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dimanche 12 juillet 2026

Quand Léon Daudet annonce une « guerre d’extermination » dès 1933

 

par Jean-Philippe Chauvin

Régulièrement, lors de débats politiques ou historiques, est évoqué le rôle de l’Action française durant les sombres années de l’Occupation, en soulignant les aspects les moins glorieux d’une stratégie de la « ligne de crête »(1), incompréhensible pour nombre de nos compatriotes, hier comme aujourd’hui : lors de cette sinistre époque, les militants et sympathisants d’AF étaient eux-mêmes très divisés, et cela se retrouvera à la Libération, parfois de façon particulièrement tragique. Mais, il paraît bien nécessaire d’étudier quelques éléments qui permettent de comprendre certains propos et attitudes de Maurras et des rédacteurs de l’Action française et de rappeler que, comme l’expliquait jadis un ancien résistant issu des rangs des Camelots du Roi, « pour ne pas avoir Pétain au pouvoir en juillet 1940, encore faut-il éviter Mai 1940 », ce qui est d’une imparable logique… 

Or, justement, s’il y a bien un journal et un mouvement qui ne cessent d’alerter sur le danger allemand et particulièrement le péril hitlérien, et cela dès les premières agitations bavaroises du caporal autrichien pour ce qui est du totalitarisme nazi mais aussi dès les lendemains du 11 novembre 1918(2), c’est l’Action française ! Il suffit de feuilleter les collections du quotidien royaliste de 1918 à 1940(3) pour le constater à chaque édition du journal : l’Allemagne, weimarienne ou nationale-socialiste ensuite, reste la grande préoccupation des rédacteurs de l’AF, la grande inquiétude même ! Sur ce point-là, l’histoire, éminemment cruelle, donnera totalement (et totalitairement) raison à Maurras et à ses compagnons… D’autant plus que, dans le même temps, certains bons républicains minimiseront le danger quand d’autres croiront y voir un exemple, voire un modèle, face au péril communiste ou russe : dans les deux cas, voici là une fatale erreur qui deviendra beaucoup plus que cela, une faute puis un crime. 

Quand, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient (par le jeu parlementaire) chancelier d’Allemagne, le quotidien royaliste y consacre plusieurs articles sous les signatures de Léon Daudet, Charles Maurras, Jacques Bainville et quelques autres : quand une partie de la presse française n’y voit qu’une péripétie de la politique allemande, l’AF y voit un événement majeur qui annonce bien des périls et des malheurs, et toute son édition du mercredi 1er février 1933 retentit des alarmes monarchistes. « Voici Hitler dans le fauteuil de Bismarck », s’emporte Daudet dans son éditorial qui avertit des suites logiques de cette arrivée toute démocratique au pouvoir. Selon l’ancien député royaliste de Paris, Hitler « est aujourd’hui, avec son programme guerrier, le maître absolu, en l’absence du kronprinz(4), d’un pays de soixante-dix millions d’habitants, qui ne rêve que plaie et bosse ». Mais Daudet va plus loin et annonce, terriblement, le pire, à peine quinze ans après la fin de cette Grande guerre que les Français, comme la plupart des vainqueurs de l’époque, voulaient et espéraient plus encore comme « la der des ders », comme la disparition de la guerre elle-même : « Les bonnes gens de chez nous ne se doutent pas qu’ils ne sont plus séparés d’une guerre d’extermination que par une feuille de papier à cigarette », écrit-il dès le premier paragraphe de son papier du jour. Je rappelle que Léon Daudet écrit cela pour l’édition du 1er février 1933, plus de six ans avant la conflagration de 1939 : et pourtant, dans les manuels scolaires, il est encore écrit que personne n’avait pressenti avant 1936 le risque d’une nouvelle guerre… Or, Daudet, durant toutes les années 1930, ne cessera de crier, d’alerter, de s’agiter pour que les Français et leurs élites prennent conscience du péril : en vain ! 1940 sera le triste résultat de la surdité voulue, assumée même, de la classe politique plus soucieuse de remporter les élections que de préparer le pays à un possible choc avec son encombrant voisin. Et pourtant, quand l’écrivain et polémiste d’Action française annonce la « guerre d’extermination » en toutes lettres, il a, malheureusement pourrait-on dire, juste raison et il aurait été de bon aloi que l’État en prenne alors conscience et agisse en conséquence : la République, oublieuse des leçons du passé et imprévoyante, ne fera rien quand, en 1936 et avant que Léon Blum ne se rende compte (trop tard, et trop peu…) de l’orage d’acier qui se prépare, la Gauche fera même campagne sur la paix et le désarmement, y compris face à l’Allemagne nazie. Pour désagréable qu’elle soit pour les bonnes consciences contemporaines, la vérité se doit d’être rappelée : c’est bien l’Action française qui la portait, en ce mercredi 1er février 1933… 

Notes : (1) : Cette ligne de crête se résumait en une formule « ni clan des ja, ni clan des yes », mais était-elle tenable ? L’intention de Maurras était de maintenir coûte que coûte l’unité française menacée par l’Occupation comme par ce que le gouvernement sous Pétain nommait « la dissidence », mais il se trompait sans doute sur les réalités du moment, croyant trouver en ce vieux maréchal issu de la Grande guerre un nouveau Clemenceau de 1917 et, en son régime de Vichy, une « monarchie de guerre » telle que celle établie, durement, par le vieux républicain de la IIIe République : mais, quand Clemenceau avait agi en tant que Chef d’un gouvernement d’une France encore indépendante, Pétain était, en 1940, en position de faiblesse, pas encore de soumission (jusqu’en novembre 1942), en tant que Chef d’un État militairement et géopolitiquement défait, et la différence était de taille… 

(2) : Dans son article de l’Action française du 14 novembre 1918 (!), Jacques Bainville, en historien et politique lucide (« Cassandre », disaient certains en haussant les épaules, bien à tort d’ailleurs…), alertait sur les risques d’une Allemagne durcie par la défaite et dangereuse pour la victoire alliée acquise si douloureusement au terme de quatre années d’une guerre horrible. Il répétera ses préventions et ses mises en garde dans l’ouvrage « Les conséquences politiques de la paix », publié en 1920 et annonçant, de façon terriblement prophétique, la guerre suivante… 

(3) : Les collections de l’AF quotidienne sont accessibles en ligne en passant par le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. 

(4) : Le kronprinz est l’héritier putatif du trône impérial allemand, fils de l’ancien kaiser (empereur) Guillaume II qui a abdiqué le 9 novembre 1918 pour permettre aux plénipotentiaires allemands de signer l’armistice du 11.

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/10/quand-leon-daudet-annonce-une-guerre-dextermination-des-1933/

samedi 7 mars 2026

L’inhumanité

 

L’inhumanité

La une de l’Huma le 6 mars 1953, il y a 73 ans.

Avant d’avoir idolâtré le dictateur communiste (responsable de la mort de 10 à 20 millions de personnes selon les historiens), on doit au journal l’Humanité le talent d’avoir été interdit à la diffusion en France après la signature du pacte germano-soviétique de 1939.

Dès le 17 juin 1940 (soit le jour même où Pétain appelle à l’armistice) les dirigeants du PCF se précipitent dans les bureaux parisiens des Nazis pour demander l’autorisation de faire republier L’Humanité.

Pour donner des gages aux Nazis, la Une de l’Huma du 17 juin 1940 est titrée : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Proletarier aller länder, vereinigt euch ! » En français et en allemand, la langue du nouveau maître.

La requête de publication légale de l’Huma sera néanmoins rejetée par Otto Abetz, l’ambassadeur d’Adolf Hitler à Paris depuis le 14 juin.

Le journal sera malgré tout imprimé clandestinement, tout en adoptant (avant le retournement de juin 1941) une attitude de servilité vis-à-vis des Nazis.

https://lesalonbeige.fr/linhumanite-2/

mercredi 17 décembre 2025

Célébrations du 6 juin 1944 : entre mémoire sélective et culture de l’oubli

 

Un petit texte écrit il y a quelques années, mais c’est intemporel…

Alors que le monde politico-médiatique bourgeois occidental célèbre aujourd’hui en grandes pompes le 70ème anniversaire du débarquement américain en Normandie, il n’est pas superflu de rappeler que cette offensive ne fût pas la bataille la plus décisive de cette époque, et surtout de souligner ce qui se cachait réellement derrière ce déploiement de forces de dernière minute. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière.

Au lendemain même du déclenchement de la guerre d’extermination menée par l’impérialisme allemand contre l’Union Soviétique, un sénateur américain influent prénommé Harry S. Truman, qui allait accéder à la présidence américaine à la mort de Roosevelt en 1945, déclara sans ambages :

« Si nous voyons l’Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés ».1

Une ligne réaffirmée à la veille de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, au début du mois de décembre 1941, par le Chicago Tribune qui estimait que le scénario idéal pour la civilisation (américaine) serait de voir les deux belligérants « se détruire l’un l’autre ». Après avoir soumis une grande partie de l’Europe occidentale, l’impérialisme allemand représentait en effet le concurrent le plus dangereux. Quant-à l’URSS, phare du socialisme et de la révolution mondiale, patrie des exploités du monde entier, elle représentait la promesse de l’extinction du capitalisme et donc une menace mortelle pour l’ensemble des pays bourgeois.

Au sein de la grande bourgeoisie américaine, ces paroles n’étaient pas une simple vue de l’esprit : l’impérialisme américain rêvait de tirer les marrons du feu de la lutte à mort que se livraient le fascisme et le socialisme sur le Front de l’Est. Peu importe qui gagnerait, il s’agirait de les aider à s’épuiser mutuellement au maximum, suffisamment en tout cas pour que l’impérialisme américain puisse ensuite se soumettre (ou liquider) le « vainqueur »… Mais en attendant, la guerre en Europe représentait déjà une juteuse affaire qui avait sorti du marasme économique l’impérialisme américain et résorbé son chômage infiniment plus efficacement que le New Deal

C’est ainsi que l’impérialisme américain aida à sa manière chacun des deux belligérants, recueillant au passage des profits sonnants et trébuchants. A l’instar de l’impérialisme britannique, quoique dans des proportions qui n’excédèrent jamais 5 % de sa production de guerre, l’URSS bénéficia de la loi prêt-bail. Cette aide matérielle américaine ne devint significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’URSS ait eu à affronter et seule le choc de l’invasion allemande et à la stopper nette aux portes de Moscou et de Léningrad. Même à partir de 1942, cette aide matérielle américaine (essentiellement logistique) fût une bien maigre compensation à l’ouverture d’un second Front en Europe de l’Ouest, que demandait avec insistance l’Union Soviétique pour ne plus avoir à affronter seule l’impérialisme allemand. Pourtant promise par Roosevelt avant la fin de l’année 1942, l’ouverture de ce second Front sera reporté deux ans durant… et permit effectivement d’épuiser au maximum les deux belligérants principaux pendant que l’impérialisme américain préféraient chasser les quelques troupes italo-allemandes d’Afrique du Nord (novembre 1942) pour prendre le contrôle de cette région riche en pétrole, puis en Sicile (juillet 1943) pour éviter que la chute imminente du Duce ne laisse à terme le champ libre aux communistes…

Jusqu’en 1943, l’impérialisme allemand concentra ainsi habituellement autour de 260 divisions sur le Front de l’Est, contre au maximum une petite vingtaine sur les Fronts secondaires ouverts par les troupes anglo-américaines…

Quant à l’impérialisme allemand, outre le fait qu’il pût concentrer l’essentiel de ses forces sur le Front de l’Est, il bénéficia très tôt des exportations américaines de produits pétroliers (transitant notamment via l’Espagne franquiste), ainsi que de la production de guerre des filiales allemandes d’IBM, ITT, Ford et General Motors, même après la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie à l’égard des USA. Ainsi, la part américaine dans les importations allemandes d’huile à moteurs passa de 44 à 94 % entre juillet et septembre 1941. Comme le soulignent les historiens consciencieux :

« Les chars allemands n’auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l’Allemagne nazie, ni l’attaque allemande contre l’Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l’Allemagne en 1940 et 1941 n’auraient été possibles sans les  produits pétroliers provenant des États-Unis ».2

En dépit de la politique de double-jeu et des calculs intéressés permanents de l’impérialisme américain, l’Union Soviétique tînt bon. Ses peuples surmontèrent avec abnégation les innombrables sacrifices et souffrances imposées par l’occupation fasciste. Dans ces épreuves, on doit noter deux tournants majeurs dont témoignent les cartes ci-après.3

Le premier tournant est constitué par la bataille de Moscou (décembre 1941). Au cours de cette première vaste contre-offensive soviétique, l’ennemi fût rejeté loin de la Capitale. A l’Etat-major allemand, certains comprirent déjà que la guerre ne pourrait plus être gagnée. Cette première grande victoire de l’Armée Rouge démontra que l’impérialisme allemand n’avait non seulement rien d’invincible, mais n’avait également plus la force de poursuivre l’offensive sur toute la longueur du Front.

Il faut dire qu’à la fin de l’année 1941, la baisse de la production industrielle soviétique induite par l’évacuation des usines plus à l’est avait pris fin et la réorganisation de la production avançait rapidement. Les usines soviétiques qui avaient produit moins de 280 chars moyens et lourds en octobre 1941 (contre 480 en juillet 1941), en produisirent ainsi 520 en décembre 1941 et plus de 1 300 en mai 1942 ! Alors qu’en 1941, l’URSS produisit un peu moins de 4 900 chars (dont 58 % de chars moyens et lourds), elle en produisit 24 500 en 1942 (dont 62 % de chars moyens et lourds), et 19 800 en 1943 (dont 83 % de chars moyens et lourds).

Le deuxième tournant majeur du conflit fût la bataille de Stalingrad. Au cours de l’été 1942, l’impérialisme allemand concentra ses forces sur le Caucase et Stalingrad, l’objectif était autant un choc psychologique et symbolique (la prise de la puissante ville industrielle qui portait le nom honni du dirigeant de l’URSS), que militaire (conquérir les champs pétrolifères de la région de Grozny, vitaux pour assurer sur le long terme l’approvisionnement de la Wehrmacht).

Au cours de cette bataille acharnée de Stalingrad qui dura six mois, la Wehrmacht et l’Armée Rouge mobilisèrent chacune plus d’un million d’hommes. Alors que la Wehrmacht avait pénétré profondément dans la ville, son encerclement par l’Armée Rouge (en novembre 1942) se solda par 300 000 soldats allemands pris dans un piège dont ils ne parviendront pas à se libérer.

A ce moment là, il était devenu évident pour les milieux impérialistes américains que c’est l’URSS qui l’emporterait. La Wehrmacht ne parvint jamais à se remettre de ces pertes, échouant à mener de nouvelles offensives. Bien équipée et aguerrie au combat, l’Armée Rouge conserva l’avantage tout le reste du conflit. Ceci détermina sans aucun doute l’impérialisme américain à en faire le moins possible sur le théâtre européen, conformément à la doctrine énoncée par Truman. La contribution soviétique dans l’écrasement des troupes nazies était alors publiquement reconnue et saluée comme décisive par les plus hauts représentants des nations impérialistes « alliées ».

« … l’ampleur et la grandeur de l’effort (russe) s’inscrivent comme les plus grands faits militaires de toute l’Histoire »4, déclarait ainsi lucidement le général américain Douglas MacArthur à un moment où l’Armée Rouge n’avait pourtant encore fait que mettre un coup d’arrêt aux vastes offensives de la Wehrmacht.

Comme on le voit, la contre-offensive soviétique de Koursk (été 1943), suivie immédiatement de la seconde bataille de Smolensk et de la bataille du Dniepr, forcèrent la Wehrmacht à reculer en profondeur et à battre en retraite sur un large front, une tendance inexorable qui se confirma au début de l’année 1944.

Ci-contre : Production de chars T-34 (76) dans l’usine de char « Kirov » de Tcheliabinsk (1943).

Située à plus d’un millier de kilomètres à l’est de Moscou, cette ville était l’un des nouveaux grands centres industriels qui avaient surgi au cours de l’industrialisation socialiste. Elle vit sa population quadrupler durant la période 1926-1939, date à laquelle elle approchait 300 000 habitants. Souvent surnommée « tankograd » par les Soviétiques, ses usines livrèrent à l’Armée Rouge plus de 7 200 chars lourds KV et JS ainsi que plus de 5 000 chars moyens T-34 (76), sans oublier de grandes quantités d’autres armements.

A titre de comparaison, l’impérialisme allemand ne produisit qu’à peine plus de 1 800 chars Tigre I et II de 1942 à 1945 et 6 000 chars moyens Panthers (à partir de 1943), le seul surclassant le T-34 en termes d’armement et de blindage. Conçu en 1940, le T-34 (76) surclassait les chars moyens allemands (Panzer III et IV) en termes de blindage, de vitesse, d’armement et de qualités tout-terrain. Le T-34 fût produit à plus de 50 000 exemplaires au cours du conflit dans ses différentes variantes. Ses qualités lui valurent le qualificatif de « meilleur char du monde » par le général allemand Ewald Von Kleist.

 

Ainsi, de toute évidence, l’impérialisme américain profita de conditions (très) favorables pour le déclenchement de l’opération Overlord. Incapable de résister à la pression des offensives soviétiques, la Wehrmacht voyait régulièrement ses effectifs être saignés à blanc. Alors que durant les années 1941-1943 ses effectifs oscillaient autour de 3,9 millions d’hommes, ils n’étaient plus que de 3,4 millions d’hommes en juin 1944 et de 2,3 millions d’hommes en janvier 1945.

Surtout, même après le débarquement en Normandie, l’impérialisme allemand conservait l’essentiel de ses effectifs militaires sur le Front de l’Est (60 % en janvier 1945) qui resta donc le Front décisif sur lequel l’Allemagne nazie enregistrait ses plus lourdes pertes, comme en témoigne l’infographie ci-contre.

C’est ainsi dans les combats contre l’Armée Rouge que l’Allemagne enregistra plus des trois quarts de ses soldats tués au combat en 1945. Sur l’ensemble de la Guerre, ce sont pas moins de 88 % des 4,9 millions de soldats allemands tués au cours des combats qui le furent sur le Front de l’Est.

Même si l’on considère exclusivement le milieu de l’année 1944, il est impossible de considérer sérieusement l’opération Overlord comme la plus grande opération militaire de cette période. Le 22 juin 1944, l’Armée Rouge commémora à sa manière le troisième anniversaire de l’opération Barbarossa avortée en déclenchant l’opération Bagration qui visait à libérer les territoires de Biélorussie et des Etats Baltes.

Une vaste offensive soviétique était alors attendue par l’Etat-major allemand, mais plus au sud via la Pologne, afin de marcher au plus vite vers Berlin. Du côté soviétique, le transfert des troupes et du matériel qui précéda le lancement de cette opération s’opéra dans la plus grande discrétion (de nuit, à couvert, et tous feux éteints). Au cours de cette bataille décisive, l’URSS mobilisa plus de 2,3 millions d’hommes, 24 000 canons, ainsi que plus de 4 000 blindés et 6 000 avions. L’Armée Rouge surclassait alors de manière écrasante les forces allemandes qui disposaient de près de trois fois moins d’hommes et d’artillerie ainsi que de huit fois moins de blindés et d’aviation. Le résultat fût sans appel : près de 300 000 soldats allemands tués et 150 000 autres capturés, 3 groupes d’armées de la Wehrmacht complètement anéantis. En moins de deux mois, l’Armée Rouge avança jusqu’à plus de 400 km de profondeur sur un front large d’un millier de kilomètres. Au cours de la même période, l’offensive anglo-américaine en Normandie mobilisa au maximum 2 millions d’hommes. Ceux-ci faisaient face à moins de 400 000 soldats allemands dont seuls 50 000 furent tués et 200 000 autres furent faits prisonniers.

Aujourd’hui, la bourgeoisie internationale célèbre en grandes pompes son D-Day. Pour elle, le débarquement anglo-américain fût l’ultime chance de sauver les apparences et de ne pas perdre la face, en apportant une (bien modeste) contribution à l’effondrement final de l’impérialisme allemand. Si pour la bourgeoisie, c’est une « victoire », il ne peut s’agir que d’une victoire contre « l’allié » soviétique qui avait supporté les plus durs combats et affronté les troupes les plus aguerries et les mieux équipées de la Wehrmacht. Pour l’impérialisme américain, il était essentiel de sauver l’Europe de l’Ouest du péril rouge menaçant, de soutenir les cliques bourgeoises collaboratrices dont la légitimité avait été durement éprouvée alors même que les communistes avaient la plupart du temps joué un rôle moteur, voir dirigeant, dans la résistance armée contre l’occupant fasciste. Malgré une situation militaire très favorable pour les troupes anglo-américaines, ce fût l’Armée Rouge qui fit tomber Berlin et scella le sort de l’impérialisme allemand.

Le 17 juillet 1944, 57 000 soldats et officiers allemands faits prisonniers au cours de l’opération Bagration alors en cours défilent dans les rues de Moscou. Après leur passage, la voirie sera copieusement aspergée d’eau pour être « nettoyée »… Contrairement aux bruits répandus en occident, les prisonniers de guerre allemands furent plutôt bien traités au regard des crimes qu’ils avaient commis. Seuls 11 % de ces 3,3 millions d’hommes moururent au cours de leur détention. Le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques ne fut pas le même : 69 % des 5,2 millions des soldats soviétiques capturés moururent dans les bagnes capitalistes allemands et ne revirent jamais le sol de leur patrie libérée…

Les travailleurs et les opprimés du monde entier, eux, n’ont pas à célébrer l’opération Overlord comme une « victoire ».

Les seules victoires qu’ils puissent célébrer, ce sont celles arrachées de haute lutte par les combattant héroïques de l’Union Soviétique, par ses troupes régulières comme par ses partisans qui versèrent sang et larmes, et dont le sacrifice et les souffrances sont en grande partie imputables aux grandes démocraties « occidentales » d’Amérique, de France et d’Angleterre qui firent tout leur possible dans les années 1935-1939 pour lancer la bête fasciste contre l’Union Soviétique.

Ce sont bien les peuples de l’Union Soviétique avec le PCUS(b) à leur tête qui infligèrent à la Wehrmacht les coups décisifs alors que les armées bourgeoises anglo-américaines attendaient patiemment que l’un des deux colosses vacille avant d’intervenir.

le sniper Roza Shanina (1944). Elle fût l’une des 400 000 femmes soviétiques à prendre les armes pour en découdre avec l’occupant fasciste.

Voilà les faits que la bourgeoisie cherche sans cesse à rayer de l’Histoire et c’est dans cette démarche que s’inscrivent les traditionnelles célébrations du débarquement américain en Normandie. Pourtant, même en célébrant la farouche résistance opposée au cours des sièges des grandes villes soviétiques comme Léningrad (assiégée deux ans et demi durant), au cours des offensives et des contre-offensives de Moscou, Stalingrad, Koursk ou de l’opération Bagration et de la bataille de Berlin, il est essentiel de ne pas oublier les lourds tributs ─ directs ou indirects ─, qu’eurent à payer les peuples de l’Union Soviétique.

C’est d’abord le sacrifice des vies de 10 millions de militaires (dont 7 millions morts au combat), de près d’un demi-million de partisans et d’une quinzaine de millions de civils, morts pour la plupart des suites des terribles conditions de vie que leur imposèrent l’invasion nazie (bombardements, famines, maladies). Ce sont ensuite des destructions matérielles sans précédent : plus de 1 700 villes et 70 000 villages et hameaux détruits partiellement ou en totalité par l’occupant, avec à la clef 25 millions de sans-abris ; des dizaines de milliers d’écoles et d’hôpitaux détruits, des dizaines de milliers de kolkhozes et d’établissements industriels ayant subi le même sort, des dizaines de millions de têtes de bétail perdues. Voilà quelques-uns des lourds tributs directs payés. Quant aux tributs indirects ─ encore plus lourds ─, on peut les résumer comme suit : plus d’une décennie davantage occupée à préparer, mener et panser les plaies d’une guerre d’extermination au lieu de poursuivre la marche en avant de la société socialiste, facteur décisif de la révolution socialiste mondiale ; la perte d’un capital humain  irremplaçable : la vie de millions de soviétiques parmi les plus dévoués à la cause du communisme ; la mise en sommeil des mécanismes de contrôle populaire et de la vie normale du PCUS(b), c’est-à-dire autant d’éléments capitaux qui rendirent possible le triomphe de la contre-révolution bourgeoise-révisionniste au cours de la première décennie d’après-guerre. Quant aux répercussions mondiales de cette contre-révolution, il est superflu de s’étendre longuement dessus tant elles se font encore sentir aujourd’hui par la complète dégénérescence du mouvement communiste international et le non moins complet désarmement du prolétariat international et sa totale soumission au démocratisme et au réformisme bourgeois.

Aujourd’hui, les communistes ne peuvent célébrer qu’une chose : l’esprit combatif qui animait les valeureux défenseurs de l’Union Soviétique, et prendre exemple sur lui dans les luttes contemporaines pour la renaissance du mouvement communiste international, préalable nécessaire à l’abolition de l’esclavage salarié.

Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 06/06/2014

Notes :

1 Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre – Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Editions Aden (2005), p. 77 ─ La vidéo d’une conférence de présentation de ce livre remarquable se trouve sur notre site internet www.marxisme.fr •

2 Ibidem, p. 79 •

3 L’ensemble des cartes ainsi que l’infographie relative aux pertes militaires proviennent du très documenté dossier Eastern Front (World War II) – Source : en.wikipedia.org •

4 Why we fight – The battle of Russia, USA (1943) – Ce film documentaire américain d’époque est disponible sur notre site internet en téléchargement.

jeudi 7 novembre 2024

Histoire du goulag, industrie pénitentiaire soviétique

 

Histoire du goulag, industrie pénitentiaire soviétique

Staline, acclamé lors du XVIIe congrès du Parti communiste en 1934, lance d’ambitieux projets de construction, dont le canal Volga-Moscou et un nouveau tracé du transsibérien.

Pendant ce temps, le NKVD, successeur de la Guépéou, intensifie la création de camps et transforme le système du goulag en une véritable industrie pénitentiaire. Le nombre de détenus au goulag dépasse le million dès 1935, et atteint les 2 millions en janvier 1939.


https://www.medias-presse.info/histoire-du-goulag-industrie-penitentiaire-sovietique/196564/

mercredi 18 septembre 2024

Enseigner la guerre (Morgane Barey)

 

Enseigner la guerre (Morgane Barey)

Morgane Barey est officier de l’armée de terre et docteur en histoire contemporaine de l’ENS Paris-Saclay. Depuis juillet 2022, elle est chef du département Histoire et Géographie de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Elle signe le premier ouvrage de synthèse sur la formation des militaires en France au sortir d’une guerre (1914-1918) et à l’orée d’une autre (1939-1945).

Former des chefs et faire des soldats

L’idée d’une formation spécifique, dédiée et conçue comme telle pour les besoins des armées, est relativement récente au regard de l’histoire de l’institution. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour qu’à une initiation jusqu’alors empirique à l’exercice du métier des armes succède et s’impose la notion d’une formation codifiée, organisée, structurée, adaptée à la diversité des fonctions, des responsabilités et des formes de combat. Progressivement, la guerre ne s’apprend plus seulement en la faisant, mais encore en l’analysant à la manière des sciences expérimentales, afin de déboucher sur des lois éphémères que l’on transforme, par le biais d’un système éducatif militaire, en nouvelles habitudes. Le terme d’école se théorise alors et s’inscrit progressivement dans le vocabulaire militaire : il désigne à la fois des institutions d’enseignement – les écoles militaires proprement dites – tout comme les modes spécifiques d’un certain type d’apprentissage collectif – comme l’école du soldat, qui permet d’exécuter des mouvements du corps en harmonie avec l’ensemble du groupe et participe à la réussite de l’ordre serré.

A cet impératif de formation répondent des exigences tactiques différentes selon les armées, qui imposent un type d’instruction censée correspondre à la spécificité de leurs modes de combat. Les armées de terre, de mer et de l’air possèdent ainsi leurs écoles, en charge de fournir les bases nécessaires à l’instruction de leurs soldats et officiers, mais aussi de proposer une certaine communauté de culture au-delà des particularismes techniques, au-delà aussi de la diversité des vocations et de celle des modes de vie.

A partir de 1918, à l’instar d’un de Gaulle, certains officiers réfléchissent aux améliorations à apporter à la formation des cadres en intégrant les évolutions apparues avec la guerre et condamnent l’isolement dans lequel se maintient l’armée française. D’autres, à l’inverse, estiment que rien ne doit changer. Ainsi, passé le choc des combats de la Grande Guerre, les écoles sont invitées à reprendre leur fonctionnement sans que les enseignements récents n’imprègnent pleinement l’instruction des cadres et contribuent, inversement, à consacrer un triptyque qui s’est progressivement affirmé : la formation d’un triple point de vue humain, militaire et physique.

Révolution militaire ou Révolution nationale ?

Cet ouvrage est traversé par de nombreux questionnements, dont le plus important est celui de la capacité d’adaptation d’institutions pluriséculaires en périodes de crise – sociale avec les lendemains de 1918 puis de 1945 ; militaires puis politique avec la défaite de 1940 et ses conséquences. La mission de l’officier et de sa formation sont-elles redéfinies ? Face à l’apparition d’écoles concourant à des objectifs communs – former des cadres -, comme discordants – créer des chefs fers de lance de la Révolution nationale à Vichy ; participer aux combats aux côtés des Britanniques pour la France libre ; réussir l’amalgame dans le but de reprendre la conduite de la guerre en Afrique du Nord -, observe-t-on une continuité ou une rupture de la formation ?

En centrant cette étude sur les officiers en formation, ce livre offre ainsi à voir les ambitions et les souhaits qui sont formulés par et pour les armées au prisme d’un avenir parfois incertain, mais souvent idéalisé.

Ex Libris

Enseigner la guerre, Morgane Barey, éditions Perrin, en collaboration avec le Ministère des Armées, 361 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/enseigner-la-guerre-morgane-barey/192940/

dimanche 1 septembre 2024

1er septembre 1939, la Pologne est envahie par Hitler

 

invasion Pologne
Il y a tout juste 85 ans, l’horreur et la guerre frappaient par surprise la Pologne, premier pays martyr de cette Europe qui rentrait avec fracas dans la Seconde Guerre mondiale. Cette invasion, qui eut lieu le 1er septembre 1939, était le résultat d’un plan soigneusement préparé par Hitler avec la complicité soviétique.

Un plan soigneusement préparé

Après avoir annexé l’Autriche et s'être emparé de la Tchécoslovaquie en ayant réussi à endormir la méfiance des démocraties occidentales par les accords de Munich en 1938, Adolf Hitler préparait son prochain coup avec pour objectif l'accroissement de l'espace vital de l'Allemagne (Lebensraum) à l'est. En la Pologne, il ne voit qu’un vaste territoire à capturer mais aussi un symbole à détruire. En effet, depuis la signature, en 1919, du traité de Versailles qualifié de « diktat », l’Allemagne est coupée en deux par un couloir territorial accordé à la Pologne en Haute-Silésie. Cette clause fut imposée à l'Allemagne défaite afin que la Pologne renaissante puisse avoir un accès à la mer par la ville de Dantzig.

Décidé à laver ce qu’il considérait comme un affront, Hitler prépare néanmoins soigneusement ses arrières. Il est convaincu que la France et l’Angleterre ne se risqueront pas à entrer en guerre, pensant que les démocraties occidentales chercheront comme toujours à négocier afin de garantir un semblant de paix. Néanmoins, tout risque n’est pas écarté, surtout à l’Est. Ainsi, pour éviter que le géant soviétique ne réagisse militairement contre un IIIe Reich se rapprochant de ses frontières, Hitler commet ce qu'on pensait impensable. Le 23 août 1939, l'Allemagne nazie signe un pacte de non-agression avec la Russie soviétique. Dans les clauses secrètes de ce traité est convenu que les deux monstres totalitaires se partageront la Pologne. Sûr que désormais rien n’entravera ses plans et que nul ne l'attaquera, Hitler n’a plus qu’à donner un semblant de légalité à son attaque imminente.

L’invasion de la Pologne

Le chef de la SS, Heinrich Himmler, se charge de répondre à la demande de son maître. Pour cela, il organise, le 31 août 1939, une fausse attaque de l'émetteur radio de Gleiwitz, à l'époque en Allemagne, et impute de façon mensongère cette opération à la Pologne. Se servant de ce faux prétexte, Hitler en appelle à une juste riposte contre son agresseur et déclenche les enfers le 1er septembre 1939. À l’aide de sa puissante armée forte de 1,5 million d’hommes, de 2.000 chars et 1.300 avions, le IIIe Reich réussit à dévorer rapidement sa proie polonaise sous-équipée et surprise par l’attaque. La Blitzkrieg, la guerre éclair, réussit ainsi à mettre à genoux la Pologne en un mois. Cette dernière a néanmoins combattu jusqu’au bout et avec un courage admirable. Les Polonais ont ainsi usé de tout pour repousser l’envahisseur, notamment lors de la bataille de Krojanty où ils n'hésitèrent pas à charger à cheval contre l’infanterie allemande avant que les chars ne les détruisent. Pour ajouter aux malheurs des Polonais, l’infamie de la traîtrise se rajoute à celle de l’humiliation de la défaite. En effet, tandis que les Allemands avancent à l’ouest, les Soviétiques arrivent par l’est afin de prendre comme convenu leur part du butin. Prenant possession de la moitié du pays et pensant faire une bonne affaire, l’URSS facilitera ainsi, sans s’en rendre compte, sa propre invasion par son ancien allié nazi en juin 1941.

Début du conflit mondial

Hitler jubile : il est victorieux, sa conquête a été facile et l’efficacité de la Wehrmacht a fait ses preuves. Cependant, contrairement à ce qu’il avait prévu, les démocraties occidentales ne cherchent plus à négocier. Le 3 septembre, au nom des alliances avec la Pologne, la France et la Grande-Bretagne finissent par se résoudre à ne plus user de mots contre l’Allemagne mais à désormais faire entendre à l'Allemagne de Hitler le bruit des canons et des fusils. Débute, ainsi, la « drôle de guerre » tandis que pour le peuple polonais commence son martyre et sa longue domination, sous le joug nazi puis, la guerre terminée, sous la férule communiste jusqu’en 1989.

Eric de Mascureau

jeudi 4 juillet 2024

Les déportations secrètes : Comment la Grande-Bretagne a trahi les Chinois qui ont servi le pays pendant la guerre

 

par Dan Hancox.

Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, les marins marchands chinois ont aidé à assurer l’alimentation, le ravitaillement et la sécurité de la Grande-Bretagne – et beaucoup ont donné leur vie en le faisant. Mais à partir de fin 1945, des centaines d’entre eux qui s’étaient installés à Liverpool ont subitement disparu. Maintenant leurs enfants reconstituent la vérité.

En 1946, des milliers de Chinois de Liverpool qui avaient aidé la Grande-Bretagne à gagner la guerre ont été déportés en Chine par les autorités britanniques.

Le 19 octobre 1945, 13 hommes se sont réunis à Whitehall pour une réunion secrète présidée par Courtenay Denis Carew Robinson, un haut responsable du ministère de l’Intérieur. Etaient également présents des représentants du ministère des Affaires étrangères, du ministère des Transports en temps de guerre, de la police de Liverpool et de l’Inspection de l’immigration. Après la réunion, le service des étrangers du ministère de l’Intérieur a ouvert un nouveau dossier, désigné HO/213/926. Son contenu ne devait pas être discuté à la Chambre des communes ou à la Chambre des lords, ni avec la presse, et ne devait pas être connu du public. Il s’intitulait : « Rapatriement obligatoire des marins chinois indésirables ».

Alors que le vaste processus de reconstruction de l’après-Seconde Guerre Mondiale se mettait en branle, ce programme d’expulsion n’était, pour le ministère de l’Intérieur et le nouveau gouvernement de Clement Attlee, qu’un tout petit élément. Le pays était dévasté – des centaines de milliers de personnes étaient mortes, des millions étaient sans abri, le chômage et l’inflation montaient en flèche. Le coût de la guerre avait été si élevé que le Royaume-Uni n’aurait pas fini de rembourser sa dette envers les États-Unis avant 2006. Dans les sites bombardés par la Luftwaffe, la pauvreté, le désespoir et le ressentiment étaient monnaie courante. À Liverpool, le conseil municipal cherchait désespérément à trouver des logements pour les militaires de retour.

Pendant la guerre, jusqu’à 20 000 marins chinois ont travaillé dans l’industrie maritime de Liverpool. Ils ont maintenu à flot la marine marchande britannique et ont ainsi alimenté et nourri le peuple britannique pendant que les nazis tentaient de couper les lignes d’approvisionnement du pays. Les marins représentaient un élément vital de l’effort de guerre allié, des « héros du quatrième service » selon le titre d’un livre sur la marine marchande. Travaillant dans les salles des machines, dans les soutes, ils sont morts par milliers lors de périlleuses traversées de l’Atlantique, sous la menace des sous-marins allemands.

À la suite de la réunion de Whitehall, en décembre 1945 et tout au long de 1946, la police et l’Inspection de l’immigration de Liverpool, en collaboration avec les compagnies maritimes, ont commencé à rassembler de force ces hommes, à les mettre sur des bateaux et les renvoyer en Chine. La guerre finie, le travail était rare, beaucoup d’hommes auraient été plus que prêts à rentrer chez eux. Mais pour d’autres, l’histoire a été très différente.

Au cours des années précédentes, pendant la guerre, des centaines de marins chinois avaient rencontré et épousé des Anglaises, avaient eu des enfants et s’étaient installés à Liverpool. Ces hommes ont également été déportés. Les familles des marins chinois n’ont jamais été informées de ce qui se passait, n’ont jamais eu la possibilité de s’y opposer et n’ont jamais eu la possibilité de leur dire au revoir. La plupart des épouses britanniques des marins chinois mourront sans connaître la vérité, croyant encore que leurs maris les avaient abandonnées.

Ce n’est que des décennies plus tard, avec la déclassification du HO/213/926 et grâce aux enquêtes minutieuses menées par certains des enfants adultes de ces marins dans les archives de Londres, Shanghai et New York, que des pans de ce sombre chapitre de l’histoire britannique sont peu à peu parvenus à la lumière. Mais les enfants des Chinois déportés n’ont obtenu aucune aide officielle dans cette immense tâche. 75 ans plus tard, il n’y a eu aucune reconnaissance de la part du gouvernement, aucune enquête et aucune excuse.

« Nous étions de peu d’importance », m’a dit Yvonne Foley, la fille de l’ingénieur maritime originaire de Shanghai Nan Young, la première fois que nous nous sommes rencontrés, autour d’un thé dans le hall d’un hôtel de Londres en janvier 2019. Foley est née en février 1946, et ce n’est qu’en 2002 qu’elle a commencé à découvrir ce qu’était vraiment devenu son père. « Nous étions un incident de parcours, a-t-elle dit, insignifiant pour Whitehall ».

Selon la plupart des estimations, Liverpool possède la plus ancienne communauté chinoise d’Europe. À l’origine de cette relation on trouve le groupe maritime Alfred Holt & Co, fondé à Liverpool en 1866, et sa principale filiale la Blue Funnel Line, dont les cargos à vapeur reliaient Shanghai, Hong Kong et Liverpool. Alfred Holt & Co est rapidement devenu l’une des plus grandes compagnies maritimes marchandes de Grande-Bretagne, important de la soie, du coton et du thé. Au fil du temps, certains des marins chinois se sont installés à Liverpool, créant des entreprises pour s’occuper des marins en permission. Les archives du début du siècle indiquent qu’existaient des pensions de famille, des épiceries, des blanchisseries, des tailleurs, un shipchandler et même un détective privé, M. Kwok Fong. Le recensement de 1911 montre 400 résidents nés en Chine, et bien plus faisant des allers-retours. À la fin de la Première Guerre Mondiale, la communauté se comptait par milliers.

Nichée à côté des quais sud de Liverpool, Chinatown était le cœur cosmopolite d’une ville de marins – les Chinois se mêlant non seulement à des scouse (habitants de Liverpool parlant le dialecte de Liverpool, le scouse), mais aussi à des migrants venus de Scandinavie, d’Afrique, de la Méditerranée et de ports éloignés. Les négociants et épiciers chinois installés à Liverpool vendaient à la communauté expatriée et aussi aux gens du pays, désireux de goûter ces produits étranges,  de grands fûts de prunes importées, des sacs de graines de pastèque, de crevettes séchées, des litchis, du bo bun, du poisson salé, du bœuf séché à la sauce soja, des galettes de tofu au gingembre. « Nous avions l’habitude d’aller chez Low Tow’s et d’acheter pour un penny des guah-gees, une sorte de graine de pastèque séchée qui contenait une délicieuse noix à l’intérieur », se souvient un témoin anonyme cité par l’historienne locale Maria Lin Wong dans son livre de 1989 Chinese Liverpudlians. « Il vendait aussi des scarabées chinois. Je n’ai jamais aimé ça, mais la plupart des enfants les aimaient… dans mes souvenirs, c’étaient des coléoptères séchés, et les gosses avaient l’habitude de cueillir les pattes et de les décortiquer – pouah ! »

Pendant la majeure partie du siècle, les Chinois nés en Grande-Bretagne ont été officiellement classés comme « étrangers », dans la même catégorie que tous les migrants non coloniaux, et ils devaient posséder des papiers attestant leur statut, s’enregistrer auprès des autorités et être vérifiés périodiquement, comme s’ils étaient en probation. De nombreux Chinois en Grande-Bretagne ont connu ce racisme et ces difficultés, mais il y avait autre chose. « Parmi la population locale, il y avait beaucoup d’affection pour les Chinois et leur communauté », selon Rosa Fong, cinéaste et universitaire native de Liverpool. Ils faisaient forte impression à Liverpool au début du XXe siècle. « Tous les gars chinois avaient l’habitude de s’habiller très élégamment, quand ils étaient sur terre. Ils portaient de grands manteaux et des chapeaux trilby, et ils étaient très impressionnants, très smart. Un rapport de 1906 du Weekly Courier de Liverpool reflétait la méfiance et l’admiration qui caractérisaient les attitudes de l’époque : l’article louait les Chinois pour leur gentillesse, « leur travail assidu et leur stricte tempérance », tout en décrivant Chinatown sous les aspects sordides de la fumerie d’opium : « Des ombres violettes brouillent les contours des vieilles maisons et voilent les quelques silhouettes qui déambulent… au crépuscule se profilent d’étranges silhouettes, se déplaçant avec le balancement raide de l’Orient ».

À une centaine de mètres de l’endroit où se dresse aujourd’hui la porte rouge et or de Liverpool Chinatown – elle a été construite en 2000 et est la plus grande du genre au monde en dehors de la Chine – se trouvait autrefois le Blue Funnel Shipping Office, et juste à côté, The Nook pub. Aujourd’hui abandonné et graffité, The Nook a été envahi pendant des décennies par des marins chinois en congé à terre. Lorsque la propriétaire anglaise annonçait la fermeture, elle le faisait en anglais et en chinois. En face du pub, il y avait un club, le Southern Sky, où les marins jouaient pour de l’argent, dans le sous-sol, à des jeux comme le pakapoo et le mah-jong. Travaillant sur des navires marchands britanniques pendant des mois avec des équipages nés localement, les hommes étaient devenus partie intégrante de la vie de Liverpool et certains s’y étaient installés. Lorsque leurs navires revenaient après six mois ou plus en mer, les marins apportaient avec eux des jouets, des oiseaux exotiques et des pantoufles chinoises, et leurs familles de Liverpudlians attendaient au Gladstone Dock pour les accueillir à la maison.

La Seconde Guerre Mondiale amènera beaucoup plus de marins chinois à Liverpool. La Chine était, selon la formulation de l’historienne Rana Mitter, « l’allié oublié ». Non seulement elle a joué un rôle vital dans la lutte contre le Japon en Asie, mais les marins chinois ont également maintenu la marine marchande britannique en activité. À partir de 1939, Alfred Holt & Company, avec Anglo-Saxon Petroleum (qui fait partie de Shell), recruta des hommes à Shanghai, Singapour et Hong Kong. Ils étaient chargés d’équiper les navires accomplissant des missions à travers l’Atlantique, en apportant au Royaume-Uni les fournitures essentielles comme le pétrole, les munitions et de nourriture et en escortant des convois vers le front. C’était un travail exceptionnellement dangereux. Environ 3500 navires marchands ont été coulés par des sous-marins nazis et plus de 72 000 vies ont été perdues du côté allié.

Un marin marchand chinois, Poon Lim, est devenu célèbre pour avoir survécu 133 jours à la dérive sur un minuscule radeau, après que son navire britannique ait été torpillé par un sous-marin dans l’Atlantique Sud. Lim et ses compatriotes ont été salués comme de solides camarades dans un film de propagande du ministère de l’Information de 1944, The Chinese in Wartime Britain. « L’Est a rencontré l’Ouest et l’a aimé », explique le commentateur du film avec son meilleur accent Pathé News, en nous montrant ces nouveaux amis travaillant comme médecins, ingénieurs et scientifiques, puis se reposant sur terre entre les missions, buvant du thé, pratiquant la calligraphie et jouant au tennis de table. Les marins marchands chinois ont combattu « au coude à coude dans la plus grande bataille de l’histoire navale, aux côtés de leurs camarades marins britanniques. Eux aussi bravent les torpilles, les bombes et les mines, faisant l’histoire sous les tirs… La vie en mer alimente un esprit de camaraderie unique entre les hommes de toutes les nations ».

Pour les marins chinois, la gratitude et l’amitié officielles des Britanniques ne s’étendaient pas loin au-delà du grand écran. Sur les navires de Holt, dès le début ils recevaient moins de la moitié du salaire de base de leurs coéquipiers britanniques. Ils ne recevaient pas non plus la prime de « risque de guerre » de 10 £ par mois – même si le risque de mort dans les salles des machines et les cuisines où travaillaient la plupart d’entre eux était généralement beaucoup plus élevé que sur les ponts supérieurs, où l’on pouvait trouver les Britanniques. Et lorsque ces hommes chinois mouraient au combat, les indemnités versées à leurs proches étaient moindres.

Au début de 1942, l’Union des marins chinois de Liverpool, affiliée aux communistes, se mit en grève à cause de ces disparités. De violents affrontements avec la police lors d’une réunion syndicale ont conduit à l’emprisonnement de plusieurs marins. Mais ils ont gagné finalement. En avril 1942, les marins chinois obtinrent une augmentation de salaire de base de 2 £ par mois et la même prime de risque que les Britanniques. Cela ne mit pas fin aux tensions entre les marins et leurs employeurs. En septembre, le Journal of Commerce rapportait, sous le titre « Chinese Run Amok», que plus de 400 marins du RMS Empress of Scotland devaient comparaître devant le tribunal sous l’accusation d’avoir utilisé « des haches, des herminettes, des épées, des poignards, de lourds maillets en bois, des tuyères, des sondes de bord et toute sorte de morceaux de bois pouvant servir d’arme » pour tenter de libérer 12 de leurs pairs arrêtés. La raison ? Les 12 hommes avaient refusé d’accomplir leurs tâches à bord, protestant qu’ils n’avaient toujours pas reçu la prime de guerre.

Lorsque la guerre a pris fin, face à une main-d’œuvre militante et syndiquée, devant récupérer ses pertes de guerre tout en restant en concurrence sur le marché maritime international, Alfred Holt réduisit immédiatement les salaires des marins chinois. Cela rendait presque impossible de survivre à terre entre deux emplois. Les nouveaux salaires étaient « insuffisants pour vivre », selon une note interne d’Alfred Holt en novembre 1945.

Les Chinois étaient, rapportait le Liverpool Daily Post peu après la guerre, un « corps d’hommes vaillants dont le service à la cause alliée, par le biais du service marchand, est grandement apprécié ». Ce sentiment d’endettement et de camaraderie était sincèrement ressenti par de nombreux Britanniques.

« Ils étaient vraiment des héros de guerre, a déclaré Rosa Fong. Tout cela rend ce qui s’est passé ensuite si tragique, une si terrible trahison ».

À la fin de la guerre, le ministère de l’Intérieur estimait qu’il y avait environ 2000 marins chinois sans travail à Liverpool. Lors de la réunion fatidique de Whitehall en octobre 1945, il a été allégué que ces marins avaient « causé beaucoup d’ennuis à la police, mais qu’il n’avait pas été possible jusqu’à présent de s’en débarrasser ». Maintenant que la guerre était terminée et que les troupes japonaises en Chine s’étaient rendues, l’accès à la Chine s’ouvrait à nouveau – permettant au gouvernement britannique d’entamer, selon ses propres termes, « les mesures habituelles pour se débarrasser des marins étrangers dont la présence ici est importune » (Ces « mesures habituelles » font probablement référence à une déportation de masse antérieure : 95 000 hommes chinois ont été recrutés par la Grande-Bretagne comme ouvriers non combattants et marins marchands pendant la Première Guerre Mondiale. Ils n’ont pas non plus été autorisés à s’installer au Royaume-Uni après la guerre, et leur sacrifice a également longtemps été ignoré).

Le plan du ministère de l’Intérieur a été quelque peu entravé par la loi britannique : seuls ceux qui avaient été renvoyés de la marine marchande en raison d’activités criminelles pouvaient être légalement expulsés. Cela ne concernait que 18 des 2000 hommes. Certains des autres marins avaient commis des délits mineurs, participé à des jeux d’argent ou fumé de l’opium, mais le ministère de l’Intérieur admettait que cela faisait partie de la vie normale à quai et ne suffisait pas à justifier l’expulsion.

Les Chinois restant se virent refuser le droit de travailler à terre. Mais ce n’était pas suffisant pour atteindre le résultat souhaité. Le ministère de l’Intérieur voulait un plan de rapatriement massif et avait besoin de l’aide des agents de l’Immigration de Liverpool, de la police et des compagnies maritimes pour y parvenir. À la suite de la réunion du 19 octobre, les agents de l’Immigration de Liverpool ont commencé à modifier les dates sur les papiers officiels que les marins chinois étaient tenus de porter en tant qu’« étrangers » – les obligeant à quitter le pays à une date précise et imminente. De cette façon, tout homme qui ne monterait pas volontairement à bord des navires en attente pourrait alors faire l’objet d’un ordre d’expulsion pour violation de ses « conditions de débarquement » et être embarqué de force par la police locale. Pour une efficacité maximale, cet automne-là le ministère de l’Intérieur signa d’avance un grand nombre d’ordres d’expulsion et les envoya à Liverpool.

À partir de ces mois d’automne 1945, les navires de rapatriement Blue Funnel restèrent à l’ancre au milieu de la Mersey, leurs espaces de chargement vides des caisses et des barils habituels, mais équipés de lits superposés improvisés. La police de Liverpool et les agents de l’Immigration ratissèrent la ville, en particulier les logements collectifs de Chinatown, tels que les pensions dirigées par Alfred Holt, ramassèrent les hommes et les emmenèrent sur les navires à l’ancre, d’où il n’y avait aucun moyen de s’échapper.

Le Nook sur Nelson Street dans le quartier chinois de Liverpool, tel qu’il est maintenant (Crédit photo : Tom Jenkins/The Guardian).

En décembre 1945, deux premiers cargos partirent pour Saigon et Singapour. À la fin de l’année, 208 Chinois avaient été rapatriés. L’opération démarrait bien, notaient les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur dans leur correspondance. Pendant ce temps, les agents de l’Immigration de Liverpool intensifiaient la chasse à ceux qui restaient. « Cela ne devrait pas être difficile, a écrit un officier dans une note de service, si des mesures énergiques sont prises pour les éliminer des cuisines des restaurants, des blanchisseries, etc. »

Au début, le ministère de l’Intérieur avait précisé que les 100 marins ou plus avec des épouses anglaises et des enfants nés en Grande-Bretagne ne devaient pas être automatiquement expulsés. Ces hommes devaient être « signalés individuellement », laissant vraisemblablement la décision à la discrétion des agents de l’Immigration et de la police de Liverpool. Bien que le fait d’être marié à une femme du pays ne donnait pas aux Chinois accès à la citoyenneté britannique, le ministère de l’Intérieur était conscient que cela leur donnait le droit de rester au Royaume-Uni. Cette information fut délibérément cachée. Le 14 novembre, un agent de l’Immigration de Liverpool, JR Garstang, écrivit à Londres qu’« il serait imprudent… de donner la moindre indication aux Chinois que, parce qu’un homme est marié à une femme née en Grande-Bretagne, il a le droit de résider au Royaume-Uni ». Dans une lettre de relance, envoyée le 15 décembre, Garstang répète qu’il vaut mieux ne pas donner aux hommes mariés « un moyen d’appuyer leur demande d’autorisation de séjour ». Les autorités étaient déterminées à terminer le travail qu’elles avaient commencé.

La campagne secrète de rapatriement n’a pas été effectuée avec calme et dans un climat de coopération. Des documents écrits suggèrent qu’il s’est agi d’une véritable chasse à l’homme. Le mot « rafle » est utilisé à plusieurs reprises dans la correspondance officielle. Un rapport des agents de l’Immigration au ministère de l’Intérieur, envoyé le 15 juillet 1946, annonçait que : « Deux jours entiers ont été consacrés à une fouille intensive d’environ 150 pensions de famille, pensions privées et maisons privées ». Ils avaient « déployé le filet aussi largement que possible », et alerté les officiers de police de tout le pays pour qu’ils recherchent les marins chinois. Le rapport concluait : « Lorsque l’opération sera terminée dans les jours qui viennent, je suis convaincu que toutes les mesures possibles auront été prises pour assurer le rapatriement d’un maximum de Chinois ».

Malgré tout ce que l’on sait de choquant sur le dossier HO/213/926, de nombreux points restent encore inconnus. « Je suis toujours aussi surprise que rien n’ait été dit aux familles, m’a récemment confié Judy Kinnin, aujourd’hui âgée de 76 ans. Même si c’était un mensonge ! Juste pour essayer de le justifier. Mais ils n’ont rien fait du tout. Ma mère n’a jamais rien su ». Le père biologique de Kinnin, Chang Au Chiang, était équipementier de navires et figure parmi les déportés. Son nom est sur son certificat de naissance, et elle a quelques photos de lui, mais aucun souvenir. Un ami de la famille se souvient que la mère de Kinnin a dit : « Oh, il a dû rester jouer au mah-jong, car tous ses vêtements sont toujours là. Il n’y a aucun problème ». Mais il n’est jamais rentré à la maison. « Cela m’a préoccupée récemment, m’a dit Kinnin. Je veux juste savoir … Est-il revenu sain et sauf en Chine, et qu’est-il devenu ? Je pourrais avoir des frères et sœurs en Chine, n’est-ce pas ? Ce serait vraiment bien de le savoir ».

La raison pour laquelle les mystères demeurent, c’est que l’État britannique a décidé que nous ne devrions pas savoir – et que les femmes et les enfants passeraient leur vie, dans certains cas, toute leur vie, sans jamais le savoir. En dehors des archives officielles, il existe des témoignages oraux d’anciens Liverpudlians, décédés depuis, et qui sont désormais impossibles à vérifier. Des récits de fourgons des services de l’Immigration rôdant dans les rues de Liverpool et se saisissant des hommes par la force ; de raids dans les pensions de Chinatown en pleine nuit ; d’hommes cachés dans des caves et des greniers ; et d’autres qui descendaient sur les quais pour retrouver des amis et disparaissaient à jamais ; de visites à domicile d’officiers secrets de la branche spéciale, pour saisir les documents des hommes déportés, comme pour effacer toute trace d’eux. Comme si les enfants eux-mêmes n’étaient pas une trace.

À l’été 1946, les rumeurs s’étaient propagées dans une certaine mesure, entraînant une prise de conscience de ce qui s’était passé au niveau local. Le 19 août, sous le titre « British Wives of Chinese », le Liverpool Echo rapportait : « Craignant que leurs maris, récemment rapatriés de force, ne reviennent jamais dans ce pays, 300 épouses britanniques de marins chinois qui ont formé dimanche une association de défense à Liverpool, ont envoyé aujourd’hui un télégramme à l’ambassadeur de Chine lui demandant d’intervenir en leur faveur ». L’association était dirigée par une Liverpudlian de 28 ans, Marion Lee. Aucun autre enregistrement ne fait allusion à cette association de défense, ni à Marion Lee. Aucun des descendants à qui j’ai parlé ne se souvient d’avoir entendu quoi que ce soit à ce sujet.

À peu près à la même époque, la charismatique députée travailliste de Liverpool Exchange, Bessie Braddock, a tenté de défendre le cas des femmes auprès du ministère de l’Intérieur, mais elle a été éconduite. Étant donné que certains hommes nouvellement mariés avaient « probablement déjà été rapatriés », un fonctionnaire lui écrivit à l’été 1946 : « Cela pourrait causer des problèmes à l’agent de l’Immigration, à Liverpool, à la police et aux compagnies maritimes concernées » s’ils permettaient maintenant à d’autres de rester.

Dans les communications internes entre les responsables, il y a du déni, de la confusion et des tentatives de rejeter la faute. Après l’article sur la campagne des épouses, SE Dudley du ministère de l’Intérieur écrivit à l’agent de l’Immigration Garstang, affirmant qu’« aucun rapatriement forcé » d’hommes mariés n’avait eu lieu. En fait, affirmait Dudley, la réduction drastique des salaires et les pressions supplémentaires exercées par les managers d’Alfred Holt ont peut-être contraint certains d’entre eux à partir. Dans sa réponse, Garstang semblait d’accord, accusant « les forces économiques hors de notre contrôle » et le ministère des Transports de guerre de ne pas avoir donné de travail aux Chinois sur les navires britanniques. Peut-être, avança Dudley, la solution serait-elle de permettre aux hommes mariés d’occuper un emploi à terre, si le ministère du Travail ne s’y opposait pas ? C’eût été une excellente solution, si elle n’avait été proposée neuf mois après le départ des premiers navires vers l’Est.

À l’été 1946, les inspecteurs de l’Immigration de Liverpool signalaient que 1362 marins chinois « non rémunérés et indésirables » avaient été expulsés. Peut-être, se demanda Dudley, une autre réunion des départements concernés devrait-elle être convoquée à un moment donné, pour discuter des hommes mariés ? « Il est clair qu’il faut faire quelque chose », concluait-il dans son mémo, à la manière quintessentielle de la fonction publique britannique, élaborant des plans pour qu’un comité exploratoire examine la possibilité de résoudre potentiellement un problème qu’il était déjà bien trop tard pour réparer.

Plusieurs centaines d’hommes étaient partis et les femmes qui restaient n’avaient d’autre choix que d’essayer de continuer leur vie. Les témoignages recueillis par Yvonne Foley auprès de certains enfants parlent d’épreuves incroyables. Le principal soutien de famille des familles ayant été expulsé, de nombreux enfants de marins se souviennent s’être couchés affamés, entassés dans une ou deux pièces seulement, survivant grâce à la gentillesse d’amis. Obtenir l’aide de l’État était impossible pour ceux qui avaient épousé un Chinois, car ce faisant, ils avaient automatiquement perdu leur citoyenneté britannique, devenant eux-mêmes officiellement classés comme « étrangers ». Certaines femmes avaient également été rejetées par leur famille pour avoir épousé un Chinois. Certaines n’ont pu faire face et ont confié leurs enfants à des orphelinats ou à l’adoption. Certains ont envisagé de se suicider.

Pour beaucoup de ces enfants, leurs premières années ont été marquées par la pauvreté, les abus racistes et des beaux-pères qui étaient « mauvais à cause de la boisson », pour citer l’une des personnes interrogées par Foley. « Je pense que surtout pour les garçons, ou plutôt les hommes, l’absence de cette figure paternelle a eu un impact émotionnel durable », a déclaré Rosa Fong. « Cela leur a pesé. Être en colère contre ton père pendant toutes ces années, puis découvrir que c’était complètement faux depuis le début. Et pour certains d’entre eux, ils n’avaient pas seulement perdu un père, mais aussi une part d’eux-mêmes – n’ayant jamais eu de lien avec leur héritage chinois ».

« Ce pays ne sait pas quels dommages il a causés à des enfants comme moi », m’a dit Peter Foo chez lui, à Liverpool, lors de notre première conversation au début de cette année. Le père de Foo était l’un des marins déportés. Il avait 14 ans quand sa mère et son beau-père ont émigré aux États-Unis, le laissant à Liverpool avec sa grand-mère, qui mourut peu de temps après, le laissant aux soins de son demi-frère plus âgé. « Et vous pouvez imaginer quelle vie brillante j’ai eue, ironisa-t-il sombrement, avec ces foutus parents ». Quand, à l’âge adulte, Foo apprit la vérité sur ce qui était arrivé à son père, cela lui sembla correspondre à son expérience de la vie au Royaume-Uni. « D’une certaine manière, je n’ai pas été choqué, c’est vrai, parce que j’ai dû supporter le racisme toute ma vie. Je n’ai jamais demandé d’indemnisation, l’argent ne m’intéresse pas. Je veux juste des foutues excuses ».

Peter Foo à Chinatown Gate sur Nelson Street, Liverpool (Crédit photo : Tom Jenkins/The Guardian).

À la mi-avril, Foo m’a conduit dans le quartier chinois de Liverpool, puis sur le front de mer, où nous nous sommes garés au bord de la rivière Mersey, sous le vaste centre de congrès ACC, entre Queens Dock et Dukes Dock. Nous nous sommes assis dans sa Mercedes bordeaux avec sa plaque d’immatriculation personnalisée, P3FOO, et, avec un mélange d’indignation, de fierté et de drôlerie, il a raconté des histoires sur son passé. Il a rappelé comment il était apparu comme figurant dans L’Auberge du sixième bonheur en 1958, aux côtés d’un certain nombre d’autres enfants anglo-chinois pauvres de Liverpool – et d’Ingrid Bergman. Le film était basé sur l’histoire vraie de Gladys Aylward, une missionnaire britannique en Chine avant la Seconde Guerre Mondiale, et la 20th Century Fox avait choisi de filmer les scènes chinoises dans le nord du Pays de Galles.

En grandissant, Foo est resté lié à une partie de la communauté chinoise de Liverpool – et une fois, alors qu’il était un jeune adulte, un vieil ami de son père lui a suggéré de se rendre à Singapour et d’essayer de le retrouver. « J’ai dit, pourquoi irais-je le voir ? Je ne vais pas faire tout mon possible pour faire ça s’il s’est enfui. J’étais comme ça ». Personne n’a jamais suggéré à Foo que son père avait été forcé de partir, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Foo a découvert plus tard qu’il était décédé à Singapour en 1979. « Comprenez-vous à quel point je suis en colère, pour des choses comme ça ? »

Foo fouilla dans le coffre de la voiture et en sortit de gros dossiers (reliques de son travail de dessinateur) bourrés de documents et de photocopies : actes de mariage, actes de naissance, papiers d’identité singapouriens, e-mails imprimés et aussi des photos, datant des années 40, de certains des marins déportés et de leurs épouses posant, pleins d’espoir. « Quand je vois ce que j’ai raté, en n’ayant pas de père… » Il se tut un instant. « Quand j’étais enfant, nous n’avions rien. Mais je pourrais y passer demain, ça ne m’inquiète pas. J’ai fait ce que je suis venu faire ici ».

C’était la fin de l’après-midi, des joggeurs, des cyclistes et des couples passaient, profitant des derniers rayons de soleil du printemps. De temps en temps, Foo interrompait sa conversation et me donnait un coup de coude pour me faire voir différents navires qui allaient et venaient – ​​un pétrolier, un porte-conteneurs, des ferries grands et petits. Il m’a expliqué qu’il se rendait souvent en voiture sur les quais, l’après-midi, pour regarder les bateaux aller et venir. « La seule raison pour laquelle je suis attaché à la mer, me dit-il, c’est mon père ».

À cause de la politique officielle de secret du ministère de l’Intérieur et du silence stoïque des femmes laissées pour compte, ce n’est que dans les années 2000, après le décès de la plupart de leurs parents, que les enfants anglo-chinois survivants ont commencé à découvrir la vérité. Le point de départ pour beaucoup fut un documentaire en 2002 de la BBC North West intitulé Shanghai’d. Il divulguait le contenu du dossier HO/213/926 déclassifié et interviewait deux Britanniques âgés, décédés depuis, qui avaient été témoins des raids de Chinatown et avaient vu des hommes traînés de force vers les navires.

Les efforts du gouvernement pour dissimuler ce qui s’était passé n’ont pas été entièrement couronnés de succès. Lorsque Zi Lan Liao, directrice de l’organisation Pagoda Arts de la communauté chinoise de Liverpool, a emménagé dans la ville en 1983 avec sa famille, une partie de ce qui s’était passé était connue dans Chinatown. « Quand j’ai parlé aux habitants, ils ont tous dit que c’était une chose bien connue, que beaucoup de Chinois avaient mystérieusement disparu, a déclaré Liao. Ces histoires sont dissimulées, mais dans la communauté, les gens savaient ». Les détails précis restaient cependant inconnus.

En 2002, après avoir vu le documentaire de la BBC, Yvonne Foley se rendit au Public Record Office de Kew pour voir si elle pouvait en savoir plus. Là, elle lut les dossiers du ministère de l’Intérieur sur les expulsions et les lettres entre Whitehall et les agents de l’Immigration de Liverpool, dans lesquelles ils faisaient référence de manière désobligeante aux marins chinois – affirmant sans preuve, par exemple, que « plus de la moitié … souffraient de VD ou TB ». Ils parlaient également avec mépris des femmes des marins. L’un des officiers déclara, lors de la réunion initiale à Whitehall que « quelques 117 Chinois ont des épouses nées en Grande-Bretagne, dont beaucoup appartiennent à la classe des prostituées, et ne souhaiteraient pas accompagner leurs maris en Chine ».

Pour Foley, c’est cette phrase qui l’a mise en rage. « C’est cette affirmation qui m’a bouleversée et m’a vraiment incitée à en savoir plus, m’a-t-elle dit. Comment ont-ils osé faire une déclaration aussi radicale sur ces femmes ? J’ai rencontré certaines de ces femmes – et ma propre mère! Comment ont-ils osé dire cela ? »

Ce devait être le début de plus d’une décennie d’appels téléphoniques, d’e-mails, d’interviews et de recherches dans les archives maritimes dispersées à travers le monde. Il y avait « des masses d’informations qui devaient être triées et analysées, a écrit plus tard Foley. C’était un travail de détective. Un puzzle en trois dimensions ». Aussi chaleureuse qu’elle soit, Foley donne fortement l’impression qu’elle ne souffre pas volontiers les imbéciles, et sa persévérance obstinée est devenue un atout dans sa longue recherche de la vérité. « Tu es comme ton père, lui avait dit une fois sa mère. Toujours à discuter, à vouloir changer le monde ».

Yvonne Foley chez elle dans le nord-ouest (Crédit photo : Christopher Thomond/The Guardian).

Foley se rendit dans des bibliothèques, des musées et des collections privées à Shanghai, Hong Kong, Dalian, Melbourne et Londres. Elle s’est fait envoyer des Pays-Bas des documents concernant Alfred Holt, et d’autres documents de New York, provenant des archives de Wellington Koo, l’ambassadeur de Chine au Royaume-Uni au moment des déportations. Tout cela a permis de dresser un tableau saisissant de ce qui s’était passé : les conditions de vie et le désespoir d’après-guerre, les impératifs commerciaux des compagnies maritimes, le mépris et l’insensibilité du gouvernement pour les personnes touchées. Foley a rencontré l’une des dernières épouses survivantes dans une maison de retraite, et voici ce que celle-ci lui a dit : « Même à mon âge, ça fait plaisir de penser que je n’ai peut-être pas été abandonnée ».

Foley a également créé un site web, Half and Half, pour partager ce qu’elle a trouvé, et lentement un réseau d’autres enfants de déportés s’est formé. Ils ont pris le nom de Les Dragons de la Piscine. Ensemble, ils ont reconstitué une plus grande partie de l’histoire, trouvant du réconfort et de la solidarité dans leurs rencontres, en réalisant qu’ils n’avaient pas été seuls. « C’est agréable de reconnaître qu’on n’est pas seuls, m’a dit Foley. Je pense que ma mère aurait été ravie ».

Quelques-unes des personnes que Foley et son mari, Charles, ont interviewées pour leur livre publié à compte d’auteur, Sea Dragons, étaient assez âgées pour se souvenir de leurs pères. Mais ces souvenirs étaient flous et oniriques, des fragments arrachés à un passé lointain. L’un d’eux avait une image de son père cuisinant des pommes de terre coupées en dés dans un wok. Un autre se souvenait de son père en visite quand il était un jeune enfant et plaçant un billet de 5 £ plié dans sa main. Un autre se souvient d’un inconnu, un Chinois à moto – peut-être un ami de leur père déporté? – se présenter à Liverpool et demander à voir sa mère, pour disparaître à nouveau.

Pour certains enfants, leurs premières années ont été difficiles mais heureuses. Après l’expulsion du père de Leslie Gee, Lee Foh, la famille vécut à l’hôtel pendant un certain temps. Mais elle gardait un lien avec la communauté et la culture chinoises locales. Quelques années plus tard, la mère de Gee s’est remariée avec un autre marin chinois arrivé en Grande-Bretagne lors d’une vague de migration ultérieure. « C’était encore difficile pour ma mère, se souvient Gee, qui a maintenant 76 ans. Mais les Shanghaiens sont restés soudés. Mon beau-père nous emmenait, nous les enfants, à Chinatown, nous allions souvent au cinéma chinois – nous ne comprenions pas ce qu’ils disaient, mais c’était très amusant. Nous regardions les nouvelles chinoises, et il y avait aussi l’opéra chinois, c’était incroyable, fascinant ».

On remarque chez de nombreux descendants survivants une même façon d’agir pleine de philosophie. Leurs mères avaient été laissées à elles-mêmes et elles avaient fait face à leur situation en essayant de dépasser un passé difficile et de passer à autre chose. Beaucoup de leurs enfants ont cette même attitude stoïque. Cela s’était passé, beaucoup d’entre eux me l’ont rappelé, il y a très longtemps – et les gens ne parlaient pas de ces choses à l’époque. Comme l’a dit Joan, l’épouse de Gee : « La mère de Gee était comme beaucoup des gens de cette génération: ça n’est pas votre problème, c’est du passé, on n’a pas à en parler ».

Gee n’a commencé à chercher son père qu’il y a quelques années, a-t-il dit, parce que sa femme adorait les sites web de généalogie et l’y avait poussé. Ils ont découvert que Lee Foh s’était retrouvé aux États-Unis quelques années plus tard. Avec l’aide du service d’Immigration américain, ils ont mis la main sur des photos, des empreintes digitales et son livret de missions. « Je suis né en avril 45, a déclaré Gee, et son livret se termine brusquement cette année-là. La dernière mention imprimée « parti en mer » date de décembre 1945 – et c’est la dernière fois que nous avons entendu parler de lui ».

Qu’est-il arrivé aux marins déportés lorsqu’ils ont accosté à Singapour ou à Hong Kong, ou qu’ils ont finalement regagné la Chine continentale ? Pourquoi ne sont-ils jamais revenus, ou au moins rentrés en contact ? Dans la plupart des cas, nous n’en savons rien. Tout ce que nous savons, c’est qu’ils retournaient dans un pays où des décennies d’hostilités avaient finalement éclaté en une guerre civile à grande échelle, à la suite de la capitulation du Japon en septembre 1945. Il semble probable que de nombreux hommes de retour ont été engloutis dans les bouleversements de cette guerre – l’équipage de Shanghaiese Blue Funnel était principalement composée de communistes et de syndicalistes actifs, ce qui en faisait des cibles pour le Kuomintang nationaliste – ainsi que par la pauvreté et les années de tumulte qui ont suivi la victoire de Mao en 1949. Au cours des décennies suivantes, des hommes de Canton et de Hong Kong ont embarqué sur des navires marchands britanniques à destination de Liverpool, mais il n’est sans doute pas surprenant qu’on n’ait plus jamais entendu parler de la plupart des hommes déportés.

Un homme au moins est revenu à Liverpool et y est resté. Le père de Perry Lee, né Chann Tan Yone à Ningbo en 1903, avait servi comme manœuvre ou « graisseur » dans les salles des machines Blue Funnel pendant la guerre. Deux de ses navires ont été torpillés et il a passé quelque temps dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne. Il a été, me dit Lee, rapatrié de force en 1946, laissant derrière lui la mère de Lee, Frances, et une fille de deux ans, sa sœur aînée.

Perry Lee, debout près de la tombe de son père au cimetière d’Everton (Crédit photo : Tom Jenkins/The Guardian).

C’est ce qui s’est passé. Mais trois ans plus tard, Chann Tan Yone est revenu à Liverpool sur l’un des mêmes navires Alfred Holt qui avaient été utilisés pour déporter les marins, le SS Sarpedon. Pour éviter les soupçons des autorités britanniques, il se faisait appeler désormais Tse Pao Lee. Il retrouvé la mère et la sœur de Perry à Liverpool en 1949 et, en 1952, Perry est né.

« Tout ce que j’ai accompli dans ma vie est dû au fait que mon père a réussi à revenir », m’a dit Lee, alors qu’il nous conduisait dans son camping-car au cimetière d’Everton, où son père est enterré. Lee est un personnage imposant, et le jour de notre rencontre, il portait un blazer à carreaux bleu-gris, des lunettes de soleil et un t-shirt « NOPE » parodiant Donald Trump dans le style de la célèbre affiche d’Obama. Alors que nous traversions Toxteth en route vers le cimetière, Lee nous a raconté l’histoire des émeutes de 1981, s’interrompant de temps en temps pour saluer gaiement ou interroger des étrangers par la fenêtre.

« Mon père a apporté une contribution précieuse, comme des centaines de milliers d’autres marins chinois, et il a été expulsé sans ménagement, a déclaré Lee. Il a dû quitter sa femme et sa fille – mais il a réussi à revenir. Qu’est-ce que cela dit sur la résilience ? » Lorsque, plus tard, son père a subi un accident vasculaire cérébral et a dû emménager dans une maison de retraite, le conseil municipal de Liverpool l’a placé dans un grand manoir du XIXe siècle surplombant le majestueux Sefton Park de la ville. C’était Holt House, construite comme résidence de la famille Holt, propriétaire de la Blue Funnel Line.

Finalement, après avoir traversé le cimetière d’Everton jusqu’à la grande section chinoise, Lee a repéré la tombe de son père. Il est enterré sous une pierre tombale bilingue qui porte son nom d’origine, Chann Tan Yone. « Il m’a dit que s’il devait mourir et être enterré dans un pays étranger, se souvient Lee, il n’allait pas être enterré dans une tombe sous le nom de quelqu’un d’autre ».

De tous les mystères qui subsistent, celui qui revenait le plus souvent dans mes entretiens avec les enfants des marins chinois est celui-ci : où est passée la liste des  noms des 2000 déportés ? Il doit sûrement y avoir eu un document utilisé par l’inspection de l’Immigration de Liverpool et par la police lors de leurs rafles et visites à domicile. Même après des années de recherches acharnées, les enfants conservent le sentiment tenace qu’il existe quelque part une tranche supplémentaire de documents dactylographiés, enfouie dans une archive et couverte de poussière, qui fournirait des informations plus précises sur ce qui s’est passé.

La tenue des registres maritimes est notoirement rigoureuse : chaque tête est comptée, chaque pouce, nœud, brasse et once est enregistré. Au cours de mes recherches sur cette liste, j’ai exhumé des listes de couleur sépia – des documents connus sous le nom de « registres de navire » (ship’s agreement or ship’s manifests) – pour au moins certains des navires de déportation. Lors du départ du SS Diomed le 8 décembre 1945, le registre contient une page consacrée aux « Noms et descriptions des passagers ALIEN (étrangers) ». Imprimés en caractères dactylographiés figurent les noms de deux passagers de première classe, un Danois et un Français. En dessous, écrits à la main dans une cursive élégante à l’ancienne, comme après coup, les mots suivants apparaissent : « 100 marins chinois expédiés par le ministère de l’Intérieur. Registre préparé par le bureau de l’Immigration de Sa Majesté ».

Pour le SS Menelaus, parti le 14 décembre 1945, nous avons les noms et les coordonnées des 107 marins chinois déportés – leurs date et lieu de naissance, la date du « dernier débarquement » au Royaume-Uni et leur adresse à Liverpool : en majorité dans Great George Street, Great George Square, Pitt Street, Nelson Street – le cœur de Chinatown. Un autre cargo d’Alfred Holt, Theseus, partit le 1er août 1946, avec pas moins de 27 des 91 marins chinois répertoriés comme résidant au 13 Nile Street, vraisemblablement l’une des pensions de marins bondées. En décembre 1946, il semble que les déportations se poursuivent : cette fois via le cargo Priam. La liste des « étrangers (alien) rapatriés » sur ce navire compte 196 personnes : 194 hommes, une femme et le « bébé Kenneth Ling ».

Il existe plusieurs références dans les documents du ministère de l’Intérieur à des listes de différents types. Une lettre du commissaire de police de Liverpool au département des étrangers du ministère de l’Intérieur datée du 9 novembre 1945 demande « des détails complets » sur les personnes à rapatrier. Certains procès-verbaux de réunion du ministère de l’Intérieur de 1946 font référence à une « liste nominative des marins chinois mariés à des femmes nées en Grande-Bretagne ». Pour l’instant, ces listes détaillées restent insaisissables. « Nous avons cherché partout où nous le pouvions, a déclaré Foley. On pourrait continuer, mais…, dit-elle en souriant, on vieillit. Notre objectif était de le rendre public, et nous pensons que nous l’avons fait ».

Au niveau local du moins, il y a maintenant une certaine prise de conscience de ce qui s’est passé. En 2006, Foley a obtenu l’autorisation du conseil municipal de placer une plaque, rédigée en anglais et en chinois, au bout du quai de Liverpool, rendant hommage aux marins et à leurs familles abandonnées. Un représentant d’Alfred Holt y a déposé une couronne lors de son inauguration. (Le financement de la plaque a été assuré par Foley elle-même.) En 2015, le conseil municipal de Liverpool a adopté à l’unanimité une motion reconnaissant cette « profonde injustice » et appelant le ministère de l’Intérieur à reconnaître et à s’excuser pour l’expulsion. Peter Foo a prononcé un discours émouvant devant les 200 personnes présentes. « Nous vivons avec cette douleur tous les jours », a-t-il déclaré.

Foo a dessiné des plans pour un « Jardin de la mémoire » à Liverpool, avec des marins en terre cuite, des pièces d’eau et une passerelle de style chinois. Rosa Fong espère faire un film sur les hommes déportés. Les artistes locaux Moira Kenny et John Campbell, qui ont mené des recherches approfondies sur l’histoire orale de la communauté chinoise de Liverpool, aimeraient transformer le pub The Nook en un musée du quartier chinois de Liverpool. Aucun de ces projets n’a reçu de soutien officiel, financier ou autre.

Les anciens députés de Liverpool, Luciana Berger et Stephen Twigg, sont intervenus auprès du ministère de l’Intérieur au nom de leurs électeurs dans les années 2010. Répondant au nom du gouvernement, les ministres conservateurs de l’Immigration Robert Goodwill, Brandon Lewis et Caroline Nokes ont chacun rejeté l’idée de tout acte répréhensible et ont repris l’affirmation non étayée des documents du ministère de l’Intérieur en août 1946 selon laquelle il n’y avait eu « aucun rapatriement forcé », et ce malgré les autres documents du ministère de l’Intérieur qui détaillent les « rafles » et les raids – ou encore l’expression utilisée lors de cette première réunion d’octobre 1945 : « rapatriement obligatoire ». (Ironiquement, ce sont des ministres conservateurs qui s’opposent ainsi aux protestations des députés travaillistes, alors que les expulsions ont été ordonnées par  le gouvernement travailliste de Clement Attlee – ce que plusieurs des descendants ont mentionné.)

Cette année marque le 75ème anniversaire des déportations, et la nouvelle députée de Liverpool Riverside, Kim Johnson, a fêté le nouvel an lunaire en février en appelant le ministère de l’Intérieur à enfin s’excuser auprès des familles. Le programme de rapatriement forcé a été, a-t-elle dit, « l’un des incidents les plus manifestement racistes jamais entrepris par le gouvernement britannique ». C’était « une tache honteuse sur notre histoire », mais « rarement mentionnée ». Le 3 mars, dans les questions au Premier ministre, elle a évoqué le « traumatisme émotionnel durable » pour les enfants et a demandé à Boris Johnson de reconnaître les rapatriements forcés et de présenter des excuses officielles. Ayant le budget en tête ce jour-là, le Premier ministre a souri d’un air narquois, ajoutant à quel point il aimait visiter Liverpool et s’est débarrassé du sujet avec désinvolture. « Son message a été entendu haut et fort », a-t-il déclaré.

« Quelqu’un m’a demandé pourquoi je ne me mettais pas en colère à ce sujet, m’a dit Yvonne Foley en 2019. Ma colère a été canalisée dans mes recherches. Que pouvez-vous faire de plus ? Il ne sert à rien de râler et d’enrager. Aucun des responsables n’est plus là pour se défendre ». Tout ce qu’elle attend du gouvernement d’aujourd’hui, c’est qu’il reconnaisse ce qui s’est passé. Avoir effectué toutes ces démarches lui a, en quelque sorte, apporté la paix.

« Je n’ai pas cherché seulement à retrouver mon père, m’a-t-elle dit. Je me suis mise à la recherche de la vérité. Mais en faisant ce que nous avons fait, j’ai trouvé mon père en moi-même, dans mon propre caractère. C’est comme ça que je me l’explique ».

source : The Guardian via La Gazette du Citoyen

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