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lundi 23 février 2026

Parlons des massacres de Sétif

 

« Le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé… Pour que nos relations soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l’histoire soit écrite à deux, par les historiens français et algériens… » (Bernard Bajolet, ambassadeur de France à Alger : propos tenus en avril 2008, devant des étudiants de Guelma).

La lecture récente du fameux « Rapport Stora » m’a fait bondir mais je ne souhaitais pas réagir à chaud. D’autres l’ont fait, avant moi et sans doute mieux que moi.  Mais un de mes lecteurs m’a déclaré : « Certains de nos actes en Algérie, comme les massacres de Sétif, seraient passibles du Tribunal pénal international de La Haye… » Cette allégation m’a fait sortir de mes gonds.  

Voilà comment s’écrit l’histoire ! Si nous laissons tout dire, tout faire, dans quelques années les anciens d’Algérie – militaires ou résistants – seront considérés comme des « criminels de guerre » (Emmanuel Macron a même osé parler de « crime contre l’humanité »).

Que n’a-t-on écrit sur les fameux  massacres de Sétif ? L’armée française aurait réprimé dans le sang une manifestation spontanée de musulmans pacifiques.

Pour traiter honnêtement un tel sujet, il faut remonter quelques années en arrière.

L’anticolonialisme en Algérie ne devint perceptible qu’avec la création du « Parti communiste algérien ». Le PCA émerge en 1920 comme une extension du Parti communiste français (PCF).

Le PCA devint une entité séparée du PCF en 1936 et ouvrit ses rangs aux autochtones. Avec le soutien du PCF, le PCA participa à la lutte anticolonialiste, tout en se rapprochant des mouvements favorables à l’indépendance algérienne. Dès 1926, « L’Étoile Nord-Africaine », qui vient de naître, entre en contact avec  divers mouvements proches de la III Internationale []. L’émir Khaled en est le président d’honneur [], Hadj Ali Abdelkader, du PCF, le fondateur [].

Par la suite, Messali Hadj s’impose comme le leader des mouvements indépendantistes [].

L’organisation nouvelle œuvre à répandre les idées anticolonialistes chez les immigrés nord-africains, dans le but d’obtenir l’indépendance totale de tous les pays d’Afrique du Nord.

Messali Hadj participe au congrès anti-impérialiste de Bruxelles de 1927 où il rencontre de nombreuses associations européennes ainsi que des personnalités du  « tiers-monde » [].

Il organise de nombreux meetings avec, pour objectif, l’indépendance de l’Algérie dans les plus brefs délais. Dissoute en 1929 pour « avoir prêché la révolte des indigènes contre la domination française »[], l’ENA renaît sous le nom de « Glorieuse Étoile Nord-Africaine ».[] Elle est définitivement dissoute en 1937  pour « atteinte à l’intégrité territoriale de la France »[]. La création de l’ENA est un fait capital dans l’histoire politique contemporaine de l’Algérie car le principe de  l’indépendance est posé par une organisation de militants algériens[].

Après plusieurs arrestations et interdictions, Messali Hadj crée le Parti du peuple algérien (PPA) en 1937[]. Il rentre en Algérie pour assurer la direction de la nouvelle organisation. Cependant, il est à nouveau arrêté : l’administration française étant très inquiète de la popularité du mouvement dans le monde rural  algérien.[] [Messali Hadj est condamné à deux ans de prison pour « reconstitution d’une ligue dissoute, provocation des indigènes à des désordres et manifestations contre la souveraineté française »[], ce qui entraîne plusieurs mouvements d’agitations et de grèves.

Le mouvement gagne en popularité, surtout chez les jeunes. Le PPA reste fidèle aux principes établis en 1926 par l’ « Étoile Nord-Africaine » : abolition totale du code de l’indigénat, libertés démocratiques, indépendance[], rejet de l’attachement de l’Algérie à la France[][].

En 1943, le Parti du peuple algérien approuve le « Manifeste du peuple algérien » (texte de Ferhat Abbas avançant le principe d’une Algérie indépendante), rejoignant ainsi les autres courants du mouvement national : Oulémas, autonomistes, et « Amis du Manifeste et de la Liberté » (AML)[]. Toutefois, Messali Hadj et certains membres du PPA estiment qu’il est temps de passer à l’action et de profiter de la faiblesse de la France.

Le 23 avril 1945, le leader nationaliste est placé en résidence surveillée à Brazzaville, ce qui provoque, le 1er mai suivant, des manifestations réprimées à Alger et à Oran ; le bilan fait état de trois morts[].

À l’occasion de la célébration de la victoire du 8 mai 1945, des musulmans algériens manifestent et déploient, outre les drapeaux alliés, des pancartes affichant des slogans tels que « Libérez Messali » et « Algérie indépendante »[].

Ceci méritait d’être rappelé car trop d’historiens voient dans les massacres de Sétif du 8 mai 1945 un mouvement spontané, sans préparation. Le ver était déjà dans le fruit !

Et pourtant, les massacres de Sétif surprennent  tout le monde ou presque.

Les raisons « officielles » de cette rébellion sont connues (mais on occulte volontiers le rôle de la CIA ou des Soviétiques dans la « spontanéité » de ce soulèvement (1)). L’affaiblissement de la France, de la défaite de juin 1940 au débarquement américain en 1942, en est l’un des  motifs.

Disons un mot de cette rébellion : Le 8 mai 1945, pour fêter la victoire des Alliés, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens en profitent pour appeler à des manifestations.  Selon Benjamin Stora (2), les Français pensaient déjà depuis 1939 que les nationalistes d’Afrique du Nord étaient pilotés par les fascistes italiens ou les nazis, et que le Parti du peuple algérien était proche du Parti populaire français. Ceci semble assez peu crédible !

À Sétif, une manifestation nationaliste est autorisée à condition qu’elle n’ait pas de caractère politique. Le  défilé commence dès 8 h, estimé à plus de 10 000 personnes, chantant l’hymne nationaliste « Min Djibalina ». On voit surgir des pancartes  « Libérez Messali », « À bas le colonialisme », « Vive l’Algérie libre et indépendante ». En tête de la manifestation Aïssa Cheraga, chef d’une patrouille de scouts musulmans, arbore un drapeau vert et rouge. Devant le « Café de France », le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Des Européens se précipitent dans la foule. Les porteurs de banderoles refusent de céder aux injonctions des policiers. Des tirs sont échangés entre policiers et manifestants. Un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, est abattu par un policier. Les manifestants  s’en prennent aux Français et font 28 morts chez les Européens, dont le maire qui a cherché à s’interposer, et 48 blessés.

Peut-on, honnêtement, parler d’une manifestation pacifique ?

L’armée fait défiler les Tirailleurs Algériens, qui n’ont pas tiré, mais, alors que l’émeute se calme à Sétif, d’autres  éclatent aux cris du « Djihad » dans la région montagneuse de petite Kabylie, dans les villages entre Bougie et Djidjelli. Des fermes européennes isolées et des maisons forestières sont attaquées ; leurs occupants assassinés, souvent dans des conditions particulièrement atroces. Le mouvement s’étend et, l’après-midi même à Guelma, une manifestation s’ébranle.

Les manifestants sont 1 500 à 2 000 jeunes de Guelma, et 400 à 500 paysans des douars des environs. Ils arborent des pancartes « Vive la démocratie », « Vive l’Algérie », « Libérez Messali », ou encore « À bas le colonialisme ». Ils chantent l’hymne nationaliste « Min djibalina », en criant à intervalles réguliers « Vive la liberté algérienne ». À 18 h 30, le cortège arrive au centre-ville.

Le sous-préfet André Achiary, en compagnie de quelques civils, de huit policiers, et dix gendarmes,  demande aux jeunes de se disperser, mais le cortège continue d’avancer. Achiary est  jeté à terre et frappé par un manifestant. Il sort son revolver et tire un coup en l’air, ce qui déclenche un vent de panique. Achiary ordonne l’arrestation des meneurs.

Pendant toute la nuit des patrouilles de gendarmes et de soldats circulent dans Guelma. Des mitrailleuses sont placées à tous les carrefours. Le sous-préfet disposait de trois compagnies de Tirailleurs en formation, tous musulmans. Il consigne la troupe et fait mettre les armes sous clés. Un bataillon d’infanterie de Sidi-Bel-Abbès, convoyé par des avions prêtés par les Américains, arrive le 9 dans la journée pour évacuer des petits villages d’Européens encerclés par les émeutiers. Achiary  s’adjoint une milice civile de 280 hommes. Certains miliciens disposent d’armes de guerre et la plupart d’entre eux  sont armés de fusils de chasse.

Le lendemain vers midi, l’armée française tire sur Kherrata et des villages avoisinants. Le croiseur « Duguay-Trouin » tire sur les crêtes des monts de Babor. Vers 22 heures la Légion étrangère arrive à Kherrata et elle n’est pas venue  pour donner dans la dentelle.

Des atrocités contre les Européens se produisent dans le Constantinois, surtout dans les fermes isolées. Des femmes sont violées, des actes ignobles de barbarie sont commis.

Parmi les victimes, on trouve des « modérés » (3), tels le maire socialiste de Sétif, Édouard Deluca, ou Albert Denier, le secrétaire du Parti communiste, qui aura les deux mains tranchées.

La répression sera efficace et féroce : le croiseur « Duguay-Trouin » et le contre-torpilleur « Le Triomphant » tirent plus de 800 coups de canon depuis la rade de Bougie sur la région de Sétif. L’aviation bombarde plusieurs agglomérations. Une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées.  Les automitrailleuses débarquent dans les villages et tirent à distance sur les populations.

Par un télégramme daté du 11 mai 1945, de Gaulle ordonnait  l’intervention de l’armée sous les ordres du général Duval. Ce dernier rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes. Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des Tabors marocains, des Spahis de Tunis, et des Tirailleurs algériens en garnison à Sétif, Kherrata et à Guelma.

Concluons avec le bilan des émeutes : le nombre de victimes « européennes » est à peu près admis. Il  s’élève officiellement à 102 morts (dont 90 dans la région de Sétif) et 110 blessés. Chiffre auquel il faut ajouter plus de 900 musulmans pro-français tués par les émeutiers. Il est donc indéniable que ces mouvements de foule « pacifiques »  ont tué ou blessé plus de 1 000 personnes.

En revanche, le chiffre du nombre de victimes « indigènes » est toujours sujet à discutions.  Juste après les émeutes, le gouverneur général de l’Algérie fixa le nombre des musulmans tués à 1 165.  Le général Duval déclarait, pour la commission Tubert de 1945, que « les troupes ont pu tuer 500 à 600 indigènes ». Yves Courrière(5) parle de 15 000 tués dans les populations musulmanes en citant le général Tubert dont le rapport après les massacres ne donne en réalité… aucun bilan global.

Le gouvernement algérien qui, commémore ces massacres chaque année, parle des « 45 000 morts des massacres de Sétif ». Récemment, Bélaïd Abdessalam, ancien Premier ministre algérien, avouait dans « El-Khabar Hebdo » que le chiffre de 45 000 a été choisi à des fins de propagande.

Alors oui, personne ne saurait contester que les troupes françaises n’aient pas été tendres pour réprimer les émeutes. Le général Duval, chargé du rétablissement de l’ordre, dit à cette occasion au gouvernement: « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés. Une politique constructive est nécessaire pour rétablir la paix et la confiance. ». Ces propos se vérifient puisque, neuf ans plus tard, l’insurrection de la Toussaint rouge, en 1954 marque le début de la guerre d’Algérie.

Par la suite, la France évitera d’évoquer les « massacres de Sétif ». Il faudra attendre le 27 février 2005 pour que, lors d’une visite à Sétif, Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, qualifie les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable ».

Cet aveu indigne constitue la première reconnaissance de sa responsabilité par la République française. Son successeur, Bernard Bajolet, a déclaré à Guelma en avril 2008 devant des étudiants :

« Le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé ».  Ensuite, on descend toujours plus bas dans la condamnation de la France.

Le 19 avril 2015, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux anciens combattants, participe aux commémorations des « massacres de Sétif », puis il dépose une gerbe devant le mausolée de Bouzid Saâl, le jeune scout tué le 8 mai 1945.

Les émeutes de mai 1945 se sont déroulées alors que de Gaulle était en charge des affaires de la France. Dans ses mémoires il y fait une très brève allusion. Sans doute pour ne pas endosser la responsabilité de la répression. Il s’en déchargera sur les autorités locales. Et c’est le même qui, quelques années plus tard, bradera l’Algérie française malgré les promesses faites aux pieds-noirs.

Eric de Verdelhan

1)- « Les Américains en Algérie 1942-1945 » d’Alfred Salinas ; L’Harmattan ; 2013.

2)- « Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954) », de Benjamin Stora ; La Découverte ; 1991.

3)- « La Gangrène et l’oubli – La mémoire de la guerre d’Algérie » La Découverte ; 1998.

4)- « La Guerre d’Algérie » d’Yves Courrière ;  Fayard ; 1969.

https://ripostelaique.com/parlons-des-massacres-de-setif/

mercredi 17 décembre 2025

Célébrations du 6 juin 1944 : entre mémoire sélective et culture de l’oubli

 

Un petit texte écrit il y a quelques années, mais c’est intemporel…

Alors que le monde politico-médiatique bourgeois occidental célèbre aujourd’hui en grandes pompes le 70ème anniversaire du débarquement américain en Normandie, il n’est pas superflu de rappeler que cette offensive ne fût pas la bataille la plus décisive de cette époque, et surtout de souligner ce qui se cachait réellement derrière ce déploiement de forces de dernière minute. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière.

Au lendemain même du déclenchement de la guerre d’extermination menée par l’impérialisme allemand contre l’Union Soviétique, un sénateur américain influent prénommé Harry S. Truman, qui allait accéder à la présidence américaine à la mort de Roosevelt en 1945, déclara sans ambages :

« Si nous voyons l’Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés ».1

Une ligne réaffirmée à la veille de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, au début du mois de décembre 1941, par le Chicago Tribune qui estimait que le scénario idéal pour la civilisation (américaine) serait de voir les deux belligérants « se détruire l’un l’autre ». Après avoir soumis une grande partie de l’Europe occidentale, l’impérialisme allemand représentait en effet le concurrent le plus dangereux. Quant-à l’URSS, phare du socialisme et de la révolution mondiale, patrie des exploités du monde entier, elle représentait la promesse de l’extinction du capitalisme et donc une menace mortelle pour l’ensemble des pays bourgeois.

Au sein de la grande bourgeoisie américaine, ces paroles n’étaient pas une simple vue de l’esprit : l’impérialisme américain rêvait de tirer les marrons du feu de la lutte à mort que se livraient le fascisme et le socialisme sur le Front de l’Est. Peu importe qui gagnerait, il s’agirait de les aider à s’épuiser mutuellement au maximum, suffisamment en tout cas pour que l’impérialisme américain puisse ensuite se soumettre (ou liquider) le « vainqueur »… Mais en attendant, la guerre en Europe représentait déjà une juteuse affaire qui avait sorti du marasme économique l’impérialisme américain et résorbé son chômage infiniment plus efficacement que le New Deal

C’est ainsi que l’impérialisme américain aida à sa manière chacun des deux belligérants, recueillant au passage des profits sonnants et trébuchants. A l’instar de l’impérialisme britannique, quoique dans des proportions qui n’excédèrent jamais 5 % de sa production de guerre, l’URSS bénéficia de la loi prêt-bail. Cette aide matérielle américaine ne devint significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’URSS ait eu à affronter et seule le choc de l’invasion allemande et à la stopper nette aux portes de Moscou et de Léningrad. Même à partir de 1942, cette aide matérielle américaine (essentiellement logistique) fût une bien maigre compensation à l’ouverture d’un second Front en Europe de l’Ouest, que demandait avec insistance l’Union Soviétique pour ne plus avoir à affronter seule l’impérialisme allemand. Pourtant promise par Roosevelt avant la fin de l’année 1942, l’ouverture de ce second Front sera reporté deux ans durant… et permit effectivement d’épuiser au maximum les deux belligérants principaux pendant que l’impérialisme américain préféraient chasser les quelques troupes italo-allemandes d’Afrique du Nord (novembre 1942) pour prendre le contrôle de cette région riche en pétrole, puis en Sicile (juillet 1943) pour éviter que la chute imminente du Duce ne laisse à terme le champ libre aux communistes…

Jusqu’en 1943, l’impérialisme allemand concentra ainsi habituellement autour de 260 divisions sur le Front de l’Est, contre au maximum une petite vingtaine sur les Fronts secondaires ouverts par les troupes anglo-américaines…

Quant à l’impérialisme allemand, outre le fait qu’il pût concentrer l’essentiel de ses forces sur le Front de l’Est, il bénéficia très tôt des exportations américaines de produits pétroliers (transitant notamment via l’Espagne franquiste), ainsi que de la production de guerre des filiales allemandes d’IBM, ITT, Ford et General Motors, même après la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie à l’égard des USA. Ainsi, la part américaine dans les importations allemandes d’huile à moteurs passa de 44 à 94 % entre juillet et septembre 1941. Comme le soulignent les historiens consciencieux :

« Les chars allemands n’auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l’Allemagne nazie, ni l’attaque allemande contre l’Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l’Allemagne en 1940 et 1941 n’auraient été possibles sans les  produits pétroliers provenant des États-Unis ».2

En dépit de la politique de double-jeu et des calculs intéressés permanents de l’impérialisme américain, l’Union Soviétique tînt bon. Ses peuples surmontèrent avec abnégation les innombrables sacrifices et souffrances imposées par l’occupation fasciste. Dans ces épreuves, on doit noter deux tournants majeurs dont témoignent les cartes ci-après.3

Le premier tournant est constitué par la bataille de Moscou (décembre 1941). Au cours de cette première vaste contre-offensive soviétique, l’ennemi fût rejeté loin de la Capitale. A l’Etat-major allemand, certains comprirent déjà que la guerre ne pourrait plus être gagnée. Cette première grande victoire de l’Armée Rouge démontra que l’impérialisme allemand n’avait non seulement rien d’invincible, mais n’avait également plus la force de poursuivre l’offensive sur toute la longueur du Front.

Il faut dire qu’à la fin de l’année 1941, la baisse de la production industrielle soviétique induite par l’évacuation des usines plus à l’est avait pris fin et la réorganisation de la production avançait rapidement. Les usines soviétiques qui avaient produit moins de 280 chars moyens et lourds en octobre 1941 (contre 480 en juillet 1941), en produisirent ainsi 520 en décembre 1941 et plus de 1 300 en mai 1942 ! Alors qu’en 1941, l’URSS produisit un peu moins de 4 900 chars (dont 58 % de chars moyens et lourds), elle en produisit 24 500 en 1942 (dont 62 % de chars moyens et lourds), et 19 800 en 1943 (dont 83 % de chars moyens et lourds).

Le deuxième tournant majeur du conflit fût la bataille de Stalingrad. Au cours de l’été 1942, l’impérialisme allemand concentra ses forces sur le Caucase et Stalingrad, l’objectif était autant un choc psychologique et symbolique (la prise de la puissante ville industrielle qui portait le nom honni du dirigeant de l’URSS), que militaire (conquérir les champs pétrolifères de la région de Grozny, vitaux pour assurer sur le long terme l’approvisionnement de la Wehrmacht).

Au cours de cette bataille acharnée de Stalingrad qui dura six mois, la Wehrmacht et l’Armée Rouge mobilisèrent chacune plus d’un million d’hommes. Alors que la Wehrmacht avait pénétré profondément dans la ville, son encerclement par l’Armée Rouge (en novembre 1942) se solda par 300 000 soldats allemands pris dans un piège dont ils ne parviendront pas à se libérer.

A ce moment là, il était devenu évident pour les milieux impérialistes américains que c’est l’URSS qui l’emporterait. La Wehrmacht ne parvint jamais à se remettre de ces pertes, échouant à mener de nouvelles offensives. Bien équipée et aguerrie au combat, l’Armée Rouge conserva l’avantage tout le reste du conflit. Ceci détermina sans aucun doute l’impérialisme américain à en faire le moins possible sur le théâtre européen, conformément à la doctrine énoncée par Truman. La contribution soviétique dans l’écrasement des troupes nazies était alors publiquement reconnue et saluée comme décisive par les plus hauts représentants des nations impérialistes « alliées ».

« … l’ampleur et la grandeur de l’effort (russe) s’inscrivent comme les plus grands faits militaires de toute l’Histoire »4, déclarait ainsi lucidement le général américain Douglas MacArthur à un moment où l’Armée Rouge n’avait pourtant encore fait que mettre un coup d’arrêt aux vastes offensives de la Wehrmacht.

Comme on le voit, la contre-offensive soviétique de Koursk (été 1943), suivie immédiatement de la seconde bataille de Smolensk et de la bataille du Dniepr, forcèrent la Wehrmacht à reculer en profondeur et à battre en retraite sur un large front, une tendance inexorable qui se confirma au début de l’année 1944.

Ci-contre : Production de chars T-34 (76) dans l’usine de char « Kirov » de Tcheliabinsk (1943).

Située à plus d’un millier de kilomètres à l’est de Moscou, cette ville était l’un des nouveaux grands centres industriels qui avaient surgi au cours de l’industrialisation socialiste. Elle vit sa population quadrupler durant la période 1926-1939, date à laquelle elle approchait 300 000 habitants. Souvent surnommée « tankograd » par les Soviétiques, ses usines livrèrent à l’Armée Rouge plus de 7 200 chars lourds KV et JS ainsi que plus de 5 000 chars moyens T-34 (76), sans oublier de grandes quantités d’autres armements.

A titre de comparaison, l’impérialisme allemand ne produisit qu’à peine plus de 1 800 chars Tigre I et II de 1942 à 1945 et 6 000 chars moyens Panthers (à partir de 1943), le seul surclassant le T-34 en termes d’armement et de blindage. Conçu en 1940, le T-34 (76) surclassait les chars moyens allemands (Panzer III et IV) en termes de blindage, de vitesse, d’armement et de qualités tout-terrain. Le T-34 fût produit à plus de 50 000 exemplaires au cours du conflit dans ses différentes variantes. Ses qualités lui valurent le qualificatif de « meilleur char du monde » par le général allemand Ewald Von Kleist.

 

Ainsi, de toute évidence, l’impérialisme américain profita de conditions (très) favorables pour le déclenchement de l’opération Overlord. Incapable de résister à la pression des offensives soviétiques, la Wehrmacht voyait régulièrement ses effectifs être saignés à blanc. Alors que durant les années 1941-1943 ses effectifs oscillaient autour de 3,9 millions d’hommes, ils n’étaient plus que de 3,4 millions d’hommes en juin 1944 et de 2,3 millions d’hommes en janvier 1945.

Surtout, même après le débarquement en Normandie, l’impérialisme allemand conservait l’essentiel de ses effectifs militaires sur le Front de l’Est (60 % en janvier 1945) qui resta donc le Front décisif sur lequel l’Allemagne nazie enregistrait ses plus lourdes pertes, comme en témoigne l’infographie ci-contre.

C’est ainsi dans les combats contre l’Armée Rouge que l’Allemagne enregistra plus des trois quarts de ses soldats tués au combat en 1945. Sur l’ensemble de la Guerre, ce sont pas moins de 88 % des 4,9 millions de soldats allemands tués au cours des combats qui le furent sur le Front de l’Est.

Même si l’on considère exclusivement le milieu de l’année 1944, il est impossible de considérer sérieusement l’opération Overlord comme la plus grande opération militaire de cette période. Le 22 juin 1944, l’Armée Rouge commémora à sa manière le troisième anniversaire de l’opération Barbarossa avortée en déclenchant l’opération Bagration qui visait à libérer les territoires de Biélorussie et des Etats Baltes.

Une vaste offensive soviétique était alors attendue par l’Etat-major allemand, mais plus au sud via la Pologne, afin de marcher au plus vite vers Berlin. Du côté soviétique, le transfert des troupes et du matériel qui précéda le lancement de cette opération s’opéra dans la plus grande discrétion (de nuit, à couvert, et tous feux éteints). Au cours de cette bataille décisive, l’URSS mobilisa plus de 2,3 millions d’hommes, 24 000 canons, ainsi que plus de 4 000 blindés et 6 000 avions. L’Armée Rouge surclassait alors de manière écrasante les forces allemandes qui disposaient de près de trois fois moins d’hommes et d’artillerie ainsi que de huit fois moins de blindés et d’aviation. Le résultat fût sans appel : près de 300 000 soldats allemands tués et 150 000 autres capturés, 3 groupes d’armées de la Wehrmacht complètement anéantis. En moins de deux mois, l’Armée Rouge avança jusqu’à plus de 400 km de profondeur sur un front large d’un millier de kilomètres. Au cours de la même période, l’offensive anglo-américaine en Normandie mobilisa au maximum 2 millions d’hommes. Ceux-ci faisaient face à moins de 400 000 soldats allemands dont seuls 50 000 furent tués et 200 000 autres furent faits prisonniers.

Aujourd’hui, la bourgeoisie internationale célèbre en grandes pompes son D-Day. Pour elle, le débarquement anglo-américain fût l’ultime chance de sauver les apparences et de ne pas perdre la face, en apportant une (bien modeste) contribution à l’effondrement final de l’impérialisme allemand. Si pour la bourgeoisie, c’est une « victoire », il ne peut s’agir que d’une victoire contre « l’allié » soviétique qui avait supporté les plus durs combats et affronté les troupes les plus aguerries et les mieux équipées de la Wehrmacht. Pour l’impérialisme américain, il était essentiel de sauver l’Europe de l’Ouest du péril rouge menaçant, de soutenir les cliques bourgeoises collaboratrices dont la légitimité avait été durement éprouvée alors même que les communistes avaient la plupart du temps joué un rôle moteur, voir dirigeant, dans la résistance armée contre l’occupant fasciste. Malgré une situation militaire très favorable pour les troupes anglo-américaines, ce fût l’Armée Rouge qui fit tomber Berlin et scella le sort de l’impérialisme allemand.

Le 17 juillet 1944, 57 000 soldats et officiers allemands faits prisonniers au cours de l’opération Bagration alors en cours défilent dans les rues de Moscou. Après leur passage, la voirie sera copieusement aspergée d’eau pour être « nettoyée »… Contrairement aux bruits répandus en occident, les prisonniers de guerre allemands furent plutôt bien traités au regard des crimes qu’ils avaient commis. Seuls 11 % de ces 3,3 millions d’hommes moururent au cours de leur détention. Le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques ne fut pas le même : 69 % des 5,2 millions des soldats soviétiques capturés moururent dans les bagnes capitalistes allemands et ne revirent jamais le sol de leur patrie libérée…

Les travailleurs et les opprimés du monde entier, eux, n’ont pas à célébrer l’opération Overlord comme une « victoire ».

Les seules victoires qu’ils puissent célébrer, ce sont celles arrachées de haute lutte par les combattant héroïques de l’Union Soviétique, par ses troupes régulières comme par ses partisans qui versèrent sang et larmes, et dont le sacrifice et les souffrances sont en grande partie imputables aux grandes démocraties « occidentales » d’Amérique, de France et d’Angleterre qui firent tout leur possible dans les années 1935-1939 pour lancer la bête fasciste contre l’Union Soviétique.

Ce sont bien les peuples de l’Union Soviétique avec le PCUS(b) à leur tête qui infligèrent à la Wehrmacht les coups décisifs alors que les armées bourgeoises anglo-américaines attendaient patiemment que l’un des deux colosses vacille avant d’intervenir.

le sniper Roza Shanina (1944). Elle fût l’une des 400 000 femmes soviétiques à prendre les armes pour en découdre avec l’occupant fasciste.

Voilà les faits que la bourgeoisie cherche sans cesse à rayer de l’Histoire et c’est dans cette démarche que s’inscrivent les traditionnelles célébrations du débarquement américain en Normandie. Pourtant, même en célébrant la farouche résistance opposée au cours des sièges des grandes villes soviétiques comme Léningrad (assiégée deux ans et demi durant), au cours des offensives et des contre-offensives de Moscou, Stalingrad, Koursk ou de l’opération Bagration et de la bataille de Berlin, il est essentiel de ne pas oublier les lourds tributs ─ directs ou indirects ─, qu’eurent à payer les peuples de l’Union Soviétique.

C’est d’abord le sacrifice des vies de 10 millions de militaires (dont 7 millions morts au combat), de près d’un demi-million de partisans et d’une quinzaine de millions de civils, morts pour la plupart des suites des terribles conditions de vie que leur imposèrent l’invasion nazie (bombardements, famines, maladies). Ce sont ensuite des destructions matérielles sans précédent : plus de 1 700 villes et 70 000 villages et hameaux détruits partiellement ou en totalité par l’occupant, avec à la clef 25 millions de sans-abris ; des dizaines de milliers d’écoles et d’hôpitaux détruits, des dizaines de milliers de kolkhozes et d’établissements industriels ayant subi le même sort, des dizaines de millions de têtes de bétail perdues. Voilà quelques-uns des lourds tributs directs payés. Quant aux tributs indirects ─ encore plus lourds ─, on peut les résumer comme suit : plus d’une décennie davantage occupée à préparer, mener et panser les plaies d’une guerre d’extermination au lieu de poursuivre la marche en avant de la société socialiste, facteur décisif de la révolution socialiste mondiale ; la perte d’un capital humain  irremplaçable : la vie de millions de soviétiques parmi les plus dévoués à la cause du communisme ; la mise en sommeil des mécanismes de contrôle populaire et de la vie normale du PCUS(b), c’est-à-dire autant d’éléments capitaux qui rendirent possible le triomphe de la contre-révolution bourgeoise-révisionniste au cours de la première décennie d’après-guerre. Quant aux répercussions mondiales de cette contre-révolution, il est superflu de s’étendre longuement dessus tant elles se font encore sentir aujourd’hui par la complète dégénérescence du mouvement communiste international et le non moins complet désarmement du prolétariat international et sa totale soumission au démocratisme et au réformisme bourgeois.

Aujourd’hui, les communistes ne peuvent célébrer qu’une chose : l’esprit combatif qui animait les valeureux défenseurs de l’Union Soviétique, et prendre exemple sur lui dans les luttes contemporaines pour la renaissance du mouvement communiste international, préalable nécessaire à l’abolition de l’esclavage salarié.

Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 06/06/2014

Notes :

1 Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre – Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Editions Aden (2005), p. 77 ─ La vidéo d’une conférence de présentation de ce livre remarquable se trouve sur notre site internet www.marxisme.fr •

2 Ibidem, p. 79 •

3 L’ensemble des cartes ainsi que l’infographie relative aux pertes militaires proviennent du très documenté dossier Eastern Front (World War II) – Source : en.wikipedia.org •

4 Why we fight – The battle of Russia, USA (1943) – Ce film documentaire américain d’époque est disponible sur notre site internet en téléchargement.

mercredi 10 décembre 2025

L’enjeu de la bataille de Bretton Woods en 1944 : leçons pour aujourd’hui

 

Poutine appelle à l’élaboration d’un nouveau système financier international

Alors que le monde d’aujourd’hui vacille au bord d’un effondrement financier plus important que ce que le monde a connu à Weimar en 1923, ou pendant la Grande Dépression de 1929, les dirigeants de la Russie et de la Chine ont entamé une discussion sérieuse sur les termes du nouveau système qui doit inévitablement remplacer l’ordre néolibéral en voie de disparition. Plus récemment, Vladimir Poutine a relancé son appel du 16 janvier 2020 pour une nouvelle conférence économique d’urgence afin de faire face à la catastrophe imminente dans le cadre d’une session publique avec les représentants des cinq puissances nucléaires du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Alors que l’engagement de Poutine pour ce nouveau système repose sur des principes multipolaires de coopération et de respect des souverainetés nationales, l’oligarchie financière et les structures étatiques profondes plus larges infestant les nations occidentales, qui ont déclenché cette crise au cours de décennies de globalisation, ont appelé à leur propre version d’un nouveau système. Ce nouveau système, comme nous l’avons vu, promu par des entités comme la Banque d’Angleterre et les principaux technocrates au cours de l’année écoulée, est basé sur un système unipolaire anti-nation qui se présente généralement sous le nom de «Green New Deal». En d’autres termes, il s’agit d’un système dirigé par une élite technocratique gérant la diminution de la population mondiale grâce à la monétisation des pratiques de réduction du carbone sous un gouvernement mondial.

Peu importe comment vous le voyez, un nouveau système sera créé à partir des cendres de l’ordre mondial actuellement en train d’agoniser. La question est seulement : cela bénéficiera-t-il à l’oligarchie ou au peuple ?

Afin d’éclairer la prise de décision nécessaire à cette conférence d’urgence, il est utile de revoir la dernière conférence d’urgence de ce type, qui a défini les termes d’une architecture économique mondiale en juillet 1944, afin que les erreurs qui ont ensuite été commises par les forces anti-impérialistes ne soient pas renouvelées.

Qu’est-ce que Bretton Woods ?

Alors qu’il devenait évident que la guerre allait bientôt prendre fin, un combat majeur a éclaté lors d’une conférence de deux semaines à Bretton Woods, dans le New Hampshire, où des représentants de 44 nations se sont réunis pour établir les termes du nouveau système d’après-guerre. La question était : ce nouveau système sera-t-il régi par des principes impériaux britanniques similaires à ceux qui dominaient le monde avant le début de la guerre ou bien sera-t-il façonné par une communauté d’États-nations souverains ?

D’un côté, des personnalités ralliées à la vision du président américain Franklin Delano Roosevelt pour un ordre mondial anti-impérialiste se sont alignées derrière le champion de FDR, Harry Dexter White, tandis que les forces puissantes engagées à maintenir les structures de la dictature des banquiers – la Grande-Bretagne a toujours été essentiellement un empire banquier – se sont alignées derrière la figure de John Maynard Keynes.

Aparté

Vous pensez peut-être « Attendez ! FDR et son New Deal n’étaient-il pas fondés sur les théories de Keynes ? » Comment Keynes aurait-il pu représenter une force opposée au système de FDR si tel est le cas ? Ce paradoxe n’existe, dans l’esprit de nombreuses personnes aujourd’hui, qu’en raison du succès de l’armada d’historiens révisionnistes de la Fabian Society et du Round Table Movement, qui ont constamment soutenu un récit mensonger de l’histoire, pour faire croire aux générations futures essayant d’apprendre des erreurs passées, que les personnages comme FDR qui s’opposaient à l’empire suivaient en réalité eux-mêmes les principes impériaux. Un autre exemple de ce tour de passe-passe peut être vu par le grand nombre de personnes qui se pensent sincèrement informées et croient pourtant que la révolution américaine de 1776 a été conduite par la pensée philosophique impériale britannique issue d’Adam Smith, Bentham et John Locke.

John Maynard Keynes était l’un des principaux leaders de la Fabian Society et trésorier de la British Eugenics Association – qui a servi de modèle aux protocoles eugéniques d’Hitler avant et pendant la guerre.

Au cours de la conférence de Bretton Woods, Keynes a fortement insisté pour que le nouveau système soit fondé sur une monnaie mondiale entièrement contrôlée par la Banque d’Angleterre, monnaie connue sous le nom de Bancor. Il a proposé qu’une banque mondiale appelée Clearing Union soit contrôlée par la Banque d’Angleterre qui utiliserait le Bancor, échangeable avec les monnaies nationales, et servirait d’unité de compte pour mesurer les excédents ou les déficits commerciaux dans le cadre du mandat de maintenir «l’équilibre» mathématique du système.

Harry Dexter White, de son côté, a lutté sans relâche pour garder la ville de Londres hors du siège des pilotes de la finance mondiale et a plutôt défendu l’institution de la souveraineté nationale et des monnaies souveraines sur la base d’une croissance scientifique et technologique à long terme. Bien que White et FDR aient exigé que les dollars américains deviennent la monnaie de réserve dans le nouveau système mondial de taux de change fixes, cela n’a pas été fait pour créer un «nouvel empire américain» comme la plupart des analystes modernes l’ont supposé, mais a plutôt été conçu pour utiliser le statut américain de puissance mondiale productive la plus forte, pour assurer une stabilité anti-spéculative parmi les monnaies internationales qui manquaient totalement de stabilité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La bataille pour des taux de change fixes et les principes de «prix de parité» a été conçue, par FDR et White, strictement autour de la nécessité d’abolir les flux chaotiques des marchés non réglementés, engendrant la spéculation rampante sous le régime du libre-échange britannique en détruisant la capacité de penser et planifier le développement à long terme nécessaire pour moderniser les États-nations. Ce n’était pas une recherche de «l’équilibre mathématique» mais plutôt une volonté de «mettre fin à la pauvreté» grâce à une vraie croissance de l’économie physique des colonies qui gagneraient ainsi une véritable indépendance économique.

Des personnalités comme Henry Wallace, fidèle vice-président de FDR et candidat du 3e parti en 1948, le représentant William Wilkie, assistant républicain de FDR et négociateur du New Deal, et Dexter White ont tous insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que les mécanismes de la Banque mondiale, du FMI et des Nations Unies devaient devenir les moteurs d’une internationalisation du New Deal qui avait sorti l’Amérique du cloaque en 1932, pour en faire, douze ans plus tard, une puissance manufacturière moderne et avancée. Tous ces adeptes du New Deal international étaient de fervents défenseurs du leadership américano-russo-chinois dans le monde de l’après-guerre, ce qui est un fait oublié, mais néanmoins d’une importance capitale.

Dans son livre de 1944, Our Job in the Pacific, Wallace a déclaré :

«Il est vital pour les États-Unis, il est vital pour la Chine et il est vital pour la Russie qu’il y ait des relations pacifiques et amicales entre la Chine et la Russie, la Chine et l’Amérique, et la Russie et l’Amérique. La Chine et la Russie se complètent sur le continent asiatique et les deux complètent la position de l’Amérique dans le Pacifique.»

Contredisant le mythe selon lequel FDR était un keynésien, l’assistante de FDR, Frances Perkins, a noté le contact entre les deux hommes en 1934 lorsque Roosevelt lui a dit :

«J’ai vu votre ami Keynes. Il m’a submergé de  chiffres. Il doit être mathématicien plutôt qu’économiste politique. »

En réponse, Keynes, qui essayait alors de récupérer le récit intellectuel du New Deal, a déclaré qu’il avait «supposé que le président était plus littéraire, économiquement parlant».

Dans son édition allemande de 1936 de sa General Theory of Employment, Interest and Money, Keynes écrivait :

«Car j’avoue qu’une grande partie du livre est illustrée et exposée principalement en référence aux conditions existantes dans les pays anglo-saxons. Néanmoins, la théorie de la production dans son ensemble, ce que le livre prétend fournir, est beaucoup plus facilement adaptée aux conditions d’un État totalitaire.»

Tandis que Keynes représentait «l’impérialisme doux» de la «gauche» de l’intelligentsia britannique, Churchill représentait l’impérialisme «pur et dur» et sans vergogne de l’Ancien empire, moins sophistiqué, qui préférait l’usage intensif de la force brute pour maîtriser les sauvages. Tous deux étaient aussi des racistes et des fascistes invétérés – Churchill a même parlé avec admiration des chemises noires de Mussolini – et tous deux incarnaient les pratiques les plus viles de l’impérialisme britannique.

Révision de la vision anti-colonialiste oubliée de FDR

La bataille de FDR contre Churchill sur la question de l’empire est mieux connue que ses divergences avec Keynes qu’il n’a rencontré qu’à quelques reprises. Cet affrontement bien documenté est mieux illustré dans le livre de son fils et assistant Elliot Roosevelt, As He Saw It (1946), qui cite son père :

«J’ai essayé de faire comprendre… que même si nous sommes alliés [de la Grande-Bretagne] et que nous voulons la victoire à leurs côtés, ils ne doivent jamais imaginer que nous y sommes juste pour les aider à conserver leur idée d’empire, archaïque et médiévale… J’espère qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont pas des partenaires seniors ; que nous n’allons pas rester les bras croisés et regarder leur système freiner la croissance de tous les pays d’Asie et de la moitié des pays d’Europe.»

FDR a poursuivi :

«Le système colonial signifie la guerre. Exploiter les ressources de l’Inde, de la Birmanie, de Java ; enlever toutes les richesses de ces pays, mais n’y remettre jamais rien, comme l’éducation, un niveau de vie décent, des exigences minimales de santé. Tout ce que vous faites, c’est accumuler le genre de problèmes qui mènent à la guerre. Tout ce que vous faites, c’est nier la valeur de tout type de structure organisationnelle pour la paix avant même qu’elle ne commence.»

Écrivant de manière hystérique à Churchill, depuis Washington, le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden a déclaré que Roosevelt «envisage le démantèlement des empires britannique et néerlandais».

Malheureusement pour le monde, FDR mourut le 12 avril 1945. Un coup d’État au sein de l’establishment Démocrate, alors rempli de Fabians et Rhodes Scholars [disciples de Cecil Rhodes], s’étaient déjà assurés qu’Henry Wallace perdrait la vice-présidence de 1944 au profit du larbin anglophile de Wall Street, Harry Truman. Truman n’a pas tardé à balayer toutes les intentions de FDR, nettoyant les renseignements américains de tous les patriotes restants avec la fermeture de l’OSS et la création de la CIA, le lancement inutile et criminel de bombes nucléaires sur le Japon et l’établissement de relations spéciales anglo-américaines. L’adhésion de Truman au nouvel ordre mondial de Churchill a détruit la relation positive avec la Russie et la Chine que recherchaient FDR, White et Wallace, et bientôt l’Amérique était devenue l’idiot utile géant de la Grande-Bretagne.

La prise de contrôle de l’État profond moderne après 1945

FDR, avant sa mort, a averti son fils qu’il avait compris la prise de contrôle britannique de la politique étrangère américaine, mais ne pouvait toujours pas inverser ce programme. Son fils a raconté la perspicacité inquiète de son père :

«Vous n’imaginez pas le nombre de fois où les hommes du Département d’État ont essayé de me cacher des messages, les retarder, les retenir en quelque sorte, simplement parce que certains de ces diplomates de carrière, là-bas, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils connaissent de mes idées. Ils devraient travailler pour Winston. En fait, la plupart du temps, ils le font [travailler pour Churchill]. Arrêtez de penser à eux : un certain nombre d’entre eux sont convaincus que la façon pour l’Amérique de mener sa politique étrangère est de comprendre ce que font les Britanniques, puis de les copier ! On m’a dit… il y a six ans, de nettoyer ce Département d’État. Il est comme le British Foreign Office…»

Avant d’être renvoyé du cabinet de Truman pour son plaidoyer en faveur de l’amitié américano-russe pendant la guerre froide, Wallace a évoqué «Le fascisme américain», connu depuis quelques années sous le nom d’État profond. Il a dit :

«Le fascisme de l’après-guerre poussera inévitablement de façon constante en faveur de l’impérialisme anglo-saxon et, finalement, à la guerre avec la Russie. Déjà, les fascistes américains parlent et écrivent sur ce conflit et l’utilisent comme excuse pour leurs haines internes et leurs intolérances envers certaines races, croyances et classes.»

Dans sa mission soviétique en Asie en 1946, Wallace a déclaré :

«Alors que le sang de nos garçons n’a pas encore séché sur le champ de bataille, ces ennemis de la paix tentent de jeter les bases de la troisième guerre mondiale. Ces gens ne doivent pas réussir leur immonde entreprise. Nous devons neutraliser leur poison en suivant la politique de Roosevelt et en cultivant l’amitié de la Russie dans la paix comme dans la guerre.»

En effet, c’est exactement ce qui s’est produit. Les trois années passées par Dexter White à la tête du Fonds monétaire international ont été assombries par des attaques constantes, le présentant comme une marionnette soviétique, qui le hanteront jusqu’au jour de sa mort en 1948 après une session d’enquête exténuante de la Chambre des représentants pour ses activités anti-américaines. White avait précédemment soutenu l’élection de son ami Wallace à la présidence, aux côtés de ses amis patriotes Paul Robeson et Albert Einstein.

Aujourd’hui, le monde a saisi une deuxième chance de raviver le rêve de FDR d’un monde anticolonialiste. Au XXIe siècle, ce grand rêve a pris la forme de la Nouvelle Route de la Soie, dirigée par la Russie et la Chine, et rejointe par un nombre croissant de nations aspirant à sortir de la cage invisible du colonialisme.

Si les pays occidentaux souhaitent survivre à l’effondrement imminent, ils feraient bien de répondre à l’appel de Poutine pour un nouveau système international, de rejoindre la Nouvelle Route de la Soie et de rejeter les technocrates keynésiens prônant un faux «New Bretton Woods» sous le masque d’un «Green New Deal».

Matthew Ehret

Source The Saker Blog

Traduit par jj, relu par Marcel pour le Saker Francophone

via:https://lesakerfrancophone.fr/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui

https://reseauinternational.net/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui/

samedi 29 novembre 2025

Seconde Guerre Mondiale: dix faits étonnants sur la bataille de Berlin

 

par Boris Egorov

Quelle armée a pris d’assaut la capitale du Troisième Reich aux côtés des troupes soviétiques? Comment se fait-il que la marine soviétique ait combattu à Berlin?

Offensive des troupes soviétiques sur Berlin
E. Egorov/Sputnik

La bataille de Berlin, qui s’est déroulée de mi-avril à début mai 1945, aurait pu commencer début février. À la suite de l’opération Vistule-Oder, les troupes soviétiques n’étaient qu’à 60-70 km de la capitale allemande. Le 1er Front biélorusse, sous le commandement du maréchal Gueorgui Joukov, était prêt à lancer une attaque décisive contre Berlin. Cependant, elle en a été empêchée par des attaques ennemies désespérées sur les 1er Fronts ukrainiens et biélorusses voisins, ainsi que par le transfert de troupes allemandes de Courlande en Poméranie. En conséquence, Joukov a reçu l’ordre d’aider ses voisins, et l’opération de Berlin a été reportée au printemps.

Des soldats de l’Armée rouge se battent dans les rues de Berlin en 1945
Getty Images

Avant l’assaut final contre Berlin fut soulevée la question de savoir qui prendrait finalement la ville – le 1er Front biélorusse de Joukov ou le 1er Front ukrainien d’Ivan Konev. Staline a secrètement autorisé la tenue d’une sorte de « compétition » entre les deux maréchaux. Konev était tellement inspiré que son armée, se précipitant vers le centre-ville, a violé les lignes de démarcation entre les deux groupes militaires, semant la confusion et des troubles à l’arrière des troupes de Joukov. En conséquence, il a été décidé que les soldats du 1er Front biélorusse prendraient le centre, et que le 1er ukrainien les y aiderait.

La prestation de serment des soldats polonais lors de la cérémonie de formation de la division polono-soviétique Tadeusz Kosciuszko
George Homzor/Sputnik

L’Armée rouge n’était pas la seule à participer à la bataille de Berlin. Un soutien a été fourni par la 1ère Armée polonaise forte de deux cent mille hommes, ce qui représentait environ 10% de tous les soldats qui avançaient sur la ville. Les alliés, équipés d’armes soviétiques, étaient subordonnés au gouvernement provisoire communiste de la République de Pologne et combattaient sous leur propre drapeau et dans leur uniforme national. L’épisode le plus notable de leur participation est lié aux combats dans le parc Tiergarten, lorsque les soldats de la 1ère division baptisée en l’honneur de Tadeusz Kosciuszko ont soutenu la 2e Armée de chars soviétique, qui s’est retrouvée privée de la couverture de leur propre infanterie.

Des bombardiers soviétiques lors de la bataille de Berlin. 20 avril 1945.
Getty Images

Au début de la bataille de Berlin, l’Allemagne avait déjà perdu tous ses alliés. Cependant, des milliers d’étrangers continuaient de se battre pour elle. Entre autres, un bataillon de la 1ère division SS lettone, des Danois, des Suédois, des Norvégiens et des Hollandais de la division SS Nordland, ainsi que les Français de la division SS Charlemagne opéraient dans la ville. De plus, la capitale du IIIe Reich était protégée par plusieurs centaines d’Espagnols qui, après le retrait de la Division bleue du front de l’Est en 1943, décidèrent de rester et de poursuivre la lutte contre l’Union Soviétique.

La brigade d’artillerie soviétique bombarde le Reichstag pendant la Seconde Guerre mondiale
Mark Redkin/TASS

Pour l’obusier soviétique de 203 mm B-4, surnommé par les Allemands « marteau de Staline », rien n’était impossible. Il venait facilement à bout des blockhaus fortifiés de la ligne Mannerheim et pouvait transformer un bâtiment de plusieurs étages en ruines en quelques dizaines de minutes. Cependant, à Berlin, la célèbre arme a trouvé plus dur qu’elle. C’était la tour anti-aérienne de la Luftwaffe située dans les environs du zoo de Berlin. Malgré un bombardement long et tenace, seul un coin de ce bâtiment massif a été endommagé. La garnison ne s’est rendue que lorsque les combats avaient cessé dans le reste de la ville.

Des soldats soviétiques lors de la prise du Reichstag avec une bannière de combat de l’Armée rouge
Getty Images

Le Reichstag n’a pas été pris à la première tentative. L’attaque du 29 avril a échoué et il n’a été possible de s’en emparer que dans la soirée du 30 avril. Le lendemain, alors que des bannières soviétiques flottaient déjà au-dessus de ce symbole du Troisième Reich, 1 500 Allemands ont tenté de sortir du sous-sol du bâtiment dans la rue, mais sans succès.

La place Sophie-Charlotte à Charlottenburg prise par l’Armée rouge
Getty Images

Des « Américains » ont tout de même participé à la bataille de Berlin. Il s’agissait de chars moyens Sherman M4A2 fournis par les États-Unis à l’Union soviétique dans le cadre du programme de prêt-bail. Ainsi, rien que la 2e armée blindée de la Garde a perdu 209 de ces chars dans les batailles pour la ville.

La flottille du Dniepr sur la Sprée, à Berlin en avril 1945
Archives

Bien que Berlin soit assez éloignée de la mer Baltique, la marine soviétique a joué un rôle actif dans la bataille pour la ville. Du 23 au 25 avril, lors de la traversée de la rivière Spree, de petits bateaux de la flottille du Dniepr, sous le feu ennemi, ont transporté plus de 16 000 soldats et 100 pièces d’artillerie vers la zone de combat.

Berlin dévastée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La ville allemande a subi des frappes aériennes incessantes des forces alliées en 1945
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Berlin est ainsi devenue la seule capitale du pays d’Europe occidentale à avoir été prise par l’armée russe à trois reprises. La ville a été prise pour la première fois en 1760 pendant la guerre de Sept Ans, la seconde pendant la guerre de la sixième coalition contre la France napoléonienne en 1813.

Des soldats de l’Armée rouge célèbrent leur victoire sur l’Allemagne nazie au Reichstag
Getty Images

Paradoxalement, alors que l’Armée rouge prenait d’assaut la capitale du IIIe Reich, une partie du territoire de l’Union soviétique était encore occupée par les Allemands. Jusqu’à 250 000 soldats ennemis étaient bloqués dans la poche de Courlande, dans l’ouest de la Lettonie, qui a reçu le surnom humoristique de « camp de prisonniers de guerre armés ». Ce groupe a capitulé le 10mai, mais plusieurs milliers de collaborateurs baltes assistés d’un certain nombre d’Allemands n’ont pas déposé les armes, lançant une guérilla dans les forêts locales contre le régime soviétique.

source:https://fr.rbth.com/histoire/84621-bataille-berlin-faits

https://reseauinternational.net/seconde-guerre-mondiale-dix-faits-etonnants-sur-la-bataille-de-berlin/