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mardi 2 août 2022

Les grands lions de la chrétienté (4/5)

 

Lucien Rebatet
 

Les écrivains catholiques ne furent pas tous des agneaux. Sous la toison de laine, se cachaient parfois de grands fauves, généreux et puissants, aux canines acérées, prêts à mettre en pièces le coquin et le Malin. Sans pitié, mais pas sans piété.

Dieu vomit les tièdes. Les grandes plumes catholiques ont pris au mot la parole évangélique. Qu’est-ce que la colère d’Achille à côté de la colère des Pères l’Église ? Demandez donc à Joseph de Maistre, le grand champion du pape.

Si la fureur n’est pas sacrée, elle devient tout de suite führer révolutionnaire, disait-il en substance (anachronisme mis à part). C’est Maistre qui, au XIXe siècle, donnera le ton à l’ultramontanisme. Le premier Félicité de La Mennais, Louis Veuillot, Charles Baudelaire, Jules Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy suivront. La vérité siège à Rome. A Paris, règne l’Antéchrist – et les régicides.

La Mennais a commencé à la droite du roi et finit à gauche, au large et dans les nuées. Au fil des ans, le fils spirituel de Maistre s’est ainsi transformé en curé rouge avant la lettre, retranscrivant sous le coup d’une inspiration quasi-somnambulique les « paroles d’un croyant ». Son dernier papier, « Les saturnales de la réaction », écrit contre la répression de Cavaignac en 1848, est un chef-d’œuvre d’indignation qui renvoie le « J’accuse » de Zola au rayon des bafouilles républicaines. « Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or pour jouir du droit de parler : nous ne sommes pas assez riches : silence aux pauvres ! »

Léon Bloy, le Gengis Khan du pamphlet

Autre disciple de Joseph de Maistre, Louis Veuillot. Enfant du peuple, converti en 1838, plus radical encore dans sa défense du pape que son maître, Veuillot fut, non pas le chevalier de l’Église, mais son écuyer. Véhément, bagarreur, il défendait d’un même élan la veuve, l’orphelin et le prélat, attaquant sans relâche les bien-pensants, les libre-penseurs et les libéraux. L’Église a trouvé en lui l’un de ses plus redoutables lutteurs. Dans son interminable polémique avec Hugo qui le traitait de « simple jésuite et triple gueux », il est parvenu à placer quelques beaux uppercuts. C’est à lui que l’on doit le « bête comme l’Himalaya » à  propos du père Hugo. Ce qui a gâché malgré tout son talent, c’est qu’il était un peu trop calotin, au dire de Léon Daudet.

Calotin, Léon Bloy le fut aussi peu que possible. Son œuvre est un immense charnier où reposent ses victimes. Il empale, mutile, éviscère. C’est le Gengis Khan du pamphlet qui a tenu les « annales du dépotoir contemporain », du « vieux faisan de Victor Hugo » à « l’entripaillé sacristain Renan ». Un serial killer de plume que l’odeur du sang rendait impitoyable. Il a recyclé tout l’attirail symboliste pour le mettre au service d’un Dieu carnassier qui n’a que très peu à voir avec celui des Évangiles. Cela donne à sa polémique des accents byzantins et génocidaires, d’aucuns diront lucifériens. Les titres de ses livres valent mieux qu’un long discours : Propos d’un entrepreneur de démolitions ou Léon Bloy devant les cochons. Et que dire du journal qu’il dirigea et rédigea seul, Le Pal !

Mauriac, l’« Anus Dei »

Charles Péguy, lui, fut un soldat-paysan. Il donnait des coups de massue sourds, enfonçant la cognée au plus profond du crâne de ses adversaires. Sa polémique est aussi litanique et puissante que sa prose. Il attendait de la vérité qu’elle lui ouvre les portes du royaume – de Dieu et de France. C’était un poète épique, l’un de nos plus grands. Il ne faisait pas de mot d’esprit, il cherchait l’Esprit, venant d’un monde aujourd’hui inconcevable, homérique et cornélien. Le Georges Bernanos de La Grande peur des bien-pensants en procédait directement. Un temps où les hommes étaient des géants. Bernanos qui disait dans l’un de ses moments de lassitude que le métier de polémiste, passée quarante ans, est une obscénité, n’a pourtant jamais cessé d’être, jusqu’à sa dernière heure, un inflexible combattant, perpétuel exilé.

Dans ce panorama, Paul Claudel fait figure d’astre isolé. C’était un son et lumière baroque dans une cathédrale gothique, explorant une sorte de panchristianisme cosmique. « Quand Claudel vous parle, il est si brusque qu’on a l’impression qu’il vous gifle », disait Paul Morand. En dépit de sa conversion au catholicisme, il est resté pareil à la sauvagerie de son Tête d’or.

Tout l’inverse de François Mauriac. C’est à travers la disparition d’hommes tel que lui que l’on mesure tout ce que l’on a perdu. Certes, Mauriac incarnait un catholicisme souvent faisandé et mondain, mais suprêmement civilisé – méchant comme une vieille fille et charitable comme une vieille dame. Le malheureux n’a guère été épargné. Son goût pour les jeunes garçons anima les dîners en ville pendant un demi-siècle. Le mot, féroce, de Paul Léautaud, qui a beaucoup circulé dans l’entre-deux-guerres, s’applique aussi à lui : « Anus Dei ».

Des ruines et des décombres

Lucien Rebatet, auteur des mémorables Décombres, chef-d’œuvre polémique et best-seller de l’Occupation, nous a laissé ce stupéfiant portrait de Mauriac : « l’homme à l’habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l’eau bénite, ces oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l’unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience est l’un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumées chrétiens de notre époque ». Pauvre Mauriac qui disait de sa voix ensorcelante : « Dans L’Enfer de Dante, je serais crucifié dans un fauteuil ».

Reste un peu de place pour évoquer Maurice Clavel, aussi tempétueux que généreux, qui a cru trouvé le Christ dans la révolte étudiante de 1968. Sous les pavés, la grâce ! Son « Messieurs les censeurs, bonsoir » résonne encore à nos oreilles et nous fait regretter tous ces grands combattants de la foi que furent les écrivains chrétiens qui ont appris une chose dans la fosse aux lions – rugir de déplaisir.

Photo : Lucien Rebatet

Épisode précédent :
L’âge d’or de la polémique (1/5)

Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)
Génie des gros, férocité des secs (3/5)

Prochain épisode : Recherche polémistes désespérément (5/5)

https://www.revue-elements.com/les-grands-lions-de-la-chretiente-4-5/

samedi 23 juillet 2022

L’âge d’or de la polémique (1/5)

 

La bataille d'Hernani est le nom donné à la polémique et aux chahuts qui entourèrent en 1830 les représentations de la pièce Hernani, drame romantique de Victor Hugo.
 

C’est l’été, le temps des séries, quand les journaux doivent combler les trous de l’actualité politique. Tel hebdo décline les demeures d’écrivain en dix volets, tel autre feuilletonne l’histoire des femmes qui ont changé le monde ou classe les dynasties d’argent au meilleur des cinq matchs, etc. « Éléments » a choisi la polémique et les grands pamphlétaires, histoire de piquer au vif un lecteur engourdi par la chaleur estivale.

Polémiquer, c’est d’abord une question de tempérament. On aime ou on n’aime pas, un peu comme les liqueurs amères, les sports extrêmes et les exécutions capitales. Dans sa Monographie de la presse parisienne, Balzac dit de la polémique qu’elle « est le sarcasme à l’état de boulet de canon ».

Le polémiste est le soldat de la littérature. Il n’est pas venu apporter la paix, mais l’épée, conforté en cela par l’étymologie : du grec polemos, la « guerre ». Cavalier, artilleur et plus souvent franc-tireur, c’est un spécialiste de l’escarmouche et de la guerre-éclair. David terrassant Goliath dans un corps à corps homérique ou l’abattant froidement comme un sniper. « Dans le pamphlétaire de bon aloi, assurait Léon Daudet, il y a du chien dressé à sauter à la gorge du faux. »

Un bon polémiste ignore l’art de la nuance. C’est un maximaliste déchaîné. Tout ou rien. Il tire orgueil de son mépris des convenances et s’enorgueillit de sa seule maîtrise de la grammaire et de la balistique.

« La couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire »

N’en déplaise à Péguy, trop preux chevalier en ces matières, qui voulait qu’on dise « bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », le polémiste grossit, déforme, amplifie. S’il dit, pour sûr, la vérité, il choisit toujours de la dire de façon piquante et outrancière, en l’assortissant de formules assassines, de celles qui relèvent les plats et laisse des cicatrices profondes.

Athènes et Rome ne manquaient pas de ces rudes guerriers qui envoyaient ad patres leurs adversaires, des Philippiques de Démosthène aux Catilinaires de Cicéron. Satiristes, libellistes, publicistes, les meilleurs d’entre eux ont traversé le temps. Juvénal, le grand Rabelais, les si curieux Ligueurs de la Satire Ménippée qui haïssaient encore plus la couronne espagnole que la Réforme, les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné. Et que dire des mazarinades qu’on placardait un peu partout, de Pascal détroussant les jésuites ou des épigrammes salées de Voltaire. Et Saint-Simon ? Qui a égalé le duc dans le portrait-charge ?

Le lecteur n’a ici que l’embarras du choix, car il y a encore dans la masse d’écrits polémiques les journaux, mémoires et autres correspondances d’écrivains, inépuisable coulée de fiel mélangée d’un peu d’arsenic. Le Journal des frères Goncourt, de Jules Renard, de Léon Bloy, de Léautaud, les souvenirs de Léon Daudet, la correspondance de Flaubert. De Théophile Gautier, les Goncourt disaient que c’est « une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame ». Quant au verbe de Zola (ou ce qui en tenait lieu), il faisait sur Bloy un effet pareil à « la masturbation d’un cadavre ». Et le pauvre Lamartine étrillé par l’ermite de Croisset : « C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire ».

Ah, l’infini de la Bêtise

« Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien », lâchait, plein de dépit, Victor Hugo, vieux lion raillé par ses confrères. Le critique Sainte-Beuve, unanimement rebaptisé Sainte-Bave, brouillé à mort avec l’exilé de Guernesey, voyait en lui un « grand tapageur pindarique » et les Goncourt lui trouvaient une allure de « saint Jean dans l’île du Pathos ».

Le XIXe siècle est sans conteste l’âge d’or de la polémique. Il y a des polémistes avant, en abondance, mais ils ne constituent pas une famille en soi. Il y en a quelques-uns après, mais ce sont des orphelins et des parents pauvres. Au XIXe siècle, ils forment une redoutable armée de métier en butte aux pharisiens progressistes et aux bourgeois triomphants arborant fièrement cette « Bêtise au front de taureau » qui accablait tant Baudelaire et dans laquelle Renan voyait « la seule chose qui donne une idée de l’infini ».

En vérité, la parole pamphlétaire se glisse partout, elle n’a que faire des genres littéraires, elle emprunte tour à tour les voies du roman, de la poésie et de l’article. Tout lui est bon, le papier-bible et le papier journal, la prose, les vers et jusqu’au dessin de presse. Si l’habit fait souvent le moine, le genre ne fait jamais le pamphlet. C’est le style et lui seul qui lui donne son inimitable cachet. Sans grand style, pas de bonne polémique. Et quelle meilleure définition de l’art d’écrire que la leçon de français que nous a léguée Montaigne, ce « parler succulent et hardi tel sur le papier qu’à la bouche, non point tant délicat et peigné comme véhément et brusque… et que le Gascon y aille, si le Français n’y peut aller. »

La polémique, c’est l’alcool de la prose

Autre point : un bon polémiste fait toujours des personnalités, comme se plaisait à les appeler Péguy, sauf à considérer que les idées sont désincarnées et énoncées par des ectoplasmes. Léon Daudet formule ainsi la loi de l’éreintement : « Les polémiques ad principia ont leur autorité et leur prix. Mais elles ne deviennent percutantes qu’en s’incarnant, en devenant polémiques ad personnas, du moins quant aux vivants. »

Par définition et par nature, le polémiste se situe résolument dans l’opposition. Il n’est bon que dans le maniement du fouet, pas de l’encensoir. Qui fait l’ange fait la bête. Qui fait la louange devient bête. Il appartient à la minorité tapageuse ralliée à la majorité silencieuse. Son objectif : l’efficacité. Balzac disait de la Monarchie de Juillet qu’elle ne tiendrait pas contre trois pamphlets. Et Louis XVIII reconnut que le De Buonaparte et des Bourbons de Chateaubriand lui avait été « plus précieux que cent mille hommes ».

« Résumons-nous, concluait Léon Daudet : la polémique, c’est l’alcool de la prose. Sans elle, la prose s’étiolerait. » Et le lecteur bâillerait d’ennui.

Prochain épisode : Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)

Illustration : La bataille d’Hernani est le nom donné à la polémique et aux chahuts qui entourèrent en 1830 les représentations de la pièce Hernani, drame romantique de Victor Hugo.

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lundi 30 mai 2022

Le centenaire de Léon Bloy Un belluaire devant les porchers 2/2

  

Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette hostilité de circonstance au lupanar, ce dernier étant avec I’Église le pôle ou s'épanouit le plus certainement la féminité. De celle-ci, Bloy ne veut connaitre que les deux manifestations radicales de la sainte, qu'il vénère, et de la prostituée, qu'il épouserait presque. D'un coté, Anne-Catherine Emmerich et Angele de Foligno, dont le Livre des visions et instructions a été traduit par son pauvre et grand ami Ernest Hello; de l’autre, Anne-Marie Roulé (dans un registre plus convenable, il y aura aussi Berthe Dumont, qui mourra du tetanos dans d'atroces souffrances et, surtout, Jeanne Molbech, avec qui il se marie en 1890 et dont il aura quatre enfants). En ces sujets comme sur tous les autres, Léon Bloy pense absolument : « Il n'y a donc pour la femme, créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux aspects, deux modalités essentielles dont il est indispensable que l'Infini s'accommode : la Béatitude ou la Volupté. Entre les deux, il n'y a que l’Honnête Femme, c'est-à-dire la femelle du Bourgeois, le réprouvé absolu qu'aucun holocauste ne rédime. »

Sous le signe de Dieu

Voué à la pauvreté, parfois à la misère, Bloy ne voyage guère. Sa vie se déroule pour l’essentiel à Paris et dans sa banlieue - il déménage fréquemment, de chambres en pavillons, ce qui le conforte dans l’idée que les hommes se divisent en deux catégories irréconciliables : les locataires et les propriétaires. L’ « entrepreneur de démolitions » - profession qui figure sur sa carte de visite - . selon qui les écrivains se divisent également en deux catégories, les belluaires et les porchers, part néanmoins au Danemark en 1891 pour donner une série de conférences littéraires célébrant « les funérailles » de son vieil ennemi, le naturalisme (Zola, les Goncourt, Daudet, Maupassant). et la réaction spiritualiste censée l'avoir trucidé (Baudelaire, Barbey, Huysmans, Villiers, Verlaine). Zola siège ainsi sur « son trône fangeux de potentat des intelligences démocratiques » - « romancier de la démocratie » étant la « dénomination la plus insultante qu'il y ait pour un véritable artiste » - tandis que Verlaine « est le plus déchirant exemple […] de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures ».

Précisément, « tout le reste est littérature », à l'exception des « dernières nouvelles » que Léon Bloy assure trouver dans les commentaires pauliniens de la Bonne Nouvelle, ou puise rien moins que son art poétique, en particulier dans la première Épitre aux Corinthiens (XIII, 12) : « Car nous voyons, à présent, dans un miroir. en énigme, mais alors ce sera face face. A présent, je connais d'une manière partielle, mais alors je connaitrai comme le suis connu. » Autrement dit, le monde dans lequel nous vivons, obscurci par la chute, ne nous dit rien de nous ni des autres, ni de nos actions, ni de nos passions. Le kaléidoscope brisé dans lequel nous évoluons interdit toute perception vraie, forclose, dans le monde invisible auquel nous n'accéderons qu’à la mort. Même notre véritable nom, que nous ignorons, nous sera donné à ce moment-là, comme nous serons dévoilées les interactions surnaturelles dans lesquelles nous avons été pris a notre insu.

La réversibilité des mérites dans la mystique communion des saints - ou les mérites des uns compensent les manquements des autres - compose un monde parallèle, vrai, aux antipodes des apparences terrestres : les actions, les pensées ou les prières de tel domestique, dans l’ordre spirituel, ont possiblement, sans qu'il le sache, une importance infiniment plus grande que celles du Tsar de toutes les Russies. Lorsque la Montagne pelée entre en éruption, en 1902, il note : « Premières nouvelles de l’immense catastrophe de la Martinique. Trente mille morts en quelques secondes, à l'heure précise de la communion de Véronique. Le hasard n'existant pas, cette extermination était indispensable pour que fut contrebalancé, dans l’infaillible Main, l’acte prodigieux de notre enfant. Il ne fallait pas une victime de moins à cette innocente et le volcan, depuis des siècles, attendait son signe. » Bernanos, qui est avec Maritain et Massignon l'un des plus admirables disciples de Léon Bloy, considérera que nous ne mourons pas de notre mort, mais de celle d'un autre, dont nous ignorons tout.

Le visionnaire halluciné

Il en est de même du cours obscur de l’Histoire que les savantasses du XIXe siècle feignent de circonscrire alors qu'une bergère illettrée en sait plus qu'eux. Cain Marchenoir, le porte-parole de Léon Bloy dans Le Désespéré, se veut ainsi « le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins dune révélation par les symboles… » La scansion qu'il propose est rythmée par des périodes ou des personnages jugés, a la lettre, révélateurs - son premier livre, consacré a Christophe Colomb, s'intitule Le Révélateur du globe : Bas-Empire romain Byzance et Constantinople, Moyen Age, Révolution de 1789 mais aussi Christophe Colomb donc, Marie-Antoinette et Napoléon. Le premier apporte I’Évangile aux Américains avant d’être trahi par les colons ; la seconde incarne la déchéance d'un régime à bout de souffle; le troisième, enfin, fait figure de mystère prodigieux, rassemblant en lui toutes les interrogations messianiques d'un Léon Bloy plus que jamais en attente du dénouement final - dans sa dramaturgie intime, l'Empereur joue en quelque sorte le rôle de la Révolution française pour Joseph de Maistre : « père de tous les lieux communs du XIXe siècle », « imbécile du plus foudroyant génie » mais... « Face de Dieu dans les Ténèbres ».

Veilleur de la montagne, Bloy scruta longtemps la conflagration finale d'où surgirait le Consolateur. Il ne le verra pas de ses yeux de chair et mourut un 3 novembre, il y a cent ans cette année, dans la demeure qui fut celle de Charles Péguy, Bourg-la-Reine... Le visionnaire halluciné nous laisse une leçon de ténèbres, sous les éclairs du Vendredi saint, mais il a rompu le grand silence qui se fit alors par des éclats de rire dévastateurs, presque pascals, au point de mêler au tragique le plus noir le comique le plus haut, comme Céline le fera quelques années plus tard. Finalement, à le lire, il n'est plus de tristesse, pas même de n’être pas des saints.

Rémi Soulié éléments N°167 Août-septembre 2017

dimanche 29 mai 2022

Le centenaire de Léon Bloy Un belluaire devant les porchers 1/2

  

Il y a tout juste cent ans, en novembre 1917, Léon Bloy disparaissait, laissant derrière lui une ouvre de feu. Rien ne le résume mieux que les titres qu'il avait lui-même donnés aux extraits de son Journal publié de son vivant : Le Mendiant ingrat, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, Le Pélerin de I'Absolu...

Rabelais prouve le caractère « hénaurme » de Léon Bloy, tant d'un point de vue méthodologique que fondamental. Tout d'abord, dans la plus pure pensée bloyenne, le temps n'a pas d’être, à la différence de l’éternité divine il faut, pour le comprendre, s'habituer à vivre autant que possible sous le régime de l’éternel, de l’infini et de l’absolu : ainsi la bataille de la Marne, selon lui, a-t-elle été remportée grâce à la prière d'une petite fille qui n'est pas encore née. Nous sommes donc invités à faire fi de ce qui, pour des esprit superficiels, relèverait de l'anachronisme.

La preuve est encore plus éclatante sur le fond, deux exemples suffisant à l’attester dont l’usage du registre scatologique inspiré du fameux chapitre XIII de Gargantua : « Comment Grandgousier congneut l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d'un torchecul ». Dans La Femme pauvre, Pélopidas Gacougnol assène à la jeune Clotilde Maréchal : « […] il n'y a que deux philosophies, si on tient absolument à ce mot ignoble : la spéculative chrétienne, c'est-à-dire la théologie du Pape, et la torcheculative. » Le chapitre XVI du même chef-d’ouvre justifie également cette vision singulière. En ce temps-la, « le peuple de Paris » était déjà « tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature » que Gargantua le gratifia d'un surabondant pissat au point de noyer « deux cent soixante mille, quatre cent dix et huit (personnes), sans les femmes et petits enfants ». Pour que Léon Bloy apparaisse en gueuserie - en majesté serait un contresens -, il suffit de remplacer l'urine par de l'eau bénite ou du sang, celui de la Passion ou du Pauvre, ce qui revient au même, lequel désigne aussi dans l’alchimie synesthésique bloyenne l’argent, ou l’or. Bloy noie sous un déluge de théologie il éprouve « la plus douce poétique consolation » lorsque I'océan engloutit « des milliardaires » embarqués sur le Titanic; il empale - dans sa bien nommée revue Le Pal; il brûle - d'où son commentaire de l’incendie du Bazar de la Charité ou périrent femmes et petits-enfants : « Enfin un commencement de justice. »

L'ivresse du verbe sans modération

Périgourdin de Périgueux où l’on doit entendre résonner « gourdin » et « gueux » -. Léon Bloy nait en 1846, l’année de l’apparition de la Vierge à La Salette, et meurt en 1917, l’année de la prophétie de Fatima et de la révolution bolchevik. Autant dire qu'il passera sa vie à déchiffrer d'une manière toute personnelle le symbolisme mystique et les signes providentiels a I'oeuvre dans l’Histoire, tout en vilipendant ses contemporains aveuglés par la bêtise démocratique, libérale et scientiste. Bloy vit dans et par l'Absolu : « Je déclare mon irrévocable volonté de manquer essentiellement de modération, d’être toujours imprudent et de remplacer toute mesure par un perpétuel débordement ». déclare-t-il dans le premier numéro du Pal. Cela vaut manifeste. Qui verrait toutefois en lui un polémiste ou un pamphlétaire se condamnerait, sur un mode universitaire finement condamné par Péguy - et par Bloy lui-même lorsqu'il raille, par exemple, les « investigations vermiculaires » des chartistes - à ne rien entendre à sa vocation d'artiste pèlerin telle qu'il l’illustra dans ses romans, son journal, ses contes, ses poèmes en prose, ses articles et ses essais.

Bloy est un enragé pétroleur que sa révolte anarchiste aurait pu conduire droit à la Commune s'il n'avait décidé, la grâce aidant, que « tout ce qui arrive est adorable » et dirigé vers le Ciel plutôt que vers la terre quelques louanges, certes, mais surtout des imprécations : « Je suis entré dans la vie comme un aventurier, ayant perdu la foi, n'ayant pas un sou, envieux, ambitieux, paresseux et sensuel. Avec un tel bagage, je ne pouvais manquer de devenir un parfait socialiste et c'est précisément ce qui est arrivé. » Aventurier sans le sou et sensuel, le « mendiant ingrat » le restera mais son aventure politique et spirituelle s'élèvera depuis les infernaux paluds de la cité des hommes jusqu'au « firmament de splendeurs différenciées » de la vision béatifique.

La raison en est simple mais déterminante : Bloy rencontre en 1867 son voisin de la rue Rousselet, Barbey d'Aurevilly, qui lui donne notamment à lire ses Prophètes du passé écrit à la gloire des grandes figures du catholicisme contrerévolutionnaire et légitimiste; le « communard d'avant la Commune » abjure alors ses idéaux de jeunesse et se convertit à un christianisme flamboyant, féodal, médiéval, anticlérical, anti-moderne, un christianisme dont l’enlumineur qu'il est aussi dessine les vitraux dune façon si originale que, malgré ses protestations répétées d'orthodoxie, l’hérésie semble souvent lui faire escorte - notamment le millénarisme de Joachim de Flore. Que l’on se souvienne de la superbe évocation du Moyen-Âge dans La Femme pauvre : « Le Moyen Âge [...] c'était une immense église comme on n'en verra plus jusqu'a ce que Dieu revienne sur terre - un lieu de prière aussi vaste que tout I'Occident et bâti sur dix siècles d'extase ».

L'exégète des lieux communs

Chrétien apocalyptique, Bloy en appelle au feu du ciel, il voudrait hâter le règne du Paraclet ou la parousie afin que la terre soit purgée de ses iniquités, en particulier, diront les mauvaises langues, celles de ses créanciers à son endroit. Il se livre alors a des exégèses bibliques sous la direction de l'abbé Tardif de Moidrey afin de déchiffrer les desseins de la Providence sur lui et sur le monde, mais il faut reconnaitre qu'elles sont moins convaincantes que son Exégèse des lieux communs, dictionnaire des idées reçues que colporte avec une infaillibilité pontifiante chacune des innombrables émules de Tribulat Bonhomet : « J’ai la loi pour moi », « On dirait qu'il dort », « De la discussion jaillit la lumière », « Il faut être de son siècle », la plus lapidaire étant : « Tous les hommes sont frères : voir le numéro CL, où je crois avoir épuisé la matière ».

Nul doute qu'aujourd'hui il se pencherait sur d'aussi abyssales sentences que « La démocratie n'a pas de prix mais elle a un coût », « Le déficit ne doit pas dépasser 3 % du PIB », « Il ne faut pas confondre populaire et populiste », etc. Outre le Connétable des lettres, ses maitres Blanc de Saint-Bonnet - un autre familier de la douleur - et Joseph de Maistre - « le dernier des Pères de l’Église » - lui ont appris le dégoût de la démocratie et de la République. La première, où des « Acéphales » sont élus « pour chevaucher un peuple de décapités » ; la seconde, dont Brasillach se souviendra sans doute, « pubère sans virginité tombée du vagin sanglant de la Trahison, Jézabel de lupanar fardée d'immondices […] république des marchands de vin et des souteneurs. »

À suivre

lundi 20 décembre 2021

Léon Bloy contemplateur

 

Frédéric Chassagne, actuellement directeur d’un lycée dans le Bordelais, est un lecteur assidu de Léon Bloy depuis plus de trente-cinq ans.

Il a donc entrepris de sélectionner des écrits de ce Léon Bloy (1846-1917), romancier, essayiste et pamphlétaire qui se convertit au catholicisme en 1869 sous l’influence de l’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly.

Attention, Bloy n’est pas un humaniste, il n’adore ni le progrès, ni la science, ni la démocratie. Ses coups de colère sont restés célèbres, au point d’être qualifié souvent d’intolérant ou de fanatique. Il affirme volontiers son  » catholicisme intransigeant  » contre les raisonnables chrétiens que le Surnaturel incommode. Il se considère  » désigné pour vociférer la gloire de Dieu « .

Léon Bloy contemplateur, textes rassemblés par Frédéric Chassagne, éditions Artège, 282 pages, 14 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

`https://www.medias-presse.info/leon-bloy-contemplateur/82523/

mercredi 23 septembre 2020

« Léon Bloy l’Intempestif » de Luc-Olivier d’Algange

 

Léon Bloy photo 2

« Il est indispensable que la Vérité soit dans la Gloire » (Léon Bloy)

L%C3%A9on-Bloy-Le-d%C3%A9sesp%C3%A9r%C3%A9.jpg« Tout ce qui est moderne est du démon », écrit Léon Bloy, le 7 Août 1910. C’était, il nous semble, bien avant les guerres mondiales, les bombes atomiques et les catastrophes nucléaires, les camps de concentration, les manipulations génétiques et le totalitarisme cybernétique. En 1910, Léon Bloy pouvait passer pour un extravagant ; désormais ses aperçus, comme ceux du génial Villiers de L’Isle-Adam des Contes Cruels, sont d’une pertinence troublante. L’écart se creuse, et il se creuse bien, entre ceux qui somnolent à côté de leur temps et ne comprennent rien à ses épreuves et à ses horreurs, et ceux-là qui, à l’exemple de Léon Bloy vivent au cœur de leur temps si exactement qu’ils touchent ce point de non-retour où le temps est compris, jugé et dépassé. Léon Bloy écrit dans l’attente de l’Apocalypse. Tous ces événements, singuliers ou caractéristiques qui adviennent dans une temporalité en apparence profane, Léon Bloy les analyse dans une perspective sacrée. L’histoire visible, que Léon Bloy est loin de méconnaître, n’est pour lui que l’écho d’une histoire invisible.

« Tout n’est qu’apparence, tout n’est que symbole, écrit Léon Bloy. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil. Nous ne pouvons jamais savoir si telle chose qui nous afflige n’est pas le principe de notre joie ultérieure ».

            Cette perspective symbolique est la plus étrangère qui soit à laL%C3%A9on-Bloy-Journal-in%C3%A9dit-volume-4.jpg mentalité moderne. Pour le Moderne, le temps et l’histoire se réduisent à ce qu’ils paraissent être. Pour Bloy, le temps n’est, comme pour Platon et la Théologie médiévale, que « l’image mobile de l’éternité » et l’histoire délivre un message qu’il appartient à l’écrivain-prophète de déchiffrer et de divulguer à ses semblables. Pour Léon Bloy, le Journal, loin de se borner à la description psychologique de son auteur, a pour dessein de consigner les « signes » et les  « intersignes » de l’histoire visible et invisible afin de favoriser le retour du temps dans la structure souveraine de l’éternité.

            Pour Léon Bloy, qui se définit lui-même comme « un esprit intuitif et d’aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en deçà ou au-delà du temps », la fonction de l’auteur écrivant son journal n’est pas de se soumettre à la temporalité fugitive, mais, tout au contraire, « d’envelopper d’un regard unique la multitude infinie des gestes concomitants de la Providence ». Le Journal, – tout en marquant le pas, en laissant retentir en soi, et dans l’âme du lecteur ami, la souffrance ou la joie, plus rare, de chaque jour, les « nouveautés » menues ou grandioses du monde -, ne s’inscrit pas moins dans une rébellion contre le fragmentaire, le relatif ou l’éphémère. Ce Journal, et c’est en quoi il décontenance un lecteur moderne, n’a d’autre dessein que de déchiffrer la grammaire de Dieu.

L%C3%A9on-Bloy-le-sang-du-pauvre.png            Là où le Moderne ne distingue que des vocables sans suite, de purs signes arbitraires, Léon Bloy devine une cohérence éblouissante, et, par certains égards, vertigineuse et terrifiante. Léon Bloy n’est pas de ces dévots qui trouvent dans la foi et dans l’Église de quoi se rassurer. Ces dévots modernes, bourgeois au sens flaubertien, Léon Bloy les fustige ainsi que la « société sans grandeur ni force » dont ils sont les défenseurs. Il est fort improbable, quoiqu’en disent les journaleux peu informés qui voient en Bloy un « intégriste », que l’auteur du Désespéré et de La Femme Pauvre se fût retrouvé du côté de nos actuels, trop actuels « défenseurs des valeurs », moralisateurs sans envergure ni générosité, – et par voie de conséquence, sans le moindre sens  de la rébellion. Or s’il est un mot qui qualifie avec précision la tournure d’esprit de cet homme de Tradition, c’est rebelle !

            Pour Léon Bloy, quel que soit par moment son harassement, leL%C3%A9on-Bloy-lAge-dhomme.jpg combat n’est pas fini, il y retourne, chaque jour est le moment décisif d’une guerre sainte. Léon Bloy est un moine-soldat qui va son chemin d’écrivain, non sans donner ici et là quelques coups de massue, pour reprendre la formule évolienne. Ainsi le sport, objet, depuis peu, d’un nouveau culte national est-il, pour Léon Bloy « le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants ». Quant à la Démocratie, bien vantée, elle lui suggère cette réflexion : « Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c’est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus ». Cette outrance verbale dissimule souvent une intuition. Tout, dans ce monde planifié, ne conjure-t-il pas à faire de nous une race de morts-vivants, réduits à la survie, dans une radicale dépossession spirituelle. Que sont les Modernes devant leurs écrans ? Quel songe de mort les hante ? Les rêveries du Moderne ne sont-elles pas avant tout macabres ? Non, la religion de Léon Bloy n’est pas faite pour les « tièdes ». C’est une religion pour ceux qui ressentent les grandes froidures et qui attendent l’embrasement des âmes et des esprits. Le modèle littéraire de Léon Bloy ce sont les langues de feu de la Pentecôte.

            Léon Bloy s’est nommé lui-même « Le Pèlerin de l’Absolu ». Chaque jour qui advient, et que l’auteur traverse comme une nouvelle épreuve où se forge son courage et son style, le rapproche du moment crucial où apparaîtront dans une lumière parfaite la concordance de l’histoire visible et de l’histoire invisible. Cette quête que Léon Bloy partage avec Joseph de Maistre et Balzac le conduit à une vision du monde littéralement liturgique. L’histoire de l’univers, comme celle de l’auteur esseulé dans son malheur et dans son combat, est « un immense Texte liturgique ». Les Symboles, ces « hiéroglyphes divins », corroborent la réalité où ils s’inscrivent, de même que les actes humains sont « la syntaxe infinie d’un livre insoupçonné et plein de mystères ».

            Cette vision symbolique et théologique du monde en tant que Mystère limpide, c’est à dire offert à l’illumination (« l’illumination, lieu d’embarquement de tout enseignement théologique et mystique ») est à la fois la cause majeure de l’éloignement de l’œuvre de Léon Bloy et le principe de sa proximité extrême. Pour le moderne, la « folie » de Léon Bloy n’est pas dans sa véhémence, ni dans son lyrisme polémique, mais bien dans cette vision métaphysique et surnaturelle des destinées humaines et universelles. Pour Léon Bloy, qui n’est point hégélien, et qui va jusqu’à taquiner Villiers pour son hégélianisme « magique », les contraires s’embrassent et s’étreignent avec fougue. La nature porte la marque de la Surnature, mais par un vide qui serait l’empreinte du Sceau. De même, l’extrême pauvreté engendre le style le plus fastueux. C’est précisément car l’écrivain est pauvre que son style doit témoigner de la plus exubérante richesse. La pauvreté matérielle est ce vide qui laisse sa place à la dispendieuse nature poétique. Car la pauvreté, pour Bloy, n’est pas le fait du hasard, elle est la preuve d’une élection, elle est le signe visible d’un privilège invisible qu’il appartient à l’Auteur de célébrer somptueusement.

           La richesse verbale de Léon Bloy est toute entière un hommage à la pauvreté, à sa profondeur lumineuse, à la grâce qu’elle fait à la générosité de se manifester. Celui qui donne se sauve. Le mendiant peut donc à bon droit être « ingrat ». Son ingratitude rédime celui qui pourrait s’en offenser. Mais qu’est-ce qu’un pauvre, dans la perspective métaphysique ? C’est avant tout celui qui récuse par avance toute vénalité. Or qu’est-ce que le monde moderne si ce n’est un monde qui fait de la vénalité même un principe moral, une cause efficiente du Bien et « des biens » ? Pour le Moderne, celui qui parvient à se vendre prouve son utilité dans la société et donc sa valeur morale. Celui qui ne parvient pas, ou, pire, qui ne veut pas se vendre est immoral.

            Contre ce sinistre état de fait, qui pervertit l’esprit humain, l’œuvre de Léon Bloy dresse un grandiose et intarissable réquisitoire. Or, c’est bien ce réquisitoire que les Modernes ne veulent pas entendre et qu’ils cherchent à minimiser en le réduisant à la « singularité » de l’auteur. Certes Léon Bloy est singulier, mais c’est d’abord parce qu’il se veut religieusement « un Unique pour un Unique ». La situation dans laquelle il se trouve enchaîné n’en est pas moins réelle et la description qu’il en donne particulièrement pertinente en ces temps où, face à la marchandise mondiale, le Pauvre est devenu encore beaucoup plus radicalement pauvre qu’il ne l’était au XIXe siècle. La morale désormais se confond avec le Marché, et l’on pourrait presque dire que, pour le Moderne libéral, la notion d’immoralité et celle de non-rentabilité ne font plus qu’une. Refuser ce règne de l’économie, c’est à coup sûr être ou devenir pauvre et accueillir en soi les gloires du Saint-Esprit, dont la nature dispensatrice, effusive et lumineuse ne connaît point de limite.

            Contre le monde moderne, Léon Bloy ne convoque point des utopies sociales, ni même un retour au « religieux » ou à quelque manifestation « révolutionnaire » ou « contre-révolutionnaire » de la puissance temporelle. Contre ce monde, « qui est du démon », Léon Bloy évoque le Saint-Esprit, au point que certains critiques ont cru voir en lui un de ces mystiques du « troisième Règne », qui prophétisent après le règne du Père, et le règne du Fils, la venue d’un règne du Saint-Esprit coïncidant avec un retour de l’Age d’Or. Lorsqu’un véritable écrivain s’empare d’une vision dont la justesse foudroie, peu importent les terminologies. Sa vision le précède, elle n’en précède que mieux les interprétations historiographiques. « Aussi longtemps que le Surnaturel n’apparaîtra pas manifestement, incontestablement, délicieusement, il n’y aura rien de fait ».

Luc-Olivier d’Algange

Texte extrait de Lux umbra dei, éditions Arma Artis.

https://cerclearistote.com/2013/09/leon-bloy-lintempestif-de-luc-olivier-dalgange/

dimanche 9 août 2020

« Léon Bloy l’Intempestif » de Luc-Olivier d’Algange

 

Léon Bloy photo 2

« Il est indispensable que la Vérité soit dans la Gloire » (Léon Bloy)

« Tout ce qui est moderne est du démon », écrit Léon Bloy, le 7 Août 1910. C’était, il nous semble, bien avant les guerres mondiales, les bombes atomiques et les catastrophes nucléaires, les camps de concentration, les manipulations génétiques et le totalitarisme cybernétique. En 1910, Léon Bloy pouvait passer pour un extravagant ; désormais ses aperçus, comme ceux du génial Villiers de L’Isle-Adam des Contes Cruels, sont d’une pertinence troublante. L’écart se creuse, et il se creuse bien, entre ceux qui somnolent à côté de leur temps et ne comprennent rien à ses épreuves et à ses horreurs, et ceux-là qui, à l’exemple de Léon Bloy vivent au cœur de leur temps si exactement qu’ils touchent ce point de non-retour où le temps est compris, jugé et dépassé. Léon Bloy écrit dans l’attente de l’Apocalypse. Tous ces événements, singuliers ou caractéristiques qui adviennent dans une temporalité en apparence profane, Léon Bloy les analyse dans une perspective sacrée. L’histoire visible, que Léon Bloy est loin de méconnaître, n’est pour lui que l’écho d’une histoire invisible.

« Tout n’est qu’apparence, tout n’est que symbole, écrit Léon Bloy. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil. Nous ne pouvons jamais savoir si telle chose qui nous afflige n’est pas le principe de notre joie ultérieure ».

            Cette perspective symbolique est la plus étrangère qui soit à la mentalité moderne. Pour le Moderne, le temps et l’histoire se réduisent à ce qu’ils paraissent être. Pour Bloy, le temps n’est, comme pour Platon et la Théologie médiévale, que « l’image mobile de l’éternité » et l’histoire délivre un message qu’il appartient à l’écrivain-prophète de déchiffrer et de divulguer à ses semblables. Pour Léon Bloy, le Journal, loin de se borner à la description psychologique de son auteur, a pour dessein de consigner les « signes » et les  « intersignes » de l’histoire visible et invisible afin de favoriser le retour du temps dans la structure souveraine de l’éternité.

            Pour Léon Bloy, qui se définit lui-même comme « un esprit intuitif et d’aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en deçà ou au-delà du temps », la fonction de l’auteur écrivant son journal n’est pas de se soumettre à la temporalité fugitive, mais, tout au contraire, « d’envelopper d’un regard unique la multitude infinie des gestes concomitants de la Providence ». Le Journal, – tout en marquant le pas, en laissant retentir en soi, et dans l’âme du lecteur ami, la souffrance ou la joie, plus rare, de chaque jour, les « nouveautés » menues ou grandioses du monde -, ne s’inscrit pas moins dans une rébellion contre le fragmentaire, le relatif ou l’éphémère. Ce Journal, et c’est en quoi il décontenance un lecteur moderne, n’a d’autre dessein que de déchiffrer la grammaire de Dieu.

            Là où le Moderne ne distingue que des vocables sans suite, de purs signes arbitraires, Léon Bloy devine une cohérence éblouissante, et, par certains égards, vertigineuse et terrifiante. Léon Bloy n’est pas de ces dévots qui trouvent dans la foi et dans l’Église de quoi se rassurer. Ces dévots modernes, bourgeois au sens flaubertien, Léon Bloy les fustige ainsi que la « société sans grandeur ni force » dont ils sont les défenseurs. Il est fort improbable, quoiqu’en disent les journaleux peu informés qui voient en Bloy un « intégriste », que l’auteur du Désespéré et de La Femme Pauvre se fût retrouvé du côté de nos actuels, trop actuels « défenseurs des valeurs », moralisateurs sans envergure ni générosité, – et par voie de conséquence, sans le moindre sens  de la rébellion. Or s’il est un mot qui qualifie avec précision la tournure d’esprit de cet homme de Tradition, c’est rebelle !

            Pour Léon Bloy, quel que soit par moment son harassement, le combat n’est pas fini, il y retourne, chaque jour est le moment décisif d’une guerre sainte. Léon Bloy est un moine-soldat qui va son chemin d’écrivain, non sans donner ici et là quelques coups de massue, pour reprendre la formule évolienne. Ainsi le sport, objet, depuis peu, d’un nouveau culte national est-il, pour Léon Bloy « le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants ». Quant à la Démocratie, bien vantée, elle lui suggère cette réflexion : « Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c’est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus ». Cette outrance verbale dissimule souvent une intuition. Tout, dans ce monde planifié, ne conjure-t-il pas à faire de nous une race de morts-vivants, réduits à la survie, dans une radicale dépossession spirituelle. Que sont les Modernes devant leurs écrans ? Quel songe de mort les hante ? Les rêveries du Moderne ne sont-elles pas avant tout macabres ? Non, la religion de Léon Bloy n’est pas faite pour les « tièdes ». C’est une religion pour ceux qui ressentent les grandes froidures et qui attendent l’embrasement des âmes et des esprits. Le modèle littéraire de Léon Bloy ce sont les langues de feu de la Pentecôte.

            Léon Bloy s’est nommé lui-même « Le Pèlerin de l’Absolu ». Chaque jour qui advient, et que l’auteur traverse comme une nouvelle épreuve où se forge son courage et son style, le rapproche du moment crucial où apparaîtront dans une lumière parfaite la concordance de l’histoire visible et de l’histoire invisible. Cette quête que Léon Bloy partage avec Joseph de Maistre et Balzac le conduit à une vision du monde littéralement liturgique. L’histoire de l’univers, comme celle de l’auteur esseulé dans son malheur et dans son combat, est « un immense Texte liturgique ». Les Symboles, ces « hiéroglyphes divins », corroborent la réalité où ils s’inscrivent, de même que les actes humains sont « la syntaxe infinie d’un livre insoupçonné et plein de mystères ».

            Cette vision symbolique et théologique du monde en tant que Mystère limpide, c’est à dire offert à l’illumination (« l’illumination, lieu d’embarquement de tout enseignement théologique et mystique ») est à la fois la cause majeure de l’éloignement de l’œuvre de Léon Bloy et le principe de sa proximité extrême. Pour le moderne, la « folie » de Léon Bloy n’est pas dans sa véhémence, ni dans son lyrisme polémique, mais bien dans cette vision métaphysique et surnaturelle des destinées humaines et universelles. Pour Léon Bloy, qui n’est point hégélien, et qui va jusqu’à taquiner Villiers pour son hégélianisme « magique », les contraires s’embrassent et s’étreignent avec fougue. La nature porte la marque de la Surnature, mais par un vide qui serait l’empreinte du Sceau. De même, l’extrême pauvreté engendre le style le plus fastueux. C’est précisément car l’écrivain est pauvre que son style doit témoigner de la plus exubérante richesse. La pauvreté matérielle est ce vide qui laisse sa place à la dispendieuse nature poétique. Car la pauvreté, pour Bloy, n’est pas le fait du hasard, elle est la preuve d’une élection, elle est le signe visible d’un privilège invisible qu’il appartient à l’Auteur de célébrer somptueusement.

           La richesse verbale de Léon Bloy est toute entière un hommage à la pauvreté, à sa profondeur lumineuse, à la grâce qu’elle fait à la générosité de se manifester. Celui qui donne se sauve. Le mendiant peut donc à bon droit être « ingrat ». Son ingratitude rédime celui qui pourrait s’en offenser. Mais qu’est-ce qu’un pauvre, dans la perspective métaphysique ? C’est avant tout celui qui récuse par avance toute vénalité. Or qu’est-ce que le monde moderne si ce n’est un monde qui fait de la vénalité même un principe moral, une cause efficiente du Bien et « des biens » ? Pour le Moderne, celui qui parvient à se vendre prouve son utilité dans la société et donc sa valeur morale. Celui qui ne parvient pas, ou, pire, qui ne veut pas se vendre est immoral.

            Contre ce sinistre état de fait, qui pervertit l’esprit humain, l’œuvre de Léon Bloy dresse un grandiose et intarissable réquisitoire. Or, c’est bien ce réquisitoire que les Modernes ne veulent pas entendre et qu’ils cherchent à minimiser en le réduisant à la « singularité » de l’auteur. Certes Léon Bloy est singulier, mais c’est d’abord parce qu’il se veut religieusement « un Unique pour un Unique ». La situation dans laquelle il se trouve enchaîné n’en est pas moins réelle et la description qu’il en donne particulièrement pertinente en ces temps où, face à la marchandise mondiale, le Pauvre est devenu encore beaucoup plus radicalement pauvre qu’il ne l’était au XIXe siècle. La morale désormais se confond avec le Marché, et l’on pourrait presque dire que, pour le Moderne libéral, la notion d’immoralité et celle de non-rentabilité ne font plus qu’une. Refuser ce règne de l’économie, c’est à coup sûr être ou devenir pauvre et accueillir en soi les gloires du Saint-Esprit, dont la nature dispensatrice, effusive et lumineuse ne connaît point de limite.

            Contre le monde moderne, Léon Bloy ne convoque point des utopies sociales, ni même un retour au « religieux » ou à quelque manifestation « révolutionnaire » ou « contre-révolutionnaire » de la puissance temporelle. Contre ce monde, « qui est du démon », Léon Bloy évoque le Saint-Esprit, au point que certains critiques ont cru voir en lui un de ces mystiques du « troisième Règne », qui prophétisent après le règne du Père, et le règne du Fils, la venue d’un règne du Saint-Esprit coïncidant avec un retour de l’Age d’Or. Lorsqu’un véritable écrivain s’empare d’une vision dont la justesse foudroie, peu importent les terminologies. Sa vision le précède, elle n’en précède que mieux les interprétations historiographiques. « Aussi longtemps que le Surnaturel n’apparaîtra pas manifestement, incontestablement, délicieusement, il n’y aura rien de fait ».

Luc-Olivier d’Algange

Texte extrait de Lux umbra dei, éditions Arma Artis.

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jeudi 27 février 2020

Les guerres d'Ernst Jünger sont aussi les nôtres

Les guerres d'Ersnt Jünger sont ausi les nôtres .jpeg« Le problème de Jünger est un problème du siècle. Sa première expérience n'a pas été les femmes, mais la guerre. »
Ce jugement de son compatriote, le dramaturge Heiner Muller, pourrait servir d'exergue aux deux volumes que Gallimard, dans la prestigieuse Pléiade, vient de publier, hommage à celui qui nous a quittes il y a dix ans déjà, à 102 ans.
Il s'agit bien de guerre, et seulement d'icelle, dans ces deux tomes, dont le second tient formellement plus du journal intime. Deux tomes, deux conflits, deux époques. D'une guerre l'autre, si l'on peut ainsi paraphraser Céline qu'il n'appréciait d'ailleurs guère (en témoigne une rameuse page assassine du Journal parisien), Jünger n'est plus le même. Entre Orages d'acier, récit tiré de son journal du front durant la Grande Guerre et La Cabane dans la vigne, journal commencé le 13 mai 1945, quelques jours après la capitulation du IIIe Reich - mais paru trois ans plus tard -, s'écoulent plus de quinze années, celles d'une entre-deux-guerres pleine de bruits de bottes et bientôt de Führer.
Sous « le vernis de civilisation bourgeoise », le guerrier
Entre-temps, le jeune patriote turbulent, engagé volontaire à la déclaration de guerre (en 1914, il a 19 ans), est devenu un héros national et une figure littéraire. Durant les terribles assauts de 14-18, dans les tranchées, il a commencé à rédiger un journal. Commandant de la 7e compagnie, il a préparé la grande offensive du printemps 1918, où, pris dans un entonnoir avec ses soldats, il assiste à l'anéantissement de sa compagnie. Blessé deux fois pendant la « grande bataille », entre un séjour à l'hôpital et des combats acharnés pour contenir l'avancée anglaise, il trouve tout de même le temps de lire Tristram Sbandy, de Laurence Sterne, qu'il finira à Hanovre, où, perforé au poumon, il se trouve en convalescence.
L'Allemagne a perdu la guerre, mais il apprend que l'Empereur lui a décerné la plus haute distinction militaire allemande, l'ordre « pour le mérite ».
Une fois rétabli, il entreprend à partir de ses notes la rédaction d'un des plus importants romans sur la Première Guerre mondiale, et, plus précisément, première guerre moderne. « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, écrira Gide peu suspect de militarisme, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'aie lu; d'une bonne foi, d'une véracité, d'une honnêteté parfaite. »
Pourtant, le texte originel de ce qui devait s'intituler Le Rouge et le Gris, dont le titre finalement sera tiré d'un poème scaldique du XIIIe siècle (la Saga d'Egill, fils de Grimr le Chauve), écrit sur les conseils de son père, destiné à l'origine à un public de militaires, exaltait l'héroïsme individuel à tel point qu'il deviendra un bréviaire nationaliste pendant la république de Weimar. Publié à compte d'auteur en 1920, il atteindra ensuite 250 000 exemplaires !
C'est l'époque où le lieutenant Jünger, revenu du front, s'engage dans l'action politique, publie dans les tribunes des journaux nationaux-révolutionnaires, adhère au Stahlhelm (« le  Casque d'acier »), puissante association paramilitaire et participe avec les milieux vôlkisch à la contestation du traité de Versailles, ce qui l'amènera aux côtés des nationaux-socialistes qu'il considère, à ce moment-là, comme des alliés dans la lutte pour la renaissance allemande.
Au fil de multiples versions et rééditions du roman, et à travers d'autres écrits « militaires » (Le Boqueteau 125, Le Combat comme expérience intérieure), Ernst Jünger développe une métaphysique et une anthropologie de la guerre selon une perspective vitaliste où « l’homme s'y révèle tel qu'il est, dans la puissance de ses instincts destructeurs, illusoirement masqués par un vernis de civilisation bourgeoise » ainsi que l'analyse le professeur Julien Hervier, l'excellent préfacier de la Pléiade et spécialiste de l'auteur (à qui l'on doit les Entretiens avec Ernst Jünger chez Gallimard). Mais, ajoute ce dernier, « contre l'horreur qui vient de soi, Jünger en appelle à la plus antique solution inventée par l'homme pour canaliser sa propre violence guerrière, le code de l'honneur chevaleresque ».
Les guerres d'Ersnt Jünger sont ausi les nôtres  1.jpegC'est, chemin faisant en cette période trouble de l'Allemagne et du monde, cette tendance qui va prendre le dessus chez l'écrivain sur ce que certains ont vu comme une forme de nihilisme actif, bien qu'il ne reniera jamais les textes de cette période. Il les révisera cependant, notamment dans Orages d'acier, avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir, de même qu'en 1933 il brûlera son journal des années précédentes, au grand dam de ses lecteurs et de lui-même, nous privant aujourd'hui d'un éclairage certainement capital pour la compréhension de l'écrivain et de son époque.
Trouver des « contre-pouvoirs à la domination de la technique »
S'il ne fustige plus « la démocratie, cette peste », il opposera bientôt le « Demos plébiscitaire » et l'aristocratie traditionnelle ». À une exaltation disons-le très prussienne et païenne des valeurs guerrières devant conduire à une régénération de la société, le héros de la Grande Guerre va substituer une attitude plus contemplative, aristocratique et chrétienne. Passé, à travers sa réflexion sur la Première Guerre, d'un cycle de fascination virile envers la puissance de la technique à une remise en cause du progrès, Jünger prend conscience du danger pour l'intégrité humaine que porte en elle la guerre moderne, cette « mobilisation totale ».
« Dans cette saisie absolue de l'énergie potentielle qui transforme les États industriels belligérants en forges de Vulcain, expliquera-t-il dans l'ouvrage éponyme (La Mobilisation totale, 1930), s'annonce, de la façon peut-être plus significative, l’avènement de l'âge du travail - elle fait de la guerre mondiale un phénomène historique qui dépasse en importance la Révolution française. » Une analyse qu'il développera par ailleurs dans son essai sur Le Travailleur (1932) et que l'on retrouve dans les premières pages de Jardins et Routes, où, en 1940, invitant des anciens combattants français à sa table qui l’interrogent sur les raisons de la défaite, il répondra qu'il s'agit d'une victoire du travailleur, c'est-à-dire de la technique.
La fréquentation assidue de Léon Bloy dont les diatribes sur le caractère satanique du progrès l'ont marqué, comme la lecture quotidienne de la Bible qu'il considère comme le Livre des Livres, semence et matière primordiale de tous les écrits » (Second Journal parisien, 15 mai 1943), et surtout l'avènement du nazisme vont donc le faire évoluer d'un activisme militariste et nationaliste à une « émigration intérieure » privilégiant l'aspect moral et spirituel de l'héroïsme. « Jünger cherche désormais des contre-pouvoirs à la domination de la technique », dit Julien Hervier et ceux-ci résidant dans la religion chrétienne.
À 101 ans, en aboutissement, il se convertit au catholicisme
De tait, avec la rédaction des Falaises de marbre durant la fin des années 30, achevé juste avant l'ordre de mobilisation, et dont le Second Journal parisien rend compte de manière exceptionnelle, le regard de Jünger sur le monde a pris une autre dimension. Comme le remarque son exégète, « l’œuvre reflète en tout cas cette évolution favorable au christianisme […] en conférant à un prêtre - certes d'une orthodoxie problématique - le père Lampros, un important rôle de conseiller, et en substituant à une exaltation de la force une éthique de la liberté ».
Ce jugement est confirmé par sa biographe Isabelle Grazioli-Rozet(1) : « Jünger était prêt à admettre, dans Sur les falaises de marbre, un certain christianisme catholique, pour lequel modération et tradition seraient compatibles.[…] Comme image du christianisme, poursuit-elle dans cette pertinente synthèse sur l'auteur, Ernst jünger a retenu deux figures rayonnantes de "Pères" Pater Lampros, puis Pater Foelix de Héiopolis [publié en 1949, ndlr]. Touché par te nihilisme, le protestantisme se fossilise et se fige dans une mort minérale, alors que le catholicisme, même dépérissant, demeure source de vie ».
Le 27 mars 1944, révisant son ouvrage La Paix. Appel à la jeunesse d'Europe et à la jeunesse du monde, qui paraîtra deux ans plus tard, Jünger confessera d'ailleurs dans son Second journal parisien : « Beaucoup de mes conceptions ont changé, surtout le jugement sur la guerre ainsi que sur le christianisme et sa durée. » Dans cet ouvrage qui devait servir de réflexion aux conjurés du 20 juillet selon les termes de Rommel lui-même, Jünger pose les bases ce que serait une nouvelle Europe, pacifique, respectueuse des identités nationales et provinciales, une Europe qui fonderait la paix sur un « pacte sacré ».
Or, « la véritable défaite du nihilisme, expliquera-t-il dans ce même livre, condition de la paix, n'est possible qu'avec l'aide de l’Église » mais d'une Église rénovée s'appuyant sur une nouvelle théologie pouvant lutter contre le nihilisme. « La seule Église d’État possible en Europe est chrétienne, précisait-il [...] Dans l'enfer et les tourbillons du nihilisme, elle s'est révélée comme toujours capable d'assurer par millions le salut des âmes, non seulement devant ses chaires et ses autels, mais aussi dans les cathédrales spirituelles de sa doctrine et dans l'aura qui entoure le croyant et l'assiste jusqu'à l'heure de sa mort. »
Voilà qui ne déplairait pas à notre Très Saint Père, Benoît XVI, alors cardinal Joseph Ratzinger lorsque Ernst Jünger se convertit au catholicisme à la fin de sa vie, en 1996, à l'âge de 101 ans. Soixante ans après la publication de cet appel, le message spirituel et politique de Jünger n'a pas perdu de son actualité ; mieux, il reste d'une permanence insolente. C'est pourquoi, outre son Journal, il faut d'urgence le relire.
Michel Arbier
Ernst Jünger : Journaux de guerre I (1914-1918), 45 euros jusqu'au 30 juin, 53 euros ensuite Journaux de guerre II(1939-1948), 55 euros jusqu'au 30 juin, 62 euros ensuite.
1) Jünger, par Isabelle Grazioli-Rozet, éditions Pardès, col. Qui suis-je ?, 2007.

Le Choc du Mois n° 22 Mai 2008

mardi 19 mai 2015

Le Siècle des Charognes de Léon Bloy

À propos de Léon Bloy, Le Siècle des Charognes (dessins de Felix de Recondo,Éditions Fata Morgana, 2015).
 
C'est à la date du 9 janvier 1900 que Léon Bloy recopie dans son Journal Le Siècle des Charognes, paru le 4 février de la même année dans le cinquième, et dernier, numéro de Par le scandale. Le texte est dédié à «quelqu'un» sur lequel Bloy ne souffle mot, puisqu'il a dû cesser à cette date d'être l'ami du mendiant ingrat, en fait un certain Édouard Bernaert, poète belge qui fut ami de Léon Bloy, et créateur de l'éphémère revue en question.

L'absence de tout apparat critique, dans l'édition de ce court texte donnée par Fata Morgana, en accroît la puissance, que ne semblent même pas atténuer les dessins vagues de Felix de Recondo. N'est pas Goya qui veut, ni même Daumier, et je ne comprends pas franchement quel rapport les éditeurs ont souhaité établir entre ces visions de créatures molles et invaginées avec la précision toute létale des traits que décoche l'écrivain sur le grand et puant cadavre des catholiques, progressistes ou pas.

Imaginons un instant, de nos jours, un auteur qui, comme Léon Bloy, oserait écrire, serait assez fou pour écrire, à la cinquantaine passée, un tel texte, et le soumettrait par exemple aux imbéciles confits de La Croix ou de tout autre rinçure catholique poussant, comme des champignons consacrés, sur les étals d'une quelconque Procure, et qui n'aurait pas peur, pauvre belluaire inconscient, d'être immédiatement attaqué pour injure ou diffamation par une bonne cinquantaine de ligues vertueuses ! Pourrait-il écrire ces mots ? : «Je n'ai jamais cessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y eut rien d'aussi odieux, d'aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain – au moins en France et en Belgique – et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel» (p. 16) et plus loin, histoire d'enfoncer le clou sur la Croix d'un Christ qui est tout de même mort pour racheter les imbéciles (y compris, et c'est absolument prodigieux, les imbéciles de La Croix) : «le spectacle des catholiques modernes est une tentation au-dessus de nos forces» (p. 17).

Comme il serait réjouissant, tout de même, qu'un moderne contempteur de baudruches pieuses, crevant de honte à l'idée que, lui-même catholique et pourtant «forcé d'obéir au même pasteur» (p. 18) que les ouailles dégoulinantes de mansuétude, devrait bien finir par reconnaître que les catholiques français, ces cochons, sont bel et bien ses frères ou, du moins, précise immédiatement Léon Bloy, ses «cousins germains» (p. 17), comme il serait drôle et intéressant qu'un tel butor évangélique ose affirmer que les ouvrages publicitaires de Fabrice Hadjadj ne sont rien de plus qu'une amélioration toute superficielle du catéchisme délavé qu'il a pieusement écouté (d'une seule oreille) lorsqu'il était petit, ou bien que Jacques de Guillebon, lorsqu'il mourra (je prierai pour son âme c'est sûr) et se présentera devant son Créateur, n'aura rien de plus à Lui montrer qu'une poignée de de pelures de navets et de poudre de courge, tout ce qui restera en fait de ce qu'il a osé publier, des livres paraît-il et qui me semblent, à moi, ne pas même constituer un fumier utile, digne de faire prospérer des plantes plus vivaces et nobles que ses rangées de tiges dolentes et blettes avant même de sortir de terre et qui, une fois sorties de terre, sont aussi féroces qu'un pissenlit porté au revers d'une veste de mariage. 
La moquerie est facile me direz-vous. Oui, évidemment, et, par politesse, m'en tenant aux deux seuls cas d'Hadjadj et de Guillebon (son clone Falk van Gaver semble s'être perdu, quelque part entre Katmandou et Kirtipur), je n'ai même pas évoqué les très hautes pensées que Solange Bied-Charreton, comme une portée de coucous grimaçants et piailleurs, s'avise de déposer dans de petits nids journalistiques, où elle finira bien par se faire une place digne de celle de l'hystérique patronne de Causeur : cette jeune femme, pseudo rebelle à plein temps comme d'autres sont entrées au couvent, ne craint pas de donner son avis sur tout, la calotte papale et la pénétration annale, sans compter, sujet infiniment plus profond, les livres de Jérôme Leroy, un sujet de méditation tellement complexe qu'il n'est réservé, dit-on, qu'à quelques athlètes de l'intelligence et pucelles charismatiques, visitées uniquement par les plus hautes visions extatiques.

Oui, la moquerie est facile bien sûr, et il est évident que seuls les mauvais lecteurs, et Marc-Édouard Nabe qui se prend pour son ultime héritier, estiment que Léon Bloy est avant tout intéressant pour la truculence de son extraordinaire méchanceté. Pauvre homme tout de même, obsédé jusqu'à la folie par son talent de lilliputien et son nombril de la taille d'un univers. Les plus hautes railleries, les plus féroces méchancetés, chez Léon Bloy, ne sont intéressantes que parce qu'elles constituent le langage, en quelque sorte codé ou plutôt inversé, par lequel des vérités surnaturelles s'expriment, sont vues en somme comme au travers d'un miroir, obscurément. Pauvre Nabe, oui, sous-Bloy plus méchant que talentueux, plus disert que doué, plus clown qu'inspiré, qui n'a toujours pas compris de quelle formidable façon celui dont il ose se réclamer eût vomi son esthétisme pornographique qui, au mieux, nous arrache un sourire entre 12 et 14 ans, le seul âge où lire cet auteur prolifique peut avoir un quelconque intérêt autre que celui d'exacerber un disgracieux acné.

De fait, ce tout petit article de Léon Bloy, que nous pourrions croire n'être qu'une de ses innombrables charges contre les catholiques, est avant tout un texte sur l'Argent, qui mentionne même le titre d'un livre (L'Argent, justement) qui ne fut jamais écrit sous cette forme par Léon Bloy, qui sans doute préféra le diffracter dans presque chacun de ses livres, et peut-être même dans chacune des lignes qu'il écrivit.

Les charognes, en effet, ce sont les catholiques, le siècle qu'elles contaminent est le XIXe, même si les «putréfiés du XIXe siècle» risquent d'asphyxier, derrière elles, le XXe, si «le Feu n'intervient pas» (p. 11, châtiment invoqué encore à la page 16), et la substance qui permet aux charognes de prospérer est le vivant par excellence aux yeux de Léon Bloy, c'est-à-dire le Pauvre. Les catholiques s'engraissent et prospèrent parce qu'ils dévorent le Pauvre, quel prélat ne verrait là, dans une telle énormité, un blasphème adressé à la sainte Trinité et, bien sûr, à l’Église ? Outrecuidances d'un fou, dira-t-on.

Il est étonnant qu'en aussi peu de pages Léon Bloy se confronte à l'habituelle indigence du langage, qu'il regrette faussement (1), lui, l'admirable manieur d'hyperboles et d'énormités coruscantes (mais aussi le prodigieux écrivain, inventeur d'images émouvantes de simplicité (2)), et il est tout aussi étonnant, du moins superficiellement, qu'il adopte la posture qui lui sied le mieux, celle de l'herméneute fulgurant qui s'interroge par exemple de la manière suivante, faussement détachée : «À ce propos, et pour le dire en passant, quand donc viendra l'herméneute, l'explicateur comme il ne s'en est jamais vu, par qui nous saurons enfin que le Cantique des cantiques est simplement un récit préalable de la Passion, antérieur d'une trentaine de générations aux quatre Évangiles ?» (pp. 16-7). Nous retrouvons par ailleurs la figure du fils prodigue (cf. p. 18) que l'écrivain évoquera dans Le Salut par les Juifs ou les Propos digestifs desHistoires désobligeantes, et une autre des thématiques les plus paradoxales de Bloy, la réversibilité : «Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu'il est nécessairequ'un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu'une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d'un repas exquis devant un bon feu; oh ! alors, que c'est long d'attendre ! et que je comprends la justice des désespérés !» (pp. 24-5, l'auteur souligne).

N'oublions pas, bien évidemment, le thème principal de ce petit texte, la défense du Pauvre, comme je l'ai dit, la charogne, le catholique contemporain étant l'ennemi surnaturel de celui qu'il chasse (cf. p. 25), ennemi qui est une "brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre» (p. 28).

Léon Bloy, avant de conclure, décoche sa dernière flèche herméneutique, et opère, comme à l'accoutumée, l'une de ces transsubstantiations métaphoriques qui font l'intérêt de sa pensée et de son écriture : «Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour SUBSTANCE la Douleur du pauvre» (p. 29, l'auteur souligne).

Et voici comment, en quelques lignes seulement d'un texte de Léon Bloy après tout assez banal, nous avons dépassé les fadaises pieuses pieusement débitées par nos indigents scribouilleurs plus haut mentionnés. Et voici pour quelle raison Léon Bloy sera toujours l'auteur détesté par les prudents et les imbéciles, que sa prose a par avance cloués sur la planche de liège que l'on réserve au classement des différentes variétés d'insectes et d'animalcules. 

Notes

(1) «Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d'une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique !...» (p. 23, l'auteur souligne. Quelques pages plus loin, Léon Bloy se déclare "mécontent de cette espèce de parabole qui suggère mal ce [qu'il] pense et surtout ce [qu'il] sent» (p. 28).
(2) Ainsi parle-t-il des bêtes, «étonnées de la méchanceté des hommes qui ont l'air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux» (p. 28).