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dimanche 1 mai 2022

Edouard de Castelnau, l’artisan de la victoire (Jean-Paul Huet)

 

Jean-Paul Huet, officier de gendarmerie et historien, est l’auteur de nombreuses notices biographiques consacrés à des officiers français.

Il est assez surprenant de ne pas découvrir, dans la liste des huit maréchaux de la première guerre mondiale, le nom de l’un des plus grands chefs militaires de ce conflit, Edouard de Castelnau (1851-1944). Il est difficile de ne pas voir dans cette non élévation au maréchalat un oubli volontaire dû en grande partie à la personnalité et aux opinions de ce personnage, dont la grande foi catholique et l’engagement politique ont fortement dérangé une certaine France de l’entre-deux-guerres.

Aujourd’hui encore, certains milieux entretiennent la vindicte. Nous avons encore pu le vérifier en juillet 2012, à l’occasion du baptême de la promotion 2011-2014 de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, qui prenait ne nom de « promotion de Castelnau « . Certaines associations, des politiciens et une certaine presse se sont alors offusqués que l’on puisse donner un tel nom à une promotion d’officiers jugé trop « droitier », cléricaliste traditionaliste, anti-franc-maçon et qui avait apporté son soutien au général Franco lors de la guerre d’Espagne.

Peu importe le grand militaire qu’il fut. Peu importe sa longue carrière dans le métier des armes. Peu importe que l’homme a donné trois fils à la France pendant la Grande Guerre. Peu importe qu’il ait été un combattant actif des guerres de 1870 et 1914. Pour certains ayatollahs de la pensée unique, le général de Castelnau est avant tout le « capucin botté ».

Ce livre vient utilement sortir le général de Castelnau de l’ombre et rappelle à nos contemporains qu’il demeure une figure les plus singulières et majeures de la Grande Guerre. Il n’est inutile de se souvenir qu’il fut le seul des commandants d’armée d’août 1914 à diriger un groupe d’armées le 11 novembre 1918. Cet enfant du Midi, né sous le Second Empire et mort presque centenaire pendant la seconde guerre mondiale, a consacré sa vie à la France. « Le vieux gentilhomme », comme l’appelait respectueusement le général Mangin, aura connu cinq régimes différents, trois guerres franco-allemandes et vécu activement les nombreux bouleversements de la première moitié du XXe siècle. Considéré comme « le sauveur de Nancy », après avoir commandé en Artois, il fut appelé au GQG auprès de Joffre où il joua un rôle prépondérant dans la réaction à l’attaque allemande sur Verdun. Après la Grande Guerre, il s’engagea dans un nouveau combat, politique, social et confessionnel, avec la Fédération Nationale Catholique.

Un excellent livre à conseiller.

Edouard de Castelnau, Jean-Paul Huet, éditions Anovi, 120 pages, 7,50 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/edouard-de-castelnau-lartisan-de-la-victoire-jean-paul-huet/65963/

vendredi 25 décembre 2020

UN SOLDAT D’AUTREFOIS

Un album pour faire mémoire du général de Castelnau, qui perdit trois fils pendant la Grande Guerre. Clemenceau, qui le surnommait le Capucin botté, n’aimait pas ce militaire trop catholique.

     Le 20 août 1914, un officier se présente devant le commandant de la IIe Armée, le général Edouard de Castelnau, et d’une voix inquiète, lui annonce cette nouvelle : « Mon général, le sous-lieutenant Xavier de Castelnau a été tué ce matin d’une balle dans le front. » Selon les témoins, Castelnau, qui était en train de dicter ses ordres, eut une secousse, resta un instant silencieux puis, se tournant vers son état-major, enchaîna : « Continuons messieurs. » Ainsi le grand chef apprit-il la mort d’un de ses fils. Il en avait sept, dont six étaient partis en même temps que lui pour la guerre : en 1914 et en 1915, deux autres seront tués au champ d’honneur.
Historien militaire, Patrick de Gmeline collectionne les documents sur le général de Castelnau, auquel l’attache un lien familial. Le centenaire de 1914 lui fournit l’occasion de faire paraître cet album où 600 illustrations font revivre la figure d’un soldat d’autrefois.
     Né en 1851 au sein d’une famille noble remontant aux croisades, Edouard de Curières de Castelnau choisit la carrière des armes afin de servir la France sans servir la République : comme tous les siens, il est catholique et légitimiste. Promu général en 1906, il devient chef d’état-major de Joffre en 1911. En août et septembre 1914, il remporte la bataille du Grand-Couronné et y gagne le surnom de « sauveur de Nancy ». Par la suite, il alterne le commandement de groupes d’armées et le service auprès de Joffre.
     Stratège prudent, économe du sang des hommes, il sera un des piliers de la victoire de 1918. Castelnau n’aura pourtant pas son bâton de maréchal, à la fin de la guerre, notamment parce que les anticléricaux au pouvoir ne tenaient pas à récompenser celui que Clemenceau traitait de « capucin botté ». Elu député dans la Chambre bleu horizon, en 1919, président de la Fédération nationale catholique fondée, en 1924, pour contrer l’anticléricalisme du Cartel des gauches, ce conservateur resté hostile à Vichy s’éteindra, nonagénaire, en 1944. A Coëtquidan, en 2012, a eu lieu le baptême de la promotion Général et sous-lieutenant de Castelnau. Saint-Cyr, lieu de mémoire, honorait ainsi à la fois la grandeur d’un père et le sacrifice d’un fils.

Jean Sévillia

Le Général de Castelnau (1851-1944), de Patrick de Gmeline, éditions Charles Hérissey, 246 p., 600 illustrations, 45 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/un-soldat-dautrefois/ 

jeudi 14 juin 2012

Rémy Porte : « Castelnau a été l’un des plus brillants officiers de sa génération »

Les élèves de Saint-Cyr ont choisi pour leur prochaine promotion le nom : de Castelnau. Le nom fait, paraît-il, polémique : il ne plairait pas au gouvernement.
Le général de Castelnau, brillant officier général de 1914, était surnommé le « capucin botté » par Clemenceau et se heurta toute sa vie aux francs-maçons.
Mais les faits sont têtus. Dans les trois premiers mois de la guerre de 14, il fallut destituer 180 généraux incapables, choisis pour leur conformisme politique ou philosophique, non pour leur valeur. Des dizaines de milliers de soldats français tombèrent, victimes de l’incurie de ces chefs.
En revanche, la guerre révéla la valeur militaire d’autres hommes : Foch, Pétain, Castelnau furent de ceux-là.
Honorer aujourd’hui le nom de Castelnau est donc légitime, d’autant que trois des fils du général de Castelnau tombèrent sur le champ de bataille de 14, dont un polytechnicien et un cyrard.
Au lendemain de la Grande Guerre, le général de Castelnau n’accéda pas au maréchalat, en dépit de ses grandes qualités de soldat, de stratège et de chef, et des services rendus à la nation. Il a rapidement quitté le service actif pour s’engager dans la vie publique et défendre les convictions qui lui tenaient à cœur, son nationalisme et sa foi catholique. Enfin, élu député en 1919, mais rapidement marginalisé en raison de son militantisme de droite, il quitte l’Assemblé nationale en 1924 après avoir créé la Ligue des patriotes dont il est président et fonde la Fédération nationale catholique, son arme de combat pendant l’entre-deux-guerres.
Castelnau, un pan de la mémoire française, que ce texte repris de l’excellent blog Secret Défense honore.
Polémia.
 Rémy Porte, historien de la Première guerre mondiale, a bien voulu répondre à nos questions sur le parcours du général de Castelnau, après l'annonce que la prochaine promotion de Saint-Cyr Coëtquidan porterait ce nom de baptême. Le lieutenant-colonel, Rémy Porte est l'auteur de nombreux ouvrages, dont le récente "Les secrets de la Grande Guerre" (Librairie Vuibert, 2012). Il est également l'animateur du blog Guerres et conflits.
Qui était le général de Castelnau ?
Le général de Curières de Castelnau est l’héritier d’une modeste famille de noblesse d’épée provinciale, dont les origines remontent au moins au XIIe siècle. Il compte dans ses aïeux des abbés, des diplomates, des officiers, mais la famille a vu disparaître progressivement la plupart de ses biens. Une famille du Sud-ouest, monarchiste, profondément catholique, traditionnellement au service de la France. Il est né quelques jours après le coup d’Etat de décembre 1851 de Napoléon III, reçoit une éducation rigoureuse et suit sa scolarité dans des établissements confessionnels. Il entre à Saint-Cyr en 1869, un peu par hasard, et connaît la guerre à 19 ans, avec ses camarades de la promotion « du Rhin » (ou « du 14 août 1870 »), à partir d’octobre 1870. Il est donc à la fois le fruit de son milieu familial et de la société de son temps.
Quel a été son rôle durant la Grande Guerre ?
Son rôle a été absolument essentiel. Commandant de la IIe Armée face à Metz en août 1914, il connaît l’échec de la bataille des Frontières, mais résiste à Charmes et devant Nancy. Il commande ensuite un Groupe d’armées (provisoire), dès le printemps 1915, puis devient l’adjoint de Joffre au GQG à la fin de la même année. C’est lui, et non Pétain arrivé plus tard, qui donne au nom du commandant en chef les premiers ordres pour organiser la résistance à Verdun en février 1916, et il prend (presque) définitivement le commandement du Groupe d’armées de l’Est en décembre 1916. Il remplit également quelques importantes missions ponctuelles pour le GQG (à Salonique en décembre 1915) ou pour le gouvernement (en Russie au début de l’année 1917). En fait, il est le seul officier général de la Grande Guerre qui exerce aussi longtemps un commandement de premier rang au front.
Pourquoi n’a-t-il pas été élevé au maréchalat ?
Il faut sans doute revenir plus tôt dans sa carrière. De Castelnau n’a jamais cherché à cacher sa profonde foi catholique et, alors qu’il a été un chef de corps hors pair et qu’il a été excellemment noté durant son affectation comme lieutenant-colonel puis colonel au 1er bureau de l’état-major à la fin du XIXe siècle, son avancement est incontestablement ralenti au début du XXe siècle, à l’époque de la république radicale militante et de l’affaire des fiches. Pendant la Grande Guerre, cette hostilité de principe à son égard de la gauche radicale et socialiste est manifeste : il suffit de se reporter, parmi d’autres, aux mémoires et aux correspondances privées de Briand ou de Painlevé, ou de relire tout simplement les souvenirs de Poincaré. Dans ce contexte, son élévation au maréchalat était d’autant moins à l’ordre du jour qu’après la Grande Guerre il quitte le service actif et s’engage activement dans la vie publique pour défendre ses idées. Trop « nationaliste », trop « religieux », il n’était pas, pour employer un néologisme, politiquement correct. Au moment du vote de la loi créant quatre nouveaux maréchaux de France en 1921, il s’en est fallu de peu (6 voix sur quelques 560) qu’il ne soit également concerné avec Lyautey, Franchet, Fayolle et Gallieni, mais il était toujours pour beaucoup d’élus le « capucin botté ».
Y a-t-il vraiment une lutte entre francs-maçons et catholiques au sein de l’armée ?
Je ne pense pas que le conflit, bien réel par ailleurs, puisse s’exprimer uniquement de cette façon. Joffre lui-même a été « initié » (loge ‘Alsace-Lorraine’), mais il saura s’entourer des officiers jugés les plus aptes, sans considération de position politique ou de choix confessionnel. De même, l’adhésion à la franc-maçonnerie est très fréquente à cette époque parmi les officiers subalternes, en particulier dans le milieu des coloniaux. La franc-maçonnerie n’est pas stricto sensu partisane et l’on trouve des ‘Frères’ sur tous les bancs des Assemblées, jusque chez les monarchistes orléanistes. Par contre, il y a une quasi-psychose « post-boulangiste », une peur d’un certain « bonapartisme », sur les rangs républicains, radicaux et socialistes du parlement et au gouvernement qui en est issu. Il est donc décidé de « républicaniser » l’armée en favorisant (plus ou moins) discrètement les carrières des officiers considérés comme de bons républicains aux dépens de ceux dont la fidélité serait plus douteuse au prétexte qu’ils « vont à la messe » (on connaît bien par exemple le cas de Foch). Le débat se situe donc à mon sens plutôt au niveau de la lutte qui oppose à l’Eglise catholique les républicains laïcs, qui veulent enraciner le nouveau régime dans le pays, et dont on trouve des traces dans toutes les grandes fonctions de l’Etat, en particulier dans l’éducation. Les ralentissements de carrière dont furent alors victimes les officiers manifestement catholiques s’expliquent dans ce contexte. A l’inverse, quelques uns, dont Sarrail est celui qui connaîtra la plus célèbre et longue carrière, en bénéficient indiscutablement. Il se trouve par ailleurs que le ministre de l’époque, le général André, qui ne fait pas confiance à la voie hiérarchique traditionnelle, s’adresse pour obtenir des renseignements sur le comportement privé des officiers en province à des réseaux extérieurs au ministère de la Guerre, institutionnels comme la chaîne préfectorale du ministère de l’Intérieur ou privés comme les loges maçonniques.
Que devient-il après la guerre ?
Lorsqu’il participe au défilé de la victoire le 14 juillet 1919, il est le dernier ancien combattant de 1870 encore en service. C’est dire s’il a consacré sa vie à son métier pendant près de 50 ans. Il quitte alors le service actif et se présente aux élections législatives. Elu député du Bloc national dans l’Aveyron, il siège avec le groupe de l’Action libérale (c’est-à-dire qu’il ne rejoint pas les rangs de l’extrême-droite de l’époque) et devient président de la Commission de l’Armée à la Chambre. Battu lors des élections générales suivantes en 1924, il reste président de la Ligue des patriotes et fonde la Fédération nationale catholique. Il est un personnage particulièrement en vue pendant une petite dizaine d’années, puis, âgé (il a alors près de 80 ans), il s’éloigne peu à peu de la vie publique et n’exerce plus, à la fin des années 1930, qu’une influence de plus en plus limitée. Il reste néanmoins très informé de l’évolution de la situation internationale, s’inquiète des exigences du IIIe Reich, assiste de loin à la défaite du printemps 1940 et refuse ensuite tout rapprochement et toute compromission avec le gouvernement du maréchal Pétain. Lorsqu’il décède, en mars 1944, dans sa propriété de Montastruc-la-Conseille, il espère et attend toujours la défaite de l’Allemagne.
Que peut-il représenter aujourd’hui pour de jeunes Saint-cyriens ?
Le général de Curières de Castelnau a indiscutablement été l’un des plus brillants officiers généraux de sa génération, comme en témoigne par exemple toutes les notations de ses chefs successifs, dont l’un ira jusqu’à écrire : « Le colonel de Castelnau est le meilleur chef de corps d’infanterie que je connaisse » et un autre : « Pour cet officier supérieur, tout peut se résumer en un seul mot : il est parfait ». Sous cet angle, le choix est particulièrement judicieux. Il témoigne des plus profondes qualités de travail, d’intelligence, d’effort, de réflexion posée. Il rend aussi en quelque sorte hommage à toutes les familles de France, car il ne faut pas oublier que de Castelnau a perdu trois fils au feu, entre 1914 et 1915, à l’image de tant d’autres dont les noms figurent sur les monuments aux morts des plus petites communes. A ce titre, ce sont les valeurs d’endurance, de sacrifice, de résistance, d’amour du pays qui sont mises en avant. Ceci étant dit, il ne faut pas que le choix du général de Curières de Castelnau soit détourné de ses fondamentaux militaires pour y chercher une quelconque promotion des idées personnelles, privées, de « monsieur » de Castelnau. Ses opinions et croyances ne doivent rien avoir à faire ici.
Que peut-on penser de ce choix ?
La réponse est fonction de l’angle sous lequel on analyse ce nom de promotion. Si l’on en reste aux caractéristiques militaires et aux qualités foncières que j’évoquais, non seulement il n’y a rien à redire, mais il est même étonnant qu’une promotion ‘de Castelnau’ n’ait pas été baptisée plus tôt. Si l’on prend en compte ses activités officielles et publiques à partir de 1919, le débat prend une autre tournure, politique, et il a alors quitté le service actif et il faut admettre que « même » les officiers, « même » les généraux, peuvent avoir des opinions personnelles et choisir lorsqu’ils quittent l’institution militaire de s’engager pour leurs idées. Sarrail, que j’évoquais tout à l’heure, a lui aussi été candidat aux législatives de 1919, mais sous l’étiquette des républicains socialistes et personne ne le lui reproche officiellement. Il faut enfin reconnaître qu’au cours de sa carrière, tant qu’il a été en activité, il a toujours fait passer ses idées personnelles au second plan après le service de l’Etat, qu’il a toujours accepté la forme républicaine de gouvernement et honoré avec un scrupuleux souci d’efficacité ses responsabilités de commandement, quel que soit le ministre, le chef d’état-major général ou le commandant en chef. Objectivement, refuser le choix du général de Castelnau aujourd’hui reviendrait à vouloir ranimer un débat stérile et dépassé sur une hypothétique adhésion douteuse des cadres militaires à la République. En 2012, cela fait rire !
Entretien recueilli et rédigé par Jean-Dominique Merchet http://www.polemia.com
Blog Secret Défense
8/06/2012

jeudi 7 juin 2012

Castelnau ou l’art de commander

Alors qu’une promotion de Saint-Cyr s’apprête, selon un blog de défense bien informé, à choisir le général de Castelnau (1851-1944) comme parrain de promotion, nous proposons aux lecteurs de Theatrum Belli un petit aperçu (1) des qualités militaires et humaines de celui que Clémenceau appelait le "capucin botté" en raison de ses convictions religieuses affirmées. 

On doit au général Yves Gras une biographie (2) fort bien documentée – et fort peu connue - du général de Castelnau publiée en 1990 où la démonstration est faite que l’opposition entre tradition et progrès n’est le plus souvent qu’une dialectique artificielle sans fondement. 
Elevé dans les traditions de l’aristocratie française, Castelnau n’en n’est pas moins profondément novateur dans l’exercice de son métier. Deux exemples parmi d’autres illustreront ce constat. En 1900, lorsqu’il est nommé chef de corps du 37ème RI, il s’attache à développer la coopération interarmes, chose peu répandue à l’époque : "Le travail en commun des trois armes (infanterie, cavalerie, artillerie) n’était pas encore à cette époque entré dans les mœurs. Castelnau était un des rares chefs de corps qui s’appliquait à faire l’instruction de ses fantassins en coopération avec les autres armes, en particulier avec les artilleurs. Pour tous les exercices de ses unités sur le terrain, il provoquait le concours d’une batterie ou d’une section de 75 par entente directe, pour éviter l’interminable filière des demandes officielles" (3). Cette aptitude ne se démentira pas et, en tant que commandant d’armée en 1914, il sera l’un des rares généraux à avoir saisi l’importance de l’aviation naissante faisant dire au général Armengaud, à l’époque pilote observateur à la 2ème armée : "Le général de Castelnau a été une remarquable exception. A plus de 60 ans, il comprit l’aviation militaire comme s’il l’avait connue dès sa jeunesse." (4).
Sur le plan de la manœuvre, Castelnau est un adversaire résolu de l’offensive à outrance et le fait savoir. Cette attitude lui vaudra des inimitiés féroces parmi les "jeunes Turcs" du GQG qui le traiteront de "catastrophard" (5) mais on sait à quel point les événements lui ont donné raison. En défensive, il ne cesse de prôner une défense dans la profondeur appuyée sur plusieurs lignes de défense et des contre-attaques violentes. Là encore, il s’oppose fortement aux hommes de son temps pour qui tout repli équivaut à une défaite. Voici ce qu’il en dit à l’issue d’un exercice : "La retraite peut parfois être une manœuvre qui permet de saisir et de regrouper ses forces en vue d’une nouvelle bataille. Elle ne doit jamais être une fuite. Dans toute action défensive, il y une ligne qu’il n’est pas permis de dépasser… derrière est le gouffre où sombre notre honneur." (6) 
Ces réflexions seront mises en pratique dès le mois d’août 1914. Commandant la 2ème Armée, Castelnau reçoit l’ordre du GQG de lancer une offensive en Lorraine en dépit de renseignements faisant état de fortes concentrations ennemies. Or, au cours de l’opération et contrairement aux instructions reçues (7), le général Foch, commandant le 20ème corps d’armée, se lance à l’attaque de Morhange le 20 août au matin. Cette attaque se heurte à une puissante contre-offensive allemande et le 20ème CA doit se replier mettant ainsi en danger tout le dispositif de la 2ème armée. C’est alors que Castelnau donne l’ordre de se replier et parvient à s’extraire du piège où les Allemands voulaient le faire tomber pour se rétablir sur la Moselle de part et d’autre de Nancy. Installé sur une solide ligne de défense, il relance ses trois Corps d’armée à l’attaque et parvient ainsi à rejeter la VIe armée allemande sur la rive est de la Mortagne cinq jours plus tard. En dépit de nouvelles tentatives, les Allemands ne parviendront pas à s’emparer de la "trouée de Charmes" et ce succès qui préfigure celui de la Marne, vaudra à Castelnau le surnom de "sauveur de Nancy". 
Un autre épisode mal connu, mérite également d’être relevé. En janvier 1916, alors qu’il seconde Joffre au GQG installé à Chantilly, Castelnau sauve Verdun du désastre. Tout d’abord, renseigné à l’avance sur la probabilité d’une offensive allemande contre la Région Fortifiée de Verdun (RFV), il fait activer les travaux de défense et convainc Joffre de déplacer des réserves dans la région. Ensuite, lorsque l’offensive ennemie se déclenche le 21 février et qu’au bout de trois jours, on apprend que la deuxième position est tombée en 3 heures, Castelnau, pressentant la catastrophe, obtient carte blanche de Joffre et part dans la nuit du 24 au 25 février. Quand il arrive sur place, la débâcle n’est pas loin. "Les éléments de toutes les armes se mêlaient dans un désordre inexprimable ; c’était le triste indice d’une situation plus que critique" (8) dira t-il. Après avoir paré au plus pressé, Castelnau prend de sa propre initiative une mesure exceptionnelle. Il écarte le général de Langle, commandant le groupe d’armées du centre et le général Herr commandant la RFV et confie la défense de Verdun au général Pétain commandant la 2ème armée. Ce changement de commandement en pleine bataille est motivé par l’urgence de la situation et la confiance que Castelnau porte au général Pétain et son état-major. Elle permettra de sauver Verdun et la France du désastre. 
Au-delà de ses qualités tactiques et de chef, Castelnau fait montre d’une vision stratégique de la guerre. Dès 1914, il cherche à convaincre les hommes politiques français qui visitent le front que la guerre est européenne et que la décision doit être recherchée sur le point faible de l’ennemi, c'est-à-dire dans les Balkans. En toute occasion, il explique au gouvernement que si les militaires sont responsables de la conduite des opérations, les décideurs politiques ont en charge la conduite de la guerre. De même, il prêche à temps et à contre temps la mise sur pied d’un commandement militaire unique. Sur ce point, il faudra attendre l’offensive allemande de mars 1918 pour que le général Foch soit chargé dans l’urgence de "la coordination de l’action des armées alliées sur le front ouest" puis nommé général en chef de ces armées le 16 avril 1918. 
Réputé pour sa sévérité, Castelnau a été cependant un chef profondément humain, soucieux du bien-être et de la vie de ses hommes. C’est ainsi qu’en temps de paix, il travaille à l’amélioration des conditions de vie de ses soldats en faisant installer l’électricité dans sa caserne ou en louant à ses frais des voitures pour alléger ses fantassins engagés dans des marches interminables. Au cours de la guerre, il veille particulièrement à l’amélioration du service de santé et lorsqu’il est responsable d’une partie du front, il réussit grâce à la qualité de ses ouvrages défensifs, à avoir un des taux de pertes parmi les moins élevés (9).
Castelnau fut généralement à contre temps des idées en vogue à l’époque non par bravade mais parce que ses analyses reposaient sur le réel et non des slogans. Pour autant, il fut un subordonné loyal et quand Joffre lui ordonna de préparer l’offensive de Champagne de 1915 malgré toutes ses objections, il la prépara sans arrière-pensée et avec la détermination et la rigueur nécessaires. Contre l’optimisme démesuré des tenants de l’offensive à outrance, il eut cette phrase : "Nous avons pêché par infatuation"…
Son courage intellectuel allié à un manque total d’ambition personnelle lui valut d’être dans l’entourage des grands décideurs de son temps sans cependant en faire partie. De solides rancunes lui vaudront de ne pas être nommé maréchal de France et, nul n’étant prophète en son pays, il sera plus estimé à l’étranger qu’à Paris (10). 
Celui qui connut la défaite de 1870 comme sous-lieutenant et perdit trois fils au combat pendant la grande guerre devait aussi connaître l’humiliante défaite de 1940 dans sa vieillesse.
Malgré le poids de l’âge et l’occupation, il garda espoir, suivant pas à pas les progrès des armées alliées avant de s’éteindre le 17 mars 1944 à l’âge de 93 ans. La vie du général de Castelnau nous permet de saisir toute l’importance d’une pensée militaire (11) mûrement réfléchie et qui trouve son aboutissement dans la bravoure du soldat. Cette harmonie est rare et doit être méditée afin que l’héroïsme du soldat soit le couronnement et non le substitut de la réflexion tactique. 
LCL F-Régis LEGRIER http://www.theatrum-belli.com

(1) Egalement disponible sur le site du CESAT.
(2) Castelnau ou l’art de commander 1851-1944, Editions Denoël, 1990.
(3) Castelnau ou l’art de commander, p. 95.
(4) P. 150.
(5) Aujourd’hui on dirait "misérabiliste".
(6) P. 142.
(7) Le général Gras revient en détail sur cette affaire p 156 à 158. Foch ne reconnaitra jamais sa désobéissance et aura ce mot malheureux à la fin de la guerre : "on ne donne pas le bâton de maréchal au vaincu de Morhange". 
(8) P. 291.
(9) P. 209.
(10) Cette mesquinerie en rappelle une autre, celle du retour du maréchal Lyautey en France lors de son départ définitif du Maroc. Lors du passage du détroit de Gibraltar, il fut salué par les canons de la flotte britannique mais aucune autorité ne l’attendait en France. 
(11) A notre connaissance, le général de Castelnau n’a pas publié d’ouvrages mais ses conférences à l’Ecole de guerre connurent un vrai succès. Par ailleurs, à ceux qui lui demandaient pourquoi il n’écrivait pas ses mémoires,il rétorquait : "je n’ai rien à me reprocher".