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lundi 27 octobre 2025

L’impôt du sang sous l’Ancien Régime

 

Un treizième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, d’Hypolute Taine…

Reste un dernier impôt, celui par lequel l’État prend non plus de l’argent, mais la personne elle-même ; l’homme entier, âme et corps, et pendant les meilleures années de sa vie, je veux dire le service militaire. C’est la Révolution qui l’a rendu si lourd ; auparavant il était léger, car, en principe, il était volontaire. Seule la milice était levée de force et, en général, parmi les petites gens de la campagne : les paysans la fournissaient par le tirage au sort.

Mais elle n’était qu’un appoint de l’armée active, une réserve territoriale et provinciale, une troupe de renfort et de seconde ligne, distincte, sédentaire qui, hors le cas de guerre, ne marchait pas ; elle ne s’assemblait que neuf jours par an ; depuis 1778, on ne l’assemblait plus. En 1789, elle comprenait en tout 75 260 hommes et leurs noms, inscrits sur les registres, étaient, depuis onze ans, leur seul acte de présence au corps. Point d’autres conscrits sous la monarchie ; en ceci, ses exigences étaient petites, dix fois moindres que celles de la république et de l’empire, puisqu’eux deux, appliquant la même contrainte, allaient lever, avec des rigueurs égales ou pires, dix fois plus de réquisitionnaires ou conscrits.

À côté de cette milice, toute l’armée proprement dite, toutes les troupes « réglées » étaient, sous l’Ancien Régime, recrutées par l’engagement libre.

Même avec des abus, l’institution avait deux grands avantages. En premier lieu, l’armée était un exutoire : par elle, le corps social se purgeait de ses humeurs malignes, de son mauvais sang trop chaud ou vicié… Cela indique l’espèce et la qualité des recrues ; de fait, on n’en trouvait guère que parmi les hommes plus ou moins impropres à la vie civile et domestique, incapables de discipline spontanée et de travail suivi, aventuriers et déclassés, demi-barbares ou demi-chenapans, les uns, fils de famille, jetés dans l’armée par un coup de tête, d’autres, apprentis renvoyés ou domestiques sans place, d’autres encore, anciens vagabonds et ramassés dans les dépôts de mendicité, la plupart ouvriers nomades, traîneurs de rue, « rebut des grandes villes », presque tous « gens sans aveu » ; bref, « ce qu’il y avait de plus débauché, de plus ardent, de plus turbulent ». De cette façon, on utilisait, au profit de la société, la classe antisociale…

En second lieu, par cette institution, le sujet gardait la première et la plus précieuse de ses libertés, la pleine possession et la disposition indéfinie de lui-même, la complète propriété de son corps et de sa vie physique ; elle lui était assurée, mieux garantie que par les constitutions les plus savantes ; car l’institution était une coutume imprimée dans les âmes ; en d’autres termes, une convention tacite, immémoriale, acceptée par le sujet et par l’État, proclamait que, si l’État avait droit sur les bourses, il n’avait pas droit sur les personnes. Au fond, et en fait, le roi, dans son office principal, n’était qu’un entrepreneur comme un autre ; il se chargeait de la défense nationale et de la sécurité publique, comme d’autres se chargent du nettoyage des rues ou de l’entretien d’une digue ; à lui d’embaucher ses ouvriers militaires, comme ils embauchent leurs ouvriers civils, de gré à gré, à prix débattu, au taux courant du marché.

https://www.actionfrancaise.net/2025/10/25/limpot-du-sang-sous-lancien-regime/

mardi 5 septembre 2023

« Contrat social » / crédit social

 

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Après tout, de quoi nous plaignons-nous ? nous ne vivons que le parachèvement du programme / la Révolution lancée il y a 200 ans. A ce titre, il est logique que la France en soit l’ogive nucléaire, et la 1ère cible – pardon, la bienheureuse élue… (Michel Michel)

« Antérieurement au contrat social, il n’y a pas de droit véritable ; car le droit véritable ne naît que par le contrat social, seul valable, puisqu’il est le seul qui soit dressé entre des êtres parfaitement égaux et parfaitement libres, êtres abstraits, sorte d’unités mathématiques, toutes de même valeur, toutes ayant le même rôle, et dont nulle inégalité ou contrainte ne vient troubler les conventions. C’est pourquoi, au moment où il se conclut, tous les autres pactes deviennent nuls. Propriété, famille, Eglise, aucune des institutions anciennes ne peut invoquer de droit contre l’Etat Nouveau. L’emplacement où nous le bâtissons doit être considéré comme vide, si nous y laissons subsister une partie des vieilles constructions, ce sera en son nom et à son profit, pour les enfermer dans son enceinte et les approprier à son usage ; […]

[…] « les clauses du contrat social se réduisent toutes à une seule (1), savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté ». […] Nulle exception ni réserve ; rien de ce qu’il était ou de ce qu’il avait auparavant ne lui appartient plus en propre. Ce que désormais il sera et aura ne lui sera dévolu que par la délégation du corps social, propriétaire universel et maître absolu. […] Cela posé, suivons les conséquences. – En premier lieu, je ne suis propriétaire de mon bien que par tolérance et de seconde main ; car, par le contrat social, je l’ai aliéné², « il fait désormais partie du bien public » ; […]

En second lieu, ce couvent est un séminaire. Je n’ai pas le droit d’élever mes enfants chez moi et de la façon qui me semble bonne. « Comme on ne laisse pas la raison (3) de chaque homme unique arbitre de ses devoirs, on doit d’autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l’éducation des enfants, qu’elle importe à l’Etat encore plus qu’aux pères ». – « Si l’autorité publique, en prenant la place des pères et en se chargeant de cette importante fonction, acquiert leurs droits en remplissant leurs devoirs, ils ont d’autant moins sujet de s’en plaindre qu’à cet égard ils ne font proprement que changer de nom et qu’ils auront en commun, sous le nom de citoyens, la même autorité sur leurs enfants qu’ils exerçaient auparavant sous le nom de pères. » En d’autres termes, vous cessez d’être père, mais en échange, vous devenez inspecteur des écoles ; l’un vaut l’autre ; de quoi vous plaignez-vous ?! « Ainsi l’éducation publique, dans des règles prescrites par le gouvernement, et sous des magistrats établis par le souverain, est une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime. » – « C’est elle (4) qui doit donner aux âmes la forme nationale. Les peuples sont à la longue ce que les gouvernements les fait être : guerriers, citoyens, hommes quand il le veut, populace, canaille quand il lui plaît. ». « […] Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme (5), lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’identité commune, en sorte que chaque particulier ne se croit plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un enfant, en ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et jusqu’à la mort, ne doit voir qu’elle… On doit l’exercer à ne jamais regarder son individu que dans ses relations avec le corps de l’Etat. » […]

[…] Le premier intérêt de l’Etat sera toujours de former les volontés par lesquelles il dure, de préparer les votes qui le maintiendront, de déraciner dans les âmes les passions qui lui seraient contraires, d’implanter dans les âmes des passions qui lui sont favorables, d’établir à demeure, dans ses citoyens futurs, les sentiments et les préjugés dont il aura besoin (6). S’il ne tient pas les enfants, il n’aura pas les adultes. Dans un couvent, il faut que les novices soient élevés en moine ; sinon, quand ils auront grandi, il n’y aura plus de couvent.

En dernier lieu, notre couvent laïque a sa religion, une religion laïque. Si j’en professe une autre, c’est sous son bon plaisir et avec des restrictions. […] « Il importe, pour bien avoir l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat, et que chaque citoyen n’opine que d’après lui (1). » – Non seulement toute Eglise est suspecte, mais, si je suis chrétien, ma croyance est vue d’un mauvais œil. Selon le nouveau législateur, « rien n’est plus contraire que le christianisme à l’esprit social… : une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes ». Car «la patrie du chrétien n’est pas de ce monde ». Il ne peut pas être zélé pour l’Etat et il est tenu en conscience de supporter les tyrans. Sa loi «ne prêche que servitude et dépendance… il est fait pour être esclave », et d’un esclave on ne fera jamais un citoyen. « République chrétienne, chacun de ces deux mots exclut l’autre ». Partant, si la future république me permet d’être chrétien, c’est à la condition sous-entendue que ma doctrine restera confinée dans mon esprit, sans jamais descendre jusque dans mon cœur. […] – Si enfin je suis libre-penseur, positiviste ou sceptique, ma situation n’est guère meilleure. « Il y a une religion civile », un catéchisme, « une profession de foi dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ou sujet fidèle ». Ces articles sont « l’existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, […] la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il faut bannir de l’Etat quiconque ne les croit pas ; il faut le bannir comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir ». – Prenez garde que cette profession de foi n’est point une cérémonie vaine : une inquisition nouvelle en va surveiller la sincérité. « Si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort. […]»

Tous ces articles sont des suites forcées du contrat social. Du moment où, entrant dans un corps, je ne réserve rien de moi-même, je renonce par cela seul à mes biens, à mes enfants, à mon Eglise, à mes opinions. Je cesse d’être propriétaire, père, chrétien, philosophe. C’est l’Etat qui se substitue à moi dans toutes ces fonctions. A la place de ma volonté il y a désormais la volonté publique, c’est-à-dire, en théorie, l’arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes, mais en fait, l’arbitraire rigide de l’assemblée, de la faction, de l’individu qui détient le pouvoir public. – Sur ce principe, l’infatuation débordera hors de toutes limites. Dès la première année, Grégoire dira à la tribune de l’Assemblée constituante : « Nous pourrions, si nous le voulions, changer la religion, mais nous ne le voulons pas.» Un peu plus tard, on le voudra, on le fera, on établira celle d’Holbach, puis celle de Rousseau, et l’on osera bien davantage. Au nom de la raison que l’Etat seul représente et interprète, on entreprendra de défaire et de refaire, conformément à la raison et à la seule raison, tous les usages, les fêtes, les cérémonies, les costumes, l’ère, le calendrier, les poids, les mesures, les noms des saisons, des mois, des semaines, des jours, des lieux et des monuments, les noms de famille et de baptême, les titres de politesse, le ton des discours, la manière de saluer, de s’aborder, de parler et d’écrire, de telle façon que le Français, comme jadis le puritain ou le quaker, refondu jusque dans sa substance intime, manifeste par les moindres détails de son action et de ses dehors la domination du tout-puissant principe qui le renouvelle et de la logique inflexible qui le régit. Ce sera là l’œuvre finale et le triomphe complet de la raison classique. Installée dans des cerveaux étroits et qui ne peuvent contenir deux idées ensemble, elle va devenir une monomanie froide ou furieuse, acharnée à l’anéantissement du passé qu’elle maudit et à l’établissement du millénium qu’elle poursuit; tout cela au nom d’un contrat imaginaire, à la fois anarchique et despotique, qui déchaîne l’insurrection et justifie la dictature; tout cela pour aboutir à un ordre social contradictoire qui ressemble tantôt à une bacchanale d’énergumènes et tantôt à un couvent spartiate; tout cela pour substituer à l’homme vivant, durable et formé lentement par l’histoire, un automate improvisé qui s’écroulera de lui-même, sitôt que la force extérieure et mécanique par laquelle il était dressé ne le soutiendra plus. »

Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine

1. Rousseau, Contrat social

2. Ibidem, I, 9. « L’Etat, à l’égard de ses membres, est maître de tous leurs biens par le contrat social… Les possesseurs sont considérés comme dépositaires du bien public. »

3. Rousseau, Discours sur l’Economie politique

4. Rousseau, sur le Gouvernement de Pologne

5. Rousseau, Emile

6. Morelly, Code de la nature. « A cinq ans, tous les enfants seront enlevés à la famille et élevés en commun aux frais de l’Etat d’une façon uniforme.»

https://www.actionfrancaise.net/2023/09/04/contrat-social-credit-social/

lundi 16 août 2021

Terreur républicaine et dictature sanitaire: un retour sur Taine et son anglaise anonyme

  

Nicolas Bonnal


La France se paie de mots depuis 1789, droits de l’homme, liberté. Ces mots mènent à l’abattoir ou à la dictature, et ce de manière récurrente et régulière. J’en ai parlé déjà en citant Cochin ou Guénon.

De 1792 à 1795, une Anglaise anonyme (une espionne ! Une espionne !) décrit les horreurs librement consenties de la Révolution Française. Taine préface. Florilège de citations du Séjour en France alors ; la première est notre préférée. Le Français supporte la tyrannie si on lui laisse (déjà) miroiter un petit amusement au bout de son code QR :

« Au lieu d’imposer sa douleur à la société, un Français est toujours prêt à accepter des consolations et à se joindre aux divertissements. Si vous lui racontez que vous avez perdu votre femme ou vos parents, il vous dit froidement : “ Il faut vous consoler ” — et s’il vous voit atteint d’une maladie : “ Il faut prendre patience. ” — Lorsque vous leur dites que vous êtes ruiné, leurs traits s’allongent davantage, leurs épaules se lèvent un peu plus et c’est avec plus de commisération qu’ils répondent : “ C’est bien malheureux; mais enfin, que voulez-vous ? ” Et, au même instant, ils vous racontent leur bonne fortune aux cartes ou s’extasient sur un ragoût. »

Les Français adorent leur administration, surtout si elle est oppressive (Macron a compris que plus il tape, plus il est respecté) :

« Les Français semblent n’avoir d’énergie que pour détruire, et ils ne s’insurgent que contre la douceur ou l’enfance. Ils se courbent devant une administration oppressive; mais ils deviennent agités et turbulents devant un prince pacifique ou pendant une minorité. »

Les préfets, les commissaires, les experts, les décideurs, on adore ça :

« La plupart des départements sont sous la juridiction d’un de ces souverains dont l’autorité est presque illimitée. Nous avons en ce moment dans la ville deux députés qui arrêtent et emprisonnent selon leur bon plaisir. Vingt et un habitants d’Amiens ont été saisis, il y a quelques nuits, et sont encore enfermés, sans qu’on ait spécifié aucune charge contre eux.

Les grilles de la ville sont fermées; on ne permet à personne d’entrer ni de sortir sans un ordre de la municipalité, et on exige cet ordre même pour les habitants des faubourgs. Les fermiers et les paysans qui viennent à cheval sont obligés de faire noter sur leur passeport les traits et la couleur de leur bête aussi bien que les leurs. »

Parfois on se rend compte que tout va mal, mais, comme dit notre Anglaise (elle en a fait autant pour la Liberté que mon Tolkien), le courage s’évapore en conversations :

« Vous pouvez voir maintenant combien la liberté s’est accrue en France depuis la révolution, la déposition du roi et l’avènement d’une république. Quoique les Français subissent ce despotisme sans oser en murmurer ouvertement, on voit beaucoup de chuchotements mélancoliques et de petits mouvements d’épaules significatifs. Le mécontentement politique a même un langage approprié qui, quoique peu explicite, n’en est pas moins parfaitement compris. Ainsi, quand vous entendez un homme dire à un autre : “ Ah ! mon Dieu ! on est bien malheureux dans ce moment-ci ! ” — “ Nous sommes dans une position très-critique; ” — ou : “ Je voudrais bien voir la fin de tout cela ! — vous pouvez être sûr qu’il désire ardemment la restauration d’une monarchie et qu’il espère avec une égale ferveur vivre assez longtemps pour voir pendre la Convention. Cependant leur courage s’évapore en conversations ; ils avouent que leur pays est perdu, qu’ils sont gouvernés par des brigands; puis ils rentrent chez eux et cachent tous leurs objets précieux qui sont encore exposés. Cela fait, ils reçoivent avec une complaisance obséquieuse la prochaine visite domiciliaire. La masse du peuple, quoique aussi peu énergique, est plus obstinée et naturellement moins traitable. Mais quoiqu’ils murmurent et usent de délais, ils ne résistent pas, et tout se termine généralement par leur soumission implicite. »

Guerre contre le virus, contre l’islam, contre la Russie, contre l’Allemagne, contre l’Europe ? On est toujours en guerre et on recrute le surplus de population affamée :

« Les députés-commissaires dont je vous ai parlé ont passé quelque temps à Amiens pour hâter la levée des recrues. Les dimanches et jours de fête, ils ordonnaient aux habitants de se rendre à la cathédrale, où ils les haranguaient en conséquence, les appelant à la vengeance contre les despotes coalisés, s’étendant sur l’amour de la gloire et sur le plaisir de mourir pour son pays. »

La clé c’est l’absence de courage :

« Enfin, après beaucoup de murmures, la présence des commissaires et de quelques dragons a fini par arranger les choses très-pacifiquement. Beaucoup sont partis, et, si les dragons restent, les derniers suivront bientôt. Ceci est un compte rendu exact de l’état des choses entre la Convention et le peuple; tout est effectué par la crainte, rien par l’attachement; l’une n’est obéie que parce que l’autre n’a pas le courage de résister. »

La presse est aussi manipulée et monocorde qu’aujourd’hui (pas besoin des oligarques !) :

« Tous les journaux français sont remplis des descriptions de l’enthousiasme avec lequel les jeunes gens s’élancent aux armes à la voix de leur patrie. »

Crise financière et économique, une question d’habitude :

« La défiance contre les assignats et la rareté du pain ont fait promulguer une loi qui oblige les fermiers, sur tous les points de la république, à vendre leur blé à un certain prix, infiniment au-dessous de celui qu’ils exigeaient depuis quelques mois. La conséquence fut qu’aux marchés suivants il n’y eut aucun arrivage de blés, et maintenant les dragons sont forcés de courir la contrée pour nous préserver de la famine. »

Notre écrivaine note dans un bel élan le beau bilan :

« Dans ces douze mois, le gouvernement de la France a été renversé, son commerce est détruit, les campagnes sont dépeuplées par la conscription, le peuple est privé du pain qui le faisait vivre. On a établi un despotisme plus absolu que celui de la Turquie, les moeurs de la nation sont corrompues, son caractère moral est flétri aux yeux de toute l’Europe. Une rage de barbares a dévasté les plus beaux monuments de l’art; tout ce qui embellit la société ou contribue à adoucir l’existence a disparu sous le règne de ces Goths modernes. Même les choses nécessaires à la vie deviennent rares et insuffisantes pour la consommation le riche est pillé et persécuté, et cependant le pauvre manque de tout. »

La dette immonde est déjà là, c’est une habitude révolutionnaire qu’on ne perdra jamais :

« Le crédit national est arrivé au dernier degré d’abaissement, et cependant on crée une dette immense qui s’accroît tous les jours; enfin l’appréhension, la méfiance et la misère sont presque universelles. Tout ceci est l’oeuvre d’une bande d’aventuriers qui sont maintenant divisés contre eux-mêmes, qui s’accusent les uns les autres des crimes que le monde leur impute à tous, et qui, sentant qu’ils ne peuvent plus longtemps tromper la nation, gouvernent avec des craintes et des soupçons de tyrans. Tout est sacrifié à l’armée et à Paris; on vole aux gens leur subsistance pour subvenir aux besoins d’une métropole inique et d’une force militaire qui les opprime et les terrorise... »

Vive les commissaires qui en profitent pour se venger (on dénonce et guillotine aussi les prêtres qui confessent) :

« Tous les points de la France sont infestés par des commissaires qui disposent sans appel de la liberté et de la propriété de tout le département où ils sont envoyés…ces hommes sont délégués dans des villes où ils ont déjà résidé; ils ont ainsi une opportunité de satisfaire leur haine personnelle contre tous ceux qui sont assez malheureux pour leur avoir déplu. »

Dans cette maison des morts digne de Dostoïevski (cf. l’homme qui s’habitue à tout – voyez mon livre), on exige en plus le sourire :

« L’homme est enclin à tout supporter, et souvent la volonté de faire le mal suffit pour nous donner un plein pouvoir sur le bonheur des autres. Mais le système de la Convention est plus original; non contente de réduire le peuple à l’esclavage le plus abject, elle exige un semblant de satisfaction et édicte des peines, à des époques déterminées, contre ceux qui refusent de sourire...Il y a à Paris de splendides fêtes où chaque mouvement est réglé d’avance par un commissaire; les départements, qui ne peuvent imiter la magnificence de la capitale, sont obligés néanmoins de témoigner leur satisfaction. Dans toutes les occasions où une réjouissance publique est ordonnée, on garde la même discipline; et les aristocrates, dont les craintes surmontent généralement les principes, ne sont pas les moins zélés... L’extrême despotisme du gouvernement semble avoir confondu tous les principes de bien et de mal, d’honneur et de déshonneur. » 

La soumission des imbéciles est telle qu’on n’a plus besoin de les arrêter. Ils vont d’eux-mêmes à la prison. Un email, pardon, un message suffit :

« Cependant, telle est la soumission du peuple à un gouvernement qu’il abhorre, qu’on juge à peine nécessaire maintenant d’arrêter quelqu’un dans les formes. Souvent ceux dont on veut s’assurer ne reçoivent rien de plus qu’un mandat écrit, leur enjoignant de se rendre à telle prison et ils sont plus ponctuels à ce désagréable rendez-vous qu’à la visite la plus cérémonieuse ou à la plus galante assignation. On empaquette à la hâte quelques objets nécessaires, on fait ses adieux, on va à pied à la prison et on place son lit dans le coin désigné, comme si la chose était toute naturelle. »

La centralisation rêvée, la voici :

« Le comité de salut public marche rapidement à la concentration absolue du pouvoir suprême, et la Convention, qui est l’instrument de l’oppression universelle, devient elle-même un corps insignifiant, dont les membres sont peut-être moins en sûreté que ceux qu’il tyrannise. Ils cessent de discuter et même de parler. »

On arrêtera là. Les amateurs pourront aussi découvrir un grand livre en quatre volumes recommandé par Taine : l’Histoire de la Terreur de Mortiner-Ternaux. C’est en six volumes.

Sources :

https://archive.org/details/histoiredelaterr06ternuoft?vi...

http://www.dedefensa.org/article/rene-guenon-et-notre-civ...

http://classiques.uqac.ca/classiques/taine_hippolyte/sejo...

https://www.amazon.fr/Coq-h%C3%A9r%C3%A9tique-Autopsie-le...

https://strategika.fr/2020/07/19/augustin-cochin-et-le-pi...

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/08/16/terreur-republicaine-et-dictature-sanitaire-un-retour-sur-taine-et-son-angl.html

lundi 22 mars 2021

Hommage à l'historien de la monarchie de Juillet 3/4

 Personne n'a mieux décrit l'état d'indifférence dans lequel végétait encore la jeunesse, quelques années après la révolution de Juillet, et raconté, d'un accent plus ému, plus vibrant, cette renaissance du sentiment chrétien, ce mouvement ascensionnel du catholicisme de 1830 à 1848, cette série de luttes auxquelles concoururent les premiers esprits du temps, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, et qui finirent par la grande victoire de la loi sur l'enseignement. Comme toutes les victoires, celle-ci n'était que la résultante de nombreux succès partiels arrêtés maintes fois par des échecs considérables. Ainsi, les vainqueurs de 1850 assistaient en somme au triomphe des idées de L'Avenir 9, moins l'utopie et le scandale ; mais L'Avenir était resté sur le carreau. M. Thureau-Dangin s'est appliqué avec un soin particulier à l'analyse des idées lamennaisiennes et des causes qui amenèrent leur insuccès partiel.

Ceux qui s'obstineraient à voir dans l'historien officiel de la monarchie de Juillet soit un libérâtre incorrigible, soit un empirique, un « opportuniste » sans principe régulateur, soit encore un iconoclaste aux manières polies, ceux-là feront bien de relire tout ce bel exposé, d'un trait vigoureux, aux conclusions très nettes et sagement énoncées ; toutes les pages où M. Thureau-Dangin aborde la question religieuse ont, du reste, ce caractère de fermeté nuancée de modération. Il y aurait, dans ce catholicisme d'un homme d'État, le sujet d'une intéressante psychologie. Mais le sujet m'emporte, à mon grand regret.

Que n'y aurait-il pas à dire, aussi, sur une tout autre face du talent de M. Thureau-Dangin, à propos des pages saisissantes consacrées à la conquête de l'Algérie ?

N'ayant voulu qu'indiquer le tracé général de l'Histoire de la monarchie de Juillet, j'ai dû négliger ce très bel épisode ; c'est un petit chef-d'œuvre dans le grand ; toutes les campagnes y sont exposées avec la lucidité de M. Thiers et plus de sobriété. Je n'en dirai qu'un mot : on peut lire ce chapitre sans recourir à la carte. Il y a telle page, la prise de Constantine, par exemple, qui peut soutenir la comparaison avec ce que nous ont laissé de plus achevé les grands historiens de l'antiquité.

III

L'Académie française a, par trois fois, et sur le rapport de M. Taine, décerné le grand prix Gobert à l'Histoire de la monarchie de Juillet. Le suffrage de l'illustre compagnie et celui, plus précieux encore, de son rapporteur, me dispensent de dire que M. Thureau-Dangin a fait une œuvre littéraire. J'aimerais cependant éplucher par le menu les rares qualités du nouvel historien. Elles ressortent singulièrement dans le tas d'érudits, de chartiers et de compilateurs qui se multiplient à notre grand ennui. Non qu'il méprise le document ; il est peu de pages, dans tout ce travail, qui ne portent en note la mention « documents inédits », si chère aux fureteurs. Il a fouillé les secrètes archives du duc de Broglie, de M. de Barante, de M. de Sainte-Aulaire, de M. de Viel-Castel, correspondances, agendas, mémoires, souvenirs, notes au jour le jour ; il a passé au milieu de ces richesses et de ces séductions sans perdre son bon sens. L'odeur des paperasses ne l'a point grisé. Il n'a pas renoncé à la rédaction personnelle, ni, comme l'a fait trop souvent M. Taine, chargé les documents de le suppléer auprès de ses lecteurs. Il pouvait se borner à ficeler un fagot, il a fait un bouquet dont chaque fleur vaut la peine d'être regardée et sentie par les connaisseurs. Parmi tant de petits faits qu'il pouvait recueillir, il n'en a pas choisi un seul qui fût banal. Tous les traits « inédits » sont intéressants ; et si l'on est curieux de savoir à quel point, en voici un quelconque. Je puise au hasard :

Après la chute du cabinet du 1er Mars 1840, le duc de Broglie fit maints efforts pour empêcher M. Thiers de faire une opposition systématique à M. Guizot, appelé au pouvoir par Louis-Philippe. Le duc de Broglie avait été, au 1er mars, comme le parrain de M. Thiers, et s'était porté caution de sa sagesse auprès des conservateurs. Ce souvenir donnait à ses avis pas mal d'autorité.

— Vous avez deux conduites à tenir, lui disait-il. Une opposition vive vous concilie la gauche mais vous éloigne du pouvoir ; faîtes-vous l'homme de la gauche, et vous ne rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez, tenez-vous tranquille, soyez modéré, et dans six mois les cartes vous reviennent.

Pendant que le duc parlait ainsi, M. Thiers paraissait touché au point d'avoir des larmes dans les yeux.

C'est là une des vignettes historiques qui fixent à jamais les traits des deux interlocuteurs. Irrité, tiré vers la gauche, M. Thiers avait peut-être en portefeuille les notes du discours qu'il devait prononcer le 25 décembre. Son plan était tracé. Tout à coup, la petitesse de son rôle et l'inhabileté de son plan lui sont dévoilées brusquement et trop tard. Il se sent engagé, enlisé à jamais dans cette opposition de sept ans jusqu'à son ministère de vingt-quatre heures, jusqu'à la chute de la dynastie, à la révolution pressentie par le duc. Je ne sais si le petit speech prêté à celui-ci par M. Thureau-Dangin fut prononcé textuellement ou forgé après coup ; mais on n'invente pas un trait comme le dernier, cette émotion de M. Thiers, touché au point d'avoir des larmes dans les yeux. Posez en regard le duc de Broglie, dans son sang-froid hautain nuancé de compassion, et n'assistant pas sans quelque surprise à cette explosion de sensibilité méridionale. Est-ce que vous n'enviez pas les témoins d'une telle scène, si elle eut des témoins ? Pour ma part, j'aurais voulu être mouche. La plupart des « inédits » de M. Thureau-Dangin me font éprouver le même désir ; ils passionnent. Quel malheur qu'il ait trouvé si peu d'imitateurs ! Nous bâillerions moins haut en lisant ses confrères, lorsque nous les lisons.

Ne pas faire bâiller, c'est déjà quelque chose. Il y a mieux. C'est d'avoir un talent original, d'apporter une conception neuve en un genre aussi vieux que l'histoire. J'appellerais volontiers cette conception, de l'histoire autoritaire, de l'histoire de gouvernement.

La marche du récit n'est pas abandonnée au hasard des événements. Les faits, alignés en série plutôt qu'arrangés en tableaux, sont déroulés selon un plan philosophique, abstrait. Encore l'auteur n'insiste-t-il que sur une certaine classe de faits, sur ceux qui peuvent donner des événements une explication véritable, et non plus seulement plausible et hypothétique, comme il suffit à tant de narrateurs. C'est pour cela que la diplomatie tient une si grande place dans l'ouvrage et une plus grande dans le souvenir des lecteurs ; car c'est visiblement à cette partie que M. Thureau-Dangin a mis le plus d'art, de talent, de passion et de vie. Il a payé de sa personne, il s'y est jeté corps et âme. Certaines expositions sont de vrais chefs-d'œuvre ; le premier ministère et la question extérieure, les affaires étrangères sous Casimir Périer, et surtout le débrouillement de cet écheveau : la question d'Orient, négociations et conséquences politiques. On serait tenté, à voir cette habileté, d'acclamer le rédacteur en chef du Français ministre des affaires étrangères. Il est vrai qu'on le verrait avec la même joie président du conseil ; car il démêle également bien, avec un enthousiasme communicatif, les fils des négociations qui se croisent avant la formation de chaque ministère. Il aime à respirer l'air des cabinets et des chancelleries, ces arrière-coulisses de l'histoire, à en recueillir les chuchotements. Sur la scène, on se remue davantage, on crie plus fort ; mais le spectacle est bien moins instructif. M. Thureau-Dangin suit les ministres à la Chambre, il ne s'y rendrait pas de son propre mouvement. Peu de séances parlementaires dans son histoire ; des fragments de discours ministériels, suivis, et non toujours, de l'analyse des répliques. Il dédaigne les « approbations sur divers bancs » et les « murmures » entrecoupant tous les discours, moyen usé et trop facile de donner l'illusion des mouvements d'une assemblée. Si deux adversaires comme Guizot et Thiers se trouvent en présence, il rend compte du résultat de la rencontre plutôt que du duel et de ses péripéties. Le reste de la Chambre n'existe qu'à titre de concept ; majorité, minorité, centre gauche, tiers-parti. Ce qu'il y a de pittoresque dans le champ clos parlementaire est donc négligé totalement. Ce n'est pas faute de matière. Les débats orageux n'ont pas manqué à la tribune, de 1830 à 1848. Louis Blanc en est l'écho. Maintes pages de l'Histoire de dix ans 10 ne sont que la transcription telle quelle du Moniteur 11 quand ce dernier n'existait pas encore. Le moindre éclat de voix y est enregistré. Quel grand homme que Berryer aux yeux de Louis Blanc et de son continuateur ! Quel personnage secondaire aux yeux de M. Thureau-Dangin qui, après avoir tracé de lui un portrait exact et vivant, comme tous les portraits sortis de sa plume, après avoir rendu une fois pour toutes un hommage sympathique au grand caractère et à l'incomparable éloquence de Berryer, ne dit presque plus rien de lui dans la suite de son histoire, et se borne à signaler dans les circonstances mémorables, son apparition à la tribune.

Je ne critique pas, je constate. Je constate que, vu de chez M. Thureau-Dangin, Berryer est parmi les comparses. Je prends ici Berryer pour le représentant d'une espèce. J'entends par Berryer tout ce qui ne fut sous Louis-Philippe que verbe, qu'éloquence, qu'explosion mélodieuse de sentiments, sans résultat positif appréciable. Si M. Thureau-Dangin n'était qu'un politique, je n'aurais manifesté aucun étonnement de cette omission. Mais le politique est doublé d'un artiste, on le verra plus loin. Or je m'étonne que l'artiste n'ait pas débauché le narrateur, ne l'ait pas fait sortir de sa route pour écouter un moment ces belles sonorités, pour admirer ces belles têtes, pour retracer quelque drame parlementaire ou révolutionnaire, le procès des ministres de Charles X, ou les insurrections lyonnaises, ce qui eût fait un si beau pendant à la sombre peinture du choléra à Paris. Oui certes je m'en étonne ; je m'aperçois ensuite qu'il y a là évidemment une victoire du peintre sur lui-même, une réaction de la volonté sur le tempérament, un effort couronné de succès, et à ce titre je l'admire.

Quand j'ai bien admiré, je cherche les raisons pour lesquelles M. Thureau-Dangin a retenu son pinceau, et, quand je les ai trouvées, elles me semblent tout à fait identiques aux raisons pour lesquelles Louis Blanc a brossé, plutôt qu'il n'a écrit tant de pages frissonnantes. Louis Blanc n'a pas décrit pour le plaisir de les décrire les insurrections de Lyon, et M. Thureau-Dangin ne s'est pas tu sur le même sujet pour le plaisir de se taire. Tous deux ont obéi aux mêmes préoccupations politiques et sociales. Une seule différence : Louis Blanc était révolutionnaire et M. Thureau-Dangin est conservateur. Si peu probant que fût le récit d'une révolte et si vaines que pussent paraître les légendes dont on l'environnait, il y avait là une machine de guerre à manœuvrer contre la monarchie, et Louis Blanc n'avait pour but que sa destruction. Inversement M. Thureau-Dangin doit redouter les surprises du sentiment. L'amour des phrases vides est bien affaibli chez les Français de 1887. Toutefois il peut avoir ses regains. De même pour la politique sentimentale, de même pour les engouements révolutionnaires. Sommes-nous bien certains qu'une excitation un peu forte ne les ranime pas en nous, si désillusionnés que nous pensions être ? M. Thureau-Dangin n'en est pas plus certain que nous. C'est pour cela qu'il se garde de donner aucune secousse, et l'on me permettra de trouver ses scrupules fort sages.

Le souci de l'hygiène sociale l'accompagne partout. S'il traite de la littérature de 1830, il ne la considère que sous ces deux rapports comme exprimant les mœurs de l'époque et comme ayant exercé une influence sur ces mœurs. Dirai-je que je le regrette ? Oui et beaucoup. D'abord cela fera des quiproquos. Plus d'un sot adressera à cette littérature les critiques que M. Thureau-Dangin n'adresse qu'aux sujets par elle choisis. Il était en second lieu éminemment apte à dire en homme de goût ses impressions littéraires, beaucoup plus apte selon moi que les deux critiques auxquels il a recouru trop exclusivement. Le Sainte-Beuve des Portraits traversa pendant tout le règne une crise de jalousie littéraire dont il ne se défit jamais complètement à l'égard de ses anciens amis plus favorisés de la « Muse », Quant à M. Nisard, appréciateur distingué des œuvres du passé, il a toujours paru condamné à bien des erreurs sur ses contemporains, privilège qu'il partageait avec M. Villemain. Quelque lutin leur brouillait les idées aussitôt qu'ils touchaient à certaines dates.

Enfin, il n'est jamais indifférent au prestige d'un règne que les lettres y aient été représentées avec plus ou moins d'éclat ; il est sans doute bien ridicule à un monarque de commander un rapport sur les progrès de la poésie depuis le glorieux jour de son avènement ; mais le lustre des écrivains rejaillit toujours quelque peu sur « le trône qui les protège » ou qui ne les protège pas. Il manquerait quelque chose au premier empire si Napoléon n'avait pas eu Chateaubriand pour adversaire et Madame de Staël pour souffre-douleur. Musset pouvait être bien indifférent à Louis-Philippe et Louis-Philippe à Musset ; c'est de 1830 à 1848 que l'un a fait ses chefs-d'œuvre et que l'autre a régné. Ils s'en vont côte à côte à la postérité, et si le premier porte quelque auréole, il devient impossible à l'autre d'en éviter le reflet. Tant pis si je m'explique mal, mais je regrette bien le morceau de critique littéraire, purement littéraire, que pouvait nous donner M. Thureau-Dangin.

À suivre

dimanche 8 novembre 2020

Le Palais-Royal, sulfureux écrin de la Révolution

  


Le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille donna lieu à des scènes sanglantes, au massacre d'invalides, du gouverneur de la prison et du prévôt des marchands. Mais c'est au Palais-Royal que la Révolution avait fait ses premiers pas.

Pour ceux d'entre eux, au moins, qui s'occupaient de politique intérieure, les nouvellistes parisiens avaient depuis longtemps pris l'habitude, lorsque furent convoqués les Etats-généraux, de se réunir au Palais-Royal, sous un grand marronnier appelé « l'arbre de Cracovie », à cause, explique Frantz Funck-Brentano(1) de l'analogie entre le nom de cette ville polonaise et l'expression « conter des craques ». À la veille de la Révolution, les lieux appartenaient à Philippe d'Orléans, cousin du roi et Grand-Maître du Grand-Orient de France, acquis aux idées nouvelles tant par ambition que par légèreté.

Première fortune du royaume, et plus dépensier encore que riche, il songea à lotir ses jardins pour les ouvrir au commerce, contre l'avis de Louis XVI.

La mauvaise humeur de celui-ci n'empêcha pas le prince de gagner, en avril 1788, un procès que lui intentaient ses locataires, mécontents de l'augmentation du prix des loyers.

Mais nécessité fait loi, et le duc avait besoin d'argent.

Lieu parfaitement malfamé

Le Palais-Royal devint vite l'endroit à la mode par excellence, au demeurant parfaitement mal famé. Abri privilégié des galanteries poussées, ses bosquets abritèrent des amours impudiques, comme ceux du forgeron Constant et de la prostituée Louise Maurice, dont les ébats de plein air passionnaient un public fidèle. Et Léon Daudet n'exagère pas lorsqu'il écrit du futur Philippe-Egalité que « par ses boutiques du Palais-Royal, où s'installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s'ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot "tôlier" ».(2) « Rendez-vous des frelons politiques et littéraires »(3) les jardins du duc d'Orléans attirent alors tous les désœuvrés qui traînent dans Paris en mal d'aventure, de bonne fortune ou d'une popularité éphémère. Ils s'y croisent dans un bourdonnement incessant, répercutant les fausses nouvelles, s'excitant mutuellement aux harangues incendiaires d'orateurs surgis des clubs environnants, multitude instable et divagante, en mal de sensations, offerte aux activistes de tout poil. Dix mille personnes se pressent là nuit et jour, applaudissant aux appels à l'émeute et au meurtre auxquels se livrent les émules des Desmoulins et des Marat, d'autant plus certains de l'impunité que la police, par privilège du duc, est ici interdite d'accès.

À considérer le Palais-Royal à cette époque, on voit s'assembler les mécanismes de la Terreur. La foule, qui bientôt dictera sa loi aux successives assemblées nationales, est déjà là et semble apprendre son rôle futur dans ce théâtre protégé. Elle garantit aux acteurs l'anonymat et l'irresponsabilité, conditions indispensables au déclenchement du mouvement insurrectionnel.

« La nation sera purgée »

À l'abri du nombre et l'excitation aidant, tout est autorisé. Appelant à la guerre civile contre les privilégiés, Desmoulins énonce ce que Taine a appelé « le programme de la Terreur » : « Jamais plus riche proie n’aura été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France, seront le prix de la valeur. Ceux qui se prétendent conquérants - les nobles - seront conquis à leur tour. La nation sera purgée. »

Les noms suivent, précision oblige. Tel orateur de rencontre propose par exemple de brûler le Conseiller d'Eprémesnil, sa femme et ses enfants, avec sa maison : motion approuvée à l'unanimité. Peu de temps auparavant pourtant, la popularité de ce parlementaire, qui avait demandé la convocation des États généraux, était au zénith.

La menace n'est pas vaine. Les têtes de Launay et de Flesselles en témoigneront le 14 juillet au bout des piques de l'émeute. La surenchère et le sentiment de l’impunité laissent s'exprimer les plus bas instincts. Des mots, en effet, on passe très vite aux actes. Ainsi s'en prend-on à un ecclésiastique, lancé de main en main et foulé aux pieds; à des hussards, injuriés et lapidés à un indicateur de police, jeté dans un bassin, traqué, forcé, énucléé, battu pendant cinq heures avant de parvenir à fuir. Leur appartenance à un ordre, à un état, à un corps désigne les « ennemis ». En principe, il s'agit de les châtier en réalité, c'est la divergence d'opinion qui n'est pas admise. On intimide l'opposant pour le réduire au silence. Un abbé, une femme qui disent du mal de Necker sont fouettés. Mieux un homme qui n'approuve pas les appels au meurtre lancés par les orateurs est humilié, fessé, à demi noyé dans une fontaine et livré à la populace, qui le roule dans la boue. Autour de lui, dix mille bourreaux. Gageons que la prochaine fois, il passera son chemin sans mot dire.

« La foule, commente Taine, exerce toutes les fonctions de la puissance souveraine, avec celles de législateur celles déjuge, avec celles de juge celles de bourreau. » Nous sommes en juin 1789. On terrorise déjà. Comment s'étonner alors que cet écrin de pierre posé au centre de Paris accouche des premières grandes « journées » insurrectionnelles ?

1). Frantz Funck-Brentano. L'Ancien Régime.

2). Léon Daudet. Deux idoles sanguinaires.

3). Hyppolite Taine. Les origines de la Révolution française.

Eric Letty monde&vie 7 juillet 2012 n°862

samedi 7 septembre 2013

Le système politique d’’Auguste Comte

« Le parlementarisme est un régime d’intrigues et de corruption où la tyrannie est partout et la responsabilité nulle part.
Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j’’ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive et l’’égalité comme un ignoble mensonge.
Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique. Il n’’a jamais
servi qu’’à dissoudre graduellement un ordre vicieux.
Tout être devant se former de ses semblables, l’’Humanité se décompose d’’abord en cités, puis en familles, mais jamais en individus.
Aucune institution finale ne saurait surgir tant que persistera l’’anarchie actuelle des opinions et des mœurs. Jusqu’’à ce que de fortes convictions et des habitudes systématiques aient librement prévalu envers tous les cas essentiels de la vie sociale, il n’’y aura de véritable avenir que pour les diverses mesures propres à faciliter cette reconstruction fondamentale »
Auguste COMTE

Auguste Comte (1798-1857) est peu connu, peu aimé, peu lu. Littré, disciple infidèle, a déformé sa pensée en faisant du positivisme un ennemi de la religion catholique alors que Comte a toujours affirmé son respect, son admiration de l’’Église et la dette de reconnaissance que lui doit à jamais la civilisation pour avoir sauvé l’’héritage antique. Toutes les autres religions sont destructrices, à commencer par le protestantisme, « insurrection mentale de l’’individu contre l’’espèce ».
“Doctrine de constatation”
« Le positivisme est une doctrine de constatation » écrit Maurras dans La Démocratie religieuse. En s’’appuyant sur Aristote qu’’il appelle « prince des philosophes », Auguste Comte, désireux de donner à l’'art qu’'est la politique un fondement ferme, a étudié scientifiquement les lois de l’’ordre et du mouvement dans la constitution et le développement des sociétés. Il a fondé la science des phénomènes sociaux, la physique sociale ou sociologie. C’’est dans le 4e volume de sa Philosophie positive qu’'il emploie pour la première fois ce néologisme devenu depuis un terme courant. Comte et Sainte-Beuve ont inspiré « l’’empirisme organisateur ».
« Les morts gouvernent les vivants », dit aussi Auguste Comte. Cette image saisissante montre le poids du passé dans la vie sociale. La morale sera donc dépendante et non indépendante comme celle de Kant. La famille étant le fondement de toute société humaine, Comte tourne le dos à tout individualisme. Ses raisonnements positifs le mènent à des conclusions identiques à celle du catholique Bonald. Pour que la famille, base de toute vie humaine, soit préservée, le mariage sera indissoluble car « la seule idée du changement y provoque ».
Évolution de Comte
Les disciples abusifs ont déformé l’’image du maître. Certes, marqué par les préjugés de son temps, Comte s’’est affirmé républicain et a écrit des pages critiques contre la monarchie, mais son idée républicaine est intéressante par l’’horreur qu’’elle manifeste envers le parlementarisme et le suffrage universel. Sa république est dirigée par un dictateur qui choisit lui-même son successeur. D’’ailleurs, l’’anarchie dans laquelle sombra l’’Europe après 1848 le mena à considérer la monarchie comme « moyen de salut extrême ». Son Appel aux conservateurs (1854) représente une étape décisive dans cette évolution, conservateur désignant à ses yeux les hommes qui se rattachent à l’’école de Maistre et de Bonald.
En dépit de ses faiblesses et ses insuffisances, le positivisme d’’Auguste Comte occupe une place considérable dans la philosophie politique. Charles Maurras a pu dire qu’’il était allé par lui à la « vieille doctrine nationale de la monarchie » (AF mensuelle, 1er mars 1904).
Gérard Baudin L’’Action Française 2000 du 7 au 20 septembre 2006
* Le vocabulaire et le style de Comte rebutent le lecteur. Taine a écrit sur une page : « je renonce à aller plus loin ». Pour aborder l’œ’œuvre vaste et difficile de ce puissant penseur (Cours de philosophie positive, Système de politique positive, Considérations sur le pouvoir spirituel… ), on lira deux études : Le Système Politique d’’Auguste Comte de Léon de Montesquiou, livre tiré du cours donné par l’’auteur à l’’Institut d’’AF en 1906, et Auguste Comte dans Romantisme et Révolution de Charles Maurras.

mercredi 2 mai 2012

Edmund Burke

Ce grand penseur politique naquit à Dublin, le 1er janvier 1729, d'un père protestant et d'une mère catholique. Il fut élevé dans la religion anglicane, à laquelle il resta attaché toute sa vie. Il suivit avec succès de solides études de philosophie et d'histoire, avant d'entreprendre, à Londres, des études de droit. Il créera une association d'étudiants qui est considérée comme la plus ancienne au monde. Il s'intéressera très tôt à la politique et deviendra le secrétaire privé de Lord Rockingam, qui dirigera le gouvernement de 1765 à 1767. Élu à la Chambre, il lutte pour les libertés dans les colonies d'Amérique, aux Indes, en Irlande. Il devient le leader du parti Whig, concurrent des Tories (les conservateurs). Les whigs ne sont pas comparables à l'actuel parti travailliste, ni au parti libéral. Opposés à l'absolutisme royal, on pourrait tenter une comparaison avec le parti radical, en France, dans les années 1925. Toujours est-il que Burke, qui a été initié franc-maçon dans la loge Jérusalem 44 en 1769, se situe dans la faction conservatrice du parti.
Mais Burke est surtout célèbre pour son opposition farouche à la philosophie des Lumières et pour l'horreur que lui inspirent les idées à la mode en France, qui prépareront le terrain à la Révolution française, et qui représentent pour lui le mal politique. Il présente ainsi Jean-Jacques Rousseau comme un faux prophète. Ses écrits anti-révolutionnaires ne tardèrent pas à faire de Burke « le porte-parole de l'Europe monarchique ». Il cristallisa l'opinion anglaise et mobilisa son pays contre la Révolution. Son livre le plus célèbre est Réflexions sur la Révolution de France où il prédit la dérive dictatoriale de la Révolution française. Pour lui, il est impératif de préserver la hiérarchie sociale, de limiter la participation politique, de briser dans l'œuf toute velléité de démocratisation et de se conformer à la tradition. Burke critique l'esprit d'innovation qui est « le résultat d'un caractère intéressé et de vues bornées. » Il observe que ceux qui ne se conforment pas aux principes de leurs aïeux n'auront guère le souci de leur postérité. Refuser l'héritage des ancêtres revient à s'appauvrir.

S'adressant aux révolutionnaires français, il leur dit : « Vous avez mal commencé, parce que vous avez commencé par mépriser tout ce qui vous appartenait. »
Burke s'en prend à la composition de l'Assemblée constituante, formée d'hommes qui n'ont pas l'expérience des affaires publiques. Il estime qu'aucune élection ne peut donner à un homme des compétences qu'il ne possède pas. Pour lui, il est absurde de penser que la vérité et le bien commun pourraient sortir de la volonté du grand nombre. L'homme individuellement connaît rarement son intérêt bien compris. Quant aux foules, elles se laissent aller aux pires instincts et sont gouvernées par les passions qui sont un obstacle, comme le savaient déjà les sages de l'Antiquité, à l'exercice de la réflexion. Faire confiance au seul nombre reviendrait à ouvrir la porte à toutes les aventures. Quant aux parlements, il vaut mieux éviter une surreprésentation des juristes car « ils concevront la politique comme un vaste champ de chicane ». Pris dans leurs habitudes professionnelles, leur spécialisation étroite, ils ne posséderont pas l'aptitude à voir les choses de plus haut et de plus loin, et seront incapables de faire la synthèse des intérêts multiples qui constituent un État. L'Assemblée, pour Burke, ne doit pas être omnipotente. Il cite Montesquieu : « Le pouvoir rend fou et le pouvoir absolu, absolument fou... »
Pour lui, l'art de gouverner est une expérience qui ne s'apprend qu'avec du temps et de la patience. Il faut voir à long terme. L'instabilité politique est un mal en soi. Lorsque tout peut être toujours remis en question, rien de solide ne peut être construit.
Burke considère que la religion est la base de la vie civile, « la source de tout bien et de toute consolation. » L'homme est par nature un animal religieux, et Burke ajoute ces paroles prophétiques : si par malheur, les hommes venaient à se détacher du christianisme, des superstitions grossières et dégradantes viendraient le remplacer...
Burke eut une grande influence auprès des penseurs et écrivains français : Joseph de Maistre, Alexis de Tocqueville, Taine, Renan et aussi Barrés. Ce dernier sut voir, comme Burke, le poids du passé et la présence des morts à nos côtés.
Burke meurt le 9 juillet 1797.
R.S. Rivarol du 27/1/2012