la lance du centurion Longin qui perça le flanc du Christ lors de la crucifixion.
(37) Le Conte du Graal, traduit en français moderne par Jacques Ribard, Editions Honoré Champion (Paris, 1997), p. 70.
(38) Mythologie grecque et romaine, Edition Pocket (Paris, 1994), p. 354.
(39) Vers n° 3233 de l'Edition William Roach
(40) N'oublions pas que le symbolisme chrétien avait incorporé la doctrine des quatre Âges symbolisés par des métaux, à la fois par la connaissance du texte d'Hésiode et par le passage du livre de Daniel où, dans le songe de Nabuchodonosor, il est question de la statue dont la tête est d'or, la poitrine d'argent, le ventre et les cuisses d'airain et les mollets de fer.
(41) Dans ses Bucoliques, quatrième églogue, le poète annonce la naissance de l'enfant qui va « bannir le siècle de fer et ramener l'Âge d'Or (...) Cet enfant vivra de la vie des dieux » ; traduction de M. Charpentier de SaintPrest, Editions Garnier frères (Paris). On sait que Chrétien de Troyes avait lu Virgile, comme le montre le vers 9059 où il cite les noms de Lavinie et d'Énée, personnages de l'Énéide.
(42) 21 – 18, Bible du chanoine Crampon.
(43) « Une(s) armes totes dorees. » dit le texte original ? Vers 40
(44) Il est question, dans le Lebor Gabala, de quatre îles au Nord du monde où se trouvait le chaudron de résurrection et siège de l'enseignement druidique ; cf. Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h, Les Druides, op. cit., p. 305. Cette thématique d'un lieu mystérieux situé « quelque part » dans l'extrême Nord et qui, singulièrement verdoyant (le nom même de Groenland a suscité des interrogations), serait le siège d'une connaissance supra-humaine rejoint l'ultima Thulé des auteurs grecs et latins, de Pythéas et Sénèque à Virgile qui, dans ses Georgiques (1, 30), situe cette contrée « aux extrémités du monde ».
(45) Le Voyage de Saint Brandan par Benedeit, Edition 10/18, bibliothèque médiévale (Paris, 1984).

mardi 9 décembre 2008

27 juillet 1214 : Bouvines

En faisant procéder au couronnement de son seul fils, Philippe, âgé de quatorze ans et demi, le roi Louis VII a voulu, au printemps 1179, prémunir son royaume contre les effets de cette mort qu'il sentait progresser dans sa chair. Il a ainsi agi aussi sagement que ses prédécesseurs : le principe de l'élection du souverain par les Grands était sauf, mais la continuité du pouvoir était assurée, la couronne restant dans la maison des Capétiens. Ceux-ci, tout en mettant en place une monarchie héréditaire dans les faits, ont su se présenter en gardiens de l'antique tradition franque, qui voulait que le roi fût le chef élu de ses guerriers.
Le royaume de France avait bien besoin d'une telle pérennité. Car la puissance des féodaux était si grande que le pays ressemblait à une véritable mosaïque politique, le domaine royal semblant cerné par ces ducs, ces comtes qui contrôlaient des provinces entières, de la Flandre au Toulousain et de la Bretagne à la Champagne. Le roi n'avait pour lui qu'une poignée de fidèles, sur un domaine royal trop mince, étiré de Beauvais à Orléans. Mais il avait aussi, mais il avait surtout l'aura magique apportée par le sacre. D'ailleurs le vieux roi Louis VII n'avait-il pas vu en songe son fils présenter aux Grands du royaume un calice étrangement semblable au Graal - cette coupe de vie mythique dont la description, dans les romans de la Table Ronde, exaltait en ces temps de chevalerie tous les preux de l'Europe ? Les hommes croyaient alors aux signes : dès le rêve fait par son père, le futur roi de France était marqué par le plus fort des symboles de l'imaginaire médiéval, celui de la souveraineté sacrée.
Tout au long de son règne, le roi Philippe devait se montrer soucieux d'incarner le précepte que l'enchanteur Merlin rappelait au roi Arthur, en chantant les vertus de l'épée Excalibur : « Il faut à la terre un roi, il faut une terre au roi. » Le roi étant la personnalisation emblématique de son peuple, c'était une façon de dire qu'un peuple et sa terre ne font qu'un, qu'un lien vital unit le sol et le sang - et que l'oublier c'est se condamner à mort.
Philippe eut bien souvent, en quarante-trois ans de règne, l'occasion de mettre en pratique ce devoir de souveraineté qui fonde la légitimité d'un pouvoir politique. Il lui fallut guerroyer beaucoup, et longtemps, pour imposer son pouvoir et le principe dont il était porteur.
Le principal adversaire était le Plantagenet. Celui-ci possédait, outre l'Angleterre, la Normandie, le Maine et l'Anjou, l'Aquitaine... Contre Henri III, puis ses fils et successeurs Richard Cœur de Lion et Jean Sans Terre, la lutte fut âpre. Finalement, Philippe réussit à quadrupler par ses conquêtes l'étendue du domaine royal : il méritait ainsi l'épithète d'Auguste (étymologiquement, « celui qui augmente »). Mais, en un dernier sursaut, Jean Sans Terre noua une coalition avec l'empereur germanique Othon IV. Ainsi le sort du royaume se joua-t-il sur le champ de bataille de Bouvines, le 27 juillet 1214.
D'un côté, Othon IV et ses alliés - vassaux du roi de France révoltés contre lui ; de l'autre, les chevaliers fidèles au roi renforcés par des communiers (hommes des communes) auxquels Philippe a fait appel et à qui il a confié l'oriflamme de Saint-Denis, le rouge étendard de guerre des rois de France. Beau symbole : le peuple, en ses diverses composantes, s'est levé pour défendre la cause nationale. Et le peuple a vaincu. Bouvines est un moment fort de l'histoire du nationalisme français.
✍ Pierre VIAL National Hebdo du 28 juillet au 3 août 1994
Pour approfondir : Gérard Sivéry, Philippe Auguste, Plon, 1993