dimanche 12 juillet 2026

Quand Léon Daudet annonce une « guerre d’extermination » dès 1933

 

par Jean-Philippe Chauvin

Régulièrement, lors de débats politiques ou historiques, est évoqué le rôle de l’Action française durant les sombres années de l’Occupation, en soulignant les aspects les moins glorieux d’une stratégie de la « ligne de crête »(1), incompréhensible pour nombre de nos compatriotes, hier comme aujourd’hui : lors de cette sinistre époque, les militants et sympathisants d’AF étaient eux-mêmes très divisés, et cela se retrouvera à la Libération, parfois de façon particulièrement tragique. Mais, il paraît bien nécessaire d’étudier quelques éléments qui permettent de comprendre certains propos et attitudes de Maurras et des rédacteurs de l’Action française et de rappeler que, comme l’expliquait jadis un ancien résistant issu des rangs des Camelots du Roi, « pour ne pas avoir Pétain au pouvoir en juillet 1940, encore faut-il éviter Mai 1940 », ce qui est d’une imparable logique… 

Or, justement, s’il y a bien un journal et un mouvement qui ne cessent d’alerter sur le danger allemand et particulièrement le péril hitlérien, et cela dès les premières agitations bavaroises du caporal autrichien pour ce qui est du totalitarisme nazi mais aussi dès les lendemains du 11 novembre 1918(2), c’est l’Action française ! Il suffit de feuilleter les collections du quotidien royaliste de 1918 à 1940(3) pour le constater à chaque édition du journal : l’Allemagne, weimarienne ou nationale-socialiste ensuite, reste la grande préoccupation des rédacteurs de l’AF, la grande inquiétude même ! Sur ce point-là, l’histoire, éminemment cruelle, donnera totalement (et totalitairement) raison à Maurras et à ses compagnons… D’autant plus que, dans le même temps, certains bons républicains minimiseront le danger quand d’autres croiront y voir un exemple, voire un modèle, face au péril communiste ou russe : dans les deux cas, voici là une fatale erreur qui deviendra beaucoup plus que cela, une faute puis un crime. 

Quand, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient (par le jeu parlementaire) chancelier d’Allemagne, le quotidien royaliste y consacre plusieurs articles sous les signatures de Léon Daudet, Charles Maurras, Jacques Bainville et quelques autres : quand une partie de la presse française n’y voit qu’une péripétie de la politique allemande, l’AF y voit un événement majeur qui annonce bien des périls et des malheurs, et toute son édition du mercredi 1er février 1933 retentit des alarmes monarchistes. « Voici Hitler dans le fauteuil de Bismarck », s’emporte Daudet dans son éditorial qui avertit des suites logiques de cette arrivée toute démocratique au pouvoir. Selon l’ancien député royaliste de Paris, Hitler « est aujourd’hui, avec son programme guerrier, le maître absolu, en l’absence du kronprinz(4), d’un pays de soixante-dix millions d’habitants, qui ne rêve que plaie et bosse ». Mais Daudet va plus loin et annonce, terriblement, le pire, à peine quinze ans après la fin de cette Grande guerre que les Français, comme la plupart des vainqueurs de l’époque, voulaient et espéraient plus encore comme « la der des ders », comme la disparition de la guerre elle-même : « Les bonnes gens de chez nous ne se doutent pas qu’ils ne sont plus séparés d’une guerre d’extermination que par une feuille de papier à cigarette », écrit-il dès le premier paragraphe de son papier du jour. Je rappelle que Léon Daudet écrit cela pour l’édition du 1er février 1933, plus de six ans avant la conflagration de 1939 : et pourtant, dans les manuels scolaires, il est encore écrit que personne n’avait pressenti avant 1936 le risque d’une nouvelle guerre… Or, Daudet, durant toutes les années 1930, ne cessera de crier, d’alerter, de s’agiter pour que les Français et leurs élites prennent conscience du péril : en vain ! 1940 sera le triste résultat de la surdité voulue, assumée même, de la classe politique plus soucieuse de remporter les élections que de préparer le pays à un possible choc avec son encombrant voisin. Et pourtant, quand l’écrivain et polémiste d’Action française annonce la « guerre d’extermination » en toutes lettres, il a, malheureusement pourrait-on dire, juste raison et il aurait été de bon aloi que l’État en prenne alors conscience et agisse en conséquence : la République, oublieuse des leçons du passé et imprévoyante, ne fera rien quand, en 1936 et avant que Léon Blum ne se rende compte (trop tard, et trop peu…) de l’orage d’acier qui se prépare, la Gauche fera même campagne sur la paix et le désarmement, y compris face à l’Allemagne nazie. Pour désagréable qu’elle soit pour les bonnes consciences contemporaines, la vérité se doit d’être rappelée : c’est bien l’Action française qui la portait, en ce mercredi 1er février 1933… 

Notes : (1) : Cette ligne de crête se résumait en une formule « ni clan des ja, ni clan des yes », mais était-elle tenable ? L’intention de Maurras était de maintenir coûte que coûte l’unité française menacée par l’Occupation comme par ce que le gouvernement sous Pétain nommait « la dissidence », mais il se trompait sans doute sur les réalités du moment, croyant trouver en ce vieux maréchal issu de la Grande guerre un nouveau Clemenceau de 1917 et, en son régime de Vichy, une « monarchie de guerre » telle que celle établie, durement, par le vieux républicain de la IIIe République : mais, quand Clemenceau avait agi en tant que Chef d’un gouvernement d’une France encore indépendante, Pétain était, en 1940, en position de faiblesse, pas encore de soumission (jusqu’en novembre 1942), en tant que Chef d’un État militairement et géopolitiquement défait, et la différence était de taille… 

(2) : Dans son article de l’Action française du 14 novembre 1918 (!), Jacques Bainville, en historien et politique lucide (« Cassandre », disaient certains en haussant les épaules, bien à tort d’ailleurs…), alertait sur les risques d’une Allemagne durcie par la défaite et dangereuse pour la victoire alliée acquise si douloureusement au terme de quatre années d’une guerre horrible. Il répétera ses préventions et ses mises en garde dans l’ouvrage « Les conséquences politiques de la paix », publié en 1920 et annonçant, de façon terriblement prophétique, la guerre suivante… 

(3) : Les collections de l’AF quotidienne sont accessibles en ligne en passant par le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. 

(4) : Le kronprinz est l’héritier putatif du trône impérial allemand, fils de l’ancien kaiser (empereur) Guillaume II qui a abdiqué le 9 novembre 1918 pour permettre aux plénipotentiaires allemands de signer l’armistice du 11.

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/10/quand-leon-daudet-annonce-une-guerre-dextermination-des-1933/

Aucun commentaire: