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mardi 21 novembre 2023

Tacite et le message anti-impérialiste il y a deux mille ans

 

romains

Par Nicolas Bonnal.

Les extraits que vous allez lire sont de Tacite (Agricola, XXX-XXXII). Ils exposent le message national, rebelle et anti-impérial du chef de la résistance bretonne à l’envahisseur romain qui l’attaque avec son armée mondialisée, ses mœurs sexuelles dépravées, ses impôts incroyables et son esclavage assorti.

Ils sont d’une actualité brûlante et valent tous les écrits de résistance postérieurs. Lisez-les bien par conséquent :

« Parmi les chefs, Calgacus se distinguait par sa bravoure et son lignage. Devant la foule qui s’agglutinait et réclamait le combat, il prit la parole.

Voici les propos qu’on lui prête :

XXX. 1. “Chaque fois que je pense à nos raisons de faire le guerre et à l’état d’urgence où nous sommes réduits, j’ai vraiment l’espoir que cette journée, qui scelle aujourd’hui notre entente, marquera pour toute la Bretagne le début de sa liberté. Car c’est tous ensemble que vous êtes ici réunis, vous qui n’avez jamais connu l’esclavage. Au-delà de notre terre, il n’y a plus rien. La mer ne nous protège même plus : la flotte romaine nous y attend. 2. Alors, prendre les armes pour combattre – un honneur que revendiquent les braves – c’est le choix le plus sûr, même pour les pleutres ! 3. Ceux qui autrefois, avec des fortunes diverses, ont combattu les Romains, voyaient dans notre force armée l’espoir d’être secourus. Pourquoi ? »

On se croyait loin des invasions impériales en Bretagne. Mais comme a dit Guy Debord à la fin des années 80, « dans un monde unifié, on ne peut s’exiler » :

« Nous étions de toute la Bretagne les plus dignes et, pour cette raison, nous vivions dans son cœur même, sans voir les rivages où vivent des hommes asservis. Nous préservions même nos regards à l’abri des atteintes de l’oppression. 4. Nous occupons les confins du monde, la terre des derniers hommes libres, car c’est notre éloignement même et tout ce qui entoure notre réputation qui, jusqu’aujourd’hui, nous ont protégés ; or tout ce qui est inconnu est magnifié. 5. Mais maintenant voilà que s’ouvre l’extrémité de la Bretagne. Au-delà, il n’y a plus un seul peuple. Il n’y a plus rien. Rien que des vagues, des écueils et une menace encore plus grande, celle des Romains. Ne croyez surtout pas que vous échapperez à leur fierté méprisante en vous effaçant dans l’obéissance. »

L’empire romain ressemble à notre empire actuel néolibéral. Il pille, il est omniprésent, il est sexuellement dépravé et insatiable ; il profane le monde et notre humanité.

« 6. Le monde entier est leur proie. Ces Romains, qui veulent tout, ne trouvent plus de terre à ruiner. Alors, c’est la mer qu’ils fouillent ! Riche, leur ennemi déchaîne leur cupidité, pauvre, il subit leur tyrannie. L’Orient, pas plus que l’Occident, n’a calmé leurs appétits. Ils sont les seuls au monde qui convoitent avec la même passion les terres d’abondance et d’indigence. 7. Rafler, massacrer, saccager, c’est ce qu’ils appellent à tort asseoir leur pouvoir. Font-ils d’une terre un désert ? Ils diront qu’ils la pacifient. XXXI. 1. La nature a voulu que les enfants et les proches soient aux yeux de chacun les êtres les plus chers. Les conscriptions les arrachent pour en faire ailleurs des esclaves. Même si en temps de guerre, épouses et sœurs ont échappé aux appétits sexuels des envahisseurs, ceux-ci attentent à leur pudeur en invoquant l’amitié et les lois de l’hospitalité. »

Selon ce grandiose Calgacus, on est là aussi pour être rincés par les impôts qui n’ont jamais été aussi élevés (France, Allemagne, USA) pour les couches faibles et moyennes dans ce monde pourtant si libéral :

« 2. Les revenus des biens sont dévorés par l’impôt, chaque année les récoltes passent à donner du blé, les corps eux-mêmes et les bras s’épuisent, sous les coups et les injures, à défricher des forêts et assécher des marais. 3. Ceux qui sont nés pour servir ne sont qu’une seule fois pour toutes destinés à être vendus comme esclaves. Mieux, ils sont nourris par leurs maîtres. Mais la Bretagne, c’est chaque jour qu’elle achète son asservissement, chaque jour qu’elle le repaît. 4. Au sein du personnel domestique, tout esclave acheté en dernier lieu est tourné en ridicule, même par ses compagnons d’esclavage. De la même façon, dans ce monde domestiqué depuis bien longtemps, on nous voue à l’extermination: nous qui sommes les derniers venus, nous ne valons rien ! »

Extraordinaire Calgacus ou Tacite ! Les peuples n’ont plus de patrie et ils sont remplacés comme dans notre nouvelle économie de plantation (on déplace les esclaves, on remplace les locaux, on envoie les bénéfices à Dubaï ou Wall Street). Description des envahisseurs romains si proches des anglo-américains contemporains (le thème est repris par Geoffroy de Monmouth, X, voyez mon livre sur Perceval et la reine) :

« XXXII. 1. Croyez-vous vraiment que les Romains soient aussi vaillants à la guerre que dévergondés dans la paix ? Il n’y a que nos divergences et nos différends pour mettre en valeur ces gens, qui font des défauts de leurs ennemis la gloire de leur propre armée. Or cette armée n’est qu’un ramassis des peuples les plus disparates. Seules des circonstances favorables préservent son unité, que des revers réduiront en miettes. Mais, peut-être, pensez-vous que, tout en offrant leur sang pour asseoir ce pouvoir étranger, des Gaulois et des Germains et – quelle honte ! – bien des Bretons, qui furent plus longtemps les ennemis que leurs esclaves, se sentiront retenus par des sentiments de fidélité et d’attachement ? 2. La crainte et l’effroi sont de bien faibles liens d’amitié et, quand ils sont dépassés, ceux qui n’ont plus peur se mettent à haïr ».

Calgacus espère faire reculer l’armée de l’envahisseur en évoquant la patrie et la famille, les deux réalités les plus massacrées à notre époque.

« 3. Tout ce qui fait vaincre est de notre côté. Ici, les Romains n’ont pas d’épouses qui enflamment leur courage, pas de familles pour les blâmer s’ils ont fui. Beaucoup n’ont pas de patrie ou peut-être est-ce une autre que Rome. 4. Ils ne sont que peu nombreux. Ils ne connaissent rien de cette terre et cela les fait trembler : le ciel lui- même, la mer, les forêts, c’est l’inconnu tout autour d’eux ! Tout se passe comme si les dieux nous avaient livrés des prisonniers enchaînés ! 5. Ne vous laissez pas impressionner par de vains dehors ni par l’éclat de l’or et de l’argent, qui ne protège ni ne blesse. 6. C’est dans les rangs mêmes de l’ennemi que nous recruterons nos propres troupes. 7. Les Bretons reconnaîtront leur propre cause ! Les Gaulois se souviendront de leur liberté perdue ! Tout comme viennent de le faire des Usipiens, tous les autres Germains déserteront ! 8. »

On a peur de résister, sauf quand on a plus mal que peur. La résistance ne doit alors plus effrayer car c’est cela ou l’esclavage et la mine :

« Après cela, qu’est-ce qui nous fera encore peur ? Des fortins vides ? Des colonies de vieillards ? Des municipes en mauvaise posture où se déchirent ceux qui se soumettent de mauvais gré et ceux qui les dominent injustement ?

Ici, il n’y a que leur général, ici, il n’y a que leur armée. Là d’où ils viennent, on paie des impôts, on peine dans les mines et tous les autres sévices s’abattent sur ceux qui sont asservis. Subirons-nous ces outrages à jamais ou nous en vengerons-nous tout de suite dans cette plaine ? Marchez au combat en pensant à vos aïeux et à vos fils !”

Rassurons le système : Calgacus fut tué, les bretons écrasés (XXXVII), et les héritiers anglo-saxons devinrent les meilleurs impérialistes de l’histoire !

Bibliographie

Nicolas Bonnal – Perceval et la reine

Guy Debord – Commentaires sur la Société du Spectacle

Niall Ferguson – Empire_How Britain made the modern world

Geoffrey of Monmouth – History of the kings of Britain – book X – In Parentheses publications

Tacite – Agricola (sur Wikisource_ traduction Danielle De Clercq-Douillet)

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/05/14/69198/tacite-et-le-message-anti-imperialiste-il-y-deux-mille-ans/

vendredi 23 avril 2021

L’urgence des classiques

 Nos temps sont troublés, ce n’est une nouvelle pour personne. Quel que soit le camp politique, ou le degré de détachement du monde, s’il y a bien un point d’accord pour chacun, c’est la crainte d’une montée des périls et le sentiment d’une perdition grandissante.

Un tel se demande où va la famille, un autre ce que devient la place de Dieu, un autre encore s’interroge sur la disparition des belles manières, de l’art de vivre, des belles lettres, mais aussi de l’esprit de devoir ou de sacrifice, du sentiment de solidarité envers les plus faibles, ou même entre égaux.

Tous se demandent jusqu’où ira la désorientation commune. En réalité, il y a bien une boussole et nos contemporains sont comme hypnotisés par une route qu’ils suivent cahin-caha, tout en s’inquiétant sur son issue. Tous, en effet, peu ou prou, se laissent prendre à l’esprit de facilité, de jouissance immédiate, de matérialisme zappeur, de fainéantise du raisonnement et d’avachissement du sentiment de fierté personnelle, remplacé par l’orgueil des lâches. Notre monde va de l’avant sur cette route dont les golden-boys de La Défense sont autant les serviteurs que les chômeurs de nos tours HLM.

Pour s’échapper de cette route, qui mène au précipice dans l’étourdissement de la jouissance, plusieurs voies sont possibles et bonnes, entre la discipline personnelle, les valeurs familiales, le sens du devoir, l’amour de la patrie, la charité fraternelle, etc.

Il en est une, immédiatement accessible, sans grandes réformes, à laquelle bien peu songent pourtant. A porter de librairie ou de tablette, les classiques sont là. Nous ne parlons pas ici de Balzac, Mauriac ou France déjà promus dans ce bloc notes. Nous entendons par classiques, les oeuvres des anciens. Ce que nous proposons, face à la littérature misérabiliste et débilitante à base de loups mangeurs de salades et de Jean affublés de deux papas, c’est un retour à la vigueur de ces récits latins, vieux de deux mille ans, qui dans une langue vivante et alerte donnent à méditer des vies terriblement incarnées, faites d’héroïsme autant que de lâchetés, de discours et de sang, de force et de clémence. César est parfois cruel, mais il est profondément humain. Dion Cassius fait parler des Romains ou des Gaulois pour lesquels la querelle se vide dans le sang versé, et où la notion de non-combattants n’existe pas. Strabon décrit des paysages, une architecture d’un monde qui n’existe plus.

Mais tous portent au rêve et sont des exemples de vie et de conduite, non pas en ce qu’ils seraient à suivre, mais en ce qu’ils façonnent l’intelligence. Se plonger dans nos latins, c’est renouer avec des bâtisseurs d’empire, avec des hommes de force.

De cette mâle énergie il ressort un stimulant et un appel à l’oeuvre personnelle. C’est pourquoi nous croyons que dans la grisaille, retrouver César, Tite Live, Tacite, Suétone ou Pline permet d’offrir aux lecteurs, et à leur entourage, autant de rayons de soleil, autant de fortifiants pour le combat personnel et social, autant de raisons d’espérer.

Il n’y a pas que la mâle vertu guerrière, la force, le courage ou la trahison punie dans le sang, chez nos latins. Il y a aussi la poésie élégiaque et le mythe divin qui élèvent l’âme vers le ciel en le faisant partir de l’échauffement de ses entrailles. Tiré de sa glaise par les beaux sentiments et la piété, le lecteur grimpe l’échelle de Jacob placée au coeur de la Rome païenne.

Lire les Métamorphoses d’Ovide, c’est presque lire une histoire sainte, et là encore, c’est s’ouvrir l’intelligence à des mythes qui nous parlent parce qu’ils irriguent les symboles de notre héritage littéraire, architectural, pictural, musical ou statuaire. C’est ouvrir notre esprit à des récits qui éveillent en nous le souvenir de ceux qui ont passé le Styx. Il y a dans ces chants du poète, entre les combats héroïques, les amours divins, le temps de peuples disparus, l’évocation de notre propre berceau.

L’homme occidental, par la lecture attentive et fidèle des latins, renoue avec ses racines. Arrosées de l’esprit chrétien, la latinité païenne pousse ses branches vers la Jérusalem céleste. Le lecteur chrétien n’oubliera pas son Ciel, mais en se souvenant de son berceau, il redirigera les aiguilles de sa boussole dans le sens qui plait à la vertu, puisqu’il est celui de la vie incarnée, magnifiée par la littérature.

Au diable donc les sentiments faux de ces récits invraisemblables et lénifiants d’une certaine littérature officielle de jeunesse, et le bâton en main, marchons vers la Via Appia !

A relire d’urgence :

Les Métamorphoses. Ovide

La vie des douze Césars. Suétone

La Guerre des Gaules. César

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/04/19/lurgence-des-classiques/

jeudi 8 avril 2021

Un héros français : Julius Sacrovir

 

(Evariste-Vital Luminais, Combat de Gaulois et de Romains)

Dans la longue galerie des héros de l’histoire de France, Julius Sacrovir est sans doute l’un des plus défigurés par l’erreur. L’historiographie romantique du XIXe siècle le redécouvrit et en fit un héros de l’indépendance nationale contre l’occupant romain.

Rien de plus faux ! La grandeur de Sacrovir, ce qui en fait un digne héros de notre histoire, est ailleurs.

Qui était-il ? Né sans doute à la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ, sous le règne d’Auguste, il mena une révolte contre le pouvoir romain et le pouvoir de sa cité, celle des Éduens, en l’an 21 après la naissance de Jésus Christ. Son patronyme était celtique (Sacrovir) et romain (Julius). Cette romanisation du prénom n’était pas un goût, elle signalait sa citoyenneté romaine.

D’après Tacite, le seul auteur latin à avoir parlé de Sacrovir, la famille de ce personnage fut reçue dans le peuple romain de longue date, pour sa vertu.

On peut raisonnablement penser que la famille de Sacrovir reçut la citoyenneté durant la guerre des Gaules, où les Éduens, leur peuple, était allié de César. D’ailleurs, ce nom de Julius souligne une adoption par César lui-même, ou par un membre de sa famille. C’est donc le conquérant qui fit entrer les Sacrovir dans le monde des citoyens romains.

Le Julius Sacrovir qui nous intéresse, et dont nous ignorons le prénom, était « d’illustre naissance », nous raconte Tacite, et possédait de grands biens. C’était donc un des personnages majeurs du peuple éduen. Le fait même qu’il soit mentionné par Tacite, qui n’est pas contemporain des événements qu’il relate, mais a eu accès à des archives ou des témoins directs, milite en faveur de cette illustre origine.

Quel était alors le contexte dans lequel vivait Sacrovir ? La Gaule, soumise à Rome, vivait dans la paix. Les seules troupes romaines présentes étaient les huit légions stationnées sur le Rhin, soit environ 40 000 hommes sans compter les auxiliaires, donc peut-être le double d’effectifs militaires, le long de la frontière germanique, et une cohorte de 500 hommes à Lyon, pour tout effectif romain à l’intérieur du territoire.

L’empereur régnant était Tibère, soucieux de ne pas accroître les impôts dans l’empire. A ce sujet, d’après l’historien Dion Cassius, Tibère aurait déclaré au Sénat de Rome : « Je veux tondre mes moutons, non les écorcher ».

Dans la Gaule, on construisait partout, des voies, des aqueducs, des temples, des théâtres et des cirques, des villas à la romaine. Les grandes familles gauloises payaient cela de leurs deniers.

Sacrovir avait ce spectacle devant les yeux puisque dans les 14 hectares de l’enceinte d’Augustodunum (Autun), dont la construction avait été décidée par Auguste peu avant, on s’activait à la construction de monuments parmi les plus beaux de la Gaule celtique.

Pour autant, la situation gauloise présentait quelques motifs d’énervement populaire contre le pouvoir romain.

D’une part, malgré la paix, on vivait, depuis des années, dans l’alarme et la crainte d’une invasion germanique. Les légions de Varus avaient été vaincues et exterminées en l’an 9 après la naissance de Jésus-Christ par le chef germain Arminius, citoyen romain d’origine germanique révolté contre Rome, à la bataille du Teutobourg. Depuis, les généraux romains avaient multiplié les expéditions de l’autre côté du fleuve. Cette guerre a très probablement augmenté la pression du recrutement d’auxiliaires gaulois pour aller se battre aux frontières, ainsi que les contributions exceptionnelles. Plusieurs éléments de la révolte semblent le démontrer.

D’autre part, l’empereur Tibère venait de faire interdire le druidisme. Certes, il ne s’agissait là que d’une seule part de la religion gauloise. L’interdiction du druidisme ne remettait pas en cause le culte des dieux, ni les lieux sacrés. Mais le druidisme était l’ordre sacerdotal spécifique au monde celte. Etait-il entré en décadence ou encore vaillant ? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est qu’avec le druidisme interdit, toute la hiérarchie religieuse gauloise était perturbée, car les bardes et les devins, membres de cette hiérarchie, s’ils n’étaient pas interdits, perdaient ainsi leur colonne vertébrale et leurs maîtres. La divination officielle, le culte et la justice sacrée devenaient proscrits. Faute de cet ordre visible, la divination clandestine et les pratiques magiques, interdites également par le pouvoir romain, allaient sans doute fleurir. Pour des esprits raffinés comme Sacrovir, ce devait être une cause de scandale.

C’est dans ce contexte que Julius Sacrovir, en l’an 21, s’entendit avec un autre gaulois, Julius Florus, issu du peuple des Trévires, pour organiser un soulèvement. Florus devait faire entrer le nord de la Gaule en rébellion. Sacrovir la partie centrale et est. Combien étaient-ils de conjurés ? Tacite ne le dit pas. Il est en revanche plus explicite sur leurs motivations. Point d’indépendance nationale, mais le désir de revenir aux anciennes libertés de leurs peuples et de voir abolir les contributions extraordinaires. On en conclut que la menace germanique avait fait peser des impôts spécifiques sur ces peuples proches de la frontière, et que sans doute le gouvernement impérial avait resserré son emprise locale pour des questions de sûreté que les conjurés jugeaient désormais inutiles. Il n’est en revanche nulle part question de l’indépendance. Pourquoi d’ailleurs l’auraient-ils voulue puisqu’ils étaient citoyens romains ?

Le caractère anti-fiscal de la révolte est renforcé par la composition des troupes de Sacrovir. Celui-ci, en effet, s’était entouré de tous ceux que les impôts écrasaient ou de ceux qui avaient été ruinés par eux. Or, Rome ne faisait pas payer les mendiants ou les esclaves, ni ceux que la vie avait rendus trop pauvres pour payer. Elle s’acharnait au contraire sur les propriétaires terriens, les commerçants et les artisans aptes à payer grâce à leurs terres ou leurs recettes en numéraires. Sacrovir a donc groupé autour de lui des gens de bien, qui ne pouvaient plus fournir les taxes exigées pour la défense du territoire. Sa révolte fut un soulèvement d’hommes libres, socialement enracinés.

Etait-il seul à dénoncer ce poids de l’impôt ? Non. Les tribus des Andécaves et des Turoniens se révoltèrent d’abord. La révolte devait être faible, cependant, puisque le légat Acilius Aviola, avec une seule cohorte, basée sur le Rhin, réduisit les Andécaves, tandis que les Turoniens furent vaincus par le légat Varron soutenu par des auxiliaires gaulois menés entre autres par… Sacrovir. Celui-ci agissait-il par dissimulation, comme le prétend Tacite ? Ou bien considérait-il que seule valait la lutte en faveur des libertés éduennes ? On peut se mettre d’accord avec Tacite, car s’il avait voulu simplement privilégier les Éduens, pourquoi se serait-il mis d’accord avec Florus afin de coordonner leur révolte ? L’heure n’était simplement pas venue.

Cependant, les deux compères n’unirent pas leur force le moment venu. Florus attaqua le premier, en l’an 21, tentant de corrompre un corps de cavalerie gauloise basée à Trêves, dans les provinces germaniques. Mais peu le suivirent. C’est donc avec la foule de tous ceux qui étaient attachés aux intérêts de sa maison, de tous ses clients, qu’il entama le combat. Il prit le maquis avec eux dans la forêt des Ardennes.

Le soulèvement avait sans doute plus d’importance, car cette fois, Varron, adjoint de Silius, déplaça plusieurs légions du Rhin vers les Ardennes, avec un corps de troupe trévires, du même peuple que Florus donc, mais mené par Julius Indus, ennemi personnel de Florus. Comme on le voit, le peuple trévires était divisé sur la question de la révolte et c’est un de ses chefs qui courut sus au révolté.

Florus, vaincu, se donna la mort.

Sacrovir agit de son côté, avec plus de succès. Ayant réussi à soulever une partie des troupes éduennes, il put s’emparer d’Augustodunum, retenant en otage la population. La ville était alors un centre culturel majeur, réunissant la jeunesse aristocratique de toute la Gaule pour y étudier.

D’après Tacite, qui exagère sans doute ses chiffres, Sacrovir disposait de 40 000 hommes, dont un cinquième était équipé comme les légions. Ce détail doit nous alerter sur la nature du soulèvement. L’équipement du légionnaire coûtait fort cher, et ces hommes équipés comme tels avaient sans doute dû payer leur armement. C’était le soulèvement des gens nés, la première révolte bourgeoise et aristocratique dont nous ayons trace dans nos annales nationales.

Devant l’ampleur du soulèvement éduen, les légions vainqueurs de Florus étaient désemparées et Varron, circonspect, laissa le commandement au légat Silius. A Rome on parlait d’un soulèvement général de la Gaule, ce qui était évidemment exagéré.

Silius réunit deux légions, soit 10 000 hommes, sans doute plus avec les auxiliaires, et marcha sur Augustodunum, dévastant au passage le pays séquane (dans l’actuel Jura), tribu traditionnellement soumise aux Éduens et dont on devine, par ce détail, qu’elle avait été également entraînée dans la révolte.

En homme visiblement habitué à se battre, Sacrovir fit route au devant de Silius et plaça ses troupes à 12 milles d’Augustodunum (soit un peu moins de 16 km), les effectifs les mieux armées et les plus structurés sur les ailes et en première ligne au centre du corps de bataille, la foule des révoltés mal armés en deuxième ligne.

Tacite mentionne Sacrovir caracolant sur un cheval blanc, entouré de tout un état-major. La révolte, définitivement, prenait de l’importance.

Pourtant, tout prit fin au premier choc. Silius, en un assaut, défit les troupes éduennes, qui se débandèrent. Sacrovir, réfugié dans Augustodunum, se donna la mort pour ne pas être livré aux Romains, plusieurs bâtiments de la ville étant enflammés à l’approche des légions.

L’affaire, au total, n’avait sans doute duré que quelques semaines, car Tibère put donner en un discours au Sénat et le détail du soulèvement et la nouvelle de son écrasement.

Voici rétabli dans sa vérité toute en nuance le récit de la révolte de Julius Sacrovir, héros français parce qu’homme libre, figure de notre galerie de grands ancêtres, combattant des libertés locales contre l’étatisme et le fiscalisme (si tant est que ces deux termes contemporains puissent avoir un équivalent dans la Gaule du Ier siècle.) .

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/11/23/un-heros-francais-julius-sacrovir/

vendredi 26 mars 2021

Dissertation sur Tacite 1 4/4

 16 « Frappe au ventre ! » Annales, XIV, 8. Texte complet : Jam in mortem centurioni ferrum destringenti protendens uterum “ventrem feri” exclamavit multisque vulneribus confecta est, c'est-à-dire : « Au centurion ayant déjà dégainé le fer pour lui donner la mort, elle désigne son sein en s'exclamant “Frappe au ventre !” et s'effondre transpercée de part en part. » [Retour]

17 Annotation en marge de l'abbé Penon : « Confusion entachée d'anachronisme. » Dans la version du cahier d'honneur, le texte devient : « Tacite reconnut ce danger, il fut le premier à le faire. » [Retour]

18 Annotation en marge de l'abbé Penon : « D'après P. Albert. » [Retour]

19 Agricola était le beau-père de Tacite. [Retour]

20 « Il n'y a plus de terre en sécurité au-delà de la nôtre, ni même de mer, car la flotte romaine nous y menace. Ainsi le combat et les armes, qui font l'honneur des braves, sont-ils aussi la voie la plus sûre pour les pleutres… Nous sommes placés aux confins du monde et de la liberté… Mais au-delà, il n'y a aucun autre peuple, rien d'autre que des flots et des rochers ; et plus dangereux encore, ces Romains dont il est vain de penser apaiser l'arrogance, que ce soit par la soumission ou par la complaisance. Brigands du monde, depuis qu'ayant tout dévasté ils n'ont plus aucune terre à ravager, ils écument les mers ; avides de rapines quand l'ennemi est riche, de domination quand il est démuni ; voler, massacrer, réduire en captivité, voilà ce que dans leur expression mensongère ils appellent l'autorité ; exterminer en tous lieux, voilà ce qu'ils appellent la pacification… » Vie d'Agricola, XXX. [Retour]

21 « Tous les éléments favorables à la victoire sont pour nous. Ici, les Romains n'ont ni épouses pour enflammer leur courage, ni famille pour flétrir leur lâcheté s'ils se dérobent ; ils sont de nulle part, ou d'une autre patrie que Rome ; les véritables Romains sont bien peu nombreux… » Vie d'Agricola, XXXII. [Retour]

22 Citation de Flavius Josèphe. L'ensemble de ce paragraphe a été assez profondément modifié dans la version du cahier d'honneur, mais avec les mêmes structures de phrases et les mêmes mots. La citation est ainsi amenée : « Lorsqu'on voit Tacite jeter ainsi le cri d'alarme et prédire en quelque sorte la destruction de Rome, on se rappelle involontairement ce paysan de la Judée dont parle Josèphe, et qui, parcourant les rues de la ville sainte, faisait partout retentir cette clameur sinistre… » [Retour]

23 Titre du livre quatrième des Harmonies poétiques et religieuses de Lamartine : Novissima verba ou Mon âme est triste jusqu'à la mort. [Retour]

24 Dans le cahier d'honneur, « imposé » devient « proposé » : « qu'il s'était proposé, d'exhaler le deuil de la langue, de la vertu et de la grandeur romaines. » [Retour]

25 Cette dernière proposition, que l'abbé Penon qualifie en marge de « phrase peu claire », disparaît du cahier d'honneur. [Retour]

26 Ce paragraphe ainsi que ceux qui suivent (jusqu'à la citation de Paul Albert incluse) ont été entièrement refondus dans la version du cahier d'honneur. L'abbé Penon avait en effet longuement reproché au jeune Maurras le caractère trop tranché de son propos. Voici ce qu'il écrivit en marge de la copie : « Il ne faudrait pas trop médire de Fénelon et le mettre au nombre des bonnes gens. Cherchez un peu de vrai dans son appréciation, quoiqu'elle soit excessive. » Et Maurras recomposa ainsi son texte :
« On en sera bien vite convaincu si l'on jette un coup d'oeil sur l'histoire littéraire. Homère et Eschyle tant admirés par les Anciens furent plutôt subis qu’acceptés par les modernes jusqu’au XIXe siècle. Aristophane effarouche Fénelon et Boileau ; Lucrèce est oublié, méconnu ; Plaute et Juvénal sont sacrifiés à Térence ; Dante est parodié par Voltaire, Shakespeare est traité de sauvage ivre par le même personnage : à cette liste de glorieux martyrs de la routine et du purisme il ne manquait plus que Tacite, et Tacite a subi le sort commun. Qu'il ait été attaqué par les pédants et par les beaux esprits, on n'en est nullement surpris ; mais voir Fénelon mêler, à une juste appréciation, des réserves pleines de minutie et même d'injustice, c'est ce qui étonne quiconque sait le mérite et l'autorité littéraire d'un tel juge.
Le fait est que le génie de Tacite lui convenait moins qu'à Bossuet. L'idée qu'il se formait d'un sublime le démontre clairement : “Je veux, dit-il, un sublime si familier, si doux, si simple, que chacun serait tenté de croire qu'il l'aurait trouvé, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver.” Évidemment, tel n'est pas le caractère du sublime de Tacite ; on ne peut, non plus, le comparer à un éclair subit et passager ; c'est plutôt le froid d'un glaive qui traverse la poitrine et va jusqu'à l'âme. Et Bossuet le sentait profondément, lui qui nommait Tacite “le plus grave des historiens”, lui empruntant même plusieurs de ses traits. Celui qui burina le portrait de Cromwell devait s'y entendre.
À l’âge suivant, Tacite ne fut pas plus heureux. Arouet, triste roi d’une triste époque, menait à l’assaut du grand historien la tourbe du XVIIIe siècle, le traitait de hâbleur, et réhabilitait Agrippine et Néron, Tibère et Domitien. Tel patron, tels clients. Toutes ces réclamations ne valent pas grand chose partant d’une telle bouche : mais quand bien même on voudrait prendre Voltaire au sérieux (qui s’en met d’ailleurs peu en peine), il ne serait pas difficile de renverser tout son échafaudage ; car tout ce que dit l'historien sur l’état de Rome sous Domitien est confirmé par Juvénal. Et si l'on m'objecte les “hyperboles” que lui reproche Boileau, que dire de Suétone qui sur le même ton et avec la même placidité, retrace la vie d'Horace et celle de Néron ? Non, l'on ne peut nier la bonne foi et la véracité de Tacite ; elle est aussi indiscutable que son mérite littéraire.
Lui-même nous l'a dit. Il est réellement, selon ses propres paroles, sine ira et studio quorum causas procul habeo. Quoique pessimiste d'inclination, il ne charge pas la vérité ; il raconte les faits tels quels, dans leur nudité ; on peut différer sur l'appréciation qu'il en porte, mais jamais lui en contester l'existence ou la réalité. »
La citation latine ci-dessus, absente de la version primitive, est la fin du premier paragraphe des Annales : « sans colère ni parti-pris, sentiments dont les raisons me sont étrangères. » [Retour]

27 Il n'est pas interdit de faire le rapprochement entre ce paragraphe et le futur destin de Maurras lui-même ! [Retour]

28 Cette citation est extraite du quatre vingt douzième paragraphe (XCII) du Raphaël de Lamartine, et non du dix septième (XVII) comme il est indiqué par erreur dans l'extrait du "cahier d'honneur" publié en 1965. Sur la copie d'origine, le C est indiscutable et ne saurait se confondre avec un V. Maurras reprend presque l'intégralité du texte de Lamartine, mais en modifie la texture, faisant des phrases plus longues, moins saccadées.
L'éloge de Tacite prend place, dans ce volume de souvenirs qu'est Raphaël, entre une évocation de Cicéron (XCI) et une réflexion sur l'art oratoire (XCIII). Lamartine décrit en détail le féroce appétit de lecture, surtout des auteurs de l'Antiquité, qui fut le sien autour de sa vingtième année ; ce qui rapproche les deux écrivains…
Voici le texte complet du paragraphe :
« Quant à Tacite, je ne tentais même pas de disputer ma passion pour lui. Je le préférais même à Thucydide, cet Homère de l'histoire. Thucydide expose plus qu'il ne fait vivre et palpiter. Tacite n'est pas l'historien, mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d'homme libre, vertueux et sensible. Le frisson qu'il imprime au front, quand on le lit, n'est pas seulement l'horripilation de la peau, c'est le frisson de l'âme. Sa sensibilité est plus que de l'émotion, c'est de la pitié. Ses jugements sont plus que de la vengeance, c'est de la justice. Son indignation, c'est plus que de la colère, c'est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, et on se sent fier de la parenté avec lui. Voulez-vous rendre le crime impossible à vos fils ? voulez-vous passionner la vertu dans leur imagination ? Nourrissez-les de Tacite. S'ils ne deviennent pas des héros à cette école, c'est que la nature en a fait des lâches ou des scélérats. Un peuple qui aurait Tacite pour évangile politique grandirait au-dessus de la stature commune des peuples. Ce peuple jouerait enfin devant Dieu le drame politique du genre humain dans toute sa grandeur et dans toute sa majesté. Quant à moi, je dois à cet écrivain non pas toutes les fibres de ma chair, mais toutes les fibres métalliques de mon être. C'est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient le tour grandiose et tragique de son temps et que je devinsse une digne victime d'une digne cause, je dirais en mourant : “Rendez honneur de ma vie et de ma mort au maître, et non pas au disciple, car c'est Tacite qui a vécu et qui est mort en moi !” » [Retour]

29 Membre de phrase qui devient dans le cahier d'honneur : « on ne crie plus à la calomnie et à l'hyperbole. » Mais sous la signature on lit une annotation  qui change « revendiquer » en « réclamer » et « outragé » en « calomnié ». [Retour]

30 « Corrompre et être corrompu, tel est l'esprit du siècle. » La Germanie, XIX. Tacite fait l'éloge des Germains, qui justement sont indemnes de cette corruption : Nemo enim illic vitia ridet, nec corrumpere et corrumpi saeculum vocatur c'est à dire : « Car dans ce pays nul ne se rit des vices ; ce n'est pas l'esprit du siècle que d'y corrompre ou de s'y laisser corrompre. » [Retour]
http://maurras.net/textes/33.html

jeudi 25 mars 2021

Dissertation sur Tacite 1 3/4

 Ces vains reproches, notre siècle en a fait table rase ; et ce n’est pas sa plus petite gloire que d’avoir ainsi relevé les statues des génies calomniés. De beaux hommages ont été rendus à Tacite. Tout le monde connaît le dithyrambe qu’entonne M. J. Chénier ; un autre poète, Lamartine, a célébré avec non moins de magnificence et plus de justesse, ce me semble, la passion, l’énergie, la profondeur de l’historien romain :

Tacite, dit-il, n’est pas l’historien, mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d’homme libre, vertueux, sensible. Le frisson qu’il imprime au front quand on le lit, c’est le frisson de l’âme. Sa sensibilité est plus que de l’émotion, c’est de la piété ; ses jugements sont plus que de la vengeance, c’est de la justice ; son indignation, c’est plus que de la colère, c’est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, on se sent fier de sa parenté avec lui. Voulez-vous rendre le crime impossible à vos fils ? Voulez-vous passionner la vertu dans leur imagination ? Nourrissez-?les de Tacite. S’ils ne deviennent pas des héros à cette école, c’est que la nature en a fait des lâches ou des scélérats. Un peuple qui aurait Tacite pour Évangile politique grandirait au-dessus de la stature commune des peuples. Quant à moi je dois à cet écrivain non pas toutes les fibres de chair, mais toutes les fibres métalliques de mon être. C’est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient le tour grandiose et tragique de son temps, et que je devinsse une digne victime d’une digne cause, je dirais en mourant : « Rendez honneur de ma vie et de ma mort au maître et non pas au disciple, car c’est Tacite qui a vécu et qui est mort en moi 27. » (Raphaël, XCII) 28.

Au reste les objections s’évanouissent bien vite quand un peuple a passé par les mêmes crises et les mêmes souffrances. Lorsqu’une société agonise, lorsqu’elle se sent souffrir de la même plaie que lui étale un grand historien dans les siècles passés, elle éprouve bientôt pour lui une véritable sympathie. Elle se penche dans la glace qu’il lui présente, elle s’y voit, s’y reconnaît et souvent recule effrayée de sa propre laideur.

Alors on ne chicane plus sur les mots et les syllabes, on n’élève plus une voix vertueuse pour revendiquer les droits du genre humain outragé 29, en dépit d’Arouet on convient de tout et l’on se plonge même avec une certaine volupté dans la misanthropie amère de Tacite, jusqu’au point de s’écrier avec lui : corrumpere et corrumpi saeculum vocatur. 30

Charles Maurras

  1. Nous disposons de deux versions de ce texte : d'une part une copie d'écolier, qu'une note griffonnée par l'abbé Penon au verso situe en 1882, d'autre part un extrait du « cahier d'honneur du collège d'Aix » publié en 1965 dans le quinzième numéro des Cahiers Charles Maurras, où la dissertation est datée de septembre 1883. La copie elle-même est raturée en maints endroits et difficile à déchiffrer. Quant à l'original du « cahier d'honneur », nous ignorons s'il a été conservé et nous ne pouvons que faire confiance à la transcription qui en a été faite ; toutefois, divers indices donnent à penser qu'en dehors des erreurs typographiques qui s'y sont glissées, certains passages ont été interprétés au mieux ; en particulier, la ponctuation a été manifestement revue selon les règles de l'usage actuel.
    Les écarts entre les deux versions du texte correspondent pour l'essentiel aux passages que l'abbé Penon a critiqués dans les marges de la copie d'origine. Le jeune Maurras, chargé quelques mois plus tard de recopier son texte dans le « cahier d'honneur » destiné à réunir les meilleures dissertations du collège, a reformulé ces paragraphes en suivant les remarques de son précepteur. Nous avons choisi de rester au plus près possible du premier texte, et de reprendre en note la version du « cahier d'honneur » lorsqu'elle s'en écarte notablement.
    L'abbé Penon conserva ce cahier par devers lui. Devenu évêque de Moulins, il dût se retirer en 1926 pour raisons de santé à l'abbaye de Frigolet, où il mourut en 1929. Lors de son départ, il confia le cahier au chanoine Léon Côte, un professeur de lettres au collège du Sacré-Cœur de Moulins dont il appréciait la pédagogie. Après la mort de Maurras, le chanoine montra le cahier au duc de Lévis-Mirepoix, qui le cita dans son discours de réception à l'Académie Française le 18 mars 1954 — rappelons que le duc de Lévis-Mirepoix succéda au fauteuil no 16 à Charles Maurras, et que son successeur à ce même siège fut Léopold Sédar Senghor.
    C'est le même Léon Côte, devenu archiprêtre de Vichy, qui mit en forme et publia quelques extraits de ce « cahier d'honneur » dans les Cahiers Charles Maurras : une présentation générale dans le no 8, page 39, puis divers textes dans les livraisons suivantes. La dissertation sur Tacite est le dernier ; elle paraît deux ans plus tard (no 15, pages 20 et suivantes). Des différentes datations qui sont proposées, on peut juste conclure que le texte a été vraisemblablement composé puis revu par Maurras entre son quatorzième et son quinzième anniversaire. [Retour]
  2. Paragraphe fortement raturé. Sous « la roche fatale où », on distingue une première esquisse : « le roc contre lequel ». [Retour]
  3. Ce dernier mot, repris dans la publication de 1965, est difficilement identifiable sur la copie, tant les ratures sont fortes. Il semble qu'en première inspiration le jeune Maurras ait écrit « de passion et d'énergie ». [Retour]
  4. Dans la publication de 1965, « germes » devient « restes ». Plus loin, « quelques mots » devient « une phrase ou deux ». [Retour]
  5. « Maintenant seulement l'âme revit. » Vie d'Agricola, III. Le vrai texte de Tacite est : Nunc demum redit animus. Maurras a bien écrit jam sur sa copie ; la rectification est faite dans le cahier d'honneur. [Retour]
  6. « Nous aurions perdu la mémoire, s'il était en notre pouvoir d'oublier ; comme nous aurions perdu la parole, s'il était en notre pouvoir de nous taire. » Vie d'Agricola, III. Le mot ipsam qui disparaît à l'extrémité de la ligne, dans le pli de la copie, est curieusement remplacé par des points de suspension dans le texte imprimé en 1965. [Retour]
  7. « Comment savoir si elle en eut conscience ? » Annales, XV, 64. Texte complet : Hortantibus militibus servi libertique obligant brachia, premunt sanguinem, incertum an ignarae : « Exhortés par les soldats, ses esclaves et ses affranchis lui garrottent les bras et arrêtent les flots de sang ; on ignore si elle en eut conscience. » [Retour]
  8. Britannicus empoisonné se tord de douleur devant la cour attablée autour de Néron : « Le trouble s'empare de ses voisins de table ; les moins prudents s'enfuient ; mais ceux dont l'intelligence est plus profonde demeurent à leur place, immobiles, fixant Néron… si bien qu'après quelques instants de silence, les convives retrouvent leur gaîté. Annales, XIII, 16. Voici le texte que le jeune Maurras remplace par des pointillés : Ille, ut erat reclinis et nescio similis, solitum ita ait per comitialem morbum, quo prima ab infantia adflictaretur Britannicus, et redituros paulatim visus sensusque. At Aggripinae is pavor, ea consternatio mentis, quamvis vultu premeretur, emicuit, ut perinde ignarem fuisse atque Octaviam, sororem Britannici, constiterit ; quippe sibi supremum auxilium ereptum et parricidii exemplum intellegebat. Octavia quoque, quamvis rudibus annis, dolorem, caritatem, omnes affectus abscondere didicerat, c'est-à-dire : « Néron quant à lui restait allongé, feignant l'indifférence, puis expliquant que Britannicus traverse une de ces crises d'épilepsie dont il est coutumier depuis son plus jeune âge, et qu'il recouvrera sous peu la vue et les sens. Mais le visage d'Agrippine montrait une telle peur et une telle consternation que, malgré ses efforts pour en dissimuler l'effet, il apparaissait évident à tous qu'elle n'était pas plus dans le complot qu'Octavie, la sœur de Britannicus. Elle avait compris qu'on lui arrachait son denier soutien et que le chemin des parricides était désormais ouvert. Octavie aussi ; mais malgré son jeune âge, elle avait appris à cacher sa douleur, son affliction, tous ses sentiments. » [Retour]
  9. Pascal, Pensées, 210. [Retour]
  10. « Il reconduit (sa mère) à son départ, l'étreint très fort en lui baisant les yeux et la poitrine ; soit qu'il eût besoin de cet excès de dissimulation, soit que la vue d'une mère promise à la mort ait alors profondément ému son âme, aussi dénaturée qu'elle fût. » Annales, XIV, 4. [Retour]
  11. « Anéanti par l'épouvante », Annales, XIV, 7 : Pavore examinis et jam jamque adfore obtestans vindictae properam, c'est-à-dire : « Tétanisé de terreur, il est convaincu qu'elle va bientôt accourir, ivre de vengeance. » [Retour]
  12. Affranchi haï d'Agrippine, qui s'était auparavant proposé à Néron pour le débarrasser de sa mère. [Retour]
  13. Ce texte devient dans la transcription du cahier d'honneur : « recourt à cet affranchi et propose de le voir assumer la responsabilité du meurtre, découvre à nu… » [Retour]
  14. « C'est en ce jour que je reçois l'Empire, et je tiens ce si grand bienfait de mon affranchi. » Annales, XIV, 7. [Retour]
  15. Ibidem. Phrase complète : Ipse audito venisse missu Agrippinae nuntium Agermum, scaenam ultro criminis parat, gladiumque, dum mandata perfert, abicit inter pedes ejus, tum quasi deprehenso vincla inici jubet, ut exitium principis molitam matrem et pudore deprehensi sceleris sponte mortem sumpsisse configeret, c'est à dire : « (Néron) ayant appris qu'Agerrinus était venu lui demander une audience, il prend les devants et prépare une mise en scène propre à le mettre en accusation. Pendant que le messager s'explique, il lui jette un glaive dans les jambes, puis le fait enchaîner comme un assassin pris en flagrant délit, afin de pouvoir feindre que sa mère avait voulu le faire tuer, et que, honteuse de voir son crime découvert, elle avait choisi elle-même de se donner la mort. » [Retour]

À suivre

Dissertation sur Tacite 1 2/4

 Le politique et l’homme d’État s’effacent et laissent la place au peintre et au poète. Les premières lignes ont quelque chose de vague et de terrible ; à la nouvelle du danger couru par Agrippine un peuple considérable s’est porté sur la plage ; à la lueur des torches on se demande avec une anxiété croissante les nouvelles de l’impératrice ; la troupe d’Anicet, armée, menaçante, refoule loin de la villa ces groupes nocturnes ; le silence succède au tumulte, la solitude se fait tout autour. Les portes sont enfoncées, les serviteurs massacrés ; Anicet pénètre dans la chambre impériale ; il n’y a qu’une faible lumière et qu’une seule femme auprès d’Agrippine qui se demande avec angoisse pourquoi ce subit changement dans l’aspect du rivage. Serait-ce l’annonce de ses derniers moments ? Le tumulte des soldats confirme ses craintes. Et comme la servante effrayée s’enfuit à ce fracas : — Et toi aussi tu m’abandonnes, murmure-t-elle, et pressée de tous côtés par les soldats d’Anicet, elle leur présente son sein en s’écriant : ventrum feri ! 16 et tombe percée de coups.

Telle est la catastrophe de ce drame où s’agitent toutes les dépravations et les misères d’une nation et d’une cour corrompue.

Cette corruption intérieure n’était pas le seul nuage qui planât sur le ciel de Rome. L’orage s’amoncelait vers le nord, où les tribus germaines pressées d’un côté par les mers et les solitudes, de l’autre par les aigles impériales devaient tôt ou tard avoir une revanche éclatante et terrible. Si les provinces fermentaient et se montraient impatientes du joug romain, si Rome descendait de jour en jour les échelons de sa gloire et de sa grandeur passée, il y avait sur le Danube et sur le Rhin, des peuples jeunes, hardis, indomptés, sauvages et belliqueux qui n’avaient besoin que d’un prétexte ou d’un chef pour se précipiter sur l’empire et l’écraser de leur masse. Tacite fut le premier à sonner le tocsin. 17 Car sa Germanie qu’on a voulu réduire aux mesquines proportions d’une satire 18 est sans doute le résultat de ses observations durant ses voyages à la suite d’Agricola 19.

Ailleurs, n’a-t-il pas exprimé les sentiments des barbares, en même temps que ses prévisions, dans la fière harangue de Galgacus : et nullae ultra terrae ac ne quidem mare securum, imminente classe romana. Ita praelium atque arma quae fortibus honesta, eadem etiam ignavis tutissima sunt… Nos terrarum ac libertatis extremos… Sed nulla jam ultra gens, nihil nisi flectus et saxa ; et infestiores Romani quorum superbiam frustra per obsequium et modestiam affugeris. Raptores orbis, postquam cuncta vastantibus defuere terrae, et mare scrutantur ; si locuples hostis est, avari, si pauper, ambitiosi… aufrere, trucidare, rapere, falsis nominibus imperium, atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant... 20 Sans doute le chef breton n’exprima pas ses sentiments avec cette énergie et cette profondeur ; mais on ne peut nier que ces idées ne flottassent dans les esprits, chez les voisins de Rome aussi bien que dans ses provinces, vers les IIIe et IVe siècles. Tacite les a devancées : il a vu par où s’écroulerait le colosse aux pieds d’argile, l’alliance des provinces avec les barbares débordant de toutes parts. Quelle ressource possèdent encore les Romains ? Leurs armées ? écoutez Tacite parlant par la bouche de Galgacus : Omnia victoriae incitamenta pro nobis sunt ; nullae Romanes conjuges accendunt, nulli parentes fugam exprobraturi sunt ; aut nulla plerisque patria aut alia est ; paucos numero… 21

Les mercenaires n’ont pu défendre Carthage, pourront-ils défendre Rome ? Ils ne le voudront pas — et l’historien constate une fois encore le plus douloureux symptôme d’abaissement chez un peuple : la perte de l’esprit public.

C’est ainsi que Tacite jetait autour de lui ses regards scrutateurs et qu’il s’écriait avec le paysan de Jérusalem : Voix du côté de l’Orient, voix du côté de l’Occident, voix du côté des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le temple, voix contre tout le peuple ! Malheur ! Malheur sur Jérusalem ! 22 Et il ajouterait volontiers, lui aussi : Malheur à moi ! Car au milieu des ruines, voyant s’écrouler les murailles et s’effondrer les tours, témoin dans un siècle d’oubli et de festins qui dansait sur les cadavres et les débris amoncelés, que lui reste-t-il que de pousser cette dernière clameur, novissima verba 23, et après avoir rempli le sacerdoce historique qu’il s’était imposé d’exhaler le consommatus est de la langue, de la vertu et de la grandeur de Rome ? 24

Il n’est pas donné à tous de sentir et de comprendre des hommes de cette trempe ; les génies sublimes et puissants ne sont pas accessibles à tous les esprits ; il est une médiocrité qui s’effraie, qui s’indigne, qui se scandalise des plus vigoureux élans, des touches les plus profondes ; malheureusement le vent fait souvent tourner les têtes de ce côté-là 25, et c'est cette médiocrité d'intelligence et de goût qui domine dans la foule et fait l'opinion.

Si 26 l’on jette un coup d’œil sur l’histoire littéraire, on en sera bientôt convaincu. Homère et Eschyle tant admirés dans l’Antiquité furent plutôt subis qu’acceptés par les modernes jusqu’au XIXe siècle. Aristophane effarouche Fénelon et Boileau ; Lucrèce est oublié pendant des siècles ; Plaute et Juvénal sont sacrifiés à Horace et à Térence ; Dante est parodié par Voltaire, Shakespeare est traité de sauvage ivre par le même personnage : à cette liste de glorieux martyrs de la routine et du purisme il ne manquait plus que Tacite, et Tacite a subi le sort commun. Il a eu ses détracteurs, et ses Aristarques, bonnes gens qui ont regardé au microscope des hardiesses qui étonnent déjà à l’œil nu. Fénelon entre autres lui fait son procès (et sans rire) sur l’énergique brièveté de son style, sur la profondeur de sa politique et l’audace de ses peintures et de ses idées. Longues phrases que résume sa bienheureuse devise Ne quid nimis — en vertu de quoi, défense d’être trop beau. Vive Horace ! vive Térence ! mesure parfaite, goût exquis, art délicat, tout se trouve à son juste degré chez ces heureux écrivains. Mais Tacite ! mais Juvénal ! Allons donc ! ils ne laissent pas de repos à nos imaginations, on est toujours hors d’haleine à les suivre, ce qui est très malsain.

Tels étaient la plupart des critiques au XVIIe siècle ; mais notons vite une illustre exception : Bossuet qui appelait Tacite le plus grave des historiens, et celui qui burina le portrait de Cromwell devait s’y entendre.

À l’âge suivant, Tacite ne fut pas plus heureux. Arouet, triste roi d’une triste époque, menait à l’assaut du grand historien la tourbe du XVIIIe siècle, le traitait de hâbleur, et réhabilitait Agrippine et Néron, Tibère et Domitien. Tel patron, tels clients. Toutes ces réclamations ne valent pas grand chose partant d’une telle bouche : mais quand bien même on voudrait prendre Voltaire au sérieux (qui s’en met d’ailleurs peu en peine), il ne serait pas difficile de renverser tout son échafaudage ; car tout ce que dit Tacite sur l’état de Rome au temps des empereurs est confirmé par Juvénal !

— Juvénal ! mais je le récuse ! oubliez-vous que, selon le vers de l’immortel Boileau, ce poète

Poussa jusqu’à l’excès sa mordante hyperbole ?

— Au diable votre immortel Boileau, devant lequel Juvénal s’incline au moins autant que Racine devant Chapelain ! Passons donc condamnation là-dessus ; item sur les auteurs chrétiens excommuniés d’Arouet, mais Suétone? Suétone qui sur le même ton et avec la même placidité retrace la vie de Néron et celle d’Horace ! Qu’en dites-vous… ?

— Suétone ? ah ! saperlotte ! je n’y avais pourtant pas pensé ! au fait : Testis unus, testis nullus, vous le savez bien !

— Quelle belle chose que d’avoir si bien étudié le droit ! dit Paul Albert : il a bien raison.

À suivre

mercredi 24 mars 2021

Dissertation sur Tacite 1 1/4

 Avec Brutus mourant la liberté s’était pour jamais envolée de Rome ; avec Octave le simulacre en disparut aussi. Des monstres ou des imbéciles s’assirent tour à tour sur le trône des Césars, et la foule qui s’était ruée à la servitude aux pieds d’un Tibère venait avec le même zèle encenser les autels d’un Claude ou d’un Néron. Panem et circenses, du pain et des jeux, telle était la seule clameur qui troublait à Rome le silence à travers lequel s’acheminaient les générations. Jeunes et vieux, tous se pressaient vers l’idole régnante ; seuls, à l’écart, quelques hommes conservaient une attitude calme et digne.

Ce n’étaient pas des républicains ; ils ne le savaient que trop, les beaux temps étaient passés pour leur pays ; cette même plèbe qui mendiait les dons de l’empereur n’eut été que plus avide, plus rapace et plus vile, maîtresse de son sort. La vénalité des élections, l’achat des votes eût remplacé les turpitudes présentes dont on n’eût fait que changer la forme.

Ce n’étaient pas des opposants ; ils se comptaient et voyaient leur petit nombre ; les hommes étaient rares autour d’eux. Qu’eussent-ils fait dans l’abrutissement universel ? Ils souffraient, se taisaient et attendaient… peut-être la mort.

Rome avait tout perdu avec l’exercice de ses droits politiques ; l’ombre de son grand nom, voilà le lambeau de gloire qui parait encore les épaules déguenillées de la maîtresse du monde ; triste spectacle pour ses derniers enfants. La décadence graduelle mais sensible d’un peuple est à la fois un objet de mépris, d’horreur et de pitié. Et pourtant, vivre au milieu d’un immense cataclysme, en connaître les causes et l'origine, et se voir contraint de croiser les bras et de rester témoin inactif d’une perdition qu’on voudrait entraver au prix de tout son sang, n’est-ce pas une douleur poignante, surtout quand s’y joint la persuasion intime de la vanité de tous les efforts et de tous les vœux ? Hé bien ! cet atroce supplice, ils l’ont souffert, les Sénèque et les Juvénal, les Burrhus et les Tacite.

Ce dernier surtout, comme il sent la profondeur de l’abîme ! Comme il la mesure ! et de quel œil ! Ah ! dans ces heures de crise sociale, dans ces époques de désespoir, on reconnaît les âmes fortes et énergiques. Le caractère acquiert dans ces épreuves une trempe inflexible, et gagne en consistance et en dureté où les autres ont vu sombrer toute leur énergie.

Tacite n’espère plus ; Rome est sur la pente, elle a commencé à glisser ; impossible de remonter au bord du précipice : un siècle, deux siècles encore, plus ou moins selon la profondeur du gouffre, et elle viendra heurter la roche fatale où ses restes voleront en éclats. 2

Tacite ne croit plus ; il doute. Les Dieux sont trop hauts ; s’ils nous entendaient, laisseraient-ils ainsi les crimes ravager le monde et le souiller ? Y a-t-il une seconde vie ? Y a-t-il une récompense, un jugement au terme de celle-ci ?

Qui sait ? Qui sait ?

Mais Tacite, en raison de ce scepticisme produit par la vertu, se cramponne de toute ses forces à la réalité, l’étreint, la serre, et s’y attache dans une convulsion désespérée. C’est qu’il veut lui infliger un stigmate aussi long que les siècles, puisqu’il n’y a que les siècles, et rien au delà. Il a vécu dans une époque inouïe par ses crimes et par sa dégradation, hé bien, on s’en souviendra ! C’est un bourbier sanglant qui afflige son regard, hé bien ! cette boue ira à la postérité. L’humanité pourra se mirer là-dedans et se dire :

Voilà ce que tu as été ; songe à ce que tu es !

Inspiration sublime qui seule a pu donner à son style et à ses idées cette couleur d’une misanthropie sombre mais pleine de passion et de tristesse 3.

Avez-vous jamais lu cette admirable préface de la Vie d’Agricola ? C’est la première explosion de l’amertume concentrée dans son âme. Chose singulière ! ce livre paraît contenir au premier abord quelques germes 4 d’espérance ; quelques mots adressés à la louange de Trajan font penser au Panégyrique de Pline ; on reconnaît bientôt son erreur. Jam demum redit animus 5, dit-il, mais il y a là-dessous je ne sais quel geste d’incrédulité qui traduit son angoisse pour l’avenir.

Tout le bonheur de Rome dépend en effet d’un homme dont la mort peut être le signal d’une crise nouvelle ; d’ailleurs, les remèdes sont plus lents que les maux : que reste-t-il parmi les gens de bien ? quelques vétérans survivant aux autres et à eux-mêmes. Le reste se complaît dans son inertie et se plonge avec délices dans cette eau dormante qui d’abord faisait à tous une même horreur. N’était-ce le sentiment profond qui l’anime, Tacite aurait cent fois jeté la plume de dégoût : mais il ne veut pas seulement donner aux hommes un échantillon de la dégradation dont ils sont capables, il se propose aussi de venger la conscience du genre humain outragée par la domination de monstres et de répondre par un cri vainqueur à cette fumée, à ces bûchers où se consumaient les livres des sages, et où la tyrannie s’était flattée d’étouffer la voix du peuple romain et la liberté de ses paroles et de ses discours : memoriam quoque… cum voce perdidissemus, nous dit-il, si tam in nostra potestate esset oblivisci quam tacere. 6

Les Annales et les Histoires sont le grand ouvrage de Tacite : c’est là surtout qu'il a montré à nu la force de son âme et le scepticisme de son esprit qui semble douter comme Brutus de la vertu elle-même. Ainsi lorsqu’il a raconté le magnanime dévouement de Paullina voulant mourir avec Sénèque son époux, mais rappelée à la vie par force, l’historien ajoute : Incertum an ignarae. 7

O Horrible ! O most horrible ! pourrait-on dire avec Hamlet, quand on vient de lire Tacite.

Mais si l’on écarte ce scepticisme bien excusable d’ailleurs, vu l’époque où il a écrit, quelle connaissance de cœur humain ne trouve-t-on pas en lui ! Son livre est avec raison le bréviaire des hommes d’État. Comme d’un seul mot il caractérise toutes les bassesses des cours ! Lisez plutôt le récit de la mort de Britannicus tout palpitant de passion, sans rien perdre toutefois de la gravité historique : Trepidatur a circumsedentibus ; diffugiunt imprudentes ; et quibus altior intellectus resistunt defixi et Neronem intuentes… Ita post breve silentium repetita est convivii laetitia. 8

La mort fauche-t-elle un de ses pâles sujets ? un court silence, étonnement ou douleur, et la gaieté du festin recommence… « on jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais. » 9 Je ne puis penser au trait de Tacite sans me rappeler celui de Pascal : tous deux font frissonner.

L’histoire intime, l'histoire d’une cour, d’un palais, d’un homme, voilà ce que Tacite excelle à peindre et à raconter. Comme il nous prépare par exemple à la mort d’Agrippine ! D’abord s’agitent dans l’ombre les intrigues de Poppée, ses perfides suggestions, les propos des esclaves et des affranchis ; peu à peu, à mesure que les faits s’éclaircissent, les physionomies apparaissent plus distinctes. Racine a consacré toute une tragédie à peindre les incertitudes de Néron débutant dans la voie du crime. Il ne faut qu’une phrase à Tacite. Néron a ordonné de noyer sa mère, mais avant de s’en séparer : prosequitur abeuntem, arctius oculis et pectori haerens ; sive explenda simulatione, seu periturae matris supremus aspectus, quamvis ferum animum retinebat. 10 C’est effrayant !

Les Dieux et Agrippine sont ligués contre Néron ; celle-ci en effet s'échappe à la nage et, bien que commençant à se douter de la perfidie, elle envoie son affranchi pour annoncer son salut à l’empereur. Mais Néron est déjà instruit ; comme un écolier pris en faute, il tremble, pavore exanimis 11, va de Burrhus à Sénèque, de Sénèque à Burrhus, qui se le renvoient l’un à l’autre pour éviter de se prononcer. Néron se jette enfin dans les bras d’Anicet 12, il recourt à cet affranchi et, joyeux de son acceptation, montre à nu 13 les bassesses de son âme dans ce mot fameux : illo die sibi dari imperium auctoremque tanti muneris libertum. 14 Voilà l’esclave ; l’histrion a son tour dans la scène où, recevant Agerrimus, il lance une épée entre les jambes de ce dernier, crie au meurtre, fait jeter en prison l’envoyé d’Agrippine ut exitium principis molitam matrem et, pudore deprehensi sceleris, sponte mortem sumpsisse confingeret. 15 C’est du Machiavel assaisonné de Tabarin. Mais tout cela n’est rien auprès du chapitre qui raconte la mort d’Agrippine.

À suivre

mercredi 11 mars 2020

Les Dieux vivent dans les forêts

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« Détruire des forêts ne signifie pas seulement réduire en cendres des siècles de croissance naturelle. C'est aussi un fonds de mémoire culturelle qui s'en va. »
Robert Harrison résume bien, ainsi, l'enjeu plurimillénaire, le choix de civilisations que représente la forêt, avec ses mythes et ses réalités (1). Une forêt omniprésente dans l'imaginaire européen.
L'inconscient collectif est aujourd'hui frappé par la destruction des forêts, due à l'incendie, aux pluies acides, à une exploitation excessive. Un être normal c'est-à-dire quelqu'un qui n'est pas encore totalement conditionné par la société marchande - ressent quelque part au fond de lui-même, quelle vitale vérité exprime Jean Giono lorsqu'il écrit de l'un de ses personnages : « Il pense : il tue quand il coupe un arbre ! »
Le rapport de l'homme à la forêt est primordial. Il traduit une vision du monde, le choix d'un système de valeurs. Car la forêt, symbole fort, porte en elle des références fondamentales. « Une époque historique, écrit Harrison, livre des révélations essentielles sur son idéologie, ses institutions et ses lois, ou son tempérament culturel, à travers les différentes manières dont elle traite ou considère ses forêts. » Dans la longue mémoire culturelle des peuples, la place donnée - ou non - aux forêts est un repère qui ne trompe pas.
Pour étudier la place des forêts dans les cultures et les civilisations, depuis qu'il existe à la surface de la terre des sociétés humaines, Harrison prend pour guide une grille d'analyse forgée par un napolitain du XVIIIe siècle, Giambattisto Vico, qui résume ainsi l'évolution de l'humanité « Les choses se sont succédé dans l’ordre suivant : d'abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes » (La Science nouvelle, 1744).
Ainsi, les forêts seraient à l'origine là matrice naturelle d'où seraient sortis les premiers hommes. Lesquels, en s’affranchissant du milieu forestier pour ouvrir des clairières, en se regroupant pour construire des cabanes, auraient planté les premiers jalons de la civilisation, c'est-à-dire de la conquête de l'homme sur la nature. Puis, d'étape en étape, de la ruralité au phénomène urbain, de la rusticité à la culture savante, de la glèbe aux salons intellectuels, l’humanité aurait réalisé son ascension, on voit bien, ici, s'exprimer crûment cette conception tout à la fois linéaire et progressiste de l'histoire, qui triomphe au XVIIIe siècle avec la philosophie libérale des Lumières pour nourrir, successivement, l'idéologie libérale et l'idéologie marxiste. Mais cette vision de l'histoire plonge ses racines très loin, dans cette région du monde qui, entre Méditerranée et Mésopotamie, a donné successivement naissance au judaïsme, au christianisme et à l'islam, ces trois monothéismes qui sont définis, ajuste titre, comme les religions du Livre.
Tu ne planteras pas…
Religions du Livre, de la Loi, du désert. C’est-à-dire religions ennemies de la forêt, car celle-ci constitue un univers à tous égards incompatible avec le message des fils d'Abraham. La Bible est, à ce sujet, sans ambiguïté. Dans le Deutéronome, Moïse ordonne à ses errants dont il veut faire le Peuple Elu de brûler, sur leur passage, les bois sacrés que vénèrent les païens, de détruire ces piliers de bois qui se veulent image de l'arbre de vie : « Mais voici comment vous devez agir à leur égard vous démolirez leurs autels, briserez leurs stèles, vous couperez leurs pieux sacrés, et vous brûlerez leurs idoles. » L'affirmation du Dieu unique implique l'anéantissement des symboles qui lui sont étrangers « Tu ne planteras pas de pieu sacré, de quelque bois que ce soit, à côté de l'autel de Yahvé ton Dieu que tu auras bâti. »
Cet impératif sera perpétué par le christianisme, du moins en ses débuts lorsqu'il rencontre sur son chemin, comme principal obstacle, la forêt et ses mythes. Très vite, l'Église pose en principe un face à face entre les notions de paganisme, sauvagerie et forêt (sauvage vient de sylva), d'un côté, et christianisme, civilisation et ville, de l'autre. Quand Charlemagne entreprend, pour se faire bien voir d'une Église dont il attend la couronne impériale, une guerre sainte en Saxe, bastion du paganisme, il donne pour première consigne à ses armées de détruire l'Irminsul, ce monument qui représente l'arbre de vie et qui est le point de ralliement des Saxons. Le message est clair : pour détruire la capacité de résistance militaire des païens, il faut d'abord éliminer ce qui, donne sens à leur combat. Calcul erroné, puisqu'il faudra, après la destruction de l'Irminsul, encore trente ans de massacres et de déportations systématiques pour imposer la croix. Les clercs entourant Charlemagne n'avaient pas compris que pour les Saxons comme pour tout païen, les dieux vivent au cœur des forêts, comme le constata déjà Tacite chez les Germains de son temps. Autrement dit tant qu'il reste un arbre debout le divin est présent.
La forêt-cathédrale
La soumission forcée des Saxons, n'aura pas fait disparaître pour autant la spiritualité liée aux forêts. Car le christianisme a dû, contraint et forcer s'adapter à la mentalité européenne, récupérer et intégrer les vieux mythes qui parlaient encore si fort, au cœur des hommes. Cette récupération s'exprime à travers l'architecture religieuse : « La cathédrale gothique, note Harrison, reproduit visiblement les anciens lieux de culte dans son intérieur majestueux qui s'élève verticalement vers le ciel et s'arrondit de tous côtés en une voûte semblable à celle des arbres rejoignant : leurs cimes. Comme des ouvertures, dans le feuillage, les fenêtres laissent pénétrer la lumière de l'extérieur. En d'autres termes, l'expression forêt-cathédrale recouvre davantage qu'une simple analogie, car cette analogie repose sur la correspondance ancienne entre les forêts et la résidence d’un dieu » (2).
L'Église s'est trouvée, au Moyen-Âge, confrontée à un dilemme contre le panthéisme inhérent au paganisme, et qui voit le divin partout immergé dans la nature, il fallait décider d'une stratégie de lutte. Réprimer, pour extirper, éradiquer ? C'est la solution que préconisent de pieuses âmes, comme le moine bourguignon Raoul Glaber : « Qu'on prenne garde aux formes si variées des supercheries diaboliques et humaines qui abondent de par le monde et qui ont notamment une prédilection pour ces sources et ces arbres que les malades vénèrent sans discernement. » En favorisant les grands défrichements des XIIe et XIIIe siècles, les moines ont un objectif qui dépasse de beaucoup le simple intérêt économique, le gain de nouvelles surfaces cultivables : il s'agit, avant tout, de faire reculer ce monde dangereux, car magique, qui abrite fées et nymphes, sylves et sorcières, enchanteurs et ermites (dont beaucoup trop ont des allures rappelant fâcheusement les hommes des chênes, les anciens druides). Brocéliande est, comme Merlin, « un rêve pour certains, un cauchemar pour d'autres ».
Faut-il, donc, détruire les forêts ? Les plus intelligents des hommes d'Église comprennent, au Moyen-Âge, qu'il y a mieux à faire. Le culte de saint Hubert est chargé de faire accepter la croix par les chasseurs. Les « chênes de saint Jean » doivent, sous leur nouveau vocable, fixer une étiquette chrétienne sur les vieux cultes du solstice qui se pratiquent à leur pied. On creuse une niche dans l'arbre sacré pour y loger une statuette de la Vierge (nouvelle image de l'éternelle Terre Mère). Devant « l'arbre aux fées » où se retrouvent à Domrémy Jeanne d'Arc et les enfants de son âge, on célèbre des messes. La plantation du Mai, conservée, sera compensée par la fête des Rameaux (qui vient remplacer la Fête de l'arbre que célébraient, dans le monde romain, les compagnons charpentiers pour marquer le cyclique et éternel retour du printemps).
Saint Bernard, qui a su si bien, comme le rappelle Henri Vincenot (3), perpétuer les traditions celtiques, assure tranquillement devant un auditoire d'étudiants : « Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres. Les arbres et les rochers t’enseigneront les choses qu'aucun maître ne te dira. » Cet accueil et cette intégration, par le syncrétisme, d'une nature longtemps perçue, par la tendance dualiste présente dans le christianisme, comme le monde du mal, du péché, est poursuivie par un saint François d'Assise. « C'était en accueillant la nature, constate Georges Duby, les bêtes sauvages, la fraîcheur de l'aube et les vignes mûrissantes que l’Église des cathédrales pouvait espérer attirer les chevaliers chasseurs, les troubadours, les vieilles croyances païennes dans la puissance des forces agrestes » (4).
La perpétuation du symbole de l'arbre et de la forêt se fera, à l'époque moderne, par la plantation d'arbres de la Liberté (5), les sapins de Noël, la branche verte placée par les compagnons charpentiers sur le faîtage terminé de la maison...
L’arbre comme source de vie
Mais, référence culturelle par excellence, la forêt reste, jusqu'à nos jours, un enjeu idéologique et l'illustration d'un choix de valeurs. Quand Descartes, dans son Discours de la méthode, compare l'autorité de la tradition à une forêt d'erreurs, il prend la forêt comme symbole d'un réel, foisonnant et touffu, dont il faut s'abstraire, en lui opposant la froide et mécanique Raison. « Si Descartes se perd dans la forêt - le monde historique, matériel - ne nous étonnons pas qu’il se sente chez lui dans le désert [...] C’est l’esprit désincarné qui se retire de l'histoire, qui s’abstrait de sa matière et de sa culture » (6). Ajoutons : de son peuple.
Inversement, en publiant leurs célèbres Contes et légendes, du foyer, les frères Grimm, au XIXe siècle, entendent redonner, par le biais de la langue, un terreau culturel, un enracinement à la communauté nationale et populaire allemande. Or, significativement, la forêt est omniprésente dans leurs contes, en tant que lieu par excellence de ressourcement.
L'arbre comme source de vie. Présent encore parmi nous grâce à une œuvre qui a, par bien des aspects, valeur initiatique, Henri Vincenot me confiait un jour « Il y a dans la nature des courants de forces. Pour reprendre des forces, c'est vrai que mon grand-père s'adossait à un arbre, de préférence un chêne, et se pressait contre lui. En plaquant son dos, ses talons, ses mains contre un tronc d’arbre, il ne faisait rien d'autre que de copier les forces qui vivent et montent en l’arbre. Il ne faisait qu'invoquer, pour y puiser une nouvelle énergie les puissances de la terre, au ciel, de l’eau, des rochers, de la mer. »  (7).
Pierre Vial Le Choc du Mois Juin 1992 N°53
1) Robert Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Flammarion, 398 p.
2) Voir Roland Bechmann, les Racines des cathédrales, Payot, 1981
(3) Les Étoiles de Compostelle, Denoël, 1984.
4) Le Temps des cathédrales, NRF, 1976.
5) Jérémie Benoit, « L’Arbre de la Liberté : résurgence d'une mentalité indo-européenne » in Etudes indo-européennes, 1991.
6) Robert Harrison, op. cit

7) Eléments, n° 53