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mardi 25 février 2020

Un Prix Nobel dans l'oubli : Knut Hamsun, du pays des aigles et des loups

Knut Hamsun, du pays des aigles et des loups.jpegEn 1890, un livre obtient dans toute l'Europe un succès fulgurant. Il s'appelle Faim ; Il est signé : Knut Hamsun. Trente ans plus tard l'écrivain norvégien, né Knut Pedersen, obtient le Prix Nobel de littérature. La publication en traduction française de son dernier roman, Le cercle s'est refermé, le rappelle à notre mémoire. Et permet d'aborder les rapports entre l'engagement politique et l'œuvre littéraire.
On sait que le Prix Nobel se lança dans l'aventure, en croyant dur comme fer à cette histoire d'une grande communauté des peuples germaniques de la Norvège de Vidkun Quisling à la « Bourgogne » de Léon Degrelle. Sous hégémonie allemande, lui dira-t-on. Dialogue de sourds. De toute façon, vieillard obstiné, il n'était pas homme à faire les choses à moitié.
Alors que son fils Arhild s'engageait dans les Waffen SS et combattait devant Leningrad, où il ramassait une Croix de fer que les correspondants du magazine Signal trouvèrent très photogénique, son vieux père écrivait en juin 1943 qu'Adolf Hitler était « un croisé et un réformateur » et qu'il voulait « créer une nouvelle époque et une nouvelle vie pour tous les pays, une unité durable entre les peuples pour le bien de chacun ».
Internement psychiatrique
Tandis que Céline errait d'un château l'autre dans une Allemagne à l'agonie, avec pour objectif la frontière du Danemark, Hamsun, encore un peu plus au nord, écrivait dans le journal Aftenposten du 7 mai 1945, une certaine notice nécrologique qui lui sera à jamais reprochée et qui explique pourquoi il devait avoir par la suite de sérieux ennuis : « Je ne suis pas digne déparier à voix haute d’Adolf Hitler, écrit il, et sa vie et ses actes n'invitent à aucun attendrissement sentimental. Ce fut un guerrier, qui fit la guerre pour l’humanité, et un annonciateur de l'évangile de justice pour toute les nations. Ce fut un réformateur du plus haut rang, et son destin historique fut tel qu'il vécut dans une époque dune cruauté sans exemple, qui finalement l'abattit. C'est ainsi que tes Européens de l'Ouest doivent voir Adolf Hitler, et nous autres, ses disciples, nous courbons maintenant la tête devant sa mort. »
Encombrés de ce scandaleux vieillard têtu, qui restait, qu'on le veuille ou non, le plus grand écrivain norvégien et même Scandinave de son siècle, ses compatriotes eurent l'idée de l'interner dans un asile psychiatrique, selon une méthode qui devait faire, fortune où l'on sait.
Le procès, où sa défense, assurée par lui-même sans avocat, ressemblait à la chanson Je ne regrette rien, se termina par une amende calculée pour le ruiner intégralement. Il s'en vengea en publiant - à quatre-vingt-dix ans - son plus beau livre, une sorte de méditation sur soi : Sur les sentiers ou l'herbe repousse, qui évoque par bien des aspects le Récit secret de son compatriote normand Drieu La Rochelle.
Décédé en 1952, dans la solitude de sa maison de Norholm, sur la côte méridionale de la Norvège, dont il avait jadis rêvé de faire une sorte de ferme modèle, Knut Hamsun a traversé victorieusement l'épreuve du temps et de la haine.
Devenu antichrétien
Paradoxalement, c'est toujours le mot de jeunesse qui revient quand on cherche à comprendre qui était vraiment ce très étrange Knud Pedersen.
Toujours remonter à l'enfance. Il fut un enfant pauvre, fils d'un misérable tailleur de bourgade, devenu fermier encore plus misérable dans l'inhospitalier Nord-land. On le confie à un oncle piétiste dont l'éducation rigoriste. Bible en main, eut l'effet de faire de lui un antichrétien ou plutôt un « achrétien » définitif, plus intrinsèquement païen que le vieux borgne Odin.
Knud vécut son enfance donc sur l'île de Hamaroy, près du hameau de Hamsund, dont il tirera son nom de plume. Il faut y aller voir. Quelques maisons de bois, que l'on doit sans cesse repeindre après la morsure de la neige, semblent écrasées par des montagnes chaotiques. Un énorme piton insolite, d'un noir d'encre, désigne comme un doigt la cavalcade des nuages gris se poursuivant au gré d'un vent violent, sur le rythme échevelé de la Chasse sauvage. Au-delà d'une mer frémissante, les sommets encore encapuchonnés de neige des Lofoten.
Même en plein cœur d'un printemps d'herbe et de fleurs, un froid humide étreint le voyageur dans ce bout du monde. Les hommes d'ici, immergés dans ce paysage démesuré, ne peuvent qu'être familiers des géants. Pays des nuits de vingt-quatre heures, du brouillard dévorant les barques téméraires, de la solitude et du labeur aux doigts gercés.
Tel fut le décor - que l'on qualifierait volontiers de dantesque ou de wagnérien qui façonna l'enfant Knud, entre ses parents pauvres et son oncle pieux. À quatorze ans, le gamin doit gagner son pain. Il sera commis de boutique, docker, cordonnier, mercier ambulant. Chez moi cela se dit : « Douze métiers et treize misères ». Le travail. La solitude. Et le froid et la nuit Immenses. Que l'on y songe : il y a plus loin à vol de mouette de cette Norvège du Nord à la Norvège du Sud que de Paris à Oslo...
Le dollar-roi
Il faut fuir. Le Hardanger et Kristiana d'abord. Puis l'Amérique. Hamsun y séjournera deux fois et y fera toutes les besognes, y compris celles de conducteur de tramway et de conférencier.
Il en reviendra tuberculeux et surtout marqué jusqu'au tréfonds de sa chair par une américanophobie incurable. Qui n'a pas lu son pamphlet - le seul et unique de sa vie, et il date de 1889 : De la vie intellectuelle dans l'Amérique moderne, ne peut rien saisir de ses attitudes politiques ultérieures. C'est une condamnation absolue de l’American way of life et de sa civilisation marchande. La haine de l'immigré norvégien pour le modernisme, pour la bigoterie et pour le racisme yankee y apparaît totale.
Avant tout autre Européen, Hamsun dénonce le dernier des monarques absolus : le dollar-roi. Ecœuré par la bonne conscience des bien-pensants d'outre-Atlantique, ces banquiers dévots et incultes, il revient chez lui, quitte à y crever de faim. Il se veut alors barbare. C'est-à-dire le contraire même du bourgeois. Être écrivain sera pour lui la meilleure manière de régler son compte à cette civilisation moderne, « progressiste », dont il mesure déjà les futurs ravages.
On le taxera de romantisme, comme une insulte. Peu lui importe. Il n'est d'aucune école. Il est lui-même. Fou d'orgueil. Ne nous y trompons pas. Ce qui est pour les uns le péché le plus mortel, l'orgueil, est, pour lui, la vertu la plus vitale, la seule qui lui permettra jusqu'à sa mort de se tenir étrangement droit, vieillard à la longue barbe blanche qui rejette la tête en arrière dans un dernier défi. « J'ai été celui que j'ai voulu », pourrait-il affirmer. De son enfance impécunieuse, il conserve la seule fierté d'avoir raison contre tout le monde. Indomptable Hamsun.
La nostalgie d'une Norvège héroïque
Sa carrière commencée en 1890, à l'aube du siècle, va se terminer à la veille de la guerre. Deux fois vingt ans et une vingtaine de romans, formant souvent diptyque ou trilogie, selon le goût Scandinave pour les histoires interminables on a le temps pendant les longues soirées d'hiver.
Ecrivain, certes, et des plus grands. Mais aussi fermier, maître sur sa terre, tout entier adonné à la « faisance-valoir ». On devine où le mène sa haine de l'argent, du « progrès », de la ville. Le voici, bien avant d'autres, emporté par tous les mythes du sang et du sol. Mais sans jamais tomber dans quelque esthétisme politique à la Barrès. On songerait plutôt à Giono. Mais Giono souffre d'une génération de retard et la Provence n'est pas le Nordland. Hamsun reste d'un pays d'aigles et de loups.
Créateur de tout un univers romanesque, où s'exprime, sans phraséologie, la constante nostalgie d'une Norvège héroïque, Hamsun apparaît comme véritablement hanté par ce qu'on pourrait appeler la vertu du Nord.
On aurait pourtant tort de faire de lui le romancier du seul héros enraciné. Si le personnage central de l’Eveil de la Glèbe reste obstinément accroché au lopin de terre qu'il fait fructifier, la plupart des hommes dont il nous raconte l'histoire sont au contraire des déracinés, des vagabonds, des voyageurs. Les anciennes valeurs, tout autant que chez les manants, s'incarnent pour lui chez les errants. Conception fort nietzschéenne qui l'ancre dans un mépris fondamental de tous ceux qui se réclament de la morale du troupeau.
Pauvre, fils de pauvre, mort ruiné et honni, Hamsun n'a jamais été sensible à l'idée démocratique, nuée funeste à ses yeux, « américaine » eût-il dit. Individualiste comme tout grand artiste, il apparaît comme un monstre d'égoïsme, fort parmi les forts. S'il devint dans les années 30 hitlérien c'est qu'il soupçonnait qu'Adolf Hitler était un personnage hamsunien.
D'abord l'indifférence
Ceux qui sur la foi d'un éloge funèbre intempestif croiraient trouver dans l'œuvre de Knut Hamsun je ne sais quelle littérature nationale-socialiste seraient bien déçus. Aucun de ses livres n'est de propagande ni même de morale. Ce sont œuvres d'art.
La marque infernale de son engagement n'est point dans sa peinture, mais dans son personnage. D'où l'ironie et même la distance qui surprendront plus d'un de ses lecteurs.
Ainsi Le cercle s'est refermé, qu'il voulut, une quinzaine d'années avant le silence définitif de la mort, son dernier roman.
Abel Brodersen, fils d'un gardien de phare, est un héros hamsunien typique. C'est un homme qui va et qui vient, sans jamais s'attacher. Totalement indifférent à l'argent, aux convenances, à la situation. Il croise au moins trois femmes sur sa route. Lili, Olga et Lolla. Aucune ne le retiendra. Mais rien ni personne ne le retient Le fond de son caractère est l'indifférence le terme revient à d'innombrables reprises dans le roman.
Après une première partie un peu languissante, longue mise en place des personnages pour cette histoire qui s'écoule pratiquement sur le rythme d'une vie entière, une seconde partie plus enlevée nous montre Abel devenu capitaine d'un étrange « bateau-laitier », Le moineau qui va de port en port - dons un pays où les habitants des fjords ne peuvent correspondre que par voie d'eau. Mais cette accélération du récit n'est qu'artifice. Le héros ne tarde pas à revenir à cette sorte de « non-action » qui reste une des caractéristiques essentielles de l'univers de ce très étrange activiste Knut Hamsun. L'affirmation de soi-même poussée jusqu'à l'inertie absolue. Abel est l'homme d'une paresse nordique que les Normands ces faux laborieux comme ce sont de faux avares comprennent mieux que nuls autres.
Sacré vieux viking qui dévoile nos secrets !

Jean Mabire Le Choc du Mois N° 28 Mars 1990

samedi 7 février 2009

3 février 1924 : le poison américain

L'homme qui meurt, le 3 février 1924, a reçu le prix Nobel de la paix en 1919. C'est une de ces tragiques ironies dont l'histoire a le secret. Car peu d'hommes auront provoqué autant de sanglantes catastrophes que lui. Thomas Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, est en effet le premier responsable de la Seconde Guerre mondiale.
Commençons par le commencement : Wilson est élu président en 1912. Il doit cette élection à un curieux personnage, le «colonel» House. Grade d'opérette, House n'ayant jamais servi dans l'armée. Fils d'un juif de Hollande ayant d'abord émigré au Mexique, puis aux Etats-Unis, House a un métier typiquement américain : organisateur de campagnes électorales. Intelligent, intrigant, prêt à tout, il manipule avec maestria un électorat et fait élire un gouverneur du Texas, puis un sénateur. Quand Wilson est candidat à la présidence, House prend l'affaire en main et hisse au pouvoir son client. Celui-ci a désormais une éminence grise, omniprésente, qui lui écrit, entre autres, ses discours. Quand Wilson envoie, en 1913, House en mission diplomatique auprès du Kaiser Guillaume Il, il lui écrit cet étonnant mot d'introduction : « Aux Etats-unis, il est la Puissance derrière le Trône » !
Puissance d'autant plus déterminante que Wilson est malléable. Fils, petit-fils et beau-fils de pasteurs presbytériens, victime de fréquentes phases de dépression, il affiche un rigorisme puritain sans faille. « II fit, écrit Bullitt, ses prières à genoux matin et soir pendant toute sa vie. Il lut tous les jours la Bible. Il usa deux ou trois bibles au cours de son existence ». Ces lectures l'ont convaincu qu'il est l'instrument de la Providence. Analysant son profil psychique, Freud insiste sur « son identification en sauveur de l'humanité, qui devint un trait si important et si évident de son caractère dans les dernières années de sa vie ». Quand le même homme est à la tête de la puissance matérielle américaine et se veut la voix de Dieu, les résultats peuvent être dévastateurs. Effectivement, ils vont l'être.
House eut un jour cet aveu : « M. Wilson ne possédait aucune expérience de la politique ». Il fallait donc guider ses pas... A un moment où, la guerre faisant rage en Europe depuis 1914, l'éventuelle intervention des Etats-Unis devrait logiquement s'avérer décisive. Or, dans leur immense majorité, les Américains n'accordaient qu'un faible intérêt aux affaires européennes. Il aurait été d'ailleurs difficile, à la plupart d'entre eux, de situer sur une carte du monde les principaux pays d'Europe. L'opinion américaine était clairement neutraliste et isolationniste. En 1916, la réélection de Wilson à la présidence, obtenue de justesse, se fit sur le slogan électoral « Voter Wilson, c'est voter pour la paix ». A peine réélu, Wilson déclara solennellement devant la Chambre et le Sénat : « Je promets à mon pays de le tenir en dehors de la guerre ». Trois mois plus tard, il lançait les Etats-Unis dans la tourmente. Le «colonel» House avait fait le nécessaire.
Les énormes quantités de matériels américains firent pencher la balance. Mais la victoire alliée était lourde de menaces : en humiliant les vaincus, les traités de paix ne firent que disposer des mines destinées à éclater vingt ans plus tard, provoquant le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. Wilson y fut pour beaucoup. Lui qui, selon Galtier-Boissière, déclarait en 1918, au sujet de la France et de l'Angleterre :
« Lorsque la guerre sera terminée, nous pourrons leur imposer notre manière de voir ».
P.V National Hebdo du 30 janvier au 5 février 1997

samedi 30 août 2008

Contre les marchands d'illusions


MAURICE ALLAIS, OU L'ECONOMIE SANS ŒILLERES

Prix Nobel d'économie en 1988, Maurice Allais a le tort d'avoir eu raison trop tôt. Ses conseils sont systématiquement ignorés des responsables politiques, aveuglés par l'illusion libérale ou marxiste, parce qu'il considère que l'économie est un outil de la politique, et non l'inverse.
Le 31 mai dernier, Maurice Allais fêtait ses 80 ans. Inconnu du grand public, il a été soigneusement ignoré par les politiques malgré son prix Nobel d'économie en 1988.
La raison est simple : il a passé sa vie à montrer les absurdités de l'impôt sur le revenu, l'escroquerie de la fausse épargne populaire, les aberrations de l'immigration ou la montée en puissance d'un pouvoir financier totalitaire. Aussi faute d'avoir accepté un rôle de courtisan du système, il en a été exclu comme un malpropre.
Pourtant,des années durant, Allais a été le maître - trop mal entendu - des quelques économistes français qui s'occupèrent d'autre chose que de tailler les crayons de l'administration de soigner leur carrière. Professeur d'analyse économique à l'Ecole des Mines de 1944 à 1980, il a vu passer sur les bancs de son séminaire Gérard Debreu (prix Nobel 1983), Edmond Malinvaud (directeur de l'Insee), Marcel Boiteux (ancien directeur d'EDF) ou Thierry de Montbrial de (l 'Ifri). Anecdotiquement, on compte aussi parmi ses anciens élèves, les comptables socialo-centristes Lionel Stoléru, Dominique Strauss-Kahn ou Jacques Lesourne (directeur du journal Le Monde), et un un membre éminent du complexe militaro-industriel, André Giraud, ancien ministre de la Défense.
40 ANS D'AVANCE
Malgré cette belle pléiade d'anciens auditeurs, Maurice Allais a dû prendre l'habitude de ne pas être écouté. Ainsi, lorsqu'il a averti au mois de juin 1987 de l'imminence d'une crise du système financier mondial, dont la création monétaire permanente est déconnectée des réalités économiques, il n'a rencontré aucun écho. En octobre de la même année, un krach boursier confirmait ses prévisions. Mais rien ne sert d'avoir raison et de donner ses raisons dans une société qui ne songe qu'au spectacle d'elle-même et qui ne supporte guère la contestation de ses plaisirs.
En 1950 déjà, puis en 1956 et 1960, Allais avait pris à contre-pied les modes de l'intelligentsia en dénonçant les méfaits politico-économiques du communisme. On l'accusa de falsifier les chiffres; il avait seulement quarante ans d'avance sur les complexés de la droite et sur les salonnards de la gauche qui tenaient alors le stalinisme et ses clones pour « l' horizon indépassable de notre temps ».
En 1962, au lendemain des accords d'Evian négociés par Louis Joxe, Allais prévenait que la teneur juridique des textes menait droit au massacre de populations civiles (notamment des harkis désarmés par Joxe) et à la nationalisation par le FLN de tous les biens productifs en Algérie. Ce qui ne manqua pas d'arriver, malgré les avertissements. Si, comme on peut le supposer, ces derniers avaient été entendus, on peut en conclure qu'il y eut bien un cynique calcul de la part du pouvoir politique...
LA HAINE DES « NOUVEAUX ÉCONOMISTES »
En 1977 encore, dans un livre intitulé L'impôt sur le capital et la réforme monétaire, il expliquait pourquoi l'obligation faite par l'Etat aux institutions de prévoyance (Caisses de retraite notamment) d'acquérir des obligations, menait droit à une économie totalitaire et spoliait l'épargne mobilière. Il ne s'attira que des haussements d'épaules. Pourtant, les faits confirment l'analyse. Lorsque l'épargne-mirage des PER et des PEP sert à acheter des obligations d'Etat, ce sont bien les souscripteurs qui sont amenés, sans l'avoir voulu, à combler par leur épargne à long terme les dettes immédiates de l'épargne publique. Bérégovoy a ainsi réinventé l'emprunt d'Etat obligatoire, et réussi à faire animer le marché financier par des tiers non-consentants, avec l'acquiescement admiratif des libéraux boursicotant dans les arrière-cours du socialisme version Brongniart.
Cette même année 1977, il y avait quelque raison de laisser sous le boisseau le livre de Maurice Allais : la pensée économique médiatique tombait en déshérence avec l'apparition des « nouveaux économistes » sur le marché des idées à court terme. Les Rosa (club Jean-Moulin), Aftalion (PSU) et autres Lepage fourbissaient alors leurs essais importés des Etats-Unis pour défendre le modèle abstrait de l' homo œconomicus apatride, aujourd'hui réactualisé sous les couleurs de l'« horizon mondial » de Michel Rocard. Ces économistes, aussi « nouveaux » que le beaujolais frelaté, avaient compris qui étaient leur véritable ennemi. Jean-Jacques Rosa, dont les haines sont tenaces, alla jusqu'à commettre, au lendemain de la remise du prix Nobel à Maurice Allais, une chronique fielleuse dans Le Figaro pour expliquer à ses lecteurs qu'« Allais est un économiste pour les économistes [ ... ] Il ne convainc pas vraiment ... » On comprend pourquoi : Allais remet en question trop d'intérêt idéologiques, cosmopolites et financiers, ceux-là mêmes que défend Rosa. Seul le prix Nobel américain Paul Samuelson s'aventura à reconnaître: « Si les premiers articles d'Allais avaient été publiés en anglais, les théories économiques de toute une génération auraient suivi une autre orientation. »
LE SOCIALISME DES RICHES
Lassé des discours et des théories à la mode, Maurice Allais ne cesse de répéter: « Les hommes sont inégaux »). Il parle de faits, non de théories. Petit-fils d'un menuisier parisien, fils d'un crémier, il est orphelin de guerre à six ans. Pupille de la nation, il n'étudie pas dans les salons luxueux où naîtront les Joxe, les Castro et les Fabius, mais dans les salles fuligineuses d'un lycée du XIe arrondissement ; pour dormir, il déplie chaque soir un lit de fer dans la boutique de sa mère. « Je peux parler valablement du problème social, dira-t-il plus tard, je sais ce que c'est. »
Attiré par l'histoire, il songe au moment du baccalauréat à préparer l'école des Chartes. Finalement, il opte pour les mathématiques et, formés par des maîtres qui préféraient encore les rigueurs de l'instruction publique aux béatitudes de l'éducation nationale, il entre à l'Ecole polytechnique dont il sort major à vingt-deux ans. Il choisit ensuite l'Ecole des Mines, où il se passionne pour l'astronomie et la physique. Mais un voyage aux Etats-Unis lui fait découvrir en 1934 les conséquences dramatiques de la dépression consécutive au jeudi noir d'octobre 1929, et l'oriente finalement vers l'économie : il veut comprendre pourquoi et comment la première puissance industrielle du monde est devenue en cinq ans « un grand cimetière d'usines ».
Nommé professeur d'économie aux Mines après le débarquement des Alliés, il met au point pour son enseignement ses premiers outils d'analyse. Il montre notamment, en 1947, que le revenu réel par habitant est maximum en situation de stabilité lorsque le taux d'intérêt est nul. Cette règle sera complétée en 1961 par une seconde, qui établit que le revenu réel par habitant est maximum en situation dynamique lorsque le taux d'intérêt est rigoureusement égal au taux de croissance du revenu originaire. Pour abstraites qu'elles puissent paraître aux non-économistes, ces règles vérifiées par l'expérience montrent de manière très précise que les taux d'intérêt aberrants pratiqués en économie libérale-socialiste diminuent le revenu réel par habitant.
Ainsi, au nom d'une idéologie prétendant lutter contre des inégalités naturelles pourtant incompressibles, l'économie à la mode accentue artificiellement les inégalités des revenus réels. En d'autres termes. le socialisme n'est qu'un capitalisme dévié, une théorie de riches regroupés en nomenklatura et spéculant sur le travail des autres. C'est pour masquer cette réalité que le socialisme ou sa version libérale recourent à la politique obligatoire mais occulte des redistributions, lesquelles sont ensuite drainées vers une épargne quasi-obligatoire (la retraite, par exemple) destinée à financer ... les redistributions d'aujourd'hui avec l'épargne de demain. L'absurdité de ce système est éclatante, sauf pour ceux qui en profitent (les financiers) et pour leurs relais naturels (les politiques). Selon Allais, une société dite juste devrait, pour le moins, retirer aux oligarchies financières le privilège de créer de faux droits de pouvoir d'achat. Les banquiers lombards eux-mêmes n'étaient pas allés aussi loin dans la dépossessions des privilèges de la puissance publique. Il est vrai que les princes de la Renaissance, même peu formés au calcul, maniaient en compensation la logique de la rapière contre ceux qui se moquaient d'eux.
CONTRE LES ILLUSIONS
C'est pour toutes ces raisons que Allais plaide avec vigueur pour la liberté fiscale des citoyens, c'est-à-dire en faveur de la suppression des impôts sur les revenus, sur les sociétés, sur les successions, etc., au profit du seul impôt sur les biens physiques (8 %) et de la TVA à taux unique (16,9 %). A ceux qui lui reprochent de verser dans l'utopie, Maurice Allais réplique en sortant sa règle à calcul. Toutes ressources mises à plat, l'Etat ne perdrait rien dans l'application du système qu'il préconise, sous réserve que les bénéfices de la création monétaire reviennent à l'Etat seul. La maladie fiscale et son racket quotidien relèvent donc des grandes illusions, de ces pathologies de l'esprit dont seule l'idéologie est responsable, mais non la rationalité économique.
Autre illusion, de taille elle aussi : la grande Europe de 1993. Dès les premiers projets d'union économique ou monétaire, dans l'immédiat après-guerre, Maurice Allais avait prévenu : l'économie est un outil du politique ; l'union politique doit donc précéder et non suivre - l'union économique. Le Pr Julien Freund défend lui aussi la même thèse depuis des années, mais sans être autrement écouté. Depuis Jean Monnet, les technocrates et les comptables légifèrent sur l'Europe sans se soucier de la réalité. Leur illusion, au fond, procède d'un même rêve libéral-marxiste selon lequel les rapports entre les hommes sont quantifiables et réductibles à du rationnel ; avec un sous-entendu : l'économie, plus facilement quantifiable, est la meilleure approche politique qui soit. Valéry Giscard d'Estaing a montré, dans sa préface au livre de Samuel Pisar sur les rapports Est-Ouest, qu'il entretenait les mêmes rêves décatis.
Maurice Allais a expliqué pourquoi le grand marché de 1993 achoppera sur sa première difficulté : la monnaie unique. La décision de battre l'écu ne peut être que politique, et aucune instance actuelle ou prévue ne pourra jamais la prendre. Il en va de même pour la fiscalité des différents pays européens, incontrôlable et irrationnelle dans ses errements, et irréformable depuis Bruxelles ou Strasbourg. Allais prévient : « Dans l'immédiat, nous devons absolument renoncer à la mise en œuvre pour le 1er janvier 1993 d'une harmonisation bureaucratique et centralisatrice de la fiscalité... »
Il ne sera évidemment pas écouté. Et on peut avancer sans risque de se tromper que la grande Europe des technocrates ne pourra pas voir le jour, quelle que soit la politique de fuite en avant de cet autre rêveur marxiste qu'est Jacques Delors, fossoyeur de la seule idée qui aurait pu préserver notre continent de la vague de violence qui l'attend à l'horizon du XXIe siècle, sur les décombres des espérances bafouées. A tout prendre, seule l'Italie comprend correctement les directives européennes : en s'asseyant dessus.
LE POUVOIR RÉEL DES FINANCIERS
Dès 1977, Allais avait mis en garde à propos de la délicate question de la monnaie, et pas seulement européenne, il notait :« Alors, que pendant des siècles l'Ancien Régime avait préservé jalousement le droit de l'Etat de battre monnaie et le privilège exclusif d'en garder le bénéfice, la République démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce privilège à des intérêts privés. » On ne s'étonne plus, si l'on suit exactement cette analyse, que les vrais titulaires du pouvoir financier tiennent le pouvoir politique sous leur coupe : ils font vivre ces illusions, et font croire, en contrepartie de leur pouvoir réel, qu'ils règlent les additions. En réalité, la multiplication des moyens de paiements, des jeux d'écriture, des crédits en tous sens, le financement des crédits à long terme par les dépôts à vue, tout cela crée une masse monétaire non contrôlée par les Etats, et autorise des taux qui signifient la spoliation des dépôts à vue. Globalement, comme Marx et Engels l'avaient perçu, les marionnettistes de la valeur d'échange l'emportent sur les producteurs de la valeur d'usage. Il s'agit d'une immense escroquerie internationale.
En effet, si tous les titulaires de comptes bancaires demandaient la remise de leur dépôt, aucune banque, aucun Etat ne seraient actuellement capables d'honorer leurs dettes, sauf à imprimer en vitesse du papier-monnaie, c'est-à-dire de la monnaie de singe. La faillite récente de dizaines de caisses d'épargne américaines ne doit pas faire illusion : le système n'est pas près de se réformer, et l'escroquerie durera aussi longtemps qu'il n'existera pas de réglementation relative aux réserves des banques. A moins qu'un nouveau krach du type de celui de 1929 ne fasse auparavant écrouler le système comme un château de cartes. Celui d'octobre-novembre 1987, annoncé par Allais. constitue un avertissement. Dans une telle hypothèse, un chômage et une misère galopant à la vitesse des marées dans la baie du mont Saint-Michel totaliseraient assez exactement le montant de l'escroquerie réalisé par la finance sur le dos de la production ; de l'épargne et des contribuables. Et l'on retournerait, faute de crédits d'investissement réels fondés sur de l'épargne réelle, vers les « grands cimetières d'usine » de l'après-1929.
L'INCONSCIENCE DE LA POLITIQUE D'IMMIGRATION
Autre illusion pointée par Allais celle selon laquelle les immigrés ont apporté une « force de travail » à l'économie nationale. Maurice Allais a calculé que, lorsqu'un travailleur immigré arrive en France, il faut dépenser pour réaliser les infrastructures nécessaires (écoles, hôpitaux, HLM, etc.) une épargne supplémentaire égale à quatre fois son salaire annuel. Pour peu qu'il vienne avec sa femme et trois enfants, la dépense sera de vingt fois son salaire annuel, supportée par les Français. « En fait, explique-t-il, une inconscience totale caractérise notre politique d'immigration. » Il donne un exemple simple : « Les allocations familiales ont été créées avec un seul objectif : enrayer autant que possible l'insuffisance de la natalité française. Étendre ce droit aux travailleurs étrangers et à leurs familles, en général prolifiques, est dénué de tout sens commun. » Et Allais de conclure en direction de ceux qui l'accuseraient trop vite de sentiments coupables, que « l'amalgame trop souvent effectué entre opposition à l'immigration, xénophobie, racisme et antisémitisme repose fondamentalement sur une totale affabulation et une dangereuse mystification. »
On ne s'étonne guère que, quels que soient ses mérites éminents. Maurice Allais ait attendu si longtemps un prix Nobel, et que les « responsables » économiques ne l'aiment pas. Les mirages de la prestidigitation financière resteront toujours plus démagogiques, et donc plus efficacement électoraux, que les réalités de l'économie productive. C'est pourquoi celui qui voudra mettre en application les vérités simples énoncées par Allais aura pour premier ennemi le pouvoir financier apatride qui tient les rênes du spectacle politique. Telle est la rançon payée par ceux qui ne chantent pas les bienfaits de la servilité marchande sur le même air que les vertus du Père Noël.
• Jean-François Gautier le Choc du Mois • Juin 1991

vendredi 27 juillet 2007

Biocarburants, panacée écologique ?

L'Europe, les biocarburants... et le tiers monde.La dictature écolo relayée par la dictature européenne aboutit naturellement à l'inverse de ce qui est censé se produire. En voici un exemple flagrant. La Commission européenne, sous la pression des lobbies écolos, a défini comme objectif qu'au moins 10 % des carburants utilisés dans le secteur des transports soient des biocarburants, à l'horizon 2020. Tout le monde a applaudi à cette grande avancée écologique, un évident bienfait, parmi d'autres, de la construction européenne.

Mais les vrais écologistes, et même Greenpeace, tirent la sonnette d'alarme. Les prétendus « biocarburants » ne sont pas « bio » du tout, ils sont même une catastrophe pour le tiers monde et pour la planète en général. Car, en raison du coût de fabrication de l'éthanol en Europe, on importe des huiles de palme d'Indonésie et des graines de soja du Brésil, ce qui conduit les producteurs de ces pays à déboiser et à brûler toute la forêt tropicale...

Le prix Nobel de chimie Harmut Michel, notamment, déclare que l'obligation européenne de mélanger des « biocarburants » à l'essence est « extrêmement négative » du point de vue de l'environnement par ses « effets dévastateurs » sur les forêts tropicales. Selon Greenpeace, 87 % des forêts détruites entre 1995 et 2000 en Asie du Sud-Est l'ont été dans le but de créer des plantations d'huile de palme.

Le gouvernement allemand est semble-t-il le premier à s'inquiéter de la chose. Le ministre de l'Environnement propose que soit instauré un système de certification, et que l'industrie ne bénéficie pas de subventions pour l'utilisation d'huile de palme tant qu'un véritable système de surveillance des conditions de sa production n'aura pas été mis en place. Car, en plus, l'Union européenne subventionne de ce fait la destruction de la forêt tropicale...

Il y a là de quoi traumatiser un certain nombre d'écolos tiers-mondistes...

National Hebdo.