Affichage des articles dont le libellé est 1830. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1830. Afficher tous les articles

mercredi 2 juillet 2025

14 juin 1830 : la France débarque en Algérie et fonde son second Empire colonial

 

Sur la plage de Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 par Pierre-Julien Gilbert - G.Garitan
Sur la plage de Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 par Pierre-Julien Gilbert - G.Garitan
Le 14 juin 1830, des troupes françaises mettent pied à terre sur la plage de Sidi-Ferruch, à une trentaine de kilomètres d’Alger. Ce débarquement n’est alors pas une simple opération militaire au milieu des tumultes du XIXe siècle : il marque le début d’un processus de conquête qui débouchera sur la colonisation de l’Algérie et inaugurera le second Empire colonial français, Le premier s’était effondré sous le règne de Louis XV, suite à des défaites subies face à l’Angleterre. Ne subsistaient alors que quelques comptoirs épars en Inde et quelques îles antillaises. Avec Sidi-Ferruch, la France engage ainsi une nouvelle aventure, cette fois dirigée vers l’Afrique ainsi que l’Asie. Cet événement marque également le point de départ d’un conflit mémoriel toujours brûlant pour l’Histoire franco-algérienne.

L’affaire de l’éventail

Tout commence par une humiliation diplomatique. En effet, en 1827, le dey d’Alger, Hussein, frappe le consul de France d’un coup de chasse-mouche. Cet incident, passé à la postérité sous le nom de « l’affaire de l’éventail », dissimule en vérité un contentieux plus ancien : la France refusait de rembourser une dette envers deux commerçants algériens ayant fourni du blé à l’époque révolutionnaire. Néanmoins, ce geste est perçu à Paris comme une offense nationale.

Charles X, en difficulté sur le plan intérieur, y voit l’occasion de ressouder l’opinion autour d’une expédition militaire. Ainsi, une flotte imposante composée de plus de 453 navires quitte la France en mai 1830 avec, à son bord, 83 pièces de siège, 27.000 marins et 37.000 soldats, l’ensemble sous le commandement du comte Louis de Bourmont. L’objectif est alors clair : Alger doit devenir française.

Le débarquement de Sidi-Ferruch

À l’aube du 14 juin 1830, les troupes françaises débarquent sur la plage de Sidi-Ferruch, à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Le dey tente de repousser les Occidentaux à la mer, mais en vain. Les Français établissent ainsi rapidement une tête de pont solide sur le continent africain. Ce succès tactique ouvre alors la voie vers Alger, où la supériorité militaire française, notamment en artillerie, fait la différence. Après quelques semaines de combats, la ville tombe le 5 juillet 1830, entraînant la capitulation du dey. Cette victoire constitue un tournant géopolitique majeur pour l’histoire de notre pays. Pour la première fois depuis Napoléon, la France entame une nouvelle expansion territoriale.

La chute d’Alger et la naissance d’un nouvel empire

Une convention est alors signée entre le dey et Bourmont. Ce traité, entérinant la prise d’Alger, stipule le respect des populations et de la religion locales : « L'exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées. » En réalité, comme lors de toutes conquêtes, de nombreux pillages et exactions ont lieu.

Pendant ce temps, en France, les régimes et les rois changent. Louis-Philippe, qui succède à Charles X renversé par la révolution de Juillet, décide de maintenir l’occupation d’Alger. Il voit dans cette conquête le point de départ d’une politique coloniale ambitieuse, destinée à faire de la France une puissance capable de rivaliser avec les autres nations européennes, notamment le Royaume-Uni. Ce processus de colonisation s’étendra ainsi bientôt à l’ensemble du territoire algérien, puis à l’Afrique occidentale, équatoriale, au Maghreb, à Madagascar, à l’Indochine et, enfin, à l’Océanie. Le débarquement de 1830 fut donc, sans que personne ne s’en doute à l’époque, l’acte fondateur du second Empire colonial français, couvrant à son apogée près de 13 millions de km².

Cependant, pour bâtir ce nouvel empire, il faudra se battre. Dès 1832, l’émir Abd el-Kader organise une farouche résistance à l’envahisseur. Cette lutte acharnée s’effondrera lors de sa reddition en 1847. Malgré ce succès pour la France, la pacification du territoire algérien ne sera jamais totale. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que les dernières poches de résistance armée sur le sol algérien soient définitivement défaites.

Eric de Mascureau

dimanche 27 avril 2025

Réponse à Aphatie : Les vraies causes de l’expédition d’Alger en 1830

 

Jean-Michel.Aphatie.jpg

Sur France 5, en présence de Pascal Blanchard, historien, et de plusieurs journalistes, Jean-Michel Apathie explique pourquoi la France a colonisé l’Algérie.
« La colonisation algérienne ne ressemble à aucune autre. Les liens entre la France et l’Algérie font que cette histoire est très singulière et il faut la regarder sous trois angles, la conquête, l’exploitation, puis la guerre.
5 Juillet 1830, les troupes françaises entrent à Alger. Pourquoi ? Il n’y a pas de bonne raison. On a dit bateau pirate, c’est faux. La marine anglaise a détruit les bateaux pirates algériens en 1827. Les bateaux pirates, il en reste trois à Alger en 1830. Donc, si Charles X décide de la conquête d’Alger, c’est pour des raisons de politique intérieure, son pouvoir est contesté, les libéraux progressent, il veut faire une opération de prestige. Alger est conquise le 5 Juillet, et le 30 Juillet, Charles X est foutu dehors. Louis Philippe lui succède. Et personne à Paris n’a idée de ce qu’il faut faire de l’Algérie ».

Pour Jean-Michel Apathie, une seule cause justifie l’expédition d’Alger le 5 Juillet 1830 : la politique intérieure. Une victoire prestigieuse à l’extérieur consoliderait un régime en difficulté. Apathie projette la politique ultérieure de nombreux Républicains sur les motivations de Charles X.
Ses lumières sont un peu courtes, très courtes même. Pourtant, toutes les personnes présentes sur le plateau acquiescent avec un plaisir non feint. Pas une seule contestation. Ces gens se retrouvent en famille, en famille de pensée.

Depuis le XVIe Siècle, l’Algérie ou Régence d’Alger, était tombée au pouvoir des Turcs, qui la gouvernaient par l’intermédiaire d’un dey nommé à vie. La suzeraineté du Sultan restait purement nominale. Ce dey devait partager l’autorité avec trois beys placés à la tête des trois provinces d’Oran, de Titteri et de Constantine, qui se considéraient pratiquement comme indépendantes. En outre, ce dey était surveillé par la milice des janissaires, très turbulents, et par les chefs de la corporation des corsaires, sur laquelle reposait toute la vie économique du pays.
Les Turcs vivaient absolument à l’écart de la population indigène des Arabes et des Berbères. Ils avaient pour principales ressources la piraterie qu’ils pratiquaient dans la Méditerranée et le commerce des esclaves. La piraterie, grande ressource, était une véritable institution nationale.
Les corsaires ou Barbaresques, avec leurs galères légères et rapides, étaient passés maîtres de la piraterie. Ils étaient redoutés au point que certaines puissances acquittaient une sorte de tribut, en échange duquel elles obtenaient la liberté de navigation. Cette ressource rapportait des butins copieux. En plus, les Turcs entassaient dans le bagne d’Alger des foules de captifs dont ils tiraient des rançons.
Les indigènes, Arabes ou Berbères, vivaient en tribus, assujettis à l’impôt, mais laissés libres de s’administrer eux-mêmes. Quelques-unes étaient pratiquement indépendantes, comme les Montagnards de Kabylie. Il n’existait qu’une façade d’Etat, derrière laquelle, la population, formée d’éléments divers, paysans berbères et arabes nomades, vivait à peu près dans l’anarchie. Entre ces populations, il n’y avait qu’un lien réel : le lien religieux. De grandes confréries musulmanes constituaient les seuls groupements vivants.

A plusieurs reprises, les nations d’Europe, lasses des méfaits des Barbaresques, avaient tenté d’entraver la piraterie et bombardé Alger. Des efforts avaient été tentés pour débarrasser l’Europe de cette servitude : une escadre américaine avait bombardé Tripoli en 1803 ; une escadre anglaise avait bombardé Alger en 1816 et 1823. Mais elles n’avaient obtenu que des résultats éphémères. La police des flottes européennes avait mis fin en partie aux pirateries dont le dey tirait le plus clair de ses ressources. Aucun résultat durable n’avait été obtenu. Dans l’intervalle des ruptures, les nations d’Europe renouaient des rapports amicaux avec le dey.
La France notamment avait un consul à Alger. Des relations commerciales s’étaient nouées d’une rive à l’autre de la Méditerranée. La France possédait des comptoirs à La Calle et à Bône. Des négociants de Marseille entretenaient des pêcheries de corail et achetaient du blé, des laines et des cuirs aux indigènes.

Au début du XIXe Siècle, la situation de l’Algérie s’était assombrie. Les mesures prises en Europe rendaient l’action des corsaires plus difficile : les captifs d’Alger étaient tombés de 30 000, chiffre des périodes de prospérité, à 1200. La Régence, privée partiellement des ressources de la piraterie, végétait. Un incident pouvait lui être fatal. Cet incident survint en 1827.
Pendant la Révolution, le Directoire avait acheté du blé au dey par l’intermédiaire de deux négociants, deux Juifs italiens de Livourne, Bacri et Busnach. Depuis, le paiement n’avait pas été intégralement soldé, la livraison n’avait pas été réglée tout entière en temps voulu. Bacri et Busnach avaient conservé les avances faites par le gouvernement français.

Le dey Hussein s’était plaint amèrement. Il se prétendait le créancier de la France et réclamait le paiement des sommes dues. Après la défaite de Trafalgar, en Octobre 1805, il avait pris une attitude arrogante. En 1808, Napoléon avait envoyé en reconnaissance un officier, le commandant Boutin, chargé d’étudier un point éventuel de débarquement. Le projet de l’Empereur n’eut pas de suite, mais le rapport de Boutin, préconisant l’accostage dans la presqu’île de Sidi-Ferruch, à l’Ouest d’Alger, devait servir en 1830.
Après l’Empire, les réclamations du Dey avaient repris de plus belle. Le 30 Avril 1827, Hussein pacha, furieux des retards qu’on lui opposait, dans un accès de colère, s’en prit au Consul de France à Alger, Deval. Il le frappa par trois fois du manche de son chasse-mouches.
La France exigea des excuses officielles. Le dey refusa. Villèle, président du Conseil, ne voulut pas, par prudence et par esprit d’économie, envisager une expédition militaire que préconisait cependant Clermont-Tonnerre, le ministre de la Guerre. Villèle ordonna le blocus des ports barbaresques, opération difficile et fatigante pour notre flotte qui fit le blocus de la Régence.

Martignac, ministre de l’Intérieur et faisant office de président du Conseil, ne modifia pas cette politique, et chercha même à rouvrir des négociations. Mais le dey s’obstina et même récidiva. En Août 1829, un des navires de l’escadre française fut canonné par les forts turcs. Le dey refusa de nouveau des excuses. Et le blocus continua.
Jules de Polignac, (1780-1847), nouveau président du Conseil, adopta une attitude plus énergique et conforme à l’honneur national. Il voulait, par ailleurs, relever le prestige de la couronne aux prises avec de graves difficultés intérieures. Il avait besoin d’un succès militaire en vue des élections. Il agissait également sous l’empire d’un profond sentiment chrétien, rêvant de reprendre l’oeuvre de Saint-Louis, mort sur la terre africaine en luttant contre l’Islam. Polignac fit donc accepter à Charles X le principe d’une expédition militaire.

L’envoi d’un corps expéditionnaire fut décidé. Par une note du 4 Février 1830, Polignac informa les puissances que la France allait combattre la piraterie (qui existait donc bien encore). L’Angleterre demanda des précisions sur ses intentions ultérieures. Elle intervint auprès du gouvernement turc pour rendre l’expédition inutile en faisant remplacer Hussein par un dey plus accommodant. Polignac ne se laissa pas intimider, car il se sentait fort de l’appui de la Russie. Il répondit que la France verrait à réunir une Conférence internationale pour régler éventuellement le sort d’Alger.
Une armée de 35 000 hommes fut réunie à Toulon, sous les ordres du général de Bourmont, ministre de la Guerre. Elle s’embarqua le 25 Mai 1830 à bord d’une flotte commandée par l’amiral Duperré et fort bien organisée par le ministre de la Marine d’Haussez.
Arrivée en cinq jours en vue d’Alger, l’expédition retourna aux Baléares par suite du mauvais temps et revint devant Alger le 13 Juin. Conformément au plan Boutin, le débarquement eut lieu dans la presqu’île de Sidi-Ferruch, dans la nuit du 13 au 14 Juin 1830. Ce débarquement ne fut pas inquiété par l’ennemi, qui contre-attaqua le 19 Juin, combat de Staouëli.

Pour se porter en avant, Bourmont attendit d’avoir débarqué son matériel retardé par une violente tempête. Après avoir repoussé un nouvel assaut des Turcs, il passa à l’attaque le 29 Juin et marcha sur Alger. La position dominante de Fort-l’Empereur fut occupée le 4 Juillet après un vigoureux bombardement. Le lendemain, Alger, également canonnée par mer, capitula.
Le 5 Juillet 1830, les troupes françaises entrèrent dans Alger. Quelques jours après, elles occupèrent les ports d’Oran et de Bône.

A ce moment, parvint la nouvelle de la révolution parisienne : les Trois Glorieuses des 27-28-29 Juillet 1830. Bourmont songea à ramener son armée en France pour rétablir Charles X. L’attitude de la marine et notamment de Duperré, gagné aux idées libérales, l’en empêcha. Après avoir fait évacuer Bône et Oran, il attendit loyalement son successeur, le général Clauzel.
En occupant Alger, le gouvernement de Charles X n’avait eu nullement l’intention d’amorcer une politique coloniale. La prise d’Alger n’était pas à elle seule une solution. La question se posait maintenant. La France garderait-elle et développerait-elle sa conquête, comme le demandaient l’armée et une partie de l’opinion publique, de façon à créer une colonie sur l’autre rive de la Méditerranée ? Ou bien, évacuerait-on la ville, en se contentant de la satisfaction d’avoir châtié Hussein ?

Au début d’Août 1830, la monarchie de Louis-Philippe hérita du trône de Charles X. Dès son avènement, elle se trouva en face de ce problème à résoudre. Elle s’y montra fort embarrassée. En effet, la situation intérieure lui commandait une extrême réserve. En outre, elle avait besoin de l’Angleterre pour régler la question de l’indépendance de la Belgique. Une Angleterre qui ne cachait pas son irritation de voir la France à Alger. La monarchie de Louis-Philippe ne pouvait pas rompre avec l’Angleterre, devait chercher tous les moyens de la ménager.
Enfin, des groupes importants de l’opinion publique se déclaraient nettement hostiles à un effort de grande envergure : les négociants de Bordeaux, inquiets de la concurrence de Marseille, qu’avantagerait fatalement l’installation française en Afrique du Nord, les patriotes exaltés, impatients de consacrer toutes les forces du pays à la revanche des traités de 1815.
Aussi, pendant cinq ans, de 1830 à 1835, Louis-Philippe préféra s’en tenir à une politique de timidité et de demi-abstention, à une politique d’occupation restreinte à quelques points de la côte, politique qui ne l’engagerait catégoriquement dans aucun sens. Il donnait ainsi aux indigènes l’impression que la France ne tenait pas à garder ses conquêtes. Ce sentiment, exploité par un chef remarquable, Abd-el-Kader, permit à celui-ci de fonder un nouvel Etat algérien, qui allait se montrer très dangereux.
Donc, Louis-Philippe n’avait pas pour but d’amorcer une politique coloniale. Cependant, la prise d’Alger fut le point de départ inconscient de la conquête de l’Empire colonial français, conquête poursuivie plus tard par Napoléon III et la Troisième République.

Telles sont les circonstances exactes et les causes profondes de l’expédition d’Alger en 1830, expédition menée par le gouvernement finissant de la Restauration, et reprise par le gouvernement de la Monarchie de Juillet. A cette date, aucune trace de colonisation, aucune volonté et aucune idée d’un Empire.
Dans son court exposé, Jean-Michel Apathie s’en tient à la politique intérieure française, le désir de garder le pouvoir par une victoire militaire. Et il refuse catégoriquement l’impact des méfaits des Barbaresques. Son interprétation des faits est vraiment très légère, pour ne pas dire inconsistante, insignifiante, vide, et même fausse. Certes, en quelques minutes, il ne pouvait pas tout dire, mais il aurait pu résumer l’essentiel, ne pas tronquer la réalité par des erreurs et des manquements.

Comme à son habitude, Apathie charge la France de tous les maux. Dans la suite de son interview, il dénonce l’exploitation de l’Algérie par la France et la férocité de la France pendant la guerre. Tout à sens unique. La France seule responsable et coupable. Les personnes présentes, militantes et partisanes de la même cause anti France, écoutent fascinées et subjuguées, notamment l’historien gauchiste Pascal Blanchard, totalement acquis à ces stipulations et à cette réécriture de l’histoire. Tous reproduisent la pensée unique historiquement correcte, une pensée qui n’admet aucune contradiction, aucune discussion, aucune objection. Une pensée qui peut aboutir à la violence la plus extrême. On le voit dans les regards et les propos haineux d’Apathie.

Jean Saunier

https://ripostelaique.com/reponse-a-aphatie-les-vraies-causes-de-lexpedition-dalger-en-1830.html

jeudi 27 février 2025

La Régence d’Alger avant l’intervention française de 1830 : un nid de pirates, d’esclavagistes et de criminels

 

JPEG

Avant que la France ne pose le pied sur cette terre en 1830, ce qui allait devenir l'Algérie était un territoire où régnait le chaos. Imaginez un peu : la Régence d'Alger, soi-disant sous l'aile de l'Empire ottoman, mais en réalité, une véritable entreprise de piraterie. On ne parle pas d'un État structuré, mais d'un repaire où se côtoyaient flibustiers, marchands d'esclaves et autres bandits, profitant de la faiblesse d'un pouvoir central fantomatique. Leurs revenus ? Butins de guerre, traite humaine, impôts forcés... Les écrits de l'époque, bien loin des clichés romantiques, dépeignent une société d'une brutalité inouïe. La violence, la corruption, l'arbitraire... c'était le quotidien.

La course : une industrie de la terreur en Méditerranée

Les raïs, ces capitaines corsaires, étaient les véritables chefs d'orchestre de ce système. Ils investissaient dans leurs navires, souvent grâce à de riches "sponsors", et rassemblaient des équipages venus de tous les horizons, appâtés par l'or et l'aventure, quitte à faire couler le sang. Ne vous y trompez pas, ces raïs n'étaient pas de simples voyous. Certains étaient d'anciens esclaves chrétiens, "reconvertis" de force, d'autres des baroudeurs venus des quatre coins de la Méditerranée, ou encore des fils de nobles locaux. Mais un point commun les unissait : une cruauté sans nom, une absence totale de scrupules. Leurs "faits d'armes", dont les chroniques européennes se faisaient l'écho avec horreur, étaient une succession de raids impitoyables, de captures de navires, de pillages et de tueries. La peur qu'ils semaient était leur meilleure alliée.

Leurs proies favorites ? Les navires chrétiens, considérés comme des prises de guerre légitimes, une sorte de jihâd maritime, disaient-ils. Mais entre nous, c'était surtout une question de gros sous, peu importe la religion ou l'origine des victimes. Les corsaires algériens n'hésitaient pas à s'en prendre à des navires de pays avec lesquels la Régence avait des accords, ou même, à l'occasion, à des bateaux musulmans. Ils étaient sans foi, sans loi.

La Régence, elle, tentait de justifier cette piraterie en parlant de jihâd maritime, une guerre sainte menée au nom de l'islam contre les "infidèles". Une interprétation plus que douteuse, qui servait surtout à donner un semblant de légitimité à une activité purement criminelle. Les muftis (des sortes de juges religieux) d'Alger rédigeaient bien des fatwas (des avis religieux) autorisant la capture des biens et des personnes non musulmans, mais, soyons honnêtes, c'était souvent à la demande des raïs et du dey, pour justifier leurs profits. Personne n'était dupe de cette "légalité" de façade. Les puissances européennes, même si elles devaient souvent composer avec la Régence, savaient très bien que tout cela n'était qu'un prétexte. Les traités de paix, signés à prix d'or avec Alger, n'étaient que des pauses temporaires, des arrangements fragiles qui n'empêchaient pas les corsaires de continuer leurs méfaits.

La vérité, c'est que la course était une entreprise profondément immorale, basée sur la violence, le vol et l'esclavage de milliers d'innocents. Les corsaires algériens n'étaient pas des hommes pieux, les pauvres bougres. La Régence d'Alger, elle, était un État voyou, tirant sa richesse de la souffrance des autres.

Le début du XIXe siècle sonne le glas de la course algérienne. Les puissances européennes, qui l'avaient longtemps tolérée, voire encouragée pour affaiblir leurs ennemis, décident d'y mettre un terme. Leurs flottes de guerre, de plus en plus puissantes, sillonnent la Méditerranée, rendant la vie dure aux corsaires.

Les États-Unis, jeunes et ambitieux, refusent de payer le tribut exigé par la Régence et lancent des expéditions punitives contre Alger en 1815. Ces attaques, bien que limitées, ébranlent sérieusement le prestige de la Régence et ses capacités militaires. Les traités de paix qui s'ensuivent, imposés par la force ou la négociation, contraignent la Régence à renoncer à l'esclavage des chrétiens et à réduire considérablement ses activités de piraterie. Ce déclin était écrit. La course, qui avait fait la richesse et la puissance d'Alger pendant des siècles, était devenue une activité dépassée, balayée par l'évolution des rapports de force en Méditerranée.

Alger, marché aux esclaves : un commerce inhumain

Alger, au XIXe siècle, ce n'était pas seulement un nid de pirates, mais aussi un gigantesque marché aux esclaves. La traite humaine était un pilier de son économie, une affaire juteuse qui remplissait les coffres de la Régence et enrichissait une poignée de privilégiés. Les esclaves, capturés lors des raids ou acheminés par les caravanes du désert, étaient traités comme de vulgaires marchandises, vendus et achetés au grand jour. Les archives, même incomplètes, révèlent l'ampleur de ce trafic. Des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants ont été arrachés à leurs proches, à leur pays, pour être réduits en esclavage à Alger. Les récits des captifs européens, même s'ils ne sont pas toujours objectifs, donnent une idée glaçante du calvaire de ces malheureux.

Ce commerce révoltant était justifié par des arguments religieux bidon. Les esclaves chrétiens étaient considérés comme des "infidèles", dont la capture était légitime au nom du jihâd. Quant aux esclaves noirs, ils étaient souvent vus comme des "païens", dont la conversion forcée à l'islam justifiait l'asservissement.

Le sort des esclaves à Alger était terrifiant. Les hommes les plus forts étaient envoyés aux galères, où ils ramaient jusqu'à la mort, enchaînés à leur banc, sous les coups de fouet des gardiens. D'autres étaient exploités dans les carrières, les mines, ou les chantiers, soumis à des travaux forcés épuisants. Les femmes, elles, étaient souvent destinées à devenir des servantes ou des esclaves sexuelles, à la merci de leurs maîtres, qui avaient droit de vie et de mort sur elles. Les enfants n'étaient pas épargnés : souvent séparés de leurs parents, ils étaient vendus à des familles riches, qui les utilisaient comme domestiques ou comme de simples jouets.

Les témoignages des anciens esclaves, qu'ils soient européens ou africains, décrivent un monde de violence, d'humiliation, de désespoir. Ils parlent des coups, des privations, des maladies, des viols, des suicides. Mais ils témoignent aussi de la résistance, de la solidarité, de l'espoir qui permettaient à certains de tenir le coup dans cet enfer. La libération des esclaves européens était un enjeu de taille, à la fois religieux, politique et financier. Des ordres religieux, comme les Trinitaires et les Mercédaires, se sont spécialisés dans la collecte de fonds et la négociation des rançons. Ces religieux catholiques, de véritables ambassadeurs de la foi, parcouraient l'Europe pour sensibiliser les gens et réunir les sommes nécessaires.

Mais la rédemption était un luxe. Seuls les esclaves dont les familles ou les gouvernements pouvaient payer une rançon exorbitante avaient une chance de retrouver la liberté. Les autres étaient condamnés à une vie de servitude, souvent jusqu'à leur dernier souffle. Ce système, profondément injuste, contribuait à alimenter le commerce des esclaves. Les esclaves noirs, eux, n'avaient quasiment aucune chance d'être rachetés. Leur sort était scellé : ils étaient condamnés à mourir à Alger, loin de chez eux, oubliés de tous. Leur souffrance, moins médiatisée que celle des esclaves chrétiens, a été une tragédie silencieuse, un crime contre l'humanité qui a laissé des cicatrices profondes.

Alger, ville de perdition : un cloaque de violence et de corruption

La justice, dans la Régence d'Alger, était une vaste blague. Le dey et ses hommes de main avaient un pouvoir absolu sur la vie et la mort de leurs sujets. Les tribunaux, corrompus jusqu'à la moelle, rendaient des jugements à la tête du client, influencés par le statut social, la fortune, ou les relations des personnes concernées. Les châtiments corporels étaient monnaie courante. La bastonnade, la mutilation, la peine de mort étaient appliquées pour des délits mineurs, comme le vol ou l'adultère. Les exécutions publiques, souvent mises en scène de façon macabre, étaient destinées à terroriser la population et à décourager toute forme de contestation. Les témoignages des voyageurs européens décrivent des scènes d'une cruauté inimaginable : des hommes empalés, des femmes lapidées, des enfants fouettés en public. Cette violence institutionnalisée était le reflet d'un régime barbare, qui ne connaissait que la loi du plus fort.

La corruption était le ciment qui maintenait Alger debout. Elle gangrenait tout : l'administration, la justice, l'armée. Le baksheesh (le pot-de-vin) était la règle, le passe-droit indispensable pour obtenir quoi que ce soit : un service, une faveur, une protection, ou même pour éviter une condamnation injuste. Les fonctionnaires, sous-payés et sans scrupules, considéraient la corruption comme un complément de salaire normal, voire comme un dû. Les raïs, les janissaires, les juges, les gouverneurs de province, tous se livraient à ce trafic d'influence à grande échelle, sans aucune gêne. Cette corruption généralisée affaiblissait l'autorité de l'État, sapait la confiance du peuple, et freinait le développement économique. Elle était le signe d'un régime en pleine déliquescence, incapable de se réformer et inexorablement condamné à s'effondrer.

Le pouvoir du dey était fragile comme du verre. Les janissaires, cette milice turque censée protéger le régime, étaient en fait une source de troubles permanents. Ils se révoltaient souvent, renversant les deys comme des quilles, pillant la ville et semant la terreur. Les tribus de l'intérieur, jalouses de leur indépendance, se soulevaient régulièrement contre le pouvoir central.

Les confréries religieuses, très influentes auprès de la population, pouvaient aussi mobiliser leurs fidèles contre le dey, si elles jugeaient leurs intérêts menacés. Les complots, les assassinats, les coups d'État étaient le lot quotidien. La vie politique de la Régence était un jeu dangereux, où le pouvoir s'arrachait et se perdait par la force et la manipulation. Cette instabilité chronique empêchait toute réforme sérieuse et condamnait la Régence à l'immobilisme, la rendant vulnérable à toute intervention étrangère.

La Régence d'Alger, juste avant l'intervention française de 1830, décidée par le roi Charles X, était un État à la dérive, un repaire de pirates et de marchands d'esclaves, un cloaque de violence et de corruption. Son économie, basée sur le pillage, était à bout de souffle. Son système politique, dépassé et brutal, était incapable de changer. La société, profondément inégalitaire et divisée, était rongée par les tensions et les injustices.

L'image d'une Alger "blanche" et romantique est un pur fantasme. La réalité était celle d'une ville sombre, dangereuse, où la loi du plus fort régnait en maître. L'intervention française a mis fin à un régime qui n'avait plus aucune légitimité et qui représentait un véritable danger pour la stabilité de toute la Méditerranée.

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-regence-d-alger-avant-l-259531

lundi 8 janvier 2024

13 février 1820 : l’assassinat du duc de Berry

 Le 13 février 1820, Charles Ferdinand de Bourbon, duc de Berry et second fils de Charles X, âgé de 42 ans, s’écroule sur les marches de l’Opéra, rue de Richelieu, à Paris. Il vient d’être frappé d’un coup de couteau par un ouvrier républicain, Louis Louvel. Par son geste, il espérait mettre fin à la dynastie des Bourbons.

Le prince mortellement blessé expira le lendemain à six heures du matin, en ayant pardonné à son assassin qui sera guillotiné le 7 juin 1820.
La victime était la seule personne susceptible de donner un héritier à la famille royale. L’autre fils de Charles X, Louis-Antoine d’Artois, duc d’Angoulême, n’eut pas de postérité légitime. Les ultra-royalistes accusent de laxisme le chef du gouvernement Elie Decazes. «Le pied lui a glissé dans le sang», écrivit Chateaubriand.
Pourtant, l’espoir renaît chez les Bourbons. On apprend que l’épouse du duc de Berry est enceinte. Le 29 septembre, elle donne le jour à un fils posthume, Henri qui fut surnommé «l’enfant du miracle».
Une souscription publique est organisée pour lui offrir le domaine de Chambord, d’où le titre de comte de Chambord qui sera désormais le sien. Mais en 1830, quand Charles X est renversé, l’enfant doit suivre son grand-père dans l’exil.
En 1871, après la chute de Napoléon III, alors qu’une restauration de la monarchie devient possible, le comte de Chambord refusera d’abandonner le drapeau blanc pour le drapeau tricolore et renoncera au trône de France.
Sources : 1, 2

https://www.fdesouche.com/2010/02/13/13-fevrier-1820-lassassinat-du-duc-de-berry/

mardi 19 décembre 2023

Des Barbaresques à l’Algérie française

 

Voici un extrait du mémoire universitaire d’un lecteur (Cortez) sur les raisons et l’évolution de la présence française en Algérie.

En effet depuis le 16ème siècle et malgré diverses tentatives plus ou moins florissantes pour établir de timides liaisons commerciales maritimes, la marine barbaresque s’emploie à semer le trouble en Occident en piratant en Méditerranée. Ce ne sont pas des actes de guerres à proprement parler qui sont perpétrés par les hommes de la marine barbaresque, on assiste plutôt à une sorte de “guérilla” maritime au cours de laquelle les marins attaquent presque au gré des vents les navires de commerce européens qui croisent leur route.

Les bénéfices sont intéressants pour ces pirates qui récupèrent le navire, sa cargaison, ses hommes d’équipages qui deviennent “de facto” esclaves ainsi que tout le matériel du bord. Ces navires sont ensuite soit récupérés et réarmés aux couleurs barbaresques, soit dépouillés de leurs mâts, voiles et vergues que l’on s’empresse de réutiliser sur un navire en construction, en mettant à profit le travail des esclaves enlevés au cours de ces expéditions.

C’est ainsi que la régence d’Alger entretient tant bien que mal une marine, et c’est par cette menace qu’elle obtient des grandes puissances européennes de confortables entrées d’espèces. Il est clair que les actes de pirateries des marins du Maghreb nuisent considérablement à la sécurité du trafic et les puissances européennes doivent payer un lourd tribut pour conserver une paix illusoire. Depuis deux cents ans les navires algériens sillonnent la Méditerranée de Gibraltar à Messine dans le but de s’emparer des biens, des hommes et du navire, certains témoignages font même état de la présence de navires ayant piraté en Atlantique aux alentours de Brest et pour certains jusqu’en Islande et à Terre-neuve !

Un rapport du gouvernement général d’Algérie nous en fourni le témoignage : “{…} dans les archives du consulat, des renseignements qui établissent authentiquement les excursions faites dans l’océan par les corsaires algériens, à la fin du 17ème siècle :

-“L’Islande même, malgré ses glaces et sa pauvreté ne fut point à l’abri de leurs ravages, en 1616 le fameux Mourad Rais promena son pavillon dans ces parages lointains”

-” 2 janvier 1690 PV constatant que la tartane Française Ste Anne patron Louis Cauvignac, a été coulée par un vaisseau algérien, aux iles Canaries”

-“4 janvier 1695, déclaration que le navire Hollandais Santa-Clara de 63 hommes d’équipages, 24 pièces de canons et 12 pierriers, a été pris le 7 Janvier par un vaisseau d’Alger nommé La Rose à 40 milles du Cap Saint-Vincent”

-“12 mars 1699, le consul certifie que le navire Portugais St Gaetan allant de Lisbonne à Hambourg a été pris par un corsaire algérien en mars 1698”

-“17 mars 1719, Martin Prins capitaine Hollandais déclare, qu’allant d’Amsterdam à Bordeaux avec son navire le Jean, il a été pris par une caravelle d’Alger à 9 lieues de la terre d’Ouessant, près de Brest le 13 Juin 1718” “.

Bien sûr pour faire cesser ces exactions on tenta des rapprochements, sorte d’entente se voulant cordiale et garantissant une paix entre les marines des deux pays. La France cherchant par là à soustraire du traitement violent que subissaient la plupart des navires et équipages des autres nations européennes sa propre flotte. Ces relations “privilégiées” que la France désirait entretenir avec la Régence d’Alger n’étaient bien sur pas gratuites.

Au 18ème siècle, tout corsaire algérien qui allait appareiller, se rendait au consulat pour obtenir deux documents bien particuliers : d’une part un papier destiné à assurer tant à son navire qu’à ses prises éventuelles la protection des bâtiments de guerres français rencontrés en mer. D’autre part le chancelier remettait au Rais, un exemplaire imprimé en blanc des passeports délivrés dans les ports de France à nos navires marchands, ceci dans le but de donner aux corsaires les moyens de constater l’identité des bâtiments qu’ils arrêtaient et qui se disaient français. Force est de constater que malgré ces “accords” et en dépit de tout respect de quelconques traités, la marine barbaresque va continuer à harceler, piller et voler les navires de commerce de toutes les nationalités qui croisent dans les eaux de la méditerranée. Les prises sont nombreuses et variées on en recense chaque année, de nombreux navires Génois, Portugais, Hollandais, Anglais et bien sur Français sont victimes des corsaires barbaresques.

Parfois sont organisées des “razzias” sur les cotes accessibles et peu défendues, les têtes de maures des drapeaux corses et sardes en sont le lointain témoignage quant à l’époque on plantait au bout de lances et de piques les têtes des envahisseurs que l’on avait tué.

La monarchie de Juillet va précipiter l’intervention de la France au Maghreb, mais en 1800 ce n’est pas un désir de conquête qui motive les Français, mais surtout un désir de maitrise du commerce maritime et de sécurité en méditerranée.

La sécurité des mers va permettre aux navires Français et occidentaux de naviguer plus librement, ce qui va favoriser la naissance de nouvelles voies maritimes ainsi que la création de nombreuses compagnies maritimes ; bref un essor commercial général et gloire au port qui en sera le fer de lance. Il est important d’avoir en tête le fait que la volonté Française de s’installer au Maghreb est à l’origine motivée par un désir de paix, pour faire cesser les activités malveillantes des pirates maghrébins et stopper la pratique de l’esclavage. D’ailleurs il n’est question au départ que de prendre possession du littoral Algérien afin de faire stopper toute activité maritime, sans chercher à s’installer durablement ni à étendre la domination à l’intérieur des terres. Cette idée de la colonisation va naitre quelques années plus tard lorsque les Français vont prendre conscience des possibilités économiques qu’offrirait une maitrise totale du pays soutenue par l’élan de la 3ème République.

Les réflexions d’Alexis de Tocqueville dans son rapport illustrent bien la nouvelle orientation que va prendre progressivement la politique Française sur le sol maghrébin : « À mesure que nous connaissons mieux le pays et les indigènes, l’utilité et même la nécessité d’établir une population européenne sur le sol de l’Afrique nous apparaissent plus évidentes. ».

Après la guerre lorsque la domination Française sur les cotes fut établie et reconnue, après que le but premier de faire cesser la course et sécuriser le commerce maritime fut atteint, l’idée d’aller plus loin dans l’occupation va donc apparaitre de plus en plus comme une évidence, tant les retombées économiques d’une colonisation de cette région du monde apparaissent intéressantes.

Alexis de Tocqueville : « En conquérant l’Algérie, nous n’avons pas prétendu, comme les Barbares qui ont envahi l’empire romain, nous mettre en possession de la terre des vaincus. Nous n’avons eu pour but que de nous emparer du gouvernement. La capitulation d’Alger en 1830 a été rédigée d’après ce principe. On nous livrait la ville, et, en retour, nous assurions à tous ses habitants le maintien de la religion et de la propriété. C’est sur le même pied que nous avons traité depuis avec toutes les tribus qui se sont soumises. S’ensuit-il que nous ne puissions nous emparer des terres qui sont nécessaires à la colonisation européenne ? »

Le bombardement d’Alger en 1830

1. Causes politiques

On peut aussi voir dans l’action de l’empire français en Algérie, une façon pour le gouvernement de l’époque de retrouver un peu de grâce auprès de son peuple en ravivant des passions quelques peu oubliées, de croisades et de sainte foi.

On évoque souvent un fait qui peut apparaitre comme anecdotique, mais qui, à en croire certains historiens, a pu fortuitement devenir le catalyseur du déclenchement de l’action Française en Algérie. En 1827, lors d’une entrevue, le dey d’Alger donne un coup d’éventail au consul de France car celui-ci refuse de s’engager sur le remboursement d’un prêt. Cet évènement qui fut au début ignoré par Paris va en quelques mois prendre une importance de plus en plus grande et servir de prétexte à l’intervention Française en Algérie.

Le ministère Polignac, gouvernement ultra constitué par Charles X le 8 août 1829, était en butte à une telle impopularité dans le pays, l’opposition libérale y acquérait une telle audience, que l’affaire d’Alger, traitée quelque peu négligemment jusque-là, s’offrit à lui pour redorer son blason et préparer des élections favorables : le gouvernement « arrêta ses idées sur une expédition militaire qui offrît à la fois de la gloire à l’année, de grands avantages au pays, et qui vint frapper les imaginations par la grandeur et l’étrangeté de son but : la conquête d’Alger remplissait toutes ces conditions. On y trouvait tout le merveilleux des croisades, la nationalité de l’expédition d’Égypte, et l’éclat des victoires de Fernand Cortez.

« Elle délivrait l’Europe de la plus humiliante servitude ; elle servait la cause de la morale et de l’humanité ; elle devait offrir à l’agriculture, au commerce, à l’industrie et à la civilisation, d’immenses moyens de succès, et, à l’ambition, un des plus beaux pays du globe et les richesses d’une ville qui, depuis trois cents ans, enfouissait les trésors de la chrétienté et le fruit des rapines et des brigandages de ses habitants. »

Le 2 mars 1830, lors de la séance d’ouverture de la Chambre, Charles X annonça officiellement sa décision : « Au milieu des graves événements dont l’Europe était occupée, j’ai dû suspendre l’effet de mon juste ressentiment contre une puissance barbaresque ; mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l’insulte faite à mon pavillon ; la réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. »

L’opposition libérale se mobilisa contre une expédition qui permettait au régime de sortir « des voies de la légalité » et de s’engager « sur la route incertaine de l’arbitraire et des ordonnances » à des fins de politique intérieure. Mais rien ne put aller contre la décision qui était prise, un engrenage venait de se lancer qui allait mettre plus d’un siècle à s’arrêter et dont on était bien loin à l’époque d’imaginer les conséquences.

Louis-Auguste-Victor de Bourmont, ministre de la Guerre, obtint donc le commandement de l’expédition, dont il organisa les préparatifs. La flotte, une fois prête, compta 675 bâtiments (103 navires de guerre et 572 bâtiments de commerce). Finalement, 37 000 hommes embarquèrent, du 11 au 18 mai, avec Bourmont pour chef. Le vice-amiral Duperré était responsable de la flotte. L’état-major était dirigé par le général Desprez.

Le 24 mai, les vents favorables permettaient le départ de l’expédition dans un concours d’allégresse : « A midi, la brise se fit belle et bonne […]. Le départ, si longtemps retardé, devint un grand événement dont tout le monde voulait être témoin : quatre cents voiles sortant à la fois de la belle rade de Toulon, étaient un spectacle qu’on n’avait jamais vu, et que très probablement on ne devait jamais revoir. […]

« A cinq heures, La Provence se mit sous voile, et, à la chute jour, il ne restait plus un seul vaisseau dans ce port, qui, quelques auparavant, contenait toute la marine française. ” Alger ! Alger !” criait-on de toutes parts, comme les Romains criaient ” Carthage ! ” »

Alger va capituler trois semaines après l’invasion Française en Algérie, le Dey Hussein abdique avec la garantie de conserver sa liberté et ses richesses personnelles.

Sous couvert d’une expédition punitive, l’opération se transforme en guerre de colonisation, les troupes Françaises débarquent sur la plage de Sidi Ferruch à quelques kilomètres d’Alger. Le Sultan d’Istanbul exerce alors sa souveraineté sur l’Algérie, mais dans les faits, l’intérieur du pays est laissé à l’abandon. L’expédition d’Alger avait un enjeu économique, la maitrise du commerce en méditerranée et une justification de politique intérieure: redorer le blason d’un gouvernement impopulaire. On dénonça cette expédition “liberticide”, on s’en prit aux hommes qui devaient en assumer le commandement et notamment à Bourmont, ministre de la guerre à qui échut la responsabilité des opérations. C’est dans une large mesure pour parer aux critiques de l’opposition que les services du ministère de la Guerre firent rédiger et imprimer un Aperçu historique, statistique et topographique sur l’État d’Alger, à l’usage de l’armée expéditionnaire d’Afrique, dont il fallait soigner le moral, prévenir les imprudences et satisfaire la curiosité. Un ouvrage de propagande, mais aussi une remarquable source historique qui nous livre un excellent résumé de ce qu’on savait, ou croyait savoir, de l’Algérie, en 1830.

Le guide distinguait nettement les différentes composantes du peuple d’Algérie – notamment les Turcs, « maîtres souverains du pays », qu’on aurait surtout à combattre, des autres éléments musulmans (Arabes, « Maures », Berbères), dont on pourrait gagner la sympathie. Mais ajoutait-il : « En général, les habitants des États d’Alger ont des mœurs fort corrompues ; ils témoignent aux étrangers beaucoup de brutalité et de hauteur, ce qu’il faut attribuer au manque d’éducation et à l’habitude de commander dans leur intérieur à des esclaves de toutes les nations. »

A l’exception de l’Angleterre qui voyait d’un mauvais œil le danger d’expansion française en Méditerranée, les puissances européennes dans leur ensemble donnèrent leur aval à une expédition qui leur promettait de les débarrasser des corsaires barbaresques tout en reprenant le drapeau de la croisade. Car c’est effectivement l’empire français qui prit la décision d’envahir l’Algérie pour faire cesser la piraterie mais l’ensemble des états qui possédaient une flotte et faisaient du commerce en méditerranée étaient victimes de ces actes illégaux. Ainsi le rais Hamidou s’empare en 1802 d’une frégate portugaise de 44 canons avec 282 hommes à bord! Les tunisiens ne sont pas en reste, en 1798 ils ramènent toute la population de l’ile saint-pierre soit un millier d’esclaves. En 1815 ils capturent encore 125 chrétiens à saint-Antioche. Aucun n’avait pris la décision de faire cesser militairement cette situation mais tous se félicitaient des conséquences positives pour leur commerce et leur flotte de l’action de l’empire français. Obtenir la maitrise du commerce en méditerranée serait la récompense des français, avec pour Charles IX l’assurance d’une bonne presse et d’une remontée dans l’estime du peuple français.

Mais la prise d’Alger n’eut pas les effets escomptés et ne put éviter le drame qui se jouait à Paris, car déjà la Restauration vacillait. Le nouveau régime de Louis-Philippe, établi en juillet 1830, remplaça Bourmont par Clauzel. Restait à savoir ce qu’on allait faire de la conquête. Bugeaud, son successeur, devait écrire, quelque temps plus tard, à un ami : ” La Restauration se targue de nous avoir donné l’Algérie, elle ne nous a donné qu’Alger et elle nous a fait un funeste présent. Je crains qu’il ne soit pour la monarchie de Juillet ce que l’Espagne a été pour l’Empire. Avec une nation qui se paye de grands mots et qui a la velléité des grandes choses avec les petites passions et la parcimonie des épiciers, on ne saura prendre aucun grand parti sur l’Afrique” Terminons par cet extrait des “cahiers du centenaires de l’Algérie” datant de 1930:

“D’après les estimations de la Chambre de commerce de Marseille, en 1832, l’Alger turc importait pour 6.500.000 Fr. de marchandises européennes. Il les payait apparemment avec les bénéfices de la piraterie, puisqu’on estimait les exportations à 14 ou 15.000 francs. Dans l’Algérie française, en 1924, le total des exportations et importations était de 5 milliards 394 millions; ce total en 1929 atteindra probablement 8 milliards, en francs papier il est vrai. Il faut songer que ces huit milliards de richesse sont une création pure. Ils sont sortis intégralement du coup d’éventail du dey”.

2. Le « bond » colonial.

La France arrive donc en Algérie en 1830 mais les “effets” de la colonisation ne vont pas être instantanés, tant la colonisation-au sens premier du terme, c’est-à-dire avec l’arrivée de colons et l’installation de la France sur le sol Algérien-elle-même ne va pas être immédiate. Les avis sont tout d’abord partagés quant à l’utilité réelle de la présence Française en Algérie, et même en cas d’accord sur le bien-fondé de cette expédition, surviennent des débats houleux concernant la façon d’aborder et de gérer sur le long terme cette situation. Revenons un instant sur la chronologie des évènements de l’époque afin de mieux comprendre ce qui va amener la France à finalement opter pour une conquête “totale”. En 1830, alors même qu’il vient de faire envahir l’Algérie, Charles X est déchu et c’est alors Louis-Philippe qui est proclamé Roi de France. Celui-ci n’a d’autre solution que de finir ce qui vient d’être commencé mais ne mets pas en place de “système colonial” particulier visant à faire de l’Algérie une véritable colonie de colons.

En 1848 Louis-Philippe abdique, la seconde République est proclamée qui voit Louis-Napoléon Bonaparte être élu président, ce dernier a son idée au sujet de l’Algérie mais il va attendre son sacre et la proclamation du second empire pour les mettre en application. Nous sommes en 1852 et Napoléon III avance alors sa conception de “royaume arabe” pour l’Algérie. L’idée est simple, il s’agit de faire venir un certain nombre de colons afin de garder la mainmise sur un pays –et surtout son littoral-qui agissait il y a peu de temps en ennemis vis-à-vis de la France et de créer une véritable “barrière” entre colons et populations locales. Voici un extrait des “cahiers du centenaire de l’Algérie” nous expliquant cette politique : “Les colons étaient parqués dans des réserves autour de quelques grandes villes. Tout le reste était le royaume arabe. Les indigènes, gouvernés par les officiers des bureaux arabes, y étaient efficacement séparés de la colonisation, tenus sous cloche, abandonnés à leur propre puissance évolutive. C’était une idée intéressante. Une certaine analogie est évidente avec ce que nous appelons aujourd’hui le protectorat”.

Il apparait clairement la volonté de ne pas aller plus avant dans un processus de colonisation global, Napoléon III cherchant a priori à agir pour les intérêts nationaux en assurant une présence de colons sur le littoral mais sans prendre à son compte la gestion et l’exploitation d’un pays et de ses ressources. En 1870 est proclamée la 3ème République et c’est bien à cette époque que va naitre le véritable empire colonial Français. La colonisation algérienne est déjà bien commencée et il ne reste plus qu’à conquérir tout entier un pays dont la présence Française depuis quarante ans n’a eu que peu d’influence.

Merci à Cortez, et félicitations pour un tel travail.

https://www.fdesouche.com/2008/09/24/des-barbaresques-a-lalgerie-francaise/

mardi 2 mai 2023

Le 4 septembre 1870

 

Après celle de juillet 1830 et celle de février 1848, la troisième révolution du XIXème siècle en France se produisit le 4 septembre 1870. Deux jours plus tôt, c’est la défaite de Sedan. La guerre de 1870 tourne à l’humiliation pour la France. Napoléon III est prisonnier. La nouvelle se répand à Paris et entraîne un mouvement de foule qui réclame la fin de l’Empire. Ceux qui ont pris le pouvoir ce 4 septembre 1870 et proclamé la république n’eurent qu’à ramasser un pouvoir dont personne ne voulait.

La thèse de ce livre de Pierre Cornut-Gentille, avocat pénaliste, consiste à tenter de démontrer que, si le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas été constitué le 4 septembre 1870, Thiers et Gambetta n’auraient pu, après la défaite inéluctable, consolider cette république qui était née dans l’improvisation.

Cet ouvrage, totalement acquis à l’idée républicaine, il faut bien le souligner, a l’avantage de montrer comment une situation tient parfois à peu de choses.

Le 4 septembre 1870, Pierre Cornut-Gentille, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-4-septembre-1870/125814/

dimanche 26 février 2023

Algérie, la conquête : comment tout a commencé (Thierry Nélias)

 

Thierry Nélias est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à des moments de l’Histoire de France. Il signe aux éditions Vuibert un nouvel ouvrage intitulé Algérie, la conquête.

Tout commence donc avec l’expédition militaire de juin 1830. Officiellement, il s’agit pour Charles X de laver l’affront commis trois ans plus tôt par le dey d’Alger, lorsque celui-ci a frappé plusieurs fois de son chasse-mouches le Consul de France. 65.000 marins et hommes de troupe, 80 pièces de siège, le tout à bord de 460 navires, font route avec mission de châtier l’arrogance de Hussein-Pacha et d’anéantir la piraterie dans la Méditerranée. Le 14 juin à l’aube, les conquérants s’élancent et en très peu de temps hissent le drapeau du roi au sommet de la tour de défense de Sidi-Ferruch, dont la presqu’île est rapidement transformée en comptoir français. Le 19 juin, les forces arabes et turques lancent un assaut d’envergure. 40.000 mahométans passent à l’attaque mais l’organisation tactique française est victorieuse. C’est le début de la conquête de l’Algérie. Quantité de grands noms de l’armée française vont s’illustrer sur cette terre algérienne. Citons par exemple le duc d’Aumale qui s’empare en 1843 de la fameuse Smala, l’immense base nomade d’Abd-el-Kader. C’est aussi cette colonisation algérienne qui va façonner la Légion étrangère ainsi que les spahis. Durant ces décennies qui s’étendent jusqu’en 1870, les Français ne s’imposent pas que par la force militaire. Ils se révèlent aussi bâtisseurs. Le roi Louis-Philippe ayant décrété « l’occupation générale », de grandes plumes comme Louis Veuillot ou Alexis de Tocqueville décident de venir étudier de près l’aventure de la colonisation de l’Algérie. Les Français vont aussi s’occuper de la cruciale question de l’eau et grâce à cela œuvrer au développement agricole. Les géographes français vont dresser la cartographie du pays. Des villes et des villages naissent là où jadis il n’y avait que déserts. Autant d’aspects aujourd’hui trop oubliés.

Ce livre est le récit d’une épopée fabuleuse et se lit comme un formidable roman d’aventures dont tous les personnages appartiennent bien à l’Histoire de France.

Algérie, la conquête, Thierry Nélias, éditions Vuibert, 272 pages, 19,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/algerie-la-conquete-comment-tout-a-commence-thierry-nelias/156724/

mardi 31 janvier 2023

L’armée française : analyse des deux derniers siècles d’engagement militaire

 

Jean Lopez, directeur de Guerres & Histoire et auteur de nombreux ouvrages d’histoire militaire notamment consacrés à la Seconde Guerre mondiale, a rassemblé une importante équipe de rédacteurs pour brosser ensemble cette histoire de l’Armée française depuis le XIXème siècle. Les auteurs ont donc fait le choix de débuter leur récit le 14 juin 1830 avec la conquête de l’Algérie et la naissance de l’armée d’Afrique.

C’est le déclenchement d’une énorme opération amphibie avec le débarquement de la première vague d’un corps expéditionnaire de 37.000 hommes, 500 chasseurs à cheval, 83 canons de siège et une centaine de pièces légères. Il faudra vingt années de combat pour contrôler l’Algérie des côtes et des hauts plateaux. La pénétration vers le sud et le Sahara sera une œuvre de plus longue haleine, achevée seulement au début du XXème siècle. L’armée d’Afrique va grossir sans cesse avec deux poussées de croissance durant les deux guerres mondiales.

Le lecteur est ensuite entraîné en Crimée, première guerre photographiée. L’occasion de rappeler aux plus jeunes que Malakoff, Sébastopol, l’Alma et Bosquet ont été des lieux de bataille de cette lointaine guerre de Crimée avant de devenir les noms de boulevards parisiens… De 1853 à 1856, cette guerre de Crimée va opposer la Russie, qui lorgne sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles, à l’Empire ottoman, soutenu par la Grande-Bretagne et la France. Ce conflit oublié a pourtant vu près de 90.000 soldats français y perdre la vie.

Vient ensuite la guerre de 1859 et ses batailles de Magenta et Solferino, qui vient l’armée française et l’armée piémontaise se battre avec fracas contre l’armée autrichienne. Puis la guerre de 1870 entre la France et la Prusse qui entraîne la chute du Second empire avec la défaite de Sedan.

L’ouvrage traite ensuite les grandes batailles impliquant l’armée française durant les deux guerres mondiales, sur terre, en mer et dans les airs. Ensuite, analyse est faite des guerres d’Indochine et d’Algérie. Avec ce facteur important qu’en Indochine, l’armée française fait la guerre à un parti politique, ennemi d’un nouveau genre qui impose un combat aussi bien militaire qu’intellectuel et oblige à repenser la guerre contre-révolutionnaire dont les « Centurions » tenteront d’appliquer les dures leçons apprises en Indochine pour conserver l’Algérie. L’ouvrage examine de façon intéressante le rôle des paras dans ces deux guerres.

C’est sur les opex que se termine ce livre, nous ramenant à l’actualité des missions et des moyens de l’armée française au Mali.

Cet album, richement illustré de  photographies, tableaux, dessins, cartes et infographies, dresse un aperçu fouillé des différentes batailles dans lesquelles l’armée française a été engagée, batailles présentées tant de façon historique que tactique et stratégique. Le lecteur suivra ainsi l’évolution des uniformes et des armements mais aussi de la doctrine militaire au cours des deux derniers siècles.

L’Armée française, ouvrage collectif sous la direction de Jean Lopez, éditions Perrin, 400 pages, 35 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/larmee-francaise-analyse-des-deux-derniers-siecles-dengagement-militaire/166851/

samedi 27 août 2022

Les trois ou quatre conquêtes de l’Algérie

 

Entretien avec Thierry Nélias

Thierry Nélias n'est pas un historien comme les autres. Sa méthode le conduit à retrouver le sens premier du mot « histoire » : l’enquête. Il met cette fois tout son talent à évoquer la conquête de l’Algérie par les Français. Un sujet passionnant, alors que nous marquons le 5 juillet l’anniversaire de l’indépendance du pays. Une histoire d'hommes, d'adversaires qui se respectent ou bien qui se haïssent, de courage, d'ambitions, ou jamais l’idéologie n'affleure. Propos recueillis par l’abbé Guillaume de Tanoüarn

Thierry Nélias, vous venez d'écrire une histoire de la colonisation de l’Algérie entre 1830 et 1870. Ce n'est pas sans une petite appréhension que j'avais ouvert votre ouvrage ; en réalité, j'ai tourné les pages avec passion il n'y a pas un gramme d'idéologie, aucune condamnation vertuiste des uns ou des autres, mais toujours du réel. Comment faites-vous pour ne pas donner de leçons de morale sur un pareil sujet ?

Je suis fidèle à une méthode que j'avais expérimentée pour mon premier livre sur la débâcle de 1940. J’ai voulu d'abord écouter, écouter de simples citoyens tout en lisant les mémoires des chefs militaires voire des politiques comment ils expriment la débâcle. Tout est par terre : que reste-t-il alors de ce qui fait la France ? J’ai travaillé ensuite plusieurs sujets de cette façon le voyage de Napoléon à l’Île d'Elbe après son abdication, ce qu’en disent les commissaire alliés qui étaient ses proches en la circonstance ; j'ai fait un autre livre sur l’humiliante défaite de 1870 face aux Prussiens. Et cette fois, c'est la colonisation de l’Algérie, à partir de la prise d'Alger par le Maréchal de Bourmont en 1830. J'approche les grands événements de l’histoire à travers le témoignage des personnes. Au fond, je voudrais revenir à l’étymologie : historia en grec, c'est l’enquête. J’avais fait une sorte d'enquête au moment du Sommet de Rambouillet, pendant la guerre en Serbie, en 1999. On rencontrait tout le monde dans les rues de Rambouillet, c’était passionnant. La guerre est épouvantable, c'est vrai, mais elle constitue un moment ou les personnes se révèlent et apparaissent telles qu'elles sont. La colonisation en Algérie, la guerre qui traverse la majeure partie du XIXe siècle, eh bien c'est d'abord une affaire humaine: de quelque coté que vous la preniez, c'était pour l’aventure, ou pour satisfaire des ambitions : des hommes de troupe pouvaient se retrouver en une dizaine d'années à un poste de commandement. Ainsi le comte Fleury, engagé volontaire comme simple spahi dans l’espoir de se rapprocher de Napoléon III, qu'il avait connu quand le futur empereur songeait au coup d’État qui le ramènerait au pouvoir : il deviendra général et Grand écuyer de l’empereur !

On ressent dans ce livre comme un vibrato particulier par rapport au précédent sur la Guerre de 1870...

La famille de ma mère est arrivée en Algérie en 1872. Et ma mère a connu la Toussaint rouge de 1954. Réfugiée dans sa maison, toute la famille a failli y passer mais leurs voisins arabes, qui étaient leurs amis, les ont protégés en expliquant aux assaillants qu'il n'y avait que des Arabes dans la maison d'en face. On peut dire que par procuration, j'ai gardé des souvenirs très violents, qui ont nourri en moi qui n'avais jamais connu ce pays, une vive curiosité pour l’Algérie française, ce mythe familial. Mais c'est la première fois, avec ce livre, que j'aborde le sujet.

Cette conquête apparait immédiatement comme brutale...

Quand les Français débarquent à Sidi Feruch, ils vont découvrir des coutumes auxquelles ils n'étaient pas habitués : ainsi le janissaire turc ou le simple soldat des tribus autochtones décapite son adversaire et le soir de la bataille, il se fait payer sa tête plusieurs douros. Autre habitude locale que reprendront les Français : la razzia qui est la grande manière de faire la guerre en brulant les cultures, en tuant les hommes et en emportant les femmes. Le général Bugeaud fit faire beaucoup de razzias par les tribus alliées sur les tribus ennemies. Ce système était impensable en Occident ; mais plus profondément, les terres qui relèvent de la Régence turque, sont des terres qui n'ont pas d'unité administrative, où les Janissaires turcs se taillent la part du lion par rapport à l’Arabe local, ou les juifs paient la djazzia aux autorités religieuses locales, où les Kabyles ont gardé leur langue et leurs coutumes. Avant de quitter Alger pour Alexandrie, le dey Hussein Pacha, qui a donc perdu la ville blanche, donne au général de Bourmont quelques conseils de real politik. Il a des mots crus sur chacune des catégories de la population : « Débarrassez-vous le plus tôt possible des janissaires turcs ; habitués à commander, ils ne consentiront jamais à vivre dans l'ordre et la soumission ; les Maures sont timides, vous les gouvernerez sans peine, mais n’accordez jamais une entière confiance à leurs discours. Les Juifs qui se sont établis dans ce pays sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux de Constantinople. Employez-les car ils sont très intelligents dans les affaires fiscales et de commerce mais ne les perdez jamais de vue, tenez toujours le glaive suspendu sur leurs têtes. Quant aux Arabes nomades, ils ne sont pas à craindre. Les bons traitements les attachent et les rendent dociles et dévoués. Pour ce qui est des Kabyles, ils n’ont jamais aimé les étrangers. Ils se détestent entre eux. Evitez une guerre contre cette population guerrière et nombreuse, vous n'en tireriez aucun avantage. Divisez-les et profitez de leurs querelles ». Contrairement à ce qu'écrit Léon Galibert en rapportant cette conversation, les Français mettront en pratique ces conseils du Dey. L'Algérie n'existe pas, ce territoire qui relève d'une régence turque à l’arrivée des Français, est un entrelacs de populations cloisonnées et souvent rivales. Le Pouvoir militaire français a su jouer sur leurs rivalités internes à son profit. Son premier objectif, ce faisant, était d'épargner la vie des soldats.

Mais on n'a pas l’impression, à vous lire, d'un projet français lentement mis en œuvre, d'une méthode de gouvernement de ces terres...

Il faut dire que l’autorité politique, celle qui nomme le gouverneur militaire, change constamment. Charles X n'avait sans doute pas pour but une Algérie française. Son objectif était de remettre la France dans le concert des nations après le double traité de Vienne et d'obtenir réparation pour le coup d'éventail du Dey, bref de se faire respecter en Méditerranée. Metternich le chancelier autrichien avait parfaitement compris cette politique française, qui avait été menée en Grèce d'abord en 1827, (contre les Turcs), et dans la régence turque d'Alger. À partir de 1830, la fermeté qu'a montré Charles X se révèle payante : il n'y a plus cette guerre de course en Méditerranée, qui était aussi vieille que la présence arabe. L'objectif est atteint, mais le départ du Dey crée un vide, que l’armée va devoir remplir le maréchal Clauzel est le premier gouverneur de l’Algérie. Il est remplacé très vite (des 1831) par le général Berthezene qu'il remplacera de nouveau à partir de 1834. La France estime alors que 10 000 hommes suffisent pour maintenir le statu quo en Algérie. Cette absence de politique, de la part du Pouvoir central, ne pouvait pas durer longtemps. Clauzel est à nouveau nommé gouverneur, il a écrit sur la nécessité de la colonisation (voir Les Nouvelles observations de M. le Maréchal Clauzel sur la colonisation d'Alger, qui date de 1833). Très vite effectivement, le régime militaire trouvera ses limites, les colons récemment arrivés de France revendiquant eux mêmes d’être administrés à la française.

Charles X avait été remplacé par Louis Philippe dès le mois de juillet 1830. Le nouveau roi est obligé de maintenir la présence française en Algérie, parce qu'il ne peut pas s’opposer frontalement au sentiment national de la population française, dont le patriotisme s’était enflammé lors du débarquement de Sidi Ferruch et lors de la victoire de Staouely, qui ouvrait la route à Alger ; mais le nouveau roi ne souhaite pas contrister les Anglais, qui prennent assez mal que, par le biais de Algérie, nous participions à l’aventure coloniale, dont ils estiment qu'elle est leur chasse gardée. Louis Philippe préfère l’entente « cordiale » avec Londres (même si le mot apparaitra plus tard), plutôt que la colonisation de l’Algérie.

Pourquoi la présence française s'est-elle maintenue en Algérie, malgré les réticences initiales de Louis-Philippe ?

Le paradoxe, c'est que c'est sans doute la résistance arabe qui va provoquer le jusqu'au-boutisme des militaires. Bugeaud le gouverneur militaire qui va tenir le manche le plus longtemps, est un bon soldat, formé sous l’Empire napoléonien, la guérilla espagnole. Il s’adapte d'instinct au terrain et à cette nouvelle guérilla en pays arabe. Il est très populaire auprès de ses hommes. Pour l’anecdote, un jour où son camp est attaqué en pleine nuit, rejoint ses hommes au combat, ayant gardé son bonnet de nuit sur la tête, bonnet de nuit qui deviendra célèbre et qui donnera naissance à la chanson sur « la casquette du Père Bugeaud ». Face à Bugeaud, émerge celui qui va devenir son grand adversaire, l’Émir Abd El Kader. Avec lui Bugeaud signe la Paix de la Tafna en 1837. Par ce Traité, qui réserve à la France la cote et les environs d'Alger, Abd El Kader devient le premier gouvernant d'un État arabe depuis la conquête turque. Mais il ne se satisfait pas de ces quelques territoires qui lui ont été concédés par des Français qui ne sont pas assez nombreux. Son but est clairement de les jeter à la Mer. Il prend prétexte d'un passage de troupes françaises par les Portes de fer, sur son territoire, pour rentrer à nouveau en guerre ouverte avec la France, guerre sur un territoire immense ou il a l'avantage du terrain et une bonne connaissance des tribus arabes qu'il appelle - voire contraint ! - à la guerre sainte. La France n'a pas le droit de lui concéder une défaite, ce qui signifierait la perte de tous les acquis de la politique menée depuis 1830... Bugeaud réagit à la guerre sainte en envoyant son émissaire Léon Roches, qui, pour contrer les fatwas du sultan Abd El Kader, obtient une fatwa de La Mecque, favorable aux Français : « Le musulman peut endurer la trêve, quand l’infidèle envahisseur laisse au musulman ses femmes, ses enfants, sa foi et l’exercice de sa religion ». Il s’agit selon une formule célèbre de Bugeaud de « se faire arabe pour le vaincre ». Abd El Kader, parce qu'il a fait l’unité arabe remporte d'abord quelques victoires. À La Macta par exemple les Français laissent 800 hommes sur le terrain, massacrés et mutilés par les Arabes. Mais après la prise de sa smala par le Duc d'Aumale, fils de Louis-Philippe, malgré ses qualités tactiques exceptionnelles et sa victoire de Sidi-Brahim, Abd El Kader doit se résigner la défaite : c'est le général Lamoriciere qui le fait prisonnier, en décembre 1847. Au nom de la France, le duc d'Aumale lui promet une retraite en Terre sainte. À cette époque l’Algérie est devenue partie intégrante de la politique française.

Abd El Kader restera francophile ?

La IIe République renverse Louis-Philippe et ne respecte pas les termes de la reddition. C'est Napoléon III qui tiendra les engagements pris par Aumale. Apres un séjour surveillé en France de quatre ans au château d'Amboise, l’Algérien part s'installer Damas dans une importante propriété, ou, en 1860, il accueillera et sauvera des chrétiens d'Orient persécutés. Venu visiter l’Exposition universelle de Paris en 1867, il s'émerveille devant les bienfaits du progrès technique français. Il a d'ailleurs usé de son influence pour faire aboutir le projet de canal de Suez, creusé par Ferdinand de Lesseps. Au ministre prussien Bismarck qui lui offre l’aide de l’Allemagne pour rallumer la guerre en Algérie, il répond : « Que nos chevaux arabes perdent tous leur crinière, avant qu'Abd-el-Kader Ben Mahi ed-Din accepte de manquer à la reconnaissance qu’il a pour le très puissant empereur Napoléon III. Que votre arrogante et injuste nation soit ensevelie dans la poussière et que les armes de l’Armée française soient rougies du sang des Prussiens ».

Quelle a été la politique arabe de Napoléon III ?

Jusqu'en 1852, Napoléon considérait l’Algérie comme « un boulet au pied de la France ». Devenu empereur, il change d'avis et visitera le pays à deux reprises, en 1860 et en 1865. Dans esprit, l’agriculture devait revenir aux propriétaires locaux (dont les terres ancestrales deviennent incessibles, au moins en théorie).

Les colons occidentaux devaient se charger, eux, de la mise en valeur industrielle du pays. Dès son premier voyage, il s'adresse aux Arabes en ces termes : « La France a remplacé la domination turque par un gouvernement plus éclaire. J’honore le sentiment de dignité guerrière qui vous a portés, avant de vous soumettre, à invoquer par les armes le jugement de Dieu. Comme vous, il y a vingt siècles, nos ancêtres aussi ont résisté avec courage à une invasion étrangère, et de leur défaite date leur régénération. Les Gaulois vaincus se sont assimilés aux Romains vainqueurs et de l'union forcée des vertus contraires entre deux civilisations opposées est né, avec le temps, cette nationalité française. Acceptez donc les faits accomplis : Dieu donne le pouvoir à qui il veut (chap. 2 v. 248): or ce pouvoir que je tiens de lui. je veux l’exercer dans votre intérêt et pour votre bien. Ayez donc confiance dans vos destinées, puisqu’elles sont unies à celles de la France et reconnaissez avec le Coran que "celui que Dieu dirige est bien dirigé" » (5 mai 1860). Napoléon III voulait faire de 'Algérie un royaume arabe dont il aurait lui-même ceint la couronne. Le temps ne lui a pas été donné pour tenter de mettre en œuvre cette utopie. De sa politique en faveur des autochtones, il ne reste que les deux senatus-consultes, l’un sur la propriété des terres et l’autre sur la citoyenneté, qui disparaîtront des la chute du Second Empire.

La Troisième République, elle, veut la colonisation au sens strict

Absolument. Et elle propose la nationalité française aux habitants qui acceptent de vivre selon le droit français. C'est le sens du Décret Crémieux, qui offre la nationalité française a tous les juifs d' Algérie. Les musulmans, qui souhaitaient dans leur immense majorité rester fidèles au droit coranique, avaient refusé I'opportunité de devenir citoyen français grâce au senatus-consulte de 1865, à l’exception de quelques centaines de personnes ayant renoncé au droit musulman.

Il y a là de quoi méditer sur notre époque. Vous citez une formule d'Arthur Girault, dans ses Principes de colonisation et de législation coloniale (1894), qui nous plonge en pleine actualité : « L’autonomie convient à des Anglo-saxons. Nous Français, nous sommes des Latins. L’influence de Rome a pétri nos esprits pendant des siècles. Nous ne pouvons nous soustraire à cette obsession et ce serait forcer notre nature que de sortir de la voie qu'elle nous a tracée. Nous ne savons faire et par suite nous ne devons faire que de l’assimilation ».

Thierry Nélias, Algérie, la conquête, 1830-1870, Comment tout a commencé, ed. Vuibert 272 p., 19,90 €.

Photo Prise de la smalah d'Abd-el-Kader par Horace Vernet (1844).

Monde&Vie 29 juin 2022