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vendredi 30 août 2024

Nietzsche et le dépassement de la métaphysique

 

nietzsche heidegger

Il n'y a nul doute sur le fait que Nietzsche a voulu penser un monde sans arrière-monde, un monde sans principe extérieur à lui-même, un monde sans dualisme entre un créateur et une création. A bon droit, on a appelé cela une critique radicale de la métaphysique. C’est-à-dire de toutes les métaphysiques précédentes, à commencer par celle de Platon, accusée de préférer l’Idée, le Beau abstrait, au sensible, au réel, au déjà-là. Nietzsche, destructeur « au marteau » de la métaphysique : telle est l’image que l’on en a. Une vision que Pierre Le Vigan interroge au regard des analyses de Martin Heidegger.

Martin Heidegger, quelque cinquante ans après Nietzsche, a vu sa pensée comme une nouvelle métaphysique. Et il l’a dit dans des textes qui, dans le contexte de l’époque, voulaient interdire toute récupération de Nietzsche par le national-socialisme allemand. Le surhomme ? La volonté de puissance ? Ce serait la métaphysique ultime. Avec ce thème de la volonté de puissance, Nietzsche aurait contribué à la dernière manifestation de la métaphysique : le règne de la technique. La volonté de puissance comme hypostase (ce qui soutient, ce qui est la substance) de la domination de la technique : voilà le bilan de Nietzsche selon Heidegger. Nietzsche : un philosophe immense, mais qu’il ne faut pas surtout pas suivre ?  Cela mérite d’aller y voir de plus près. D’autant que Heidegger lui-même porte sur Nietzsche un regard plus complexe que ce qui parait au premier abord.

Au-delà de la métaphysique

Dépasser la métaphysique, c’est une affaire, dit Nietzsche, qui exige « la plus haute tension de la réflexion humaine. » La  métaphysique, c’est le lieu qui essaie de penser l’étant, et donc l’être (l’essence) de l’étant. Elle cherche à définir le principe de cet être de l’étant (Dieu comme créateur du monde avec les monothéismes, la coïncidence de l’histoire avec le Soi de l’homme et le Soi du monde avec Hegel, le sens de l’histoire comme sens de l’homme avec Marx, etc). Ce programme parait à première vue légitime. Pourtant, selon Martin Heidegger, ces différentes tentatives de métaphysique tendent à nous éloigner de l’essentiel, qui est l’attention au monde, l’écoute de l’être. Une contemplation. « Il est vrai, écrit Heidegger, que la métaphysique représente l’étant dans son être et pense ainsi l’être de l’étant. Mais elle ne pense pas la différence de l’Être et de l’étant […]. La métaphysique ne pose pas la question de l’Être lui‑même. » (Lettre sur l’humanisme, 1947). Et c’est ici que Nietzsche est rencontré, mais il est rencontré comme un obstacle.

« La pensée de Nietzsche, explique Heidegger, est, conformément à la pensée occidentale depuis Platon, métaphysique. » (Achèvement de la métaphysique et poésie, Gallimard, 2005cours de 1941-42 et 1944-45). En outre, souligne Heidegger, la question : « Quel est l’être (ou l’essence) de l’étant ? » n’est qu’une ontologie régionale (de même qu’il existe des géographies régionales). Le monde ne se réduit pas à ce qui existe, il inclut différentes possibilités d’être. Ou, si on préfère, ce qui existe n’est pas simplement ce qui se voit, ce qui se manifeste.  Il faut aussi comprendre que toute pensée de l’étant existe du point de vue de l’homme. Elle implique donc une anthropologie, elle est aussi une entreprise historiale car l’homme est l’histoire constitutive de lui-même, à la différence de l’animal.

La métaphysique consiste donc à dire quelque chose à propos de ce qu’est l’étant. De ce point de vue, Nietzsche ramène la métaphysique à ce que l’on peut strictement dire de la physique (phusis : la nature). C’est une hyperphysique. Nietzsche est destructeur d’idoles et accoucheur d’étoiles. Pour Nietzsche, l’essence de la physique, c’est-à-dire de l’étant, c’est la volonté de puissance. Son mode d’existence, c’est l’Éternel Retour. Son horizon, c’est le nihilisme qu’il faut faire toujours reculer, mais qui ne doit pas disparaître de notre horizon. S’il disparaît de notre horizon, si nous ne le voyons plus, c’est que nous sommes devenus le nihilisme. C’est que le nihilisme est caché en nous.

Mais au nom de quoi lutter contre le nihilisme ? Au nom du vrai ?  Qu’en est-il alors de celui-ci ? La vérité dans la métaphysique est une notion délicate chez Nietzsche. On pense parfois que Nietzsche récuse la notion de vérité et on passe à autre chose. Nietzsche contre « la vérité » ? Ce n’est pas tout à fait cela. La vérité selon Nietzsche, c’est la justice dans le tragique. C’est l’amour du destin (amor fati). L’être, c’est la vie, Être, c’est vivre, et la persistance de l’être n’est pas autre chose selon Nietzsche que la volonté de vie. « L’être – nous n’en avons pas d’autre représentation que le vivre. Comment alors quelque chose de mort peut-il être ? »

Volonté de vie. Cette volonté produit des valeurs qui sont sans cesse menacées de ruine et doivent constamment être régénérées et métamorphosées. Chaque nouvelle valeur produit de nouvelles vérités. La vérité existe donc, mais elle est historiale. Elle correspond à des époques historiques.  Elle varie en fonction des paradigmes que l’homme se donne et qui lui permettent de se produire et de se reproduire lui-même à différentes époques et en fonction de différentes représentations du monde (notion centrale qui veut dire que le monde se présente à nous différemment en fonction des époques). 

Dans cette perspective, l’éternel retour est éternel retour du surpassement des valeurs et donc de la volonté de puissance. Abolition et dépassement (Aufhebung). Ce qui est vrai, c’est ce qui est juste, et ce qui est juste, c’est ce qui permet la pérennité, et donc la réinvention permanente, de la puissance. Le surhomme est l’horizon de l’homme en tant qu’il nie et dépasse l’homme sans cesse, afin de mieux saisir l’être de l’étant, c’est-à-dire afin de mieux affirmer la vie de l’étant. Le surhomme est Selbstüberwindung, dépassement de soi. Le surhomme est donc au plus près du nihilisme, il est inscrit dans le même horizon, mais il lutte contre ce nihilisme (pour lutter, il faut être au contact). C’est pourquoi l’homme doit accepter d’être cyclique et sphérique comme l’est le monde. « Il me faut, pareil à toi [soleil] décliner… redevenir un être humain. » (Le Gai savoir, XII, 254-255). « Et ce sera le grand Midi quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le surhomme, quand il fêtera, comma sa plus haute espérance, son chemin qui conduit au soir, car c’est la route d’un nouveau matin. » (Ainsi parlait Zarathoustra, XIII, 99).

Vérité du sensible ou vérité du supra-sensible ?

Une vérité inscrite dans l’éternel retour de la volonté humaine, telle est la vérité selon Nietzsche. Cette conception de la vérité  est au rebours de celle développée par Platon. Si pour Platon, l’art est une imitation de l’apparence de la vérité (apparence qui n’est pas son essence), pour Nietzsche, l’art est une invention de la vérité. La vérité n’est pas derrière nous, elle est devant nous. C’est à nous de l’inventer. En poussant à peine les choses, on peut dire que pour Nietzsche, il n’y a de vérité que dans l’art. Ce qui est vrai et ce qui est juste, c’est ce qui donne de la force à la puissance. De la puissance à la puissance.

Selon Nietzsche, contrairement à Platon, l’art et le sensible sont plus importants que la vérité et le supra-sensible. Ceci explique que selon Heidegger, Nietzsche renverse le schéma de Platon, mais ne le détruit pas. La volonté sans telos (finalité) devient, selon la lecture de Nietzsche par Heidegger, volonté de volonté, tournant sur elle-même, dans la lignée de la notion d’impetus (théorie expliquant le mouvement et son progressif épuisement). Une preuve que la volonté veut exister à tout prix, indépendamment de tout telos, est énoncée ainsi par Nietzsche : « L’homme préfère encore avoir la volonté du néant que de ne point vouloir du tout. »  (La Généalogie de la morale). 

Mais du point de vue de Heidegger, la volonté de volonté débouche sur la dernière étape de la métaphysique, à savoir le triomphe de la technique. Cela n’a rien d’évident. Pourquoi la volonté de volonté serait-elle le prélude à une métaphysique de la technique plutôt que, par exemple, à une métaphysique de la guerre ? Pourquoi ne serait-elle pas plutôt un conatus spinoziste ? Conatus : énergie de persister. On peut questionner la thèse de Heidegger sur la métaphysique de la technique. Est-elle vraiment sans telos, cette technique qui constitue désormais la trame de notre monde commun ? Ou les hommes qui produisent et maîtrisent la technique ont-ils un telos en vue ? Reste que l’on ne peut contester le constat comme quoi la technique envahit tout le monde humain.

L’idée de la puissance novatrice de la technique se trouve chez Nietzsche lui-même.  « La machine [existe] en tant qu’enseignante. » (Humain trop humain II). Ce qui veut dire que la machine a des choses à nous apprendre, et à nous apprendre sur nous. D’autant que Nietzsche doute que l’on puisse connaître de l’être humain « autre chose que ce qu’il est en tant que machine » (L’Antéchrist). Nietzsche se voit du reste lui-même comme « une machine prête à exploser. » La figure de la machine n’est ainsi pour Nietzsche pas le contraire de la figure humaine, Elle en est une représentation, y compris dans sa dimension d’accident et d’imprévisibilité.  Et la machine fascine Nietzsche : « Je songe beaucoup à m’acheter une machine à écrire » (Lettre à Peter Gast, 17 janvier 1882).

Le moteur comme figure de l’éternel retour

Heidegger relève que « le moteur est une figure très convaincante de l’éternel retour de l’identique » (In Essais et conférence, Gallimard, 2010). Et pour cette raison même,  Heidegger affirme que Nietzsche n’a pas annoncé la fin de la métaphysique mais un nouveau stade de celle-ci, qui serait la volonté de puissance culminant dans l’appel au surhomme. Le nietzschéisme : la forme métaphysique de l’ère de la technique. Nietzsche, dit Emmanuel Chaput suivant les traces de Heidegger, renverse le platonisme « aboutissant à l’accomplissement de la métaphysique dans la figure historiale de la technique ».

Mais la figure du surhomme peut être vue sous différents angles, comme Nietzsche nous apprend à le faire pour toute chose. Heidegger lui-même, après-guerre, voit le surhomme nietzschéen d’une manière moins négative que ce fut le cas auparavant. Le surhomme de Nietzsche ne serait-il pas proche du « berger de l’être », que Heidegger nous demande d’imaginer et d’accueillir ? C’est ce que suggère le texte Qu’appelle t-on penser (1951-1952). C’est aussi l’interrogation de « Pourquoi des poètes ? » qui refait surface (in Chemins qui ne mènent nulle part, 1962) : « Plus la nuit du monde va vers sa mi-nuit, plus exclusivement règne l’indigence, de sorte que son essence [du monde] se dérobe. Même la trace du Sacré est devenue méconnaissable. La question de savoir si nous éprouvons encore le Sacré comme trace de la divinité du divin, ou bien si nous ne rencontrons plus qu’une trace du Sacré, reste indécise. Ce que pourrait être la trace de la trace reste confus (undeutlich : indistinct). Comment une telle trace pourrait se montrer à nous demeure incertain. » (« Pourquoi des poètes ? »in Holzwege-Chemins  qui ne mènent nulle part).

Or, c’est bien de marcher sur cette trace qu’il est question avec le surhomme. « Le surhomme est plus pauvre, plus simple, plus tendre, plus dur, plus calme, plus généreux, plus lent dans ses décisions et plus économe dans sa langue. », dit Heidegger (Qu’appelle t-on penser ?).  Cette révision de la critique de Nietzsche par Heidegger amène à se poser une autre question : Nietzsche se contente-il de renverser la platonisme sans rien changer à sa structure ? Se contente-t-il de valoriser  le sensible en lieu et place du supra-sensible ? Le ressenti au lieu de l’Idée ? Le Zarathoustra ne nous fait-il pas entrer dans un au-delà de la distinction entre le sensible et le supra-sensible ?

Réponse : le monde des phénomènes comporte lui-même la dimension de profondeur qu’on veut lui dénier et à quoi on veut l’opposer. « Mon moi m’a enseigné une nouvelle fierté, je l’enseigne aux hommes : ne plus cacher sa tête dans le sable des choses célestes mais la porter fièrement, une tête terrestre qui crée le sens de la terre. » (Ainsi parlait Zarathoustra). Pour l’ultime Heidegger, la figure de Zarathoustra peut relever d’un au-delà de la métaphysique, et donc d’un au-delà de sa dernière manifestation qu’aurait été la volonté de puissance nietzschéenne. Le philosophe de Sils Maria pourrait lui aussi avoir prôné une écoute de l’être qui est la définition même de ce que Heidegger appelle un « au-delà de la métaphysique ». En tout cas un « au-delà » de toutes les métaphysiques antérieures voulant rendre compte, de manière rationnelle, de l’existence éternellement mystérieuse du monde.  C’est le retour, comme l’écrit Gilbert Durand dans L’âme tigrée, du « grand nocturne du symbole, de la pensée indirecte, [c’est] le renouveau du mythe, la prédilection pour l’intimisme. »

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https://www.revue-elements.com/nietzsche-et-le-depassement-de-la-metaphysique/

jeudi 2 novembre 2023

Martin Heidegger. Catholicisme, Révolution, Nazisme. Par Guillaume Payen

 

heidegger

J’ai longtemps voulu découvrir l’œuvre d’Heidegger ; j’ai essayé de commencer à lire son œuvre la plus connue Sein und Zeit  – Être et Temps – mais je me suis arrêté à la première page en me disant que je n’y comprenais absolument rien ; je ne pense pas être un débile … La traduction française ne semblait pas convenir à sa langue très particulière.

Ma connaissance de l’allemand, basique, ne me permettait évidemment pas d’y accéder. Alors je voyageai jusqu’à Totdnauberg pour m’imprégner de ces chemins qui l’ont mené nulle part. Nietzschéen convaincu je me ressourçai dans ces montagnes et m’imaginai Martin dans son Heimat.

Puis je visionnai justement ce chef d’œuvre qu’est Heimat en je ne sais plus combien de dizaines d’heures. J’avais je pensais intégré la notion de Heimat voire celle de Dasein… J’essayai ensuite de lire l’ouvrage « Chemins qui mènent nulle part » mais je laissais tomber. L’hermétisme de Heidegger n’était décidément pas fait pour moi. Cependant le bonhomme m’intéressait. Et ces attaques récurrentes contre le philosophe nazi venant de la gauche servile m’irritaient ; trop simplistes. Trop facile.

Alors la biographie écrite par Guillaume Payen allait être pour moi un moyen de connaître l’Heidegger intime, l’amant de Hannah Arendt (j’avais vu le film sorti il y a peu de temps et lu quelques uns de ses ouvrages). Je lisais de front cette biographie et de nouveau Être et Temps (jusqu’à la deuxième page) et une introduction à sa pensée ( que je laissais aussi tomber).

Guillaume Payen semble dès l’abord être un biographe honnête, ses deux premières parties sont plutôt enthousiasmantes qu’il aborde « le destin catholique » ou « le philosophe révolutionnaire » ; nous comprenons peu à peu la structuration de l’ esprit de Heidegger, façonné par le Heimat , les velléités chrétiennes puis les doutes et la réaction antimoderniste à l’épreuve des conséquences de la première guerre mondiale et de ses orages d’acier. Peu à peu aussi est montrée l’importance de son épouse Elfride qui l’introduit dans un cadre différent, bourgeois et citadin et qui sera plus tard une farouche antisémite.

Cependant Heidegger restait encore apolitique bien que commençant à se poser des questions sur l’emprise du judaïsme comme la majeure partie de la population à cette époque. Au plan philosophique il se voulait révolutionnaire et revisitait Husserl dans la perspective d’une phénoménologie radicale. Parallèlement il se lia à Karl Jaspers et dans l’exercice de ses fonctions il commença à se constituer un sérail d’étudiants captifs et d’étudiantes enamourées dont plusieurs devinrent ses maîtresses. Il rompit définitivement avec l’Église catholique et chercha une âme dans l’enracinement.

Nommé à Fribourg en remplacement de Husserl  en partie grâce à la publication de son « Sein und Zeit » et du concept de Dasein (résumé clair p.193 à 198) il attira peu à peu d’autres étudiants qui le continuèrent (Marcuse, Lévinas…). Parallèlement il se réfugiait de plus en plus souvent à Todtnauberg et s’imprégnait de l’idéologie Völkisch qui commençait à régner, Elfride en étant le vecteur. La thématique “Sang et sol” devint prégnante dans sa pensée de même que la nécessité de la détresse comme catalyseur du vécu. Les événements des années 20 montraient que la destinée de chacun devait s’instaurer dans une histoire collective et non dans des références à des droits d’un homme abstrait. En Italie le fascisme avait son intellectuel Giovanni Gentile qui incarnait des notions proches. Parallèlement influencé par le jeune Nietzsche, Heidegger voyait les Allemands comme les continuateurs des Grecs.

Puis Heidegger fut nommé à Berlin. Il refusa le poste et resta à Fribourg. En 1932 commença la rumeur qu’il « ne fréquentait plus que des nationaux socialistes » et s’était converti au nazisme, comme d’ailleurs pléthore d’intellectuels allemands. Il se laissa fasciner par l’aura du führer et les fastes de la propagande. La peur du communisme était un des facteurs d’adhésion ainsi que la crainte du “complot juif mondial”, inspiré des Protocoles des sages de Sion. Une dictature violente était une voie demandée par de nombreux intellectuels de première importance. Il reprochait cependant aux nazis leur inculture et le mépris pour les choses de l’esprit.

Le 21 avril 1933 il fut élu recteur de l’université de Fribourg et fut prié de mettre en œuvre la nazification de l’université. Le 3 mai il prit sa carte du parti. Dans le livre ces deux  premières parties occupent 270 pages et elles sont rédigées de manière extrêmement  passionnante  et pondérée.

La troisième partie «  Le nazisme, destin de l’Allemagne ? » couvre en 140 pages la période de 1933 à 1945 et dissèque les pensées et activités d’un führer recteur qui semble vivre et penser totalement en harmonie avec les thèmes développés par l’idéologie nazie voire en être à l’avant-garde. Cependant l’auteur reste factuel et encore peu dans l’interprétation.

La quatrième partie « Un nazi promis au silence 1945 ? » se compose d’une biographie proprement dite des années suivant la Deuxième Guerre mondiale dans une Allemagne détruite puis reconstruite et dénazifiée et d’une interrogation sur l’héritage de Heidegger à partir des débats cinglants qui eurent lieu récemment sur la portée de la philosophie du « plus grand philosophe du vingtième siècle » en laissant une grande part aux détracteurs de Heidegger (Guillaume Payen a reçu une bourse pour ses travaux sur Heidegger par la fondation pour la mémoire de la Shoah) pour lesquels cette philosophie serait “nauséabonde” et peu digne d’être diffusée.

Les arguments sont souvent des arguments posés hors contexte historique car posés après coup.

A part des interrogations quant aux pratiques de certains auteurs labellisés (Emmanuel Faye) ou acteurs de journaux politiquement corrects j’ai fortement apprécié cette bibliographie extrêmement rigoureuse détaillée et claire et ai essayé, sans toujours aucun résultat, de me replonger dans l’œuvre de Heidegger. Si un fin connaisseur lisant ces quelques lignes pouvait m’expliquer un peu « Sein und Zeit » je suis prêt à prendre des cours particuliers…

Eric Abgrall

Martin Heidegger – Guillaume Payen – Perrin – 27 euros (pour le commander cliquez sur l’image ci-dessous)

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2016/10/02/50619/martin-heidegger-catholicisme-revolution-nazisme-guillaume-payen/

vendredi 4 novembre 2022

Sortir du nihilisme avec Heidegger

 

Martin Heidegger
 

Pour se garder du nihilisme, il faut le débusquer. Et il n’est pas toujours là où on croit le trouver au premier regard. Il est des cas de figure où Dieu peut détourner de l’être. Pour surmonter le nihilisme, il faut d’abord savoir où il est. De quoi le nihilisme est-il l’oubli ? C’est ensuite à la recherche d’une voie de sortie par le haut du nihilisme que nous convie Martin Heidegger (1889-1976). Sans brûler les étapes ni prendre la mauvaise sortie.

Dans L’Être et le néant, Sartre s’inspire beaucoup de Heidegger. Il aurait pu aller plus loin et intituler son livre « L’Être ou le néant ». La thèse de Heidegger est en effet que dans le monde moderne, l’être et le néant, c’est la même chose. À savoir que l’être est réduit à du néant. À ce stade, pas sûr que cela soit clair. Éclairage. L’une des questions, sinon la question de la philosophie, est « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Une première remarque est que la question tend à être rattrapée par la réalité. Y a-t-il vraiment quelque chose ? Dans une époque de décomposition, il n’est pas absurde de s’interroger. Mais ce serait du mauvais esprit que de continuer sur ce terrain. Tout n’est jamais définitivement perdu. Même si le vrai devient un moment du faux, la question du « il y a » subsiste. Cette fameuse question inaugurale (« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ») appelle plusieurs niveaux de réponses. L’une consiste à se situer en aval et à expliquer ce qu’il en est de ce « quelque chose », c’est-à-dire à décortiquer toutes les choses du monde. Y compris l’homme : sa psychologie, sa sociologie, son genre, son infrastructure, sa superstructure, etc. C’est le domaine de l’ontique, et c’est le domaine des sciences, qu’il s’agisse des sciences dures ou des sciences humaines (qui deviennent de plus en plus dures avec le terrorisme intellectuel « wokiste » et, pire encore, avec l’extension du domaine du crétinisme).

Les choses dont ne pouvons rien dire

À un autre extrême, aux origines, en amont du fleuve pour prendre une image, nous avons l’ontologie et l’ontologique. Il s’agit d’en rester à l’étonnement devant le « il y a ». Devant le fait que l’être soit. Devant le mystère de l’être. Et au même niveau, c’est-à-dire très en amont, il y a un travail hydraulique bien particulier. Il s’agit d’intervenir très tôt sur le cours du fleuve. Très en amont. Cela veut dire que, au moment où se pose la question du « il y a », on fait intervenir un étant suprême, c’est-à-dire une façon de couper court à la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose ? » Pourquoi ? Parce qu’il y a Dieu. Circulez. Il n’y a en effet plus rien à voir. À partir de là, sous Dieu (étant suprême), il y a les étants mineurs, petites choses que l’ontique se chargera de décortiquer : les choses à portée de la main, les choses sous la main, etc. Toutes les choses qui ont, ou pas, une fonction d’outils. Qui peuvent éveiller notre sens esthétique, donner lieu à de la poésie (Francis Ponge, Le parti pris des choses), etc. Toutes choses non négligeables assurément. Mais loin de la réponse au « il y a ».

Ce domaine, le domaine de l’étant suprême, c’est celui de l’ontothéologie. C’est le domaine, défini par Kant dans la Critique de la raison pure, de tout ce qui existe (quoi que, rien ne le prouve) en dehors de l’expérience, à savoir Dieu, l’âme, le monde (le monde qui serait la collection de tous les étants non suprêmes). Donc, l’ontothéologique, c’est le domaine des choses dont nous ne pouvons rien dire. Mais, au lien d’anticiper le conseil de Wittgenstein (« ce dont on ne peut parler, il faut le taire »), nous en parlons, et nous parlons à tort et à travers de ces choses dont nous ne pouvons faire l’expérience, de Dieu, de l’âme, du monde. Car, par exemple, si on peut, pour certains d’entre nous, faire l’expérience de la foi, nous ne pouvons faire l’expérience de Dieu, sauf état de transe qu’il serait raisonnable de laisser à Greta Thunberg.

L’oubli de l’être

Il est à noter que, en chauffant le concept, au-delà d’un certain degré de dogmatisme, l’étant suprême peut être autre chose que Dieu, par exemple l’infrastructure économique dans un marxisme-léninisme primaire. Mais un tel produit idéologique de substitution à Dieu est trop bas de gamme pour être durable, comme l’histoire nous l’a montré. L’ontothéologie est en tout cas la même chose que ce que Heidegger désigne comme métaphysique. Il lui reproche une chose : c’est d’oublier la question du « il y a », et ce, comme nous venons de le voir, lui donnant une réponse rapide et simpliste : dieu. L’ontothéologie laisse à l’ontique tout le champ de ce qui peut être prouvé, expérimenté, manipulé. De ce fait, la métaphysique (ou l’ontothéologie) est l’oubli de l’être. Elle est oubli de l’être car elle a déjà répondu à cette question. Elle remplace l’être par Dieu : une pure extériorité au monde. À moins que ce ne soit une tautologie comme avec Spinoza. Dieu ou la nature (« Dieu, je veux dire la nature », disait exactement Spinoza. Le sens est le même). Dieu est ainsi pure intériorité du monde (Dieu ou l’histoire, dira Hegel. Le sens est encore le même : remettre dedans le Dieu du dehors). Réponse habile et puissante mais qui ne peut qu’amener de gros soucis avec les religions monothéistes. En effet, à cette époque, les gardiens du dogme monothéiste n’étaient pas des aveugles. « Je ne nie pas Dieu, mais il est partout et il est le tout. » Cela ne passe vraiment pas au contrôle technique biblique.

Pour Heidegger, il faut donc sortir de la métaphysique (ou ontothéologie). Mais, en un sens, nous en sommes déjà sortis. Le problème est que nous en sommes sortis par l’aval, alors que Heidegger veut que nous en sortions par l’amont, avant la déviation ontothéologique. Par l’aval en effet, la métaphysique se dépasse elle–même par la technique. Dernier stade de la métaphysique, elle évacue la question de dieu pour nous dire que la cause première des choses est à chercher dans les choses elles-mêmes. Leibniz disait : « Jamais rien n’arrive sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison déterminante ». Eh bien, nous disons maintenant : la raison des choses, c’est leur manipulabilité, c’est leur caractère manipulable, arraisonnable par nous. Il y a des choses parce que nous pouvons en être maîtres et possesseurs.

Ainsi, il n’y a plus rien entre l’être et les étants. Il n’y a plus que les étants. Dieu est parti en exil. S’il n’y a plus de différence être/étants, il n’y a plus de différence ontologique. Dieu ne remplaçait pas l’être, mais il occupait sa place. La place est vide et le monde moderne nous dit que cette place n’a plus aucune raison d’exister. Désacralisation du monde. Suppression de poste. Ou délocalisation : ce pourquoi l’Islam nous fait coucou. C’est ici la question du néant : s’il n’y a plus que de l’ontique, ou de l’ontothéologie sommaire – représentée par du médiocre théologico-politique du type djihadisme –, il n’y a plus d’être, ce qui veut dire que l’être est ramené à un néant. Du point de vue scientifique donc ontique, comme du point de vue ontothéologique donc déiste, il n’y a plus de différence ontologique. Il s’ensuit que l’être, c’est le néant. Là est le nihilisme. L’épaisseur des choses, leur sens est annihilé. La différence ontologique, celle entre être et étants, entre ontique et ontologique, est aplatie comme une feuille de papier à cigarettes. Conséquence : il n’y a plus de profondeur dans notre présence au monde. Nous sommes convoqués dans un toujours déjà-là et requis à l’immédiateté dans tous nos actes. Tout est toujours déjà dévoilé. Les mises en perspectives qui sont le propre de l’homme disparaissent. L’homme devient posthumain.

Comment réenchanter ?

La technique comme stade ultime, étape finale de la métaphysique (ou ontothéologie) – un peu comme le stade positif d’Auguste Comte après théologie et métaphysique (les trois états) – va plus loin que l’oubli de l’être du stade métaphysique simple, celui de Dieu comme étant suprême. De l’oubli de l’être, on passe à l’oubli de l’oubli. Nous ne sommes plus conscients de l’oubli. Nous ne savons même plus ce que nous avons oublié, qui était l’être même des choses. C’est là le vrai désenchantement du monde, après la mort de Dieu, une mort inévitable comme l’avait bien vu Nietzsche, mais qui nous cachait la catastrophe qui est la nôtre, en pleine lumière, maintenant que nous avons réalisé que cette mort est advenue. En d’autres termes, on ne se pose plus la question ontologique, celle qui relève de l’émerveillement, de la contemplation, du recueillement devant le sacré du monde. On ne se pose que des questions ontiques, qui appellent à une solution technique, c’est-à-dire à une manipulation. On ne se pose plus la question de l’ontologie même, c’est-à-dire du recours à l’authentique, qui est conscience de la différence ontologique.

C’est pourquoi il faut à la fois changer le monde, comme disait notre bon Karl Marx, en le restaurant dans sa plénitude (on appelle cela révolution conservatrice), notamment en le dénumérisant, condition de la restauration des libertés, et réenchanter le monde. Retrouver l’émerveillement de l’aurore initiale. Aurore de l’être contre horreur économique. Révolutionner et réenchanter. Esthétique et politique : rien de grand ne s’est jamais fait sans unir ces deux dimensions.

Pierre Le Vigan, Achever le nihilisme, Sigest, 14,95 €

mardi 1 novembre 2022

Martin Heidegger (Guillaume Payen)

 

Martin Heidigger

Guillaume Payen, docteur en histoire, chercheur associé au centre Roland-Mousnier et chef du pôle histoire du centre de recherche de l’Ecole des officiers de la Gendarmerie nationale, s’est attelé à une tâche ardue en décidant d’écrire une biographie de Martin Heidegger, ce qui nécessite une double culture : historique et philosophique.

Avec une véritable talent d’écrivain, Guillaume Payen nous fait découvrir les différentes étapes – et les ruptures – qui ont rythmé la vie et l’œuvre de Heidegger. Car quoi de commun entre l’adolescent enraciné dans une foi catholique brûlante et le professeur convaincu que le nazisme est la chance de l’Allemagne, sinon un égal refus de la modernité ?

Martin Heidegger (1889-1976), élevé dans un catholicisme ardent, au point de songer à se destiner à la prêtrise, s’en éloigne progressivement jusqu’à rompre avec lui en 1917. La raison de cette rupture est le péché d’orgueil. Incapable de patienter, il rendit les milieux catholiques responsables de la lenteur de la progression de sa carrière universitaire, lui qui était convaincu de sa supériorité intellectuelle !

Il fait ensuite la rencontre d’une étudiante protestante qui devient sa maîtresse, puis sa femme, ce qui le pousse à brûler ce qu’il avait adorer et à haïr le catholicisme dont il avait été un croyant zélé.

Puis, au sortir de la première guerre mondiale, le conflit a convaincu Heidegger de la nécessité d’une révolution qui régénérerait le peuple allemand. Il s’engage très tôt sous la bannière du national-socialisme. Mais il en est déçu dès 1934 et rompt une fois de plus.

Ce livre, véritable pavé, examine avec minutie un personnage extrêmement complexe.

Martin Heidegger, Guillaume Payen, préface de Jean-Paul Bled, éditions Perrin, 678 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/martin-heidegger-guillaume-payen/48409/

lundi 19 septembre 2022

En son pays, en sa race, avec Rémi Soulié

 

Pour Heidegger, l’homme n’est homme que pour autant qu’il habite. Or, comment habiter autrement qu’en poète ? Le Racination de Rémi Soulié ne dit pas autre chose dans les termes mêmes du génie poétique occitan. Par naissance, par destination et prédestination, il appartient à cette terre ocre du Rouergue, à la splendeur minérale de ces paysages et au patois rocailleux qui y a vu le jour. Le minéral et le séminal, Racination, qui sort dans une nouvelle édition à la Nouvelle Librairie, raconte tout cela.

Jusque dans son patronyme, Rémi Soulié garde la trace du soleil du midi, celui du Ségala rouergat. Le Soulié, de solièr, un « lieu ensoleillé » en langue d’oc. Il a pourtant vu le jour au pays de la houille, dans le bassin houiller de Decazeville, le noir charbon de Pierre Soulages, autre Aveyronnais, collé aux pieds, l’outrenoir. Le sang rouge et noir de l’Occitanie dans les veines, le vieux Rouergue dans le cœur. On l’avait quitté avec L’Éther, il nous revient avec un autre livre, une réédition certes, mais qui s’imposait depuis la mort de Pierre-Guillaume de Roux qui en a été le premier éditeur, intitulé Racination, un néologisme dont Rémi Soulié est redevable à Charles Péguy.

Voici un grand livre-poème, dédié aux sangliers, l’agneau pascal des Gaulois, disait Vincenot, doublé d’une méditation sur le pays natal, la terre sainte, celle où on naît, meurt et renaît. Le Rouergue absolu, île perdue au milieu des terres, coincé entre les plateaux volcaniques de l’Aubrac – qui vous dépaysent aussi complètement que la toundra sibérienne – et les Causses arides abritant de monumentales œuvres de calcaire taillées par l’érosion. Pas un département, l’Aveyron : une nation, la « nation du Rouergue » rattachée à la couronne de France en 1271.

La civilisation comme un arboretum

Mais nonobstant le voisinage de cette « paléolithie » occitane, Rémi Soulié est moins un enfant de Joseph Delteil que de Hölderlin, tant son Rouergue se situe à la croisée de la Grèce et de l’Allemagne, pont entre les deux rives du Mythos et du Logos. Car c’est par le Nord que l’auteur de Racination est retourné au Sud. Chez lui, la route de Delphes passe par Schiller, Novalis, Hölderlin, Heidegger, oracles tardifs d’une Grèce originaire. Paradoxalement, ce chemin du retour déplie ainsi une philosophie du détour, puisqu’il emprunte un axe transversal qui passe par la Provence mistralienne. « La chère Provence est-elle cette arche secrètement invisible qui relie la pensée matinale de Parménide au poème de Hölderlin ? », s’interroge Heidegger cité par Soulié.

Racination n’est pas seulement un grand livre, c’est un arbre, généalogique et végétal. Un herbier, étymologique et floral. Soulié voit la civilisation comme un arboretum dominé par « l’arbre de Monsieur Taine », le platane vénérable et magnifique qui se dresse aux Invalides, parabole de l’entité et de l’identité, revisité par le Barrès des Déracinés. L’arbre de Monsieur Taine est d’autant plus majestueux qu’il tire sa sève, qu’il tire son sens de son sol propre. Les parties sont au service du tout, les feuilles, les branches, le tronc, les racines, tout œuvre à la vitalité de l’ensemble dans une vision polyphonique, orchestrale, organiciste. Barrès dit de l’arbre qu’« il est une fédération bruissante ». Et c’est ainsi que Barrès conçoit la société, comme une « fédération bruissante ». Elle prend source dans le génie du lieu et l’inscription dans l’immémorial. Bref, dans l’histoire et la géographie. C’est la formule barrésienne : la terre et les morts.

En face de cet arbre, il y en a un autre, aussi célèbre, le marronnier de La nausée. Sartre a évidemment songé au platane de Barrès (il va mener une longue polémique contre Barrès dans L’enfance d’un chef). Roquentin, le protagoniste, vit dans un hôtel (on voit combien qu’il n’habite pas le monde). Les racines du marronnier fascinent Roquentin parce qu’elles symbolisent le monstrueux de l’existence, la viscosité, le pourrissement, la mort, « ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois », dit Roquentin. Les racines sont assimilées à un processus de décomposition – et non plus à l’indispensable irrigation de la vie, cette vie dont on veut nous priver.

Génie du lieu

Tout commence pour Rémi Soulié par une scène de la vie familiale. Sa fille, de retour de l’école, lui confie qu’elle est une des seules, parmi les enfants de sa classe, elle petite « souchienne », « à ne pas avoir des origines ». Pas de païs, pas de lieu, pas d’aïeux. Rien. Les autres sont des personnes ; elle, elle n’est personne. Ainsi procède le bannissement contemporain du « nativus » (pour peu que ce soit le nôtre). Il a fait de nous des êtres privés d’identité. Or, l’identité, c’est d’abord l’identité de l’être. Sa carte est toute spirituelle. Elle a été très tôt charcutée en France par la Révolution au profit d’une chimère républicaine si bien que les Français ont été dépossédés de leurs petites patries, livrés à une « u-topie » (littéralement d’aucun lieu) universaliste.

La vérité oblige à dire, avec Christophe Guilluy mais aussi contre lui, que la France est depuis longtemps périphérique, depuis que les provinces ont été départementalisées et les départements préfectoralisés, vampirisées par ce trou noir administratif qu’est Paris. Paris est une opération d’abstraction (l’abstraction est séparation, disait Gustave Thibon). Abstraction, effraction, extraction, précise Soulié, qui se remémore non sans émotion le jour où il a découvert que ses quatre grands-parents – les nôtres donc, tous les nôtres – ont appris le français à l’âge de 6 ans. Ô préhistoire plurilinguistique de la France.

Cela fait penser à la scène rapportée par Robert Louis Stevenson dans son Voyage avec un âne dans les Cévennes. À des dentellières qui lui demandaient si l’on parlait patois en Angleterre, il répondit que non. Elles poursuivirent :

– Ah, alors, français ?

– Non, non, dis-je, pas français.

– Alors, conclurent-elles, on parle patois.

Heureux monde ! Heureuse France ! Heureuses dentellières !

L’harmonie de la race et du séjour

Rémi Soulié appartient encore à l’Ancien Régime linguistique. Il est le gardien d’un culte en dormition, il chante la splendeur des astres et des pâtres. Exégète, botaniste, archéologue, plus philologue encore que philosophe, il revient à la racine des choses dans une langue élémentaire qui a la densité originaire et la plénitude dénudée de son Rouergue mystique, comme si Racination avait été rédigée à même la pierre dans une écriture runique.

C’est que, à l’instar de Hölderlin et de Heidegger, il habite la poésie, il se confond avec elle dans la minéralité première du monde. Le Poète est le vrai législateur, il est celui qui fixe les mœurs d’un peuple. Homère, Hésiode, La Fontaine. Son antériorité est fondatrice. C’est à lui qu’il revient de chanter avec Mistral « la coumparitudo de la raço et dóu sejour », l’harmonie de la race et du séjour dont on a été dépouillé. Tant et si bien qu’on a perdu monde, il n’est plus pour nous ce cosmos habité, comme si nous étions revenu en amont des temps, dans un bouillon de culture originel, la soupe primordiale, magma informe passé au mixer de l’universel, un monde définitivement fâché avec l’appartenance, seulement peuplé d’étrangers, pourquoi pas d’extra-terrestres. Il n’y a d’ailleurs que la science-fiction qui puisse donner une idée du chaos phylogénétique du « Tout-monde » des chantres de la « migritude ».

C’était inscrit dans les astres : le jour où on a été sur la Lune, on a quitté pour de bon la Terre. Ou plutôt on a compris que la Terre n’était peut-être qu’une escale entre l’Holocène, l’Anthropocène et le néant, comme le fantasmait Emmanuel Levinas, le grand prêtre de l’altérité – comprenez de l’altération –, cette altérité qui a ébranlé le système de défense immunitaire européen.

Des hommes sans terre et une terre sans hommes

On touche ici un point central du livre de Rémi Soulié : la déterritorialisation du monde. Et cette déterritorialisation – l’homme sans terre et la terre sans hommes – se donne à voir, à l’état philosophiquement parfait, dans l’œuvre de Levinas, dont Soulié rappelle l’article fumeux qu’il consacra au premier voyage dans l’espace, « Heidegger, Gagarine et nous ». Aux yeux du philosophe, la conquête spatiale allait définitivement nous arracher au démon des appartenances et nous délivrer de l’immanence des choses. Apesanteur de la transcendance biblique et disgrâce du paganus, du paysan, de l’homme d’un pays, écrit en substance Levinas.

Or, proclame Soulié, « le pagus (le pays) et la pagnia (la page) se superposent parfaitement pour former un même espace. » L’auteur de Racination pense en présocratique, un présocratique qui aurait incorporé le Moyen Âge européen « dans un émerveillement du naïf et du natif ». Il guette le retour du Grand Pan, il en retrouve la trace derrière le bouc cher au bestiaire médiéval, guère éloigné du dieu Pan, la Bête (« Les bêtes sont donc d’une certaine façon les prophètes de la Bête »). Si la racine, pour ne pas dire la race, est grecque, l’évangile demeure catholique. Rencontre impossible des deux pôles de l’âme européenne, entre la chrétienté romanisée et l’hellénité solaire des âges antérieurs. L’histoire les a pourtant fait se rencontrer. Telle est la synthèse européenne, un syncrétisme pagano-chrétien. Comment ne pas l’assumer en bloc ? Murées dans leur dogmatisme, la théologie et la philosophie l’interdisent, pas l’histoire. « La voie révolutionnaire est la seule, au sens cosmique et astronomique : soit retour cyclique à l’origine sur le mode guénonien ou évolien soit, dès à présent, retour au souci de l’origine. » D’où l’image des oiseaux migrateurs – qui accomplissent le retour au pays natal. Ce qu’est Racination.

https://www.revue-elements.com/en-son-pays-en-sa-race-avec-remi-soulie/

mardi 22 février 2022

HEIDEGGER ET LE NAZISME (SUITE SANS FIN)

 Sur cette question souvent abordée ces derniers temps, chaque commentateur y met sa vision du monde et de la philosophie, toute interprétation étant infinie. Soit on démontre que le philosophe était un nazi pour le discréditer avec toutes les variantes possibles, sa philosophie l'étant en partie ou non. Soit on affirme qu'il ne l'a pas été (ou que cela a été une erreur très passagère sans conséquence). Pour l'instant, il semble que cet engagement a été bien plus fort qu'on a bien voulu le dire. Cette affaire procure à certains une joie maligne de pouvoir ainsi juger négativement le grand philosophe et de se trouver ainsi mieux que lui. L'attitude parfois ambiguë d'Heidegger par la suite a surtout été celle d'un homme qui a cherché à assurer sa survie philosophique et même économique après la guerre.

Nous allons donc poser la question :

Y-a-t-il des points communs entre la pensée de Heidegger et un courant de la pensée allemande antidémocratique, anti-judéochrétien, anti-rationaliste que l'on retrouve aussi chez Nietzsche, interlocuteur posthume du grand philosophe d'origine catholique, ces thèmes pouvant se retrouver dans le nazisme ?

Heidegger était profondément Allemand. Cette évidence a de l'importance. Il a très peu quitté son pays et a eu comme lieu de réflexion la Forêt Noire, au sud de ce pays qui est la vraie et belle Allemagne qu'imaginent par exemple les Français. Il fut imprégné de ces thèmes récurrents à la culture allemande : la dureté et la pureté. L'être authentique dans toute sa dureté d'acier et sa pureté de cristal pouvait-il avoir une âme de démocrate ? La démocratie ne peut que fabriquer des individus tièdes, soumis, atomisés par le consensuel. On comprend tout par lassitude. Société démocratique qui met en avant des individus à la morpho-psychologie insignifiante, société qui refuse le conflit, l'affrontement, alors que « l'homme libre est guerrier ». On ne peut plus nier ou affirmer. Règne de la médiocrité, des médiocres, de l'insignifiant, du «modeste» qui rassure, triomphe des mots pompeux et creux, de la «tolérance», puisqu'il n'y a plus rien à refuser ou affirmer. Société où n'existent, comme l'écrivait le poète italien Marinetti, ni tragique ni émotion et qui évolue inexorablement vers le vide spirituel. Pour ce courant de pensée, le démocrate est fondamentalement inauthentique puisqu'il est le produit de l'opinion commune, du «on». Chez Heidegger on trouve aussi une apologie de l'origine avec, entre autres, celle des Allemands qui ont gardé leur langue originelle qui est devenue un bel instrument chez ce peuple de penseurs, poètes et musiciens.

Pour le philosophe de Freibourg, la philosophie parle allemand comme elle a parlé grec.

On trouve aussi l'éloge de l'enracinement, du sol natal, sol de l'enfance, des ancêtres. L'être enraciné s'oppose à l'errance, critique donc de la modernité, de l'américanisme opposé à l'esprit germano-européen. Philosophe de l'Etre, il avait sans doute ressenti plus qu'un autre la néantisation de l'Occident et la menace du nihilisme qui pesait sur celui-ci La pensée de gauche voit dans l'appartenance à un sol, un pays ou une nation le produit du hasard, ce qui est dépréciatif.. Dans la pensée heideggérienne, les notions de facticité, d'être jeté, d'être au monde donnent à cette appartenance une signification des plus profondes. Heidegger appartient au courant anti-rationaliste qui est aussi un prolongement de la phénoménologie husserlienne où toutes les certitudes scientistes, la mathématisation du monde, l'idée de raison, le réalisme naïf ont été mis à bas. On peut d'ailleurs noter que Husserl a été très étudié par les catholiques et même les ecclésiastiques. Car c'était sans doute la première fois qu'un courant de pensée majeur et puissant, non religieux, (la phénoménologie) remettait la science, vieille et grande rivale de l'Eglise et de la religion à sa place. La science a cru et croit encore être la vérité ou le réel alors qu'elle n'est qu'une construction axiomatique de l'esprit qui se surajoute au monde perçu qui est premier et dans lequel baignent tous les individus depuis leur naissance. La science même si elle nie, a comme fondements ultimes des postulats métaphysiques. Puisque n'existent que le subjectif et l'affectif, les mythes et la poésie ont droit de cité à la constitution de toute vérité au même titre que les modes de connaissance qui ont cru pendant longtemps depuis Descartes à l'objectivité de leurs méthodes.

La question dans la question est : Heidegger était-il raciste ? Certains n'ont pas hésité à la poser avec toute la dose de culpabilité que ce qualificatif peut engendrer de nos jours. Le philosophe avait connu une amourette avec une étudiante juive Hannah Arendt dont la jeunesse, le beau visage à l'époque et la maturité philosophique avaient attiré l'homme de trente cinq ans qu'était à ce moment là Heidegger. Mais ceci en général ne prouve pas grand chose. Plus fondamentalement Heidegger croyait au destin exceptionnel du peuple allemand et à i sa mission spirituelle pour combattre la décadence. Il fallait protéger «racialement» ce peuple allemand et ses points de vue rejoignaient parfois ceux d'Eugen Fischer, hygiéniste de la race qui, entre autres, était très inquiet de l'africanisation de la France dans les années trente, due à ses colonies. Que dirait-il de nos jours ? Heidegger ne croyait sans doute pas au racisme biologique puisqu'il avait lui-même déconstruit l'idée de science de façon encore plus radicale que Husserl, mais pour lui c'était le « peuple qui devait décider » de sa santé et de sa préservation.

par Patrice GROS-SUAUDEAU  nov . déc 2002

dimanche 21 novembre 2021

L'Existentialisme

 En France ce courant philosophique a été quasiment totalement lié à la personne de Sartre, même si ce dernier s'est inspiré de différents penseurs comme Kierkegaard, Hegel, Husserl, Heidegger... Le livre référence fut l'Être et le Néant mais Sartre développa aussi sa pensée dans la Critique de la raison dialectique. L'Existentialisme connut tous les excès puisque pour certaines femmes il suffisait de s'habiller en bohémienne et fréquenter certains cafés de Saint-Germain des Prés pour se définir comme existentialistes. Ce courant de pensée fut donc aussi une mode d'après guerre. Qui dit mode dit aussi moment passager et il est vrai que maintenant la philosophie dite « sérieuse » se situe plutôt entre ce qu'on appelle la « continentale » (phénoménologie) et l'analytique. En plus du questionnement sur l'éthique existe aussi une philosophie des sciences.

Le questionnement sur l'existence, l'intériorité de l'homme a eu ses précédents avec des écrivains-philosophes comme Montaigne et Pascal avant Kierkegaard. La grande question de l'homme est l'existence et non un savoir académique dit objectif, le savoir des professeurs. Sartre postulera : « l'existence précède l'essence ». Cette formule est à l'opposé de tous les déterminismes religieux comme la prédestination, biologiques puisque pour certains biologistes nous sommes nos gènes, ou sociaux. Un sociologue comme Bourdieu considéra qu'on ne peut sortir de nos classes sociales originaires. Il n'existerait que de la reproduction sociale. La thèse de Sartre est donc quasiment un acte de foi même si ce dernier n'aimait sans doute guère cette expression. Il a aussi existé un existentialisme religieux comme celui de Gabriel Marcel à côté de celui de Sartre.

Sartre :

Il est difficile de parler de Sartre même des années après sa mort tant il a suscité les passions donc aussi les haines, ceci étant lié à son dévergondage politique. Il reste un grand écrivain au style très classique des romanciers XIXème siècle comme on peut le découvrir dans les chemins de la liberté. Il fut aussi un Narcisse de sa laideur physique qu'il portait comme un étendard. Son aura et sa légitimité intellectuelle, qui a tout écrasé sous lui du temps de son vivant, étaient fondées sur les milliers et milliers de pages qu'il a noircies sous l'effet des dopants. Il n'y a pas que les sportifs qui se dopent.

II a été considéré comme le pape de l'existentialisme avec quelques phrases-choc qui sont passées chez le public cultivé et même au delà « nous sommes condamnés à la liberté ». Sartre postulait la liberté comme il a beaucoup affirmé, ses affirmations passant pour « la » vérité de l'époque. Beaucoup de lecteurs se sont familiarisés avec la notion de l'en-soi et du pour-soi notions toutes hégéliennes qu'il a transformées, l'en-soi étant du domaine du réalisme, le pour-soi de l'idéalisme.

Une des grandes idées de Sartre est que nos actes nous fondent. Nous sommes nos actes. De là résulte notre responsabilité liée d'ailleurs à la liberté inhérente à notre existence selon lui. Sartre a voulu relier l'existentialisme au marxisme.

Dans la Critique de la raison dialectique il essaie de faire cette synthèse a priori contradictoire puisque notre existence et notre subjectivité sont en dehors de toute théorisation et de toute pensée englobante. Sartre est entré en marxisme comme d'autres en religion. « Le marxisme est l'horizon indispensable de notre temps ». Il justifiera même la violence pour se libérer de notre servitude.

Au delà des provocations et outrances, nous avons à faire à un esprit brillant dans la lignée de Voltaire comme le système éducatif français de l'époque, très élitiste en fabriquait à Normale Sup rue d'Ulm à la différence d'Outre Rhin où l'on privilégie la profondeur.

Kierkegaard

Le philosophe danois est avant tout un penseur religieux. Sa problématique est donc la foi, mais il fut avant tout un précurseur de l'existentialisme.

Au delà de l'aspect religieux de nombreuses réflexions sur l'existence ont amené plusieurs catégories nouvelles.

L'ennemi de Kierkegaard au départ est Hegel et son système de l'Histoire. Le philosophe réintroduit le subjectif, le seul qui a de la valeur face à la soi-disant objectivité du savoir abstrait ou théorique. L'analyse de l'angoisse sera reprise par Heidegger. L'angoisse vient du péché au départ pour Kierkegaard. Cette angoisse de l'existence ne peut être analysée dans aucune « Science ».

L'angoisse nous construit, elle fait saisir tous les possibles. Elle donne le vertige de la liberté. Le savoir abstrait, théorique du professeur a fait oublier à l'homme ce que veut dire exister. Semblable à Pascal qui redécouvre le cœur chez l'homme, le philosophe analyse l'intériorité. Kierkegaard valorisera la passion, sentiment de l'être qui existe. Le penseur doit être passionné, pour que tout devienne plus intense. Kierkegaard apposera l'Unique à l'universel de Hegel.

La foule ne peut être que négative face à la grandeur du solitaire : « l'homme spirituel se sépare de nous autres hommes parce qu'il peut supporter l'isolement ».

On retrouve les accents du livre de Schopenhauer « Aphorismes sur la sagesse dans la vie » où la solitude est célébrée. Le bavardage perd les humains. La déchéance dans le bavardage sera un thème heideggérien.

Heidegger

Le philosophe de Fribourg a repris la phénoménologie là où Husserl s'est arrêté. Après les critiques de l'objectivité et de la Science faites par son prédécesseur Heidegger construit son analyse existentiale.

II ne se revendiquait pas comme existentialiste. Il a inspiré Sartre et a lui-même repris des thèmes de Kierkegaard. Ce fut un créateur de philosophie.

Ses néologismes font partie maintenant de la philosophie.

Les modes d'être de l'homme sont appelés « existentiaux ». L'homme est être-au-monde. Le Dasein heideggérien signifie être là ou existence en allemand.

Les choses du monde sont en rapport avec nous comme instruments.

Heidegger réintroduit la situation affective de l'être-jeté ce qui le différencie de la vision scientifique du monde. Cela le distingue aussi de la raison kantienne.

On retrouve la subjectivité kierkegaardienne.

Le monde apparaît selon notre disposition : la joie, la peur, la tristesse, l'ennui… Il n'y a de sujet pur néo-kantien, mais un être-là possédant une historicité.

L'être-jeté connaît aussi la déchéance dans le bavardage, la dictature du « on ». il est donc inauthentique.

L'inauthenticité est originaire à notre existence.

L'être là devient authentique lorsqu'il s'approprie soi-même. Heidegger fera aussi des analyses très fines dans « Sein und Zeit » sur le souci, l'angoisse, la mort qui nous sortent de la quotidienneté et font jaillir l'authenticité et tous nos possibles.

Conclusion

L'existentialisme est un courant de pensée lié à Sartre même si l'on peut considérer Kierkegaard comme un précurseur.

L'homme se construit par ses actes. Il est donc responsable de son essence et donc de tout devant tous.

« Si vraiment l'existence précède l'essence, l'homme est responsable de ce qu'il est » (Sartre).

Philosophie et politique ne font plus qu'un.

Cet existentialisme athée a sa cohérence puisqu'il faut rejeter selon lui un être supérieur appelé Dieu qui aurait déjà défini notre essence.

En fin de compte Sartre a crée sa théologie en négativité en inversant Luther.

PATRICE GROS-SUAUDEAU

jeudi 26 août 2021

Heidegger : « l'introduction du nazisme dans la philosophie » d'Emmanuel Faye

 Disons tout de suite le but de ce livre : casser définitivement Heidegger et ne voir en lui que quelqu'un qui a transpiré le nazisme par tous les pores de sa peau depuis sa naissance jusqu'à sa mort et même au-delà. Toute son œuvre, même celle que l'on dit philosophique, serait donc «nazie».

Heidegger selon Emmanuel Faye ne s'est pas contenté d'être un nazi de circonstance, c'était même un dur, un radical parmi les nazis. La radicalité ne serait-elle qu'une coquetterie d'intellectuel que l'on a trouvée aussi chez Sartre, bien sûr pas pour les mêmes raisons, et qui prenait des postures «viriles» qui compensaient sa petite taille lorsqu'il déclarait : « un anticommuniste est un chien ».

Selon Emmanuel Faye, le professeur de Fribourg a anéanti la philosophie. Que veut dire cette phrase «métaphysique». Selon Emmanuel Faye, la philosophie est au service de l'homme. Cette définition très subjective pose la question à laquelle aucune réponse n'est donnée. Qu'est ce que la philosophie ? L'amour de la sagesse. Cette définition encore «orientale» semble bien dépassée. On peut dire qu'au sens large tout homme qui se met à penser philosophe sans que cela soit forcément au service de quelque chose ou de quelqu'un. Quand Descartes doute, il ne se met pas au service de l'homme, il doute. La pensée peut prendre toutes les directions, ce qu'a démontré au moins Heidegger. En conclusion on peut dire qu'Emmanuel Faye a une définition personnelle de la philosophie. Et que celle de Heidegger n'y correspondant pas, il en conclut qu'Heidegger n'est pas philosophe.

Mais même si certains l'ont fait, la philosophie n'a jamais consisté à faire l'apologie perpétuelle des droits de l'homme, de l'antiracisme, de la démocratie ainsi que de l'universalisme. Philosopher, c'est spéculer.

Le livre d'Emmanuel Faye a l'intérêt peut-être non voulu de réfléchir sur le nazisme. On l'a réduit à Mein Kampf de Hitler et pour les spécialistes, on ajoute le mythe du XXème siècle d'Alfred Rosenberg. Ces livres peuvent sembler un peu rudimentaires pour certains intellectuels qui ont été réceptifs à ce courant. La réflexion sur le nazisme peut donc s'étendre et s'approfondir avec le débat intellectuel qui s'est opéré entre Spengler, Heidegger, Ernst Jünger et Carl Schmitt... Emmanuel Faye dans le fond juge Heidegger à l'aune du politiquement correct qui inonde la pensée de nos jours. Ce qu'on appelle le politiquement correct n'est que le produit d'un rapport de forces qui s'est établi après la guerre. Y a t-il une absoluité sur le plan philosophique ? Bien sûr que non. La radicalité ou l'extrémisme ne sont que des questions de perspective, chacun pouvant juger ses propres idées comme devant être la norme et celles des autres comme étant extrémistes, les idées politiques étant des possibles.

Allons droit au but et abordons l'idée de la race dans le nazisme.

La pensée de la race n'était pas tabou du temps de Heidegger et ce depuis le XIXème siècle jusqu'au début du XXème siècle dans toute l'Europe. Développer ses propres points de vue sur son amélioration était quelque chose de commun et banal dans de nombreux milieux intellectuels. Cataloguer avec insistance Heidegger comme «raciste» comme le fait Emmanuel Faye est de nos jours une mise à mort. Dans l'idée de la race, il y a aussi l'acceptation et l'importance du corps qui est rejeté dans la tradition française. Heidegger trouvait par exemple qu'Hitler avait de belles mains ! Le professeur de Fribourg était pour l'amélioration de la race allemande. Emmanuel Faye aurait-il trouvé cela plus convenable s'il avait été pour sa «dégénérescence». Prôner le métissage comme on le fait aujourd'hui est tout aussi «métaphysique» que de prôner le respect des races existantes.

Certes la culture allemande est hiérarchique par tradition et non universaliste dans son ensemble. Faut-il reprocher à Heidegger d'avoir été allemand et d'avoir plus penché pour la particularisme que pour l'universalisme ?

Emmanuel Faye a quand même raison de souligner que le «racisme» de Heidegger n'était pas biologique. La race pour Heidegger est un être-là tout comme le peuple allemand et les œuvres qu'il a produites dans les domaines les plus élevés de l'esprit humain. De ce constat on peut être attaché à sa préservation sans s'appuyer sur un biologisme douteux.

Emmanuel Faye a l'air de s'effaroucher comme une jeune fille que les nazis aient prôné l'anéantissement de l'ennemi. C'est le principe de toute guerre et l'on peut même ajouter que la guerre est en fin ce compte un état permanent comme le soulignait Oriana Fallaci. Les formes peuvent changer, elles prennent actuellement celles du terrorisme. La capitulation sans conditions de l'Allemagne par les alliés était l'exigence de l'anéantissement de l'ennemi. Les révolutionnaires français, dont nous sommes les héritiers, ont cherché à anéantir les contre-révolutionnaires vendéens. AI Qaïda veut anéantir l'Occident et les Etats-Unis l'islamisme. L'anéantissement de l'ennemi prôné par Carl Schmitt est le principe même de tout combat authentique. La distinction ami-ennemi, fondement de la politique chez Carl Schmitt est tout à fait pertinente. C'est la désignation de l'ennemi qui est un acte métaphysique.

L'hostilité que pouvait avoir Heidegger vis-à-vis de Descartes est l'universalisme qu'il a représenté, tout autant que le rationalisme. Descartes est non seulement privé de monde avec la séparation sujet-objet mais aussi privé de communauté. La différence entre la pensée française et allemande vient en partie de ce que la communauté (Gemeinshaft) a un sens outre-Rhin ce qui n'est guère le cas en France.

La conclusion de tout ceci pour Emmanuel Faye est qu'il ne faut plus lire Heidegger. Cela évitera bien des migraines à certains. En tous cas, il aura permis à Emmanuel Faye de se faire connaître. On veut donc épurer Heidegger de la philosophie, le suivant sur la liste sera peut-être Nietzsche puis, après les irrationalistes, les sceptiques sur l'idée de la vérité, les  «racistes» dont la liste pourrait être assez longue depuis Aristote jusqu'à Husserl qui a eu des écrits guère convenables sur les Papous et pour qui l'Européen représente un degré supérieur d'humanité. Le mot d'ordre d'Emmanuel Faye est « il ne faut plus lire Heidegger ». Mais qui donc a vraiment envie d'obéir à Emmanuel Faye et participer à son autodafé ?

Patrice GROS-SUAUDEAU

dimanche 1 août 2021

JÜNGER, HEIDEGGER ET LE NIHILISME 4/4

 Le lieu de l’essence du nihilisme accompli est donc à chercher « là où l’essence de la métaphysique déploie ses possibilités extrêmes et se rassemble en elles » (ibid.). Finalement, écrit Heidegger, « le dépassement du nihilisme exige que l’on entre dans son essence, laquelle entrée rend caduque la volonté de dépasser. L’appropriation de la métaphysique appelle la pensée à un plus initial rappel » (p. 250).

Cependant, pour faire sauter la « barrière » qui nous empêche d’entrer en recueillement dans l’essence du nihilisme, il faut encore disposer d’une parole susceptible de donner accès à la pensée de l’Etre. Il faut, en d’autres termes, abandonner la langue de la métaphysique —qui est encore celle de la volonté de puissance, de la valeur et de la Figure — car cette langu, précisément, en interdit l’accès. « La seule façon dont nous puissions réfléchir à l’essence du nihilisme, souligne Heidegger, c’est d’abord emprunter le chemin qui conduit à situer la demeure de l’Etre. Ce n’est que sur ce chemin que la question du néant se laisse situer. Mais la question de la demeure de l’Etre dépérit si elle n’abandonne pas la langue de la métaphysique, parce que la représentation métaphysique interdit de penser la question de la demeure de l’Etre ».

Or, c’est bien là ce que Heidegger reproche à Jünger : il lui reproche de s’interroger sur le nihilisme à partir d’un dire et d’une pensée qui restent tributaires de l’essence de la métaphysique. Dans la mesure où il continue à s’exprimer et à penser dans la langue de la métaphysique, qui est le lieu de l’essence du nihilisme Jünger s’enlève à lui-même toute possibilité de résoudre le problème qu’il a posé. « En quelle langue, demande Heidegger, parle la pensée dont le plan fondamental ébauche un franchissement de la ligne ? Faut-il que la langue de la métaphysique de la volonté de puissance, de la Figure et de la valeur soit encore sauvée de l’autre côté de la ligne critique ? Et si la langue, précisément, de la métaphysique, et cette métaphysique elle-même (que ce soit celle du Dieu vivant ou du Dieu mort) constituaient en tant que métaphysique cette barrière qui interdit le passage de la ligne, c’est-à-dire le dépassement du nihilisme ? » (pp. 224-225).

Nous ne pouvons donc pénétrer l’essence du nihilisme aussi longtemps que nous continuons à nous exprimer dans sa langage. C’est pourquoi Heidegger en appelle à une « mutation du Dire », à une « mue dans la relation à l’essence de la parole ». Il en appelle au Dire qui est requis pour surmonter l’oubli de l’Etre. Ce Dire capable, parce qu’il correspond à l’essence de l’Etre, d’ouvrir à la pensée l’accès de cette essence, il l’appelle «Dire de la Pensée », tout en précisant que « ce Dire n’est pas l’expression de la Pensée, mais c’est elle-même, c’est sa marche et son chant » (p. 249). Il faut, conclut-il, faire l’« épreuve du Dire qui est celui de la Pensée fidèle». Il faut « travailler au chemin ».

Comment conclure ? J’ai parlé d’un « dialogue » entre Jünger et Heidegger à propos du nihilisme, mais ce terme n’est pas tout à fait celui qui convient. Heidegger et Jünger partent souvent de prémisses analogues, mais ils parviennent à des conclusions en partie opposés. Ils sont tous deux d’accord pour estimer que le nihilisme trouve dans la technique moderne son plus solide appui, mais ils ne s’en font pas la même idée. Pour Jünger, la technique est avant tout d’essence « titanesque », alors que pour Heidegger elle est de la métaphysique réalisée. Jünger voit dans le nihilisme l’opposé des valeurs de la métaphysique occidentale et chrétienne. Heidegger y voit une conséquence ultime de ces mêmes valeurs. Jünger se borne à savoir si l’homme, dans son rapport au nihilisme, a « franchi la ligne ». Heidegger convie à s’interroger sur ce que signifie le « franchissement ». En fait, Heidegger s’appuie sur l’œuvre de Jünger pour aller plus loin et plus profond, pour élargir la perspective de réflexion, pour convier la pensée à sa propre mutation. Jünger proposait aux « rebelles » un « recours aux forêts ». Heidegger convie à emprunter un sentier forestier qui conduit à l’ éclaircie, à cette « clairière » où la vérité (alèthéia), le non-cèlement, sort enfin de l’oubli, c’est-à-dire de ce voilement millénaire qui a gouverné l’histoire de l’Europe, et dont l’accomplissement planétaire lui enjoint aujourd’hui d’avoir à en penser l’issue.

Notes :

1. Ernst Jünger, « Über die Linie », in Anteile. Martin Heidegger zum 60. Geburtstag, Vittorio Klostermann, Frankfurt/M. 1950, pp. 245-283; Martin Heidegger, « Über “die Linie” », in Armin Mohler (Hrsg.), Freundschaftliche Begegnungen. Festschrift für Ernst Jünger zum 60. Geburtstag, Vittorio Klostermann, Frankfurt/M. 1955. Le texte de Jünger a été republié séparément, chez le même éditeur, dans une version légèrement augmentée: Über die Linie, Vittorio Klostermann, Frankfurt/M. 1950, 45 p. (éd. fr.: Sur l’homme et le temps. Essais, vol. 3 : Le nœud gordien. Passage de la ligne, Rocher, Monaco 1958, trad. Henri Plard; 2 e éd. augm. d’un avant-propos de Jünger et d’une préface de Julien Hervier: Passage de la ligne, Passeur-Cecofop, Nantes 1993; 3e éd. : Christian Bourgois, Paris 1997, 104 p.). Le texte de Heidegger a lui aussi été republié séparément, sans modification, mais sous un nouveau titre: Zur Seinsfrage, Vittorio Klostermann, Frankfurt/M. 1956 (éd. fr.: « Contribution à la question de l’Etre », in Martin Heidegger, Questions I, Gallimard, Paris 1968, pp. 195-252, trad. Gérard Granel). En Italie, les deux textes ont été réunis dans un même volume: Ernst Jünger et Martin Heidegger, Oltre la linea, Adelphi, Milano 1989, trad. Franco Volpi et Alvise La Rocca. Les références de pages citées ici sont celles des dernières éditions françaises.

2. Par la suite, Jünger est quelque peu revenu sur cet optimisme: « Après la défaite, je disais en substance : la tête du serpent a déjà franchi la ligne du nihilisme, elle en est sortie, et le corps entier va bientôt suivre, et nous entrerons bientôt dans un climat spirituel meilleur, etc. En fait, nous en sommes loin » (entretien avec Frédéric de Towarnicki, in Martin Heidegger, L’Herne, Paris 1983, p. 149). Plus fondamentalement, Jünger pense que nous sommes dans une époque de transition —un interrègne —,et que c’est la raison pour laquelle il ne faut pas désespérer : « Pour ma part, je pressens que le XXIe siècle sera meilleur que le XXe »

(Entretiens avec Julien Hervier, Gallimard, Paris 1986, p. 156).

3. En fait, même vis-à-vis de ce caractère « titanesque» de la technique, Jünger reste ambigu. D’un côté, il oppose volontiers les titans aux dieux, et s’inquiète des progrès du titanisme (l’« afflux d’énergie »). Mais il écrit aussi : « On aurait tendance à craindre que les titans ne puissent apporter que le malheur, mais Hölderlin lui-même n’est pas de cet avis. Prométhée est le messager des dieux et l’ami des hommes ; chez Hésiode, l’âge des titans est l’âge d’or » (avant-propos, p. 26). Le XXIe siècle, selon lui, verra à la fois un essor sans précédent de la technique et une nouvelle «spiritualisation ».

A.B.

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