Affichage des articles dont le libellé est Moscou. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Moscou. Afficher tous les articles

vendredi 23 août 2024

Quel est le lien entre Daech et le régime de Kiev, selon Moscou?

 

Militaires ukrainiens - Sputnik Afrique, 1920, 23.08.2024

Les deux ont des schémas terroristes allant de l’explosion d’infrastructures civiles et du meurtre d’habitants jusqu’au terrorisme nucléaire, a déclaré auprès de Sputnik la porte-parole de la diplomatie russe.
En outre, "les centrales nucléaires de Zaporojié et de Koursk sont les cibles d’actes terroristes de l’Ukraine", a noté Maria Zakharova.
Le 17 août, les forces russes de sécurité ont révélé que l’armée ukrainienne avait l’intention d’attaquer les centrales nucléaires de Koursk et de Zaporojié.
Après la prise de contrôle par Moscou en février 2022, le site a été la cible de bombardements et d'attaques de drones ukrainiens. Ces attaques mettent en péril la sûreté nucléaire, selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
La centrale de Koursk subit les mêmes tentatives d'attaque depuis l'incursion ukrainienne dans la région russe de Koursk, frontalière de l'Ukraine, qui a commencé début août 2024.
*Daech est une organisation terroriste interdite en Russie
https://fr.sputniknews.africa/20240823/quel-est-le-lien-entre-daech-et-le-regime-de-kiev-selon-moscou--1067975485.html

dimanche 31 mars 2024

CE JOUR DANS L’HISTOIRE – Napoléon entre dans Moscou – 14 septembre 1812

 

Une semaine après avoir remporté une victoire sanglante sur l’armée russe à la bataille de Borodino, la Grande Armée de Napoléon Bonaparte entre dans la ville de Moscou, mais la population est évacuée et l’armée russe recule. Moscou était le but de l’invasion, mais il n’y avait aucun officiel tsariste dans la ville déserte pour demander la paix et pas de réserves de nourriture ou de ravitaillement pour récompenser les soldats français de leur longue marche. Puis, juste après minuit, des incendies ont éclaté dans toute la ville, apparemment déclenchés par des patriotes russes, laissant ainsi la gigantesque armée de Napoléon sans moyens pour survivre à l’hiver russe à venir.

En 1812, l’empereur français Napoléon Ier était encore au sommet de sa gloire. La guerre péninsulaire contre la Grande-Bretagne était une épine dans le pied de son grand empire européen, mais il était convaincu que ses généraux triompheraient bientôt en Espagne. Il ne restait plus qu’à compléter son ” système continental ” – un blocus unilatéral européen destiné à isoler économiquement la Grande-Bretagne et à forcer son assujettissement – par la coopération de la Russie. Après un conflit antérieur, Napoléon et Alexandre Ier avaient maintenu une paix fragile, mais le Tsar russe n’était pas disposé à se soumettre au système continental, qui était ruineux pour l’économie russe. Pour intimider Alexandre, Napoléon avait rassemblé ses forces en Pologne au printemps 1812, mais le Tsar résistait toujours.

Le 24 juin, Napoléon ordonne à sa Grande Armée, la plus grande force militaire européenne jamais réunie à ce jour, d’entrer en Russie. L’énorme armée comptait plus de 500 000 soldats et employés et comprenait des contingents de Prusse, d’Autriche et d’autres pays sous tutelle de l’empire français. Les succès militaires de Napoléon résidaient dans sa capacité à déplacer ses armées rapidement et à frapper rapidement, mais dans les premiers mois de son invasion russe, il fut contraint de se contenter d’une armée russe en retraite perpétuelle. Les forces russes en fuite adoptèrent une stratégie de la ” terre brûlée “, s’emparant ou brûlant tout ravitaillement que les Français pourraient piller dans la campagne. Pendant ce temps, les lignes de ravitaillement de Napoléon s’allongeaient à mesure qu’il avançait de plus en plus profondément dans l’étendue russe.

De nombreux membres du gouvernement tsariste ont critiqué le refus de l’armée russe d’affronter Napoléon dans une confrontation directe. Sous la pression de l’opinion publique, Alexandre a nommé le général Mikhaïl Koutouzov commandant suprême en août, mais le vétéran des défaites précédentes contre Napoléon a continué à battre en retraite. Enfin, Koutouzov a accepté de s’arrêter dans la ville de Borodino, à environ 70 milles à l’ouest de Moscou, et d’affronter les Français. Les Russes construisent des fortifications, et le 7 septembre, la Grande Armée attaque. Napoléon était inhabituellement prudent ce jour-là ; il n’a pas essayé de déborder les Russes, et il a refusé d’envoyer des renforts indispensables dans la mêlée. Le résultat fut une victoire sanglante et étroite et une autre retraite de l’armée russe.

Bien que troublé par le déroulement de la campagne, Napoléon était sûr qu’une fois Moscou prise, Alexandre serait contraint de capituler. Le 14 septembre, les Français entrent dans un Moscou déserté. La totalité des 275 000 habitants de la ville, à l’exception de quelques milliers, ont disparu. Napoléon se retira dans une maison à la périphérie de la ville pour la nuit, mais deux heures après minuit, il fut informé qu’un incendie avait éclaté dans la ville. Il se rendit au Kremlin, où il regarda les flammes continuer à grandir. D’étranges rapports ont commencé à faire état d’incendies allumés par des Russes et d’incendies alimentés par les flammes. Soudain, un incendie éclate au Kremlin, apparemment déclenché par un policier militaire russe qui est immédiatement exécuté. Avec la propagation de la tempête de feu, Napoléon et son entourage sont contraints de s’enfuir dans les rues brûlantes de la banlieue de Moscou et évitent de justesse d’être asphyxiés. Lorsque les flammes se sont éteintes trois jours plus tard, plus des deux tiers de la ville ont été détruits.

Au lendemain de la catastrophe, Napoléon espérait toujours qu’Alexandre demanderait la paix. Dans une lettre au Tsar, il écrit : “Mon seigneur Frère. La belle et magique Moscou n’existe plus. Comment avez-vous pu détruire la plus belle ville du monde, une ville qui a mis des centaines d’années à se construire ?” L’incendie aurait été allumé sur ordre du gouverneur général de Moscou, Fiodor Rostopchine, qui aurait par la suite nié l’accusation. Alexandre a dit que l’incendie de Moscou “illuminait son âme”, et il a refusé de négocier avec Napoléon.

Après un mois d’attente pour une reddition qui n’a jamais eu lieu, Napoléon a été contraint de conduire son armée affamée hors de la ville en ruines. Soudain, l’armée de Koutouzov apparaît et livre bataille le 19 octobre à Maloyaroslavets. La Grande Armée en désintégration est forcée d’abandonner la route fertile et méridionale par laquelle elle espérait battre en retraite et est obligée de reprendre le chemin ravagé qu’elle avait emprunté pour son arrivée dans la région. Pendant la retraite désastreuse, l’armée de Napoléon subit le harcèlement continu de l’impitoyable armée russe. Poursuivie par la faim, des températures inférieures à zéro et les lances mortelles des cosaques, l’armée décimée a atteint le fleuve Berezina fin novembre, près de la frontière avec la Lituanie occupée par la France. Cependant, contre toute attente, la rivière avait dégelé et les Russes avaient détruit les ponts de Borisov.

Les ingénieurs de Napoléon réussirent à construire deux ponts de fortune à Studienka, et le 26 novembre, le gros de son armée commença à traverser la rivière. Le 29 novembre, les Russes firent pression depuis l’est, et les Français furent forcés de brûler les ponts, laissant quelque 10 000 retardataires de l’autre côté. Les Russes abandonnèrent en grande partie leur poursuite après ce point, mais des milliers de soldats français continuèrent à succomber à la faim, à l’épuisement et au froid. En décembre, Napoléon abandonna ce qui restait de son armée et retourna à Paris, où les rumeurs disaient qu’il était mort et qu’un général avait mené un coup d’état sans succès. Il a voyagé incognito à travers l’Europe avec quelques escortes et a atteint la capitale de son empire le 18 décembre. Six jours plus tard, la Grande Armée réussit enfin à s’échapper de la Russie, ayant perdu plus de 400 000 hommes lors de cette invasion désastreuse.

Avec une Europe enhardie par son échec catastrophique en Russie, une force alliée se lève pour vaincre Napoléon en 1814. Exilé sur l’île d’Elbe, il s’enfuit en France au début de 1815 et lève une nouvelle armée qui a des succès éphémères en juin 1815. Napoléon fut alors exilé sur l’île lointaine de Sainte-Hélène, où il mourut six ans plus tard.

Source : https://www.history.com/this-day-in-history/napoleon-enters-moscow

Traduction Avic – Réseau International

https://reseauinternational.net/ce-jour-dans-lhistoire-napoleon-entre-dans-moscou-14-septembre-1812/

dimanche 28 mars 2021

Les pontonniers du général Eblé sur la Bérézina (novembre 1812)

 

Les pontonniers du général Eblé sur la Bérézina (novembre 1812)

Le 19 octobre 1812, la Grande Armée évacue Moscou livrée aux flammes par les Russes eux-mêmes. Sur les 450 000 hommes ayant franchi le Niémen avec Napoléon le 25 juin 1812, 100 000 d’entre eux ont fait leur entrée dans la capitale russe en septembre et prennent ainsi le chemin du retour. Ils vont connaître l’une des pires retraites de toute l’histoire militaire, un calvaire dont les sinistres étapes ont pour nom, entre autres, Malojaroslavets, Wiasma, Smolensk ou Krasnoi…

Napoléon avait minutieusement préparé cette campagne. Il avait tout prévu : cartes, dépôt de ravitaillement, itinéraires, troupes de flanquement… Tout ? Non, car ce génie de l’anticipation n’avait pas suffisamment pris au sérieux, d’une part, les conséquences du climat et d’autre part, le potentiel de résistance russes.

À Smolensk, où les troupes impériales arrivent à partir du 13 novembre 1812, ce ne sont déjà plus que 45 000 soldats valides qui forment le noyau de l’armée, entourés par une multitude d’isolés.

Déjà, en plusieurs occasions, les soldats de l’Empereur se sont distingués par leur bravoure. Il faut citer le maréchal Ney qui mène, jusqu’à l’extrême fin de la retraite, les combats d’arrière-garde ou encore la Jeune Garde qui, à Krasnoï le 17 novembre, montre aux Russes que la Grande Armée n’a pas perdu toute capacité de ressort.

Toutefois, le 20 novembre, Napoléon apprend que l’itinéraire de Minsk ne lui est plus ouvert. En effet le flanc sud, qui a été laissé à la garde du contingent autrichien du maréchal Schwarzenberg, n’a pas pu (ou n’a pas voulu) empêcher les Russes de conquérir la ville avec tous ses approvisionnements.

Finalement, si la marche victorieuse vers Moscou entre juin et septembre 1812 n’est en fait pour Napoléon qu’une succession de déceptions (la bataille décisive lui échappe chaque fois), la retraite lui donne l’occasion, ainsi qu’à ses soldats, de surmonter par le courage, l’endurance et la ruse les obstacles qui plusieurs fois semblent signifier la perte définitive des uns et des autres. C’est notamment le cas de la traversée du fleuve Bérézina.

L’itinéraire de la retraite traverse en effet cet affluent du Dniepr que les Français ont initialement l’intention de traverser au pont Borisov. Bien que l’empereur ait confié la protection de ses arrières aux maréchaux Oudinot et Victor, ces derniers ne parviennent pas à empêcher les Russes de détruire le pont en question. Réagissant très vite et comptant sur l’un de ces effets de surprise dont il a le secret, Napoléon ordonne qu’on trouve un passage du fleuve propre à permettre la construction de ponts dont il confie aussitôt la mission au général Eblé, commandant des équipages de ponts de l’armée.

Le corps des pontonniers

Le rôle des pontonniers est de mettre en œuvre les moyens de faire passer les rivières aux armées : ponts de chevalets fabriqués sur place ou ponts de bateaux formés avec des barques réquisitionnées ou avec les pontons transportés dans les bagages de cette unité.

Le 1er bataillon de pontonniers est créé le 7 mai 1795 et rattaché à l’artillerie. Deux autres bataillons sont successivement créés mais le corps repasse rapidement à deux bataillons, soit environ 1 200 hommes, l’un étant rattaché aux opérations sur le Rhin et l’autre aux opérations au-delà des Alpes.

Avant le départ pour la Russie, ce corps s’est déjà glorieusement illustré notamment en deux occasions :
— en mai 1809, non loin de Vienne, les pontonniers travaillent d’arrache-pied pour maintenir les trois ponts qui permettent aux Français de franchir le Danube et de tenir aussi longtemps que possible les villages d’Aspern et d’Essling face aux assauts des Autrichiens ;
— en juillet 1809, au même endroit, les pontonniers font à nouveau merveille en mettant en place en une seule nuit les quatre ponts, préparés à l’avance, sur lesquels passe toute l’armée française, prélude à la victoire de Wagram.

En 1812, sept des onze compagnies du 1er bataillon et tout le 2e bataillon accompagnent la Grande Armée en Russie sous le commandement du général Eblé. Soldat de carrière ayant connu une promotion rapide durant les guerres menées par la République, devenu baron en 1808 puis comte d’Empire en 1812, Eblé s’est notamment illustré sous les ordres du maréchal Masséna dont il dirige le corps d’artillerie au Portugal en 1810.

Le passage de la Bérézina

Lorsqu’il parvient à Borisov, le 25 novembre, l’Empereur décide une manœuvre audacieuse : traverser la Bérézina sur des ponts de bois construits en un point guéable du fleuve, à hauteur du village de Studzianka ; par ailleurs, quelques compagnies de pontonniers laissées à Borisov doivent entretenir les Russes dans l’illusion que les Français entendent encore se servir de ce pont.

Dès le matin, le général Eblé et le général Chasseloup, commandant du génie, sont allés reconnaître le gué en question. Eblé conserve encore avec lui sept compagnies de pontonniers, soit environ quatre cents hommes auxquels s’ajoutent quelques compagnies de sapeurs. Sur le plan du matériel, la dotation est minimum : quelques caissons d’outillage, deux forges de campagne et deux voitures chargées de charbon. Mais le général a aussi eu la prudence, dès Smolensk, d’ordonner à chaque pontonnier d’emporter dans ses affaires un outil, 15 à 20 grands clous et quelques clameaux (un clameau est un crochet d’assemblage, de la forme d’une agrafe).

La construction d’un pont prévu pour l’infanterie et la cavalerie et d’un autre, plus robuste, pour l’artillerie et les voitures démarre vers 10 heures du soir le 25 novembre. Les pontonniers démantèlent les maisons du village de Studzianka et abattent tous les arbres alentour pour fournir le bois nécessaire, les forges sont mises en service tandis que trois petits radeaux sont assemblés pour permettre l’implantation des chevalets qu’il faut enfoncer dans la vase.

Le 26 novembre, à 8 heures du matin, les pontonniers se mettent à l’eau pour mettre en place les ouvrages qu’ils ont préparés toute la nuit. Pendant ce temps, des cavaliers et quelques fantassins entassés sur les radeaux traversent pour établir une tête de pont sur la rive droite du fleuve avec le soutien de quelques canons mis en batterie sur la rive gauche.

À une heure de l’après-midi, l’achèvement du plus petit des deux ponts permet au 2e corps du maréchal Oudinot de gagner la rive opposée avec un peu d’artillerie et de battre définitivement la division russe chargée de tenir cette portion du fleuve.

Puis l’autre pont est terminé vers 4 heures de l’après-midi et permet la traversée de l’artillerie, de la Garde et des diverses voitures de l’armée. Le caractère malgré tout improvisé du pont, la nature vaseuse du sol et l’empressement des attelages à passer causent successivement trois ruptures durant les journées des 26 et 27 novembre. Chaque fois, les pontonniers, malgré leur extrême fatigue, se jettent dans l’eau glacée pour remplacer les chevalets rompus.

Qu’on en juge par ce commentaire attribué à un officier badois du 2e corps d’armée du maréchal Victor :

« À plusieurs reprises les ponts se rompirent sous le fardeau, et il s’écoula du temps avant que les pontonniers qui étaient déjà très fatigués et sans nourriture aucune, eussent réussi à les rétablir. Mais ces braves gens, dans l’eau jusqu’à la poitrine, travaillèrent avec le plus grand zèle et la plus rare abnégation, et ils se dévouèrent à une mort certaine pour sauver l’armée. »

Pendant la nuit du 27 au 28, l’afflux de troupes augmente ; elles amènent avec elles une grande quantité de voitures et de chevaux, provoquant un encombrement de plus en plus difficile à réguler.

Le 28 au matin, les attaques combinées des armées russes sur les deux rives du fleuve rendent la traversée encore plus vitale pour les Français dont la cohue ralentit, voire interrompt fréquemment le passage. Malgré la défense courageuse des troupes du 9e corps du maréchal Victor, les Russes parviennent à placer, en surplomb des ponts, plusieurs batteries qui peuvent désormais en pilonner les abords, faisant des ravages chez les Français. La traversée ne se fait plus qu’au prix d’une lutte dont les perdants finissent dans le fleuve ou piétinés par les leurs.

Vers la fin de journée, le feu ayant cessé de part et d’autre, le général Eblé peut encore faire place nette pour permettre la marche du 9e corps, opération qui nécessite l’intervention de 150 pontonniers pour dégager une véritable tranchée au milieu des cadavres d’hommes et de chevaux, et des voitures brisées et renversées qui encombrent la chaussée du pont.

Dans la nuit du 28 au 29, la foule des soldats, blessés ou malades, employés, femmes, enfants, foule d’isolés que plus rien ne guide hormis l’esprit de survie peut encore passer en abandonnant chevaux et voitures. Mais le confort relatif des bivouacs installés à la faveur de la trêve nocturne et dans la plus totale insécurité les dissuade de saisir cette dernière chance.

À partir de 6 heures du matin, les dernières arrière-gardes du maréchal Victor ayant passé la Bérézina, la foule des insouciants se décide enfin à se précipiter sur les ponts, provoquant un dernier et gigantesque encombrement. Le général Eblé ayant attendu le plus longtemps ordonne enfin à huit heures et demie, qu’on mette le feu aux ponts, livrant aux Russes les quelques 10 000 traînards qui n’ont pas pu passer.

Ce qu’il faut retenir

Le passage de la Bérézina est un exemple extrême de la capacité de sacrifice de quelques-uns pour sauver le tout. Quand les rigueurs du climat, les assauts de l’ennemi, les privations de nourriture ont provoqué la dislocation d’un grand nombre d’unités, seuls l’esprit de discipline et l’attachement à leur chef peuvent expliquer que ces 400 pontonniers aient trouvé l’énergie et le dévouement de s’immerger dans cette eau glacée qui sera fatale à la plupart. Le général Eblé décèdera lui-même d’épuisement un mois plus tard.

Mais cet épisode, indépendamment de son coût considérable en vies humaines, conduit aussi à s’interroger sur ce qui distingue la victoire de la défaite. Coincés entre le Dniepr et la Bérézina, entourés par trois armées russes qui convergent vers eux, les Français sont objectivement dans une situation désespérée. Il faut d’ailleurs sans doute y attribuer la décision du maréchal russe Koutouzov de ne pas assaillir véritablement les Français avant le passage du second fleuve et de laisser la nasse se refermer d’elle-même.

Pourtant, même si le terme de « Bérézina » est, dans le langage courant, synonyme d’échec, le fait d’avoir réussi à passer cet obstacle avec près de 25 000 hommes est à mettre au crédit de Napoléon. Certes, cette « non défaite » ne change rien d’un point de vue stratégique pour les Français mais constitue en réalité, de l’avis général, une belle victoire tactique.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

Illustration : Lawrence Alma-Tadema, La Traversée de la rivière Bérézina. 1812 (vers 1859–1869), musée d’Amsterdam. Domaine public.

https://institut-iliade.com/les-pontonniers-du-general-eble-sur-la-berezina-novembre-1812/

jeudi 28 janvier 2021

La Petite Histoire : Une bataille de géants aux portes de Moscou

 Le 7 septembre 1812, après des semaines de retraite incessante et de politique de la terre brûlée, les Russes commandés par le général Koutouzov se décident enfin à affronter la Grande armée. Le choc est terrible et oppose plus de 250 000 hommes à moins de 130 km de Moscou, avec à la clé des pertes effroyables encore jamais vues sur un champ de bataille. C’est une véritable « bataille de géants » en plein cœur de la Russie. Si les deux camps revendiqueront la victoire, celle-ci est bien française. Maîtresse du terrain et des redoutes, la Grande armée de Napoléon s’ouvre ici la route de Moscou, espérant y recevoir une capitulation qui ne viendra jamais…

https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-une-bataille-de-geants-aux-portes-de-moscou

mardi 21 mai 2013

Les premiers pas du courage civique : refuser le mensonge

Par A. Soljenitsyne, à Moscou, le 12 février 1974.
Il fut un temps où nous n’osions piper mot, fût-ce d’un chuchotement. Maintenant, voyez, nous écrivons pour le Samizdat, nous le lisons ; réunis dans les fumoirs d’un institut de recherche, nous ne nous lassons pas de nous plaindre : qu’est-ce qu’ils ne vont donc pas encore aller chercher, où ne vont-ils pas encore nous entraîner ! Et cette vantardise cosmique inutile, quand on n’a rien dans son propre pays à se mettre sous la dent, et ces régimes barbares qu’ils renforcent aux antipodes, et les guerres civiles qu’ils attisent, et Mao qu’ils ont fait grandir (à nos frais), et c’est encore nous qu’ils vont jeter contre lui, et il faudra bien marcher. Où aller, d’ailleurs ? Et ils font un procès à qui ils veulent, et les gens bien portants, qu’ils transforment de force en débiles mentaux, toujours et toujours eux, et nous, nous sommes impuissants.
C’est déjà le fond de l’abîme, la mort universelle de l’esprit est imminente, la mort physique aussi dans le brasier qui nous engloutira tous, nous et nos enfants. Et nous continuons, comme devant, de sourire peureusement et de balbutier indistinctement :
— Mais comment pourrions-nous bien nous y opposer ? Nous sommes sans forces.
Nous sommes si irrémédiablement déshumanisés que pour toucher notre modeste ration de nourriture aujourd’hui, nous sommes prêts à sacrifier tous nos principes, notre âme, tous les efforts de nos ancêtres, toutes les espérances de nos descendants, tout, pourvu qu’on ne touche pas à notre chétive existence. Nous avons perdu toute fermeté, toute fierté, toute chaleur du cœur. Nous ne craignons même plus la mort atomique, nous n’avons plus peur d’une troisième guerre mondiale (on trouvera bien toujours un recoin pour se cacher), nous avons peur simplement de faire les premiers pas du courage civique ! Ah ! ne pas s’écarter du troupeau, ne pas faire un pas solitaire, pour risquer de se retrouver tout d’un coup privé de petits pains blancs, privé de chauffe-eau, interdit de séjour à Moscou !
Or, nous pouvons tout ! Mais nous nous mentons à tiques, et cela est bien entré en nous, cela nous fait une existence commode, cela suffit pour toute la vie : le milieu, les conditions sociales, impossible d’y échapper, la réalité objective détermine la conscience, que sommes-nous, nous autres, là-dedans ? Nous n’y pouvons rien.
Or, nous pouvons tout ! Mais nous nous mentons à nous-mêmes pour nous tranquilliser. Ce n’est pas leur faute à eux, c’est la nôtre, la nôtre SEULEMENT !
Objection : mais, de fait, que pourrions-nous bien inventer ? Nos bouches sont bâillonnées, on ne nous écoute pas, on ne nous demande pas notre avis. Comment les contraindre à nous écouter ?
Les convaincre qu’ils ont tort ? Impossible.
Le plus naturel: les soumettre à de nouvelles élections, mais cela n’existe pas dans notre pays.
En Occident, les gens connaissent les grèves, les manifestations de protestation, mais nous, nous sommes trop abattus, cela nous fait peur : comment ? Comme cela, brusquement, refuser de travailler ! comme cela, descendre dans la rue !
Quant aux autres voies, ces voies fatidiques dont l’histoire russe, au siècle dernier, a fait l’amère expérience, à plus forte raison, elles ne sont pas pour nous. Sincèrement, on ! Aujourd’hui que toutes les haches ont fini de faire leur travail, que tout ce qui avait été semé a levé, nous voyons dans quelle erreur étaient tombés, dans quelles fumées s’étaient égarés ces jeunes gens si sûrs d’eux-mêmes qui pensaient au moyen de la terreur, d’un soulèvement sanglant et de la guerre civile, apporter au pays la justice et le bonheur. Non, merci, ô dispensateurs de lumières ! Car maintenant, nous savons que l’infamie des méthodes se multiplie dans l’infamie des résultats. Que nos mains restent pures !
Ainsi, le cercle est fermé ? Et, de fait, il n’y a pas d’issue ? Et il ne reste plus qu’à attendre, les bras croisés, que quelque chose arrive de soi-même ?…
Mais ce qui nous colle à la peau ne se détachera pas de soi-même si nous continuons, jour après jour, à l’admettre, à l’encenser et à l’affermir, si nous ne nous arrachons pas à ce qui lui est le plus sensible.
Au MENSONGE.
Quand la violence fait irruption dans la vie paisible des hommes, son visage flamboie d’arrogance, elle porte effrontément inscrit sur son drapeau, elle crie : « JE SUIS LA VIOLENCE ! Place, écartez-vous, ou je vous écrase ! » Mais la violence vieillit vite. Encore quelques années et elle perd son assurance, et pour se maintenir, pour faire bonne figure, elle recherche obligatoirement l’alliance du mensonge. Car la violence ne peut s’abriter derrière rien d’autre que le mensonge, et le mensonge ne peut se maintenir que par la violence. Et ce n’est ni chaque jour, ni sur chaque épaule que la violence pose sa lourde patte : elle n’exige de nous que notre obéissance au mensonge, que notre participation quotidienne au mensonge et c’est tout ce qu’elle attend de ses loyaux sujets.
Et c’est là justement que se trouve, négligée par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libération : LE REFUS DE PARTICIPER PERSONNELLEMENT AU MENSONGE ! Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI !
Et cela, c’est une brèche dans le cercle imaginaire de notre inaction, pour nous : la plus facile à réaliser, pour le mensonge : la plus destructrice. Car lorsque les hommes tournent le dos au mensonge, le mensonge cesse purement et simplement d’exister. Telle une maladie contagieuse, il ne peut exister que dans un concours d’hommes.
Nous ne sommes pas appelés à — nous ne sommes pas mûrs pour — aller sur la place publique et proclamer à grands cris la vérité, et dire tout haut ce que nous pensons tout bas. Ce n’est pas pour nous, cela fait peur.
Mais refusons au moins de dire ce que nous ne pensons pas !
Voilà donc notre voie, la plus facile, la plus accessible, étant donné notre couardise organique et enracinée, c’est une voie bien plus facile (chose terrible à dire) que la, désobéissance civique à la Gandhi.
Notre voie : NE SOUTENIR EN RIEN CONSCIEMMENT LE MENSONGE ! Conscient de la frontière au-delà de laquelle commence le mensonge (chacun la voit de façon différente), reculer en deçà de cette frontière gangrenée. Ne pas renforcer au moyen des baleines de corset ou des écailles de l’idéologie, ne pas coudre de loques pourries, et nous serons frappés de voir avec quelle rapidité, quelle absence de résistance le mensonge tombera à terre, et ce qui doit être nu apparaîtra au monde dans sa nudité.
Ainsi donc que chacun d’entre nous, au travers de notre pusillanimité, que chacun d’entre nous fasse son choix : ou bien demeurer un serviteur conscient du mensonge (oh ! bien sûr, pas par penchant naturel, mais pour nourrir sa famille, pour élever ses enfants dans l’esprit du mensonge !), ou bien considérer que le temps est venu de se secouer, de devenir un homme honnête, digne d’être respecté et par ses enfants et par ses contemporains. Alors, à dater de ce jour :
— il n’écrira plus désormais, ni ne signera, ni ne publiera d’aucune façon aucune phrase constituant, selon lui, une déformation de la vérité ;
— des phrases de ce genre, que ce soit au cours d’une conversation privée ou publiquement, il n’en prononcera ni de lui-même, ni en répétant une leçon, ni en qualité de propagandiste, de professeur ou d’éducateur, ni sur scène dans un rôle de théâtre ;
— que ce soit picturalement, sculpturalement, photographiquement, musicalement, il ne représentera, n’accompagnera, ne diffusera la moindre idée mensongère, la moindre déformation qu’il aura distinguée de la vérité ;
— il ne produira ni oralement, ni par écrit, aucune citation « directive », par désir de plaire, à titre de contre-assurance, pour assurer le succès de son ouvrage, s’il n’est ,pas entièrement d’accord sur la pensée citée ou bien si elle n’est pas exactement pertinente à son propos ,
— il ne se laissera pas contraindre à aller à une manifestation ou à un meeting contre son gré ou sa volonté. Il ne prendra, il ne portera aucune banderole, s’il n’est pas entièrement d’accord sur le slogan qui figure sur elle :
— il ne lèvera pas la main en faveur d’une motion à laquelle il ne se rallie pas sincèrement ; il ne votera ni publiquement ni à bulletin secret pour une personne qu’il tient pour indigne ou douteuse ;
— il ne se laissera pas entraîner de force à une réunion où il peut s’attendre à voir discuter une question de façon coercitive, déformée ;
— il quittera sur-le-champ toute salle de séance, de réunion, de cours, de spectacle, de cinéma, dès qu’il aura entendu un orateur y proférer un mensonge, une ineptie Idéologique ou des phrases de propagande impudente ;
— il ne s’abandonnera pas (ni n’achètera au numéro) à un journal ou à une revue qui déforme l’information ou passe sous silence des faits essentiels.
Notre énumération, cela va de soi, ne recouvre pas tous les cas possibles et nécessaires où il faut s’écarter du mensonge. Mais quiconque sera entré dans la voie de la purification n’aura aucune peine à discerner d’autres cas avec une clairvoyance nouvelle.
Eh oui, les premiers temps seront difficiles. Il en est qui se retrouveront momentanément sans travail. Les jeunes gens qui voudront vivre selon la vérité se verront fortement compliquer les premiers pas de leur jeune existence : jusqu’aux leçons qu’il faut réciter à l’école, tout est truffé de mensonges, il faut choisir. Mais pour quiconque veut être honnête, il n’existe pas d’échappatoire : il ne se passe pas de jour où chacun de nous, fût-ce dans les matières scientifiques tiques et techniques les plus exemptes de danger, ne soit contraint à faire l’un ou l’autre des pas que nous venons de dire, du côté de la vérité ou du côté du mensonge ; du côté de l’indépendance spirituelle ou du côté de la servilité spirituelle. Celui qui manquera de courage au point de renoncer à défendre son âme, que celui-là n’aille pas s’enorgueillir de ses idées d’avant-garde, se targuer d’être académicien ou « artiste du peuple », personnalité émérite ou général, qu’il se dise : je suis un veau et un poltron, je n’ai besoin que d’une chose : avoir mangé et être bien au chaud.
Cette voie elle-même, la plus modérée des voies de la résistance, sera difficile à suivre pour les hommes encroûtés que nous sommes. Combien plus facile, tout de même, que de faire la grève de la faim ou de s’arroser d’essence, le corps enveloppé de flammes, les yeux éclatés sous l’effet de la chaleur ; nous autres, nous trouverons toujours du pain noir et de l’eau claire pour notre famille.
Trahi par nous, trompé par nous, ce grand peuple d’Europe, en vérité, le peuple tchécoslovaque ne nous a-t-il pas montré qu’une poitrine sans défense peut tenir même contre un char, s’il bat en elle un cœur digne ?
Une voie difficile ? La moins difficile, pourtant des voies possibles. Un choix difficile pour le corps, le seul choix possible pour l’âme. Une voie difficile, certes, mais Il y a d’ores et déjà chez nous des hommes et des femmes, par dizaines même, qui tiennent bon DEPUIS DES ANNÉES sur tous nos points, qui vivent selon la vérité.
Il ne s’agit donc pas d’être les premiers à s’engager dans cette voie, mais de SE JOINDRE AUX AUTRES ! La route sera d’autant moins longue et pénible que nous serons plus unis, plus nombreux à nous y engager ! Si nous sommes des milliers, personne ne pourra venir à bout de nous. Des dizaines de milliers, et notre pays deviendra méconnaissable !
Mais si nous cédons à la peur, cessons alors aussi de récriminer contre ceux qui ne nous laissent pas respirer librement : c’est nous-mêmes qui nous en empêchons ! Courbons l’échine, attendons encore, et nos frères biologistes ne tarderont pas à trouver le moyen de lire dans nos pensées et de modifier nos gènes.
Si nous cédons là aussi, nous prouverons que nous sommes des nullités, des irrécupérables et c’est à nous que s’applique le mépris de Pouchkine :
Que sert à des troupeaux d’être libres ?
Le lot qui leur échoit est d’âge en âge
Un joug, des grelots et un fouet.

lundi 18 février 2013

Notes sur la Contre-Révolution “blanche” en Russie

« Tout finira pas disparaître – souffrances, passions, sang, famine et la mort en masse. L'épée disparaîtra, mais les étoiles brilleront encore quand il ne restera même plus une ombre de nos corps et de nos actes sur la Terre. Pas un homme ne l'ignore. Alors pourquoi ne voulons-nous pas diriger nos regards vers cela ? Pourquoi ? » (Mikhaïl Boulgakov, La Garde Blanche, Moscou, 1923/24)
L'histoire est généralement écrite par les vainqueurs. Les vaincus des affrontements historiques restent nuets, parce qu'ils ont été annihilés et, même, quand, plus tard, ils finissent par prendre la parole ou par écrire, on ne prête plus attention à eux. C'est le sort qui a été infligé au “mouvement blanc” ou à la “contre-révolution blanche” en Russie, qui a tenté, au cours des années de guerre civile, de la fin de 1917 jusqu'à octobre 1920, de s'opposer à la prise du pouvoir par les communistes (les bolcheviques).
Les Blancs avaient réussi à enregistrer d'étonnants succès militaires et à lancer des offensives qui ne se sont enlisées qu'à proximité de Moscou ou de Petrograd. Sous le commandement d'officiers de l'Armée du Tsar, les troupes blanches, composées de volontaires anti-bolcheviques, se sont regroupées, après le coup de force de Lénine, en plusieurs groupes d'armées : ceux du Nord-Ouest sous les ordres du Général Youdenitch, ceux de Sibérie sous l'Amiral Koltchak et ceux du Sud, sous les ordres du Général Dénikine d'abord, puis après son échec et sa démission, sous le Général Wrangel.
C'était au départ de petites unités, peu nombreuses — par ex. l'armée des volontaires du Sud ne comptait pas plus de 3.000 hommes en février 1918, mais ses rangs se sont étoffés progressivement jusqu'en 1919, pour monter à plusieurs centaines de milliers d'hommes — mais elles ne se sont pas recrutées, comme l'affirment péremptoirement les légendes de la gauche, dans les rangs des “réactionnaires et des grands propriétaires terriens”.
Dans son roman Le Docteur Jivago, Boris Pasternak décrit l'attaque d'une unité blanche contre des partisans bolcheviques, chez qui Pasternak, médecin, avait été contraint de servir. Qui étaient ces Blancs ? Jivago dit reconnaître dans les visages des attaquants les traits des hommes de sa propre caste sociale :
« C'était, pour la plupart, des garçons et de jeunes hommes issus de la bourgeoisie de la capitale, flanqués de quelques hommes plus âgés, qui avaient été enrôlés à titre de réservistes. Mais le gros de la troupe était composé de jeunes, d'étudiants, qui n'avaient derrière eux qu'un seul semestre à l'université, ou de lycéens de la 8ième classe qui venaient tout juste de se porter volontaires. Le Docteur (Jivago) n'en connaissait aucun ; mais leurs visages lui paraissaient familiers, comme s'il les avait déjà vu auparavant. Beaucoup lui rappelaient d'anciens camarades de classe... Il croyait déjà en avoir rencontré d'autres au théâtre ou en déambulant dans les rues. Il se sentait apparentés à leurs visages impressionnants, sympathiques. Leur jeunesse et leur haute idée du devoir avaient fait naître en eux un profond enthousiasme, ce qui les avait conduit à l'héroïsme, au mépris du danger. Ils fonçaient en avant, en ordre de bataille, droits et fiers, plus intrépides que les officiers de la Garde ; ils se riaient du danger et ne cherchaient pas à l'éviter en courant plus vite. Le docteur était sans arme, couché dans l'herbe, et observait le déroulement du combat. Il était de cœur aux côtés de ces jeunes gens qui marchaient vers la mort en héros. Presque tous appartenaient à des familles spirituellement proches de lui. Ils avaient été éduqués comme lui, ils étaient proches de lui par leur attitude éthique... ».
Si Pasternak, dans ce passage, dresse un monument aux classes moyennes russes, comme contrepoids au bolchevisme, d'autres témoins contemporains confirment ses sentiments. Un officier, qui a participé à la guerre civile en servant sous les ordres de l'Amiral Koltchak, écrivit, bien des années plus tard, que l'officier de l'armée impériale russe était « psychologiquement plus proche des simples paysans-soldats que les intellectuels socialistes ou communistes » (cf. Fedotoff-White, The Growth of the Red Army).
La plupart des chefs militaires de la contre-révolution blanche venaient de milieux socialement très modestes. Le Général Anton Ivanovitch Dénikine — Commandant-en-chef de l'armée des volontaires dans le Sud de la Russie —  était issu d'une famille de serfs. Son père, non libre à sa naissance, était devenu, après la libération des paysans, officier subalterne. Dénikine insistait toujours pour dire qu'il était devenu général de l'armée impériale russe par ses propres efforts et non pas par naissance, fortune ou relations. Il est intéressant de noter que Dénikine n'était pas un monarchiste acharné. Il ne tolérait pas la propagande monarchiste dans ses troupes et utilisait plutôt la formule de “la Grande Russie, unie et indivisible”, qu'il s'agissait d'arracher aux griffes des bolcheviques.
Tout comme Dénikine, l'Amiral Koltchak était un officier de métier sans fortune, et aussi un explorateur polaire bien connu à son époque ; il sera trahi par les légionnaires tchèques de l'ancienne armée du Tsar et livré aux communistes qui l'exécuteront. Le seul baron parmi les chefs militaires blancs était le Général Piotr Nikolaïevitch Wrangel, mais il n'avait pas non plus de fortune personnelle. Son père était directeur d'une compagnie d'assurances à Rostov sur le Don. Sa famille ne possédait qu'une propriété foncière très modeste. Au départ, Wrangel aurait dû devenir ingénieur des mines. Il a changé ses plans et opté pour la carrière d'officier.
Notre objectif, dans cet article, n'est pas de relater les exploits militaires, les victoires et les défaites des Blancs. La critique du mouvement blanc a été déjà maintes fois formulée : les chefs de l'armée blanche, souligne-t-on souvent, étaient trop “impolitiques” et ne comprenaient pas la dimension idéologique de leur combat contre les communistes. Les Blancs opéraient depuis la périphérie contre le centre, fermement aux mains des bolcheviques et de Lénine. Les actions des Blancs étaient insuffisamment coordonnées voire manquaient totalement de coordination. L'orientation “grande-russe” du mouvement blanc suscita des conflits avec les mouvements anticommunistes non russes visant l'indépendance des nations périphériques du Caucase, de l'Asie centrale et des Pays Baltes.
Quoi qu'il en soit, on peut poser la question aujourd'hui, après tant de décennies, après que les acteurs de l'époque soient tous descendu dans la tombe : une victoire blanche sur les Rouges dans la Russie d'alors aurait-elle préservé l'humanité d'une succession de souffrances inutiles ? Les Russes et les ressortissants des autres nations tombées ultérieurement sous la coupe des Soviétiques auraient-ils échappé au goulag ? Il est même fort probable que bon nombre de communistes, massacrés pendant les grandes purges de Staline, épurés, auraient plutôt survécu sous un régime blanc, non communiste, que sous l'emprise de leur propre idéologie.
Les communistes et les historiographes de gauche évoquent souvent la “terreur blanche”, qui aurait fait rage pendant la guerre civile. Indubitablement, des excès ont été commis dans les deux camps, chez les Blancs comme chez les Rouges : c'est le lot de toutes les guerres civiles. Mais la terreur, au départ, n'a pas été déclenchée par les Blancs, qui ne possédaient pas d'instruments de terreur, à l'instar de la Tcheka, créée par Lénine, c'est-à-dire la “Commission extraordinaire pour la lutte contre la contre-révolution”, qui a précédé la GPU, le NKVD et le KGB. Beaucoup d'officiers blancs étaient choqués par l'extension de l'anarchie, de la brutalité, par la multiplication exponentielle des assassinats pendant la guerre civile russe. Ainsi, l'un des principaux commandeurs des troupes blanches, le Colonel Drosdovski, écrivit le 25 mars 1918 dans son journal :
« Comme les hommes sont détestables quand ils ont peur, ils sont alors sans la moindre dignité, sans style, ils deviennent vraiment un peuple de canailles qui ne mérite plus que le mépris : ils sont sans vergogne, sans pitié, ils méprisent scandaleusement ceux qui sont sans défense ; dans les prisons, ils ne connaissent plus de retenue dans leur déchaînement et leur méchanceté, mais devant les plus forts, ils sont lâches, serviles, rampants... ».
La Crimée, dernier bastion
Après l'échec de toutes les tentatives blanches de marcher sur Moscou, les forces anticommunistes n'avaient plus qu'un dernier refuge au début de 1920 : la Crimée, presqu'île de la Mer Noire. C'est justement dans ce dernier bastion, dans cette “Île de Crimée”, qu'on a pu observer l'ébauche d'une alternative russe au communisme totalitaire. Homme de droite, le Général Baron Wrangel, qui prit le commandement en Crimée après la défaite et la retraite des troupes blanches, a montré qu'il n'était pas seulement un chef d'armée capable, mais aussi un chef politique. C'est lui qui a dit qu'il fallait « mener une politique de droite avec une main de gauche ». Wrangel déclara que « la Russie ne pouvait plus être libérée par l'effet d'une campagne victorieuse des Blancs et par la prise de Moscou, mais par l'organisation politique d'une parcelle — même modeste — de terre russe où régnerait un ordre, offrant des conditions de vie telles qu'elles séduiraient les hommes croupissant sous le joug des Rouges ».
Caractéristique de la position politique de ce général blanc est l'appel qu'il a lancé en juin 1920 et qui mérite d'être cité in extenso :
« Écoute, ô peuple de Russie ! Pourquoi combattons-nous ? Pour la foi qu'on nous a souillée et pour les autels que l'on nous a profanés. Pour la libération du peuple russe du joug des communistes, des vagabonds et des criminels qui ont complètement ruiné la Sainte Russie. Pour la fin de la guerre civile. Pour que les paysans, qui ont acquis la terre qu'ils cultivent de leurs mains, puissent poursuivre leur travail en paix. Pour que le travailleur honnête ne doive pas végéter misérablement au soir de sa vie. Pour qu'une vraie liberté et une vraie justice puissent régner en Russie. Pour que le peuple russe puisse choisir lui-même, par élection, son souverain. Aide-moi, ô peuple russe, à sauver la patrie ! ».
Mis à part le terme “souverain”, qui pourrait être mésinterprété, un “souverain” que le peuple russe serait appelé à élire, nous avons affaire ici à un programme qui respecte les critères de l'État de droit, mais dans une optique conservatrice. Mais la formule de “souverain” prend une autre connotation quand on la découvre dans le texte original russe : en effet, ce texte utilise l'expression de “khosyaïn” qui, traduit, signifie aussi “maître de maison”, “hôte” et “chef naturel”. Wrangel a souligné à maintes reprises qu'il ne s'envisageait nullement comme le “khosyaïn” de la future Russie. Le Général blanc a formulé ce qu'il envisageait comme forme étatique pour la future Russie non communiste :
« De l'autre côté du front, au Nord, règnent l'arbitraire, l'oppression, l'esclavage. On peut être d'avis différent quant à l'opportunité de telle ou de telle forme d'Etat. On peut être un républicain, un socialiste ou même un marxiste extrême et considéré malgré tout que la dite “république des soviets” est l'exemple parfait d'un despotisme calamiteux, qui n'a encore jamais existé dans l'histoire et sous le knout duquel non seulement la Russie mais aussi la nouvelle classe soi-disant au pouvoir, le prolétariat, va périr. Car cette classe, elle aussi, comme tout le reste de la population, a été mise au tapis ».
Cette analyse du Général Wrangel date de 1920 mais, après 70 ans, elle reste étonnamment pertinente et actuelle. Wrangel a dit, dans le programme alternatif qu'il opposait au bolchevisme :
« Bien-être et liberté pour le peuple ; introduction des sains principes de l'ordre civil dans la vie russe, c'est-à-dire de principes étrangers à la haine entre classes ou entre nationalités ; union de toutes les forces de la Russie et poursuite du combat militaire et idéologique jusqu'au moment tant attendu où le peuple russe pourra décider lui-même comment la Russie devra dans l'avenir être gérée ».
Le Général a évoqué “l'ordre minimal” qu'il voulait instaurer dans les territoires qu'il viendrait à contrôler, « afin que le peuple, s'il le souhaite, puisse s'assembler librement et dire sa volonté en toute liberté ». À quoi le commandeur blanc ajoutait : « Mes préférences personnelles n'ont aucune importance. Au moment où j'ai pris le pouvoir entre les mains, j'ai mis à l'arrière-plan mes affinités personnelles à l'endroit de telle ou telle forme étatique. Je m'inclinerai sans condition devant la voix de la Terre russe ».
Face au monarchiste V. Choulguine, Wrangel énonçait les objectifs de sa politique : il voulait, disait-il, sur le territoire de la Crimée, « sur ce petit bout de terre, rendre la vie possible... En un mot, (...) montrer au reste de la Russie : vous avez là le communisme, c'est-à-dire la faim et la police secrète, et, ici, chez nous, vous avez une réforme agraire, nous avons introduit l'administration locale autonome (la semstvo), nous avons créé l'ordre et rendu la liberté possible... Je dois gagner du temps, afin que tous le sachent et voient que l'on peut vivre en Crimée. Alors il sera possible d'aller de l'avant... Alors les gouvernements que nous prendront aux bolcheviques deviendront pour nous une source de puissance... ».
L'héritage de Stolypine
Dans sa réforme agraire et dans la concrétisation de l'administration autonome, le Général Wrangel s'est inspiré du grand réformateur conservateur de l'époque du Tsar, le Premier Ministre Piotr Arcadéëvitch Stolypine, victime en 1911 à Kiev d'un attentat perpétré par un révolutionnaire, qui était aussi au service de l'Okhrana, la police secrète du régime tsariste. L'un des plus proches conseillers politiques de Wrangel venait de l'entourage immédiat de Stolypine, c'était Alexandre Vassiliévitch Krivochéine, mort en 1921. Krivochéine était d'origine paysanne. Son grand-père l'était. Son père était devenu Lieutenant-Colonel dans l'armée. Sous Stolypine, Krivochéine s'était penché sur les problèmes de la réforme agraire. Il voulait surtout renforcer économiquement et socialement les positions des paysans russes libres, aisés et industrieux. Dans un certain sens, Wrangel a poursuivi les réformes de Stolypine en Crimée. L'objectif de Stolypine, avant sa mort violente en 1911, avait été de couper l'herbe sous les pieds des révolutionnaires en pratiquant une politique de la propriété intelligente et modérée et en créant une caste moyenne solide composée de paysans.
struve10.jpgLe deuxième conseiller important de Wrangel, qui fut de facto son “ministre des affaires étrangères”, était Piotr Berngardovitch Struve. Au départ, Struve était marxiste, mais redevint plus tard orthodoxe, ce qui contribua à faire de lui un conservateur et un nationaliste russe éclairé. Struve a défendu la cause de Wrangel et celle de la “Crimée blanche” auprès des alliés occidentaux, les Britanniques et les Français, que devaient évidemment solliciter les “forces combattantes de Russie méridionale”. Mais les négociations avec les Français et les Britanniques ont été décourageantes et humiliantes pour les Blancs : Paris posait des conditions pour accorder son aide militaire et pour livrer des vivres, notamment essayait d'obtenir de Wrangel qu'il promette de rembourser les dettes que l'Empire russe avait contractées auprès de la France. Les Britanniques en avaient assez de la guerre civile russe dès 1919. Ils menaçaient Wrangel de mettre un terme à toutes leurs aides et d'abandonner les Russes anti-communistes à leur sort, si l'armée blanche osait lancer une offensive contre les Soviétiques.
Beaucoup d'officiers de l'armée blanche soupçonnaient alors les puissances occidentales, et surtout les Britanniques, de n'avoir pas d'autre intérêt que de laisser les Russes s'entretuer dans une longue guerre fratricide et de ne pas vouloir accorder aux Blancs une aide substantielle, car, disaient-ils, l'Occident ne voulait pas d'un régime fort non communiste en Russie.
Dans les premiers jours de novembre 1920, les Rouges attaquèrent avec des forces nettement supérieures en nombre l'ultime bastion “Crimée”. Wrangel, à ce moment-là, venait encore de se rendre utile à l'Occident ingrat : pendant la guerre polono-soviétique, il a mobilisé en face de lui des troupes rouges si bien qu'en été 1920, l'armée rouge, aux portes de Varsovie, fut contrainte, faute d'effectifs suffisants, à reculer et à se replier, lors du fameux “miracle de la Vistule”.
Après la fin de la guerre polono-soviétique, le gouvernement de Lénine lança immédiatement toutes les forces rouges disponibles contre la Crimée. La percée soviétique à travers l'isthme de Perekop décida du sort de Wrangel et des Blancs : toutefois, le dernier des commandeurs blancs réussit encore à sauver 145.693 personnes, soldats et civils, en les embarquant sur des navires qui mirent le cap sur Constantinople. C'est ainsi que commença la première grande émigration russe. Dans une dernière allocution prononcée sur le sol russe devant des élèves-officiers, Wrangel déclara le 1er novembre 1920 à Sébastopol :
« Abandonnée par le monde entier, notre armée exsangue quitte la patrie, après avoir combattu non pas seulement pour notre cause russe, mais pour la cause du monde entier. Nous partons pour l'étranger, non pas comme des mendiants qui tendent la main, mais avec la tête haute, conscients d'avoir accompli notre devoir jusqu'au bout ».
Dans un entretien accordé au journal Velikaïa Rossiya (La Grande Russie), qui paraissait sur le “territoire libre”, Wrangel avait déclaré le 5 juillet 1920 :
« L'histoire honorera un jour le sacrifice et les efforts des hommes et des femmes russes en Crimée, car, dans la solitude la plus complète, sur le dernier lambeau libre de la Terre russe, ils ont combattu pour le bonheur de l'humanité et pour les lointains bastions de la culture européenne. La cause de l'armée russe de Crimée, c'est de se constituer en un grand mouvement de libération. Nous combattons une guerre sainte pour la liberté et pour le droit ».
Et, à l'époque, Wrangel fut prophétique : tant qu'il n'y aura pas en Russie une « véritable puissance étatique », de quelque orientation que ce soit, une puissance reposant sur « l'aspiration pluriséculaire de l'humanité à vivre sous une loi, à bénéficier de droits personnels et de propriété [et sur] le respect des obligations internationales », il n'y aura pas de véritable paix en Europe.
Émigré en Yougoslavie, Wrangel est mort en 1928. Son corps fut enseveli dans la petite église russe de Belgrade. Quand les communistes prennent le pouvoir en Yougoslavie, la pierre tombale et l'inscription sont recouvertes d'un tableau.
► Carl Gustav Ströhm, 1989. (article tiré de Criticón n°115, sept.-oct. 1989)

mercredi 20 juin 2012

24 juin 1812 La campagne de Russie, du Niemen à la Moskova

Le 24 juin 1812, Napoléon 1er franchit le Niemen avec ses troupes. Il envahit la Russie sans déclaration de guerre préalable (comme Hitler 129 ans plus tard à deux jours près !).
La Russie, dévoreuse de la Grande Armée
Cliquez pour agrandir
Napoléon et la campagne de Russie (Alain Houot)Quand il franchit le Niemen avec la Grande Armée, Napoléon 1er cherche comme à son habitude le choc frontal avec l'armée ennemie. Mais, tirant parti de l'espace russe, les Russes se dérobent aux attaques et insidieusement, d'étape en étape, entraînent la Grande Armée vers l'Est...

Un ennemi insaisissable

 Après le traité de Tilsit, conclu cinq ans plus tôt, l'Empereur des Français a été décontenancé par le tsar Alexandre 1er qui a feint d'être son allié mais a continué d'accueillir dans ses ports des navires britanniques et, après le congrès d'Erfurt, n'a rien fait pour empêcher l'Autriche de reprendre les armes. 
Il croit pouvoir le ramener à la raison au terme d'une campagne militaire (une de plus) avec une armée plus nombreuse qu'aucune autre : la Grande Armée compte en effet pas moins de 700.000 hommes à son entrée en Russie, en juin, dont 300.000 Français.
Fort de cet avantage numérique, Napoléon 1er cherche  comme à son habitude le choc frontal avec l'ennemi. Mais il se montre très vite désemparé par la tactique russe. Sous le commandement du prince Mikhaïl Barclay de Tolly et du général Bagration, les deux armées ennemies, environ 200.000 soldats au total, se dérobent au combat tout en se repliant vers l'Est et en brûlant sur leur passage les récoltes et les entrepôts de vivres.
Napoléon ne résiste pas à la tentation de les poursuivre. C'est seulement en prenant Vilnius, en Lituanie, le 28 juin, qu'il prend conscience de la tactique ennemie : entraîner la Grande Armée dans les profondeurs du pays pour l'épuiser. Il n'en poursuit pas moins son chemin vers Vitebsk puis Smolensk.
Cette tactique de la terre brûlée a été préconisée par Clausewitz, officier prussien entré au service du tsar, et appliquée par Barclay de Tolly, un officier d'origine écossaise. Coûteuse en vies humaines, elle suscite des récriminations dans l'état-major russe qui obtient le 17 août 1812 le limogeage de Barclay de Tolly et son remplacement par le vieux maréchal Koutouzov.
Ignorant des réalités climatiques et géographiques, Napoléon commet erreur sur erreur. Au lieu de se diriger vers la capitale Saint-Pétersbourg, il se laisse entraîner vers l'ancienne métropole, Moscou, à plusieurs centaines de kilomètres. Le climat continental, caniculaire, épuise les soldats et ceux-ci souffrent de la dysenterie et du manque de ravitaillement.
Bataille de la Moskowa (Louis-François Lejeune, 1822, château de Versailles)

Un choc sans suite

Le 7 septembre 1812, sur les bords de la Moskova, près du village de Borodino, Koutouzov offre enfin à Napoléon l'affrontement tant attendu.
Du fait de ses pertes antérieures et de l'effilochement de la Grande Armée sur plusieurs centaines de kilomètres, Napoléon ne dispose à ce moment crucial que du tiers de ses effectifs initiaux. Sur les 440.000 soldats qui ont traversé le Niemen (non compris les hommes des équipages), 100.000 sont restés à l'arrière pour sécuriser les régions occupées. Et près de 200.000 ont disparu, morts, blessés, déserteurs ou prisonniers, victimes de la dysenterie, de la faim, des attaques des Cosaques ou des combats.  
Face à des Russes aussi nombreux et aussi bien armés, qui ont pris le temps de préparer la bataille, Napoléon sent la victoire lui échapper. Mais sur la fin de la journée, ses alliés bavarois et saxons lui sauvent la mise.
Le maréchal Michel Ney se distingue également à la tête du 3e Corps de la Grande Armée, ce qui lui vaudra plus tard le titre de Prince de la Moskowa. Mais l'empereur commet l'erreur gravissime de ne pas engager la Garde impériale. Il veut garder celle-ci intacte pour la suite. En conséquence de quoi, la victoire reste indécise et l'armée russe toujours intacte.
Les pertes sont très lourdes : 30.000 côté français dont 47 généraux, contre 50.000 côté russe. Le général Bagration est tué et Koutouzov, remis de son erreur stratégique, décide de reprendre à son compte la tactique de la terre brûlée de son prédécesseur en refusant tout nouvel affrontement. 
La Grande Armée entre enfin à Moscou. C'est pour s'apercevoir que la ville a été désertée par tous ses habitants...

samedi 9 juin 2012

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX LISA ROZENSWEIG, dite ELIZABETH ZUBILIN (ou ZARUBINA)

Nous avons fait sa connaissance hier et il serait dommage de laisser passer sans s’y intéresser de plus près cette espionne bolchevique à la carrière bien fournie. Ce qui ne l’a pas empêchée de mourir il n’y a pas si longtemps que ça, en 1987.
Elle commence le siècle en fanfare puisqu’elle naît le 1er janvier 1900 dans une famille juive de la province de Bucovine, entre la Roumanie et l’Ukraine. Une famille apparemment assez aisée pour lui permettre de poursuivre des études d’histoire et de philologie en Russie, France et Autriche. Très douée pour les langues, elle parle roumain, russe, allemand, français, anglais et hébreu. Tout cela va lui être bien utile par la suite. Sa famille est aisée, ce qui n’empêche pas la fibre révolutionnaire. Dans sa parenté se trouve Ana Pauker, qui fondera le parti communiste roumain. Une autre personne bien intéressante…
Zarubina – on va l’appeler comme ça, c’est plus mignon, ça fait un peu comédie italienne – participe activement aux mouvements révolutionnaires qui agitent la Bessarabie (grande région adjacente à la Bucovine) après la 1ère guerre. Et en 1919, elle devient membre du komsomol de Bessarabie. Le komsomol était le nom donnée à l’organisation des jeunesses …bolcheviques, car il fallait bien encadrer ces jeunes gens, futurs piliers du régime.
Ses qualités vont vite trouver à s’employer ailleurs qu’en Bessarabie. En 1923, elle rejoint le parti communiste d’Autriche. En 1924, elle intègre les services secrets bolcheviques et travaillera jusqu’en 1925 à l’ambassade soviétique à Vienne, puis, jusqu’en 1928, toujours à Vienne mais en dehors de l’ambassade.
On la retrouve ensuite à Moscou où, comme on l’a vu hier, Meïer Abramovitch Trilisser, à l’époque chef des services secrets et vice-président de la Guépéou, lui ordonne en 1929 de abandon bourgeois prejudice, autrement dit de laisser tomber les préjugés bourgeois, et de séduire Yakov Blumkin. Elle exécutera sa mission en Turquie où il se trouve alors, sous le nom de Lisa Gorskaya, apparemment inconnue de Blumkin qui était pourtant son collègue. Mais il est vrai qu’elle avait exercé à Vienne …En tout cas, elle rapportera fidèlement toutes leurs conversations à Trilisser. On connaît la suite, pour Blumkin.
Zarubina, elle, se mariera au cours de la même année 1929 avec un collègue des services secrets, Vassili Zarubin. Dès lors ils feront équipe pendant de longues années, opérant sous la couverture d’un couple tchèque travaillant en Allemagne, France, Etats-Unis.
Zarubina démontrera des qualités hors pair d’agent recruteur, créant un réseau clandestin de juifs émigrés de Pologne. Elle sera particulièrement active aux Etats-Unis, introduisant des agents dans l’entourage d’Einstein, d’Oppenheimer et d’autres, afin de percer au bénéfice des soviétiques les secrets de la bombe américaine.
En 1941, elle a le grade de capitaine du KGB. Son mari opère à Washington - il sera chef du KGB de 1941 à 1944 - et elle-même se rend fréquemment en Californie où, par l’intermédiaire de Gregory Kheifetz, vice-consul à San Francisco et lui aussi agent du KGB, elle se lie d’amitié avec l’épouse d’Oppenheimer, Kitty Puening Harrison, d’origine allemande, aux amitiés communistes bien affirmées. Elle aura dès lors de fréquents rapports avec Oppenheimer, lui-même très à gauche. C’est un vrai nid d’espions pro-soviétiques qui pullule autour du Projet Manhattan. Il y aura en particulier le physicien allemand Klaus Fuchs, introduit par Zarubina, qui travaillera pour le NKVD  et qui jouira de l’entière confiance d’Oppenheimer. Elle introduira également l’espionne Maria Konnenkova auprès d’Einstein.
La suite des événements est difficile à décrypter. Ce qui est sûr, c’est que Zarubina n’est morte qu’en mai 1987 et son agent secret de mari en 1972. Une lettre de dénonciation était parvenue aux services secrets américains en 1943, qui amènera le rappel du couple à Moscou. Après enquête, lui sera déchargé de ses fonctions en 1948 « pour raison de santé », ce qui était plutôt inquiétant là-bas. Quant à elle… mystère. Mais peut-être ont-ils terminé leur existence comme des bourgeois bien tranquilles de la nomenklatura, qui sait ?

mardi 17 avril 2012

Mensonges staliniens sur la tombe d'Aubrac

Le quinquennat s'était ouvert en 2007 par la célébration de Guy Môquet. Il se referme sur la tombe de Raymond Aubrac. Le premier épisode avait semblé singulier, la dernière séquence dérange par son unanimité. Celle-ci relève de l'ignorance généralisée.
Personne n'ose, en effet, tenir compte du diagnostic rappelé par le plus indiscutable spécialiste du sujet, Stéphane Courtois. Maître d'œuvre du Livre noir du communisme, celui-ci répond à la question :"Qui était vraiment Raymond Aubrac ?
— Un agent soviétique, mais pas au sens où il aurait travaillé pour les services d'espionnage de l'Union soviétique. Il était plutôt un membre important du réseau communiste international, un sous-marin communiste si l'on veut ; en tout cas, beaucoup plus qu'un agent d'influence. Un homme comme lui avait évidemment un correspondant à Moscou." (1)⇓
Ceux qui le présentent comme un héros de la résistance devraient à leur tour nous révéler enfin à partir de quelle date Lucie et Raymond Aubrac agissent réellement en tant que "résistants" à l'occupant lui-même.
En fait pendant toute la période de l'alliance entre Staline et Hitler (2)⇓, entre août 1939 et juin 1941, on ne trouve, dans leur biographie, aucune trace de "résistance" au sens habituel de mot : lutte effective contre l'occupation étrangère. Certes, de nos jours, une certaine littérature déforme ce mot et récupère les luttes patriotiques du passé.
Le 14 février 2012, par exemple le vieux "stal" Aubrac s'exprimait encore aux côtés de Stéphane Hessel, qu'on retrouve dans tous les bons coups lui aussi, au nom d'une association intitulée "Citoyens résistants d'hier et d'aujourd'hui". Mais à quel envahisseur ces gens résistent-ils aujourd'hui ?
À propos de Lucie, on lira dans les lieux communs de la bien pensance, des indications vagues et ambiguës, par exemple que l'intéressée aurait sympathisé avec le parti entre 1934 et 1940, qu'elle aurait été "en contact avec Georges Marrane son représentant en zone sud en 1940", rien de bien marquant d'ailleurs avant l'été 1941, où le PC se déguise en force patriotique.
Dans un autre article le même Stéphane Courtois précise au contraire que "Lucie a été dès le début des années 1930 une fervente communiste, fréquentant le restaurant de la Famille nouvelle – quartier général de Maurice Tréand, le responsable aux cadres du PCF – et a même été pressentie pour suivre à Moscou l’École léniniste internationale, école de formation de l’Internationale communiste." (3)⇓
Et l'historien rappelle quelques jalons sur la suite de la route suivie imperturbablement par Raymond au sein de l'appareil : "en 1946, il a, sur ordre de Jean Jérôme et de Jacques Duclos – hommes de confiance du PC d’Union soviétique – logé, lors de son séjour en France, le chef du PC indochinois, Ho Chi Minh, cadre important du communisme international."
Puis "en 1948 l’un des cofondateurs des Combattants de la liberté, à l’origine du Mouvement de la Paix, vaste opération destinée par Moscou à désigner le camp communiste comme celui de la paix et les États-Unis comme les fauteurs de guerre."
Par la suite, "de 1948 à 1958, il a été le fondateur et le dirigeant du BERIM, société contrôlée par Jean Jérôme et Charles Hilsum – le directeur de la BCEN, la banque représentant les intérêts soviétiques en France – et faisant du commerce avec les régimes communistes d’Europe de l’Est puis de Chine, et, au passage, de pompe à finance pour le PCF."
Moins prisonnier des cache-sexe et de la langue de bois que ne se montrent nos politiciens, le comédien Daniel Auteuil, avait joué son rôle à l'écran. Tout en demeurant admiratif, soulignant aussi le côté indissociable de ce couple, il rompait le 12 avril avec l'unanimité factice et conformiste. À la question d'Yves Calvi : "était-ce un ange Raymond Aubrac ?" il reconnaît en effet "qu'au moment de l'épuration à Marseille il n'y va pas avec dos de la cuiller"(4)⇓
En 1997, une polémique et un procès furent déclenchés autour du livre pourtant fort intéressant publié par Gérard Chauvy (5)⇓. Malheureusement l'auteur y répugne à se démarquer d'une accusation de trahison reposant sur un écrit posthume de Klaus Barbie et sur les manœuvres provocatrices de son avocat Me Jacques Vergès. Tout en flétrissant cette thèse, une sorte de jury d'honneur fut réuni en mai 1997 dans les locaux de Libération. Composé d'amis et de compagnons des deux héros, cet aréopage en arrive à souligner le malaise qui résulte d'autres documents établissant les contradictions des récits successifs du couple Aubrac. Dès lors, le débat tourne court.
Nous référant toujours à Stéphane Courtois, nous retiendrons, de son très important article de Causeur, le passage suivant : "dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA Organisation de résistance de l’armée, ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres – radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance – tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance – jusque devant le tribunal – par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit"...
On confond aujourd'hui "résistant" et "opposant au gouvernement du maréchal Pétain". Source de contresens et de mensonges éhontés.
Quant à moi, je ne pense pas en effet que le couple Aubrac ait jamais "trahi" la cause qu'ils ont, en vérité, toujours servie : pas celle de la France, mais celle du communisme international, dont les braises couvent aujourd'hui encore sous la cendre, mais celle de Staline jusqu'à la mort de celui-ci en 1953, mais celle de l'URSS, jusqu'à son effondrement en 1991.
En 2011, âgé de 96 ans le camarade Aubrac pouvait encore répondre à la question :"Le marxisme vous aide-t-il encore à penser le monde ?
— Le marxisme en général, non. Mais certains points du marxisme, oui. Je pense au partage de la plus-value résultant de la production des biens et des services. La question de la répartition des profits entre les salaires des travailleurs, les investissements des entreprises et les dividendes des actionnaires n'a rien perdu de son actualité et, sur ce point, les analyses marxistes me semblent toujours pertinentes." (6)⇓
Cet homme était donc resté jusqu'au bout un disciple du noyau dur de la pensée de Marx mise aux normes par Engels. Certes, ceci fait partie de sa liberté d'opinions, même fausses.
Mais quant à l'exercice de celle-ci on aimerait en savoir plus sur le regard qu'il porte sur le stalinisme. Manifestement cet incident de parcours de la doctrine ne semble pas avoir sollicité l'attention du couple. Les mots goulag, KGB, piolets, etc. ne sont pas entrés négativement dans leurs vocabulaires. Et contrairement à Mélenchon ils n'ont jamais pu ni cherché à se prévaloir de l'alibi d'avoir, il y aurait plus de 30 ans, flirté avec le trotskisme. Cette dernière tare a toujours été très mal vue à la Loubianka. Elle a failli empêcher le Frère Numéro Un de l'actuel "front de gauche" de porter au scrutin présidentiel les couleurs du PCF.
Au contraire, avec Raymond Aubrac aucune hésitation de cette nature de la part du chef du parti communiste. Le camarade Pierre Laurent déclare sans ambages, rompant le secret désormais éventé, dès le 11 avril : "Nous pleurons l’un des nôtres." (7)⇓
Une telle persévérance mérite sans doute une sorte d'hommage, à leur manière, de la part des tenants du drapeau rouge.
Il paraît difficile d'admettre, en revanche, qu'on puisse la célébrer avec tant de faste, et d'unanimité républicaine, dans la cour des Invalides, sous les plis du drapeau d'Austerlitz et de Verdun.
JG Malliarakis http://www.insolent.fr/
Apostilles
  1. cf. chronique "Secret Défense" de Jean-Dominique Merchet le 11 avril.
  2. cf. "L'Alliance Staline Hitler".
  3. cf. son texte "Aubrac, côté ombre…" sur le site Causeur, le 14 avril.
  4. cf. entretien sur RTL le 12 avril à 8h15.
  5. cf. son texte "Aubrac, côté ombre…" sur le site Causeur le 14 avril.
  6. cf. Le Monde du 5 mars 2011
  7. cf. L'Humanité du 12 avril 2012.