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mercredi 24 juillet 2024

La République dite française n’a pas toujours rimé avec la liberté politique, ni avec l’égalité, ni avec la fraternité

 

La République dite française n’a pas toujours rimé avec la liberté politique, ni avec l’égalité, ni avec la fraternité

De Michel De Jaeghere dans Le Figaro Histoire :

La Constitution de la Ve République réaffirme l’attachement des Français à la forme républicaine de gouvernement. On croit comprendre qu’en dépit de la concentration des pouvoirs qu’elle organisait entre les mains du chef de l’État, des contraintes dans lesquelles le régime avait enserré le parlementarisme, cette précision avait été conçue pour rappeler qu’elle tournait le dos à l’éventualité d’une restauration monarchique dont ne rêvait, du reste, qu’une partie ultra-minoritaire de courants contre-révolutionnaires devenus eux-mêmes marginaux.

Le renversement de la République, son remplacement par une autre forme de régime n’est plus guère envisagé aujourd’hui par personne, au moins depuis la mort de Jean Raspail. Les élections consécutives à la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, l’accueil fait à leurs résultats, la crise qu’ils ont ouverte n’en ont pas moins été marqués par l’expression de l’inquiétude suscitée par les dangers qui en menaceraient l’existence. C’est au nom de la défense républicaine qu’ont été mis en place, entre-deux-tours, des accords de désistement entre des partis qui proclamaient, depuis de longs mois, n’être d’accord sur rien ; sous le signe du « front républicain » que s’est formée la coalition qui a vu des libéraux appeler à voter pour des communistes, des insoumis venir au secours de macronistes qu’ils vilipendaient depuis sept ans pour « faire barrage » au Rassemblement national. Son efficacité a été incontestable : assurant le succès de partis que rien ne préparait à gouverner ensemble, elle a ouvert la voie à la séquence politique inédite à laquelle nous assistons.

L’invocation de la République et de ses valeurs a cessé de surprendre, tant elle est devenue rituelle. Elle remonte aux années 1970, où les désistements entre communistes et socialistes face à leurs adversaires gaullistes et giscardiens se faisaient (déjà !) au nom de la « discipline républicaine » (l’expression se réfère aux débuts de la IIIe République, où elle désignait l’alliance de second tour des républicains contre leurs adversaires monarchistes ou bonapartistes), sans qu’on sache en quoi la menace d’une victoire de la droite en justifiait alors la mise en œuvre. Elle a été au cœur de la distinction, communément admise depuis l’émergence du Front national durant les années 1980, entre « extrême droite » et « droite républicaine ». Elle est réactivée pour délégitimer aujourd’hui un Rassemblement national dont on estime qu’il n’est pas un parti politique ordinaire, contesté, contestable : qu’étranger à « l’arc républicain », il doit rester voué à la marginalité, quel que soit le nombre de ses électeurs. Mais, comme l’a observé Frédéric Rouvillois, professeur de droit public à l’université Paris-Descartes et analyste incomparable du discours politique contemporain (Être [ou ne pas être] républicain, Les éditions du Cerf, 2015), elle a la particularité de s’appuyer sur un mot, un concept, des principes qui n’ont pas de définition.

Qu’est-ce en effet que la République ? La notion exclut depuis Aristote la monarchie héréditaire, sans se confondre avec la démocratie pour autant. Xénophon avait pu détailler les institutions de La République des Lacédémoniens sans s’arrêter au fait qu’elles n’avaient rien de démocratique (elles réservaient les droits civiques au petit nombre des « égaux » qui en formaient l’aristocratie militaire au détriment des hilotes et des périèques issus des populations autochtones asservies). Tite-Live avait exalté en Rome un idéal républicain confondu avec le pouvoir d’une aristocratie foncière avide et conquérante, qui s’était réservé l’essentiel de la décision politique par la maîtrise du Sénat et des comices centuriates et avait imposé sa domination par la force des armes à tout le pourtour du bassin méditerranéen. La république de Venise assurait le monopole du pouvoir à quarante-deux familles patriciennes au service d’une thalassocratie prédatrice. La république de Salò fut la dernière et la plus radicale des incarnations du fascisme italien. La république du Kampuchéa démocratique organisa le génocide d’un cinquième de sa propre population.

La République n’a pas eu non plus toujours partie liée, en France, avec la liberté politique. La Ire s’est d’abord confondue avec la politique de Terreur et la dictature du Comité de salut public : c’est à elle que l’on dut la loi des suspects, qui instaurait une présomption de culpabilité de certaines catégories politiques et sociales (les partisans de la tyrannie, les émigrés et leur famille, les fonctionnaires révoqués ; bientôt, les orateurs qui auraient sapé l’énergie du peuple, ou diffusé de fausses nouvelles ; enfin, ceux qui, « n’ayant rien fait contre la liberté », n’avaient non plus « rien fait pour elle ») ; c’est elle qui présida à l’adoption de la loi de Prairial, qui privait les accusés renvoyés devant le Tribunal révolutionnaire d’avocat, de témoins, du droit de faire appel et prévoyait pour ces « ennemis du peuple » (« traîtres », « accapareurs », « divulgateurs de fausses nouvelles », « corrupteurs de la conscience publique », « dépravateurs des bonnes mœurs »), comme pour tous ceux qui avaient « cherché à altérer l’énergie et la pureté des principes révolutionnaires et républicains, ou à en arrêter les progrès, soit par des écrits contre-révolutionnaires ou insidieux, soit par toute autre machination », la peine de mort. C’est encore en son nom que Bonaparte instaurerait en 1799 une dictature policière, avant de ceindre même la couronne impériale « pour la gloire comme pour le bonheur de la République » (Cambacérès). C’est au contraire sous le règne de la monarchie restaurée de Louis XVIII que le pays put faire l’expérience d’un régime parlementaire, assister aux premiers desserrements de la liberté de la presse.

La République proclame, dans sa devise, son attachement à l’égalité, mais elle est, très longtemps, restée hostile au suffrage universel. Banni par la Constitution de l’an III (la première des constitutions républicaines appliquées – celle de 1793 étant restée, du fait de la guerre, dans les limbes – réservait la citoyenneté à ceux qui payaient une contribution directe), il ne fut institué en 1848 sous la IIe République que pour qu’une loi électorale radie deux ans plus tard un tiers des électeurs (« les vrais républicains redoutent la multitude, la vile multitude, qui a perdu toutes les républiques », avait statué Thiers). Rétabli par le prince-président après le coup d’État du 2 décembre, il fut amendé le 27 juillet 1872 par les pères fondateurs de la IIIe République qui en exclurent « les hommes sous les drapeaux », qu’il s’agisse de militaires de carrière ou de conscrits effectuant leur service militaire. Ultras et légitimistes n’avaient cessé au contraire de s’en réclamer tout au long du XIXe siècle, jusqu’au comte de Chambord dans son Manifeste.Quant au vote des femmes, il avait été rejeté par les républicains par crainte de l’influence néfaste du clergé sur le sexe faible : « Non, la femme n’est pas égale de l’homme, proclamait en 1881 l’éditorialiste de La République maçonnique, non, il n’y a égalité ni morale ni physique entre ces deux êtres. (…) À l’homme l’action extérieure, à lui les luttes de la vie et de la tribune. (…) À la femme l’action lente, douce et persévérante du foyer. » Infatigable contempteur du régime républicain, Charles Maurras avait observé au contraire en 1910 : « Quoi de plus arbitraire que d’exclure les femmes ? On dit que c’est injuste… Ce n’est pas injuste, c’est idiot ! » Horresco referens : l’accès des femmes au droit de vote apparut pour la première fois dans le droit français dans le projet de Constitution publié, le 30 janvier 1944, par le maréchal Pétain !

Autre exemple : Emmanuel Macron s’est ému récemment de l’idée que puisse subsister la moindre inégalité de droits entre les citoyens, singulièrement au détriment des nouveaux Français. Cette inégalité avait pourtant été prévue par la loi très républicaine du 19 juillet 1934 et l’article 81 du code de la nationalité, qui disposaient qu’un naturalisé depuis moins de dix ans ne pouvait être investi d’un mandat électif. Maintenue sous la IVe République et pendant les vingt-cinq premières années de la Ve, la disposition n’a été abrogée que par François Mitterrand, par la loi du 8 décembre 1983.

La République se veut fraternelle, mais elle ne l’a pas toujours été autant qu’elle le prétend. Le général Cavaignac sauva la IIe du nom en matant l’insurrection de juin 1848 au prix de près de 5000 morts français. Et c’est sous la IIIe qu’à l’instigation de la gauche républicaine, la France s’est dotée par le fer et le feu de son empire colonial en Afrique noire, sans songer à donner sa citoyenneté aux populations autochtones. Adoptée à l’unanimité le 10 août 1932 (communistes et socialistes s’abstenant), la loi relative à la protection de la main-d’œuvre nationale prétendit de son côté limiter drastiquement l’immigration en fixant un quota de 10 % de travailleurs étrangers dans les entreprises privées, 5 % dans les entreprises publiques. En 1934, le gouvernement Flandin cesserait complètement de donner des permis de travail à des immigrants. Dans une circulaire citée par Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin (La République xénophobe, JC Lattès, 2001) et rédigée le 2 août 1933, six mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir, le ministre de l’Intérieur radical-socialiste Camille Chautemps avait demandé quant à lui aux préfets que soient refoulés les réfugiés juifs venus en nombre d’Allemagne et d’Europe centrale. « L’introduction en France des Israélites chassés d’Allemagne, écrivait-il, doit se poursuivre avec une extrême circonspection. Je compte, pour y parvenir, sur votre vigilance personnelle et sur l’activité de tous vos collaborateurs. »

Frédéric Rouvillois montre dans son livre que l’aura dont bénéficie le qualificatif de « républicain » a en réalité des origines légendaires : l’identification par toute une succession d’intellectuels et d’historiens (Charles Seignobos, Alain, Claude Nicolet, Michel Winock ) du régime lui-même et, plus largement, de l’ensemble des libertés démocratiques à l’expérience historique des gouvernements de « défense républicaine » qui avaient, de 1899 à 1909, gouverné la France dans le contexte troublé de l’affaire Dreyfus, sous le double signe de l’anticléricalisme de choc du petit père Combes et de la sauvegarde d’une République toujours en danger (une tentative de coup d’État folklorique du poète Déroulède, à l’occasion des obsèques de Félix Faure , le 23 février 1899, ayant accrédité l’idée qu’elle était entourée d’ennemis conjurés à sa perte). La France se serait alors dégagée de la tentation de la dictature militaire, que le boulangisme (1886-1889) avait, un moment, fait planer sur elle, en même temps que de l’emprise de l’Église sur la société en expulsant du pays les congrégations. L’affaire des fiches, qui avait vu le ministre de la Guerre, le général André, noter les officiers qui allaient à la messe pour les écarter des promotions, n’avait été que l’illustration de la nécessité dans laquelle les républicains s’étaient trouvés, alors, d’empêcher la convergence des pulsions réactionnaires des clercs avec les tentations dictatoriales des militaires de carrière pour instaurer, contre la Réaction, le règne de la Justice et de la Raison.

Ces grands ancêtres n’avaient pas brillé ainsi, eux non plus, par le respect de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, n’importe : Clemenceau avait illustré les vertus d’une gauche patriote et intransigeante, parvenue, avec lui, à son apogée, en incarnant en 1917-1918 la défense nationale et en menant la République à la victoire contre les empires centraux.

Dans l’imaginaire collectif, ce mythe historique a été en outre enrichi, transcendé, après la Seconde Guerre mondiale, par la damnatio memoriæ du régime de Vichy. Le maréchal Pétain ayant proclamé en 1940 la naissance d’un État français qui avait renoncé au nom de République et remplacé la devise républicaine par le triptyque Travail-Famille-Patrie, la gauche a estimé qu’il lui suffirait désormais de se réclamer de l’héritage républicain pour s’identifier, par contraste, à la Résistance, au combat contre la barbarie, au refus de la honte et de la trahison, au point de croire qu’elle était, par là, investie d’un magistère moral qui faisait d’elle le rempart contre un fascisme toujours renaissant.

Le malheur, pour la cohérence de l’histoire, tient, comme l’a montré Simon Epstein dans un livre pionnier (Les Dreyfusards sous l’Occupation, Albin Michel, 2001), à ce que nombre de dreyfusards très authentiquement républicains s’étaient tournés, pendant l’Occupation, par pacifisme, vers la collaboration, tandis que des antidreyfusards hostiles à la République s’illustraient dans la Résistance. Que fondateur d’un parti socialiste autoproclamé comme l’arbitre des élégances républicaines, François Mitterrand avait fait en 1943 « don de [s]a personne au maréchal Pétain, comme [lui-même avait] fait don de la sienne à la France » (serment de la Francisque) pendant que, président des Croix-de-Feu, le colonel de La Rocque s’engageait dans la Résistance, comme les monarchistes Honoré d’Estienne d’Orves, Pierre de Bénouville ou Jacques Renouvin.

Qu’est-ce qu’un républicain ? Destitué des prestiges qui se réclament d’une histoire simplifiée, travestie, ne reste en définitive qu’un fantôme sans grande consistance. L’étonnant est qu’il n’en continue pas moins à soutenir la prétention de la gauche à distribuer des certificats d’honorabilité aux siens, et à ceux de ses adversaires qui ont obtenu son agrément.

https://lesalonbeige.fr/la-republique-dite-francaise-na-pas-toujours-rimee-avec-la-liberte-politique-ni-avec-legalite-ni-avec-la-fraternite/

vendredi 5 avril 2024

Paul de Cassagnac : République et démocratie (article de 1904)

 

Paul de Cassagnac

Paul de Cassagnac (1842-1904) était un homme politique impérialiste, journaliste, polémiste français, connu aussi pour ses nombreux duels. Fils de Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac, homme politique, journaliste et historien siégeant au Corps législatif parmi les “Mamelouks” sous le Second Empire (impérialistes purs et durs partisans de l’Empire autoritaire), il fut député impérialiste du Gers de 1876 à 1893, département qui demeura fidèle au bonapartisme au point d’être surnommé la “Corse continentale” (meilleur score bonapartiste sur toute la France aux élections législatives de 1889).
A partir de 1884, déçu par le prince Victor-Napoléon, il se rapprocha des droites royalistes et fonda la doctrine du solutionnisme (n’importe quel prétendant mais pas la République) tout en gardant un attachement sentimental à l’Empire. En 1886 il fonda le journal l’Autorité ayant pour devise “Pour Dieu, pour la France”.

Article paru dans son journal l’Autorité sous le titre : PEUPLE SOUVERAIN

18 septembre 1904.

Il est une vérité qui crève les yeux, c’est que la République actuelle n’est pas une démocratie, comme elle a l’outrecuidante prétention de l’être.
Dans une démocratie, le mot seul suffit à l’indiquer, tout le pouvoir est aux mains du peuple.
Chaque citoyen en détient une portion égale.
Et rien d’important, rien de grave, ne saurait se faire sans la volonté du peuple, librement consulté et se prononçant librement.
Tandis que le régime actuel n’est autre chose que l’expropriation, pour la durée des quatre années législatives, des pouvoirs de l’électeur au profit d’une bande.
Cette bande use et abuse.
Elle se conduit comme si elle avait un mandat en blanc et qu’il lui fût permis de prendre toutes les initiatives, sauf à imposer au peuple la brutalité des faits accomplis.
Celui-ci, sous le régime actuel, n’a plus à se prononcer sur la politique à suivre.
Il n’a plus qu’à ratifier passivement et avec résignation, celle qui a été suivie en dehors de lui et souvent contre sa volonté formelle.
En un mot, il est traité, non pas en « souverain », ainsi qu’on a l’impudence de l’appeler, mais en véritable mineur, sous une tutelle insolente.
C’est dire que la République actuelle est tout l’opposé d’une démocratie, qu’elle en est purement et simplement la négation.
Et dans aucune question on ne le constate plus clairement, plus lumineusement, que dans celle de la séparation des Églises et de l’État.
Il n’y a pas dix députés, il n’y a pas deux sénateurs, qui aient inscrit cette mesure sur leurs programmes électoraux.
Le peuple, par conséquent, n’a pas eu à se prononcer, n’a pas eu l’occasion de montrer quelle est sa manière de voir.
Pourtant, il est au monde une question qui l’intéresse dune façon dominante, c’est celle qui va régler ses rapports quotidiens avec les prêtres de son culte, qui va peut-être lui enlever les secours de la religion, à son lit de mort, et le laisser vivre, les églises fermées, le service des cultes supprimé, comme un vil bétail dans les champs.
C’était la moindre des choses que les députés qu’il nomme, prissent la peine de lui demander ce qu’il en pensait.
D’autant que le chef du gouvernement, Combes lui-même, au lendemain des dernières élections générales, se proclamait officiellement le partisan du Concordat, et en voulait le maintien.
Or, on n’aura pas le toupet de nous assurer que les élections départementales des conseils généraux et des conseils d’arrondissement, ont eu pour plate-forme la séparation des Églises et de l’État.
On n’en a même pas parlé aux électeurs et on n’avait pas, d’ailleurs, à leur en parler.
De telle sorte que la question se présente au Parlement, où le gouvernement se propose de l’introduire à la rentrée, complètement neuve, étrangère à tout programme antérieur et sans que le peuple ait eu seulement l’occasion de s’en expliquer avec les candidats.
C’est en dehors de lui, sans lui, malgré lui, que les députés et le gouvernement vont discuter, délibérer, voler et prendre une détermination.
Puis, quand ce sera terminé, qu’il n’y aura plus aucun moyen de revenir là-dessus, quelle qu’en soient les redoutables conséquences, les députés viendront dire aux électeurs : « C’est fait ! »
Et voilà comment le peuple « souverain » est traité sous la troisième République.
Il ne compte pas, il n’existe pas.
On n’a même pas la politesse, la convenance vulgaire de lui expliquer ce qu’on a l’intention de régler, à son détriment.
Ses tuteurs, ses maîtres, ne pensent nullement à s’enquérir de sa manière de voir, de connaître ses opinions, d’avoir son avis.
Ils agissent, ils décident et les électeurs devront s’incliner.
Ce n’est plus le peuple « souverain », oh ! non, c’est le député « SOUVERAIN ».
La représentation nationale est devenue une dictature sans contrôle, sans délégation.
Le député ne prend même pas la peine d’annoncer ce qu’il va faire au Parlement.
Il ne s’inspirera que des circonstances.
Les programmes ? A quoi bon !
L’électeur a l’échine souple.
Aucune nécessité de se gêner.
Il avalera tout.
Et il ne tiendrait qu’au Parlement de supprimer le suffrage universel, d’abolir la propriété, de décréter les arrestations en masse, avec abrogation de toutes les lois et la permanence illimitée du Parlement.
Cela ne serait pas plus extravagant que de dénoncer le Concordat, en dehors de la volonté nationale.
Oui, la question du Concordat demeure entière.
Le peuple ne l’a pas seulement effleurée.
Il n’en a pas entendu parler par les candidats.
Et c’est une véritable usurpation, que de la porter au Parlement, avant de l’avoir inscrite dans les cahiers électoraux.
Agir de la sorte, est commettre un abus de confiance, un crime contre les prérogatives de la nation ; c’est un coup d’État contre les consciences, aussi audacieux que le furent ceux de Brumaire et de Décembre.
Car un Parlement n’a pas le droit de bouleverser, suivant son caprice et sa fantaisie, toutes les croyances religieuses de la nation, sans tenir compte de sa volonté, sans daigner prendre son avis.
D’où l’on doit conclure, qu’il n’est pas de gouvernement qui, autant que la République actuelle, ait témoigné du mépris au peuple, et l’ait traité davantage par-dessous la jambe.
Ni de près, ni de loin, la République n’est une « démocratie ».
Le peuple y est tondu, volé, exploité, par une bande de coquins, qui s’arrogent tous les droits, s’emparent de toutes les prérogatives.
Tout se fait en son nom, mais sans sa participation et à son insu.
Or, rien ne déshonore autant un peuple que de passer pour être tout, et au fond, de n’être rien.
La « souveraineté » qu’on lui attribue est une sanglante ironie.
Elle équivaut à la couronne de papier que les fous se mettent sur la tète, en hurlant qu’ils sont Charlemagne ou Napoléon.
Le peuple, sous la troisième République, est au dernier rang des esclaves, puisqu’il se croit et se dit libre, et qu’il l’est moins que tout autre jouissant du régime monarchique.

CASSAGNAC (de) Paul, Pour Dieu, pour la France, tome VII, Paris, l’Autorité, pp. 190-194

https://www.fdesouche.com/2014/07/10/paul-de-cassagnac-republique-et-democratie-article-de-1904/

mardi 7 septembre 2021

LE LIVRE NOIR DES RÉPUBLIQUES EN FRANCE

 

dimanche 23 mai 2021

Comment meurent les républiques ?

  

Cette question risque fort de sortir bientôt de la sphère du passé, pour entrer dans celle de l'avenir. En vérité, même dans les temps les plus éloignés, il est difficile d'affirmer péremptoirement, par exemple, si celle de Rome aurait vraiment sombré aux ides de mars; ou si, dès l'adoption de la constitution de 1848, le régime présidentiel, qu'elle instaurait, était voué à donner naissance au second empire.

Ainsi la plupart des historiens sérieux de la Quatrième république s'interrogent-ils encore sur les causes profondes et véritables de l'effondrement de ce régime. On sait qu'il fut balayé en 1958 par les manifestations d'Alger. Or, celles-ci avaient été instrumentalisées par ceux-là même qui entendaient se débarrasser d'institutions alors moribondes.[1]

Le mal venait en partie, mais en partie seulement, des conséquences de l'emprise du PCF sur l'électorat. Le MRP démocrate chrétien, parti dominant fondateur avait obtenu 26 % des voix en novembre 1946 et 162 députés, alors que le parti socialiste SFIO avec 18 % des suffrages et 102 élus, devenait son allié indispensable. Il s'agissait pour eux de faire face aux staliniens qui s'appuyaient sur 28 % des électeurs.

Or, dès l'élection de 1951, le MRP commença une longue descente aux enfers dont le dernier avatar décadent n'est autre que l'actuel MODEM, force d'appoint du macronisme depuis 2017. Qualifié par ses adversaires de Machine à Ramasser les Pétainistes, cet ectoplasme se composait d'hommes aux idées de gauche, soutenus par des électeurs de droite, tout en siégeant au centre.

Son seul acte courageux fut de faire voter en 1951 la loi Barangé d'aide au libre choix scolaire des familles. L'adoption de ce texte rendit, dès lors impossible la constitution d'aucun gouvernement où MRP et SFIO auraient siégé ensemble.

Or, 5 ans plus tard, en 1956, le socialiste laïc Guy Mollet devint président du Conseil, à la tête d'un front républicain. Il prétendit abolir cette loi, il n'y parvient pas. En effet, le 26 octobre 1956, l'Assemblée nationale vota en faveur de la "question préalable" bloquant le débat sur la loi Barangé-Barrachin par une courte majorité de 291 voix contre 282.

Il fallut attendre le gouvernement De Gaulle, constitué en juin 1958, liquidateur de la Quatrième, pour trouver à nouveau les deux partis réunis. En 1959 le gouvernement Debré institua le système actuellement en vigueur qui transforme les écoles confessionnelles sous contrat en sous-traitantes, étroitement domestiquées, du secteur public.

La question scolaire, ouverte en 1951, a ainsi, beaucoup plus [peut-être] contribué à détruire ce régime que l'année 1954, tragique du point de vue militaire, avec l'humiliation de Dien Bien Phu en mai, la braderie des accords de Genève en juillet, le vote contre la CED en août et la Toussaint Rouge algérienne en novembre.

D'autres auteurs croient pouvoir dire que le score des poujadistes en janvier 1956 annonçait une crise des institutions.

Mais ce qu'aucun historien sérieux ne conteste c'est que le symptôme symboliquement le plus funeste de leur agonie irrémédiable fut la manifestation policière du 13 mars 1958, deux mois jours pour jour avant la prise du Gouvernement Général d'Alger, le 13 mai, par les partisans de l'Algérie française.

Rappelons les chiffres et les faits. Cette manifestation du 13 mars fit alors scandale car, commencée sur un mode syndical dans la cour de la Préfecture de Police où se ressemblèrent environ 8 000 agents de police, elle vit 2 000 d'entre eux décider de porter leurs revendication devant les députés. Il est vrai que le préfet de police, presque aussi maladroit que l'actuel refusait de recevoir leur délégation qui revendiquait essentiellement un réaménagement de l'indice salarial des gardiens de la Paix. Tout cela conduisit le PCF à hystériser, le 20 mars, au gré d'un meeting au Vel d'Hiv, son sempiternel mot d'ordre "le fascisme ne passera pas". Entre temps, le 15 mars, avait été nommé un nouveau préfet de Police. En la personne de Maurice Papon, on le présentait alors ce préfet de Constantine comme un pilier républicain...

Il peut sembler intéressant de comparer cette situation à celle d'aujourd'hui. On évalue en effet à 35 000 le nombre des policiers ayant manifesté leur colère ce 19 mai. Leur malaise (restons dans la litote) est clairement beaucoup plus profond, et il entre en résonance avec l'inquiétude d'un nombre colossal de Français.

Comment, à moins d'ignorer totalement l'histoire de ce pays, ne pas entrevoir l'éventualité d'une nouvelle crise de régime ?

Or, l'ignorance de l'histoire a pris des proportions abyssales, notamment chez la plupart des commentateurs agréés des médias parisiens, et plus généralement chez les [prétendues] "élites". Et cette réalité, déplorable en elle-même, contribue à désorienter cette opinion publique que l'on s'emploie d'ailleurs à désinformer copieusement chaque jour. Nos dirigeants actuels, dont très peu paraissent nobélisables, n'appartiennent pas non plus à une espèce tellement supérieure qui échapperait à la crétinisation générale. Quand Salvador Dali se plaisait à dénoncer "une entreprise de crétinisation universelle", sans doute voyait-il presque juste.

Justement, un ami, professeur rue Saint-Guillaume, me disait il y a quelque temps, en soupirant : "mes cours sont [devenus] des compléments d'histoire". Il déplorait en effet la vacuité et l'ignorance de ses jeunes étudiants, produits de la désastreuse réforme de leur école supposée former nombre de technocrates futurs et de cadres de l'ENA. Cette réforme conduite, avec l'acquiescement de quelques comparses, par l'emblématique Richard Descoings dit "Richie" [2]. Celui-ci sévit pendant près de 20 ans, de 1996 à 2012, date de sa mort new yorkaise suspecte. Elle se révéla littéralement destructrice de la vieille tradition de nos Sciences Politiques, déjà fort abîmée en 1945 quand l'école fut transformée en Institut d'Études politiques. L'œuvre destructrice a été continuée par ses successeurs, liés au non moins immonde Duhamel[3].

Certes l'histoire, pas plus que la médecine, n'appartient sans doute pas au catalogue des sciences exactes. Je suis enclin cependant à dire qu'elle recommence toujours.

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] Dans les  circonstances dramatiques du procès du général Salan  en 1962, son avocat  Me Jean-Louis Tixier-Vignancour sut administrer la preuve de cette instrumentalisation avec l'appui d'un témoin nommé... Mitterrand, et en faisant citer Michel Debré, qui se déroba.

[2] On ne peut pas chercher à comprendre l'affaissement généralisé de la société française sans prendre connaissance du livre "Richie" publié en 2015 chez Grasset par Raphaëlle Bacqué.

[3] On lira par exemple à leur sujet l'article "Duhamel-Mion-Guillaume, ce trio «tué» par Aurélie Filippetti".

https://www.insolent.fr/

jeudi 27 mars 2014

Liberté, égalité, fraternité (3)

II – fraternité
Enfin, la troisième idée révolutionnaire, le principe de fraternité, constitutif du régime cosmopolite imposa d’une part une complaisance sans borne pour tous les hommes à condition qu’ils habitassent fort loin de nous, nous fussent bien inconnus, parlassent une langue différente de la nôtre, ou, mieux encore, que leur peau fût d’une autre couleur ; mais, en revanche, ce beau principe nous présentait comme un monstre et comme un méchant quiconque, fût-il notre concitoyen, notre frère, ne partageait pas tous nos moindres accès de rage philanthropique. Le principe de fraternité planétaire, qui voudrait établir la paix de nation à nation, tourna vers l’intérieur de chaque pays et contre les compatriotes ces furieux mouvements de colère et d’inimitié qui sont secrètement gravés par la nature dans le mécanisme de l’homme, animal politique, mais politique carnassier. Les Français ont été induits à la guerre civile.
Charles Maurras
Romantisme et Révolution, Préface
Homme de paix s’il en fut, Charles Maurras se méfie du pacifisme dont les bons sentiments mènent à des massacres, et il en voit l’origine dans le troisième terme de la devise républicaine, Fraternité.
Actualité du texte
Quand Maurras publie en 1922 le volume Romantisme et Révolution qui unit L’Avenir de l’Intelligence à Trois Idées politiques et dont nous étudions un extrait de la préface, il ne peut certes imaginer de manière précise et concrète la rapidité et la facilité des transports que nous connaissons et qui, en conjonction avec l’idéologie mondialiste, fait de notre temps une époque de migrations humaines comparable aux derniers siècles de l’Empire romain d’Occident. Mais si nous adaptons le vocabulaire, si nous traduisons cette langue pure, dense, élégante dans le jargon du journalisme politique d’aujourd’hui, le texte brille d’une modernité qui ne surprendra que ceux qui ignorent la puissance d’analyse et de prévision de Maurras. « Paix de nation à nation » s’appelle mondialisme, la « fraternité planétaire » peut avoir pour équivalent la « maison commune » où certains idéologues veulent contraindre l’humanité à vivre, la « rage philanthropique » est devenue la doctrine des Droits de l’homme.
La fraternité républicaine, forme dévoyée de la charité devenue folle, ignore les hiérarchies de sentiments, de devoirs et de nécessités contingentes. Le coeur innombrable du démocrate bat pour la faim dans le monde contre laquelle il lutte globalement sans s’inquiéter de l’état de sa patrie où son prochain, au sens étymologique, risque de sombrer dans la misère.
La République se nourrit de haines civiques
Comme il fallait priver de liberté les ennemis de la Liberté, le moralisme démocratique a lui aussi besoin d’ennemis à dénoncer, à détester et à combattre. D’une part on aime le monde et de l’autre on hait le prochain qui ne partage pas l’idéologie de la fraternité universelle et on le présente « comme un monstre et comme un méchant ». C’est ce que le vocabulaire d’aujourd’hui appelle "diaboliser". Cette « haine fraternelle » a été parfaitement exprimée par un contemporain de la Révolution, le poète Lebrun-Ecouchard, auteur d’odes médiocres mais qui a frappé quelques belles épigrammes :
Bon Dieu ! l’aimable siècle, où [l’homme dit à l’homme : "Soyons Frères… ou je t’assomme ! » ]
Le système fondé sur la Liberté, l’Égalité et la Fraternité est donc un système de guerre civile. En appelant l’homme animal politique, « mais carnassier », Maurras pense, au-delà d’Aristote, à la formule d’Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme ». Au-delà de la Fraternité qui déchire la Patrie, l’Action française veut en restaurer l’unité dans l’Ordre pacificateur et bienfaisant.
Gérard Baudin L’Action Française 2000 n° 2744 – du 20 mars au 2 avril 2008

dimanche 8 septembre 2013

Dictature fiscale

Face à la pression fiscale, l'Action française 2000 revient sur l'imposition :
"Faut-il rappeler que, pendant longtemps, en monarchie, les impôts n'étaient levés que pour financer une guerre ou une rançon ? L'histoire de l'imposition sous la monarchie n'est pas limpide, mais elle montre aussi l'efficacité des contre-pouvoirs qui en limitèrent bien souvent la systématisation. La Révolution établit quant à elle une fiscalité bourgeoise (exclusivement fondée sur le patrimoine, et non sur le revenu ou les échanges commerciaux) qui ne sera corrigée, beaucoup plus tard, qu'avec Proudhon. Aux nombreux privilèges (lois privées) et exonérations, la Révolution substitua l'universalité, la permanence et l'obligation : « nul citoyen n'est dispensé de l'honorable obligation de contribuer aux charges publiques » (1793). Ce principe n'a pas évolué (ou peu), ce qui n'est pas le cas de l'article 14 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. » Mme Touraine l'a donc fait pour nous... ou du moins pour la commission de Bruxelles, même si cette dernière ne joue, sur ce point précis, qu'un rôle de contrôleur budgétaire que nos gouvernements successifs n'ont pas été en mesure de tenir. Ceux-ci ont, en effet, une responsabilité historique concernant l'accroissement de la dette publique, qui n'a pas empêché la désindustrialisation et la perte de compétitivité économique, alors que le déficit public ne devrait être envisagé que lorsque les ressources à court terme de l'État ne permettent pas de financer les investissements nécessaires à la prospérité future du pays. Depuis trop longtemps, le déficit sert à financer le déséquilibre budgétaire engendré par les dépenses inconsidérées de l'État en matière sociale, européenne ou tout simplement de fonctionnement. D'où la croissance continue des impôts et taxes qu'il faut corréler à l'incapacité de l'État à se réformer en profondeur.
Ce que nous nommons ici dictature fiscale n'est donc pas tant le poids disproportionné que prend l'impôt pour les contribuables, c'est avant tout le fait que la fiscalité soit devenue le levier incontournable et souvent unique de toute décision politique. En l'absence de souveraineté monétaire, le budget de l'État n'est structuré qu'autour des contraintes du système : maintien des "acquis" et des carottes électorales, remboursement de la dette publique et respect des critères de convergence européens, le tout couronné par l'impossibilité structurelle d'une action à long terme. Ce déficit de souveraineté est bien une des causes de la dictature fiscale, qui consiste à placer des récipients sous les fuites d'eau en se refusant à réparer le toit. Et lorsqu'il s'écroulera, ce sera, après avoir accablé le peuple pendant des années, pour laisser la place nette aux entités supranationales et au marché."

mercredi 22 août 2012

La Vendée continue à interroger l'Histoire




Les Vendéens, Jacques Dupont (Guerres De Vendée)
La guerre de vendée se passe a partir de 1793 pendant la revolution francaise, c’est a la suite de plusieurs evenements que la Vendee commença à ce soulever: la mort du roi, la levée d’une armee de 300 000 hommes pour se battre aux frontieres contre les monarchies européennes produirent du mécontement du peuple paysans et artisans vendeens,et l’obligation que les prêtres devraient prêter serment a la convention et deviendront fonctionnaires ou réfractaires provoqua le soulèvement de la vendee. Ils delogerent pour la plupart, leurs nobles très respectés qui apporteront une aides militaires et stratégies, ils feront de belles victoires mais de courte durée. Car la république ne tardera à envoyer des troupes, puis les colonnes infernales qui commirent de grands massacres…

vendredi 10 février 2012

Les ligues nationalistes et l'Action française au début du XXe siècle.

L’an dernier s’est tenu à Paris un colloque du Centre d’histoire de Sciences Po. sur « L’Action française ; culture, société, politique », colloque auquel j’ai assisté et dont j’ai déjà parlé sur ce blogue, et dont l’AF-2000 a déjà fait état en ses colonnes. Les études présentées à ce passionnant colloque viennent d’être regroupées et, le plus souvent, complétées dans un ouvrage universitaire publié récemment sous ce même titre et qui se trouve être à la fois passionnant et, parfois, sévère (mais le plus souvent à juste raison) à l’égard de l’AF. Il est une mine de renseignements sur l’histoire de l’Action française, sur sa sociologie et ses personnalités (trop souvent méconnues des royalistes eux-mêmes : qui se souvient de Frédéric Delebecque ou de Jean Héritier, par exemple ?), sur ses positions et sur ses implantations locales (de la Bretagne au Languedoc, du Nord à la Provence) ; etc. Cet ouvrage est absolument indispensable à qui veut mieux comprendre et discuter de l’histoire de l’AF et, surtout, de l’AF dans l’histoire…
Il m’a semblé intéressant de suivre, sur quelques articles, le plan du livre et d’en résumer, voire d’en discuter, les principales lignes. Aujourd’hui, la partie intitulée « Autour de la notion maurrassienne d’héritage » et, plus particulièrement, le chapitre sur les nationalistes à la naissance de l’AF.
Les nationalistes et l’Action française au début du XXe siècle.
L’Action française est née de l’Affaire Dreyfus, a toujours affirmé Maurras : c’est ce que confirme Bertrand Joly dans son article passionnant et très réfléchi, « Les ligues nationalistes et l’Action française : un héritage subi et rejeté », article dans lequel il montre surtout les liens et les distances entre l’AF des origines et les milieux nationalistes issus du boulangisme et de l’antidreyfusisme. Lorsque paraît l’Action française, petite revue revendiquée nationaliste qui titre « Réaction, d’abord » comme un mot d’ordre qui s’adresse sans doute d’abord aux nationalistes eux-mêmes, les seuls royalistes s’affirmant tels sont Charles Maurras et Frédéric Amouretti, mais les autres rédacteurs sont potentiellement « gagnables » au royalisme, du moins si l’on suit la logique de Maurras qui, du coup, qualifie intelligemment son nationalisme d’ « intégral » comme si la Monarchie ne pouvait en être que l’aboutissement logique, absolument logique, inéluctable résultat de la réflexion sur la conservation de la nation française et seul moyen de maintenir ce qui doit l’être. Cette logique est celle que Maurras, par une stratégie fort habile, met en avant et développe pour convaincre ses compagnons de la revue d’AF : c’est d’ailleurs pour eux qu’il rédigera « Dictateur et Roi » et qu’il pensera quelques uns des arguments de son « Enquête sur la Monarchie » qui, me semble-t-il, s’adresse aussi encore plus nettement aux monarchistes traditionnels, ne serait-ce que parce qu’elle est publiée, à dessein et aussi par défaut, dans le quotidien monarchiste alors le plus représentatif, « La Gazette de France ».
Ce que souligne avec force Bertrand Joly, c’est combien le groupe initial de l’AF, motivé par Maurras qui va lui donner sa coloration monarchiste, a des relations ambiguës avec les nationalistes, entre récupération et épuration, et comment cette stratégie, en fin de compte, ne donnera pas tous les résultats escomptés, sans doute à cause de la nature même du nationalisme populiste de la fin XIXe siècle : l’Action française « en a sous-estimé l’autonomie et la plasticité, elle n’y a vu qu’une ébauche informe et grossière, alors que ce nationalisme non royaliste possédait sa logique propre et son élan particulier », ce qui explique que, quantitativement, elle ne pèsera jamais grand-chose sur le plan électoral (en particulier quand elle se risquera, au début des années 20, à affronter l’épreuve des urnes).
Mais, malgré cela, l’AF a « dépassé » le nationalisme antidreyfusiste par son caractère beaucoup plus intellectuel et par son appel (et sa confiance, dans un premier temps) à la jeunesse dont les ligues avaient tendance à se méfier, sans doute parce que leurs dirigeants, par pragmatisme ou par opportunisme, restaient perméables au jeu démocratique et parlementaire (malgré une rhétorique antiparlementaire) et à sa nature « modératrice » (récupératrice ?) : « L’Action française fait au contraire confiance aux jeunes et cultive son implantation au quartier latin : à bien des égards, le remplacement des ligues nationalistes par l’AF correspond aussi à une relève de génération et à une inflexion sociologique, qui contribuent à priver Barrès de son titre de « prince de la jeunesse ». »
D’ailleurs, Maurras et ses amis ont une forte tendance à dénigrer ces nationalismes qui n’osent pas conclure ou qui se trompent et, du coup, trompent leur public : ainsi, « pour Vaugeois repris par Maurras, il existe trois sortes de nationalisme, le parlementaire, le plébiscitaire et le royaliste, deux mauvais et un bon. A l’égard des deux premiers, l’Action française alterne marques d’estime et sarcasmes, les seconds l’emportant nettement sur les premières (…).
Les plébiscitaires forment le principal groupe d’irrécupérables et ne méritent donc guère de ménagements, qu’ils soient bonapartistes ou républicains. (…) Mais c’est à la République plébiscitaire de Déroulède que Maurras et ses amis réservent l’essentiel de leurs coups ». La Ligue de la patrie française (et, au-delà du propos de Bertrand Joly qui porte sur les années 1900, l’on pourrait citer, pour les années trente, les Croix de Feu et leur chef honni par l’AF, le colonel de la Rocque) en fera d’ailleurs les frais et essuiera des critiques d’une virulence rare, mais aussi d’une ironie cinglante, l’AF se voulant, se pensant comme une sorte d’avant-garde intellectuelle du nationalisme français, exclusive et intransigeante, avant-garde qui, d’ailleurs, se verra confirmée dans ses raisons par la déroute électorale des nationalistes de l’année 1902, déroute qui « abandonne aussi [à l’AF] un espace à prendre dont Maurras va savoir profiter. Débarrassée de toute concurrence, l’Action française peut maintenant prendre son véritable essor », même si cela ne se traduit pas par un ralliement massif des nationalistes dont beaucoup vont se fondre dans les mouvements « installés » de la IIIe République.
Que reste-t-il de l’héritage ou de l’influence des nationalistes « d’avant l’AF » dans cette Action française encore en recherche et en cours de formation au début du XXe siècle ? Selon Joly, au-delà de « la plupart des thèmes ou plutôt des haines et des ennemis du nationalisme (…) : pour l’antisémitisme, l’antiparlementarisme, l’antimaçonnisme, la haine d’une république faible qui affaiblit la France, la dénonciation d’un régime de bavards, de médiocres et de panamistes, Maurras et les siens n’inventeront absolument rien, sinon, disent-ils, le vrai remède ». Il me semble que cette récupération est aussi une tentative de reformulation d’un « sentiment national », parfois outrancier parce que blessé (1871 n’est pas si loin, et la question de l’Alsace, annexée par l’Allemagne, reste une plaie mal refermée, en particulier pour l’image que la France a d’elle-même) que Maurras s’inquiète de voir livré à lui-même, avec le risque d’une dérive à la fois populiste et plébiscitaire (on dirait aujourd’hui, sans référence à la famille de Napoléon, « bonapartiste »), et celui d’un déchirement de l’unité française par la main-mise de groupes de pression sur l’Etat : contrairement aux partis nationalistes républicains, souvent chauvins et irréfléchis, Maurras cherche à donner une ligne de conduite intellectuelle aux « nationalistes conscients » ou, plutôt à ceux qu’il s’agit de « conscientiser », et sans doute faut-il voir, à travers cette dénonciation maurrassienne des « quatre états confédérés » (dénonciation souvent polémique et parfois fort démagogique et injuste qui privera l’AF d’une part des élites intellectuelles de ce pays) une forme de refus de ce que l’on nomme aujourd’hui les « communautarismes ». La grande ambition de Maurras est de refaire l’unité de l’Etat sans, pour autant, étouffer les diversités françaises originelles, provinciales, mais en écartant les agrégats, les « noyaux durs » qui, de la faiblesse de l’Etat républicain, cherchent, selon lui et les nationalistes, à tirer profit : cela permet de mieux comprendre en quoi le cardinal Richelieu est le modèle même de Maurras au point que son buste sera dans le bureau du doctrinaire royaliste, et que ce dernier écrira sous son regard, sous son patronage silencieux… Or, pour Maurras, il n’y a pas de Richelieu s’il n’y a pas de Louis XIII, de roi : pas de gouvernement et d’unité sans le « trait d’union » du règne, dans le temps comme dans l’espace. L’extrémisme de Maurras peut se comprendre, à mon sens, comme une forme de « nationalisme d’urgence » devant ce qu’il ressent, avec les conséquences de l’Affaire Dreyfus, comme une destruction des « moyens de l’Etat » (en particulier militaires et politiques) et, donc, de ce qui fait de l’Etat cette instance politique protectrice nécessaire à la vie des Français et de leurs communautés « de base » (familles, communes, provinces…). D’autre part, si Maurras et les siens reprennent les thématiques générales des nationalistes, souvent avec un brin de démagogie, c’est aussi pour les attirer vers l’AF, en pensant récupérer les « meilleurs éléments », les plus utiles à la conquête de l’Etat.
Mais Bertrand Joly, quant à lui, ne croit pas que Maurras veuille prendre le pouvoir, ne serait-ce que parce qu’en reprenant le « style nationaliste » (« la violence rhétorique et l’outrance, les avis abrupts et un manichéisme primaire, l’appel au sabre et les attaques ad hominem (…) »), il en est contaminé par le défaut majeur de l’agitation : « Par cette rhétorique de vaincu, le nationalisme lègue aussi à son héritier tout le venin de son impuissance. A l’Action française comme dans les ligues, on attend Godot, l’ultime forfait de la République parlementaire qui va réveiller enfin le pays et accoucher d’une révolution à rebours, avec chez les uns et les autres le même écart entre une efficacité médiatique impressionnante et des résultats bien minces au total : manifestations houleuses, éditoriaux vengeurs, déclarations provocatrices, rien de tout cela ne menace vraiment le régime et tout ce bruit cache mal une abstention à peu près permanente : le seul fait que Maurras se demande gravement si le coup de force est possible prouve qu’il ne l’est pas et, dès lors, la littérature et la presse doivent jouer chez lui et les siens le même rôle compensateur et cathartique que chez Barrès ». Bertrand Joly reprend là un vieux débat qui a maintes fois agité l’AF elle-même et qui en a désespéré plus d’un… Contrairement à ce qu’il pense, le fameux texte de Maurras « Si le coup de force est possible » (1910) n’est pas un traité du renoncement mais une tentative de « penser la prise du pouvoir », en cherchant quelles sont les possibilités stratégiques pour « faire le coup » et sur quelles bases sociopolitiques s’appuyer pour mener à bien ce projet : le problème n’est pas dans la volonté de Maurras d’aboutir mais dans les conditions et, sans doute, dans l’absence d’un « appareil d’AF » capable de mettre en œuvre une stratégie autre que théorique mais aussi dans un certain « confort intellectuel » qui va endormir les velléités monarchistes, avec cette fameuse formule qui empêchera souvent d’aller plus loin, « Notre force est d’avoir raison », véritable certitude qui deviendra l’alibi d’une certaine paralysie pratique, malgré la bonne volonté et le dévouement des Camelots du Roi. Sans doute ce texte de Maurras ne sera-t-il pas réactualisé et repensé après la Grande guerre et peu réédité par l’AF, comme si la page était tournée : il faudra attendre les années 60 pour que quelques militants, souvent lecteurs de Pierre Debray (théoricien maurrassien des années 50-70), rouvrent et reprennent les réflexions avancées dans ce petit ouvrage que Maurras, d’ailleurs, n’a pas écrit seul (Frédéric Delebecque et le Georges Larpent en sont les co-rédacteurs)… En fait, Maurras considère que la boucherie de 1914-1918 a changé la donne et, sans doute, que « le compte n’y est plus » parce que l’un des arguments forts de sa réflexion politique (c’est-à-dire que la République est incapable de gagner, en définitive, la guerre étrangère) est apparemment invalidé par la IIIe République qui, d’ailleurs, ne se gêne pas pour récupérer la Victoire : en instaurant ce que Maurras nomme la « monarchie de guerre », le vieux républicain patriote Georges Clémenceau coupe l’herbe sous le pied des nationalistes d’AF et utilise le « moyen monarchique » pour assurer la « fin républicaine », stratégie gagnante qui consolide la République sur son flanc droit. Désormais, les républicains pourront se targuer de cette victoire de 1918 pour montrer la crédibilité de la République et amadouer (ou désarmer) les nationalistes…
Ainsi, la stratégie de Maurras et de l’AF doivent s’adapter à la nouvelle donne et la « nécessité nationaliste » apparaît moins pressante, moins urgente : il faudra attendre la fin des années trente pour qu’elle retrouve un écho mais, là, dans une « notabilité éditoriale » privée de tout mouvement politique puisque, si le quotidien « L’Action française » dispose d’un fort lectorat, elle n’a plus de débouché militant, la « ligue d’AF » et les Camelots du Roi étant désormais dissous et interdits depuis 1936. Ainsi, le propos de Bertrand Joly me semble moins crédible pour la période même de la rédaction de « Si le coup de force est possible », vers 1910, que pour la période postérieure à 1918. D’autre part, que la possibilité du « coup de force » monarchique soit moins immédiate n’enlève rien à la nécessité de la conclusion royale aux raisonnements nationalistes, et, une fois entièrement royaliste (à partir de 1902), l’Action française ne se déjugera pas et, au contraire, approfondira constamment les raisons de son royalisme. Elle refusera, malgré les injonctions parfois sympathiques qui pourront lui être faites, de renier ce qui va devenir, de plus en plus, son « identité » au sein du paysage nationaliste français.

samedi 31 octobre 2009

Le règne de la démagogie

Le drame vient de très loin, et pendant longtemps nul ne s'en douta. 1848 avait vu triompher dans la rue la classe ouvrière. Aux élections qui suivirent, tous les candidats voulurent donc se recommander du prolétariat triomphant, même ceux qui n'avaient rien à voir avec lui. Ouvrier, c'était la suprême référence sur les affiches électorales d'avril 1848. Celui qui il 'avait jamais travaillé de ses mains exhibait les souvenirs manuels de quelque lointain parent. Le candidat Levassor expliquait dans sa profession de foi : « Mon grand-père était ouvrier. Mon père était ouvrier. Je suis ouvrier moi-même, ouvrier notaire. »
Sévit alors ce que le caricaturiste Cham appelait « la députamanie ». Les hommes de lettres en furent les premiers et les plus gravement atteints. Alphonse Karr se présentait au Havre et expliquait aux citoyens :
- « Je n'étais pas républicain, mais je défendais sans relâche par mes écrits tous les droits du peuple. Je n'étais pas républicain, mais je ne choisissais pas mes amis parmi les plus riches et les plus puissants. »
A quoi ses adversaires répondaient : « M. Alphonse Karr est un républicain du lendemain ».
Alfred de Vigny lui-même, candidat en Charente où il possédait une propriété, exposait : « J'apporte à la fondation de la République ma part de travaux dans la mesure de mes forces. Quand la France est debout, qui pourrait s'asseoir pour méditer ? ». Il ne recueillit que dix voix. Il est vrai qu'il n'avait même pas fait l'effort de quitter Paris pour aller saluer les électeurs charentais.
Les conversions étaient nombreuses après tant de révolutions et tant de régimes successifs. Répondant à Odilon Barrot, Ledru-Rollin lui lançait :
- « Vous vous dîtes attaché à la République. Je veux croire que vous l'aimez, mais vous l'aimez comme vous aimiez la dynastie d'Orléans que vous avez renversée tout en l'aimant. »
Le même Odilon Barrot devait faire un peu plus tard un bel exercice d'équilibre en donnant à la fois des gages au général Cavaignac et au prince Louis-Napoléon Bonaparte. Il est vrai que lorsque ce dernier présenta sa candidature à la présidence de la République, il enregistra les ralliements de la plupart de ceux qui allaient un peu plus tard mener la lutte contre l'Empire. Victor Hugo, Molé, Emile Ollivier, Montalembert, Thiers, furent à ce moment bonapartistes.
Emile Ollivier raconte dans ses souvenirs que ce fut son porteur d'eau qui persuada Thiers de se rallier à Louis-Napoléon.
Victor Hugo fit alors l'apprentissage douloureux de la vie de député. Le projet du prince-président de modifier la loi électorale avait successivement amené à la tribune Cavaignac, Jules Favre, Lamartine, Léon Faucher, lorsque Victor Hugo intervint et, sous les applaudissements de toute la gauche, il entreprit de dénoncer une manœuvre du « parti-prêtre » :
- « Cette loi, dit-il, je ne dirai pas, à Dieu ne plaise, que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est Escobar qui l'a baptisée. »
Montalembert, qui détestait Hugo depuis longtemps, bondit alors à la tribune pour lui répondre. Il le traita de « poète politicomane », lui reprocha d'avoir chanté successivement toutes les causes, d'avoir célébré sous la Restauration le baptême du duc de Bordeaux et le sacre de Charles X, puis il enchaîna :
- « Aussitôt après la révolution de Juillet, comme pour racheter cette faute de jeunesse, il a chanté les obsèques des héros de Juillet, et cela au lendemain de la chute de Charles X... Oui, je n'ai pu me défendre d'un mouvement d'indignation quand je me suis souvenu d'avoir entendu moi-même, en pleine Cour des Pairs, adressée par lui au roi Louis-Philippe, les paroles les plus adulatrices qui aient jamais frappé mes oreilles, et qu'ensuite, deux ans après, à cette même tribune où je parle, il est revenu à l'Assemblée constituante féliciter le peuple de Paris d'avoir brûlé le trône où siégeait ce vieux roi, naguère adulé et d'où était descendu sur lui le brevet de pair de France. »
L'assemblée acclama celui qui venait ainsi de démasquer l'idole.
Cette assemblée de la Ile République finit le 2 décembre 1851. Les soldats de Saint-Arnaud se chargèrent alors de conduire vers les cellules qui leur étaient destinées les députés qui avaient émis la prétention de siéger en face du coup d'État. Ce fut pour quelques-uns d'entre eux l'occasion de prononcer des mots historiques. Au moment de monter dans le panier à salade, le duc de Montebello lança d'une voix forte aux soldats :
- « C'est aujourd'hui l'anniversaire de la bataille d'Austerlitz et le gendre du maréchal Bugeaud fait monter dans la voiture des forçats le fils du maréchal Lannes. »
Victor Hugo chercha vainement a soulever les faubourgs ouvriers pour défendre les droits de l'Assemblée. Le peuple goguenard refusa de se laisser entraîner. Regardant passer les voitures qui transportaient les députés vers la prison, les ouvriers applaudissaient en criant : « Les vingt-cinq francs sont coffrés... Bravo !... C'est bien joué... ».
P.F. National Hebdo du 20 au 26 octobre 1988

samedi 11 octobre 2008

Septembre 1792 : Une République née dans le sang


Le 10 août 1792 a été un moment décisif dans le déroulement de la Révolution, qui a « fait brusquement basculer la Révolution du monde des robins dans celui des sans-culottes » (Jean Tulard). Le début de la Terreur a été marqué par le massacre des Suisses et des gentilshommes, chevaliers de Saint-Louis, gardant les Tuileries. La Commune insurrectionnelle, sous la pression des sections de quartiers regroupant agitateurs et démagogues, impose la déchéance du roi et l'enfermement au Temple de la famille royale.
Un vent de folie souffle sur Paris : le bruit court que les armées autrichiennes et prussiennes envahissant le pays ont des complices dans la capitale. Et tout spécialement là où se trouvent concentrés des ennemis de la Révolution : dans les prisons (Abbaye, Conciergerie, Châtelet, Grande Force et Petite Force, Bicêtre) où s'entassent trois mille détenus dont le tiers, arrêté après le 10 août, est constitué d'aristocrates, prêtres réfractaires, soldats suisses des Tuileries ayant survécu au massacre (plus quelques prisonniers de droit commun). Des comploteurs royalistes vont, dit-on, libérer et armer ces prisonniers ... Danton le proclame le 25 août : « Vous avez des traîtres dans votre sein. » Fréron, futur organisateur de massacres à Marseille et Toulon, écrit dans L'orateur du peuple : « Les prisons regorgent de scélérats, il est urgent d'en délivrer la société sur-le-champ. » Quant à Marat, ses appels au meurtre sont clairs : « Le parti le plus sûr et le plus sage est de se porter en armes à l'Abbaye, d'en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et de les passer au fil de l'épée. »
De si judicieux conseils ne tombent pas dans l'oreille de sourds. Le 2 septembre, tandis que sonne le tocsin, « plusieurs centaines d'égorgeurs envahissent les prisons et se mettent à massacrer les prisonniers de manière le plus souvent sadique et atroce » (Histoire et dictionnaire de la Révolution française, Robert Laffont, 1987). Les tueurs touchent 6 francs par jour, avec le vin à discrétion pour entretenir leur zèle révolutionnaire.
La boucherie dure jusqu'au 9 septembre. Il semble y avoir eu 1 392 prisonniers assassinés (les chiffres varient, à quelques dizaines près). Parmi eux, Marie-Thérèse de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, surintendante de la Maison de Marie-Antoinette et confidente de la reine, qu'elle voulut accompagner jusqu'au bout. Incarcérée avec la famille royale au Temple, elle en est tirée pour être enfermée à la prison de la Force. Restif de la Bretonne a décrit son martyre : « Je vis paraître une femme, pâle comme un linge, soutenue par un guichetier. On lui dit d'une voix rude : "Crie vive la nation !" - "Non, non" disait-elle. On la fit monter sur un monceau de cadavres. On lui répéta de crier : "Vive la nation !" Elle refusa dédaigneusement. Alors un tueur la saisit, arracha sa robe et lui ouvrit le ventre. Elle tomba et fut achevée comme les autres. Je voulus fuir, mes jambes faiblirent. Je m'évanouis. Quand je revins à moi, je vis la tête sanglante. On m'a dit qu'on fut la laver, la friser, la mettre au bout d'une pique et la porter sous les croisées du Temple » (pour qu'elle soit vue par Marie-Antoinette ... )
Ces massacres ne furent désavoués par aucun des chefs révolutionnaires. Robespierre ne dit mot, Danton affirma : « Je me fous bien des prisonniers, qu'ils deviennent ce qu'ils pourront ! ». Se souvint-il de ces mots quand vint son tour de monter à la guillotine ? Quant aux administrateurs de la Commune de Paris, parmi lesquels siège Marat, ils envoient dès le 3 septembre une missive à toutes les communes de France pour les inciter à imiter Paris : « La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans ses prisons ont été mis à mort par le peuple : actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi ; et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public ».
Appel entendu à Meaux, Caen, Versailles, Reims, Lyon. Dans cette dernière ville, le 9 septembre, une foule d'hommes, femmes et enfants (!), entraînés par les disciples du chef des agitateurs Chalier (qui fut novice chez les Dominicains), envahissent les prisons de Pierre-Seize, Roanne et St-Joseph et massacrent les officiers du Royal-Pologne et les prêtres réfractaires qui s'y trouvent avant d'aller exhiber dans les rues les têtes coupées plantées au bout des piques.
Le 22 septembre la Convention nouvellement élue put décréter « l'an I de la République ». Une naissance célébrée dans l'odeur du sang des "Septembrisades" .
Pierre VIAL. Rivarol du 26 septembre 2008