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samedi 13 avril 2024

Bainville : “Au Xe siècle, l’État est en faillite. Personne ne lui obéit plus. C’est le chaos social et politique”.

 

[extrait de l’Histoire de France de Jacques Bainville, chapitre 4]

Le dixième siècle est probablement le plus atroce de notre l’histoire. Avec la décadence de l’autorité carolingienne, les calamités recommençaient : au Sud, les Sarrasins avaient reparu, et un autre fléau était venu : les Normands s’enhardissaient et dévastaient le pays.

L’impuissance des Carolingiens à repousser ces envahisseurs hâta la dissolution générale. Désormais, le peuple cessa de compter sur le roi. Le pouvoir royal devint fictif. L’État est en faillite. Personne ne lui obéit plus. On cherche protection où l’on peut.

L’autorité publique s’est évanouie : c’est le chaos social et politique. Plus de Francie ni de France. Cent, mille autorités locales, au hasard des circonstances, prennent le pouvoir. Le gouverneur de province, le gouverneur de canton, le duc, le comte, de moindres personnages, s’établissent dans leurs charges, les lèguent à leurs enfants, se comportent en vrais souverains. `

Ce serait une erreur de croire que les populations eussent été hostiles à ce morcellement de la souveraineté. Tout ce qu’elles demandaient, c’étaient des défenseurs. La féodalité naissait de l’anarchie et du besoin d’un gouvernement, comme aux temps de l’humanité primitive.

Représentons-nous des hommes dont la vie était menacée tous les jours, qui fuyaient les bandits de toute espèce, dont les maisons étaient brûlées et les terres ravagées. Dès qu’un individu puissant et vigoureux s’offrait pour protéger les personnes et les biens, on était trop heureux de se livrer à lui, jusqu’au servage, préférable à une existence de bête traquée.

De quel prix était la liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout? Ainsi naquit une multitude de monarchies locales fondées sur un consentement donné par la détresse.

Deux conséquences allaient sortir de la féodalité : en premier lieu, un très  grave danger pour l’avenir de la France. L’unité était détruite (…)

Histoire de France de Jacques Bainville, chapitre 4 . PDF complet

https://www.fdesouche.com/2014/11/05/bainville-au-xe-siecle-letat-en-faillite-personne-obeit-cest-chaos-social-politique/

mercredi 20 mars 2024

La Renaissance carolingienne (rediff)

 

Carte de l'Empire carolingien
L’Empire carolingien en 814.

Période de renouveau de la culture et des études au haut Moyen Âge marquant pour certains historiens la véritable rupture entre l’antiquité et le Moyen Âge (les VIe, VIIe et VIIIe siècles étant considérés par ceux-ci comme des siècles d’une Antiquité tardive), la Renaissance carolingienne reste pourtant relativement méconnue.
Beaucoup oublient ainsi qu’une grande partie des écrits latins dont nous disposons aujourd’hui, tels ceux de Boèce, Virgile, Cicéron ou la Guerre des Gaules de Jules César, sont l’objet d’une volonté de préservation qui remonte aux premiers souverains carolingiens : Pépin le Bref, Charlemagne, Louis le Pieux. A Byzance et dans le monde arabe étaient surtout conservées des manuscrits grecs. Sans les souverains carolingiens, il est fort probable que nous aurions perdu presque tout de la culture latine.
I. Un contexte politique favorable

La Renaissance carolingienne et le renouveau culturel ne peuvent pas être compris sans connaître le contexte politique européen aux VIIIe et IXe siècles.
En 751, Pépin le Bref, maire du palais, renverse le dernier roi mérovingien Childéric III, lequel est tonsuré et enfermé au monastère de Saint-Bertin. Lorsque Pépin meurt en 768, il a deux fils : Charles et Carloman, qui se partagent les territoires de leur défunt père. En 771, Carloman trouve la mort, permettant à Charles de devenir l’unique roi des Francs. Le royaume des Francs est déjà très étendu et Charles va repousser encore les frontières grâce à une série de conquêtes sur les Lombards, les Saxons, les Frisons, les Avars, les Maures,… En 800, lorsque Charles devient empereur d’Occident sous le nom de Charlemagne, le couronnement impérial ne fait que consacrer un état de fait établi depuis longtemps.
L’Empereur est un personnage intelligent, connu pour sa grande taille, excellent chef de guerre, mais aussi esprit curieux et attiré par les arts et les sciences. C’est ainsi un amoureux de la poésie qui organise des joutes lyriques dans son Palais d’Aix-la-Chapelle (capitale de l’Empire) où il fait s’affronter les lettrés de sa Cour à travers des lectures, récitations et improvisations.
À l’Est, l’Empire byzantin revendique à lui seul l’héritage romain mais les protestations se borneront à de vaines paroles : l’impératrice Irène est contestée en Occident car ayant crevé les yeux de son fils Constantin VI, l’empêchant ainsi d’exercer le pouvoir. Néanmoins, Constantinople jouit d’un rayonnement culturel qu’admirent l’empereur et l’ensemble des lettrés d’Occident.
Charlemagne, conscient que la puissance politique n’est pas suffisante, sait qu’un Empire est puissant aussi par le prestige que peut lui apporter une floraison artistique, culturelle et intellectuelle. Il est aussi important de former des aristocrates cultivés capables d’administrer avec intelligence l’Empire. Charles attire ainsi à sa Cour des lettrés venus de tout l’Empire, pour des raisons d’efficacité et de grandeur.
● L’Empire carolingien est-il une résurrection de l’Empire romain d’Occident ?
Bien que le pape Léon III ait proclamé Charles « empereur des Romains » (« sérénissime Auguste, couronné par Dieu grand et pacifique empereur gouvernant l’Empire romain, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards »), ce dernier ne se considère pas comme un successeur des empereurs romains et conteste même ce titre aux empereurs byzantins. Par ailleurs, comme la coutume franque le veut, il souhaite partager l’Empire entre ses fils (conception du royaume en tant que patrimoine). Cependant, il n’en reste plus qu’un de vivant en 814 à sa mort : Louis le Pieux. Parler de « royaume franc » pour la période qui s’étale de Clovis à Pépin le Bref est un abus de langage : il n’y a quasiment jamais eu de royaume franc mais des royaumes francs (Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine,…), parfois réunis (Dagobert, Clotaire II), souvent divisés.

Louis le Pieux (régnant de 814 à 840), en revanche, souhaite fonder un Empire destiné à rester uni et à perdurer et se montre en cela bien plus moderne que son père : il se rapproche d’ailleurs du modèle romain, rejetant les titres de “roi des Francs” et “roi des Lombards” pour ne garder que celui d’ “Empereur auguste”. En 817, Louis décide que la couronne impériale reviendra à Lothaire, l’aîné, ainsi que quasiment tout l’Empire. Les deux autres fils n’auront que la couronne d’Aquitaine et celle de Bavière en lot de consolation ; mais ces deux territoires resteront attachés à l’Empire en tant que provinces et non en tant que royaumes indépendants. Évidemment, cela suscite d’immenses jalousies et de là viennent les guerres entre les trois fils. Malgré l’immense soutien que les clercs apportent à Louis le Pieux durant son règne, enthousiasmés à l’idée que l’Empire romain d’Occident puisse renaître, l’Empire se fragmente à partir de la mort de l’Empereur en 840.
II. Une Cour de lettrés

Charlemagne fait venir à la Cour d’Aix-la-Chapelle un grand nombre de lettrés, pour la plupart originaires de contrées lointaines. Ainsi en est-il du Lombard Paul Diacre, né entre 720 et 730. Charles le rencontre en 782 alors qu’il envahit le royaume de Lombardie. Grand orateur et poète, il impressionne le roi des Francs et lui enseigne le latin. Il dit avoir su le grec, mais affirme par modestie ne plus le connaître : il aura cependant assez de connaissances pour l’enseigner au roi. Il rédige une Vie de saint Grégoire le Grand puis se tourne vers la culture profane avec une Histoire des Lombards, une Histoire romaine et surtout L’Art de Donat, un manuel destiné à mettre la grammaire latine à la portée de tous. Mais le personnage ne voit que les débuts de la Renaissance, il retourne en effet vers 787 dans son pays natal, l’Italie, où il décède avant 799.
Le rôle principal de la Renaissance est tenu par l’anglo-saxon Alcuin, né vers 730. En voyage vers Rome, il rencontre Charles en 781 à Parme. Il s’attache vite au futur empereur, qui devient son élève favori. Il lui enseigne la rhétorique, les mathématiques, l’astronomie. En 790, il regagne l’Angleterre et revient dans le royaume des Francs en 793 avec la vaste ambition de former une large élite intellectuelle : il entend vulgariser la connaissance aux clercs et aux laïcs. Il réhabilite le trivium regroupant trois disciplines ayant trait à l’écriture : grammaire, rhétorique et dialectique ; il écrit quatre traités sur ces matières. Il entretient de nombreuses correspondances avec l’élite de son temps, en rédigeant parfois en prose, parfois en vers. À sa mort en 804, il laisse à la Cour un élève prometteur : Eginhard.
Ce dernier est un Franc pur jus, « un homme barbare, à peine initié à la langue latine » affirme-t-il modestement au début de sa Vie de Charlemagne. Né vers 775, il est introduit vers 791-792 à la Cour de Charles pour y poursuivre sa formation, et devient son confident. Parlant grec et latin, il connaît bien Cicéron, Virgile, Homère, s’intéresse à l’étymologie grecque et à la poésie latine. Il est petit de taille et il est dit d’une grande intelligence (ce qui inspire un petit poème à Alcuin doit voici le début : « La porte est petite, et petit aussi l’habitant / Lecteur, ne méprise pas le petit nard contenu dans ce corps / Car le nard à la plante épineuse exhale un grand parfum / L’abeille porte pour toi en son petit corps un miel délicieux »). À la mort de Charlemagne en 814, Eginhard s’occupe de l’éducation de Lothaire, l’aîné de Louis le Pieux. Assistant aux luttes entre les fils de Louis, probablement écœuré, il se retire dans un monastère vers 830 où il rédige la célèbre Vie de Charlemagne (Vita Karoli) sur le modèle de La Vie des douze Césars de Suétone. Il meurt vers 840.
Ces trois grands noms ne doivent néanmoins pas faire oublier les autres grands noms de la Renaissance carolingienne : Théodulphe, Wisigoth réfugié d’Espagne ; Raban Maur, théologien ; le théologien et philosophe irlandais Jean Scot Erigène ou encore Nithard, auteur d’une Histoire des fils de Louis le Pieux.
III. Un gigantesque travail de copie et de traduction
L’effort gigantesque de copie impulsé par Charlemagne et les lettrés qui l’entourent permettent de sauver l’héritage antique en Occident, qui aurait sinon très probablement disparu. Les scriptoria (ateliers d’écriture et de copie) se multiplient. L’empereur lui-même dirige celui d’Aix-la-Chapelle. De nombreux ouvrages sont traduits du grec au latin, ou du latin en langue vulgaire (comme De rerum natura de Lucrèce). En 817, Louis le Pieux impose à tous les monastères d’Occident la règle bénédictine, qui propose un mode de vie autarcique équilibré entre prière, travail et repos ; travail qui comprend la copie et l’écriture.
Vers 770, afin de faciliter la copie et la lecture, les scriptoria engagent une réforme de l’écriture, laquelle aboutit à la naissance de la minuscule caroline. Déformée aux XIe et XIIe siècles, retrouvée au XIIe, de nouveau déformée au cours des deux siècles suivants, elle est définitivement reprise par les humanistes des XVe et XVIe siècles et donnera nos caractères d’imprimerie modernes. Un autre souci apparaît : la ponctuation, qui tend à disparaître dans les copies. Alcuin lui donne une grande importance, soulignant son rôle dans la lecture des textes, marquant une pause brève ou longue dans la pensée. Fait moins connu, il est créé un nouveau signe, promis à un grand avenir : le point d’interrogation ! Il est alors dessiné tantôt comme un trait horizontal ondulé, tantôt comme un point-virgule moderne à l’envers.

IV. Charlemagne, inventeur de l’école ?
La Renaissance carolingienne touche essentiellement les élites, et elle est parfois relativisée par les historiens en cela. Mais Charles se soucie aussi du petit peuple et entreprend une réforme visant à lui inculquer des bases, tant dans le domaine religieux que celui des connaissances profanes. En 789, dans l’Admonitio generalis, il demande aux prêtres d’enseigner aux fidèles la lecture et l’écriture. En 798, il exige que des écoles gratuites soient ouvertes pour les enfants de la paroisse. Malheureusement, les résultats sont plus que discutables : le clergé de base n’est guère plus instruit que le peuple.
V. L’affirmation des langues vernaculaires
C’est durant la période carolingienne que s’affirment les langues vulgaires. Au Palais, l’accent est mis sur l’enseignement du latin, parlé et écrit. Mais ce latin est un latin classique, celui de Virgile, très éloigné du latin parlé par le peuple. Le renouveau de la culture latine permet de consommer le divorce entre les deux formes de latin : le latin vulgaire évolue vers les parlers romans, eux-mêmes rapidement divisés en Gaule entre « langue d’oïl » au Nord de la Loire, et « langue d’oc » au Sud ; entre italien, catalan et langue germanique. Ces différentes langues aboutissent à des langues régionales ou nationales par lesquelles s’expriment des spécificités ethniques et culturelles.

Bibliographie :
FAVIER Jean, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999.
BÜHRER-THIERRY Geneviève, L’Europe carolingienne (714-888), Paris, Armand Colin, 2001.

https://www.fdesouche.com/2014/05/18/desouche-ecole-histoire-la-renaissance-carolingienne/

vendredi 12 mai 2023

Histoire. Des Gaulois aux Carolingiens par Bruno Dumézil

 

Il s’agit ici du premier volume d’une « Histoire personnelle de la France » remise à des spécialistes de chaque période.  A eux d’en donner un éclairage pertinent. L’auteur ne nous cache pas que cette France des profondeurs est forcément une reconstitution.

Comment, en effet, rattacher les peuples de la Gaule, longtemps libres et divisés à la Gaule romanisée (selon des épaisseurs variables) aux royaumes barbares, burgonde, wisigoth, franc, à cette entité mérovingienne qui se mue en partie presque centrale d’un empire dit carolingien ? Autant de solutions de continuité que de passerelles et de filiations. Au point que de bonnes âmes en sont venues à nier ces racines « abusivement » retrouvées par les « pseudo-historiens » du XIXème siècle, les Augustin Thierry, Jules Michelet, Camille Jullian. Un négationnisme qui n’est pas sans arrière-pensées. Dumézil n’est pas de cette coterie. Son parcours est clair, incisif et le verdict sans appel : « Il est bon de se dire parfois que le passé lointain et l’avenir d’un pays sont unis par un destin commun… ». Aux chercheurs d’affiner ces origines et ces attaches, sans idéologisme, d’un bord ou de l’autre.
Jean Heurtin

Des Gaulois aux Carolingiens par Bruno Dumézil P.U.F., 230 pages, 14 euros.

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/03/07/9274/histoire-des-gaulois-aux-carolingiens-par-bruno-dumezil/

samedi 28 août 2021

L’hérédité et la civilisation

 Des trois races de nos rois, celle qui fit la France fut celle qui évolua dans les meilleures conditions d’hérédité monarchique

C’est l’hérédité collective d’une aristocratie recueillant la succession du Sénat de Rome qui donna la durée et la force à l’Empire romain. Des trois races de nos rois, celle qui fit la France fut précisément celle qui évolua dans les meilleures conditions d’hérédité monarchique, lesquelles ont permis la régulière transmission, la continuité rigoureuse de leurs desseins.

La valeur de tout effort personnel est dominée par l’immense principe historique en vertu duquel les vivants sont « de plus en plus, et nécessairement, gouvernés par les morts », et chaque vivant par ses morts particuliers. Cette nécessité bienfaisante est la source de la civilisation. Mais il y a longtemps que la démocratie s’est insurgée contre cette condition d’un ordre civilisé; elle a choisi la barbarie, elle veut se recommencer tout entière à chaque individu qui vient au monde, sauvage et nu. C’est à l’humanité des cavernes que la démocratie veut nous ramener.

Charles Maurras, Sans la muraille des cyprès J. Gibert, 1941

Le Sénat romain n’était pas élu, ses membres étaient, en quelque sorte, cooptés parmi les magistrats issus des grandes familles aristocratiques, et du sang neuf, les "hommes nouveaux", s’y introduisait au compte-gouttes. Un ambassadeur reçu par le Sénat dit qu’il avait cru être introduit devant une assemblée de rois ! L’Empire romain semble, à première vue, ne pas avoir connu l’hérédité. En réalité, il l’a connue de manière cachée : la plupart des empereurs n’ont pu avoir de successeurs directs parce qu’ils n’eurent pas de fils ou que ces derniers moururent en bas âge; mais une étude généalogique prouve que, dans l’ensemble, l’Empire fut transmis par les femmes. Si les féministes apprenaient cela, le latin reviendrait à la mode !

Carolingiens, Mérovingiens, Capétiens, des trois races de nos rois la dernière connut une hérédité heureuse qui fit la France. Après cette constatation, Maurras cite Auguste Comte qui n’a cessé de répéter : « Les morts gouvernent les vivants. » Culte des ancêtres, coutumes des ancêtres, mos majorum, tous les peuples civilisés, et même la plupart des autres, ont vécu sur ces principes, et plus l’aventure humaine avance, plus, "nécessairement" l’expérience du passé a enrichi la civilisation.

Mais Rousseau vint. Alors que toutes les sociétés, des primitives aux plus élaborées, avaient postulé que la civilisation était un capital transmis et augmenté, le citoyen de Genève piétina la plus belle réalisation du génie humain, la France d’Ancien Régime, et les privilégiés s’enthousiasmèrent pour ce faune, comme les bourgeois d’aujourd’hui, gavés et repus, accompagnent leur digestion d’un militantisme en faveur de la faim dans le monde. Rousseau chantait déjà la chanson impie : « Du passé faisons table rase. »

La démocratie a choisi la barbarie. Rousseau ne disait-il pas dans son Discours sur l’inégalité que l’homme qui médite est un animal dépravé ? Oui, la démocratie est une barbarie : le citoyen électeur ne cesse de dire, ouvertement ou in petto « Moi, je pense que... », sans expérience ni compétence. Dès la prime jeunesse, le malheureux enfant de démocrate, futur électeur et futur fossoyeur de la civilisation, apprend à l’école rousseauiste à étaler, à exhiber, son petit moi barbare et inorganique : son barbouillage de gouache ou d’aquarelle passera pour une oeuvre digne de Michel-Ange, et les premiers mots qu’il jettera sur un papier relégueront Homère au musée des vieilleries. Ne connaissons-nous pas, quand nous visitons certains musées subventionnés, « l’humanité des cavernes » ?

Né de parents inconnus et mort célibataire, l’homme dénoncé par Renan restait encore un malheureux instruit. L’école moderne a fait de son successeur un sauvage. Saluons une fois de plus la qualité d’analyse d’un Maurras. Il est tellement intelligent, son esprit de déduction est tellement puissant qu’il nous semble un prophète. Rangés derrière son autorité, formons-nous à sa méthode.

Gérard Baudin L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 6 au 19 novembre 2008

mardi 27 juillet 2021

1er juin 987 : un roi pour la France

 Issu du partage de 843 entre les trois petits-fils de Charlemagne, le royaume de France occidentale connaît bien des vicissitudes aux IXe et Xe siècles. Des raids d'envahisseurs arrivent de divers horizons  : venus de l'Est. les Magyars poussent leurs incursions jusqu'à Orléans ; venus de Scandinavie, les Normands ne sont stabilisés qu'en 911, par leur installation en Normandie (dont ils vont faire un duché prospère) ; venus du Sud, les Sarrasins pillent Marseille et Arles, entretenant l'insécurité en Provence jusqu'en 973.

Face à ces menaces, les Carolingiens se sont révélés de piètres souverains. Au point que les grands aristocrates, considérant Charles le Gros comme incapable, le déposent en 888. Et, appliquant le principe électif qui vient de traditions originelles des Francs, ils élisent pour le remplacer le comte de Paris Eudes, fils de Robert le Fort, qui a défendu Paris contre les Normands lors du long siège de 885. On retrouve un vieux principe lié à la tradition européenne de la royauté : le roi, père du peuple, doit en être à ce titre le protecteur et assumer donc le rôle de chef de guerre. Qu'il vienne à faillir et la communauté du peuple, menacée dans son existence, doit se trouver un nouveau chef capable de la conduire au combat. Les Carolingiens ne sont pas éliminés du jeu puisque l'un d'entre eux, Charles III le Simple, règne de 898 à 922. Mais les grands le déposent pour élire Robert 1er, frère d'Eudes. A sa mort, un an plus tard, son beau-frère Raoul est choisi pour lui succéder.

En 936, nouvelle restauration carolingienne avec Louis IV d'Outremer (il s'était réfugié en Angleterre). Son fils Lothaire III lui succède. Mais sous le règne de ces deux rois un homme détient un pouvoir déterminant : Hugues le Grand, fils de Robert 1er, est le plus riche propriétaire du royaume et contrôle, entre autres, l'Aquitaine et la Bourgogne. Par calcul, il n'a pas revendiqué la couronne. C'est son fils, Hugues Capet, qui est hissé sur le trône par les grands en 987.

Hugues Capet doit sans doute son surnom, qui va marquer sa descendance, au fait qu'il porte une cape (ou chape) en tant qu'abbé laïque de Corbie et de Saint-Riquier. C'est l'illustration du rôle déterminant qu'à joué le clergé dans la montée en puissance du nouveau roi. Celui-ci, qui a su multiplier les donations aux hommes d'Eglise, a l'appui de l'archevêque de Reims Adalbéron et de son ami Gerbert, écolàtre de Reims (et futur pape Sylvestre Il). Après le règne bref et la mort accidentelle du Carolingien Louis V, fils de Lothaire III, l'assemblée des grands se réunit à Senlis puis à Noyon pour désigner un nouveau roi. Il y a un prétendant carolingien, Charles, duc de Basse Lorraine et frère de Lothaire. Mais, dit l'archevêque Adalbéron à l'assemblée, elle ne doit hésiter entre ce Charles « que ne guide point l'honneur » et Hugues « recommandable par ses actions, par sa noblesse, par ses troupes ». Argument de poids :

Hugues est élu roi le 1 er juin et sacré par Adalbéron le 3 juillet, sans doute à Reims. Le nouveau souverain se hâte de ressusciter à son profit un usage carolingien en associant à la royauté son fils aîné Robert. Ce gage de continuité et donc de stabilité du pouvoir royal est déterminant pour l'avenir, face au poids inquiétant des grands princes territoriaux et de l'Eglise.

P.V National Hebdo du 29 mai au 4 juin 1997

mardi 3 mars 2020

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est...

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est....jpeg
Les racines de l'influence germanique en Europe de l'Est remontent au Moyen-Âge, période de la conquête des territoires slaves et de christianisation de leurs populations. De l'utilité de l'histoire pour comprendre l'actualité la plus brillante.
Fait majeur de notre temps - et signe des temps -, la réunification de l'Allemagne réveille de vieilles frilosités. Certains, en effet, s'inquiètent l'aigle germanique ne risque-t-il pas de reprendre son vol ? Et d'attirer, entre ses serres, ces peuples d'Europe centrale et orientale qui, tout à la fois grisés par des rêves d'indépendance en passe de devenir réalité, et confrontés aux dures exigences d'économies à reconstruire, peuvent être tentés de trouver accueillant le giron allemand ? Et, du coup, ne risque-t-on pas d'aller à grands pas vers une Europe sous hégémonie allemande - les vaincus de 1945 réussissant à imposer la loi du mark, grâce à leur écrasante supériorité économique, là où avaient échoué les panzers ? L'histoire ne serait-elle pas un éternel recommencement, puisque, depuis quinze siècles, germanisme est synonyme d'impérialisme ?
Ce catastrophisme fantasmatique se nourrit de vieux clichés, entretenant une vision manichéenne de l'Histoire : depuis 1870, les « bons esprits » n'ont pas manqué pour opposer les finesses de la civilisation latine et la grossière barbarie germanique. Aussi est-il réconfortant de découvrir, chez un historien digne de ce nom, la volonté de s'affranchir des vieux épouvantails. Avec d'autant plus de mérite que cet historien, Charles Higounet, aurait eu de bonnes raisons de nourrir quelque acrimonie anti-allemande : prisonnier de guerre, en 1940, il a découvert la Haute-Silésie contre son gré, dans le cadre d'un Oflag. Mais il a réagi aux coups du sort, en homme de savoir et de réflexion médiéviste, il s'est attelé, grâce aux possibilités de lecture accordées aux officiers prisonniers, à une étude de l'implantation allemande en Silésie au cours du Moyen-Âge. Puis ce passionné de géographie historique a élargi le champ de son étude. Une étude prolongée, bien après son rapatriement sanitaire, en 1943... puisque pendant quarante ans Charles Higounet a accumulé une riche documentation intégrant les travaux des chercheur tant slaves qu'allemands. Il en est né un ouvrage de première valeur, paru en 1986 sous le titre Die deutsche Ostsiedlung im Mittelalter. Ce n'est qu’en 1989 que parut l'édition française, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge. Après la disparition de son auteur. Celui-ci aura eu l'immense mérite de nous apporter une étude aussi sereine que bien informé sur un phénomène-clef de l'histoire de l'Europe : la pénétration et l'installation de populations germaniques dans des régions qui en ont gardé une profonde et durable empreinte, au plan de la culture et de la civilisation.
GERMAINS ET SLAVES FACE À FACE
Au début du Moyen-Âge, l’Elbe délimite les zones de peuplement germanique, à l'ouest, et celles de peuplement slave, à l'est. Hormis quelques épisodiques confrontations, un statu quo est, globalement, observé entre le VIe et le VIIIe siècles. La politique conquérante de Charlemagne, qui l'amène à soumettre la Saxe au prix d'une interminable guerre à forte allure de génocide, met le monde carolingien en contact avec les Slaves. Pour leur imposer le respect des limites de son empire, Charlemagne conduit plusieurs expéditions au-delà de l'Elbe, de la Saale et des forêts bohémiennes, en créant des points d'appui militaires pour constituer une défense avancée.
Cette politique, poursuivie sous Louis Le Pieux, se couvre - c'est traditionnel chez les Carolingiens - d'une justification religieuse : il faut gagner à la vraie foi de malheureux peuples encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Ainsi ont lieu de premiers essais de colonisation et d'évangélisation - ce jumelage devant rester, par la suite, une caractéristique fondamentale de la politique d'expansion du germanisme. Ansgar, nommé par le pape Grégoire IV archevêque de Hambourg en 831, reçoit du même coup les pouvoirs de légat apostolique dans « le pays des Slaves »... à charge pour lui de se tailler son ressort, en terre païenne. Au sud-est, les Bavarois, sur le pas des armées franques, font pénétrer le christianisme chez les Slovènes.
Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, a une active politique orientale. Il charge Liudolf (dont le nom signifie « celui qui appartient au peuple des loups ») de veiller sur les confins orientaux de la Saxe - et de ce « loup » sortira la maison royale, puis impériale de Saxe. Au sud-est, de premiers efforts de colonisation sont entrepris au-delà de l'Enns. Mais la décadence du système carolingien s'accompagne de dures contre-attaques slaves et des dévastations de grande ampleur accomplies par les Magyars, venus des confins de l'Asie. Ceux-ci ne seront contenus, puis repoussés, que par le petit-fils de Liudolf, Henri 1er l'Oiseleur (916-936), qui prépare la voie à la décisive victoire du Lechfeld (955) remportée par son fils Ottin 1er - une victoire qui permet à ce dernier de restaurer l'Empire au profit de la maison de Saxe, en 962.
La ligne Elbe-Saale-Enns, qui avait risqué de céder sous les pressions slaves et magyares, n'est plus, désormais, un point d'arrêt mais bien plutôt une base de départ pour le Drang nach Osten (la « marche vers l'Est »). En créant une efficace cavalerie lourde, Henri l'Oiseleur a forgé l'arme décisive de la pénétration germanique. Après 965, Otton organise en marches (glacis frontaliers) les pays conquis au-delà de l'Elbe. Mais ses fils et petit-fils, Otton II et Otton III, sont trop fascinés par
leur politique italienne pour consacrer au front slave tous les efforts nécessaires. Vers l'an 1000, l'Elbe est redevenue la fragile frontière du germanisme.
ALBERT L'OURS ET HENRI LE LION
Au XIe siècle, la lutte contre la papauté mobilise toute l'énergie de l'empereur Henri IV (1056-1106). Le scénario est toujours le même : dès que les empereurs, polarisés par les affaires italiennes, sont, du coup, contestés par certains féodaux allemands, les Slaves en profitent pour reprendre l'offensive. C'est seulement à partir de 1125 que le duc de Saxe Lothaire de Suipplimbourg, devenu empereur, relance la marche vers l'Est : il ne cède pas, lui, au mirage italien (lié au thème d'un « empire universel ») et comprend que l'avenir allemand est à l'Est, non au Sud. Il est suivi par un hardi féodal, Albert l'Ours, qui doit à ses conquêtes le titre de margrave de Brandebourg (germe d'un État dont devait sortir l'Allemagne des temps modernes). À la génération suivante, Henri le Lion, le puissant rival de Frédéric Barberousse, pousse ses pions en Mecklembourg. Frédéric, lui, agit en Silésie.
Au XIIIe siècle, le germanisme a atteint la Baltique, l'Oder et la Leitha, englobant les territoires qui s'étendent du Holstein à l'Autriche : Schwerin, Meckelembourg, Brandebourg, Misnie, Lusace. Les entreprises conquérantes des souverains et des féodaux ont ouvert la voie aux paysans et aux artisans. Mais aussi aux moines.
COLONISATION ET CHRISTIANISATION
L'évangélisation des Slaves s'est faite sans douceur. En 1108, l'archevêque de Brème et les évêques de la province de Magdebourg n'hésitent pas à lancer un appel à la croisade contre les païens de l'Est, en promettant le salut aux croisés... mais aussi en les appâtant avec des promesses plus tangibles : « Ces païens sont très cruels, mais leur terre est très bonne elle est riche en viande, en miel, en grains, en volaille, et si on la travaille bien, aucune autre ne peut lui être comparée... O Saxons, Francs, Lorrains et Flamands, ici vous pourrez sauver vos âmes et, s'il vous plaît, acquérir la meilleure des terres pour y habiter ».
En 1147, nouvel appel à la croisade. Lancé cette fois-ci par la plus haute autorité spirituelle de l'époque. Saint Bernard, en effet, voyant le peu d'enthousiasme que manifestaient l'empereur Conrad II et la noblesse allemande pour entendre ses appels enflammés en faveur de la croisade d'Orient (la seconde), se rabat sur une nouvelle proposition : la croisade du Nord, contre les Wendes, aura le même prix spirituel que le pèlerinage armé en Terre Sainte... Il n'y a, affirme le saint homme, que deux solutions « l'extermination ou la conversion ». Il est entendu Albert l'Ours amène 60 000 hommes, Henri le Lion 40 000. De nombreux baptêmes seront obtenus. Mais, à vrai dire, ni très sincères ni très durables.
Plus efficace, en fait, s'avère l'entreprise de colonisation des moines défricheurs. Si, dès la fin du Xe siècle, les bénédictins s'implantent en Bohème et en Pologne, ce sont les cisterciens et les prémontrés qui vont fournir les gros bataillons. Au début du XIVe siècle, soixante-dix abbayes cisterciennes jalonnent les territoires s'étendant de l'Elbe aux confins orientaux de la Pologne. La plupart sont filles ou petites filles de Miromond, quelques-unes sont issues de la maison-mère de Clairvaux. Les prémontrés alignent un nombre comparable de fondations. Créé en 1120 par Norbert, fils du comte de Xanten, ce nouvel ordre a un caractère spécifiquement allemand. Saint Norbert appelé à occuper le siège épiscopal de Magdebourg (1126-1131), ses disciples multiplient les fondations en Brandebourg, puis dans les pays tchèque et morave. Au XIIIe siècle, franciscains et dominicains interviennent à leur tour, pour catéchiser les derniers îlots de résistance.
L'action missionnaire devant s'appuyer sur une logistique, les abbés, ayant souvent reçu en donation des terres incultes, ont besoin de bras pour mettre en valeur forêts et marécages. Les évêques des diocèses orientaux calculent, eux, que l'augmentation du nombre des nouvelles tenures entraînera la croissance du revenu des dîmes. On constate donc, sans étonnement, que les appels à la colonisation ont souvent été lancés par des autorités ecclésiastiques.
Les margraves ont cependant, eux aussi, cherché à attirer les colons, pour étayer leur emprise sur les -pays conquis grâce à de solides noyaux de populations allemandes, au milieu de zones ethniques slaves.
Il faut noter ici que les migrations qui ont porté vers l'Est, aux XIIe et XIIIe siècles, paysans et artisans allemands (mais aussi flamands et hollandais) doivent être replacées dans le cadre du vaste essor démographique que connut l'Europe à cette époque. Essor provoquant les grands défrichements, à l'intérieur des pays d'Europe occidentale, mais aussi les aventures conquérantes des Normands en Méditerranée ou les migrations de Français du Midi, partis peupler et coloniser en Espagne les espaces reconquis sur les musulmans. La faim de terre a même un rôle dans le succès de la première croisade puisque, si l'on en croit le chroniqueur Robert le Moine, nombre de Français ont répondu à l'appel d'Urbain II « parce que la terre qu'ils habitaient était trop étroite pour leur nombre et pas assez productive pour ceux qui la cultivent. »
En Europe centrale et orientale, le mouvement de colonisation germanique s'est porté sur les grandes zones, aux sols souvent difficiles, laissés inoccupés par les Slaves. De vastes forêts, de grandes étendues de friches séparent en effet les territoires mis en valeur par les Slaves. L'installation des Allemands n'a donc pas été forcément ressentie comme une usurpation. Bien plus, certains princes des grandes maisons slaves n'ont pas hésité à faire appel à la colonisation, bien conscients qu'ils étaient des avantages matériels qu'ils retireraient de l'installation des paysans occidentaux. Ainsi, en Bohême, les Premyslides favorisent la venue de marchands allemands à Prague, puis permettent aux Cisterciens et Prémontrés de recruter des paysans de l'Ouest pour défricher les régions montagneuses ; même chose en Pologne et en Hongrie, où les mineurs allemands sont très appréciés.
Les transformations de la société et de l'économie rurale, aux XIIe et XIIIe siècles, ont favorisé le mouvement d'émigration vers l'Est. La pression démographique provoquant le morcellement des tenures et l'affaiblissement des revenus des seigneurs fonciers poussèrent ceux-ci à imposer aux paysans de nouveaux contrats de métayage et de fermage. Incapables de faire face à ces obligations, les paysans les plus modestes hésitèrent peu à partir vers l'Est, où le front pionnier était plein de promesses pour les audacieux.
SOUS L'EMBLÈME DE LA CROIX NOIRE
L'aire de la colonisation germanique a été considérable : Holstein et Lauenbourg, terres d'entre Saale et Elbe, le Brandebourg et ses marches, les pays de la Baltique (Mecklembourg et Poméranie), l'Autriche et les pays alpins, Bohême, Moravie et Sudètes, la Silésie, les pourtours de la Hongrie (Moldavie), la Pologne, la Prusse, la Livonie. Avec, pour ce dernier pays, le rôle déterminant joué par les ordres militaires germaniques : le cistercien Théodoric fonde en 1202 l'ordre des chevaliers Porte-Glaives, recruté en Westphalie, en Allemagne moyenne et au Holstein. Le Pape lui donne la règle de l'ordre du Temple. En 1237, les Porte-Glaives sont intégrés à l'ordre des teutoniques, dont le grand-maître Hermann von Salza entend protéger les marchands allemands de Riga (fondée en 1210), vite devenue grande place du commerce hanséatique vers le nord-est, tandis que se développait aussi Reval (Tallin).
L'ordre à la croix noire quadrille le plat-pays d'une soixantaine de forts châteaux, tandis qu'une ligne de points fortifiés ouvre la frontière orientale. Les heurts avec les Lituaniens sont fréquents et sanglants : en Livonie, sur 20 maîtres de l'ordre teutonique, au XIIIe siècle, 6 sont tombés en combattant les Lituaniens.
En Estonie et en Lettonie, une aristocratie terrienne d'origine allemande crée de grands domaines, en prenant souvent comme noms de famille des noms locaux (les Wrangel, les Uxkull). Ce qui illustre bien le syncrétisme qui, au plan de la civilisation et de la culture, caractérise l'insertion des Allemands dans les pays slaves et baltes.
La présence allemande se manifeste d'abord dans les paysages. Il en reste aujourd'hui de nombreuses traces dans la morphologie des villages et des finages. Les colons allemands ont reçu, lors de leur installation, des lots de terre offerts à la mise en valeur : le manse (appelé Hufe en terre germanique), est l'unité de tenure seigneuriale et correspond, en principe, à la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Il a une étendue moyenne de 16 à 28 hectares.
À part quelques régions, où l'installation a donné lieu à un habitat dispersé ou à des hameaux de quelques fermes en ordre irrégulier, la colonisation allemande orientale s'est essentiellement faite sous la forme d'habitats groupés villageois. Avec deux formes principales d'implantation : les villages-rue (Strassendôrfer) et les villages à place centrale (Angerdôrfer). Le village-rue aligne ses maisons des deux côtés d'un chemin souvent, l'ensemble des habitations et des jardins adjacents est protégé vers l'extérieur par un fossé, des haies, voire un mur. Dans l’Angerdorf, la rue axiale s'écarte en deux bras enserrant une place qui appartient à la communauté, avec un étang, une fontaine, quelques arbres, une pâture pour le petit bétail et, parfois, l'église et le cimetière.
Les Allemands apportent avec eux de nouveaux systèmes de culture, l'assolement triennal, un meilleur outillage (charrue), qui permettent de meilleurs rendements. Une nouvelle civilisation rurale en est née.
L'urbanisation de l'Est porte aussi l'empreinte germanique. Parallèlement aux progrès du front paysan, des villes nouvelles surgissent, dues à l'opiniâtre volonté d'un fondateur. La nouvelle communauté bénéficie de la concession de franchises et d'un droit urbain. Un urbanisme organique établit les villes selon des schémas réguliers et géométriques, l'axe de l'activité urbaine étant la place du marché, le Markt. En bien des cas, les Allemands ne sont pas fondateurs, mais leur arrivée donne au développement urbain une impulsion décisive. C'est le cas à Gdansk-Danzig, où l'installation des chevaliers teutoniques en 1308 provoque un afflux d'immigrants allemands ; les Teutoniques élèvent un puissant château er 1340, développent une nouvelle ville l côté de l'ancien noyau, planifiée autour de son hôtel de ville, édifient une solide enceinte pour protéger greniers et entrepôts alignés au cordeau sur les rives de la Motlava. Du coup, la cité 2 sa place, à partir de 1361, au conseil des villes hanséatiques.
Au plan intellectuel et artistique aussi, la colonisation allemande a porté ses fruits. Le développement d'écoles et d'universités (la plus ancienne. Prague, est fondée en 1348) a lancé un trait d'union entre l'ouest et l'est de l'Europe, en faisant circuler un fonds culturel commun. L'imposante Marienkirche de Danzig, les hautes flèches de Riga et de Reval, les puissants hôtels de ville avec leur beffroi, les halles, les greniers, les murailles et les tours témoignent d'un art de la Baltique où l'utilisation de la brique apporte une signature très originale, d'une sévère majesté.
Les « casernes monastiques » qu'étaient les châteaux des teutoniques ont, eux aussi, marqué durablement le paysage - celui de Marienbourg, résidence des grands maîtres à partir de 1309, étant en soi tout un symbole.
En dressant, au-delà des passions circonstancielles, un bilan serein de la marche vers l'Est des Allemands, Charles Higounet a voulu montrer qu'il y a là un épisode décisif de l'histoire de l'Europe. Un épisode qui a permis - c'est la conclusion de ce grand médiéviste « d'enrichir la communauté européenne ».
Pierre Vial Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Charles Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge, Aubier, 1989,454 p.

mercredi 22 janvier 2014

Charles II Le Chauve Dernières étincelles carolingiennes

Une de fois de plus, Ivan Gobry nous entraîne à la rencontre d’un de ces rois de France dont seul le nom – et encore ! - a été retenu dans la mémoire des Français. Loin d’être tous des fantoches, les rejetons de Charlemagne ont chacun, dans les circonstances de leur temps, au rythme de leurs échecs, avec un système successoral excitant les égoïsmes, contribué quand même à faire durer la France de Clovis, donc à préparer l’entreprise future et salvatrice des Capétiens. Notre auteur avait déjà écrit la première biographie française de Louis Ier (778-840), fils de Charlemagne (éd. Pygmalion, 2002). Nous avions assisté alors à la dislocation irrémédiable de l’oeuvre de son père, lequel, à défaut de barbe fleurie, avait plus le génie de la démesure que l’intelligence de la durée. Louis Ier, dit le Pieux ou le Débonnaire, se sentant incapable de diriger seul un aussi vaste empire l’avait prématurément partagé (817) entre ses trois fils : Lothaire, Pépin et Louis.
Comment Charles, l’intrus né en 841 d’un second mariage avec l’ambitieuse Judith, allait parvenir, en dépit de l’opposition féroce de ses aînés, à recevoir un trône ; - comment, après d’horribles troubles civils, le jeune prince put traiter d’égal à égal avec d’abord Louis en 842 (le fameux Serment de Strasbourg où ils se jurèrent fidélité - le premier monument officiel dans notre langue française !), puis avec Lothaire et Louis réunis en 843 (traité de Verdun) pour se partager définitivement l’empire : à Charles la France à peu près hexagonale, à Louis la Germanie, à Lothaire le titre d’empereur et une bande de terre entre mer du Nord et Méditerranée, point du tout viable mais qui, au cours des siècles, allait éveiller bien des nostalgies chez des gens d’affaires désireux de faire éclater la France... ; - comment ce « rescapé de la royauté » devenu Charles II le Chauve, belle stature, courte chevelure, allait faire face à l’invasion dévastatrice des Scandinaves (les Vikings) et réussir à les congédier ; - comment ce roi contesté parvint à affermir son pouvoir en dépit des vassaux qui ne respectaient personne ; - comment cet enfant élevé dans le spectacle des révoltes de ses frères contre leur père affronta l’indiscipline de ses propres fils dont deux moururent jeunes et le troisième, Louis, dut être tenu en tutelle avant de régner ; - comment enfin Charles II, modèle de loyauté envers ses propres frères réussit à faire main basse sur les royaumes de ses neveux et sur le titre d’empereur, ... tout cela est raconté par Ivan Gobry avec aisance et clarté, toujours se nourrissant aux sources les plus sûres du IXe siècle.
Renaissance carolingienne
Avec cela ce règne, sorte de monarchie autoritaire et parlementaire à la fois, prolongea la renaissance carolingienne : défrichage des forêts par les moines, naissance d’un petit artisanat, formation de quelques villes, rayonnement de la pensée (l’abbé Strabon, l’évêque de Reims Hincmar, le théologien Jean Scot Érigène, l’historien saint Adon...), développement des écoles dans tout le royaume, intéressantes controverses théologiques auxquelles le roi lui-même prit part, renaissance des monastères dévastés par les Vikings...
Hélas, à sa mort, le 6 octobre 877 en traversant les Alpes, cet « astre dans le ciel », comme le saluait le pape Jean VIII, ne laissait qu’un fils, le très indigne Louis II dit le Bègue, qui parvint à se faire couronner empereur en 878 un an avant de mourir. Alors que la branche germanique d’un côté, les Vikings de l’autre menaçaient la France dans son existence même, les deux aînés du défunt, Louis, seize ans, et Carloman, treize ans, furent sacrés à la hâte, mais ces courageux guerriers moururent le premier en 882, le second en 884. Comme leur petit frère Charles n’avait alors que cinq ans, le germanique Charles le Gros en profita pour s’emparer de l’empire et de la France. Cela ne lui porta pas bonheur puisque les Grands le déposèrent en 887 et le condamnèrent à mort, élisant au trône l’héroïque défenseur de Paris contre les Vikings, Eudes comte de Paris, fils de Robert le Fort, dont la lignée se dévouait tant au bien public. Toutefois, il n’est jamais bon de bousculer l’Histoire : la voie s’ouvrait aux futurs Capétiens, mais l’heure de la nouvelle dynastie n’avait pas encore sonné. À la mort d’Eudes en 898 le troisième fils du Bègue, Charles III dit le Simple, dix-neuf ans, reprit ses droits dynastiques et l’on crut qu’il redonnerait vie à la descendance de Charlemagne. Ivan Gobry nous annonce un prochain livre sur ce roi. Nul doute qu’il sera tout aussi passionnant.
Michel Fromentoux L’Action Française 2000 du 19 juillet au 1 er août 2007
* Ivan Gobry : Charles II (843-877). Éd. Pygmalion, 336 pages, 20 euros.
À signaler chez Pygmalion la réédition de deux ouvrages excellents de Georges Bordonove : Henri II et Louis XV.

dimanche 12 mai 2013

885, les Danois à Paris : des Carolingiens aux Capétiens

bâteau tapisserie bayeux
Détail de la tapisserie de Bayeux (XIe siècle).
Entre 885 et 886 les Danois assiégèrent Paris. Nous avons connaissance des péripéties grâce à un texte, extrait du livre Le siège de Paris par les Normands, écrit par un contemporain, Abbon qui fut moine à l’abbaye de Saint Germain des Près. Il s’agit d’une rédaction à posteriori, basé sur la mémoire de l’auteur mais corroboré par d’autres ainsi que par l’archéologie. Le siège a fait des ravages dans les faubourgs, les assiégeants n’ayant pu prendre la cité fortifiée défendue vaillamment par les Parisiens. L’empereur Charles le Gros montra sa faiblesse lors de ce siège, tant et si bien que cela fut annonciateur du début de la fin des Carolingiens, et l’occasion pour une autre dynastie, celle des Capétiens de préparer son avènement.
La ville est sauvée par la présence et les troupes d’Eudes, Comte de Paris, grand oncle d’Hugues Capet, soutenus par l’évêque Gozlin. Ces deux personnages sont emblématiques de la montée en puissance de l’aristocratie territoriale qui renversera les Carolingiens et imposa les Capétiens.
Si Aix la Chapelle au cœur géographique de l’Empire, était la capitale, Paris était toujours une cité prospère et un point stratégique sur la Seine. Or les Normands, en l’occurrence des Danois, remontaient les fleuves en bateau pour piller les riches campagnes et abbayes de l’Empire. Celui-ci commençait à se déliter suite aux divisions territoriales consécutives à chaque succession. Et aussi suite à la faiblesse des descendants de Charlemagne. Les Danois entendaient remonter la Seine en amont de Paris afin d’aller commettre leurs rapines au-delà, et pensaient que par lâcheté, les Parisiens leur céderaient le passage.
La détermination de l’évêque Gozlin et le courage de ses ouailles qui leur opposèrent une résistance acharnée à l’abri de l’antique rempart de l’ile de la Cité, les amenèrent à dévaster les faubourgs nord autour de l’abbaye de Saint-Denis. L’Empereur fut sollicité pour venir les combattre : il préféra négocier avec eux et leur accorder le libre passage. Nous comprenons de ce fait, l’opportunité laissée à Eudes, et sa montée en puissance. Issu d’une nouvelle famille de l’aristocratie guerrière, il s’illustra aux côtés des Parisiens.
I. Des marins redoutables
Le texte qui nous est parvenu de cette époque lointaine est malgré tout suffisamment précis pour qu’une une étude scrupuleuse lui accorde du crédit. Il évoque « sept cent navires » à « deux lieues en aval » qui se présentèrent sur la Seine au niveau de Paris. On a retrouvé, lors de la construction des fondations du pont d’Iéna, des navires datant de cette époque pouvant transporter huit hommes. Or les bateaux retrouvés en Scandinavie mesurent environ vingt mètres de long sur cinq mètres de large et sont munis d’avirons des deux côtés. Ils étaient équipés de canots, canots mentionnés également dans le récit : « une multitude innombrable de plus petits ». Si on évalue la place que devait tenir une escadre de navires de telles dimensions, l’estimation de « deux lieues » soit huit kilomètres, n’est pas visiblement exagérée, plusieurs navires pouvant avancer de front.
Les hommes du nord, littéralement « nor mans », étaient divisés en plusieurs peuples, très proches les uns des autres mais qui, selon leurs origines, sont allés commettre des raids à des endroits différents. Les Danois ont beaucoup parcouru la Mer du Nord et la Manche. C’est après l’adoption de la voile au VIIIe siècle qu’ils entreprirent des expéditions plus lointaines jusqu’à Terre Neuve, et en contournant l’Europe par le sud, jusqu’en Sicile. Auparavant ils faisaient du cabotage et remontaient le cours des fleuves, de là leurs incursions et leur installation en Russie. Ils emportaient des chevaux légers pour leurs pillages là où il les commettaient mais ne s’éloignaient jamais des navires qui étaient leurs bases de repli. Dans le cas présent de Paris, ce fut une expédition assez facile, pour eux que de longer les côtes et de remonter le cours de la Seine.
II. Des païens qui ne respectaient rien
Les Danois n’avaient pas été encore été convertis au Christianisme, un abîme les séparait des Francs qui avaient vraiment l’impression d’avoir affaire au Diable. Abbon évoque la « race danoise, amie de Pluton » (le Dieu des ténèbres). Les Danois étaient considérés comme cruels par nature. Ils furent décrits souvent par des ecclésiastiques qui ont amplifiés leurs crimes, pourtant leurs raids firent moins de victimes que les guerres civiles internes à cette époque.
Ils avaient avec eux leur roi, Siegfried, mais celui-ci n’étant pas couronné, encore moins sacré -et pour cause !- comme un roi chrétien. Sa royauté ne signifiait rien aux yeux des Parisiens, en tous cas aucune légitimité. Et ne parlons pas de leurs croyances et de leurs rites dont les contemporains de l’époque n’étaient pas en mesure d’appréhender la moindre signification spirituelle. Lors du siège, leur comportement montra une incompréhension totale de l’ordre Chrétien, ils tuaient sans considération pour l‘âge ou le sexe de leurs victimes, libéraient des serfs, et asservissaient des hommes libres… Un choc culturel pour les Parisiens ! Ils commencèrent par un raid meurtrier sur les habitants des faubourgs nord, près de la tombe du « bienheureux Denis ». L’île de la Cité était protégée, même si une des tours très ancienne donna des inquiétudes quant à sa résistance. Les Parisiens étaient les témoins horrifiés et impuissants de ce qui se passait à l’extérieur des remparts, tentant parfois de venir à la rescousse des victimes.
III. La fin annoncée des Carolingiens
siège Paris Vikings
Siège de Paris par les Vikings (gravure anonyme du XIXe siècle).
● L’évêque et le comte, Dieu et le glaive
Siegfried le roi des Danois alla voir l’évêque pour négocier car il représentait néanmoins l’autorité suprême, même s’il y avait partage d’autorité entre l’évêque et le comte. Il était fils de comte, il avait été aussi diplomate et homme de guerre, ayant combattu les Normands et fait prisonnier par eux en 858. C’était un homme d’expérience qui appartenait à cette caste aristocratique qui se partageait autant les bénéfices ecclésiastiques que civils. Mais Eudes, le Comte fit son apparition sur les sommets de Montmartre accompagné de ses guerriers aux casques étincelants sous le soleil, montrant aux Danois que qu’il fallait compter avec lui aussi. Il était le fils de Robert le Fort, mort au combat contre les vikings en 866. Cette présence aux côtés des Parisiens lui vaudra de devenir roi, ce que le narrateur n’oublie pas de mentionner dans son récit : « le futur roi… il allait devenir le rempart du royaume ».
Au moment de ces évènements, les Carolingiens régnaient sur la Francie occidentale. On sait que ce siège a constitué un des évènements majeurs de ces temps. La situation de Paris inquiétait tout le pays, l’archevêque de Reims avait écrit à l’empereur Charles le Gros pour lui rappeler que la chute de Paris entraînerait celle du royaume tout entier.
● Le crépuscule de l’empire
Avec celui qui était encore Empereur au moment des faits, Charles le Gros, était né l’espoir de la reconstitution de l’Empire, morcelée après le partage de Verdun en 843. Ce petit fils de Charlemagne avait réuni sous son sceptre la Germanie et la Francie occidentale. Mais les partages antérieurs avaient porté atteinte à l’unité de cet ensemble, déjà ses troupes n’avaient plus d’unité linguistique. On sait que le Traité de Verdun signa la séparation linguistique de l’Empire puisqu’il fallut en faire deux versions, l’une étant la version ancestrale du Français et l’autre de l’Allemand. L’Empereur jouissait pourtant encore d’un très grand prestige…
Las, il laissa pourtant les Danois, aller piller plus en amont, dans le pays de Sens, ce qui n’était jamais que leur visée première, obtenir le passage contre l’assurance de ne pas ravager Paris. Mieux, Charles leur distribua « sept cent livres d’argent » et les Parisiens durent supporter leur présence jusqu’au printemps. En fait, les Danois eurent gain de cause. L’Empereur, déjà malade, et devant affronter beaucoup de problèmes liés à l’immensité de l’empire, ne tarda pas à mourir. Suite à ces évènements, si l’idée d’empire perdura chez les Germains, les Francs de l’ouest se détachèrent et élurent roi, Eudes. Eudes et son frère Robert qui lui succéda sont considérés comme un intermède dynastique, celui des Robertiens, entre les Carolingiens et les Capétiens dont la dynastie ne commença qu’avec Hugues Capet – petit fils de Robert, un siècle plus tard en 987.
● Paris au coeur des enjeux
Au moment du siège, le souvenir de Lutèce est encore vivace même si elle est devenue Paris sous Clovis au Ve siècle, prenant le nom de ses habitants, les Parisii. L’enceinte qui la protégeait datait du IIIe siècle. La Cité était fortifiée au temps des gallo-romains, la ville s’étendait au sud et au sud ouest où avait été fondée l’abbaye de Saint-Germain-des-Près. Saint-Germain-l’Auxerrois, dite « Saint-Germain-le-Rond » est au nord. Le Nord était habité mais à découvert ce qui fit son malheur. Il y avait aussi un vignoble, dont nous avons l’ultime vestige à Montmartre, une des multiples curiosité de la butte.
A cette époque Paris était déjà reconnue comme une ville magnifique, qui bénéficiait d’un statut de premier plan par ses richesses et leur symbole. Les abbayes déjà nommées étaient détentrices de nombreux trésors, raison de la convoitise des pillards venus du Nord… Il est amusant de voir les aléas du statut de capitale pour Paris, la ville ayant du s’effacer pour Aix la Chapelle quand le territoire de l’Empire s’était « déplacé » plus à l’est alors qu’elle avait été de première importance sous l’Antiquité, des empereurs romains dont Julien l’Apostat et Valentinien y ayant séjourné. Au moment du siège des Danois, Paris n’était pas assuré de redevenir la capitale d’un royaume, celle-ci ne le redevenant que du fait de la sécession de la Francie occidentale dont elle était le coeur.
* * *
La siège de Paris et son dénouement augurent de la donne politique du Xe siècle. Les attaques des Normands ont ravagé l’Europe du VIIIe au Xe siècle. Les Pippinides avaient mis un peu plus d’un siècle à supplanter les Mérovingiens pour imposer la dynastie carolingienne. Ils s’étaient hissés au pouvoir par le biais des conquêtes territoriales et en contenant l’expansion arabo-musulmane. Ils se montrèrent, moins d’un siècle après le couronnement de Charlemagne, impuissants devant le péril normand. Ceux qui parvinrent à protéger le royaume les supplantèrent, mais ils mirent un siècle pour y parvenir définitivement. Ce haut fait d’armes des Parisiens sous la protection spirituelle de Dieu incarné par l’évêque mais grâce aux qualités guerrières du comte Eudes, en constituèrent les prémisses.
Bibliographie :
ABBON, Le siège de Paris par les Normands, poème du IXe siècle, Paris, Société d’édition les Belles Lettres, Paris, 1942.
BÜHRER-THIERRY, Geneviève, L’Europe carolingienne, Sedes, Paris, Campus Histoire, 1999.
ENCYCLOPAEDIA UNIVERSALIS, « les Vikings » et « Paris ».

jeudi 27 août 2009

Le régime politique carolingien (partie 1)

Le régime carolingien, comme tout régime suffisamment évolué, comprend trois ordres d'institutions : gouvernement central, gouvernement local, organes intermédiaires.
Le gouvernement central s'appelle couramment le Palais. Cette appellation était en usage aux temps mérovingiens et remontait à l'époque impériale romaine. Une filiation directe relie ces moments successifs à travers lesquels, en dépit des variations contingentes, se développe une même façon de concevoir l'art de conduire les peuples. Dérivé du Palais mérovingien, le Palais carolingien en diffère tout de même sur un point essentiel : par l'absence d'un personnage qui tenait, sous la « première race », une place prépondérante. Le majordome ou maire du Palais n'a pas survécu au changement de dynastie. Comment en eût-il été autrement ? Pépin, en gravissant les marches du trône, s'est bien gardé de confier à un subalterne, qui eût pu aisément devenir un rival, les fonctions qui avaient si bien servi à l'escalade du pouvoir suprême. Mais alors le Palais n'a plus de chef. Plus de chef en dehors du prince. Et c'est précisément le trait caractéristique du Palais sous la « seconde race ». Point de ministre dirigeant. Une série de services dont chacun a son chef, tous subordonnés au seul souverain.
Le Palais ainsi organisé nous est décrit dans un traité intitulé justement l'Organisation du Palais (De ordine Palatii). Ce traité a pour auteur Hincmar, archevêque de Reims sous le petit-fils de Charlemagne, Charles le Chauve ; mais Hincmar déclare s'inspirer étroitement d'un écrit dû à la plume d'un des conseillers de Charlemagne lui-même, l'abbé de Corbie, Adalard. Bien que certaines préoccupations propres à Hincmar obligent à n'user qu'avec précaution des données qu'il consigne, le De Ordine est une source infiniment précieuse, grâce à laquelle nous pénétrons, pour ainsi dire à l'intérieur des bureaux où s'élabore la politique, de l'État franc.
Qu'y voyons-nous ? Les services, que le Palais juxtapose sont à la fois des services publics et des services privés. L'État est incarné dans la personne du prince. Nulle distinction, dès lors, entre la maison du prince et la gestion des affaires. Notre notion moderne de la vie privée du souverain disjointe de l'État est inconnue des Carolingiens. Pareille distinction leur eût paru incompréhensible. Charlemagne, dans le Capitulaire De Villis, légifère sur l'exploitation de ses domaines ruraux comme il le ferait sur la justice ou la police. Un chef d'État actuel n'aurait jamais l'idée d'administrer sa fortune personnelle au moyen de décrets rendus sous forme officielle.
Les services du palais
Les services palatins sont tous, par quelque côté, des services domestiques, et par d'autres côtés, des services de l'État. Chaque chef de service mène ses bureaux. Il y a six grands offices : l'archichapelain, le comte du Palais, le chambrier (ou camérier), le sénéchal, le bouteiller, le connétable. En somme, les auxiliaires de la maison du prince lui servent en même temps de ministres. L'ordre dans lequel nous venons d'énumérer ceux-ci correspond au rang des préséances, au témoignage formel d'Hincmar.
Celui qui ouvre la liste, l'archichapelain, est toujours un clerc. Il est à la fois chef de la chapelle, chef de l'école palatine, chef de la chancellerie. A ce dernier service se rattachent, comme annexe, les Archives.
Malgré le grand intérêt que présente la chapelle, qui comprend la direction des Affaires ecclésiastiques, malgré l'importance de l'école palatine qui, nous le verrons, est une école de l'élite et une école modèle, l'archichapelain doit surtout son rang dans l'EÉat à sa qualité de grand chancelier. Il est l'héritier du référendaire mérovingien. Sous ses ordres sont des chanceliers et des notaires, et quand, après l'époque carolingienne, l'archichapelain aura rejoint le référendaire au pays des souvenirs, le chef de service qui prendra la tête sera un simple chancelier, cancellarius.
Le comte du Palais (comes palatii) vient au second rang, d'après Hincmar, qui parle assez vaguement de ses attributions « presque innombrables » (poene innumerabilia). C'est un administrateur du Palais en tant que demeure royale et c'est un justicier de tout le personnel qui y vit.
Le chambrier s'occupe des appartements royaux, y compris la chambre du trésor, ce qui entraîne des fonctions assez voisines de celles d'un ministre des Finances. Et comme, d'autre part, aux appartements royaux se rattachent également les réceptions d'ambassadeurs, ce ministre des finances paraît être aussi, par bien des côtés, un ministre des Affaires étrangères. Le Trésor, que le chambrier administre, joue un rôle capital. On n'y conserve pas seulement des espèces monnayées, mais aussi des métaux précieux, des lingots, des objets d'or et d'argent, de la vaisselle, et tout cela constitue l'équivalent d'un stock métallique, couverture de la monnaie courante. Il en sera ainsi tout le long du moyen âge. Les couronnes du souverain ne sont pas seulement des insignes, ce sont des valeurs.
Le sénéchal, le bouteiller et le connétable sont des intendants. Le connétable, en particulier, comme son nom l'indique (comes stabuli), a l'administration des écuries et des chevaux, ce qui entraîne la haute direction de la cavalerie, d'où il suit que le connétable remplit souvent les fonctions de chef d'armée, l'arme à cheval devenant de plus en plus, à mesure qu'on avance dans le temps, l'arme par excellence et la reine des batailles. Aussi les maréchaux, qui secondent le connétable et lui sont subordonnés, sont-ils appelés, comme leur chef, à une haute fortune.
Les six grands officiers qui viennent de défiler sous nos yeux s'entourent de subalternes nombreux, tout un personnel d'action ou de plume qui pullule au Palais et dont Hincmar nous communique la vie intense, Aix s'anime. Les grands officiers sont en même temps les principaux conseillers du maître. Ils sont les palatins par excellence (palatini). Le souverain, suivant les besoins, puise dans ce personnel d'élite et de confiance. Chaque palatin peut être chargé par le prince de missions quelconques. Un comte du Palais, un sénéchal peut, aussi bien qu'un connétable, se voir investi d'un commandement militaire ou d'une ambassade. Le connétable n'est pas encore spécialisé, confiné à des missions militaires. Ses collègues sont donc habilités à recevoir eux aussi de telles missions. Ils ne s'en font pas faute. Dans la pratique, sauf l'archichapelain, qui étant clerc ne peut verser le sang, tous les titulaires de grands offices ont commandé devant l'ennemi.
Pat - (principale source, Charlemagne de Joseph Calmette)