Affichage des articles dont le libellé est Foch. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Foch. Afficher tous les articles

mardi 15 août 2023

Saint Martin, Foch et le 11 Novembre

 

Hasard du calendrier ? Main du destin ou de la providence ? En tout cas, c’est un fait : l’armistice fut signé le 11 novembre, jour de la Saint-Martin.

Le maréchal Ferdinand Foch, polytechnicien, artilleur – ce qu’on appelait, alors, une arme savante -, était un « grand cartésien » qui « avait foi dans la raison humaine », comme l’écrivit André Tardieu (1876-1945), son collaborateur pendant la guerre et futur président du Conseil. Raymond Recouly (1876-1950), un autre de ses biographes d’avant-guerre, rapportait les propos de Foch au sujet d’un homme politique que l’on disait appelé à un bel avenir : « C’est un sceptique. Il ne croit à rien. Ainsi, n’arrivera-t-il à rien. » Foch était donc aussi un homme de foi : « Une foi de simple, de charbonnier » qui lui donnait « une assiette fixe, inébranlable, pour y bâtir et y organiser son existence tout entière », poursuivait Recouly. Toujours dans son Mémorial de Foch, Recouly raconte que le maréchal évoquait souvent ce légionnaire romain prévoyant qui emportait toujours avec lui un pieu pour étayer sa tente lorsqu’il arrivait le soir à l’étape. Foi et raison.

Et c’est donc à un officier romain que Foch, signataire de l'armistice, généralissime des armées alliées en France, marqua sa reconnaissance en faisant apposer, la guerre terminée, un ex-voto dans la crypte de la basilique Saint-Martin à Tours :

« À saint Martin – 11 novembre 1918 – Foch – Maréchal de France »

Car Martin, l’apôtre de la Gaule, né en 316 dans l’actuelle Hongrie, fut d’abord un soldat. Comme son père. Il combat les Alamans en Rhénanie. Puis il se fait baptiser et quitte l’armée pour rejoindre à Poitiers saint Hilaire. Averti en songes qu’il devait convertir ses parents, il traverse de nouveau l’Europe pour se rendre en Illyrie - l’actuelle Albanie. De retour à Poitiers, Martin se voit confier par Hilaire la mission de fonder un ermitage à Ligugé. Ce sera le premier monastère de Gaule. En 371, les habitants de Tours demandent à Martin de devenir leur évêque. Réticent, il se soumet cependant à la vox populi. Martin, homme de terrain, refuse de s’enfermer dans son palais épiscopal, vit comme un moine, fonde des monastères, dont celui de Marmoutier près de Tours, et sillonne les campagnes pour évangéliser la Gaule. En 397, le vieil évêque se rend à Candes, village situé au confluent de la Loire et de la Vienne, pour régler un litige entre ecclésiastiques. Il y meurt le 11 novembre. Poitevins et Tourangeaux se disputent alors sa dépouille, mais ces derniers sont plus rusés et réussissent à la rapatrier par voie fluviale. C’est là que la légende et l’Histoire se mêlent puisque les fleurs se seraient mises à éclore au passage de la barque funéraire : l’été de la Saint-Martin !

La popularité de saint Martin fut très grande au cours du Moyen Âge et il ne faut d’ailleurs pas s’étonner si près de cinq cents localités en France portent son nom. Et le patronyme Martin est l’un des plus répandus, aujourd'hui encore, chez les « Français de souche ». La Saint-Martin restera pendant des siècles une fête très populaire en France. C’était le jour où étaient renouvelés les baux dans nos campagnes, où les valets de ferme se cherchaient aussi un nouveau maître. En somme, une fête enracinée au plus profond de la terre gauloise.

Une terre à laquelle la famille de Foch était attachée. Fils de fonctionnaire, petit-fils d’un officier, chevalier de l’Empire, il « sortait d’une forte race de tisseurs et de drapiers du Comminges ; d’une race commerçante, mais qui tenait au sol par ses racines et qui avait toujours vécu dans sa maison », écrivait Tardieu. Le 11 novembre 1918, le vieux pays gaulois combat depuis plus de quatre ans pour recouvrer ses provinces perdues et sa frontière sur le Rhin, face, non pas aux Alamans, mais aux Allemands.

Georges Michel

https://www.bvoltaire.fr/saint-martin-foch-et-le-11-novembre/

jeudi 5 août 2021

Foch (Jean-Christophe Notin)

 

Jean-Christophe Notin est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire. En 2008, il avait publié une biographie du Maréchal Foch. Dix ans après, en cette année du centenaire de l’armistice de 1918, il publie chez Perrin une nouvelle édition revue et augmentée de cet ouvrage.

Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale se terminent alors qu’il ne survit plus aucun ancien soldat ayant pu croiser le Maréchal Foch (1851-1929).

Seul l’historien peut donc rappeler la popularité dont jouissait Foch, commandant en chef des forces alliées, maréchal de France, du Royaume-Uni et de Pologne, au soir du 11 novembre 1918. Mais ce livre n’est pas une hagiographie du héros de la Grande Guerre. L’auteur a voulu aborder tous les aspects du personnage. Et nous faire découvrir comment ce professeur de l’Ecole de guerre a pris la tête d’un corps d’armée en 1914, à 63 ans, sans avoir jamais combattu, commettant de tragiques erreurs pendant trois ans, mais ayant une capacité à surmonter ses propres faiblesses. Eloigné des champs de bataille où il n’avait guère brillé, il s’est révélé un fédérateur d’énergies sans pareil, salutaire, inlassable. Foch, fervent catholique, n’a jamais douté de la victoire et eut le don de communiquer cette espérance à ses semblables. Ce livre nous rappelle également que si les politiques l’avaient écouté, la guerre se serait terminée plus tard car Foch voulait terrasser définitivement l’Allemagne en marchant sur Berlin.

La conclusion de cette biographie montre les paradoxes du personnage. Ses enseignements à l’Ecole de guerre ont plus conduit à la défaite de 1914 qu’ils n’ont préparé la victoire de 1918. Foch s’est révélé, au dire de ses propres subordonnés, un piètre tacticien et un stratège pas toujours avisé. Mais comme le releva le Maréchal Pétain, les “qualités maîtresses” de Foch furent “la volonté, la confiance en soi, l’énergie indomptable”.

Foch, Jean-Christophe Notin, éditions Perrin, 640 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/foch-jean-christophe-notin/102620/

samedi 30 janvier 2021

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 2/2

  


Le spectre de Rapallo

C’est ce désastre économique qui a conduit la France dans l’aventure de la Ruhr. Mais il y avait, selon Bariety, une autre raison, moins avouée : la terreur qu’inspirait à la France la conclusion des Accords germano-soviétiques de Rapallo (avril 1922). Le Reich faisait implicitement savoir qu’il n’était plus seul et que les Alliés occidentaux avaient intérêt à réviser Versailles ou, du moins, à l’édulcorer. Londres interprète Rapallo dans le même sens et les partisans britanniques de l’apaisement estiment qu’il faut procéder à une révision de façon à ancrer l’Allemagne dans l’Occident. Paris réagira plus passionnément : on y imagine l’alliance du potentiel industriel et technologique allemand avec la puissance révolutionnaire que déploie la nouvelle Russie et avec sa démographie galopante… La structure globale des relations internationales, favorable à la France, s’effondrerait si un axe Berlin/Moscou voyait le jour. L’État-major français et le ministre de la Défense, Maginot, font aussitôt pression sur Poincaré pour qu’il réagisse face à ce danger.

Pour Bariety, comme pour les communistes et les nationaux-bolchévistes allemands de l’époque, c’est davantage la perspective d’une alliance germano-russe qui a amené Poincaré à occuper la Ruhr que la volonté de faire respecter certaines clauses de Versailles.

Six plans allemands

Face à cette stratégie adoptée par la France, comment vont réagir les mondes politiques allemands ? La réponse nous est apportée, avec une remarquable concision, par Karl Dietrich Erdmann (Université de Kiel). Pour Erdmann, les réactions à l’occupation de la Ruhr sont au nombre de six :

  • 1) Celle des communistes de Karl Radek qui adoptent la “stratégie Schlageter” (Schlageter-Kurs).
  • 2) Celle de Hitler qui rêve d’une “Ruhr en flammes”.
  • 3) La Realpolitik nationale de Gustav Stresemann.
  • 4) La proposition de “modus vivendi” de Hans Luther.
  • 5) La solution préconisée par Karl Jarres.
  • 6) La position d’Adenauer.

De ces six positions, les plus antinomiques sont celles de Radek et d’Adenauer. Radek a appelé les nationalistes völkisch à se joindre au combat des communistes pour barrer la route à l’impérialisme français et pour briser le pouvoir du capitalisme allemand, jugé trop lâche pour s’opposer avec l’énergie voulue à l’occupation de la Ruhr. Géopolitiquement, cet appel s’inscrit dans la logique de Rapallo, celle qui effrayait le Quai d’Orsay. Comme les “conservateurs” Moeller van den Bruck ou Hielscher, Radek faisait miroiter une grande coalition des peuples de “l’Est”, sous la double houlette des Allemands et des Russes. Les flux d’échanges économiques se feraient désormais en autarcie du Rhin au Pacifique.

La stratégie préconisée par Radek échouera car elle fera appel simultanément à deux “mondes” politiques profondément différents, hostiles l’un à l’autre, inaptes à dialoguer. La diète “anti-fasciste” du 29 juillet 1923, à laquelle participa la KPD malgré l’appel de Radek, prouvera l’impossibilité du dialogue entre Völkische et communistes. Par ailleurs, considérablement affaiblie par sa guerre civile et par la guerre de 1920 contre la Pologne appuyée par la France, l’URSS [État fédéral institué fin 1922] avait signifié aux autorités allemandes qu’il lui était impossible de porter secours au Reich en cas d’invasion française et de guerre ouverte.

La position d’Adenauer

Adenauer, pour sa part, militait pour la constitution d’une république rhénane non entièrement détachée du Reich. Cette république, devant s’étendre du Palatinat à la Ruhr, garderait un droit de représentation à Berlin mais veillerait à combiner son réseau industriel avec ceux de la Belgique et de la France. Cette position “entre deux chaises” de la nouvelle république aurait, selon Adenauer, une fonction d’apaisement, ancrerait le Reich à l’Ouest et le détacherait de l’Est soviétisé. Adenauer ne pourra concrétiser son rêve qu’après 1945. L’opposition entre l’option Radek (ou Niekisch) et l’option Adenauer demeure d’actualité pour l’Allemagne et également pour la Belgique. L’avenir réside dans une reprise des échanges avec les industries d’Ukraine, de l’Oural, de l’Asie Centrale et non dans l’ancrage à l’Ouest atlantique, dans cet Occident qui patauge dans ses crises car les contradictions entre ses différents pôles sont trop fortes.

Et la Belgique ?

Les six contributions de l’ouvrage ne mentionnent pas les positions prises en Belgique, allant de l’hostilité résolue à l’aventure militaire (le Mouvement Flamand et les Socialistes de gauche, De Man compris) à l’enthousiasme d’une poignée de francophiles isolés. Le roi Albert Ier était franchement hostile à l’occupation, signale le professeur Willequet dans la biographie qu’il a consacré au souverain [Albert Ier, roi des Belges : un portrait politique et humain, Belgique Loisirs, 1979]. Bariety signale simplement la péripétie du “putsch d’Aix-la-Chapelle”, où quelques Allemands cherchent à proclamer une “république nord-rhénane”, très liée à la Belgique et peu liée à la France. Ce putsch, entrepris à l’instigation de quelques militaires comploteurs et des milieux de l’industrie métallurgique belge, visait à éviter l’encerclement de la Belgique par la France, via une république rhénane orientée exclusivement vers Paris. Bruxelles et le Quai d’Orsay s’affrontaient secrètement, sans que l’opinion publique ne soit au courant, pour la satellisation du Luxembourg. Au Grand-Duché, en effet, des agitateurs de diverses obédiences militaient pour l’annexion à la France ou pour une union dynastique avec la Couronne belge, impliquant une subordination des Grands-Ducs (ou Grandes-Duchesses) au Roi des Belges. Le roi Albert ne voudra rien entendre de pareilles élucubrations et proclamera qu’il veillera toujours à respecter la pleine souveraineté du peuple luxembourgeois. Le cauchemar qui hantait les milieux politiques belges, c’était de voir se constituer un Luxembourg et une Rhénanie entièrement sous contrôle français. D’autant plus qu’une large part de l’opinion publique critiquait avec véhémence les accords secrets pris entre les États-majors français et belge.

 Luc Nannens (pseud. RS), Orientations n°7, 1986.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/29

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 1/2

   

[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]

• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.

Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue.

L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.

La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.

La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française. 

Le plan Foch

Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.

En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.

À suivre

dimanche 8 février 2015

Un jour, un texte ! La guerre, Un grand chef par le Maréchal Philippe PETAIN (8)

« La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c'est-à-dire pleinement responsables de leurs actes: la France refuse d'entrer dans le Paradis des Robots. » Georges Bernanos, La France contre les robots.
Notre premier ministre a déclaré que la France est en guerre. Mais l'ennemi est chez nous, au sein même de la population française. Il ne s'agit plus d'envoyer des professionnels, formés et aguerris combattre loin de nos terres, mais de se battre contre un ennemi sournois et impitoyable, qui use pour ses attaques de toutes nos libertés et des droits des citoyens français. Avant de faire une telle déclaration, encore eût-il fallu cultiver au sein du peuple français les valeurs qui font la force morale des nations. Cette nouvelle rubrique a pour objet de proposer des textes pour aider tout un chacun à réfléchir sur des sujets précis et si possible, d'actualité, aujourd'hui : la guerre, Un grand chef par le Maréchal Philippe PETAIN (8)

(Le Maréchal Foch)

« Désormais, le but de la guerre apparaît dans toute son ampleur et sa cruelle netteté : il est devenu la destruction non d'une armée, mais d'une nation.
La vaste bataille, entamée le 18 juillet 1915 sur les bords de la Marne, approche de son dénouement. Le 12 octobre, les Allemands ont consommé la presque totalité de leurs réserves ; le moment semble venu de lancer l'attaque décisive.
Cependant, l'admirable manœuvre ne s'accomplira pas. Le grand Soldat, qui avait fait de l'attaque décisive l'aboutissement de sa doctrine et la clef de voûte de son enseignement, devra reposer son épée avant d'avoir détruit son adversaire. L'armistice qu'il signe le 11 novembre 1918, en territoire français, épargne à l'orgueilleuse armée allemande un humiliant désastre et lui permet de repasser le Rhin sans être inquiétée.
Pourtant la victoire, quoique inachevée, était éclatante. Elle couvrait le maréchal Foch d'une gloire impérissable, plus pure que celle des grands conquérants, parce qu'il l'avait acquise au service du Droit, plus retentissante et plus rare, parce qu'il avait sauvé, non seulement son Pays mais le monde civilisé.
A cette victoire, la France entière participait, car, à ce long effort, chacun avait apporté sa contribution. Le triomphe venait récompenser non seulement la valeur des chefs, mais aussi l'héroïsme des soldats, le labeur des usines et les vertus patriotiques de tout un peuple.
Une fois de plus, à une heure grave de son histoire, la France a vu surgir des profondeurs de la race, pour réunir, diriger et exalter ses forces combatives, une haute Intelligence et un grand Caractère. Car, en définitive, la force de la Pensée et celle de la Volonté sont les traits essentiels de la physionomie de Foch.
Dans les situations à demi désespérées, arc-bouté sur sa conviction, se refusant à tout abandon, contraignant ses subordonnés à la même attitude, au besoin presque malgré eux, il leur communiquait la flamme qui l'animait. S'il a pu conduire ses opérations avec une pareille maîtrise, c'est qu'une pensée exceptionnellement ferme lui en avait montré clairement le but. Cette pensée, il l'avait nourrie aux sèves de l'Histoire. Travailleur acharné, il avait fouillé le passé pour y trouver, non des exemples à copier, mais des leçons à méditer, et sur ces leçons il avait profondément réfléchi. Selon son expression, il avait appris à penser. »
Maréchal Philippe PETAIN
Extrait de : « Actes et Ecrits »,
discours de réception à l'Académie française en 1931
Ed. Flammarion – 1974
Lois Spalwer http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/web.html

vendredi 2 janvier 2015

Un jour, un texte ! Le soldat et sa famille, par les Généraux WEYGAND et de MIERRY

« La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c'est-à-dire pleinement responsables de leurs actes: la France refuse d'entrer dans le Paradis des Robots. »
Georges Bernanos, La France contre les robots
Cette nouvelle rubrique a pour objet de proposer des textes pour aider tout un chacun à réfléchir sur des sujets précis et si possible, d'actualité, aujourd'hui, à l'heure où le pouvoir politique incapable de gouverner le pays, déclenche une guerre tous les 6 mois tout en coupant à l'armée française ses moyens: le soldat et sa famille (2)
Le Maréchal Foch et sa famille :
Sa famille avait toujours tenu une très grande place dans l'existence du Maréchal. La retraite lui donna le loisir de se consacrer plus complètement à elle ; sa grande joie était de la réunir chaque année pendant plusieurs mois dans son manoir de Bretagne, qui s'animait alors des ébats d'une vivante jeunesse.
Au foyer du Maréchal, exemple d'union parfaite de cœur et de pensée, sa noble compagne avait supporté leurs communes épreuves avec un courage égal au sien. Entièrement dévoué à sa famille, il était aimé et vénéré de ses enfants et petits-enfants, fiers de ses grandes actions. Son autorité s'exerçait indiscutée dans une atmosphère d'affection et de confiance. Quand la guerre ou des voyages le retenaient loin des siens, il écrivait chaque jour et lorsque, dans un courrier, souvent considérable, il trouvait la lettre d'un proche c'est toujours par elle qu'il commençait sa lecture.
Généraux WEYGAND et de MIERRY
Extrait de : « FOCH ».
Éditions Flammarion – 1951.

jeudi 14 juin 2012

Rémy Porte : « Castelnau a été l’un des plus brillants officiers de sa génération »

Les élèves de Saint-Cyr ont choisi pour leur prochaine promotion le nom : de Castelnau. Le nom fait, paraît-il, polémique : il ne plairait pas au gouvernement.
Le général de Castelnau, brillant officier général de 1914, était surnommé le « capucin botté » par Clemenceau et se heurta toute sa vie aux francs-maçons.
Mais les faits sont têtus. Dans les trois premiers mois de la guerre de 14, il fallut destituer 180 généraux incapables, choisis pour leur conformisme politique ou philosophique, non pour leur valeur. Des dizaines de milliers de soldats français tombèrent, victimes de l’incurie de ces chefs.
En revanche, la guerre révéla la valeur militaire d’autres hommes : Foch, Pétain, Castelnau furent de ceux-là.
Honorer aujourd’hui le nom de Castelnau est donc légitime, d’autant que trois des fils du général de Castelnau tombèrent sur le champ de bataille de 14, dont un polytechnicien et un cyrard.
Au lendemain de la Grande Guerre, le général de Castelnau n’accéda pas au maréchalat, en dépit de ses grandes qualités de soldat, de stratège et de chef, et des services rendus à la nation. Il a rapidement quitté le service actif pour s’engager dans la vie publique et défendre les convictions qui lui tenaient à cœur, son nationalisme et sa foi catholique. Enfin, élu député en 1919, mais rapidement marginalisé en raison de son militantisme de droite, il quitte l’Assemblé nationale en 1924 après avoir créé la Ligue des patriotes dont il est président et fonde la Fédération nationale catholique, son arme de combat pendant l’entre-deux-guerres.
Castelnau, un pan de la mémoire française, que ce texte repris de l’excellent blog Secret Défense honore.
Polémia.
 Rémy Porte, historien de la Première guerre mondiale, a bien voulu répondre à nos questions sur le parcours du général de Castelnau, après l'annonce que la prochaine promotion de Saint-Cyr Coëtquidan porterait ce nom de baptême. Le lieutenant-colonel, Rémy Porte est l'auteur de nombreux ouvrages, dont le récente "Les secrets de la Grande Guerre" (Librairie Vuibert, 2012). Il est également l'animateur du blog Guerres et conflits.
Qui était le général de Castelnau ?
Le général de Curières de Castelnau est l’héritier d’une modeste famille de noblesse d’épée provinciale, dont les origines remontent au moins au XIIe siècle. Il compte dans ses aïeux des abbés, des diplomates, des officiers, mais la famille a vu disparaître progressivement la plupart de ses biens. Une famille du Sud-ouest, monarchiste, profondément catholique, traditionnellement au service de la France. Il est né quelques jours après le coup d’Etat de décembre 1851 de Napoléon III, reçoit une éducation rigoureuse et suit sa scolarité dans des établissements confessionnels. Il entre à Saint-Cyr en 1869, un peu par hasard, et connaît la guerre à 19 ans, avec ses camarades de la promotion « du Rhin » (ou « du 14 août 1870 »), à partir d’octobre 1870. Il est donc à la fois le fruit de son milieu familial et de la société de son temps.
Quel a été son rôle durant la Grande Guerre ?
Son rôle a été absolument essentiel. Commandant de la IIe Armée face à Metz en août 1914, il connaît l’échec de la bataille des Frontières, mais résiste à Charmes et devant Nancy. Il commande ensuite un Groupe d’armées (provisoire), dès le printemps 1915, puis devient l’adjoint de Joffre au GQG à la fin de la même année. C’est lui, et non Pétain arrivé plus tard, qui donne au nom du commandant en chef les premiers ordres pour organiser la résistance à Verdun en février 1916, et il prend (presque) définitivement le commandement du Groupe d’armées de l’Est en décembre 1916. Il remplit également quelques importantes missions ponctuelles pour le GQG (à Salonique en décembre 1915) ou pour le gouvernement (en Russie au début de l’année 1917). En fait, il est le seul officier général de la Grande Guerre qui exerce aussi longtemps un commandement de premier rang au front.
Pourquoi n’a-t-il pas été élevé au maréchalat ?
Il faut sans doute revenir plus tôt dans sa carrière. De Castelnau n’a jamais cherché à cacher sa profonde foi catholique et, alors qu’il a été un chef de corps hors pair et qu’il a été excellemment noté durant son affectation comme lieutenant-colonel puis colonel au 1er bureau de l’état-major à la fin du XIXe siècle, son avancement est incontestablement ralenti au début du XXe siècle, à l’époque de la république radicale militante et de l’affaire des fiches. Pendant la Grande Guerre, cette hostilité de principe à son égard de la gauche radicale et socialiste est manifeste : il suffit de se reporter, parmi d’autres, aux mémoires et aux correspondances privées de Briand ou de Painlevé, ou de relire tout simplement les souvenirs de Poincaré. Dans ce contexte, son élévation au maréchalat était d’autant moins à l’ordre du jour qu’après la Grande Guerre il quitte le service actif et s’engage activement dans la vie publique pour défendre ses idées. Trop « nationaliste », trop « religieux », il n’était pas, pour employer un néologisme, politiquement correct. Au moment du vote de la loi créant quatre nouveaux maréchaux de France en 1921, il s’en est fallu de peu (6 voix sur quelques 560) qu’il ne soit également concerné avec Lyautey, Franchet, Fayolle et Gallieni, mais il était toujours pour beaucoup d’élus le « capucin botté ».
Y a-t-il vraiment une lutte entre francs-maçons et catholiques au sein de l’armée ?
Je ne pense pas que le conflit, bien réel par ailleurs, puisse s’exprimer uniquement de cette façon. Joffre lui-même a été « initié » (loge ‘Alsace-Lorraine’), mais il saura s’entourer des officiers jugés les plus aptes, sans considération de position politique ou de choix confessionnel. De même, l’adhésion à la franc-maçonnerie est très fréquente à cette époque parmi les officiers subalternes, en particulier dans le milieu des coloniaux. La franc-maçonnerie n’est pas stricto sensu partisane et l’on trouve des ‘Frères’ sur tous les bancs des Assemblées, jusque chez les monarchistes orléanistes. Par contre, il y a une quasi-psychose « post-boulangiste », une peur d’un certain « bonapartisme », sur les rangs républicains, radicaux et socialistes du parlement et au gouvernement qui en est issu. Il est donc décidé de « républicaniser » l’armée en favorisant (plus ou moins) discrètement les carrières des officiers considérés comme de bons républicains aux dépens de ceux dont la fidélité serait plus douteuse au prétexte qu’ils « vont à la messe » (on connaît bien par exemple le cas de Foch). Le débat se situe donc à mon sens plutôt au niveau de la lutte qui oppose à l’Eglise catholique les républicains laïcs, qui veulent enraciner le nouveau régime dans le pays, et dont on trouve des traces dans toutes les grandes fonctions de l’Etat, en particulier dans l’éducation. Les ralentissements de carrière dont furent alors victimes les officiers manifestement catholiques s’expliquent dans ce contexte. A l’inverse, quelques uns, dont Sarrail est celui qui connaîtra la plus célèbre et longue carrière, en bénéficient indiscutablement. Il se trouve par ailleurs que le ministre de l’époque, le général André, qui ne fait pas confiance à la voie hiérarchique traditionnelle, s’adresse pour obtenir des renseignements sur le comportement privé des officiers en province à des réseaux extérieurs au ministère de la Guerre, institutionnels comme la chaîne préfectorale du ministère de l’Intérieur ou privés comme les loges maçonniques.
Que devient-il après la guerre ?
Lorsqu’il participe au défilé de la victoire le 14 juillet 1919, il est le dernier ancien combattant de 1870 encore en service. C’est dire s’il a consacré sa vie à son métier pendant près de 50 ans. Il quitte alors le service actif et se présente aux élections législatives. Elu député du Bloc national dans l’Aveyron, il siège avec le groupe de l’Action libérale (c’est-à-dire qu’il ne rejoint pas les rangs de l’extrême-droite de l’époque) et devient président de la Commission de l’Armée à la Chambre. Battu lors des élections générales suivantes en 1924, il reste président de la Ligue des patriotes et fonde la Fédération nationale catholique. Il est un personnage particulièrement en vue pendant une petite dizaine d’années, puis, âgé (il a alors près de 80 ans), il s’éloigne peu à peu de la vie publique et n’exerce plus, à la fin des années 1930, qu’une influence de plus en plus limitée. Il reste néanmoins très informé de l’évolution de la situation internationale, s’inquiète des exigences du IIIe Reich, assiste de loin à la défaite du printemps 1940 et refuse ensuite tout rapprochement et toute compromission avec le gouvernement du maréchal Pétain. Lorsqu’il décède, en mars 1944, dans sa propriété de Montastruc-la-Conseille, il espère et attend toujours la défaite de l’Allemagne.
Que peut-il représenter aujourd’hui pour de jeunes Saint-cyriens ?
Le général de Curières de Castelnau a indiscutablement été l’un des plus brillants officiers généraux de sa génération, comme en témoigne par exemple toutes les notations de ses chefs successifs, dont l’un ira jusqu’à écrire : « Le colonel de Castelnau est le meilleur chef de corps d’infanterie que je connaisse » et un autre : « Pour cet officier supérieur, tout peut se résumer en un seul mot : il est parfait ». Sous cet angle, le choix est particulièrement judicieux. Il témoigne des plus profondes qualités de travail, d’intelligence, d’effort, de réflexion posée. Il rend aussi en quelque sorte hommage à toutes les familles de France, car il ne faut pas oublier que de Castelnau a perdu trois fils au feu, entre 1914 et 1915, à l’image de tant d’autres dont les noms figurent sur les monuments aux morts des plus petites communes. A ce titre, ce sont les valeurs d’endurance, de sacrifice, de résistance, d’amour du pays qui sont mises en avant. Ceci étant dit, il ne faut pas que le choix du général de Curières de Castelnau soit détourné de ses fondamentaux militaires pour y chercher une quelconque promotion des idées personnelles, privées, de « monsieur » de Castelnau. Ses opinions et croyances ne doivent rien avoir à faire ici.
Que peut-on penser de ce choix ?
La réponse est fonction de l’angle sous lequel on analyse ce nom de promotion. Si l’on en reste aux caractéristiques militaires et aux qualités foncières que j’évoquais, non seulement il n’y a rien à redire, mais il est même étonnant qu’une promotion ‘de Castelnau’ n’ait pas été baptisée plus tôt. Si l’on prend en compte ses activités officielles et publiques à partir de 1919, le débat prend une autre tournure, politique, et il a alors quitté le service actif et il faut admettre que « même » les officiers, « même » les généraux, peuvent avoir des opinions personnelles et choisir lorsqu’ils quittent l’institution militaire de s’engager pour leurs idées. Sarrail, que j’évoquais tout à l’heure, a lui aussi été candidat aux législatives de 1919, mais sous l’étiquette des républicains socialistes et personne ne le lui reproche officiellement. Il faut enfin reconnaître qu’au cours de sa carrière, tant qu’il a été en activité, il a toujours fait passer ses idées personnelles au second plan après le service de l’Etat, qu’il a toujours accepté la forme républicaine de gouvernement et honoré avec un scrupuleux souci d’efficacité ses responsabilités de commandement, quel que soit le ministre, le chef d’état-major général ou le commandant en chef. Objectivement, refuser le choix du général de Castelnau aujourd’hui reviendrait à vouloir ranimer un débat stérile et dépassé sur une hypothétique adhésion douteuse des cadres militaires à la République. En 2012, cela fait rire !
Entretien recueilli et rédigé par Jean-Dominique Merchet http://www.polemia.com
Blog Secret Défense
8/06/2012

mercredi 13 juin 2012

Maréchal FOCH : "Heureux les chefs qui n'ont qu'à guider des volontés si ardentes !"

L'Allemagne de 1914, lancée dans la Weltpolitik, n'eût jamais déclaré la guerre si elle avait posément compris son intérêt. Elle pouvait, sans faire appel aux armes, poursuivre dans le monde son développement économique. Qui eût osé se mettre en travers ?

Formidable déjà, et soutenu d'ailleurs par une active propagande comme aussi par une puissance militaire reconnue sur terre et sur mer, qui garantissait à ses voyageurs de commerce comme à ses ingénieurs en quête de concessions à l'étranger un accueil des plus avantageux et par là une capacité de pénétration et d'acquisition incomparable, le développement allemand dans une marche constante distançait grandement celui des autres nations. Sans faire de guerre nouvelle, l'Allemagne conquérait progressivement le monde. Le jour où l'humanité se serait réveillée de ses vieilles habitudes pour mesurer la réduction de ses libertés et de ses possibilités, elle se serait trouvée tenue par les éléments allemands établis dans les différents pays sous toutes les formes mais restés toujours citoyens allemands grâce à leur double nationalité, et recevant le mot d'ordre de Berlin. D'ailleurs, pas un gouvernement, surtout d'essence démocratique, n'aurait pris la décision, devant cette hégémonie allemande en marche, et en vue d'éviter le désastre final, la domination de son pays par l'élément allemand, de prendre des dispositions particulières de protection. Il aurait reculé devant la discussion et la lutte à entreprendre avec un état si fortement armé que l'Allemagne. Loin de paraître chercher la guerre, encore plus éloigné de la déclarer, il aurait même craint de la provoquer, tant il eût redouté de déchaîner les horreurs qu'allait entraîner un conflit moderne entre de grandes nations. En quelque vingt ans de paix le monde se fût trouvé Germanisé, l'humanité ligotée.
Mais le gouvernement de Berlin, grisé par sa puissance et emporté par un parti pangermaniste aveugle, pleinement confiant d'ailleurs en son armée supérieure à toute autre, ne craignait pas de recourir aux armes et d'ouvrir une ère de lourdes hécatombes et de redoutables aventures pour hâter cette domination du monde qui lui était réservée, à son sens.L'Allemagne de 1914 a d'ailleurs couru avec élan aux armes, pour appuyer ses grandioses et folles aspirations et sans mesurer la grandeur des crimes qu'elle assumait devant l'humanité. Elle était bien devenue une Grande Prusse.
De tout temps, la Prusse, foyer de hobereaux et berceau du militarisme comme aussi d'une philosophie fortement positive, avait entretenu une industrie nationale, la guerre. Dirigée par une politique particulièrement chère aux Hohenzollern, cette industrie avait fait de l'Électorat de Brandebourg l'empire allemand. Après avoir écarté de l'Allemagne l'Autriche qui eût pu lui tenir tête et représenter un autre idéal, la Prusse avait fait l'unité à son profit. Elle y avait absorbé quantité de populations au génie pacifique et à la morale purement chrétienne, telles que les populations rhénanes. Mais progressivement sa main de fer, s'exerçant dans le domaine spirituel comme dans le domaine matériel, par une administration d'essence ou de facture prussienne, fonctionnaires, instituteurs, officiers, avait plié ces populations aux idées et institutions des provinces orientales. Elle leur avait d'ailleurs apporté, par son prestige militaire étendu sur le monde, un développement économique et par là une prospérité matérielle inconnue jusqu'alors.
En 1914, l'Allemagne est entièrement prussifiée. Chez elle, aux yeux de tous, la Force crée le Droit. Et comme, d'autre part, les organisations militaires, base de l'édifice, ont été soigneusement et richement entretenues, qu'elles ont marché de pair dans leur développement avec l'essor économique, c'est une armée supérieure à toute autre par ses effectifs, son armement, son instruction, que l'Allemagne peut rapidement mettre sur pied pour réaliser et justifier le rôle qui lui est assigné dans le monde par la supériorité de sa race. D'ailleurs, l'appel à la force est un argument qui ne peut que faciliter sa marche à l'hégémonie mondiale.
Il aura l'avantage de précipiter le cours des événements, comme aussi d'en étendre et d'en consolider les résultats. Une Allemagne victorieuse des grandes puissances de l'Europe maîtrisera incontestablement tout l'ancien continent. Largement établie sur la mer du Nord et sur la Manche, elle tiendra sous sa main la puissance navale par excellence, l'Angleterre., et par là l'empire des mers. Quel ne sera pas son pouvoir dans le monde ? N'est ce pas l'avenir désormais assuré de la Weltpolitik ? Les flots de sang que la guerre peut coûter à l'humanité ne sont pas à mettre en comparaison avec les bénéfices qui en résulteront pour l'Allemagne. C'est par l'effusion du sang que la Prusse a fait l'Allemagne, l'a grandie, et doit la grandir encore. Telle est la philosophie du hobereau vainqueur, adoptée désormais par tous les fidèles sujets allemands. Qu'importent les atteintes portées au droit et à la vie des autres peuples ? La victoire qui est certaine les légitimera pleinement. La morale ne peut dérailler, qui a la force pour elle. Et, conduite par la férule prussienne, l'Allemagne aveuglée part en guerre dans un enthousiasme général. "Deutschland über alles !"
La France de 1914, loin de désirer la guerre, à plus forte raison de la rechercher, ne la voulait pas. Quand la lutte parut imminente à la fin de juillet, le gouvernement français consacra tous ses efforts à la conjurer. Mais pour faire honneur à sa signature, si les Alliés étaient attaqués, il marcherait.
C'était la politique que la République n'avait cessé de pratiquer depuis plus de quarante ans. Sans jamais oublier les provinces perdues, tout en cherchant à cicatriser la plaie toujours saignante qu'avait causée leur arrachement, la France avait répondu par une attitude pleine de dignité et de résignation aux virulentes provocations des incidents de Schnoebelé, de Tanger, d'Agadir, de Saverne et autres. Elle avait successivement réduit la durée de son service militaire de cinq ans à trois ans, puis de trois ans à deux ans, et ce n'est que sous la menace des continuels renforcements allemands et sous l'empire des plus légitimes inquiétudes et d'une évidente menace, qu'elle était revenue hâtivement en 1913 au service de trois ans. Il en était grand temps. Elle était bien résolue à ne recourir à la force que le jour où son existence et sa liberté seraient mises en péril par une agression allemande. Seul un pareil danger pouvait décider à la guerre un gouvernement démocratique, assez éclairé pour mesurer la grandeur des sacrifices et l'ampleur du cataclysme qu'une guerre européenne devait entraîner dans la vie des peuples.
Au mois de juillet de cette année 1914, si le ciel franco-allemand continuait de rester chargé de nuages, la France toujours forte de sa sagesse croyait l'orage si peu prochain que le Président de la République et le Président du Conseil des ministres partaient, au lendemain de la fête nationale, pour la Russie, en un voyage de plusieurs semaines. Pour un grand nombre d'autorités, pour le Parlement, commençait la saison des vacances. Moi-même je partais de Nancy le 18 juillet avec l'intention de passer quinze jours de congé en Bretagne.
Brusquement, le 23 juillet, l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, par ses conditions inacceptables, semblait-il, apportait dans le ciel politique une formidable décharge électrique. Et comme, néanmoins, la Serbie les acceptait avec deux faiblies réserves tendant à s'en remettre au jugement des grandes puissances et du tribunal de La Haye, le représentant de l'Autriche à Belgrade quittait sa résidence, en rompant les relations et en déclarant la réponse insuffisante. Par là s'affirmait le parti pris bien arrêté de l'Autriche de prendre les armes sans plus d'examen. D'autre part, l'alliance étroite qui unissait les deux empires centraux laissait craindre que l'engagement du fidèle second fût le simple prélude de l'entrée en action déjà décidée de l'Allemagne, que le conflit cherché en Orient fût l'avant-coureur de celui poursuivi en Occident. Le rapide développement des faits ne tardait pas à l'établir.
Le 28 juillet, l'Autriche déclare la guerre à la Serbie ; le 29, elle bombarde sa capitale, Belgrade ; le 31, elle ordonne la mobilisation générale de ses troupes. En vain le gouvernement de Londres a-t-il proposé de soumettre le litige à un arbitrage de quatre grandes puissances désintéressées, France, Angleterre, Allemagne, Italie ; en vain la Russie a-t-elle souscrit à cette proposition, l'Allemagne s'est dérobée à ces tentatives d'apaisement. Dès le 26, elle a menacé la Russie de mobiliser son armée, et par mobilisation il fallait entendre guerre, ajoute son ambassadeur à Petrograd. En fait, à la mobilisation autrichienne du 31, la Russie répond par une mesure du même ordre. L'empereur d'Allemagne proclame le Kriegsgefahrzüstand, qui comporte la majeure partie des dispositions de mise sur pied de guerre de l'armée allemande. En même temps, il demandait au gouvernement français une déclaration de neutralité de garantie par la livraison de Toul et de Verdun aux troupes allemandes pour la durée de la guerre. Et tandis que, dans cette même journée, l'Autriche témoignait d'un certain désir de détente, l'Allemagne adressait un ultimatum à la Russie, et, dès le fer août, elle prescrivait le complément des mesures de la mobilisation générale destinées à grouper ses forces sur les deux fronts de l'est et de l'ouest. Elle déclarait la guerre à la Russie ; la France y répondait en décrétant la mobilisation générale.
Dès à présent, retenons que le conflit engagé, comme on l'a vu, par les empires centraux, contre une nation slave allait entraîner l'entrée en action de toutes les forces russes amenées au plus tôt à la guerre. Un débat soulevé par ces empires sur la question d'Occident eût pu déterminer un départ moins résolu des forces du vaste empire moscovite, et par là réduire pour quelque temps l'aide qu'il allait apporter à la France. Le gouvernement de l'Allemagne ne regardait pas de si près aux détails de sa politique. Le triomphe de ses armes ne faisait aucun doute à ses yeux, à la condition d'agir avec résolution et rapidité. Sa confiance était absolue dans un outil militaire supérieur à tout ce qui avait été vu jusqu'alors par le nombre des unités mobilisées, le degré de leur instruction, la puissance de leur armement, la préparation de leurs opérations, l'esprit qui les animait, le savoir qui les guidait.
Dans la même absolue confiance, au mépris du droit le plus élémentaire, un ultimatum était adressé, dès le 2 août, à la Belgique d'avoir à laisser passer librement sur son territoire les armées allemandes, qui d'ailleurs violaient la neutralité du Luxembourg sans plus d'égards. Et ces décisions avaient pour conséquence de vaincre les dernières hésitations du gouvernement de Londres et de jeter dans les rangs alliés les armées britannique et belge. Que les gouvernants allemands aient commis là une méprise, ou éprouvé une surprise, il leur importait peu. Une large offensive, rapidement exécutée, suivant un plan soigneusement réglé, n'aurait-elle pas raison même d'une coalition qui était encore en voie de formation et qui se montrait retenue d'ailleurs par des sentiments d'honneur ou par des scrupules de conscience ? Avec ses faiblesses ou ses délicatesses pourrait-elle arrêter dans sa marche la plus formidable machine de guerre qui ait jamais existé et qui se trouvait déjà lancée en pleine opération ? Et d'autre part, si les gouvernements alliés tentaient de résister à la politique allemande, l'armée n'était-elle pas en état de briser la volonté des peuples, en semant la terreur dans les pays envahis, par des procédés que les nécessités de la guerre seraient censées justifier ? Un mot d'ordre, "c'est la guerre", dans la bouche du général comme dans celle du soldat, n'allait-il pas légitimer les plus inutiles atrocités et les plus violentes atteintes aux droits de l'humanité ? Une fois de plus, la victoire, qui devait justifier tous les procédés et régler tous les différends, était certaine au prix d'une offensive immédiate et audacieuse, dégagée de tout scrupule, dût-elle même étendre et redoubler les rigueurs de la guerre sur des populations inoffensives. Il n'y avait qu'à marcher résolument et rapidement, en se faisant précéder de la terreur et accompagner de la dévastation.
La lutte qui allait s'engager trouvait l'armée française dans le même état moral que la nation entière. Cette armée de la République, reconstituée au lendemain de nos désastres de 1870, la première qui ait connu le service personnel obligatoire, avait produit un extraordinaire effort de régénération. Si, au cours de cette période de temps, la nation avait affirmé, par ses sacrifices, sa volonté de vivre et de tenir son rang en Europe, l'armée, dans un admirable labeur, avait recherché avec acharnement la manière de résister victorieusement à une nouvelle agression de son puissant voisin. Elle poursuivait pour cela l'étude et la préparation de la grande guerre, dont la notion avait été perdue par l'armée impériale ainsi qu'en témoignaient deux désastres sans précédent : Metz et Sedan. Elle préparait ensuite les forces d'où sort la victoire. Elle développait dans les troupes la valeur morale, le savoir professionnel et l'entraînement physique, pour faire avant tout de ces troupes un excellent outil de guerre. Dans les manœuvres de toutes sortes, répétées et prolongées au mépris de sérieuses fatigues, on pouvait toujours remarquer, au-dessus de l'excellent esprit de tous, leur ardent désir de s'instruire, comme aussi une endurance et une discipline que les anciennes armées n'avaient pas connues. Progressivement les exercices d'automne, auxquels prenaient part certaines classes de réservistes, avaient permis de réunir et de faire opérer, dans un ordre et une régularité parfaits, de grandes unités : divisions, corps d'armée, armées. L'emploi aisé de ces forces et des nombreux services qu'elles comportent, combiné avec une large utilisation des chemins 'de fer, était devenu familier au commandement, et cette facilité de maniement répandait une entière confiance dans tous les rangs de l'armée. Les réservistes, momentanément arrachés à la vie civile, venaient couramment reprendre, avec leur place dans le régiment, l'excellent esprit de leur corps. Les officiers de complément, de la réserve et de la territoriale, sérieusement recrutés et éprouvés, assuraient de précieuses ressources pour l'avenir. Le regard toujours tourné vers la frontière, sans se laisser détourner de sa tâche patriotique, le corps d'officiers de l'active avait traversé, impassible mais non sans éprouver des pertes, les crises de la politique, époques de patriotisme réduit, de pacifisme voulu ou de sectarisme officiel, sorte d'abdication nationale exploitée en tout cas par certains partis au profit d'intérêts personnels et non de personnalités marquantes, au total au détriment de la valeur militaire du corps d'officiers. Malgré tout, il avait conservé son armée à la France. En définitive et notamment pour qui a connu les armées du second Empire, l'armée de la République était devenue, par un travail opiniâtre de tous, un supérieur instrument de guerre, animée au plus haut degré du sentiment du devoir, résolue à assurer à tout prix le salut du pays. En 1914, il .lui restait à affronter l'épreuve du champ de bataille. On ne pouvait douter des moyens moraux qu'elle allait y apporter. L'existence du pays était alors en jeu ; pour la sauver, elle ne reculerait devant aucun effort ni aucun sacrifice ; du chef le plus, élevé au soldat le plus modeste, ce serait un continuel assaut d'abnégation et de dévouement ; seules des capacités ouvriraient des titres aux différents emplois. 
En présence de l'armement moderne, ces vertus suffiraient-elles ?
Le commandement des armées avec leurs états-majors et leurs services avait été méthodiquement organisé de longue date. Il comportait de hautes personnalités militaires, avec des sous-ordres parfaitement entraînés à leurs fonctions.
Le commandement des unités moindres, corps d'armée, divisions, brigades, se ressentait encore des ingérences de la politique dans l'avancement des officiers, sous certains ministères. La présence à la tête de l'armée, depuis 1911, d'un généralissime hautement doué et soutenu de la confiance du gouvernement de la République avait permis de réduire, mais non de supprimer, le nombre des chefs d'une valeur insuffisante que leurs opinions avaient fait parvenir à certains commandements. Le mal n'était pas entièrement réparé.
Constatons-le au passage, la situation de l'officier lui interdit de se mêler aux luttes de la politique, en paix comme en guerre, de prendre parti dans ses querelles. Sa valeur professionnelle ne se montre que sur le terrain d'action, devant ses seuls congénères, pairs ou supérieurs ; elle échappe de la sorte au jugement des hommes politiques, et quand ceux-ci se voient entourer de clients militaires, avec un peu de discernement et de sincérité ils n'y trouveront généralement que des disgraciés du terrain de manœuvre, de simples adorateurs du pouvoir, invoquant au prix de leur droiture, c'est-à-dire au prix de leur caractère désormais affaibli, des idées dites philosophiques ou de prétendues opinions politiques, pour motiver une ambition militaire qui n'est pas justifiée par ailleurs. C'est ainsi que la politique n'apporte guère dans le choix de l'officier que l'erreur et l'injustice, deux causes d'affaiblissement du corps d'officiers.
Prise dans son ensemble, notre armée de 1914 a les défauts de ses qualités ; par-dessus tout, un esprit d'offensive qui, à force d'être accentué et généralisé, va devenir exclusif et conduire trop souvent à une tactique aveugle et brutale, par là dangereuse, comme aussi à une stratégie simple et uniforme, facilement stérile, impuissante et coûteuse. Au total, d'une doctrine par trop sommaire, on peut attendre des surprises aux premières rencontres. Cette armée sort d'une période de quarante ans de paix. Pendant ce temps, les exercices qu'elle a faits n'ont pu lui donner l'idée des rigueurs du champ de bataille moderne ni de la violence des feux qui le dominent. Une étude établie sur les faits de guerre de 1870 notamment, et consacrée par nos règlements, eût pu lui faire saisir la puissance destructive de l'armement actuel et le compte à en tenir. En fait, les considérations et recommandations développées dans le règlement de 1875 étaient déjà lointaines et bien perdues de vue. Beaucoup de nos officiers, depuis ce temps, avaient pris part à des conquêtes coloniales, mais ils n'avaient pas rencontré 1k cet armement redoutable aux mains d'un adversaire averti. C'est ainsi que des grandes manœuvres et des expéditions coloniales, on avait rapporté comme formule du succès, comme doctrine de combat, la toute-puissance d'une offensive faite de la volonté bien arrêtée de marcher résolument à l'ennemi pour le joindre. On avait préconisé des formations d'attaque capables de nourrir immédiatement le combat. Pour le général ét l'officier de troupe, comme pour le simple soldat, on a brodé tous les thèmes sur le canevas des forces morales, et surtout de sa volonté de vaincre, sans plus de ménagement ni de discernement. Dès lors, le jour venu, l'engagement se développe rapidement et en forces, mais souvent dans l'inconnu, sans une préparation suffisante par les feux, notamment d'artillerie plus longue à asseoir. Les forces largement dépensées, faiblement appuyées par le canon, principalement préoccupées du besoin d'aller vite et avec ensemble, se trouvent bientôt désarmées, exposées et éprouvées devant les invisibles armes qui se dressent, qui les frappent de toutes parts. Malgré toute leur énergie, elles ne peuvent parvenir à joindre l'adversaire. Il faut reprendre le combat par les feux ; elles s'arrêtent épuisées et éprouvées dans des formations relativement serrées. Dans cette situation avancée et en un groupement trop dense, elles doivent attendre que l'artillerie encore à distance ait battu les obstacles ou les pièces qui les arrêtent. Les pertes s'élèvent, et c'est ainsi que l'impuissance et l'échec, en tout cas des pertes sérieuses, sortiront souvent d'une entreprise incomplètement préparée, quoique largement dotée et vigoureusement menée par une infanterie qui croyait pouvoir par sa seule valeur briser l'obstacle brusquement dressé devant elle de la mitrailleuse ou du canon ennemi.
Si l'idée de l'offensive par-dessus tout, de la marche résolue en avant, suffit à la rigueur de catéchisme au soldat, au simple combattant, elle ne peut suffire en effet, comme on l'a vu, au chef chargé de mener une troupe. Dès que celle-ci présente un certain effectif, il lui faut faire précéder et accompagner sa marche en avant d'éclaircissements et de précautions comme d'aides diverses.
Il lui faut, sans supprimer le principe indispensable du mouvement, ne l'appliquer qu'à la lumière des éclaircissements recherchés, à l'abri de certaines sauvegardes et de liaisons préalablement assurées, avec des forces progressivement engagées et avancées, ne se regroupant en formation d'attaque qu'au moment voulu, devant les objectifs indiqués, les obstacles reconnus et abattus par le canon.
S'agit-il d'unités importantes, l'instruction provisoire, puis le règlement sur la conduite des grandes unités avaient, en 1912 et en 1913, posé sans plus de réserve le dogme de l'offensive comme ligne de conduite : "Les enseignements du passé ont porté leurs fruits," y était-il écrit. "L'armée française revenue à ses traditions n'admet plus dans la conduite des opérations d'autre loi que l'offensive." En 1870, notre commandement avait péri de son attachement à la défensive et à la défensive passive. En 1914, il allait éprouver d'inutiles échecs et des pertes cruelles, conséquences de sa passion exclusive de l'offensive et de sa seule connaissance des procédés qu'elle comporte, systématiquement appliqués en toute circonstance. En réalité, et en tout temps, il doit savoir à fond la force et les faiblesses de l'offensive comme de la défensive ainsi que leurs conditions de possibilité, car c'est seulement d'une judicieuse combinaison et application des deux systèmes qu'il fera sortir une puissante action offensive au point voulu. Cette obligation grandit avec le nombre des troupes engagées.
Moins que tout autre, le chef d'une grande unité ne peut se contenter d'être un grand soldat, se bornant à ordonner l'attaque, à appliquer uniformément des dispositions indiquées à la troupe pour des unités moindres. Il ne peut en fait monter l'offensive, avec chance de succès d'atteindre l'ennemi, que sur les terrains praticables à une forte infanterie et favorables à une forte artillerie. Partout ailleurs, c'est la démonstration ou même la défensive que le terrain lui impose. Il doit se limiter dans ses vues. Aussi, tout commandant de division, à plus forte raison de corps d'armée et bien plus le généralissime des armées, doit-il tenir compte du terrain dans l'emploi qu'il fait de ses forces, la tâche qu'il leur assigne, le mode d'action qu'il en attend. Il doit simultanément jouer de l'offensive en certains points, de la défensive et de la démonstration dans d'autres, constamment combiner ces différents termes, bien loin de ne connaître qu'un esprit d'offensive devenant aveugle et par là dangereux, à force d'être systématisé et généralisé. 
A différentes reprises nous aurons à souffrir de cet abus d'une idée juste, celle de l'offensive, appliquée sans plus de discernement.
En même temps qu'on surexcitait et qu'on étudiait, comme nous l'avons vu, ces idées d'offensive dominant toute autre considération et reposant sur une appréciation insuffisante de la puissance prise par les feux, on avait attaché à l'armement une trop faible importance. Ainsi notre infanterie était moins bien dotée en mitrailleuses que l'infanterie allemande.
Notre corps d'armée ne comprenait que 120 canons, tous de 75, tandis que le corps d'armée allemand, moins riche en infanterie cependant, comprenait 160 pièces dont un certain nombre sont des obusiers de 105 mm et de 15 cm. Il en était de même de notre artillerie lourde d'armée, notablement inférieure, par le nombre et le calibre des pièces, à l'artillerie lourde allemande. Malgré toutes ses vertus, notre excellent 75 ne pourra compenser, notamment dans l'offensive, ces insuffisances de chiffres, de calibres, et son incapacité de tir courbe. Dans la défensive, par ses puissants tirs de barrage, il nous rendra les plus grands services, en brisant implacablement de formidables attaques de l'ennemi ; mais faudrait-il, pour pouvoir soutenir avantageusement cette tactique, qu'il ait derrière lui de sérieux approvisionnements de munitions. Il ne dépassait pas en fait 1500 coups par pièce et les fabrications de gargousses étaient très faiblement préparées. Nos services de l'aviation, des communications, présentaient également de notables insuffisances. Si le discours de M. Charles Humbert, dans l'été de 1914, avait donné le coup d'alarme, il arrivait trop tard pour pouvoir être suivi d'une amélioration de notre côté, et il pouvait être pour l'ennemi un précieux avertissement.
C'est qu'en réalité un gouvernement bien décidé à ne vouloir que la paix, et n'envisageant que la nécessité de se défendre, avait longtemps résisté aux dépenses militaires et, par là, restreint les moyens matériels de plus en plus indispensables à une armée pour mener à bien une attaque, avec l'importance que l'armement prenait dans la. lutte. Dès lors, l'offensive comme forme générale de notre action allait rencontrer de réelles difficultés d'exécution. Tant il est vrai que la politique et la conduite de la guerre se trouvent étroitement liées, que celle-ci ne peut être tout d'abord que le prolongement de celle-là. Pour si ardent qu'il soit et si désireux d'aboutir à la victoire par l'offensive qui seule la fournit, le chef de la guerre est obligé souvent, par la situation que la politique lui a créée, d'envisager tout d'abord la défensive.
Plus il est réduit dans son armement d'attaque, plus sa stratégie en doit tenir compte pour préparer la défensive et l'organiser sur des parties de son front de plus en plus larges, afin de pouvoir concentrer les moyens d'attaque limités dont il dispose sur les autres parties où il peut alors attaquer en bonne forme. Une fois de plus constatons que l'idée, la technique et la pratique de la défensive doivent être également familières au commandement, aux différents degrés. De tout temps n'a-t-il pas fallu savoir parer et attaquer pour avoir raison d'un adversaire sérieux ? Décidément la doctrine sommaire de l'offensive, qui allait entraîner nos troupes dans une attaque brutale et aveugle, ne pouvait davantage suffire au ,haut-commandement. Elle devait le conduire tout d'abord, et comme on vient de le voir, à une impuissante stratégie, à moins qu'il ne disposât d'effectifs supérieurs, assez forts et assez manœuvriers pour produire l'enveloppement de l'ennemi à l'une au moins de ses ailes, après avoir paré celui de l'ennemi. Les effectifs français de 1914, même renforcés de l'armée britannique encore peu nombreuse au début de la guerre, ne permettaient pas d'envisager une telle entreprise. Notre doctrine de la guerre était donc trop courte, en se limitant pour tous à une magnifique formule d'offensive par trop exclusive.
Pour compenser ces faiblesses doctrinales, nous avions un état-major de premier ordre, parfaitement rompu à son métier propre et comprenant en outre des esprits d'une grande valeur. L'École supérieure de guerre et le Cours des hautes études militaires avaient en effet développé le goût du travail chez beaucoup d'officiers, comme aussi entretenu et étendu leurs facultés. Les natures bien douées allaient profiter du savoir acquis comme aussi de leurs capacités largement agrandies et fortement assouplies. Elles allaient pouvoir rendre pendant la guerre les meilleurs services en s'adaptant aux circonstances, si nouvelles fussent-elles. Mais encore fallait-il les diriger, car en majorité ils étaient de jeunes officiers, et par suite manquaient de maturité, c'est-à-dire de l'expérience qui seule donne au jugement tout son développement, et de l'autorité qui seule garantit au commandement le calme et l'aplomb des justes et fortes décisions.
En tout cas, et dès le début, toutes les opérations de réquisition, mobilisation, transports de concentration ou de ravitaillement, et l'ensemble des services de l'arrière aux proportions extraordinaires, s'exécuteront avec une parfaite précision.
La déclaration de guerre me trouvait placé depuis un an à la tête du 20e corps.
La ville de Nancy et la Lorraine avec elle respiraient à un degré particulièrement élevé les sentiments patriotiques qui animaient la France entière. Pendant plus de quarante ans, elles ont tendu les bras par-dessus la frontière à leurs sœurs captives de Metz et de Lorraine annexée. Le jour approche-t-il enfin où leurs destinées seront de nouveau confondues ? Dans le calme, l'ordre le plus absolu, avec une froide résolution de faire face à toutes les éventualités, on reçoit les nouvelles signalant successivement les dispositions prises par les Allemands à leur frontière : arrêt des communications, de la circulation des trains, du passage de tous les voyageurs ; on apprend les décisions du gouvernement français. On commence et on poursuit la mobilisation, la réquisition des chevaux et des voitures.
Nulle part il n'y a de méfaits, ni de traces de défaillance. Dans quelques jours peut-être la bataille sera aux portes de la ville, personne ne songe à partir, tant sont grandes la confiance de chacun en son droit, l'unanime volonté d'être à la hauteur de toutes les circonstances, la foi entière en la valeur des troupes.
Ici, c'est le 20e corps, avec ses deux divisions d'infanterie, 11e et 39e, avec sa 2e division de cavalerie, son artillerie modèle. On ne peut voir de plus belles troupes. Quelle ardeur concentrée chaque régiment n'a-t-il pas entretenue, le long de cette frontière qui marquait un arrachement à la France ?
Quel entraînement, quelle instruction n'a-t-il pas développés pour vaincre dans la grande rencontre ? Quel entrain et quelle allure n'a-t-il pas préparés pour ce jour-là ? Quel esprit de corps n'a-t-il pas nourri pour que son numéro en sorte le plus glorieux ? En fait, il avait par là créé de si fortes traditions qu'elles se maintiendront au travers de toutes les épreuves de la guerre, si cruelles soient-elles, et que chacun de ses régiments se montrera encore, en 1918, un des mieux trempés de l'armée, bien qu'il ait perdu tous les éléments de 1914. Dès le temps de paix, les satisfactions du commandement étaient particulièrement grandes dans ces troupes ; pour cette raison, elles étaient fort recherchées des officiers travailleurs et ardents, notamment des chefs de corps.
C'est ainsi que les influences régionales et les attractions de carrière s'étaient ajoutées pour réunir des troupes et un corps d'officiers magnifiques, et donner au 20e corps une valeur, un savoir et un mordant de tout premier ordre. Le désir est si grand de marcher à l'ennemi et de se mesurer avec lui, il est accompagné d'un tel mépris du danger, qu'on peut seulement redouter de le voir l'affronter parfois d'une façon inconsidérée.
Dans mon commandement d'avant guerre, mes efforts avaient uniquement tendu à éclairer encore et à raisonner dans le corps d'officiers cette magnifique ardeur, source de toutes les énergies et par là de tous les espoirs. Il était inutile de l'exciter. Mais il y avait lieu de le mettre en garde devant la difficulté de la tâche, contre la précipitation ou le manque d'ensemble dans l'action des armes. Heureux les chefs qui n'ont qu'à guider des volontés si ardentes !
Maréchal FOCH http://www.theatrum-belli.com

lundi 26 décembre 2011

Histoire à l'endroit : La 11e heure du 11e jour du 11e mois de l'an 1918

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, clairons sonnent le Cessez-le-feu. Ainsi s'achève la Grande Guerre.
« 10 h 45. Une salve de 150 s'abat sur Dom-le-Mesnil. 10 h 57. Les mitrailleuses tirent des deux côtés. 11 heures. Là-bas, au bout de la passerelle, un clairon invisible a sonné. Cessez le feu !
Levez-vous ! Au drapeau ! Et, soudain, de la terre de France, des corps invisibles qui se sont blottis dans son sein pour échapper à la mort, monte une vibrante Marseillaise, saluée en face par les cris des Allemands qui sortent de leurs abris et agitent leurs armes. C'était la fin. »  
Cette évocation des derniers combats livrés le 11 novembre 1918, devant Dom-le-Mesnil, par les poilus des 415e et 142e régiments d'infanterie contre les Maikâfer de la Garde prussienne, est extraite d'un livre(1) publié en 1932 par le général Maxime Weygand, l'un des négociateurs de l'armistice.  
Cet armistice, les Allemands l'ont demandé, dès le 6 octobre, au Président américain Woodrow wilson, ouvrant des négociations au bout lesquelles les plénipotentiaires allemands - le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Mathias Erzberger, le comte Oberndorff, le général von Winterfeldt et le capitaine de vaisseau Vanselow - se présentent, le 7 novembre, par la route de Haudroy, aux avant-postes français.
Ils y arrivent à 20h20, avec plusieurs heures de retard sur l'horaire prévu, en raison du mauvais état des routes, encombrées par les troupes qui refluent et coupées par des centaines d'arbres que leurs propres troupes ont abattus pour couvrir leur retraite.
À Spa, les voitures officielles ont même été accidentées : la voiture de tête est rentrée dans un mur et la suivante l'a percutée, sans toutefois faire de blessés.
Un clairon français sonnant le Cessez-le-feu, debout sur le marchepied de la voiture de tête, un officier français, le capitaine Lhuillier, accompagne les parlementaires allemands jusqu'à La Capelle, où les attend le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2e bureau de la 1ere Armée, qui les conduira jusqu'au maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, ils gagnent en voiture, puis en train, une clairière des bois de Rethondes, près de Compiègne (ils ne connaîtront pas leur destination). C'est là qu'à neuf heures du matin, ils rencontrent, dans un autre train, le maréchal Foch, le général Weygand et, du côté britannique, l'amiral Sir Rosslyn Wemyss et le contre-amiral Hope. Les plénipotentiaires des deux camps s'installent dans « un wagon-restaurant dont les deux salles ont été réunies en une seule, une large table en occupe le centre », où l'État-Major à coutume de travailler, relate Weygand.
Foch est confiant. « Les clauses militaires de la convention qu'il a mission d'imposer ont été, dans l'ensemble, établies par lui. Il sait que, si l'ennemi les accepte, leur application donnera aux Gouvernements alliés le pouvoir de conclure la paix qu'ils voudront, ou de reprendre, en cas de nécessité, les hostilités dans des conditions, militaires extraordinairement améliorées par la possession de têtes de ponts sur le Rhin. Si l'ennemi refuse de signer, dans six jours une puissante offensive sera déchaînée sur le front de Lorraine où il n'est plus en état d'amener des forces à la rescousse ; une nouvelle et importante victoire est certaine. »
Le plus haut degré de pathétique
L'Allemagne, en effet, est à bout : les mutineries, commencées au port de Kiel, s'étendent, des troubles ont lieu à Berlin, des Conseils d'ouvriers et de soldats se forment dans l'armée, on réclame l'abdication du Kaiser Guillaume II. Sur le front, les régiments poursuivent la lutte avec des effectifs dérisoires.
Les clauses principales de l'armistice sont lues aux Allemands. Le capitaine von Helldoff, qui accompagne leur délégation comme secrétaire, pleure. Le visage du général von Winterfeldt, « très pâle, est empreint d'une douloureuse expression ».« La scène atteint dans sa simplicité le plus haut degré de pathétique ; le moment est poignant. », écrit Weygand.
Les parlementaires allemands, qui disposent de 72 heures pour accepter ou refuser ces conditions, demandent vainement une suspension immédiate et provisoire des hostilités. Au cours des trois jours suivants, ils tentent sans grand succès d'obtenir des adoucissements des conditions, en faisant valoir notamment la gravité des troubles intérieurs en Allemagne et la menace d'une révolution bolchevique, qui pourrait toucher les alliés par contagion et empêcher l'Allemagne de leur fournir les réparations qu'ils réclameront.
Cependant, le 9 novembre, les événements se précipitent : le chancelier Max von Baden prononce l'abdication de l'Empereur Guillaume II, et tandis que le président du parti majoritaire, Friedrich Ebert, devient chancelier, la République allemande est proclamée au Reichstag.
Le 11 novembre, à Rethondes, les dernières discussions s'ouvrent à 2h 15. À 5 h 10, l'armistice est signé : il prendra effet à 11 heures.
Dans la matinée, partout sur le front, les agents de liaison courent prévenir les chefs d'unité - certains d'entre eux compteront parmi les derniers tués de la Grande Guerre. Devant Dom-le-Mesnil, la fusillade et le marmitage continuent à faire rage. Envoyé cherché par le capitaine Lebreton, le soldat Delaluque, du 415e RI, se prépare, comme d'autres clairons tout au long du front, à sonner le Cessez-le-feu.
« L'officier lève lentement la main, raconte Patrick de Gmeline dans son livre Le 11 novembre 1918 (2). Delaluque assure l'instrument dans sa main et se prépare. Il appréhende de se lever, de sortir au milieu de cette mitraille. Que va-t-il se passer lorsqu'il va émerger de son trou ?
11 heures, allez-y !
Alors Delaluque sort, se rétablit, se dresse, lentement, face aux lignes allemandes. Il embouche son clairon, aspire, emplit ses poumons, gonfle les joues et lance les notes du Cessez-le-feu. Il lui semble qu'elles couvrent toutes les explosions, les claquements, les détonations, qu'elles les éteignent. Tout autour de lui, des silhouettes se dressent, émergent de la terre dévastée. »
À la même heure, à Paris, les cloches de toutes les églises se sont mises à sonner, à toute volée.
Hervé Bizien monde & vie. 19 novembre 2011
1. Général Weygand, Le 11 novembre, Flammarion, 1932
2. Patrick de Gmeline, Le 11 novembre 1918, Presses de la Cité, 1998