
Les écrivains catholiques ne furent pas tous des agneaux. Sous la toison de laine, se cachaient parfois de grands fauves, généreux et puissants, aux canines acérées, prêts à mettre en pièces le coquin et le Malin. Sans pitié, mais pas sans piété.
Dieu vomit les tièdes. Les grandes plumes catholiques ont pris au mot la parole évangélique. Qu’est-ce que la colère d’Achille à côté de la colère des Pères l’Église ? Demandez donc à Joseph de Maistre, le grand champion du pape.
Si la fureur n’est pas sacrée, elle devient tout de suite führer révolutionnaire, disait-il en substance (anachronisme mis à part). C’est Maistre qui, au XIXe siècle, donnera le ton à l’ultramontanisme. Le premier Félicité de La Mennais, Louis Veuillot, Charles Baudelaire, Jules Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy suivront. La vérité siège à Rome. A Paris, règne l’Antéchrist – et les régicides.
La Mennais a commencé à la droite du roi et finit à gauche, au large et dans les nuées. Au fil des ans, le fils spirituel de Maistre s’est ainsi transformé en curé rouge avant la lettre, retranscrivant sous le coup d’une inspiration quasi-somnambulique les « paroles d’un croyant ». Son dernier papier, « Les saturnales de la réaction », écrit contre la répression de Cavaignac en 1848, est un chef-d’œuvre d’indignation qui renvoie le « J’accuse » de Zola au rayon des bafouilles républicaines. « Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or pour jouir du droit de parler : nous ne sommes pas assez riches : silence aux pauvres ! »
Léon Bloy, le Gengis Khan du pamphlet
Autre disciple de Joseph de Maistre, Louis Veuillot. Enfant du peuple, converti en 1838, plus radical encore dans sa défense du pape que son maître, Veuillot fut, non pas le chevalier de l’Église, mais son écuyer. Véhément, bagarreur, il défendait d’un même élan la veuve, l’orphelin et le prélat, attaquant sans relâche les bien-pensants, les libre-penseurs et les libéraux. L’Église a trouvé en lui l’un de ses plus redoutables lutteurs. Dans son interminable polémique avec Hugo qui le traitait de « simple jésuite et triple gueux », il est parvenu à placer quelques beaux uppercuts. C’est à lui que l’on doit le « bête comme l’Himalaya » à propos du père Hugo. Ce qui a gâché malgré tout son talent, c’est qu’il était un peu trop calotin, au dire de Léon Daudet.
Calotin, Léon Bloy le fut aussi peu que possible. Son œuvre est un immense charnier où reposent ses victimes. Il empale, mutile, éviscère. C’est le Gengis Khan du pamphlet qui a tenu les « annales du dépotoir contemporain », du « vieux faisan de Victor Hugo » à « l’entripaillé sacristain Renan ». Un serial killer de plume que l’odeur du sang rendait impitoyable. Il a recyclé tout l’attirail symboliste pour le mettre au service d’un Dieu carnassier qui n’a que très peu à voir avec celui des Évangiles. Cela donne à sa polémique des accents byzantins et génocidaires, d’aucuns diront lucifériens. Les titres de ses livres valent mieux qu’un long discours : Propos d’un entrepreneur de démolitions ou Léon Bloy devant les cochons. Et que dire du journal qu’il dirigea et rédigea seul, Le Pal !
Mauriac, l’« Anus Dei »
Charles Péguy, lui, fut un soldat-paysan. Il donnait des coups de massue sourds, enfonçant la cognée au plus profond du crâne de ses adversaires. Sa polémique est aussi litanique et puissante que sa prose. Il attendait de la vérité qu’elle lui ouvre les portes du royaume – de Dieu et de France. C’était un poète épique, l’un de nos plus grands. Il ne faisait pas de mot d’esprit, il cherchait l’Esprit, venant d’un monde aujourd’hui inconcevable, homérique et cornélien. Le Georges Bernanos de La Grande peur des bien-pensants en procédait directement. Un temps où les hommes étaient des géants. Bernanos qui disait dans l’un de ses moments de lassitude que le métier de polémiste, passée quarante ans, est une obscénité, n’a pourtant jamais cessé d’être, jusqu’à sa dernière heure, un inflexible combattant, perpétuel exilé.
Dans ce panorama, Paul Claudel fait figure d’astre isolé. C’était un son et lumière baroque dans une cathédrale gothique, explorant une sorte de panchristianisme cosmique. « Quand Claudel vous parle, il est si brusque qu’on a l’impression qu’il vous gifle », disait Paul Morand. En dépit de sa conversion au catholicisme, il est resté pareil à la sauvagerie de son Tête d’or.
Tout l’inverse de François Mauriac. C’est à travers la disparition d’hommes tel que lui que l’on mesure tout ce que l’on a perdu. Certes, Mauriac incarnait un catholicisme souvent faisandé et mondain, mais suprêmement civilisé – méchant comme une vieille fille et charitable comme une vieille dame. Le malheureux n’a guère été épargné. Son goût pour les jeunes garçons anima les dîners en ville pendant un demi-siècle. Le mot, féroce, de Paul Léautaud, qui a beaucoup circulé dans l’entre-deux-guerres, s’applique aussi à lui : « Anus Dei ».
Des ruines et des décombres
Lucien Rebatet, auteur des mémorables Décombres, chef-d’œuvre polémique et best-seller de l’Occupation, nous a laissé ce stupéfiant portrait de Mauriac : « l’homme à l’habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l’eau bénite, ces oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l’unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience est l’un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumées chrétiens de notre époque ». Pauvre Mauriac qui disait de sa voix ensorcelante : « Dans L’Enfer de Dante, je serais crucifié dans un fauteuil ».
Reste un peu de place pour évoquer Maurice Clavel, aussi tempétueux que généreux, qui a cru trouvé le Christ dans la révolte étudiante de 1968. Sous les pavés, la grâce ! Son « Messieurs les censeurs, bonsoir » résonne encore à nos oreilles et nous fait regretter tous ces grands combattants de la foi que furent les écrivains chrétiens qui ont appris une chose dans la fosse aux lions – rugir de déplaisir.
Photo : Lucien Rebatet
Épisode précédent :
L’âge d’or de la polémique (1/5)
Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)
Génie des gros, férocité des secs (3/5)
Prochain épisode : Recherche polémistes désespérément (5/5)
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« Tout ce qui est moderne est du démon », écrit Léon Bloy, le 7 Août 1910. C’était, il nous semble, bien avant les guerres mondiales, les bombes atomiques et les catastrophes nucléaires, les camps de concentration, les manipulations génétiques et le totalitarisme cybernétique. En 1910, Léon Bloy pouvait passer pour un extravagant ; désormais ses aperçus, comme ceux du génial Villiers de L’Isle-Adam des Contes Cruels, sont d’une pertinence troublante. L’écart se creuse, et il se creuse bien, entre ceux qui somnolent à côté de leur temps et ne comprennent rien à ses épreuves et à ses horreurs, et ceux-là qui, à l’exemple de Léon Bloy vivent au cœur de leur temps si exactement qu’ils touchent ce point de non-retour où le temps est compris, jugé et dépassé. Léon Bloy écrit dans l’attente de l’Apocalypse. Tous ces événements, singuliers ou caractéristiques qui adviennent dans une temporalité en apparence profane, Léon Bloy les analyse dans une perspective sacrée. L’histoire visible, que Léon Bloy est loin de méconnaître, n’est pour lui que l’écho d’une histoire invisible.
mentalité moderne. Pour le Moderne, le temps et l’histoire se réduisent à ce qu’ils paraissent être. Pour Bloy, le temps n’est, comme pour Platon et la Théologie médiévale, que « l’image mobile de l’éternité » et l’histoire délivre un message qu’il appartient à l’écrivain-prophète de déchiffrer et de divulguer à ses semblables. Pour Léon Bloy, le Journal, loin de se borner à la description psychologique de son auteur, a pour dessein de consigner les « signes » et les « intersignes » de l’histoire visible et invisible afin de favoriser le retour du temps dans la structure souveraine de l’éternité.
Là où le Moderne ne distingue que des vocables sans suite, de purs signes arbitraires, Léon Bloy devine une cohérence éblouissante, et, par certains égards, vertigineuse et terrifiante. Léon Bloy n’est pas de ces dévots qui trouvent dans la foi et dans l’Église de quoi se rassurer. Ces dévots modernes, bourgeois au sens flaubertien, Léon Bloy les fustige ainsi que la « société sans grandeur ni force » dont ils sont les défenseurs. Il est fort improbable, quoiqu’en disent les journaleux peu informés qui voient en Bloy un « intégriste », que l’auteur du Désespéré et de La Femme Pauvre se fût retrouvé du côté de nos actuels, trop actuels « défenseurs des valeurs », moralisateurs sans envergure ni générosité, – et par voie de conséquence, sans le moindre sens de la rébellion. Or s’il est un mot qui qualifie avec précision la tournure d’esprit de cet homme de Tradition, c’est rebelle !
combat n’est pas fini, il y retourne, chaque jour est le moment décisif d’une guerre sainte. Léon Bloy est un moine-soldat qui va son chemin d’écrivain, non sans donner ici et là quelques coups de massue, pour reprendre la formule évolienne. Ainsi le sport, objet, depuis peu, d’un nouveau culte national est-il, pour Léon Bloy « le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants ». Quant à la Démocratie, bien vantée, elle lui suggère cette réflexion : « Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c’est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus ». Cette outrance verbale dissimule souvent une intuition. Tout, dans ce monde planifié, ne conjure-t-il pas à faire de nous une race de morts-vivants, réduits à la survie, dans une radicale dépossession spirituelle. Que sont les Modernes devant leurs écrans ? Quel songe de mort les hante ? Les rêveries du Moderne ne sont-elles pas avant tout macabres ? Non, la religion de Léon Bloy n’est pas faite pour les « tièdes ». C’est une religion pour ceux qui ressentent les grandes froidures et qui attendent l’embrasement des âmes et des esprits. Le modèle littéraire de Léon Bloy ce sont les langues de feu de la Pentecôte.