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jeudi 19 août 2021

Vercingétorix ou la gloire des vaincus

 Le célèbre Vercingétorix du grand maître Camille Jullian doit aller dans toutes les bibliothèques de qualité. On verra par l'article de Marcel Brion l'intérêt de la personnalité du jeune chef gaulois. Elle permet un saisissant rapprochement avec notre temps. Elle montre - quelle leçon pour aujourd'hui - la France souvent vaincue par elle-même. Comme le dit Marcel Brion, la stratégie gauloise était périmée, et périmée aussi cette passion pour la liberté qui leur faisait préférer l'anarchie et la discorde à l'établissement d'un gouvernement durable. La foi religieuse, elle non plus, n'animait plus suffisamment ce peuple.

La tentative de Vercingétorix a été le magnifique sursaut d'un jeune homme intrépide et plein d'illusions, pour essayer de détourner le cours de la destinée. L'imaginatif, le chimérique, a été vaincu par le réaliste, le calculateur; mais ces différences de caractère n'auraient pas suffi à donner la victoire à César si la Gaule n'avait déjà porté en elle-même toutes ses causes de défaite, tous les germes de désagrégation.

On peut dire que la Gaule a été vaincue par elle-même tout autant que par César. Vaincue par son esprit de désordre et d'insubordination, par son goût pour l'indépendance anarchique et brouillonne, par son défaut d'organisation morale et matérielle.

Au printemps de l'année 53, pour parachever son œuvre et garder toute la Gaule en main, César invita les peuples à tenir leur assemblée traditionnelle dans son camp et sous sa présidence. C'était le meilleur moyen de dénombrer qui était pour lui, qui était contre lui; les absents seraient considérés, du fait même de leur absence, comme des ennemis.

Ce coup d'audace, dans un pays où l'instinct de la révolte bouillonnait encore, réussit : les peuples, intimidés, envoyèrent leurs représentants au camp de César. Il n'y en eut que trois qui manquèrent au rendez-vous et qui payèrent de la destruction de leurs champs et de leurs cités ce geste de bravade.

Fort de ce succès, César recommença lors de l'assemblée d'automne et obligea les délégués des nations à prononcer la condamnation des chefs coupables qu'il avait faits prisonniers.

Les envoyés gaulois, qui délibéraient sous la protection des légionnaires, homologuèrent les jugements désirés par César. La Gaule n'avait pas seulement perdu sa liberté, mais aussi, semble-t-il, son honneur et son âme.

En voyant la docilité avec laquelle les délégués des peuples gaulois avaient accepté ses plus insultantes exigences. César pouvait croire le pays maté. En réalité, la révolte couvait, à la fois chez les peuples qui avaient été victimes des répressions et chez ceux qui, par prudence ou par diplomatie, ne s'étaient pas compromis d'une façon prématurée et qui n'avaient pas encore attiré, ainsi, les regards soupçonneux des Romains.

La Gaule, enfin, avait la bonne fortune de voir sortir d'entre ses jeunes princes le chef qui lui avait toujours manqué; celui sur le nom duquel l'unanimité se fait, qui personnifie la volonté de vivre et de durer, qui joint aux qualités gauloises traditionnelles des talents militaires exceptionnels ; qui, enfin, pour avoir fréquenté les Romains, connaît leur tactique et leurs procédés de combat.

un jeune Arverne

Un jour le bruit se répandit, secrètement, car il ne fallait pas éveiller trop tôt la méfiance des Romains, que la révolte éclaterait le sixième jour de la lune du solstice d'hiver. C'étaient les Carnutes qui avaient pris l'initiative du soulèvement, sans doute sous l'influence des Druides, et qui invitaient tous les peuples de la Gaule à se joindre à eux pour chasser les Romains.

Déjà, les Parisiens, les Sénons, les Aulerques, les Armoricains, les Andes, les Cadurques, les Lemoviques, les Turons, avaient juré leur foi. Les Arvernes hésitaient, leur chef, Gobbanitio, redoutant les aventures et craignant de s'engager dans une tentative sans espoir. 

Au jour convenu, les Carnutes massacrèrent tous les Romains de Genabum (Orléans). Il y avait des villes plus puissantes et mieux défendues que celle-là; le geste avait donc une valeur symbolique, plutôt qu'une portée stratégique; il signifiait la rupture absolue avec Rome, le défi jeté à César. L'armée gauloise, faite de tant de nations diverses, traditionnellement attachées à leurs particularismes, pour une fois renonça à ses discordes anarchiques et choisit comme unique chef de guerre le jeune Vercingétorix.

En effet, la nouvelle du massacre de Genabum bouleversa l'Auvergne. Ce jeune Arverne, Vercingétorix, réunit ses clients et les enthousiasma sans peine. Il recruta des partisans dans la campagne et expulsa de Gergovie le parti aristocratique. La royauté fut rétablie en sa faveur.

Son prestige fut bientôt immense. Il raffermit le courage des peuples hésitants; le commandement suprême de la rébellion lui fut donné.

Le choix était intelligent. Vercingétorix avait appris son métier d'homme de guerre aux côtés de César ; il connaissait donc les manœuvres, les feintes, les ruses de l'ennemi qu'on allait combattre. Il possédait les qualités natives du Gaulois, le courage, l'audace, la promptitude de décision, l'amour de son pays, l'héroïsme aveugle. Son intelligence était grande, aiguë, pratique, objective ; il savait agir vite et à propos.

Il est difficile de juger Vercingétorix avec toutes les chances de certitude et d'impartialité, puisque nous ne le connaissons que par ce que ses ennemis ont dit de lui et la « propagande » romaine ne négligeait rien pour diminuer le prestige de l'adversaire.

Il faut donc considérer les documents d’origine romaine comme sujets à caution et ne leur accorder qu'une créance limitée. Il est possible qu'il y ait eu dans les actes de Vercingétorix quelques traits de la duplicité et de la cruauté que nous reprochons à César, sa personnalité étant certainement plus nuancée que celle que nous voyons se dégager de la rareté et de l'unilatéralité des textes. Il possédait de grands talents militaires, qu'avait développés une formation politique; sa conduite fut en réalité dictée par beaucoup de sang-froid et de prudence.

On aurait tort de ne voir dans le jeune Arverne que le cavalier audacieux, le « beau sabreur », l'homme des coups de main désespérés. Il importe de remarquer avant tout le prestige immense qui fut celui de Vercingétorix auprès de ses compatriotes. Prestige dû, évidemment, à son parfait désintéressement et à son noble et ardent amour de la liberté. mais aussi à ce qu'il était doué par la nature de cette qualité essentielle du chef de guerre et de l'homme d'État : l'autorité.

Celle-ci était aussi l'un des traits du caractère de César. Mais alors que l'ascendant du Romain reposait non seulement sur son génie personnel, mais aussi sur l'organisation et la discipline séculaire des légions, celui de Vercingétorix, tout de prestige et d'éloquence, était instable, car il ne pouvait prendre appui sur la cohue des bandes gauloises.

Le jeune Arverne le savait, c'est pourquoi, s'il se montre parfois intrépide, voire téméraire, sa conduite sera d'affaiblir l'adversaire en faisant le vide dans le pays, en se dérobant aux attaques directes : il eût été imprudent d'affronter en rase campagne les légionnaires romains. Chaque fois que, sous la pression de ses propres troupes, Vercingétorix renoncera à cette tactique, l'événement lui sera fatal : ainsi à Avaricum, ainsi à Dijon, Vercingétorix fut véritablement l'incarnation du patriotisme gaulois.

César revient

Profitant de l'absence de César, il inaugure sa campagne en déclenchant les hostilités en plein hiver, ce qui est contraire à la tradition, et en partageant en trois armées les troupes que lui a fournies la coalition des peuples gaulois. Il va frapper César à trois points vitaux de la puissance romaine en Gaule, dans la Narbonnaise, que les Cadurques ont envahie, sous la direction de Luctère, à Sens où six légions attendent, sur pied de guerre, l'ordre de marcher, et chez les Bituriges, qui ont répondu avec tiédeur à l'appel des Arvernes.

César n'étant pas en Gaule, il faut agir vite, avant qu'il n'ait pu être prévenu de ce qui s'y passe. Malheureusement, le chef senon Drappès, qui avait pour mission d'encercler Sens, n'a pas su empêcher Labienus, le meilleur lieutenant de César, d'envoyer un message à son chef qui se trouve, à ce moment-là, au bord de l'Adriatique, à Ravenne.

Il aurait fallu profiter de son absence pour achever le rassemblement de toutes les forces gauloises - il y a encore des tièdes et des hésitants - et pour écraser les garnisons qui occupent les points principaux du pays. C'est ce qu'a voulu faire Vercingétorix. Il sait que l'absence de César est, pour lui, un grand facteur de succès. Il est prêt à agir promptement mais, si vite qu'il se déplace, il ne connaît pas la rapidité prodigieuse de César, cette endurance quasi surhumaine qui lui permet de couvrir, au galop, presque sans repos, des distances considérables.

Pour tous les deux, la victoire est une question de vitesse. César a confiance dans ses lieutenants, mais il sait bien qu'il est nécessaire en Gaule; pour Vercingétorix, il faut l'empêcher d'arriver avant que la concentration des troupes ne soit achevée et l'alliance des peuples gaulois totale.

Vercingétorix n'a pas hésité à frapper durement les tièdes et les suspects. Il a usé de l'intimidation et de la terreur, là où la persuasion était inefficace. Il est prêt à conduire cette guerre avec la plus grande cruauté contre ses ennemis, et envers ses soldats aussi dont les défaillances seront punies par des supplices terribles.

Ce qui compte, c'est le résultat. Il n'est pas mauvais que les châtiments soient assez spectaculaires pour frapper l'imagination et Vercingétorix qui, à bien des égards, demeure un barbare, impose à son armée une discipline de fer, qui réussira, dans une certaine mesure, à briser enfin l'anarchie gauloise. Il faut que la peur renforce le zèle et le patriotisme. Et surtout, agir vite, frapper fort et vaincre, avant que César ne soit revenu.

Malheureusement, César, avec une rapidité qui tient du miracle, est déjà là. Il franchit les Alpes à la fin de janvier 52 et la Narbonnaise, à sa vue, revient à l'obédience romaine. Luctère et ses Cadurques battent en retraite. César dédaigne de les poursuivre. Traversant les montagnes du Vivarais, par six pieds de neige, il lance ses légions sur le pays des Arvernes.

C'est frapper en plein cœur Vercingétorix, qui est obligé, alors, de quitter le pays des Héduens qu'il tentait de rallier à sa cause, pour venir défendre sa terre. Tout son plan de campagne se trouve désorganisé.

César, enfin, amène d'Italie des troupes aguerries, des vétérans des guerres d'Asie. Les légions, douées d'une mobilité formidable, suivent sa marche en zigzag qui déconcerte l'adversaire, lequel ne sait plus où le joindre.

Ce serait une imprudence de le poursuivre et une perte de temps. Vercingétorix perdit quelques semaines à assiéger une ville des Boiens, clients des Héduens, Gortona (Sancerre), qui présentait une certaine importance stratégique et que César, pensait-il, convoiterait.

Mais César ne se souciait pas de Gortona; il laissa les Arvernes guerroyer quelque temps contre les Boiens, jusqu'au jour où, Vercingétorix, appelé par des tâches plus urgentes, finit par abandonner Gortona. De mauvaises nouvelles arrivaient, en effet, du pays des Carnutes où des événements graves se déroulaient.

Les Carnutes avaient été le premier peuple gaulois à donner le signal de la révolte. C'était de chez eux que la guerre sainte était partie; c'était eux qui avaient accompli le massacre général des Romains de Genabum, César avait donc un compte à régler avec eux. Il quitta Agedincum (Sens) et se dirigea sur Genabum. En route il se heurta à Vellaudunum (près de Montargis), qui ne fit qu'une courte résistance. Il s'empara de Genabum, la pilla et l'incendia, força le passage de la Loire, que personne ne défendait plus dans cette confusion. Il s'enfonça alors en Sologne en direction du pays des Bituriges.

une lutte de vitesse

La situation est critique, car Vercingétorix a eu, peu de semaines auparavant, assez de peine à convaincre les Bituriges de s'allier à lui. Ils l'ont fait sans enthousiasme, pressés par la nécessité et sous la poussée de l'intimidation. Si les Romains les soumettent, maintenant, à une intimidation plus forte, les Bituriges vont lâcher pied.

Vercingétorix n'a plus l'initiative des événements; c'est César qui le conduit où il veut. Il est contraint à une lutte de vitesse qui, en principe, ne lui est pas défavorable, car la cavalerie gauloise est égale, sinon supérieure, à la cavalerie germanique qui sert d'auxiliaire aux légions romaines. Mais les mouvements imprévus de César le condamnent à des itinéraires déconcertants, en apparence. incohérents, dont le développement est imprévisible, et qui l'empêchent d'organiser lui-même une campagne offensive.

Avant de pouvoir obliger César à accepter la bataille sur un terrain choisi par lui, il est donc contraint à des manœuvres qui lui font perdre du temps, qui désorganisent ses plans. César savait ce qu'il faisait en soumettant ainsi à cette pénible subordination un adversaire jeune, bouillant, plus riche de courage que d'expérience, mais cette jeunesse même sauve Vercingétorix.

Avec une admirable souplesse, Vercingétorix entre dans le jeu de son adversaire; il accourt chez les Bituriges, mais arrive trop tard pour sauver Noviodunum (Neung-sur-Beuvron), dont l'oppidum vient juste d'être emporté. La lutte en rase campagne avec les armées romaines était donc par trop inégale. Vercingétorix venait de perdre successivement Vellaudunum, Genabum et Noviodunum. Il décida de se dérober à l'ennemi et de brûler le pays, afin de réduire l'adversaire par la famine.

De nombreuses localités du Berry furent ainsi sacrifiées et Vercingétorix réservait un sort semblable à la capitale du pays. Avaricum (Bourges), la plus belle ville des Gaules. Mais les Bituriges implorèrent avec tant d'insistance pour que l'on épargnât leur capitale que, malgré lui, Vercingétorix fut contraint de céder et d'ordonner qu'on défendît la place.

Le siège dura plus d'un mois et fut atroce. Les Gaulois déployèrent des prodiges d'héroïsme qui firent l'admiration de César. mais ils ne purent empêcher la prise de la ville dont la population fut massacrée. L'armée romaine trouva là de riches approvisionnements et ce succès releva le prestige de César.

Échec à Gergovie

Cette patience, cette prudence, surprenantes de la part d'un jeune Gaulois, sont très caractéristiques du tempérament de Vercingétorix ; elles ont abusé César, qui a cru son adversaire découragé et réduit à l'impuissance. Il s'est vu le maître de la situation, il a pensé qu'il pouvait écraser sans peine une révolte dont les débuts avaient été aussi peu concluants.

Il a divisé ses troupes, afin d'en finir plus vite avec ces rebelles dont il sous-estimait la puissance ; il a confié à Labienus une partie de son armée en le chargeant d'occuper Lutèce, de tenir en respect les Parisiens, d'intimider les Belges et de surveiller le carrefour des routes terrestres et des voies navigables par lesquelles pourrait se faire la concentration des insurgés.

Lui-même, gardant ses meilleures légions, pensa que le meilleur moyen de rétablir l'ordre était de frapper à la tête. Les opérations d'hiver dans le Velay avaient eu pour objet dans son esprit d'intimider les Arvernes. Puisque l'opération n'avait pas réussi, il fallait recommencer mais, cette fois, il portera ses coups au cœur même de la nation rebelle, il s'en prendra à sa capitale : Gergovie, puisque Vercingétorix avait dû battre en retraite jusque-là.

À sept kilomètres environ au sud-ouest de Clermont-Ferrand, se dresse le plateau de Gergovie, d'une superficie d'environ soixante-dix hectares, qui domine de quelque trois cents mètres le pays environnant, position stratégique de première valeur. C'était l'oppidum des Arvernes, leur capitale, lieu de refuge habité surtout pendant la belle saison.

Vercingétorix vint occuper Gergovie. César vint bientôt investir la place ; il remporta d'abord un léger avantage en s'emparant d'une petite hauteur au sud-ouest du plateau. Il y installa un petit camp. qu'il relia à son grand camp par une tranchée. Mais de mauvaises nouvelle lui arrivèrent alors du pays des Hédues : les 10 000 fantassins que ces fidèles alliés lui envoyaient s'étaient débandés à l'instigation d'un de leurs chefs, Litaviccos, partisan de Vercingétorix.

César reprit en main une partie des troupes héduens et fit travailler ses légionnaires aux ouvrages de siège. Les opérations traînaient. Les Romains se fatiguaient de creuser sans cesse des circonvallations. En outre, l'attitude douteuse des Héduens préoccupait César très sérieusement : il songeait à lever le siège, mais résolut auparavant de tenter sa chance.

Il s'aperçut un jour qu'une colline, garnie de troupes les jours précédents, semblait déserte. S'il parvenait à s'en emparer, la forteresse serait bloquée. Vers midi, César ordonna l'assaut, la colline fut emportée. Les Gaulois semblaient se débander, quand Vercingétorix attaqua les Romains de flanc. Après une lutte sans merci, les Romains plièrent et furent rejetés en désordre dans la plaine.

Prudent, Vercingétorix se garda de se lancer follement à la poursuite de César, et rentra dans Gergovie. L'échec de César était indéniable.

L’erreur de Vercingétorix

La victoire de Gergovie eut un énorme retentissement : elle montra que César n'était pas invincible, et décida les peuples qui hésitaient encore à entrer dans la confédération. Les Héduens, eux-mêmes, sous l'instigation de Conviclolitavis, se rallièrent à la cause de l'indépendance.

Cette défection mit César dans une situation fort embarrassante. C'était dans leur pays en effet qu'il avait une grande partie de ses approvisionnements. Sans tarder, les Héduens brûlèrent et ravagèrent leur propre pays sur la rive gauche de la Loire, afin de réduire les Romains par la famine.

César ne se laissa pas troubler par cela. Loin de songer à battre en retraite, il décida au contraire de rejoindre Labienus à Sens; il réussit à passer la Loire et trouva sur la rive droite des régions plantureuses où son armée put se refaire avant de rencontrer Labienus qui revenait victorieux de Lutèce.

Labienus avait eu en effet pour mission de s'emparer de cette localité. Il se mit en marche avec quatre légions. Le commandement des troupes gauloises dans cette région fut confié à Camulogenos, grand chef de guerre, qui s'établit au confluent de l'Essonne et de la Seine, contrée marécageuse dont on ne pouvait songer à le déloger. Labienus décida alors de passer sur la rive gauche de la Seine ; il franchit le fleuve. Les Gaulois engagèrent la bataille après avoir brûlé Lutèce et rompu les ponts.

Ce fut une terrible mêlée. Les Gaulois semblaient prendre l'avantage, quand ils furent attaqués sur leurs arrières et enveloppés; tous se firent tuer jusqu'au dernier, y compris Camulogenos. Comme les Bellovaques s'agitaient, Labienus jugea prudent, sur ce succès, de regagner Sens, où César vint peu après le rejoindre.

Après avoir abandonné la cause de César, les Héduens tinrent dans leur capitale Bibracte (Mont Beuvray) une assemblée des Gaules, où Vercingétorix fut, une fois encore, acclamé comme chef suprême.

Vercingétorix organisa aussitôt les opérations. Tous les peuples gaulois durent lui laisser des otages et lever rapidement 15000 cavaliers : les Héduens et leurs chefs fournissaient 10 000 hommes de pied. Avec cette puissante cavalerie, on intercepterait les communications de l'ennemi. Par ailleurs, récoltes, demeures, granges, tout devrait être détruit.

Il fut aussi décidé que Ruthènes et Cadurques iraient ravager les terres des Volques Arécomiques, Cette menace sur la Provincia s'ajoutant à celle de la famine, César se décida à gagner le Sud.

Il partit par le pays de ses alliés Lingons. À quelques lieues de lui, Vercingétorix surveillait et harcelait sa marche. Le chef gaulois commit alors la lourde erreur d'engager le combat contre les dix légions de César. Vercingétorix avait trop confiance dans la puissance de sa cavalerie et il ignorait que César avait reçu des renforts importants de cavaliers germains; il fit trois corps de sa cavalerie, l'un devant barrer la route à César et les deux autres l'attaquer de flanc.

L'engagement eut lieu près de Dijon. César, averti à temps, avait réparti ses troupes en trois puissants carrés, contre lesquels se brisa l'attaque de la cavalerie gauloise; prise de flanc alors par une charge des cavaliers germains, celle-ci se débanda.

Privée ainsi de ses meilleurs éléments, l'armée de Vercingétorix battit en retraite vers Alésia (l'actuelle Alise-Sainte-Reine, sur le mont Auxois, en Côte-d'Or), César se mit à sa poursuite. Les Gaulois se réfugièrent dans Alésia.

Alésia était une vieille cité gauloise, possédant un sanctuaire renommé; c'était à la fois une capitale, un lieu de pèlerinage et, par surcroît, une place forte facile à défendre. Au mois d'août 52 avant Jésus-Christ, Vercingétorix s'y enferma.

Il avait amené dans la ville toute sa cavalerie, en même temps que son infanterie, avec des réserves de fourrage insuffisantes; et, pour ses hommes, très nombreux, trop nombreux, il n'avait qu'un mois de vivres; c'était, pensait-il, plus qu'il ne lui en fallait pour attendre le grand rassemblement de la levée en masse qu'il avait ordonnée.

enfermés dans Alésia

La place était trop forte pour être enlevée d'assaut. César ne renouvela donc point son erreur de Gergovie. Après avoir établi plusieurs camps autour d'Alésia, il en commença le blocus. Le soldat romain était un infatigable terrassier. Utilisant les inégalités du terrain, profitant du moindre accident qui peut nuire aux Gaulois, César fait construire par ses soldats une formidable ceinture de remparts, qui, enferme Alésia dans un cercle de terre, de palissades, de fossés et de tours littéralement infranchissables. 

Vercingétorix essaya de briser l'investissement avant qu'il fût complet; il tenta une sortie qui tournait à son avantage, quand César fit donner la cavalerie germaine qui, une fois encore, dispersa la gauloise. Vercingétorix décida alors de se séparer de sa cavalerie devenue inutile, et de l'envoyer rejoindre et renforcer l'armée de secours qui se formait. Il la fit partir nuitamment, mais commit l'erreur de ne pas l'accompagner et de s'enfermer dans Alésia avec les défenseurs.

Informé qu'une armée de secours allait le prendre de dos, César, pour se prémunir contre l'attaque qui viendrait de l'extérieur, doubla ses fortifications d'un second système de défenses, long de vingt et un kilomètres, alors que l'autre, concentrique à celui-ci, n'en avait que quinze. Des fossés larges de six mètres et profonds de trois, alternent avec des levées de terre, hérissées de palissades, le terrain intermédiaire étant semé de pièges, de pieux dissimulés sous les branchages, de puits et de pointes de fer, qui rendent toute attaque très périlleuse.

La troupe la plus courageuse et la mieux armée ne peut que se briser sur de pareils remparts sans parvenir même à les entamer. Cela fait, il suffisait d'attendre que le temps fît son œuvre qui compléterait celle des terrassiers.

C'est au mois d'août que les Gaulois s'étaient enfermés dans Alésia. Au début du mois de septembre, ils n'avaient presque plus rien à manger. La chaleur, l'entassement des troupes dans une petite ville, déjà remplie par ses habitants, le manque de vivres et d'eau, développèrent des épidémies.

Un jour, il fallut expulser les bouches inutiles, et l'on repoussa, hors des murs, la foule des femmes, des vieillards, des enfants, qui moururent de faim sous les yeux de leurs compatriotes, car César avait refusé de les laisser passer.

Les conditions matérielles et morales du siège usaient la force des soldats, auxquels on avait réservé tous les aliments encore disponibles, et qui, pourtant, souffraient de la faim.

L'armée de secours parut enfin. Elle se heurta aux circonvallations romaines et tenta vainement, pendant deux jours, de les forcer. Les assiégés, de leur côté, harcelaient l'ennemi.

Apprenant qu'une partie des défenses romaines du côté Nord étaient plus vulnérables, les Gaulois de l'armée de secours décidèrent de porter là leur effort principal. Ils comblèrent le fossé et commencèrent l'escalade des remparts.

Accablés par cette attaque massive, les légionnaires romains étaient à bout de forces. César leur expédia plusieurs cohortes de renfort aux ordres de Labienus.

De leur côté, les assiégés combattent avec rage, ils délogent les Romains de certaines défenses, ouvrent une brèche dans les palissades.

Des illusions généreuses

En ces moments décisifs, le génie de César sauva la situation des Romains, qui devenait tragique. Après avoir, en personne, refoulé les assiégés, il vola au secours de Labienus qui, ayant appelé des troupes fraîches des postes non attaqués, se préparait à la contre-offensive.

L'armée de secours de Vercingétorix fut battue; ce que voyant, les assiégés regagnèrent Alésia, tandis que se débandaient les restes des troupes de secours : de cette belle armée sur laquelle Vercingétorix comptait tant, il ne restait plus que quelques escadrons qui s'enfuyaient en désordre.

Vercingétorix pensa qu'on pouvait encore sauver la situation. Il fit taire sa fierté et, le lendemain, offrit à César de capituler et lui demanda à quel prix.

Le Romain répondit qu'il laisserait la vie sauve aux soldats à condition que les chefs lui soient remis. Les Gaulois devaient, en outre, abandonner toutes leurs armes.

Livrer les chefs, c'était sacrifier tous les espoirs d'une résistance future; rendre les armes, c'était se condamner à l'impuissance. Plutôt que d'accepter ces conditions désastreuses pour le pays, Vercingétorix choisit une solution qui, dans son âme généreuse, lui paraissait la plus noble et la plus politique, il se livrerait lui-même, et, lui mort, la guerre continuerait.

Dans son esprit, le geste qu'il va faire a une portée profondément religieuse et nationale. La défaite qu'il a subie prouve que les dieux sont mécontents; en leur offrant une victime, il apaisera leur colère et attirera leur bienveillance sur la Gaule. En même temps, il désarmera César dont il croit l'âme aussi noble que la sienne ; comment le général romain ne se contenterait-il pas d'une victime, alors que les dieux n'en demandent pas davantage ?

Ces calculs montrent combien Vercingétorix connaissait mal les Romains, et les illusions qu'il avait aussi sur ses compatriotes. Il ne savait pas qu'il était le seul ciment de la résistance gauloise et que, lui disparu, la Gaule s'effondrerait. Il s'imaginait que son sacrifice galvaniserait son peuple, alors qu'en réalité, une fois la tête abattue, la révolte gauloise s'éteindrait passivement.

L’attente de la mort

Avant de se décider à se rendre aux Romains, il réunit les défenseurs d'Alésia et leur expliqua le sens et la portée de l'acte qu'il allait accomplir, puis il prit congé d'eux et, au matin, couvert de sa plus belle armure, monté sur son cheval, il quitta Alésia et galopa jusqu'aux fortifications romaines. Là, il demanda à être conduit auprès de César.

Le général romain était assis sur son siège quand Vercingétorix parut, à cheval, devant lui. Il le considéra d'un œil froid, tandis que le jeune Arverne jetait aux pieds du vainqueur ses armes et son bouclier et, descendu de cheval venait s'agenouiller devant lui (septembre 52).

Sans doute, Vercingétorix espérait-il qu'on allait immoler immédiatement la victime expiatoire. César lui fit attendre la mort qu'il réclamait. Pendant six années il vécut en prison, avant d'être traîné derrière le char du vainqueur, exposé aux injures de la foule, et finalement étranglé dans le temple de Jupiter Capitolin (fin juin 46).

Tous les espoirs d'indépendance gauloise étaient tombés en même temps que Vercingétorix. César ne massacra pas les défenseurs d'Alésia, mais il les réduisit en esclavage et les distribua à ses soldats. Il acheva de soumettre les divers foyers d'insurrection qui brûlaient encore au fond des provinces.

La Gaule ne devait plus se relever. La campagne des années 53-52, où César avait écrasé le soulèvement général des peuples, avait eu raison de tous les désirs d'indépendance.

Marcel Brion, de l'Académie française Historia janvier 1978

mardi 1 juin 2021

Un héros français : Vercingétorix

 

Nous sommes tous un peu mobilisés, après ces derniers événements douloureux. Que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, sinon notre devoir, à notre humble mesure. Voici pourquoi votre serviteur tentera, pour les mois à venir, de vous offrir de brèves notices biographiques sur des héros français, à lire et à faire lire, à partager avec vos amis et les membres de vos familles.

Il ne s’agira en aucune manière d’une légende dorée. Ces héros ont leur face sombre et leur visage de lumière, en mille nuances de grisaille. Ce premier portrait le montrera.

Mais nous croyons que c’est dans la connaissance de ces figures de l’histoire de France, avec leurs vices et leurs vertus, que l’on peut le mieux apprendre à aimer le pays en s’identifiant à lui par ces hommes si proches de nous.

La figure mythique de Vercingétorix est aujourd’hui méconnue. Son visage fut barbouillé, au XIXe siècle, de grandes tresses brunes et d’épaisses moustaches, d’un casque ailé et d’une longue épée celtique. Il apparaissait comme le héros idéal de la patrie française, spécialement après la défaite de 1870. Avec Jeanne d’Arc, il fit partie des convoqués au grand rassemblement de l’indépendance nationale.

Fils de chef, il était de ces aristocrates gaulois profondément hellénisés, liés à Rome par des échanges commerciaux fréquents, et en même temps véritables chefs de partie et maîtres des nations celtiques.

Lorsque débuta la guerre des Gaules, en 58 avant la naissance de Jésus Christ, que faisait Vercingétorix ? On ne le sait pas, mais on se doute qu’il était auprès de César. Les commentaires du général romain soulignent, à plusieurs reprises, une proximité originelle entre le noble arverne et Rome, comme c’était fréquemment le cas dans la chevalerie gauloise, ce qui ne signifiait pas qu’ils collaboraient avec l’envahisseur. La notion d’attachement à sa cité particulière était forte ; celle d’amour national était plus discrète.

Mais comme les autres cités gauloises, la nation arverne, dans l’actuelle Auvergne, était divisée entre le parti aristocratique favorable à Rome, et celui hostile à sa domination, souvent appuyé sur les petites gens. Vercingétorix appartenait au premier groupe, peut-on penser. Mais il n’oubliait pas que son père, Celtillos, avait été condamné à mort par les chefs arvernes, pour avoir brigué la royauté. Ses propres cousins avaient oeuvré contre son père, et ils dominaient maintenant le peuple arverne.

Est-ce par goût du pouvoir absolu ou par amour de sa patrie que Vercingétorix bascula dans la rébellion en 52 avant J.-C. ? Nul ne l’a écrit. Mais on peut supposer que les deux facteurs se mélangèrent.

Esprit fin et cultivé, sans doute vêtu à la mode hellène, comme le laisse supposer le profil apollinien que nous a légué la seule pièce de monnaie que nous ayons à son effigie. Il entra en révolte avec les hommes de son parti en authentique chef celte. Levant ses fidèles, faisant marcher à sa suite les pauvres sans aveux et en quête d’une pitance, il s’empara du pouvoir à Gergovie, capitale des Arvernes, fit chasser ses opposants et, chef cruel au milieu d’ennemis cruels, il exigea des otages de tous les peuples ralliés à sa cause, ceux-ci devant être mis à mort en cas de défection du peuple allié.

La guerre engagée, il la mena en homme formé à l’école de Rome, manœuvrant vite sur les excellentes routes de la Gaule, adoptant les formations de combat des légions et triomphant finalement à Gergovie. Orgueilleux et fanfaron comme nombre de chefs gaulois, il fut pourtant surpris par la robustesse des légions de César qu’il croyait vaincre dans leur retraite, à l’occasion d’une embuscade. De poursuivant il fut poursuivi. Nous connaissons la suite, avec le siège d’Alésia, l’échec désastreux de la tentative de libération par l’armée de secours composée des armées de toutes les cités de la Gaule, 200 000 hommes d’après César ; la mort lamentable des habitants de l’oppidum, rejetés hors des murs par l’infâme Critognatos pour économiser quelques jours de vivres ; et enfin la soumission de Vercingétorix, vaincu, déposant ses armes aux pieds du vainqueur.

Habituellement miséricordieux, César fit envoyer son prisonnier à Rome et, peut-être en souvenir de la trahison d’une ancienne alliance ou d’une amitié , il le fit étrangler au pied de l’autel de Mars, six ans plus tard, lors de son triomphe.

Ainsi mourut l’un des premiers grands chefs de guerre dont notre France ait gardé la mémoire.

Par sa vie et par sa mort, il fut l’exemple de la romanisation en marche du pays, avant même l’invasion de César. Ses relations diplomatiques illustraient la complexité de la vie politique composite de ce temps, entre pas moins d’une centaine de cités indépendantes. Mais son combat fut pleinement celui d’un Gaulois ; le dernier à avoir cherché la royauté, avant que Rome n’établisse son empire.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/11/15/un-heros-francais-vercingetorix/#more-813

mardi 10 novembre 2020

Redécouvrir la bataille d'Alésia

 

Alésia, connaît pas ? Nul ne pourra plus le prétendre après avoir lu le livre que Yann Le Bohec a consacré à cette bataille célèbre, après laquelle nos ancêtres les Gaulois devinrent peu à peu gallo-romains.

Encore Alésia !… N'a-t-on pas déjà tout dit sur la fameuse bataille de ce début du mois d'octobre 1952 avant J.-C, qui opposa le chef arverne Vercingétorix aux armées romaines de César ? Il semble que non et le spécialiste de l'Antiquité Yann Le Bohec vient nous le prouver dans un admirable petit livre publié dans la collection L'Histoire en batailles des éditions Tallandier.

Dans un premier temps, l'historien prend en compte les derniers résultats des recherches archéologiques réalisées dans les années 1990 sur le Mont Auxois, résultats qui ont bouleversés une historiographie tributaire le plus souvent d'éléments datant de l'époque du Second Empire ! Depuis, bien évidemment, la recherche a progressé. À ce titre, l'Académie des Inscriptions et des Belles Lettres a réalisé récemment un énorme travail(1) salué par Le Bohec, mais dont l'épaisseur (plus de mille pages), en découragera beaucoup.

Spécialiste d'histoire militaire(2) Le Bohec réhabilite aussi l'histoire bataille, un genre complètement délaissé pendant des décennies par l'histoire marxiste. La particularité de son étude réside non seulement dans la prise en compte, somme toute traditionnelle, de la décision des autorités militaires et politiques, mais aussi dans la connaissance du simple soldat dont le rôle fut naturellement décisif. L’auteur rouvre et relit par ailleurs la fameuse Guerre des Gaules de César, en rappelant néanmoins que ce texte reste avant tout une écriture de propagande visant à entretenir la gloire et mettre en valeur l'action du conquérant romain.

Déjà le syndrome du gendarme

L’avantage de cet ouvrage est enfin de sortir d'une controverse, celle de la localisation des événements. Pendant longtemps, l'historiographie s'est trop attaché à savoir où avait eu lieu cette bataille fondatrice de la romanité en Gaule. Autre aspect largement étudié pendant trop longtemps, les techniques de siège ont, elles aussi, accaparé les chercheurs au point d'en oublier l'essentiel. Bref, Le Bohec, non sans humour, fuit la spécialisation afin de revenir au principal la bataille en elle-même, des origines du conflit aux conséquences de la victoire de César.

Ce n'est pas le moindre avantage de ce livre que de nous présenter les ressorts psychologiques qui présidèrent au conflit entre le chef gaulois et le proconsul romain. Il faut rappeler que les Gaulois avaient laissé un mauvais souvenir au peuple romain des origines. Dans les mémoires, les Gaules étaient synonymes de pillage et de misère. Ces peuples du Nord étaient, en quelque sorte, des « ennemis héréditaires. » Les hommes de l'époque, explique Le Bohec, « se trouvaient aussi pris dans un monde où le choix était simple, obéir ou commander on devine ce que préféraient les Romains. Par ailleurs, la guerre résulte d'un enchaînement après une conquête, une autre conquête, puis une autre, et ainsi de suite. Enfin, Rome dominait une grande partie du monde de son temps, et en avait conçu une attitude qui découlait de cette position le Sénat se sentait responsable de l'ordre du monde, c'est-à-dire du monde méditerranéen c 'était le syndrome du gendarme. » À l'heure des élections américaines, nous ne saurions que trop recommander la lecture de cet ouvrage…

1). M. Reddé & S.Von Schnurbein dir., Alésia. Fouille et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997). Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,! XXII, 3 vol., De Boccard,Paris,2001

2). Cf. notamment, du même auteur, L'armée romaine dans la Tourmente, aux éditions du Rocher consacré à la crise militaire du IIIe siècle.

Yann Le Bohec, Alésia, 52 avant J.-C., coll. L'Histoire en batailles, Editions Tallandier 221 p.

Christophe Mahieu monde&vie 10 novembre 2012 n°867

mardi 3 novembre 2020

La Guerre des Gaules

 


La Guerre des Gaules est le nom donné à la conquête des territoires Gaulois par Rome s'étalant de l'an -58 à -50 et à la fois le titre du livre de Jules César relatant de ces mêmes évènements, Bellum Gallicum en version originale. Bien que la version du Proconsul soit la plus grande source écrite d’informations que nous ayons, l’œuvre est très subjective. Mais cette guerre trouve ses causes bien des décennies auparavant, ce qui la rend un tantinet complexe, bien que de mieux en mieux documentée grâce à l'archéologie. De mon côté je me concentrerai surtout sur le déroulement du conflit en Auvergne ou sur le rôle des Arvernes.

De -125 à -121 avant JC, les Salyens, une Tribu Celtique des environs de Massilia (Marseille), soutenus par les Arvernes et les Allobroges (Savoie), attaquent la Cité Phocéenne. Cette dernière fait appel aux Romains qui s’allient aux Eduens (Bourgogne), alors rivaux des Arvernes. Les Italique sortent vainqueur de la confrontation et colonisent donc la partie méridionale des Gaules allant des Alpes aux Pyrénées alors nommée la Gaule Narbonnaise. La capitale des Salyens, Entremont, est détruite et le Roy Arverne Bituit est défait à Valence ce qui met fin à son règne. Les Romains démantèlent en partie la Confédération Arverne et imposent en Auvergne une assemblée de magistrats locaux qui leur sont politiquement favorables. Dans le Sud, Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) et Narbo Martius (Narbonne) sont fondées.

tribusgauloises.pngA partir de là les Romains marchent sur les autres Cités Celtiques cherchant à résister à leur influence, et les terres des peuples vaincus sont confisquées dès -118 au profit de Rome. C’est aussi là que la mer Méditerranée devient Mare Nostrum pour les Romains.
En -113 des Germains Cimbres et Teutons déferlent sur les Gaules, menaçant à la fois les Celtes locaux et les récentes conquêtes Romaines. Les années suivantes voient de nombreuses batailles entre Gaulois et Germains, entre Romains et Germains mais aussi certaines Cités Celtiques conquises en Narbonnaise profitent du chaos ambiant pour se soulever contre Rome, qui de son côté cherche à étendre son influence sur les Gaules, la Germanie et la (Grande) Bretagne.
En -80 chez les Arvernes, Celtillos tente de restaurer la Monarchie à son profit afin de rétablir l’indépendance et la puissance de sa Cité, mais il sera exécuté par les Aristocrates pro-Romains dont son frère Gobannitio fait partie.
En -69 les Eduens (Bourgogne) se disputent les droits sur la Saône avec les Séquanes ce qui débouche sur un conflit armé. Les Séquanes (Tribu du Jura) font appel aux Arvernes et aux Germains dirigés par Arioviste, ils infligeront une sévère défaite aux Eduens à Admagetobriga (Amage, Franche-Comté).
En -53 Jules César inquiétés par les conflits armés entre pro-Romains et anti-Romains au sein de mêmes Cités Gauloises, ainsi que par les nombreuses guérillas menées un peu partout contre les soldats de Rome depuis des années, décide de  renforcer ses effectifs et dirige alors 10 légions afin de pacifier les Gaules. Dans le même temps Vercingétorix, le fils de Celtillos, est chassé de Gergovie par son oncle Gobannitio pour avoir repris à son compte les ambitions Monarchiques de son père. Mais avec une poignée d’hommes il revient bouter ses ennemis hors de sa Cité et est proclamé Roi avec le soutient de son peuple. Il prépare alors en secret avec d’autres chefs une insurrection pour débarrasser les Arvernes et leurs alliés de l’oppression Romaine. César pense que la principale de ces réunions secrète aurait eu lieu dans la forêt des Carnutes, le même lieu où il dit que les Druides Gaulois se réunissaient annuellement.

Il faut bien noter que les Celtes sont divisés sur la conduite à tenir durant ces décennies où Rome s’impose peu à peu. Certains estiment que se joindre à Rome serait bénéfique pour eux tant politiquement qu’économiquement tandis que les autres tiennent à leur indépendance, et souvent au sein d’une même Tribu les tensions peuvent devenir catastrophiques : on a vu le cas de l’exécution de Celtillos par son propre frère Gobannitio en -80, on a aussi le Roy des Carnutes, Tasgetios, que César a mis à leur tête en -56, qui sera assassiné par son propre peuple en -54. Si certains Aristocrates profitent des Romains pour se maintenir au pouvoir comme chez les Arvernes ou les Eduens, d’autres couches de la population sont affaiblies par la situation, comme des propriétaires se faisant spolier des terres ou réquisitionnés de la nourriture au profit de l’Armée Romaine, ou des commerçants défavorisés volontairement au profit d’homologues Latins, plus globalement la population soumise à des prêts usuraires élevés, à des corvées pour l’occupant, voire jusqu’à la mise en esclavage pour dettes.

La Guerre des Gaules entre Vercingétorix et César débute en -52 quand les Carnutes (Tribu de la Beauce) massacrent les Romains vivant dans leur capitale Cenabum (Orléans), dont C. Futius Cita, Chevalier envoyé par le Proconsul pour l’intendance des Gaules, suivis par des Eduens faisant de même à Cabillonum (Châlons-sur-Saône, Bourgogne), ville portuaire, mettant en péril la vieille alliance entre Rome et les autres Cités Eduennes. En effet les Eduens tout au long de la guerre auront une attitude ambigue tant envers les Romains qu'envers les autres Cités Celtiques. César se met en marche avec ses troupes, appuyées par des mercenaires Germains, pour laver cet affront. Mais Vercingétorix impose la politique de la terre brûlée, c’est-à-dire que ses troupes brûlent tout ce qu’ils ne peuvent pas transporter et qui servirait à leurs ennemis à se ravitailler, ce qui a pour effet d’affamer et d’épuiser les Romains évoluant en Gaule.

Avaricum (Bourges, Berry), est la capitale des Bituriges, restée intacte, car ils ont refusés de pratiquer la politique de brûlée voulue par Vercingétorix. Les Romains affamés arrivent jusqu’à cette Cité qu’ils assiègent pendant 25 jours. Les légions l’emportent finalement, mais les Bituriges ont opposé une farouche résistance. Ils ont réussi par exemple à copier les armes de siège qu'utilisent les Romains pour riposter depuis l'intérieur de la ville. Les Arvernes ne participent pas à la bataille mais observent les techniques de guerre Romaine. Quand les légions entrent finalement dans la Cité ils massacrent la quasi-totalité de la population pour servir d'exemple à tous ceux qui ont osé défier leur puissance, et se réapprovisionnent après des semaines de privations dues à la politique de la terre brûlée menée jusque-là .Les troupes de Vercingétorix arrivent à récupérer quelques survivants qui rejoindront alors la coalition.

Jules César et ses troupes poursuivent la coalition jusqu’en Auvergne, Vercingétorix cherchant certainement à rejoindre Gergovia. Voilà qui nous amène forcément à la fameuse Bataille de Gergovie, bien que le nom soit un peu trompeur. En effet le combat n’a pas eu lieu à Gergovie même, ni spécifiquement devant ses murs, mais sur une aire qui était « encerclée » par 3 oppida : Gergovia au Nord-Ouest, Gondole au Nord-Est et Corent au Sud-Est, tous distants à moins d'à peine quelques kilomètres les uns des autres et logeant les nombreux guerriers de la coalition pour l’occasion. César est tombé dans un piège. Les Eduens envoient une troupe pour se battre aux côtés des Romains, dirigée par Litavic ou Litavicos. Cependant, ce chef n'avait pas l'intention d'aider César, il a passé tout son voyage à expliquer à ses hommes que la cause de Vercingétorix était la plus juste et que les Gaulois étaient des peuples frères, qu'il fallait combattre les ambitions du Proconsul. A la surprise générale ce groupe d'Eduens rejoint les Arvernes pour attaquer les légions.
Les Gaulois remporteront une éclatante victoire, obligeant les Romains à battre en retraite.

César rallie Labienus, chef des troupes Romaines combattant les Celtes Parisii (Paris), qui venait de l’emporter sur leur Roi Camulogène. Ils se retrouvent à Agedincum (Sens, Cité des Sénons) puis avec l’armée reconstituée tentent de rejoindre la Gaule Narbonnaise afin de grossir leurs rangs. Mais Vercingétorix lui coupe la retraite et envoie sa cavalerie pour l’attaquer près d’Alésia (Alise-Sainte-Reine), qui est un oppidum des Mandubiens. Les Romains remportent la bataille et la coalition se réfugie dans Alésia, qui était en fait préparée à un siège. Une armée de secours composée des guerriers de différentes Cités alliées à Vercingétorix était déjà convoquée avant l’affrontement de cavalerie, afin d’encercler les Romains qui assiègeraient l’oppidum. Le but final était d’écraser les légions entre Alésia et l’armée de secours, façon « marteau et enclume ». La coalition avait tendu un deuxième piège à César.
Les Romains assiègent Alésia comme prévu. Ils dressent une double palissade : une autour de l’oppidum, une autre autour des légions afin de les protéger des agressions extérieures.
L’armée de secours tarde à arriver, et les effectifs sont bien moindres à ce qui était espéré par Vercingétorix. De plus la politique de la terre brûlée appliquée pendant des mois les a affectés autant que les Romains. Pour couronner le tout, les défenses des légions sont plus que performante. Certains auteurs avancent d’autres explications comme le manque d’organisation de l’armée de secours ou les rivalités entre ses chefs, voire l’inaction d’une partie des guerriers au moment décisif à cause d’augures défavorables. Toutes les hypothèses pourraient même se compléter, mais il n’y a pas de sources sûres pour le confirmer. En tous les cas l’assaut final n’arrive pas à venir à bout de César.

Après cette défaite, Vercingétorix réuni le Conseil Armé, peut-être pour  leur faire part de sa décision de se rendre aux Romains contre la vie des habitants d’Alésia et des guerriers de la coalition. A moins que ce soit le Conseil qui ait livré leur chef à César, en tous les cas le fils de Celtillos déposera les armes aux pieds de César selon un vieux rituel nommé le Devotio ou sacrifice du chef. Les prisonniers de guerre Arvernes et Eduens auraient été libérés tandis que les autres combattants auraient été offerts comme esclaves aux légionnaires, un Celte par soldat. Vercingétorix sera enfermé à Bibracte (Mont-Beuvray), la capitale des Eduens où César prendra ses quartiers et écrira Bellum Gallicum, puis le chef Arverne sera livré à Rome.

C’est officiellement la fin de la Guerre des Gaules, et l’organisation de ces territoires comme provinces Romaines, qui amène à la Pax Romana et le début de l’ère Gallo-Romaine. Pourtant les années qui suivent verront nombre de soulèvements des divers peuples récemment soumis, ces troubles s’ajoutant à la Guerre Civile à Rome entre les partis de César et de Pompée qui commence en -50 et dont certaines Cités Celtiques mais aussi Ligures, et Massilia prendront prétexte pour se rebeller contre celui qui vient de Pacifier les Gaules. Mais les Arvernes ne s’en mêleront pas cette fois-ci. Cela dit l'Histoire montre que contrairement à la légende, Vercingétorix n'a jamais pu réunir tous les Gaulois sous sa bannière, et que la Pax Romana n'a de paix que le nom.

http://nationarverne.hautetfort.com/archive/2020/09/08/la-guerre-des-gaules-6261950.html

mercredi 16 mars 2011

La Gaule et les Gaulois avant César

Avant notre ère, le territoire compris entre les Pyrénées, les Alpes et le Rhin (France, Bénélux, Suisse et Rhénanie actuels) a une unité toute fictive et ce n'est en rien un pays de sauvages selon l'idée cultivée par les historiens du XIXe siècle…

Appelé Gallia (Gaule) par Jules César dans son célèbre compte-rendu de la guerre des Gaules, ce territoire appartient à l'immense domaine de peuplement celte qui s'étend des îles britanniques jusqu'au bassin du Danube et même jusqu'au détroit du Bosphore (le quartier de Galatasarai, à Istamboul, rappelle encore aujourd'hui la présence de Galates, cousins des Gaulois, dans la région).
Brennus, le premier Gaulois
Le nord de la péninsule italienne est lui-même baptisé Gaule cisalpine par les Romains qui n'en gardent pas de bons souvenirs… En 390 avant JC, la jeune république sénatoriale avait été assiégée par des Gaulois de cette région, les Sénones. Les habitants n'avaient dû leur salut qu'à la vigilance des oies sacrées du Capitole. Selon l'historien Tite-Live, celles-ci, par leurs cris, les avaient prévenu d'une tentative d'effraction nocturne des Gaulois.

Finalement contraints à la reddition et à un lourd tribut, les Romains avaient osé mettre en doute la fiabilité de la balance utilisée par les Gaulois pour peser l'or. Le chef gaulois, Brennus, avait alors jeté son épée sur la balance en lançant : «Vae Victis ! » (Malheur aux vaincus !).
Une unité fictive

La Gaule proprement dite est partagée entre Rome et des tribus indépendantes celtes, mais aussi ibères ou encore germaniques.

Jules César lui-même a perçu cette diversité : « La Gaule, dans son ensemble, est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui dans leur propre langue, se nomment Celtes, et, dans la nôtre, Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par la langue, les coutumes, les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par le cours de la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les plus braves de tous ces peuples sont les Belges, parce qu'ils sont les plus éloignés de la civilisation et des mœurs raffinées de la Province, parce que les marchands vont très rarement chez eux et n'y importent pas ce qui est propre à amollir les cœurs, parce qu'ils sont les plus voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin et avec qui ils sont continuellement en guerre » (La guerre des Gaules).

Avant que le général ne débarque en Gaule, les Romains occupent déjà la partie méditerranéenne du pays, dont la capitale a été Narbonne avant de devenir Lyon. Cette région, la Gaule Narbonnaise, est aussi appelée la Province (dont nous avons fait Provence) car c'est dans l'ordre chronologique la première province de Rome !

La Gaule qui échappe à Rome est communément appelée «Gaule chevelue». En fait, ses habitants sont loin d'être tous chevelus… Ainsi, les Éduens, qui habitent au centre de l'hexagone, sont fortement influencés par la culture latine, portent les cheveux courts et s'habillent à la romaine. Les régions proches des Pyrénées sont plus précisément appelées Aquitaine ; au-delà de la Seine, elles sont appelées Belgique.

Les 64 pays gaulois («pagus») sont très différents les uns des autres et sensibles aux influences des pays riverains (Italie, Germanie, Espagne) et même plus lointains (Grèce). Certains sont des chefferies héréditaires, d'autres des républiques plus ou moins démocratiques.
Le trésor de Vix
En 1953, on a découvert à Vix, en Bourgogne, la tombe d'une princesse celte morte vers 480 avant JC.

Son trésor funéraire incluait un cratère (vase) en bronze de 1,64 mètre, originaire de l'Italie du Sud qu'on appelait alors la Grande Grèce !

Cette découverte atteste que, très tôt, les Celtes de l'hexagone, plus tard appelés Gaulois, avaient des liens commerciaux nombreux avec les civilisations de la Méditerranée
Un pays prospère et fortement peuplé
Dans son ensemble, la Gaule se caractérise par une forte densité de population. On évalue à douze millions le nombre de ses habitants, soit davantage qu'à certaines époques du Moyen-Âge.
Loin d'être un pays de forêts impénétrables uniquement peuplées de sangliers comme le laisseraient croire certaines bandes dessinées, la Gaule est en grande partie défrichée et couverte de belles campagnes comme l'atteste l'archéologie aérienne.
Ses habitants manifestent un exceptionnel savoir-faire dans l'art de l'agriculture et de l'élevage comme l'atteste un bas-relief en pierre découvert dans le bassin parisien : il montre une moissonneuse-batteuse antique, poussée par des chevaux et manoeuvrée par deux hommes ! D'ailleurs, le potentiel agricole de la Gaule compte pour beaucoup dans l'intérêt que lui portent les Romains.
Les Gaulois reviennent à la vie
En janvier 1789, à la veille de la Révolution française, l'abbé Joseph Sieyès publie un opuscule retentissant : Qu'est-ce que le tiers état ? Dans ce petit ouvrage, il présente les Gaulois et plus précisément les Gallo-Romains comme les ancêtres du tiers état (le peuple), en les opposant aux Francs, ancêtres des nobles et aristocrates.
C'est ainsi que sortent de l'ombre «nos ancêtres les Gaulois», éclipsés jusque-là par les chroniqueurs officiels qui se contentaient de relater les exploits de la monarchie et faisaient remonter celle-ci à Clovis (Ve siècle de notre ère).
Les Gaulois vont acquérir leurs lettres de noblesse avec Napoléon III ! Féru d'histoire antique, l'empereur écrit en collaboration avec Victor Duruy une biographie de Jules César et par la même occasion, se pique de passion pour Vercingétorix. Il le fait représenter sous ses traits à Alise-Sainte-Reine, lieu supposé de la bataille d'Alésia.

C'est le début d'une étrange dichotomie chez les Français cultivés qui considèrent les Gaulois comme leurs ancêtres et dans le même temps, les voient comme des sauvages que les Romains ont eu le bon goût de soumettre et civiliser… Les historiens et archéologues de la fin du XXe siècle ont fait litière de ces schémas.
La Gaule à la veille de la conquête romaine
Cliquez pour agrandir
Le territoire entre Rhin et Pyrénées que César appelle Gaules est composé d'environ 64 pays relativement divers et d'une unité très factice… C'est aussi un territoire fortement peuplé, aux ressources agricoles et minières abondantes…

dimanche 4 juillet 2010

Les bosquets sacrés des Celtes

Dans La Guerre des Gaules, César évoquent clairement des réunions de druides dans des bois sacrés :
« Chaque année, à date fixe, les druides tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour occuper le centre de la Gaule. »
Or, si les druides avaient indéniablement un rôle politique et parfois judiciaire, ils sont surtout restés fameux pour le côté religieux de leur fonction ; et, justement, c'est dans les forêts que les Celtes avaient pour usage de vénérer leurs dieux.
De fait, la religion celte était intimement liée à la nature et notamment au monde sylvestre ou aux sources dans lesquels les Celtes voyaient volontiers la demeure des esprits, des dieux. Lacs, sources, bosquets : autant de lieux parfaitement anodin au yeux des Romains et des Grecs qui étaient en fait des lieux sacrés, de véritables temples naturels. Lucain, un auteur du Ier siècle , raconte que l'armée de César avait détruit un de ces lieux sacrés découvert dans une forêt. Dans La Pharsale, il évoque précisément « un bois sacré qui, depuis les temps les plus anciens, n'avait jamais été profané ». Mais la description qu'il en fait évoque clairement l'Au-delà, le monde des morts plus que des dieux :
«… entourant de ses branches entrelacées les ténèbres et les ombres glacées, à l'écart des mouvements du soleil ».
L'ombre, les ténèbres : voilà à quoi songe Lucain en décrivant ce bois sacré. Serait-ce que le monde des dieux est également celui des défunts ? Ou bien que les défunts sont assimilés à des divinités, qu'elles soient mineures ou non ?
De fait, et c'est étonnant à relever, la description que Lucain fait de ce bois sacré rappelle, selon la remarque de Miranda Green, spécialiste du monde celte, la description des Enfers dans L'Odyssée d'Homère. Un parallèle qui, même si l'on accepte l'idée que Lucain ait retranscrit un passage qu'il connaissait déjà pour illustrer son propos gaulois, laisse entendre que les Grecs anciens, avant de s'adonner à l'élévation de temples plus élaborés les uns que les autres, avaient une vision de l'Autre monde relativement proche de celle des Celtes et que c'est dans les bois, les ondes ou les entrailles de la terre qu'ils imaginaient la demeure des dieux.
Ecrit par Alix Ducret http://www.historia-nostra.com