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jeudi 16 mars 2023

Dumézil dans la collection “Qui suis-je ?”

 

L’essayiste Aristide Leucate, auteur de plusieurs ouvrages portant sur le droit, la philosophie et l’histoire des idées, avait déjà signé dans la collection Qui suis-je ? de Pardès une biographie de Carl Schmitt. Il revient dans la même collection avec un ouvrage consacré Georges Dumézil  (1898-1986).

Etrange homme que ce Dumézil, puits de science en linguistique, en philologie, en mythologie et en histoire des religions, entraîné par un ami dans une loge maçonnique, converti par un autre ami au christianisme, admirateur de Mussolini et germanophobe, victime de la commission d’épuration de l’enseignement supérieur le 12 décembre 1944, élu professeur au Collège de France – à la chaire de civilisation indo-européenne – en avril 1949, accueilli à l’Académie française par Claude Lévi-Strauss, il restera dans l’esprit de beaucoup comme celui qui a décrit en profondeur la trifonctionnalité.

La trifonctionnalité ou l’idéologie des trois fonctions sociales – les religieux, les guerriers et les éleveurs-agriculteurs – est le constat que c’est sur elles que se hiérarchisent et se structurent tant les mondes indien et iranien que les mondes romain, germanique et celte.

L’auteur rappelle également que Dumézil fut marqué pour longtemps par sa rencontre avec Charles Maurras (dont il dit, quelques mois avant sa mort, qu’il était “un maître à penser“), par l’intermédiaire de son ami Pierre Gaxotte. Et qu’il contribua à la toute jeune Revue universelle lancée par Jacques Bainville et Henri Massis.

Dumézil, Aristide Leucate, éditions Pardès, collection Qui suis-je ?, 128 pages, 12 euros

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https://www.medias-presse.info/dumezil-dans-la-collection-qui-suis-je/146952/

lundi 27 décembre 2021

Georges Dumézil : variations sur une épopée intellectuelle

 

Georges Dumézil : variations sur une épopée intellectuelle

Érudit encyclopédique, locuteur de langues rares ou disparues, le Maître fut sans doute un des derniers grands « honnêtes hommes » de notre civilisation européenne. Évalué à l’aune des canons de notre époque, il serait assurément relégué dans le camp des maudits. Vers la fin de sa vie, ses travaux, sinon ses fréquentations, étaient minutieusement épiés par une camarilla de « vigilants » bien plus préoccupés à polir leur gloire vaine et pâle, qu’à travailler sérieusement sur l’œuvre du Maître ravalé, pro domo, au rang de faire-valoir de leur infinie médiocrité. Il n’en sera d’ailleurs nullement question dans cette conférence, sauf à leur assurer, comme à leurs plus récents épigones, une postérité ou une publicité indue.

Toujours est-il que Georges Dumézil fut un être complexe, non dénué de contradictions, en dépit de convictions fortes et qui s’obstinait incessamment à s’effacer le plus possible derrière son œuvre, à l’instar de Pythagore ou de Thalès dont ne subsiste, pour l’essentiel, que le souvenir bien plus vivace et utile de leurs célèbres théorèmes.

Une vie avec les Indo-Européens

Cet homme à l’intelligence lumineuse, au savoir encyclopédique et à la prodigieuse mémoire, naquit à Paris le 4 mars 1898. Son père, Jean Anatole, était Polytechnicien et deviendra Général de Division en 1916. Durant la Grande Guerre, il supervisera pour l’Etat, la fabrication de l’artillerie.

Le petit Georges développe précocement un gout acéré pour les langues. À 9 ans, il lit l’Enéide dans le texte, apprend l’allemand et, en parallèle, se passionne pour la mythologie, préférant Jason et Héraclès à Peau d’Ane et le Petit Poucet.

S’étant émerveillé devant des mots de sanscrits découvert dans le Dictionnaire étymologique du latin du célèbre linguiste, Marcel Bréal, il profitera d’une amitié nouée au lycée Louis-le-Grand avec le petit fils de Bréal pour rencontrer ce dernier qui lui fera présent d’un dictionnaire sanscrit-anglais. « À partir de ce moment, ma vocation fut assurée, j’étais en quelque sorte consacré d’avance par le patriarche », confiera-t-il quelques années plus tard.

Après son baccalauréat, il effectue ses khâgnes avant d’être reçu premier à l’Ecole normale supérieure.

L’année suivant son entrée rue d’Ulm, en 1917, Dumézil est mobilisé sur le front. Il a 19 ans. Il sera précipité dans les orages d’acier de la seconde Bataille de la Marne, ce qui lui vaudra la Croix de guerre.

À la fin de la guerre, il devient agrégé de lettres et part faire ses premières armes au Lycée de Beauvais. Cette expérience lui déplaira singulièrement. Il part ensuite enseigner la littérature française à Varsovie mais en revient très vite. L’appel de la thèse s’avère irrésistible.

En réalité, il rédige deux thèses, comme il était alors en usage de le faire en ces temps universitaires révolus. Sous la direction d’Antoine Meillet (philologue très en vogue qui défendra, notamment, l’existence d’une civilisation indo-européenne attestée par une unité linguistique originelle) il soutient ses thèses qui lui vaudront la mention très honorable. Nous reviendrons un peu plus longuement sur ces premiers travaux.

Par l’entremise de Jean Mistler, futur secrétaire perpétuel de l’Académie française, et de quelques universitaires bienveillants, Dumézil part en Turquie à la faculté de théologie d’Istanbul (qu’il quittera subrepticement pour la faculté des lettres, ne tenant pas à se mêler plus que cela de religion). Nous sommes en 1925 et les époux Dumézil (car il s’était marié entretemps) y resteront jusqu’en 1931. Durant ce séjour, n’ayant pu approfondir la question indo-européenne, il se rabattra, avec succès et profits, sur la linguistique caucasique. À son retour en 1931, il part pour deux ans en Suède, séjour qui s’avèrera décisif pour la suite de ses travaux.

Le 29 juin 1935, Dumézil est élu au sein de la Ve section de l’Ecole pratique des hautes études, avec le soutien bienveillant et actif de Sylvain Lévi, alors un des maîtres éminent de l’indianisme français.

En 1939, il est à nouveau mobilisé, cette fois en tant qu’officier de liaison, avant de reprendre le cours de ses activités universitaires au moment de l’armistice, jusqu’à sa destitution de la fonction publique en 1941 pour son appartenance maçonnique quelques années auparavant. Bien qu’ayant réussi à se faire réintégrer au sein de l’université, Dumézil sera quand même traduit en 1944, sur dénonciation de collègues communistes, devant la commission d’épuration de l’enseignement supérieur qui le blanchira.

S’ouvre alors pour Dumézil une période professionnellement et intellectuellement faste, bien que sa renommée auprès du grand public se fasse jour assez tardivement.

Cela commence par son élection, en avril 1949, au Collège de France, à la chaire, spécialement créée pour lui, de civilisation indo-européenne. Il bénéficiera de l’appui d’Emile Benveniste, linguiste à la réputation déjà établie et spécialiste incontesté de grammaire comparée des langues indo-européennes.

Les années cinquante, en même temps qu’elles le verront inlassablement reprendre ses travaux antérieurs, le porteront à l’étranger, de la Turquie jusqu’à son cher Caucase et même au Cuzco, dans les Andes péruviennes, où, durant six mois, il s’éprendra du quechua avec une passion dévorante.

La décennie soixante commence à marquer l’heure des « bilans ». Pour Dumézil, il s’agit moins de graver définitivement ses conclusions dans le marbre que de reprendre, totalement ou partiellement, l’ensemble de ses travaux et d’en faire le point. Extrêmement pointilleux et méticuleux, Dumézil se refuse à rédiger des manuels, estimant que la matière qu’il étudie ne se prête guère à cet exercice d’académisme. En 1966, La Religion romaine archaïque, magistrale synthèse sur la plus ancienne religion des Romains, voit le jour. S’ensuivent une série de titres qui feront la notoriété de leur auteur jusqu’à sa mort : Mythe et épopée I (1968), II (1971) et III (1973), Heur et malheur du guerrier (1969), Mariages indo-européens (1979), Apollon sonore et autres essais, (1982), L’oubli de l’homme et l’honneur des dieux (1985), Loki (1986), etc. Ouvrages auxquels il convient d’ajouter ses multiples études caucasiennes ou celle consacrées à l’oubykh, langue désormais disparue dont il fut l’un des derniers locuteurs au monde.

La consécration ultime viendra le 26 octobre 1978, jour de son élection à l’Académie française. En réponse à son discours de réception, son ami Claude Lévi-Strauss prononce un éloge aussi célèbre que synthétique, résumant l’œuvre brillante de Dumézil.

Dès ce moment, les grands médias, notamment la télévision, commenceront à s’intéresser à ce savant quelque peu singulier qui aura passé son existence aux confins de ce qu’il a appelé l’ultra-histoire, ces années transitoires entre la fin de la préhistoire et la très haute Antiquité.

C’est ainsi que les Français découvriront cet homme bien mis, aussi rieur que modeste et érudit, lévitant allègrement au milieu d’un amas invraisemblable de livres et de documents constituant une bibliothèque riche d’environ 20 000 ouvrages !

Ainsi, Parmi ses apparitions télévisuelles, l’on retiendra notamment l’entretien qu’il offrit, un an avant sa mort, à Bernard Pivot dans sa célèbre émission « Apostrophe ». Diffusée en couleur, pour la première fois, le 18 août 1985, elle demeure l’une des plus touchantes jamais consacrée au mythologue qui s’y livre avec élégance, humilité et humour.

Malade du cœur depuis de nombreuses années, Georges Dumézil s’effondrera chez lui, le 11 octobre 1986, à l’âge de 88 ans.

Les Indo-Européens en actes

Après avoir tutoyé les dieux toute sa vie, il allait les rejoindre pour l’éternité et gageons qu’ils lui firent un accueil des plus triomphal.

Ces dieux provenaient de la plus lointaine civilisation apparue entre la Mer noire et la Baltique vers le 5e ou 4e millénaire avant notre ère.

Des peuplades s’exprimaient dans des dialectes d’une même langue qui répondra, plus tard, au nom algébrique et générique d’indo-européen.

Ces hordes se répandirent en tous sens, vers l’Atlantique, vers le Nord, vers l’Asie, ou la Méditerranée, ce dans le courant du 3e millénaire, voire au début du 2e millénaire. Ils conquirent des territoires et se mêlèrent de gré ou de forces aux autochtones.

Les hypothèses avancées pour expliquer cette dispersion tiendraient, selon l’anthropologue David W. Anthony, à l’invention de la roue et à la domestication du cheval (Le cheval, la roue et la langue : comment les cavaliers de l’âge de bronze des steppes eurasiennes ont façonné le monde moderne, 2007).

Descendants des Yamna des steppes pontiques, qui enterraient leurs morts sous des kourganes – mot russe d’origine turc signifiant tumulus –, les proto Indo-Européens présentent, au surplus, des similitudes génétiques avec les locuteurs actuels des langues IE, ainsi que l’a montré David Reich dans Comment nous sommes devenus ce que nous sommes. La nouvelle histoire de nos origines (2019).

Dumézil s’intéressa très tôt, dès ses fameuses thèses de 1924, respectivement intitulées Le Festin d’immortalité et Le Crime des Lemniennes, à ces cultures fort éloignées dans ce passé lointain qu’il allait s’efforcer de rendre accessible, après moult « tâtonnements », erreurs et autres errements.

Sur les traces de ses maîtres Antoine Meillet et Marcel Mauss et selon une démarche comparatiste pour partie inspirée des travaux du sinologue Marcel Granet, Dumézil s’attachera à reconstituer des faits de civilisation, persuadé qu’il ne peut y avoir de langue commune sans un minimum de pensée commune.

Par la comparaison des textes religieux et épiques de l’Inde, de Rome ou de Scandinavie, Dumézil a essayé de remonter vers des prototypes communs, soit des points fixes archétypiques dans la préhistoire. Et à partir de ces points à peu près fixes, la méthode consiste à étudier les transfigurations qui ont dû amener aux formes que nous connaissons.

En 1938, Georges Dumézil, après de longs tâtonnements, découvre un fait qui dominera une grande partie de la matière indo-européenne.

Les données de cette découverte sont les suivantes : on peut considérer que les peuples IE anciens construisaient leur système du monde, leur conceptions de la société, voire leur cosmologie, leur psychologie en se fondant sur l’idée que, dans leur combinaison harmonieuse, trois pesanteurs agissant sur trois niveaux sont nécessaires au bon fonctionnement du monde.

Dumézil a mis en évidence ces trois fonctions : la souveraineté juridico-magico-religieuse, la force guerrière et la fécondité ou l’abondance.

Selon lui, on retrouve l’agencement hiérarchisé de ces trois fonctions dans toutes les civilisations où une substantielle composante IE est attestée de manière incontestable.

Ainsi, la division de la société indienne en brahmanes (prêtres), kṣattriya (guerriers), et vaiçya (éleveurs-agriculteurs) n’était guère propre à l’Inde des castes (ou ārya) puisqu’elle se retrouvait aussi bien à Rome dans la triade précapitoline formée par JupiterMars et Quirinus, ou encore dans l’ancien monde celtique, avec les druides, les equiles et éleveurs.

Certes, si en Inde, ces trois castes font référence à une relative organisation sociale, à Rome, la trifonctionnalité correspondrait-elle davantage à des fonctions intellectuelles, religieuses ou cosmiques, ce qui signifie, en d’autres termes, qu’il n’y a pas de lien de solidarité obligatoire entre une fonction sociale et cette conception mentale des trois fonctions, lesquelles correspondent plutôt à un cadre de pensée ou un idéal imaginé par ces sociétés.

À l’objection selon laquelle cette tripartition se retrouve universellement parce que toute société humaine doit tendre à la satisfaction des besoins vitaux qu’impliquent la triple nécessité d’une organisation politique, d’une armée pour se défendre comme d’une économie rurale pour se nourrir, Dumézil répond que dans le monde IE, ces trois besoins constituent bien plus le cadre, la matière à réflexion qui, de proche en proche, finit par offrir une explication de tout.

Si cette tripartition existe bien évidemment ailleurs, elle n’a jamais engendré, ailleurs que dans le monde IE, un système général de pensée.

Ce cadre joue, de cette façon, le rôle d’une sorte de superstructure intellectuelle, morale, spirituelle venant coiffer la structure sociale naturelle.

Pour illustrer ce propos, l’on prendra pour exemple un des rapprochements singuliers que Dumézil a effectués entre l’aire romaine et le monde scandinave.

C’est ainsi qu’il mit en évidence, dans ce qu’il appelait lui-même le « paradigme de la comparaison », la relation du borgne et du manchot.

À Rome, d’après les récits tardifs de Tite-Live, notamment, lors de la 1ere guerre de la République (entre la fin du VIe siècle et le début du Ve, avant notre ère) Tarquin Collatin (qui a fait lui-même, dans la relation avec son père Tarquin le Superbe, d’une analyse tripartie par Dumézil, mais ceci est une autre histoire), À Rome, donc, Tarquin Colattin fait appel au roi étrusque Porsenna pour reprendre Rome à l’armée royale mutinée.

Dumézil distingue deux épisodes dans cette guerre de fondation (celle de la République romaine).

Le premier, au début de la guerre, voit un guerrier romain, Horatius Coclès, qui empêche le passage du pont du Tibre (le pont Sublicius) par l’armée étrusque de Porsenna.

Par quel moyen ? En décochant un regard terrible et noir aux assaillants étrusques qui décampèrent en désordre, permettant aux Romains de reprendre l’avantage. Ce regard perçant, sinon glaçant était d’autant plus aigu qu’il était le fait d’un borgne (Coclès).

Le deuxième épisode a lieu à la fin de la guerre. Symétrique au premier, il narre l’audace de Mucius Scaevola qui pénètre dans le camp étrusque pour assassiner le roi Porsenna. Mais il se trompe et tue le secrétaire du roi. Amené devant celui-ci, il pose son bras droit sur un brasero qui se trouvait là et le défie en lui disant que 300 autres soldats sont aussi déterminés que lui à tuer le souverain. Très impressionné, Porsenna négocie la paix avec les Romains. Dans le même temps, Scaevola gagne son surnom de « gaucher », en référence à son unique main valide.

À Rome, ce mythe est présenté comme une histoire terrestre. D’ailleurs, ce sera le grand apport de Dumézil, se heurtant alors aux susceptibilités des historiens romanistes, que d’avoir montré et démontré combien la plus vieille histoire de Rome n’était une mythologie transformée en histoire réelle.

Mais ce couple du cyclope et du gaucher se retrouve dans le ciel des dieux germano-scandinaves.

À l’aube des temps, les dieux ont vu naître Fenrir un petit loup qui, portant avec lui la promesse de la perte des dieux, était voué à être attacher avec un lien magique invisible qu’Odin, le père des dieux, avait fait tisser.

Le jeune loup accepte de se faire ligoter, les dieux prétextant un jeu inoffensif, mais à la condition qu’un des dieux place sa main dans sa gueule pendant l’opération, pour sûreté que cette dernière se déroulera sans fausseté.

Le dieu Tyr court le risque. Mais, à peine s’est-il exécuté, que la bête, ayant subitement compris qu’elle ne pourrait jamais se détacher, lui coupe le bras.

À la suite de quoi, Tyr, devient le dieu manchot des procédures juridiques et du droit, le dieu du peuple rassemblé dans le thing, assemblée à la fois politique et judiciaire.

Quant au borgne, c’est à Odin lui-même qu’il revient d’endosser cette mutilation d’origine volontaire.

En effet, Odin a accepté de sacrifier son œil en le déposant dans la source de la sagesse, en échange d’une vue plus large et plus profonde et de pouvoirs magiques incoercibles. En temps de guerre, cette magie se manifeste par la puissance de pétrifier, d’immobiliser l’adversaire.

Dumézil, d’autre part, a souligné l’importance fondamentale d’éclairer les détails par les ensembles.

C’est ainsi, par exemple, que Mars n’est pas un dieu qui s’étudie en lui-même, isolément des autres, mais bien par rapport à un autre dieu qui lui est supérieur (Jupiter) et également par rapport à un autre qui lui est subordonné (Quirinus).

Ces trois dieux forment donc un système, Dumézil se hasardant même à parler de structure, à une époque où le structuralisme philosophique triomphait littéralement.

Sur ce point, d’ailleurs, il fit une mise au point définitive dans son introduction à Mythe et épopée III, où il écrivait : « je ne suis pas, je n’ai pas à être, ou n’être pas, structuraliste. Mon effort n’est pas d’un philosophe, il se veut d’un historien, d’un historien de la plus vieille histoire et de la frange d’ultra-histoire qu’on peut raisonnablement essayer d’atteindre, c’est-à-dire qu’il se borne à observer les données primaires sur des domaines que l’on sait génétiquement apparentés, puis, par la comparaison de certaines données primaires, à remonter aux données secondes que sont leurs prototypes communs, et cela sans idée préconçue au départ, sans espérance à l’arrivée, de résultats universellement valables ».

Et de poursuivre, plus largement sur le sens de sa démarche épistémologique : « ce que je vois quelquefois appelé ‘‘la théorie dumézilienne’’, consiste en tout et pour tout à rappeler qu’il a existé, à un certain moment, des Indo-Européens et à penser, dans le sillage des linguistes, que la comparaison des plus vieilles traditions des peuples qui sont au moins partiellement leurs héritiers doit permettre d’entrevoir les grandes lignes de leur idéologie ».

C’est que, tout à sa méthode particulière d’investigation, Dumézil n’a jamais prétendu travailler sur autre chose que de la matière morte – un « cadavre », disait-il.

Les Indo-Européens en pratique

Aussi, serait-il bien audacieux, sinon peut-être présomptueux – voire prétentieux – de s’acharner à chercher ce qui demeure de l’idéologie tripartie dans les sociétés actuelles. Bien que nous continuions à parler des langues indo-européennes, il est vain d’espérer poursuivre la quête d’éléments ou signes attestant de la persistance d’une civilisation indo-européenne originelle.

Dumézil s’en tenant étroitement aux limites de son domaine de constante, minutieuse et infatigable recherche, s’est toujours refusé à énoncer la moindre extrapolation « paralinguistique » ou « para-mythologique » qui eût eu pour effet de fragiliser ses travaux – alors d’ailleurs vivement discutés, notamment chez les romanistes – et eût risqué même de les entacher d’une perte irrémédiable et désastreuse de crédibilité – sur ce point, nous nous contenterons de renvoyer à l’ouvrage salutaire de Didier Eribon, Faut-il brûler Dumézil ?, narrant par le menu les tentatives ineptes et insanes de démolition d’une œuvre rétrospectivement accusée de sympathies nazies.

Sous cette expresse réserve émise par Dumézil lui-même, il n’est pas interdit, toutefois, de méditer sur ou à côté de l’œuvre, tant celle-ci semble ouvrir de fructueuses pistes de réflexions d’ordre anthropologique notamment.

De la sorte, est-il permis d’explorer, tout au moins philosophiquement, les voies d’une intériorisation authentique de l’héritage indo-européen, lequel ne se bornerait pas exclusivement à la locution des langues dérivées.

En d’autres termes, parce que nous sommes des Européens, devons-nous renouer, non pas seulement avec les âges, mais avec une manière d’être et de penser qui a longtemps structuré notre ethos et façonné notre « Vue du monde » – notre Welt-anschauung, pour reprendre ce terme emprunté à la philosophie allemande dont le signifié met clairement l’accent sur la vérité du monde dans sa cosmogonie profonde.

Si, depuis longtemps – soit au moins depuis la Révolution française –, la « vue du monde » de nos contemporains n’est guère plus soutenue, même implicitement, par l’idéologie tripartie, cette dernière n’en offre pas moins une grille de lecture structurale des plus pertinentes pour interpréter nos temps actuels, et interroger cette fameuse réelle « crise morale » qu’un certain Emmanuel Macron, au début de l’année 2019, s’était, lucidement mais fugacement, aventuré à diagnostiquer.

Tandis que la valeur explicative des trois fonctions n’acquiert de sens que par l’ordre dans lequel elles apparaissent hiérarchiquement, comme dans leurs rapports entre elles, ainsi que nous l’avons expliqué tout à l’heure, on demeure frappé, malgré tout, par la persistance têtue d’un fait triadique de première importance et qui caractérise en propre notre postmodernité harassée.

En d’autres termes, l’idéologie tripartie que l’on croyait disparue depuis plus de deux cents ans, semble à nouveau émerger en tant que fait révélateur d’une nouvelle conception du monde symétriquement inverse à celle inventée par Georges Dumézil et qui constituait, nous l’avons dit, l’arrière-plan intellectuel et spirituel de la mentalité des proto-Indo-Européens.

C’est ainsi, alors, que l’on constate une capitis diminutio de la première fonction, une évaporation de la deuxième et une hypertrophie symptomatique de la troisième.

Tout d’abord, la fonction française de souveraineté s’est déplacée vers d’autres lieux, quand son correspondant bivalent, représenté par ce qui reste de la fonction sacerdotale-religieuse (l’Eglise catholique, pour être plus explicite), ne cesse de s’étrécir à proportion des fermetures ou destructions d’églises – sans parler de la crise des vocations.

Ensuite, convenons que la deuxième n’existe quasiment plus, tant depuis la suppression chiraquienne de la conscription, que par le fait de régulières coupes claires dans le budget de la défense. Notons également que, corrélativement, la violence, naguère monopole de l’autorité légitime encadrée par le droit, s’est éparpillée au point de s’insinuer dans toutes les strates de la société (violences intrafamiliales, dans la rue, à l’école, au bureau…).

Enfin, relativement à la troisième fonction, son poids qualitatif est devenu inversement proportionnel à sa masse quantitative. Sa participation aux deux autres fonctions étant devenue bien plus symbolique que réelle, elle aurait compensé cette « privation », par un surinvestissement au sein de son propre champ fonctionnel : explosion de l’industrie du tourisme et du loisir, consumérisme d’addiction soutenu par le crédit renouvelable, hédonisme sexuel coupé de toute préoccupation reproductrice, déspiritualisation (selon un mot emprunté à Georges Bernanos) couplée à une perte de sens de la nature et de ses lois intrinsèques, égotisme narcissique, individualisme affinitaire (communautarisme de dilection sexuelle, raciale ou culturo-religieuse).

Ce changement qualitatif qui affecte les tréfonds de notre antique civilisation se laisse d’autant mieux observer à travers une trifonctionnalité appliquée, que Dumézil a maintes fois insisté sur la nécessité d’éclairer les détails par les ensembles.

Chaque fonction (incarnée par un dieu ou son célébrant, dans l’optique dumézilienne) ne se laisse pas étudiée en elle-même, mais se définit par rapport aux autres fonctions ; la présence d’une fonction explique et limite les deux autres fonctions triparties.

Cette triade dont les éléments sont interdépendants forme alors un système.

Partant, il est loisible de comprendre que la carence ou l’insuffisance d’une fonction engendre un déséquilibre de l’ensemble dont les autres éléments constitutifs ne sortent guère indemnes.

En l’espèce, la place démesurée occupée par la troisième fonction dans nos sociétés apparaît comme la résultante des faiblesses structurelles inhérentes aux deux autres fonctions de souveraineté et de « force ».

Cette démarche appliquée ne doit pas évidemment pas tendre à surdéterminer l’importance de l’instrument trifonctionnel dont l’usage ne s’éclaire que parce qu’il est originellement le produit d’une mentalité propre aux lointains Européens et commune aux premiers Indiens, Perses, Grecs et Romains.

Néanmoins, le fait même que ce schème affleure encore nos consciences démontre sa persistance entêtée, lors même qu’il serait aujourd’hui ravalé à la plus stricte insignifiance dans la psyché de nos contemporains.

Corde tendue au-dessus du présent, entre le passé le plus lointain et l’avenir, la trifonctionnalité demeure aux fondations des murs porteurs de la civilisation.

Cependant, et pour paraphraser – en en inversant les termes – une œuvre célèbre de Dumézil, la trajectoire suivie par nos sociétés hyper-festives entraîne les hommes sur la pente du déshonneur à proportion de ce qu’ils font tapageusement et vaniteusement profession de reléguer les dieux aux confins des plus noirs exils de l’oubli.

Aristide Leucate

Né en 1972, près de Bordeaux, Aristide Leucate est essayiste. Ses travaux portent sur le droit, la philosophie et l’histoire des idées. Il a publié chez Pardès « Qui suis-je ? » Carl Schmitt (novembre 2017), « Qui suis-je ? » Dumézil (avril 2021) et un Carl Schmitt et la gauche radicale : Une autre figure de l’ennemi aux Éditions de La Nouvelle Librairie (mai 2021).

https://institut-iliade.com/georges-dumezil-variations-sur-une-epopee-intellectuelle/

mardi 26 octobre 2021

Les fondements de l'identité Française

 Un pays est défini tout d'abord par ses hommes. Il est donc intéressant de savoir ce que sont les peuples fondateurs de la France actuelle pour définir notre identité. Les manuels républicains d'histoire ou de géographie nous enseignent qu'il n'y a pas de race française. Nous allons voir que ceci est une interprétation purement idéologique, et qu'à l'inverse, incontestablement, lorsque nous étudions les différentes composantes de la population fondatrice, l'identité française est de race celto-germanique baignée dans une culture gréco-latine.

Le substrat sur lequel s'appuient les peuples originels est Celte, branche des Indo-européens, chers à Dumezil, avec quelques Ibères qui se sont installés dans le sud-ouest. Les Indo-européens venus de l'est ont envahi l'Europe de l'ouest entre le 3e et le 1er millénaire avant J.C. Les Celtes, peuple d'origine aryenne qui habitaient la Gaulle s'appelaient les Gaulois. L'expression « nos ancêtres les Gaulois » que l'on enseignait autrefois aux écoliers est pleinement justifiée. On a beaucoup raillé cette formule que l'on enseignait aussi dans nos colonies, mais maintenant, hélas, elle semble désormais déplacée dans certaines parties entières de notre propre pays. Les Celtes se retrouvent aussi en Europe, en Rhénanie, Bavière, Écosse, Pays de Galles, Irlande, partie de l'Angleterre (Cornouailles), Tchéquie, Autriche, Roumanie (définie de façon semblable à la France : Celtes parlant une langue latine), certaines régions du Portugal et de l'Espagne.

En France la Bretagne présente un cas intéressant puisqu'elle est sans doute la plus celtique ou gauloise avec une langue propre qui doit ressembler à celle que devaient parler les Gaulois. En tout cas les termes gaulois et celtes sont synonymes : K/Galatie (ou Kelti) (« les puissants »), nom donné par les Romains.

Nos ancêtres étaient très habiles techniquement, et en agriculture avaient une très grande avance sur les autres, meilleurs cavaliers que les Romains qui durent enrôler des Germains pour les combattre. La conquête romaine a surtout eu un effet culturel plus que démographique (avec comme effets les plus perceptibles, outre des traces architecturales, le droit et surtout la langue, gros héritage puisqu'elle est porteuse de toute la culture gréco-latine) les troupes romaines en Gaule étaient essentiellement constituées de Gaulois enrôlés et de cavaliers germains.

Il nous faut bien sur maintenant parler des grandes invasions germaniques effectuées sous la pression des Huns (essentiellement 4e au 6e siècle après J.C.) qui ont donné une composante germanique à la France. Les Francs ont occupé le nord de la France, les Alamans l'Alsace et une partie de la Lorraine, les Burgondes ont fondé la Bourgogne et les Wisigoths tout le sud-ouest jusqu'à la Loire. On trouve donc dans l'Ouest de nombreux noms de familles d'origine germanique (exemple : Thoreau : THOR-EAU, fils de Thor; Audouin : ALD-O-WIN, vieil ami; Suaudeau : SU(G)-WALD(EN)EAU, fils d'homme qui gouverne).

Les Francs, peuple conquérant, donnèrent leur nom à notre pays : la France est donc un nom germanique, tout comme Francisque dont pouvait s'enorgueillir François Mitterrand : FRANK/REICH, en allemand (État des Francs). Le dernier peuplement fut celui de ces Germains du Nord : les Vikings ou les Normands (hommes du Nord) à qui on donna la Normandie. Les longues guerres franco-anglaises furent l'occasion de la présence de nombreuses troupes anglaises sur notre sol qui ne modifièrent en rien la structure ethnique de notre population.

Jusqu'au début du XXe siècle, la population française fut pendant deux ou trois millénaires cette synthèse celto-germanique avant de faire appel pour l'économie au début du XXe siècle et entre les deux guerres, à quelques dizaines de milliers de Belges, Italiens du Nord, Espagnols ou Polonais qui étaient des Européens de culture chrétienne (la Belgique et l'Italie du Nord ayant d'ailleurs déjà fait partie de la Gaule ou des Gaules).

Ce n'est qu'après la deuxième guerre mondiale (surtout dans les années 60-70-80) sous la direction de gouvernements irresponsables qui ont joué avec le feu (avoir une main-d'oeuvre corvéable à merci plutôt que de moderniser l'appareil productif) que la France a connu ce déferlement sans précédent de populations extra-européennes essentiellement africaines qui la menacent dans ses fondements ethno-culturels (avec la complicité perverse de certains intellectuels haïssant leur pays et parfois eux-mêmes).

La France est maintenant confrontée dans les prochaines années à ce défi, aura-t-elle encore la vitalité, vu le matraquage idéologique qu'elle subit en permanence dans les médias, pour contrecarrer cette tendance mortifère ou finir dans les poubelles de l'Histoire comme cela est déjà arrivé à d'autres peuples.

Connaître ses racines, renouer avec ses origines nous rendent plus forts pour ce futur combat contre une conception abstraite, désincarnée et non charnelle de l'homme, héritée de la philosophie des droits de l'homme issue de la Révolution, nomade interchangeable sans passé ni racine.

par Patrice GROS-SUAUDEAU Statisticien - Economiste

mercredi 20 octobre 2021

Qui suis-je ? Dumézil

  

Aristide Leucate La collection « Qui suis-je ? » des éditions Pardès s’enrichit d’une biographie de Georges Dumézil.

Le grand universitaire, spécialiste des Indo-Européens, fut notamment l’inventeur de la répartition tripartite dans les sociétés indo-européennes (ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui produisent).

Mais il fut d’abord un prodigieux spécialiste des langues anciennes et des textes fondateurs de nos civilisations.

Son œuvre promène le lecteur des dieux de l’Inde à ceux de la Scandinavie en passant par ceux de la Rome antique.

En ces temps où les universités semblent saisies par la frénésie « woke » et effacent toute trace du passé, rencontrer un tel chercheur est une découverte passionnante !

https://www.lesalonbeige.fr/qui-suis-je-dumezil/

jeudi 26 août 2021

Qui suis-je ? Georges Dumézil !

 

Qui suis-je ? Georges Dumézil !

Les études indo-européennes, apparues à la fin du XVIIIe siècle et dominées à l’origine presqu’exclusivement par les linguistes, se sont progressivement étendues au domaine de l’histoire des religions et des sociétés. Au XXe siècle, le français Georges Dumézil (1898-1986) est venu renouveler en profondeur la discipline en établissant le caractère « trifonctionnel » des mythologies et des société indo-européennes. L’essayiste Aristide Leucate propose aujourd’hui une excellente synthèse du parcours de ce grand savant, dont l’œuvre a exercé une influence déterminante.

Le siècle dernier et ses maîtres à penser… Dumézil s’impose comme tel, auteur d’une œuvre impressionnante et plus diversifiée qu’on ne le croit : pour s’en rendre compte, il faut se reporter à l’Œuvre de Georges Dumézil. Catalogue raisonné, bibliographie remarquable de précision établie en 1998 par le regretté Hervé Coutau-Bégarie aux éditions Economica. Plus de soixante livres publiés, plusieurs centaines d’articles parus et tout autant de comptes rendus, de préfaces, de rapports rédigés, plus d’une quarantaine d’entretiens accordés et sept émissions de radio et de télévision. De par la quantité, on salue le labeur, de par la qualité, on salue l’un des esprits les plus féconds de son époque.

Aristide Leucate vient de publier un petit livre consacré à Dumézil dans la collection Qui suis-je ? des éditions Pardès. Il revient sur la vie passionnante d’un savant polyglotte qui a parcouru la Pologne, les mondes du Caucase, la Suède, ou encore le Pérou (p. 7-28). Le gros de l’ouvrage retrace l’œuvre intellectuelle du mythologue et sa théorie de la trifonctionnalité indo-européenne (p. 29-90) avant de revenir sur « l’affaire Dumézil » et la prétendue coloration d’extrême-droite de ses travaux académiques pointée du doigt par des détracteurs dans les dernières décennies de la vie du savant – détracteurs perdus entre une idéologie mortifère, une jalousie latente et une incompétence déroutante (p. 91-108).

Excellente synthèse de l’œuvre et de la vie du maître, l’essai de Leucate complète utilement l’ouvrage précédent de Marco V. García Quintela, Dumézil. Une introduction. Suivie de l’Affaire Dumézil, publié il y a deux ans aux éditions Armeline, avec une belle préface de Christian-Joseph Guyonvarc’h. La bibliographie donnée par Leucate en fin d’ouvrage permet au lecteur féru de mythologie de s’aventurer plus loin que la centaine de pages proposée dans le livre de Quintela. Deux références , absentes de l’essai de Leucate, méritent néanmoins d’être ajoutées : le numéro 21-22 de Nouvelle École consacré à Georges Dumézil et paru à l’hiver 1972-1973 – qui eut un rôle décisif pour l’élection du savant à l’Académie française en 1978 ; l’ouvrage Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, chez Gallimard en 2000, qui réédite un grand nombre d’études écrites par Dumézil sur la tradition scandinave, avec une préface due à François-Xavier Dillmann qui rappelle l’importance de la matière du Nord dans les travaux du maître.

Des langues aux mythes

La vie de Georges Dumézil relève de l’extraordinaire. C’est celle d’un homme qui a combattu pendant la Première Guerre mondiale en première ligne et est décoré de la Croix de guerre. C’est celle d’un être né avec un véritable don des langues – il en maniait (selon son mot bien connu) une trentaine – qui n’appartiennent pas exclusivement à la famille indo-européenne : il excellait ainsi en turc et dans nombre de langues caucasiennes. C’est enfin celle d’un authentique érudit qui enseigna dans les meilleures institutions françaises (École Pratique des Hautes Études, 1935-1968 et Collège de France, 1949-1968) et qui fut élu à l’Académie Inscriptions et Belles-Lettres en 1970 ainsi qu’à l’Académie française en 1978.

Dumézil était encore, parmi bien d’autres choses, un auteur à la plume admirable. Son Mythe et épopée en trois volumes (1938-1973), malgré sa densité, l’illustre tout à fait. Une œuvre moins connue, «… Le Moyne noir en gris dedans Varennes » – Sotie nostradamique suivie d’un Divertissement sur les dernières paroles de Socrate (1984) est encore une merveille littéraire. Une phrase bien connue de Dumézil, tirée des entretiens donnés à Didier Eribon (1987) reflète tout à fait cette dimension littéraire : « À supposer que j’ai totalement tort, mes Indo-Européens seront comme les géométries de Riemann et de Lobatchevsky : des constructions hors du réel. Ce n’est déjà pas si mal. Il suffira de me changer de rayon dans les bibliothèques : je passerai dans la rubrique “roman”. » De même, nous pourrions dire, en forçant le trait, que si toute la théorie trifonctionnelle établie par Dumézil depuis la publication d’un article décisif en 1938 intitulé « La préhistoire des flamines majeurs » dans la Revue de l’histoire des religions était erronée voire fausse, toute la partie caucasienne de l’œuvre de Dumézil serait à conserver : ses travaux pionniers sur l’oubykh, une langue parlée par une poignée de locuteurs à l’époque où le savant la découvre, et qu’il parvient à sauver, font montre de toute la rigueur linguistique du disciple d’Antoine Meillet.

Mais ce qui demeure, avec Dumézil, c’est sa fameuse théorie trifonctionnelle de la société indo-européenne. Grâce à cette idée, l’auteur de Mythes et dieux des Indo-Européens (1992) a donné un second souffle à ce que l’on appelle, depuis le xixe siècle, la mythologie comparée, discipline scientifique dans laquelle se sont illustrés Max Müller, Wilhelm Mannhardt et James Frazer. Toutefois, leurs intuitions, souvent originales, furent bien vites dépassées. Déjà dans les années 1920, Dumézil tentait, à travers ses deux thèses de doctorat, de reprendre de vieux dossiers mythologiques avec un angle d’étude nouveau. Ces travaux de jeunesse – bâclés disait Dumézil –, ainsi que bien d’autres, ont été reniés par son auteur, toujours désireux de réactualiser sa pensée, de la remettre en question, ayant en sainte horreur l’idée que l’on puisse avoir des certitudes. C’est là toute l’humilité d’un chercheur qui ne se reposait pas sur ses lauriers.

Sa théorie trifonctionnelle a néanmoins fait les beaux jours de la mythologie comparée. Faut-il le rappeler, Dumézil découvre, en 1938, que les Indo-Européens pensaient leur société et organisaient leurs rites et leurs mythes selon une tripartition sociale essentielle : la fonction souveraine magico-sacrée, la fonction guerrière, et enfin la fonction économique, productive et reproductive. Toujours revue, réécrite et affinée avec les années, cette trifonctionnalité indo-européenne a été copieusement développée par Dumézil, qui s’est essentiellement intéressé aux deux premières fonctions (notamment dans Les Dieux souverains des Indo-Européens, 1977 et Heur et malheur du guerrier, 1969), la troisième étant tellement vaste et à ce point englobante qu’elle ne fut pas autant privilégiée.

Entre reconnaissance et mise à mort du cerf sacré

La trifonctionnalité a fait des émules chez les historiens des religions. Pensons aux travaux du couple Leroux-Guyonvarc’h dans le domaine celtique, à ceux de François-Xavier Dillmann dans le domaine scandinave, de Dominique Briquel dans le domaine romain, de Joël Grisward dans le domaine médiéval, de Jean Varenne et de Jean Haudry dans le domaine indien, de Georges Charachidzé dans le domaine caucasien, etc. L’influence de Dumézil fut déterminante chez les mythologues, qu’ils soient français ou étrangers (nous pensons encore à d’éminents savants tels que Jan de Vries, Stig Wikander, Otto Höfler, Gabriel Turville-Petre, Mircea Eliade, etc.).

La théorie trifonctionnelle a cependant rencontré des critiques de la part de spécialistes de telle ou telle discipline : ainsi Jan Gonda, Raymond Ian Page ou encore André Piganiol. Il s’agissait alors d’une disputatio entre intellectuels. Mais une seconde vague de critiques, d’une nature tout autre, a fait son apparition dans les années 1960 et a continué de faire son chemin les deux décennies suivantes. Il s’agissait alors d’une attaque idéologique à l’égard de Dumézil. L’« affaire » est initiée par l’historien Arnaldo Momigliano, qui a versé dans l’attaque personnelle, en soupçonnant, sur des éléments infondés, que l’intérêt pour la mythologie indo-européenne serait motivée, chez Dumézil, par des convictions racistes et antisémites, ce qui est entièrement faux. Mais le mal est déjà fait. D’autres se sont ensuite engouffrés dans la brèche : Carlo Ginzburg et son article inepte, puis Alain Schnapp et le triste sire Jean-Paul Demoule (ce dernier sévit encore de nos jours, et a publié en 2014 un livre gonflé d’erreurs et d’idées malsaines, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, dans lequel il conteste la réalité des Indo-Européens et accuse nombre d’indo-européanistes d’être des nazis patentés). Didier Eribon publie toutefois Faut-il brûler Dumézil ? Mythologie, science et politique chez Flammarion en 1992 et enterre les détracteurs, battus à plate couture, sous une épaisse couche d’arguments irréfutables quant à de quelconques idées calomnieuses imputées à Dumézil. Leucate, qui connaît bien son sujet, revient sur les rapports entretenus par Dumézil avec l’Action française et replace l’église au milieu du village, dans le sillage des travaux d’Hervé Couteau-Bégarie. Un travail de recontextualisation fort utile.

Des steppes aux océans en passant par la forêt où se trouve le vaste enclos de nos ancêtres, les Indo-européens, Dumézil s’est aventuré en pionnier à travers les textes mythologiques, folkloriques et traditionnels. Il a fait ressortir de cette matière un schéma trifonctionnel qui a jeté un regard nouveau sur les récits légendaires de notre Europe et alentours mêlant des dieux et des héros dont nous sommes plus ou moins familiers. Sa contribution aux sciences humaines a apporté, selon ses mots empreints d’humilité, « quelques siècles à notre chronologie », ainsi qu’à notre histoire commune et continue de l’Islande aux abords du Xinjiang.

Le livre de Leucate relève le défi de retracer l’histoire d’un homme admirable comme on en rencontre rarement de nos jours, avec un propos brillant et maîtrisé, ponctué de documents iconographiques choisis avec pertinence.

Éric Garnier, rédacteur à Éléments

Aristide Leucate, « Qui suis-je ? » Dumézil, juin 2021, 128 p., 12 €.

https://institut-iliade.com/qui-suis-je-georges-dumezil/

mercredi 28 avril 2021

Rome : mythe, histoire et héritage 4/4

  

On souhaitera donc que G. Dumézil s'engage plus profondément dans la voie qu'il inaugura en étudiant les inscriptions du Lapis Niger et du vase de Duenos, qu'il élargisse le champ de ses investigations ultérieures en s'intéressant au premier chef à des problèmes (les réformes serviennes ou les origines de la lutte des ordres, suggestions qui n'ont rien de limitatif) auxquels leur implication dans l'ordre politique, mais aussi économique et social, confèrent une authenticité certaine, bien loin qu'il faille y voir le résultat de falsifications ou d'anachronismes dont la responsabilité incomberait à Fabius Pictor ou à tel ou tel de ses contemporains. Divers témoignages, certes fragmentaires et d'interprétation délicate, suggèrent en tout cas qu'ils ne se posèrent pas à la seule Rome et réhabilitent du même coup l'œuvre des annalistes.

Enfin, si nul ne saurait discuter à G. Dumézil le mérite d'avoir mis en lumière la fortune durable que l'héritage indo-européen connut dans l'Urbs en matière religieuse, ses lecteurs ne peuvent pas ne pas s'interroger sur les modalités de son enracinement, et ce dès les temps préhistoriques, pour lesquels l'auteur ne se cache pas de croire à l'existence de Völkerwanderungen massives et renouvelées qui se déversèrent sur le sol de l'Italie. À supposer que la pénétration indo-européenne se soit faite à pareille échelle, ce serait pur miracle que les nouveaux arrivants aient su préserver, au hasard de leurs errances, l'unité originelle des croyances qui étaient les leurs et que, partant, l'héritage qu'ils laissèrent fût resté immuable dans l'indivision.

D'autre part, quiconque réfléchit sur ce que nous croyons connaître de l'organisation politique et sociale de la plus ancienne Rome, sera tenté de faire la part belle aux concepts de croisement et d'agglutination de petits groupes d'immigrants que P. de Francisci, dans un livre qui fait date, a appliqués avec bonheur aux primordia civitatis. Il s'inspirait sur ce point d'idées émises quelques années plus tôt par M. Pallotino qui, au concept de dérivation (par rapport à un tronc commun) de groupes ethniques à jamais figés dans leurs caractéristiques, avait substitué celui de leur formation par cristallisations et agrégations multiples. En d'autres termes, l'héritage indo-européen est une donnée dont les travaux de G. Dumézil ont montré le poids certain dont il a pesé sur la religion romaine, mais dont la réalité dans les domaines politique, économique et social reste plus contestable. Si l'Urbs a reçu un héritage, elle est plus encore fille de ses œuvres dans la mesure où elle a su le faire fructifier. Notons en passant, d'ailleurs, que pareille conclusion ne contredit pas les idées récemment défendues par G. Dumézil, si l'on en juge par Idées romaines (p. 11).

En un mot, une œuvre passionnante à laquelle on souhaite une confirmation éclatante dans le domaine proprement romain. Elle offre l'exemple d'une lutte incessante contre la routine ; aussi regrettera-t-on avec l'auteur que ses conclusions le plus sûrement établies en matière d'histoire religieuse soient souvent passées sous silence de façon scandaleuse (La religion romaine archaïque, p. 10). Mais aussi une pensée en perpétuelle évolution : à preuve, au fil des livres, des retractationes fréquemment négligées par le lecteur hâtif. Puisse donc G. Dumézil nous donner au plus vite les travaux que ses derniers ouvrages annoncent, et dont son « Histoire de l'histoire des origines romaines » (Mythe et Épopée I, p. 27) n'est certes pas le moins attendu.

Jean-Claude Richard, Nouvelle École n°21/22, 1972.

Jean-Claude Richard, ancien élève de l'École Normale supérieure, professeur agrégé des Lettres, est chargé de l'enseignement de la langue et de la littérature latines à l'Université de Nantes. Il s'est déjà signalé, notamment, par des travaux sur les funérailles des empereurs romains, et a rédigé, sous la direction de M. Jacques Heurgon (Rome et la Méditerranée occidentale jusqu'aux guerres puniques, 1969), une thèse sur : Les origines de la plèbe romaine, essai sur la formation du dualisme patricio-plébéien (École française de Rome, 1978).

Notes :

  • (1) Cf. « Flamen-Brahman », et surtout « La préhistoire des Flamines majeurs », in Revue d'Histoire des religions, vol. CXVIII (1938).
  • (2) « La deuxième ligne de l'inscription de Duenos », in Hommage à M. Renard I (texte repris dans Idées romaines, pp. 9-25).
  • (3) « Rien n'est expliqué dans l'histoire de Rome si nous croyons que dans un passé préhistorique, une rigoureuse séparation des prêtres, des guerriers et des producteurs, gouvernait la société romaine. Le fait fondamental dans cette société reste que les guerriers, les producteurs et les prêtres ne constituaient pas des fractions séparées au sein de l'ensemble des citoyens, encore que les membres de l'aristocratie tendissent à monopoliser les fonctions sacerdotales » (« An Interim Report on the Origins of Rome », in Journal of Roman Sludies, vol. LIII, p. 114).
  • (4) « Properce laisse clairement entendre qu'avant même que Titus Tatius et Lucumon se fussent alliés pour créer l'État triparti, Rome possédait des guerriers et des paysans » (Ibid., p. 113).
  • (5) Cf. « Considerazioni sulla tradizione letteraria sulle origini della republica », in Entretiens de la fondation Hardt sur l'Antiquité classique, vol. XIII.

Images

• p. 92 :

Dame romaine. Moulage au plâtre. Le 11 juin, les Romains célébraient les Matralia, fête de la déesse Mater Matuta. Cette fête était réservée aux dames romaines (bonae matres) [matrones patriciennes], mariées une seule fois (univirae). Au terme d'une étude minutieuse, Georges Dumézil a démontré que Mater Matuta n'est autre que l'Aurore, et que la fête annuelle des Matralia correspond à un rite quotidien pratiqué dans l'Inde védique. « La mythologie de l'Aurore a été héritée, dans les deux sociétés, de leur passé commun » (RRA).

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/17

Rome : mythe, histoire et héritage 3/4

  

On peut en fait concéder à G. Dumézil que le problème des « moyens de survie prolongée du schème » (Mythe et Épopée I, p. 424) se pose ailleurs qu’à Rome, et qu'il serait dangereux de tirer argument de l'incapacité dans laquelle nous nous trouvons de lui apporter une solution pour condamner l'idée qu'il se fait moins des premiers siècles de Rome que du caractère tardif et artificiel de la vulgate qui nous en est parvenue. Mais, de notre point de vue, sa théorie appelle la prudence, sinon le scepticisme, pour diverses raisons que nous nous contenterons d'indiquer brièvement.

G. Dumézil considère d'abord que l'histoire de la naissance et des débuts de Rome telle que Tite-Live et Denys d'Halicarnasse, en empruntant les grandes lignes aux annalistes, l'ont fixée à jamais, ne laisse aucune place au souvenir de faits authentiques dans le récit des 4 premiers règnes ; à en juger par Tarpeia (pp. 198-99), la caractérisation fonctionnelle s'est étendue à Tarquin l'Ancien et à Servius Tullius. En d'autres termes, ce que les textes nous apprennent des souverains d'origine étrusque ne mériterait pas grand crédit. La vulgate des origines, au sens large de ce mot, serait moins le résultat d'une falsification délibérée qu'une reconstruction signifiante à partir du cadre trifonctionnel.

Si l'on s'en tient aux événements tels que nous en lisons le récit dans l'œuvre de Tite-Live ou de Denys d'Halicarnasse, une attitude aussi radicale n'est pas nécessairement condamnable. Mais elle est discutable pour qui admet que, sur les institutions, sur les problèmes politiques et sociaux, cette même tradition, mêlant le bon grain et l'ivraie, n'en contient pas moins un fond de vérité. Un pluridisciplinarisme bien compris, maintes fois appelé de ses vœux par G. Dumézil, et l'élargissement des perspectives de la recherche longtemps limitée aux faits spécifiquement romains prouvent que les problèmes que l'Urbs eut à affronter sous les rois étrusques s'inscrivent dans le cadre d'une communauté étrusco-italique, et que la tradition littéraire, si elle doit être critiquée, n'est pas à rejeter en bloc. Les plus anciens annalistes ont déformé les faits qu'ils relataient par ignorance plus que par mauvaise foi, mais, pour suspecte qu'en soit la valeur, le récit qu'ils nous en ont laissé n'est pas le produit d'une construction ex nihilo. À preuve la communication magistrale dans laquelle E. Gabba a pu avancer de bonnes raisons de croire que les premiers annalistes écrivirent l'histoire de la période royale à partir d'une documentation empruntée à des érudits ou à des chroniqueurs de langue grecque souvent plus ancienne qu'eux (5).

La légende sabine

D'autre part, G. Dumézil considère depuis 25 ans (Tarpeia, p. 181) que la vulgate relative à la fondation de l'Urbs et à ses rois s'est fixée ne varietur à la fin du IVe siècle et au début du IIIe. C'est ainsi que, dans Mythe et Épopée I (p. 301), il s'en tient toujours à l'idée que la réconciliation entre Romulus et Titus Tatius, et le synécisme qui s'ensuivit, sont « une projection dans le plus vieux passé de l'accord romano-sabin conclu... au début du IIIe siècle, c'est-à-dire au moment où la fabrication de l'histoire des origines arrivait à son terme ». Or, il faut bien reconnaître que de toutes les théories soutenues par G. Dumézil, celle-ci (même si T. Mommsen fut le premier à la formuler dans toute sa rigueur) ne laisse pas de soulever de graves problèmes.

Il ne saurait être question de rouvrir ici le débat sur le rôle joué par les Sabins dans les débuts de Rome. Tout récemment, J. Poucet a passé au crible d'une sévère critique tous les témoignages littéraires qui font la part belle sur ce point, pour parvenir à cette conclusion que « la geste de Titus Tatius reflèterait, d'une manière anachronique et sur un plan légendaire, les contacts qui durent s'établir entre les Sabins de la Basse Sabine et les populations du Latium à l'époque des grandes invasions sabelliques… pendant la première moitié du Ve siècle. La légende sabine n'a pu cependant être définitivement constituée et insérée dans la geste romuléenne avant le début du IIIe siècle » (Recherches sur la légende sabine des origines de Rome, pp. 432-33). On ne saurait pour autant tenir pour acquis que ce livre, d'inspiration systématique, apporte une confirmation décisive aux idées défendues par G. Dumézil.

En effet, même si les archéologues n'ont recueilli sur le Quirinal aucun signe indubitable d'une présence des Sabins à l'époque de la fondation de Rome, il n'en reste pas moins que « la toponymie et la religion prouvent que le Quirinal a eu très anciennement une physionomie très originale par où il s'oppose au Palatin » (Jacques Heurgon, Rome et la Méditerranée occidentale jusqu'aux guerres puniques, p. 91). D'où une sérieuse raison de douter que la vulgate relative à l'époque royale ait été construite à partir du schème trifonctionnel et, au même moment (début du IIIe s.), définitivement codifiée. Malgré les excès auxquels elle a conduit certains de ses adeptes au siècle dernier, la Quellenforschung [recherche des sources littéraires] garde le mérite d'avoir prouvé, si besoin en était, que des couches d'âge variable se laissent reconnaître dans la tradition telle qu'elle nous est parvenue sur les siècles obscurs de Rome.

“Völkerwanderungen”

Nous ne croyons donc pas que l'historiographie latine, dans la mesure, du moins, où elle traite du plus ancien passé de l'Urbs, soit à interpréter comme le produit d'une fabrication tardive dont les responsables se seraient bornés à mettre en œuvre le schème trifonctionnel. Malgré toutes les difficultés inhérentes à pareille attitude, un conservatisme de bon aloi nous semble en ce domaine la plus sûre méthode. Si nous sommes, par ex., très mal renseignés sur la composition et le rôle de l'assemblée des curies à l'époque royale, nous devons, dans l'état actuel de nos connaissances, admettre son existence, tout en retenant la possibilité qu'elle ait, dès cette période, subi des transformations dont les modalités restent mystérieuses.

À suivre

mardi 27 avril 2021

Rome : mythe, histoire et héritage 2/4

  

L'interprétation proprement divinatoire que G. Dumézil a proposée, il y 20 ans, de ce texte a résisté à l'épreuve du temps et, pour l'avoir arbitrairement méconnue, un savant américain, R.E.A. Palmer (The King and the Comitium, 1969), est tombé récemment dans l'exégèse romanesque, pour ne pas dire abracadabrante. En d'autres termes, dès la fin des temps royaux et sans doute plus tôt encore, Rome s'est constitué son droit religieux, civil, international, par symbiose de l'héritage indo-européen avec les créations de son propre génie. De même que l'inscription du Lapis Niger se comprend en référence à une règle rituelle dont la singularité n'a d'égale que la précision, de même celle de Duenos, datable du début du Ve siècle, sinon de la fin du VIe, a trait à la paix du mariage et, en tant que telle, constitue le plus ancien document de droit romain que nous connaissions (2).

Romulus et Énée

Mais l'héritage indo-européen, si l'on prend cette expression à la lettre, c'est d'abord un noyau de croyances et de schèmes qui, à en croire G. Dumézil, connurent à Rome, sans doute dans le secret des collèges sacerdotaux, une longévité peu commune. À preuve, selon lui, le début de la première Élégie romaine de Properce (IV, I, 9-32), texte dont nul n'ignore la signification que G. Dumézil lui reconnaît depuis Jupiter Mars Quirinus I et qui constitue la pierre d'angle de sa théorie. L'interprétation qu'il n'a cessé d'en défendre depuis 30 ans est loin d'avoir fait l'unanimité. D'où le commentaire exhaustif qu'il a donné dans Mythe et Épopée I de ce passage litigieux ; d'où aussi son désir de formuler avec toute la précision souhaitable des décisions qu'il estime en droit d'en tirer.

Cet effort de mise au point n'était pas inutile. En effet, après avoir cru naguère trouver dans ces vers la preuve que la société romaine primitive était effectivement divisée en classes fonctionnelles correspondant chacune à l'une des 3 tribus préserviennes, il avait à plusieurs reprises nuancé sa pensée sur ce point capital, sans que ces efforts en ce sens aient toujours retenu l'attention des spécialistes. C'est ainsi que Mythe et Épopée I, dans la mesure où son auteur rejette toute définition, tant ethnique que fonctionnelle, des tribus “romuléennes”, répond, selon nous, à une forte objection de A. Momigliano : Nothing is explained in Rome history if we believe that in a prehistoric past, Roman society was governed by a rigorous séparation of priests, warriors and producers. The fundamental fact of Roman society remains that warriors, producers and priests were not separate elements of the citizenship, though priesthoods tended to be monopolized by members of aristocracy (3).

 Quant à la seconde observation suggérée à ce même savant par le texte de Properce, Propertius clearly implies that Rome had warriors and peasants even before Titus Tatius and Lucumo joined to create the tripartite state (4), elle nous semble superficielle puisque, aux yeux de G. Dumézil, toute la tradition relative aux 4 premiers rois appartient à la pseudo-histoire. Concédons donc à celui-ci qu'on peut voir dans le début de cette élégie l'expression d'une volonté de Properce d'assigner une activité étroitement spécialisée à chacun des 3 groupes dont la réunion forma, au dire du poète, la cité des origines. Mais une certaine disproportion de l'ensemble a empêché et empêchera quand même beaucoup d'y voir l'arme absolue que G. Dumézil semble en attendre.

Il est vrai que dans Mythe et Épopée II, Dumézil a ajouté au dossier déjà copieux qu'il avait soumis au jugement des latinistes une pièce supplémentaire, plus probante encore, à ses yeux, que les témoignages auxquels il avait naguère fait appel pour prouver que l'idéologie tripartie n'était pas tombée dans l'oubli aux environs de l'ère chrétienne. Il en retrouve en effet l'écho dans l'œuvre de Virgile, puisque c'est sur la deuxième moitié de L'Énéide ou, plus exactement, sur l'examen des « trois fata ouverts et convergents » (p. 341) de ses protagonistes, qu'il fonde son argumentation. Le parallélisme lui semble frappant entre les besoins de Romulus et des siens post urbem conditam et ceux d'Énée à son arrivée dans le Latium. De même, le rôle attribué à Latinus n'est pas sans évoquer celui de Titus Tatius et des Sabins. Enfin, certaines analogies peuvent conduire le lecteur à rapprocher les personnages de Tarchon et de Lucumon ainsi que leur mission.

Survie prolongée du schéma

Cette exégèse novatrice qui retiendra à coup sûr l'attention des spécialistes des études virgiliennes vaut plus encore, comme celle de la première Élégie romaine, par ses implications. L'une et l'autre posent en effet un problème de première importance, celui de la survie des schèmes trifonctionnels et de leur insertion dans l'histoire des origines. G. Dumézil tient pour acquis depuis 30 ans qu'en certains endroits de leur œuvre, Properce, Virgile et, à échelle plus réduite, Tite-Live, Denys d'Halicarnasse et d'autres, se sont faits les interprètes de cette structure idéologique.

On aimerait savoir, selon nous, s'ils en devaient la connaissance à des traditions sauvées de l'oubli par les plus anciens annalistes ou si elle s'est directement imposée à eux. De ces deux possibilités, G. Dumézil nous semble enclin à retenir la seconde. Beaucoup rejettent ce point de vue, qui ne peuvent croire que cette idéologie ait été assez profondément enracinée à Rome pour trouver, parmi les contemporains d'Auguste, des interprètes aussi divers. Quant à la première, elle ne fait que déplacer dans le temps le problème qui nous occupe : reconnaissons pourtant qu'il n'est pas impossible que des traditions remontant à un lointain passé aient été sauvées de l'oubli par les membres des collèges sacerdotaux et, plus précisément, par les pontifes qui mirent à la disposition des premiers annalistes la matière que ceux-ci devaient utiliser.

À suivre

Rome : mythe, histoire et héritage 1/4

  

Voilà bientôt 40 ans que Georges Dumézil a entrepris d'étudier “comparativement” mais selon des principes nouveaux la religion romaine (1). Pendant toute cette période, il n'a cessé de perfectionner sa méthode, de la soumettre à l'épreuve des faits et d'élargir le champ de ses applications. Mais nul n'est prophète en son pays et, pis encore, la République des savants s'accommode mal des novateurs. D'où l'accueil incertain, voire hostile, réservé, en France comme à l'étranger, aux idées de l'auteur, et un procès d'intentions perdurable qui se nourrit d'une prévention et d'un apriorisme dont on regrette qu'ils aient droit de cité dans le monde de l'érudition.

Pourtant, à supposer qu'il ignore les nombreux ouvrages ou articles qui les préparèrent, la série des bilans que G. Dumézil nous propose depuis 1966 permet au lecteur sans parti pris de juger en toute sérénité la méthode que l'auteur utilise et les résultats auxquels elle l'a conduit dans le domaine, déjà prospecté par des générations de chercheurs, de la plus ancienne histoire romaine. Plus qu'une analyse approfondie de ces derniers ouvrages, les lignes qui suivent contiennent l'esquisse d'une réflexion sur une synthèse qui, pour être encore en cours d'élaboration, n'en commande pas moins sous sa forme actuelle le respect.

Une constatation s'impose à la lecture de La religion romaine archaïque qui représente la moisson de 30 ans de semailles. Des 4 parties dont le livre se compose, les 2 premières nous sont présentées à la lumière de l'éclairage indo-européen. Les 2 autres (Extensions et mutations ; Le culte) s'inscrivent dans une perspective plus classique. Quant à l'appendice consacré à la religion des Étrusques, écrit en réaction contre les excès de l'étruscomanie, il n'est pas exempt de formulations paradoxales. C'est ainsi que l'auteur ne s'y cache pas (p. 598, n. 1) de disputer à l'Étrurie le dieu Vertumnus, et ce non seulement contre les modernes, mais aussi, plus dangereusement, contre le témoignage catégorique de Varron qui reconnaissait en lui le deus Etruriae princeps.

L'essentiel n'en est pas moins à chercher ailleurs, dans l'attachement de l'auteur à deux principes dont ses travaux successifs ont démontré le bien-fondé. En premier lieu, la religion romaine, dans ses manifestations les plus anciennes, obéit à une structure idéologique et théologique dont le comparatisme, sainement manié, apporte la preuve qu'il faut y voir un héritage indo-européen. D'où le refus de l'auteur de toute interprétation primitiviste de cette religion archaïque, et les coups sévères qu'il n'a cessé de porter aux théories défendues, de façon parfois puérile, par H.J. Rose et, plus intelligemment, par H. Wagenvoort. Primitivisme, “pré-déisme” et “dynamisme” ne sont que des constructions de l'esprit auxquelles G. Dumézil dénie toute valeur au terme d'une démonstration rigoureuse : les plus anciens Romains et, avant eux, leurs ancêtres indo-européens possédaient le concept de numen ou divinité personnelle.

Une succession de  “théorèmes”

Mais, à Rome, l'héritage indo-européen a subi en matière religieuse de profondes transformations : la mythologie s'y est perdue ou transformée en histoire. Il saute aux yeux que les deux aspects de cette mutation ne sont pas à mettre sur le même plan. Le premier, ou « dépouillement de toute mythologie » (RRA, p. 60), est maintenant bien connu depuis l'analyse illuminante que G. Dumézil a faite du rituel des Matralia (11 juin). Malgré diverses exégèses qui en avaient été proposées avant lui (voir, en dernier lieu, les élucubrations de H.J. Rose reprises par K. Latte), cette solennité restait mystérieuse. Il a suffi de la rapprocher de la mythologie de la déesse Aurore des Indiens védiques, Usas, pour que ce locus desperatus de la recherche reçoive une solution pleinement satisfaisante : « Les dames romaines font une fois l'an, aux Matralia, ce que chaque matin fait Usas » (Ibid., p. 64).

Du passage de la mythologie à la pseudo-histoire, les exemples sont plus nombreux et mieux connus ; qu'il nous suffise de citer, parmi ceux qui, très tôt, retinrent l'attention de G. Dumézil, la trahison de Tarpeia, le combat des Horaces et des Curiaces, l'épisode d'Horatius Cocles et de Mucius Scaeuola et, plus généralement parlant, les 4 rois nationaux (par opposition aux rois d'origine étrusque) qui sont « des figures harmonieusement composées et rapprochées : aucune ne pouvait être économisée, aucune n'est le doublet d'une autre » (Tarpeia, p. 197). On ne saurait trouver meilleur commentaire de ce bref exposé que dans la succession de « théorèmes » énoncés par G. Dumézil dans La religion romaine archaïque :

« Les Romains pensent historiquement alors que les Indiens pensent fabuleusement... Les Romains pensent nationalement et les Indiens cosmiquement… Les Romains pensent pratiquement et les Indiens philosophiquement... Les Romains pensent politiquement, les Indiens pensent moralement... Enfin les Romains pensent juridiquement, les Indiens pensent mystiquement » (pp. 123-24).

Plus importants encore sont maintenant aux yeux de G. Dumézil les indices dont l'interprétation ingénieuse qu'il en fournit tend à prouver que l'héritage indo-européen, solidement installé dans la place, donna très tôt naissance à des créations portant le marque du génie romain et dont des débris se conservèrent à l'époque classique. Ici, le lecteur de G. Dumézil pensera tout naturellement à la survie, dans le domaine augural, d'antiques règles, connues encore des contemporains de Cicéron, mais dont l'inscription du Lapis Niger prouve qu'elles remontaient sans doute au temps des rois.

À suivre

lundi 26 avril 2021

Georges Dumézil et la religion romaine 2/3

 Groupement ternaire

Par ces exemples caractéristiques, le lecteur prend conscience de la “dimension archaïque” de la religion romaine, qui ne s'éclaire que par la méthode comparatiste. Notons que cet exposé qui procède par l'étude de cultes marginaux ne correspond pas au cheminement personnel de l'auteur, qui avait débuté en 1941 par l'annonce de sa découverte centrale en publiant le premier volume de la série Jupiter-Mars-Quirinus. Mais le lecteur lui saura gré de cette tactique pédagogique : il est désormais mieux à même de comprendre l'importance de la triade archaïque des grands dieux de Rome.

L'existence d'une triade Jupiter-Mars-Quirinus, antérieure à l'association capitoline Jupiter-Junon- Minerve, avait été signalée — l'auteur le rappelle (p. 147) — par Georg Wissowa. Mais l'originalité de G. Dumézil a consisté à exploiter cette observation en la situant dans le contexte romain et surtout en lui donnant sa pleine signification. Entreprise nécessaire, maintenant que le successeur de Wissowa, dans le Handbuch der Altertumswissenschaft, Kurt Latte a abandonné dans sa Römische Religionsgeschichte (1960), l'idée wissowienne de la triade (Dreiverein) au profit d'un groupement tardif et accidentel et de surcroît mal établi. Il convient donc de rappeler d'abord les données incontestables qui fondent l'existence de cette triade. Nous ne retiendrons de l'exposé que les faits essentiels. Le triple flamonium est par lui-même une référence en filigrane à la triade divine : ces 3 prêtres qui, dans la hiérarchie des préséances, viennent immédiatement après le rex (devenu, sous la République, Rex sacrorum ou Rex sacrificulus) sont, dans l'ordre, le flamen Dialis attaché à Jupiter, le flamen Martialis attaché à Mars, et le flamen Quirinalis, attaché au service de Quirinus. Il est remarquable que ces 3 flamines, une fois l'an, se rendent ensemble, en char découvert, à une chapelle de Fides, la Bonne Foi, qui est nécessaire aux rapports harmonieux entre les personnes, à tous les niveaux.

Ce groupement ternaire des trois divinités, l'auteur le relève (p. 177 sq.) également dans les formes archaïques du culte. Ainsi la Regia, l'ancienne “maison du roi”, qui est devenue sous la République le siège du Pontifex Maximus, abrite trois types de culte : le premier concerne Jupiter (en dehors des cultes de Janus et de Junon honorés comme introducteurs de l'année et du mois) ; le second, Mars, dans le sacrarium Martis ; le troisième, dans un autre sacrariumOps Consiva, qui appartient au groupe des divinités représentées dans la liste canonique des flamines majeures par Quirinus.

Une structure conceptuelle

Le même groupement réunit — après Janus, le dieu introducteur, et avant les divinités particulières invoquées en raison des circonstances — Jupiter, Mars et Quirinus, dans l'antique carmen de la devotio (Tite-Live, VIII, 9, 6). Il inspire également la vieille théorie des dépouilles opimes, consignée par Festus (p. 204 L), qui prévoit que les prima spolia s'offrent à Jupiter, les secunda à Mars, les tertia à “Janus Quirinus” : le schème ternaire subsiste, quelle que soit l'interprétation qu'on adopte pour prima, secunda, tertia (en valeur de temps ? ou en valeur de dignité ? C'est cette dernière explication suggérée par K. Latte, que G. Dumézil reprend à son compte pour l'essentiel) et quelque inattendue que puisse paraître, à première vue, l'expression “Janus Quirinus” (j'ai essayé de l'éclairer dans mon article sur « Janus, dieu introducteur, dieu des commencements », in Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'École française de Rome, 1960, p. 116 sq.). Il se retrouve enfin dans le triple patronage du collége des Saliens qui sont in tutela Iouis Marlis Quirini (Servius, Ae. VIII, 633).

C'est à dessein que nous avons isolé ces données incontestables de la tradition romaine. Elles sont corroborées par le parallélisme remarquable fourni par la triade ombrienne qui associe, à Iguvium, 3 dieux Jou-Mart-Vofiono-, en leur accolant l'épithète commune Grabouio- (Vofiono- a été interprété par des linguistes comme l'équivalent étymologique de Quirinus : p. 155, n. 3). Cette liste n'est pourtant pas limitative : sur cette lancée, l'auteur a été conduit à retrouver d'autres exemples de l'articulation ternaire, par exemple (p. 249) dans les institutions cultuelles qui ont précédé en 296 la difficile victoire de Sentinum (295 av. JC).

À quoi correspond cette tripartition qui ne tardera pas à être désarticulée par l'érosion historique, la triade capitoline remplaçant dès le VIe siècle la vieille triade indo-européenne ? Elle correspond à une structure conceptuelle que G. Dumézil a appelée l'« idéologie des trois fonctions » (p. 166) et qui se retrouve « avec des particularités propres à chacune des sociétés, aussi bien chez les Indiens et les Iraniens que chez les anciens Scandinaves, avec des altérations plus fortes chez les Celtes et aussi... malgré la précoce refonte des traditions, chez les Achéens, les Ioniens ». Reproduisons la présentation même de l'auteur (p. 166) :

« Les principaux éléments et rouages du monde et de la société y sont répartis en trois domaines harmonieusement ajustés qui sont, en ordre décroissant de dignité : la souveraineté, avec ses aspects magique et juridique et une sorte d'expression maximale du sacré ; la force physique et la vaillance, dont la manifestation la plus voyante est la guerre victorieuse ; la fécondité et la prospérité, avec toutes sortes de conditions et de conséquences qui sont presque toujours minutieusement analysées et figurées par un grand nombre de divinités parentes, mais différentes, parmi lesquelles tantôt l'une tantôt l'autre résume l'ensemble dans des énumérations divines à valeur formulaire. Le groupement “Jupiter-Mars-Quirinus”, avec des nuances propres à Rome, répond aux listes-type qu'on observe en Scandinavie comme dans l'Inde védique et prévédique : Odhinn, Thorr, Freyr ; Mitra- Varuna, Indra, Nasatya ».

Au cours de cet exposé d'ensemble, G. Dumézil s'est efforcé de répondre de façon exhaustive à toutes les critiques qui ont été adressées à son interprétation. Dans la suite, nous abordons délibérément la période proprement historique avec la triade capitoline. Cette enquête n'entend pas se priver des secours du comparatisme. Qu'il suffise de citer l'interprétation suggestive (p. 308 sq. et 552 sq.) qui rend compte de l'opposition qui existe entre l'emplacement rond du feu de Vesta — aedes Vestae — et les emplacements carrés et inaugurés liés aux feux d'offrandes — arae — placées devant les templa : ce contraste rappelle au savant comparatiste l'opposition qui existe dans l'Inde védique entre « l'emplacement rond du feu qui établit le sacrifiant sur la terre et l'emplacement carré du feu qui transmet aux dieux ses offrandes ». Cette similitude fondamentale prend tout son relief, si on considére que la zone pomériale de la cité forme « une immense aire sacrificielle et permanente, à l'intérieur de laquelle les templa s'articulent mystiquement de la même manière que les 2 grands feux du sacrifice védique sur la petite aire provisoire ».

À suivre