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jeudi 10 juillet 2025

Auxerre : les secrets d’une villa antique révélés par l’archéologie

 

CC BY-SA 3.0 Reconstitution d'une villa romaine à Haselburg en Allemagne
CC BY-SA 3.0 Reconstitution d'une villa romaine à Haselburg en Allemagne
Chaque année, les Journées européennes de l’archéologie permettent de faire découvrir au public des pans méconnus de notre Histoire, sortis tout droit des profondeurs de la Terre. En 2025, l’événement prend une dimension toute particulière à Auxerre (Yonne), où une fouille préventive menée par l’INRAP révèle les vestiges monumentaux d’une luxueuse villa gallo-romaine. Située au lieu-dit Sainte-Nitasse, à trois kilomètres au sud de la ville, cette découverte exceptionnelle met en lumière l’importance de l’Auxerrois dans l’antique Gaule romaine.

Un chantier archéologique préventif

C’est dans le cadre du chantier d’aménagement de la liaison Sud d’Auxerre que les archéologues ont été appelés à intervenir. La zone était connue depuis le XIXe siècle pour ses traces antiques, mais seule une fouille partielle menée en 1966 avait jusque-là permis d’entrevoir une partie d’un bâtiment. Ce n’est qu’en 2024, à la faveur d’une prescription de l’État via la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, que les équipes de l’INRAP ont pu entreprendre un chantier de fouilles beaucoup plus conséquent sur une surface de 1,6 hectare. Ce qu’ils ont mis au jour dépasse toutes les attentes.

Ce site correspond à une vaste villa antique datée entre le Ier et le IVe siècle, dont les dimensions et l’organisation architecturale témoignent d’un haut niveau de sophistication. Sur plus de 4 000 m², les archéologues ont pu dégager de nombreux éléments de la pars urbana, c’est-à-dire la partie résidentielle du domaine. Celle-ci s’articule autour d’un jardin central de plus de 450 m², doté d’un bassin au nord et d’une fontaine au sud. De larges galeries, probablement à colonnades, desservaient également les différentes pièces d’habitation, les salles de réception et les autres lieux de vie, notamment une cuisine

Une résidence luxueuse à la romaine

Cependant, ce qui impressionne tout particulièrement les spécialistes comme les visiteurs, c’est le raffinement des aménagements découverts. À l’est, des thermes parfaitement conservés ont été identifiés, avec leur système d’hypocauste (chauffage par le sol) encore visible. Mosaïques, fragments de colonnes sculptées et épais murs en pierre viennent aussi confirmer le caractère prestigieux de cette résidence.

Le plan général, la richesse des matériaux et la présence de plusieurs étages suggèrent que le propriétaire de la villa appartenait à l’élite gallo-romaine locale, sans doute un riche propriétaire foncier ou un notable de la région. La villa dominait vraisemblablement un vaste domaine agricole, la pars rustica, dont une partie a été découverte pour l’instant et laisse supposer l’existence de bâtiments annexes servant à l’exploitation des terres.

Un jalon précieux pour l’Histoire de la Gaule romaine

Cette découverte constitue une avancée majeure pour la connaissance de l’Antiquité dans le nord de la Bourgogne. Auxerre, située à proximité d’une voie secondaire de la Via Agrippa, était déjà connue pour ses vestiges gallo-romains, mais rarement une villa d’un tel prestige y avait été mise au jour.

Selon Alexandre Burgevin, responsable du chantier pour l’INRAP, « ce chantier est aussi une chance parce qu’il nous permet de fouiller un édifice remarquable de manière complète, cette ampleur de décapage n’est pas si fréquente dans le cadre de l’archéologie préventive. Et puis nous avons trouvé, non seulement des fondations, mais encore des murs en élévation sur une hauteur d’environ un mètre : cet état de conservation, en milieu rural, est assez exceptionnel. »

Des fouilles, encore des fouilles

Il reste aussi de nombreuses choses à découvrir sur ce site avant la fermeture du chantier de fouille, en septembre prochain. En effet, les archéologues, au-delà des restes des bâtiments trouvés, ont également mis au jour plusieurs petits objets du quotidien des Gallo-Romains, comme des éléments de parures. Sur cette lancée, les équipes de l’INRAP souhaiteraient également mettre la main sur les fosses à déchets des anciens habitants du site. En effet, ces dernières, au-delà de leur caractère peu ragoûtant, sont en réalité de véritables filons d’or, car elles témoignent des habitudes alimentaires de l’époque grâce aux restes retrouvés.

Néanmoins, les fouilles ne s’arrêteront pas aux seuls vestiges gallo-romains. En effet, en bordure de la villa, un bâtiment médiéval a été exhumé. Pour les archéologues, et selon des textes anciens, il pourrait s’agir d’un édifice comprenant une chapelle, ayant appartenu au comte d’Auxerre au XIIIe siècle. De plus, les archéologues veulent également poursuivre leurs recherches en s’intéressant aux états antérieurs du site. Ce dernier pourrait en effet renfermer des vestiges plus anciens, remontant à la fin de l’âge du bronze, voire au Néolithique.

Le site de Sainte-Nitasse sera exceptionnellement ouvert gratuitement au public, le 15 juin, à l’occasion des Journées européennes de l’archéologie afin que chacun puisse découvrir de ses propres yeux une page de notre Histoire en pleine exhumation.

Eric de Mascureau

mardi 6 août 2024

Archéologie : découverte d’une cité antique “exceptionnelle” à Sainte-Colombe-lès-Vienne (69)

 À Sainte-Colombe-lès-Vienne, une équipe de l’association Archeodunum a exhumé un faubourg entier de la Vienne romaine où se côtoient luxueuses demeures et vastes espaces publics très bien conservés.

«Il s’agit sans doute de la fouille la plus exceptionnelle de l’époque romaine depuis 40 ou 50 ans. Nous avons une chance inouïe», s’enthousiasme Benjamin Clément, l’un des archéologues de l’association Archeodunum, qui a fait la surprenante découverte à Sainte-Colombe-lès-Vienne (Rhône).

Là où un parc de 5000 logements devait être prochainement construit, les vestiges d’un faubourg antique datant de l’Antiquité ont été déterrés à quelques pas de la mairie. Le site occupé pendant trois siècles est remarquable à plus d’un titre: par sa superficie de près de 7000 mètres carrés en milieu urbain, ce qui est très rare, par la diversité des vestiges et par leur état de conservation, résume Benjamin Clément, responsable scientifique de cette opération d’archéologie préventive. «Ce sont des incendies successifs qui ont permis de conserver tous les éléments en place quand les habitants ont fui la catastrophe, transformant le secteur en une véritable petite Pompéi viennoise», s’exclame-t-il.

Ainsi, le feu a fait s’effondrer le premier étage, le toit et la terrasse d’une somptueuse demeure entourée de jardins, datant de la 2e moitié du Ier siècle et baptisée la Maison des Bacchanales, en raison d’une mosaïque au cortège de bacchantes et de satyres entourant un Bacchus. Les étages effondrés ont été préservés, le mobilier abandonné sur place.

[…]

Le Figaro

https://www.fdesouche.com/2017/08/03/archeologie-decouverte-dune-cite-antique-exceptionnelle-sainte-colombe-les-vienne-69/

jeudi 28 décembre 2023

Découverte du tour de l’Afrique par le Pharaon nécôs

 

Tour de l'Afrique par le Pharaon Nécôs

Dès l’Antiquité, les voyageurs savaient que la circumnavigation de l’Afrique était possible. Dans le livre IV de « l’Enquête », l’historien Grec, né à Halicarnasse vers 484 avant J. C., Hérodote raconte le voyage autour de l’Afrique d’un équipage Phénicien envoyé par le pharaon Nécôs entre 609 et 594.

« La Libye est, nous le savons, entièrement entourée par la mer, sauf du côté où elle touche l’Asie ; le roi d’Egypte Nécôs en a le premier à notre connaissance donné la preuve : quand il eut terminé le percement du canal qui va du Nil au golfe Arabique, il fit partir des vaisseaux montés par des Phéniciens, avec mission de revenir en Egypte par les colonnes d’Héraclès et la mer septentrionale. Partis de la mer Erythrée les Phéniciens parcoururent la mer méridionale : à l’automne ils débarquèrent sur la côte de Libye, à l’endroit où les avait mené leur navigation, ensemençaient le sol et attendaient la récolte ; la moisson faite ils reprenaient la mer. Deux ans passèrent ainsi ; la troisième année ils doublèrent les colonnes d’Héraclès et retrouvèrent l’Egypte. »

L’Enquête IV - 42

Un fait qui parait surprenant à Hérodote est que ces navigateurs en contournant la Libye eurent le soleil à droite ce qui prouve qu’ils passèrent l’Equateur. Ce voyage de 25 000 kilomètres fut raconté à Hérodote en Egypte quelques 125 ans après.

Une tentative Perse faite du vivant d’Hérodote est relatée par ce dernier (L’Enquête IV – 43). Sataspès, fils de Téaspis, fut obligé, en échange d’une peine d’empalement, d’aller faire le tour de l’Afrique. Parti par l’ouest, il atteignit le fond du golfe de Guinée où il rencontra les pygmées vers 478 ou 470. Il dut abandonner son périple ; « leur navire ne pouvait plus avancer, pris dans un calme plat » (L’Enquête IV – 43).

Hérodote ne connut pas la tentative du carthaginois Hannon, vers 450 (ou 470), qui s’arrêta également dans le golfe de Guinée après un passage aux Canaries et au cap Vert. La narration de ce voyage traduite en grec est connue sous le nom de « Périple d’Hannon ».

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2017/12/decouverte-du-tour-de-l-afrique-par-le-pharaon-necos.html

mercredi 18 octobre 2023

Rennes : un quartier antique redécouvert par les archéologues rue de la Cochardière

 

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27/06/2016 – 06H45 Rennes (Breizh-info.com) – Des fouilles archéologiques menées par l’INRAP ont commencé rue de la Cochardière, près de l’Hôtel-Dieu, en mai 2016. Elles ont déjà permis de mettre à jour une série de vestiges de l’antiquité romaine, et devraient se poursuivre pendant un an. Un immeuble avec des parkings souterrains est prévu à cet emplacement.

« Le site est traversé par deux rues romaine est-ouest et une rue nord-sud », nous explique l’un des archéologues de l’INRAP qui travaille sur les lieux. « Nous avons déjà trouvé, au nord du site, une domus romaine, c’est à dire une habitation assez cossue, avec des sols en béton romain bien conservés. Elle a subsisté jusqu’au Ve siècle environ ». La villa est cependant assez endommagée : bien que le site soit resté vierge pendant plusieurs siècles, au début du XIXe, une maison a été bâtie sur ses vestiges, en partie détruits par l’établissement d’une cave, puis d’une fosse septique ; cette bâtisse a été rasée vers 1970. « Le constructeur de cette maison était un érudit et avait fait faire des fouilles à l’époque ; il avait d’ailleurs récupéré des choses », confie le chercheur. Le niveau archéologique romain est à moins d’un mètre sous le sol actuel.

Le site ne se limite pas à la villa. « Il y a aussi un cimetière, à partir du Ve siècle jusqu’au Moyen Age », autour d’une ancienne église Saint-Martin des Vignes, disparue. « Ce cimetière a été établi sur un quartier romain ». Cette église, très mal connue, a été détruite en 1794. On sait cependant qu’elle appartenait avant 1158 à l’abbaye Sainte-Melaine et sa position, au cœur d’un cimetière et très à l’écart du bâti de la ville médiévale, suggère sa grande ancienneté.

Un diagnostic réalisé en 2012 rappelle que de nombreux vestiges romains ont été découverts dans les environs de l’Hôtel-Dieu, notamment des briques romaines récupérées au XIXe, par centaines, par l’entrepreneur M. Louis qui les a réutilisées partout en ville. « A la place de l’Hôtel-Dieu il y avait d’ailleurs un grand édifice public, peut-être des thermes », précise l’archéologue. Ainsi que tout un quartier de la ville, avec plusieurs rues et des habitations.

Pendant ces diagnostics, des fragments de céramiques romaines et du haut Moyen-Age ont été retrouvés, ainsi que deux pièces de monnaies de la fin du IVe siècle. Il s’agit de deux as, l’un émis pour l’empereur Valens (364-378), l’autre à l’effigie d’Arcadius (388-402) . Près d’une tombe a aussi été retrouvée une fibule en argent en forme d’omega, décorée avec des motifs similaires à ceux qu’on peut rencontrer au Danemark et datée approximativement du Ve siècle après JC. De nombreux tessons de l’Antiquité, des VIe-VIIe et XIe-XIIe siècles ont aussi été découverts.

Les fouilles devraient se prolonger jusqu’en mai 2017 et occuper jusqu’à vingt personnes, dont plusieurs étudiants en archéologie stagiaires. Elles permettront d’améliorer la connaissance d’un quartier entier de la ville antique et d’une intéressante nécropole historique.

Crédit photo : breizh-info.com
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2016/06/27/45658/rennes-quartier-antique-redecouvert-archeologues-rue-de-cochardiere/

samedi 14 octobre 2023

La souveraineté guerrière de l’Irlande, par Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h

 

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28/05/2016 – 05H00 Fouesnant (Breizh-info.com) – Après avoir réédité Les fêtes celtiques et la civilisation celtique, les éditions Yoran Embanner viennent de publier La Souveraineté guerrière de l’Irlande, par Françoise Le Roux et Christian J-Guyonvarc’h. La maison d’édition de Fouesnant poursuit ainsi son oeuvre permettant de transmettre au grand public la longue mémoire bretonne, celtique et européenne.

Guerriers redoutables autant que redoutés, les Celtes, de l’Antiquité au Moyen Âge, furent des combattants hors de pair. Leur bravoure et leur connaissance du métier des armes en firent des mercenaires très recherchés tant dans l’Antiquité qu’à la période médiévale.

À cette excellence militaire s’ajoute une conception particulière de la guerre, différente de celle de Rome et de l’Occident moderne avec une divinité symbolisant la souveraineté guerrière, la Mórrígan. Car le dieu de la guerre pour les Celtes, est une déesse :  Mórrígan, la « Grande Reine », épouse du dieu-druide Dagda.

Cet ouvrage nous livre également une étude des rapports de la divinité guerrière et du corbeau qui en est le symbole. Il fait état de la découverte d’une survivance mythologique dans le folklore breton et propose une définition très claire de la notion celtique de la souveraineté, axée sur le sacerdoce et la guerre.

Françoise LE ROUX et Chr.-J. GUYONVARC’H figurent parmi les meilleurs spécialistes du monde celtique et ont toujours travaillé à la même œuvre. Ils sont auteurs de plusieurs centaines d’articles et de nombreux ouvrages traduits en une demi-douzaine de langues.

Après une introduction consacrée aux dieux, à la guerre et à la souveraineté, le premier chapitre du livre se consacré à la déesse de la guerre. Le deuxième revient sur les trois échecs de Cuchulainn (Pierre de Fal Fand, Morrigan). Le troisième chapitre évoque la Morrigan et le Dagda, tandis que le quatrième évoque Morrigan, Bodb et Macha. Vient ensuite un chapitre sur le thème celtique et la légende ossète, puis l’histoire de Marcus Valerius Corvus. Le chapitre VII est intitulé Les Corbeaux et la fondation de Lyon, le huitième se consacre à Macha, puis les deux derniers chapitres évoquent l’idéologie et la souveraineté celtique.

L’ouvrage comporte également un index important ainsi que plusieurs tableaux (généalogie, fonctions …).

Il s’agit d’un livre rédigé de façon universitaire et qui peut paraitre parfois rébarbatif mais qui est important à posséder pour quiconque veut comprendre et étudier la société celtique et irlandaise d’antan.

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La souveraineté guerrière de l’Irlande – François le Roux, Christian-J Guyonvarc’h – Yoran Embanner – 18€

Crédit photo : breizh-info.com
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2016/05/28/44147/souverainete-guerriere-de-lirlande-francois-roux-christian-j-guyonvarch/

lundi 28 août 2023

Dictionnaire de l’Historien, par Claude Gauvard et Jean-François Sirinelli

 

Les Presses Universitaires de France (PUF) ont édité en cette rentrée le Dictionnaire de l’Historien, rédigé par deux spécialistes, Claude Gauvard et Jean-François Sirinelli.
La médiéviste Claude Gauvard, auteur notamment de La France au Moyen âge du Ve au XVème siècle et le professeur d’histoire contemporaine ont réuni pour l’occasion plus de 200 auteurs afin de fournir une sorte de dictionnaire de méthode critique, qui sera particulièrement utile pour les étudiants.
Le livre n’est pas destiné au grand public, mais à des universitaires, à des chercheurs, à des étudiants désireux de trouver, parmi les 355 entrées qui forment cet ouvrage, des méthodes de travail et de réflexion via des mots essentiels.
Pour les curieux, il permet de comprendre comment les historiens d’aujourd’hui conçoivent et écrivent l’histoire. Le Dictionnaire de l’Historien entend montrer que l’histoire est une discipline vivante, sans cesse remise sur le métier par ceux qui l’écrivent. Des choix ont du être faits et les grands thèmes qui renouvellent la pensée historique ont été privilégiés : les sensibilités, les représentations, l’information, l’opinion, les medias, la culture de masse, la mondialisation, etc.
Ils sont traites en respectant les écarts chronologiques, de l’Antiquite a nos jours, la diversité historiographique et la complexité de domaines souvent foisonnants. Il apparait alors que, quelle que soit leur spécialité, les historiens ont en commun de répondre aux mêmes exigences de rigueur pour administrer la preuve et rechercher la vérité.

Une grande attention a donc été portée au métier d’historien face a ces nouveaux objets et a de nouveaux modes d’investigation. Une telle somme montre que l’Histoire reste une, comme un édifice éclairant un savoir indispensable au citoyen d’aujourd’hui.

Un ouvrage riche et intéressant – mais à ne pas mettre entre les mains des non-initiés qui risqueraient d’être rapidement fâchés avec cette discipline…

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Dictionnaire de l’Historien – Claude Gauvard, Jean-François Sirinelli – PUF – 39€

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2015/09/21/31262/dictionnaire-de-lhistorien-par-claude-gauvard-et-jean-francois-sirinelli/

dimanche 14 août 2022

Périclès – La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme (Vincent Azoulay)

 Vincent Azoulay est Professeur d’histoire grecque et auteur de différents ouvrages consacrés à l’Antiquité.

Silhouette familière des manuels scolaires et des livres sur la Grèce, Périclès a le rare privilège d’incarner à lui seul un « siècle « , condensant sur son nom l’apogée d’Athènes et l’épanouissement de la première démocratie de l’histoire.

Au lieu de se lancer dans une nouvelle biographie de Périclès, Vincent Azoulay cherche à remettre en contexte cette grande figure, en la réinsérant dans la culture politique du Ve siècle av. J.-C. A travers Périclès, c’est l’univers social et historique de l’Athènes classique que tente de nous faire découvrir ce livre.

Le premier volet de cet ouvrage s’ouvre par l’étude des atouts généalogiques, économiques et culturels dont disposait le jeune Périclès lorsqu’il entra dans la carrière politique. Les deux chapitres suivants sont consacrés aux fondements du pouvoir péricléen, à savoir la gloire militaire et le maniement expert de la parole publique au point d’incarner l’orateur par excellence. Ensuite, Vincent Azoulay examine comment Périclès fut impliqué dans le développement de l’impérialisme athénien et réprima sans états d’âmes les révoltes des cités alliées. Nous suivons encore Périclès dans la genèse d’une politique économique propre au concept de démocratie athénienne avec d’importantes redistributions à destination de la communauté civique. L’ouvrage termine par l’analyse des reproches et attaques adressées à Périclès.

De quoi tenter de comprendre Athènes au miroir de Périclès et Périclès au miroir d’Athènes.

Périclès, Vincent Azoulay, éditions Armand Colin, 348 pages, 24,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/pericles-la-democratie-athenienne-a-lepreuve-du-grand-homme-vincent-azoulay/55987/

lundi 29 novembre 2021

Le légionnaire romain (Marc Landelle)

 

Marc Landelle, agrégé et docteur en histoire ancienne, a soutenu à l’Université Paris-Sorbonne une thèse sur les magistri militum, généraux romains de la fin de l’Antiquité romaine.

Voici son premier livre qui s’attache à décrire ce que fut la vie du légionnaire romain à l’époque de la chute de la République, quand le contrôle des armées devint un enjeu politique essentiel. L’ouvrage n’aborde que les guerres qui furent menées par les Romains contre des peuples extérieurs, en laissant de côté les guerres civiles qui ont opposé des troupes romaines entre elles.

Les Romains eurent de nombreuses occasions de faire la démonstration de leur savoir-faire militaire au cours du 1er siècle av. J.-C. : après avoir conquis aux siècles précédents l’Espagne et la Grèce, après avoir pris pied en Afrique du Nord, il leur revint de pacifier la Méditerranée, conquérir l’Asie, la Palestine et l’Egypte.

L’auteur prend soin de rappeler brièvement le contexte politique et diplomatique dans lequel ces opérations prirent place, avant de s’intéresser à la condition matérielle et sociale du légionnaire romain, à son recrutement et son armement longuement détaillé.

L’ouvrage réserve une part importante à l’analyse de la tactique en vigueur au sein des légions romaines.

Comme dans la plupart des ouvrages de la collection Illustoria consacrée à l’histoire militaire, un cahier illustré de seize pages permet grâce à des cartes et des dessins de mieux cerner les tenues, armements et tactiques décrites dans les pages de ce livre. Un lexique vient compléter l’ouvrage.

Le légionnaire romain, Marc Landelle, éditions Lemme, collection Illustoria, 104 pages, 17,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-legionnaire-romain-marc-landelle/84470/

lundi 25 octobre 2021

Histoire de la Phénicie (Josette Elayi)

 

Josette Elayi, historienne spécialiste de la Phénicie, a dirigé des colloques et de nombreux livres sur le sujet.

L’histoire de la Phénicie est mal connue, démesurée et éclatée. Les Phéniciens étaient dispersés dans tout le monde méditerranéen pendant environ un millénaire. Et, paradoxalement, ce peuple qui a inventé l’alphabet a laissé peu de traces écrites. Quant à l’exploration archéologique des sites phéniciens, elle est limitée car ils sont ensevelis sous les villes modernes du Liban et sous quelques villes de Syrie et d’Israël.

Pourtant, ce livre rassemble toutes les connaissances dont nous disposons aujourd’hui pour établir cette Histoire de la Phénicie. C’est un voyage dans le temps et dans l’espace qui débute avec les premiers contacts entre Byblos et l’Egypte, fait découvrir les cités proto-phéniciennes (Sidon, Tyr, Arwad,…), examine la période d’indépendance de la Phénicie (1200-883), puis la Phénicie sous domination assyrienne (883-610), sous domination babylonienne (610-539), et finalement sous domination perse (539-332).

L’histoire de la Phénicie s’arrête en 332 avec la conquête de Tyr par Alexandre le Grand. A partir de ce moment, les Grecs imposent progressivement la culture hellénistique, qui éclipse peu à peu la culture phénicienne.

Histoire de la Phénicie, Josette Elayi, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 11 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/histoire-de-la-phenicie-josette-elayi/88428/

mardi 20 juillet 2021

Néron (Catherine Salles)

 

Catherine Salles enseigne la langue et la civilisation latines à l’université de Paris X Nanterre. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, tous consacrés à l’Antiquité romaine. Cette fois, elle signe une biographie de Lucius Domitius Ahenobarbus, plus connu sous le nom de Néron, né le 15 décembre 37 et mort le 9 juin 68.

Depuis deux mille ans, aucun empereur romain, à l’exception d’Auguste, n’a suscité autant d’études que le dernier représentant de la famille impériale Julio-claudienne. Tour à tour historiens, dramaturges, romanciers, cinéastes, selon leur sensibilité et leurs convictions, ont choisi Néron comme sujet de leurs œuvres.

Pline l’Ancien n’avait pas hésité à mettre sur le même plan Caligula et Néron, qualifiés par lui de “fléaux du genre humain”. Considéré comme l’Antéchrist par les chrétiens, Néron a offert la figure la plus emblématique du crime et de la perversité. Néron a été un assassin, sacrifiant en particulier son frère Britannicus, sa mère Agrippine, son épouse Octavie, et bien d’autres victimes éliminées au gré de sa politique. Néron a aussi procédé à la première persécution des chrétiens. Personnage obscur et complexe, Néron ment, assassine, extermine, guidé par la crainte des réactions de son entourage et du peuple romain.

C’est ce règne étonnant, à la fois terrifiant et burlesque, que décrit ce livre. Au passage, Catherine Salles tord le cou à quelques idées reçues et explique que Néron n’est pas responsable de l’incendie de Rome.

Néron, Catherine Salles, éditions Perrin, 288 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/neron-catherine-salles/109498/

vendredi 9 avril 2021

Orthodoxie et hérésie durant l’Antiquité tardive

La période qui s’étend du IIIe siècle de l’ère chrétienne au VIe, ce qu’il est convenu d’appeler, depuis les débuts de l’âge moderne, le passage de l’Antiquité gréco-romaine au Moyen-Âge (où âges gothiques), fait l’objet, depuis quelques années, d’un intérêt de plus en plus marqué de la part de spécialistes, mais aussi d’amateurs animés par la curiosité des choses rares, ou poussés par des besoins plus impérieux. De nombreux ouvrages ont contribué à jeter des lueurs instructives sur un moment de notre histoire qui avait été négligée, voire méprisée par les historiens. Ainsi avons-nous pu bénéficier, à la suite des travaux d’un A.I. Marrou, qui avait en son temps réhabilité cette époque prétendument “décadente”, des analyses érudites et perspicaces de P. Hadot, de L. Jerphagnon, de R. MacMullen, de Ch. Gérard et d’autres, tandis que les ouvrages indispensable, sur la résistance païenne, de P. de Labriolle et d’A. de Benoist étaient réédités. Polymnia Athanassiadi, professeur d’histoire ancienne à l’Université d’Athènes, a publié, en 2006, aux éditions Les belles Lettres, une recherche très instructive : La Lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif, que je vais essayer de commenter.

Avant tout, il est indispensable de s’interroger sur l’occultation, ou plutôt l’aveuglement (parce que l’acte de voiler supposerait une volonté assumée de cacher, ce qui n’est pas le cas), qu’ont manifesté les savants envers cette période qui s’étend sur plusieurs siècles. L’érudition classique, puis romantique (laquelle a accentué l’erreur de perspective) préféraient se pencher sur celle, plus valorisante, du Ve siècle athénien, ou de l’âge d’or de l’Empire, d’Auguste aux Antonins. Pourquoi donc ce dédain, voire ce quasi déni ? On s’aperçoit alors que, bien qu’aboutissant à des présupposés laïques, la science historique a été débitrice de la vision chrétienne de l’Histoire. On a soit dénigré ce qu’on appela le “bas empire”, en montrant qu’il annonçait l’obscurantisme, ou bien on l’a survalorisé, en dirigeant l’attention sur l’Église en train de se déployer, et sur le christianisme, censé être supérieur moralement. On a ainsi souligné dans le déclin, puis l’effondrement de la civilisation romaine, l’avènement de la barbarie, aggravée, aux yeux d’un Voltaire, par un despotisme asiatique, que Byzance incarna pour le malheur d’une civilisation figée dans de louches et imbéciles expressions de la torpeur spirituelle, dans le même temps qu’on saluait les progrès d’une vision supposée supérieure de l’homme et du monde.

Plus pernicieuse fut la réécriture d’un processus qui ne laissa guère de chances aux vaincus, lesquels faillirent bien disparaître totalement de la mémoire. À cela, il y eut plusieurs causes. D’abord, la destruction programmée, volontaire ou non, des écrits païens par les chrétiens. Certains ont pu être victimes d’une condamnation formelle, comme des ouvrages de Porphyre, de Julien l’Empereur, de Numénius, d’autres ont disparu parce qu’ils étaient rares et difficiles d’accès, comme ceux de Jamblique, ou bien n’avaient pas la chance d’appartenir au corpus technique et rhétorique utile à la propédeutique et à la méthodologie allégorique utilisées par l’exégèse chrétienne. C’est ainsi que les Ennéades de Plotin ont survécu, contrairement à d’autres monuments, considérables, comme l’œuvre d’Origène, pourtant chrétien, mais plongé dans les ténèbres de l’hérésie, qu’on ne connaît que de seconde main, dans les productions à des fins polémiques d’un Eusèbe.

La philosophie, à partir du IIe siècle, subit une transformation profonde, et se “platonise” en absorbant les écoles concurrentes comme l’aristotélisme et le stoïcisme, ou en les rejetant, comme l’académisme ou l’épicurisme, en s’appuyant aussi sur un corpus mystique, plus ou moins refondé, comme l’hermétisme, le pythagorisme ou les oracles chaldaïques De Platon, on ne retient que le théologien. Le terme “néoplatonisme” est peu satisfaisant, car il est un néologisme qui ne rend pas compte de la conscience qu’avaient les penseurs d’être les maillons d’une “chaîne d’or”, et qui avaient hautement conscience d’être des disciples de Platon, des platoniciens, des platonici, élite considérée comme une “race sacrée”. Ils clamaient haut et fort qu’il n’y avait rien de nouveau dans ce qu’ils avançaient. Cela n’empêchait pas des conflits violents (en gros, les partisans d’une approche “intellectualisante” du divin, de l’autre ceux qui mettent l’accent sur le rituel et le culte, bien que les deux camps ne fussent pas exclusifs l’un de l’autre). Le piège herméneutique dont fut victime l’appréhension de ces débats qui éclosent au seuil du Moyen-Âge, et dont les enjeux furent considérables, tient à ce que le corpus utilisé (en un premier temps, les écrits de Platon) et les méthodes exégétiques, préparent et innervent les pratiques méthodologiques chrétiennes. Le “néoplatonisme” constituerait alors le barreau inférieur d’une échelle qui monterait jusqu’à la théologie chrétienne, sommet du parcours, et achèvement d’une démarche métaphysique dont Platon et ses exégètes seraient le balbutiement ou le la substance qui n’aurait pas encore emprunté sa forme véritable.

Or, non seulement la pensée “païenne” s’inséra difficilement dans un schéma dont la cohérence n’apparaît qu’à l’aide d’un récit rétrospectif peu fidèle à la réalité, mais elle dut batailler longuement et violemment contre les gnostiques, puis contre les chrétiens, quand ces derniers devinrent aussi dangereux que les premiers, quitte à ne s’avouer vaincue que sous la menace du bras séculier.

Cette résistance, cette lutte, Polymnia Athanassiadi nous la décrit très bien, avec l’exigence d’une érudite maîtrisant avec talent la technique philologique et les finesses philosophiques d’un âge qui en avait la passion. Mais ce qui donne encore plus d’intérêt à cette recherche, c’est la situation (pour parler comme les existentialistes) adoptée pour en rendre compte. Car le point de vue platonicien est suivi des commencements à la fin, de Numénius à Damascius, ce qui bascule complètement la compréhension de cette époque, et octroie une légitimité à des penseurs qui avaient été dédaignés par la philosophie universitaire. Ce n’est d’ailleurs pas une moindre gageure que d’avoir reconsidéré l’importance de la théurgie, notamment celle qu’a conçue et réalisée Jamblique, dont on perçoit la noblesse de la tâche, lui qui a souvent fort mauvaise presse parmi les historiens de la pensée.

Pendant ces temps très troublés, où l’Empire accuse les assauts des barbares, s’engage dans un combat sans merci avec l’ennemi héréditaire parthe, où le centre du pouvoir est maintes fois disloqué, amenant des guerres civiles permanentes, où la religiosité orientale mine l’adhésion aux dieux ancestraux, l’hellénisme (qui est la pensée de ce que Paul Veyne nomme l’Empire gréco-romain) est sur la défensive. Il lui faut trouver une formule, une clé, pour sauver l’essentiel, la terre et le ciel de toujours. Nous savons maintenant que c’était un combat vain (en apparence), en tout cas voué à l’échec, dès lors que l’État allait, par un véritable putsch religieux, imposer le culte galiléen. Durant trois ou quatre siècles, la bataille se déroulerait, et le paganisme perdrait insensiblement du terrain. Puis on se réveillerait avec un autre ciel, une autre terre. Comme le montre bien P. Athanassiadi, cette “révolution” se manifeste spectaculairement dans la relation qu’on cultive avec les morts : de la souillure, on passe à l’adulation, au culte, voire à l’idolâtrie des cadavres.

À travers cette transformation des cœurs, et de la représentation des corps, c’est une nouvelle conception de la vérité qui vient au jour. Mais, comme cela advient souvent dans l’étreinte à laquelle se livrent les pires ennemis, un rapport spéculaire s’établit, où se mêlent attraction et répugnance. Récusant la notion de Zeigeist, trop vague, P. Athanassiadi préfère celui d’ « osmose » pour expliquer ce phénomène universel qui poussa les philosophes à définir, dans le champ de leurs corpus, une « orthodoxie », tendance complètement inconnue de leurs prédécesseurs. Il s’agit là probablement de la marque la plus impressionnante d’un âge qui, par ailleurs, achèvera la logique de concentration extrême des pouvoirs politique et religieux qui était contenu dans le projet impérial. C’est dire l’importance d’un tel retournement des critères de jugement intellectuel et religieux pour le destin de l’Europe.

Il serait présomptueux de restituer ici toutes les composantes d’un processus historique qui a mis des siècles pour réaliser toutes ses virtualités. On s’en tiendra à quelques axes majeurs, représentatifs de la vision antique de la quête de vérité, et généralement dynamisés par des antithèses récurrentes.

L’hellénisme, qui a irrigué culturellement l’Empire romain et lui a octroyé une armature idéologique, sans perdre pour autant sa spécificité, notamment linguistique (la plupart des ouvrages philosophiques ou mystiques sont en grec) est, à partir du IIe siècle, sur une position défensive. Il est obligé de faire face à plusieurs dangers, internes et externes. D’abord, un scepticisme dissolvant s’empare des élites, tandis que, paradoxalement, une angoisse diffuse se répand au moment même où l’Empire semble devoir prospérer dans la quiétude et la paix. D’autre part, les écoles philosophiques se sont pour ainsi dire scolarisées, et apparaissent souvent comme des recettes, plutôt que comme des solutions existentielles. Enfin, de puissants courants religieux, à forte teneur mystique, parviennent d’Orient, sémitique, mais pas seulement, et font le siège des âmes et des cœurs. Le christianisme est l’un d’eux, passablement hellénisé, mais dont le noyau est profondément judaïque.

Plusieurs innovations, matérielles et comportementales, vont se conjuguer pour soutenir l’assaut contre le vieux monde. Le remplacement du volume de papyrus par le codex, le livre que nous connaissons, compact, maniable, d’une économie extraordinaire, outil propice à la pérégrination, à la clandestinité, sera déterminant dans l’émergence de cette autre figure insolite qu’est le missionnaire, le militant. Les païens, par conformisme traditionaliste, étaient attachés à l’antique mode de transmission de l’écriture, et l’idée de convertir autrui n’appartenait pas à la weltanschauung gréco-romaine. Nul doute qu’on ait là l’un des facteurs les plus assurés de leur défaite finale.

Le livre possède aussi une qualité intrinsèque, c’est que la disposition de ses pages reliées et consultables à loisir sur le recto et le verso, ainsi que la continuité de lecture que sa facture induit, le rendent apte à produire un programme didactique divisé en parties cohérentes, en une taxinomie. Il est par excellence porteur de dogme. Le canon, la règle, l’orthodoxie sont impliqués dans sa présentation ramassée d’un bloc, laissant libre cours à la condamnation de l’hérésie, terme qui, de positif qu’il était (c’était d’abord un choix de pensée et de vie) devient péjoratif, dans la mesure même où il désigne l’écart, l’exclu. Très vite, il sera l’objet précieux, qu’on parera précieusement, et qu’on vénèrera. Les religions du Livre vont succéder à celles de la parole, le commentaire et l’exégèse du texte figé à la recherche libre et à l’accueil “sauvage” du divin.

Pour les Anciens, la parole, « créature ailée », selon Homère, symbolise la vie, la plasticité de la conscience, la possibilité de recevoir une pluralité de messages divins. Rien de moins étrange pour un Grec que la théophanie. Le vecteur oraculaire est au centre de la culture hellénique. C’est pourquoi les Oracles chaldaïques, création du fascinant Julien le théurge, originaire de la cité sacrée d’Apamée, seront reçus avec tant de faveur. En revanche la théophanie chrétienne est un évènement unique : le Logos s’est historiquement révélé aux hommes. Cependant, sa venue s’est faite par étapes, chez les Juifs et les Grecs d’abord, puis sous le règne d’Auguste. L’incarnation du Verbe est conçue comme un progrès, et s’inscrit dans un temps linéaire. Tandis que le Logos, dans la vision païenne, intervient par intermittence. En outre, il révèle une vérité qui n’est cernée ni par le temps, ni par l’espace. La Sophia appartient à tous les peuples, d’Occident et d’Orient, et non à un “peuple élu”. C’est ainsi que l’origine de Jamblique, de Porphyre, de Damascius, de Plotin, les trois premiers Syriens, le dernier Alexandrin, n’a pas été jugé comme inconvenante. Il existait, sous l’Empire, une koïnè théologique et mystique.

Que le monothéisme sémitique ait agi sur ce recentrement du divin sur lui-même, à sa plus simple unicité, cela est plus que probable, surtout dans cette Asie qui accueillait tous les brassages de populations et de doctrines, pour les déverser dans l’Empire. Néanmoins, il est faux de prétendre que le néoplatonisme fût une variante juive du platonisme. Il est au contraire l’aboutissement suprême de l’hellénisme mystique. Comme les Indiens, que Plotin ambitionnait de rejoindre en accompagnant en 238 l’expédition malheureuse de Gordien II contre le roi perse Chahpour, l’Un peut se concilier avec la pluralité. Jamblique place les dieux tout à côté de Dieux. Plus tard, au Ve siècle, Damascius, reprenant la théurgie de Jamblique et l’intellectualité de Plotin (IIIe siècle), concevra une voie populaire, rituelle et cultuelle, nécessairement plurielle, et une voie intellective, conçue pour une élite, quêtant l’union avec l’Un. Le pèlerinage, comme sur le mode chrétien, sera aussi pratiqué par les païens, dans certaines villes “saintes”, pour chercher auprès des dieux le salut.

Les temps imposaient donc un changement dans la religiosité, sous peine de disparaître rapidement. Cette adaptation fut le fait de Numénius qui, en valorisant Platon le théologien, Platon le bacchant, comme dira Damascius, et en éliminant du corpus sacré les sceptiques et les épicuriens, parviendra à déterminer la première orthodoxie païenne, bien avant la chrétienne, qui fut le fruit des travaux de Marcion le gnostique, et des chrétien plus ou moins bienpensants, Origène, Valentin, Justin martyr, d’Irénée et de Tertullien. La notion centrale de cette tâche novatrice est l’homodoxie, c’est-à-dire la cohérence verticale, dans le temps, de la doctrine, unité garantie par le mythe de la “chaîne d’or”, de la transmission continue de la sagesse pérenne. Le premier maillon est la figure mythique de Pythagore, mais aussi Hermès trismégiste et Orphée. Nous avons-là une nouvelle religiosité qui relie engagement et pensée. Jamblique sera celui qui tentera de jeter les fondations d’une église, que Julien essaiera d’organiser à l’échelle de l’Empire, en concurrence avec l’Église chrétienne.

Quand les persécutions anti-païennes prendront vraiment consistance, aux IVe, Ve et VIe siècles, de la destruction du temple de Sérapis, à Alexandrie, en 391, jusqu’à l’édit impérial de 529 qui interdit l’École platonicienne d’Athènes, le combat se fit plus âpre et austère. Sa dernière figure fut probablement la plus attachante. La vie de Damascius fut une sorte de roman philosophique. À 70 ans, il décide, avec sept de ses condisciples, de fuir la persécution et de se rendre en Perse, sous le coup du mirage oriental. Là, il fut déçu, et revint dans l’Empire finir ses jours, à la suite d’un accord entre l’Empereur et le roi des rois.

De Damascius, il ne reste qu’une partie d’une œuvre magnifique, écrite dans un style déchiré et profondément poétique. Il a redonné des lettres de noblesse au platonisme, mais ses élans mystiques étaient contrecarrés par les apories de l’expression, déchirée comme le jeune Dionysos par les Titans, dans l’impossibilité qu’il était de dire le divin, seulement entrevu. La voie apophatique qui fut la sienne annonçait le soufisme et une lignée de mystiques postérieure, souvent en rupture avec l’Église officielle.

Nous ne faisons que tracer brièvement les grands traits d’une épopée intellectuelle que P. Athanassiadi conte avec vie et talent. Il est probable que la défaite des païens provient surtout de facteurs sociaux et politiques. La puissance de leur pensée surpassait celle de chrétiens qui cherchaient en boitant une voie rationnelle à une religion qui fondamentalement la niait, folie pour les uns, sagesses pour les autres. L’État ne pouvait rester indifférent à la propagation d’une secte qui, à la longue, devait devenir une puissance redoutable. L’aristocratisme platonicien a isolé des penseurs irrémédiablement perdus dans une société du ressentiment qui se massifiait, au moins dans les cœurs et les esprits, et la tentative de susciter une hiérarchie sacrée a échoué pitoyablement lors du bref règne de Julien.

Or, maintenant que l’Église disparaît en Europe, il est grand temps de redécouvrir un pan de notre histoire, un fragment de nos racines susceptible de nous faire recouvrer une part de notre identité. Car ce qui frappe dans l’ouvrage de P. Athanassiadi, c’est la chaleur qui s’en dégage, la passion. Cela nous rappelle la leçon du regretté Pierre Hadot, récemment décédé, qui n’avait de cesse de répéter que, pour les Anciens, c’est-à-dire finalement pour nous, le choix philosophique était un engagement existentiel.

► Claude Bourrinet (enseignant), 2011.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/81

jeudi 31 décembre 2020

L'itinéraire spirituel de Julius Evola

  

[Ci-contre : Le Vengeur, Arno Breker, 1940]

Nous ne croyons plus devoir présenter Julius Evola à nos amis, mais peut-être est-il intéressant de voir de plus près le cheminement de sa pensée depuis son ardente jeunesse, où il a côtoyé les mouvements artistiques d’avant-garde au lendemain de la Première Guerre mondiale, jusqu’à l’époque où il a pris pleinement conscience de son identité de philosophe de la tradition gibeline.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, donc, le Futurisme, lancé par le poète Marinetti vers la fin de la première décennie du XXe siècle, avait été pris de vitesse par le Dadaïsme et le Surréalisme, aussi est-ce à ces deux mouvements qu’Evola porta non seulement toute son attention, mais aussi son adhésion avant de fonder le groupe “Ur”.

À première vue c’est une bien étrange route que celle qui conduit de ces mouvements avant-gardistes vers les arcanes de la Tradition, aussi avons-nous tâché de voir un peu plus clair dans l’évolution d’Evola, et pour ce faire nous avons fait appel aux lumières de deux spécialistes en la matière, notamment à Renato del Ponte et Philippe Baillet.

Dans le texte de sa conférence « Introduction à l’œuvre d’Evola » (1), Philippe Baillet nous apprend que :

« Evola fut attiré par le Dadaïsme parce qu’il ne s’agissait pas seulement d’une tendance parmi tant d’autres de l’art d’avant-garde, mais plutôt, selon lui, d’une vision générale de la vie sans laquelle l’impulsion vers une libération absolue de toutes les catégories logiques, éthiques et esthétiques se manifestait sous des formes paradoxales et déconcertantes ».

Et P. Baillet d’ajouter :

« Certaines paroles de Tristan Tzara, qu’il connut personnellement, trouvaient en lui un écho, comme par exemple : “Nous cherchons la force droite, pure, sobre, unique, nous ne cherchons rien d’autre”. Mais l’attirance pour le Dadaïsme était indissolublement liée à la crise qu’Evola traversait alors. La crise passée, il mourut en quelque sorte à tout cela ».

En attendant cette “mort spirituelle”, Evola n’en fut pas moins un des représentants les plus actifs du Dadaïsme en Italie, comme en témoignent des poèmes et des peintures (car Evola a également été peintre), sans oublier ses livres La parole obscure du paysage intêrieur et Arte abstrata qui parurent en 1920 dans la “Collection Dada” de Zurich. Tout comme la plupart des Dadaïstes français se rencontrèrent, après l’effacement du Dadaïsme, dans le mouvement surréaliste d’André Breton, Evola se sentit également attiré durant tout un moment par le Surréalisme, mais certains cotés encore trop dilettantes de celui-ci ne purent le retenir, et Evola se tourna derechef vers les spéculations philosophiques, pour découvrir par ce détour la voie de la Tradition et des doctrines sapientielles, surtout orientales. Il s’intéressa ainsi au Tao Tö King de Lao-Tseu et entra en contact avec John Woodroffe, le traducteur des Tantras hindous. C’est par cette voie qu’Evola commença à méditer sur l’essence de « l‘Individu Absolu ». En 1927, parurent Teoria dell’Individuo assoluto et en 1928, Imperialismo pagano (2). Pour Evola ce fut la rupture défintivé avec la pensée bourgeoise et le saut tout aussi définitif vers le monde de la Tradition.

En 1927, Evola fonda avec quelques amis le groupe “Ur” dont le nom était emprunté au préfixe germanique “ur” (“oer”, en néerlandais, à prononcer comme le “ur” allemand) qui était entré dès le Moyen-Âge dans le vocabulaire philosophique et mystique. Ce préfixe se réfère au “primordial originel”, tout comme il rappelle également le “Pyr” grec, le feu. Mais rappelons également que “ur” est la première syllabe du nom du dieu Uranus et que celui-ci est dans la mythologie le symbole de l’éveil du Feu primordial, tandis que l’adjectif “ouranien”, si cher à Evola, qualifie la pure flamme de l’Esprit, car Uranus est aussi la quintessence même de tout ce qui élève les Fils du Nord et du Monde Hyperboréen vers la totalité de l’Être en quête de cette transcendance dont Evola n’a cessé d’évoquer la nécessité.

Le nouveau groupe fut immédiatement doté d’une revue qui entendait être une « rivista di indirizzi per une scienza dell’ Io ». Dès janvier 1926, la revue devint une « rivista di scienze esoteriche », dirigée, outre Evola, par P. Negri et G. Parise. Bien que Julius Evola fût dès le départ un farouche adversaire de la franc-maçonnerie, celle-ci (à ce moment interdite en Italie) tâcha d’imprimer son sceau sur l’orientation et l’activité du groupe qui finit par en subir les plus grands dommages, avant de se disloquer. Pour situer l’activité du groupe “Ur”, il nous suffira d’avoir encore recours à la conférence de Philippe Baillet :

« Pendant trois ans, le groupe publiera des monographies abondantes sur les différentes doctrines traditionnelles, des extraits commentés de textes initiatiques contemporains, comme ceux de Kremmerz, Meyrink, Crowley et des traductions de textes traditionnels, parmi lesquels on peut citer le Rituel Mithriaque du grand Papyrus Magique de Paris, le texte hermétique de la Turba Philosophorum, les Vers Dorés de Pythagore, des extraits d’un Tantra, du Milindapanha bouddhiste, quelques-uns des chants de l’ascète tibétain Milarepa, etc. Le tout sera rassemblé plus tard en 3 grands volumes sous le titre d’Introduction à la Magie en tant que science du Moi, et forme vraiment une somme unique dans le genre, tant par l’importance de la matière rassemblée que par la qualité des différentes études ».

Et Phillippe Baillet de poursuivre :

« Vers la fin de sa seconde année d’existence, le groupe connaît une scission dont il ne se remettra pas, scission provoquée à l’instigation de certains éléments qui voulaient maintenir en vie la franc-maçonnerie, alors interdite sous le régime fasciste ».

Quant à savoir ce que fut au juste l’activité profonde et “opérative” d’“Ur”, il nous suffira de recopier la réponse que donna Renato del Ponte (3) à une question qui lui fut posée le 11 avril 1975, au cours d’une réunion d’étude du Centre Studi Evoliani français et que nous reproduisons d’après la traduction de Pierre Pascal, un des plus fidèles disciples d’Evola :

« Le Groupe d’UR, à ce que j’en sais, n’avait point de “filiations” directes avec aucun groupe préexistant. C’était quelque chose de complètement nouveau qui avait pris corps sur l’initiative de Julius Evola : autour de lui, se trouvaient diverses personnes qualifiées, provenant d’expériences diverses, qu’ils entendaient faire fructifier, en réalisant un unique et nouveau cours psychique. Le point de départ était situé dans le problème existentiel du Moi, la crise de qui ne croit plus aux valeurs courantes à tout ce qui donne habituellement sur le plan, tant intellectuel que pratique, une signification à l’existence. L’homme “Nouveau” doit aspirer à la vision directe de la réalité. “Comme en un éveil complet”. Une telle aspiration, à travers la connaissance transcendante des pratiques magiques, qui conduit à un changement d’état, dont le point d’arrivée coïncide avec l’Opus transformationis alchimique. Julius Evola écrit que “se transformer est la prémisse de la connaissance supérieure, laquelle ignore les ‘problèmes' et ne connaît que ‘devoirs’ et ‘réalisations’”. Par le mot magie, plutôt que l’entendre selon la signification que lui avait donné l’Antiquité, le Groupe d’UR donna à ce terme une signification nouvelle, qui servit essentiellement à marquer une assomption particulièrement active — comme à tout le Groupe — des disciplines traditionnelles et initiatiques : autrement dit, la “magie” que Roger Bacon définit comme une “métaphysique pratique’. C’est ainsi que fut créée une “chaîne” au moyen de pratiques collectives. Sur les critères suivis et les instructions correspondantes, existent deux monographies d’Introduction à la Magie. Parmi les membres du Groupe, il s’en trouvait, pour le moins, deux qui étaient dotés de pouvoirs réels. Quant aux finalités, les plus immédiates étaient d’éveiller une force supérieure, pouvant servir d’aide au travail individuel de chacun, force dont chacun pouvait éventuellement faire usage. Existait aussi une fin plus ambitieuse : sur une sorte de corps psychique, que l’on entendait créer, pouvoir greffer, par évocation, une véritable influence, provenant d’en-haut. En un tel cas, n’aurait pas été exclue la possibilité d’entreprendre de derrière les “coulisses”, une action, allant jusqu’à s’exercer sur les forces prédominantes telles qu’ elles existaient dans le milieu global de l’époque. Cette seconde possibilité, toutefois, ne connut point d’effets concrets » (4).

Retournons à présent une fois de plus au texte de Philippe Baillet, pour apprendre qu’après la disparition du groupe “Ur”, Julius Evola fonda, en 1930, la revue bimensuelle La Torre avec comme principaux collaborateurs Guido de Giorgio, Girolamo Comi, Gino Ferrenti, Roberto Pavese, Domenico Rodatis et Emilio Servandio. Cette revue entendait « défendre des principes qui se trouvent au-delà du plan politique (car Evola, depuis la parution de son Imperialismo pagano s’occupait de plus en plus d’exposés “métapolitiques”), mais qui, appliqués sur ce plan, « peuvent donner lieu à un ordre de différentiations qualitatives, c’est-à-dire de hiérarchie, c’est-à-dire aussi d’autorité et d’imperium dans le sens le plus vaste ». Dans ce même exposé auquel nous venons d’emprunter ces lignes, Evola déclara encore :

« avec la tentative de La Torre nous voudrions prouver qu’il existe dans l’Italie fasciste la possibilité d’exprimer une pensée rigoureusement impériale et traditionnelle, à jamais libre de tout asservissement politique, adhérant à la pure volonté de défendre une idée ».

Comme l’a écrit P. Baillet : « À afficher aussi librement ses positions, la revue ne tarda pas à avoir des ennuis avec le pouvoir politique ». Et en effet, déjà le numéro 3 fut suspendu… Par la suite, sur ordre des plus hautes instances politiques du régime, il fut interdit aux imprimeurs de Rome d’imprimer la Torre, et la revue cessa de paraître le 15 juin 1930, après la sortie de son numéro dix. C’est également l’époque où Evola ne sortait plus qu’accompagné de garde du corps.

Les bonzes du Parti ne parvinrent toutefois pas à juguler la pensée d’Evola, et c’est assez paradoxalement dans un quotidien éminemment fasciste Il Regime fascista, dirigé par son ami Roberto Farinacci, qu’il obtint la libre disposition d’une page spéciale « réservée à la défense et à l’affirmation des valeurs traditionnelles » qui lui étaient chères. Cette collaboration dura de 1932 jusqu’à l’effondrement du régime fasciste et la disparition du journal hospitalier.

Durant toutes ces années, cette page évolienne publia, outre des articles d’Evola et de ses amis, des textes d’un Gonzague de Reynold, d’un Prince Karl-Anton Rohan, de l’économiste autrichien Othmar Spann, de René Guénon et de plusieurs membres du Kreis [Cercle] du poète allemand Stefan George, dont le poète juif Karl Wolfskehl.

Cette activité journalistique de Julius Evola s’accompagna de la publication de la plupart de ses livres majeurs aussi bien sur le plan purement ésotérico-philosophique que sur celui de la “méta-politique”, ces derniers défendant une conception gibeline d’une société basée sur le respect de la tradition et par conséquent à l’opposé de tous les systèmes politiques qui ont actuellement cours, aussi bien à droite qu’à gauche. C’est surtout en raison de ses deux livres Rivolta contro il mondo moderno (1934) et Cavalcare la Tigre (1961) (5) qu’Evola a été appelé le philosophe de la Révolution conservatrice.

► Marc Eemans, in : Julius Evola, penseur et philosophe traditionaliste italien, Centro Studi Evoliani, Bruxelles 1980.

◘ Notes :

  • 1. Cahiers du Centre d’Études doctrinales Evola (avril 1975).
  • 2. De ce livre parut, en 1933, une traduction allemande sous le titre de Heidnischer Imperialismus, tandis qu’était déjà paru, en 1930, son livre Fenomenologia dell'individuo assoluto.
  • 3. Nous avons trouvé cette réponse dans le n° de septembre 1975 du Bulletin intérieur du Centre français.
  • 4. Renato del Ponte a publié par ailleurs dans la revue Arthos (n°4-5), l’organe du Centre [d'études évoliennes] italien un article fort documenté sur « Evola e l’esperienza del Gruppo di Ur », dont notre ami J. Vercauteren, peu avant sa mort accidentelle, avait commencé la traduction.
  • 5. Ces deux livres ont été traduits en français : Révolte contre le monde moderne (Montréal, 1972) [par Pierre Pascal], Chevaucher le Tigre (Paris, 1964) [par Isabelle Robinet].

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/19

samedi 26 décembre 2020

La crédulité païenne de Michel Onfray

   

Entretien avec Jean-Marie Salamito

Michel Onfray, cet homme si médiatique, vient de commettre une attaque en règle contre le christianisme dans son ouvrage Décadence. Une occasion de montrer la faiblesse de ses raisons contre le Christianisme et, a contrario, la force d'une apologétique chrétienne vraiment scientifique.

Jean-Marie Salamito, vous vous êtes signalé comme celui qui osait porter la controverse contre Jérôme Prieur et Gérard Mordillât, les deux coauteurs de la série Corpus Christi, dans un petit ouvrage remarqué, Les chevaliers de l'apocalypse. Vous récidivez aujourd'hui contre Michel Onfray et son ouvrage Décadence, contre lequel vous venez d'écrire une petite merveille de science historique, Monsieur Onfray au pays des mythes, chez Salvator. Quels sont vos titres, pour oser vous en prendre ainsi, seul contre tous ou presque, à trois personnages marquants du Paysage Audiovisuel Français ?

Je ne suis assurément pas un homme de télévision, mais je suis professeur d'histoire du christianisme antique à l'université Paris IV Sorbonne depuis 2004. J'ai fait une thèse sur la morale économique chez les Pères de l'Église, dans laquelle j'ai montré que, au-delà de la représentation des métiers que l'on se faisait dans l'Antiquité, chacun avait une responsabilité personnelle dans l'exercice de la profession qu'il exerçait. J'ai comparé en particulier les paysans et les marchands.

Dans l'Antiquité préchrétienne, on repère une opposition entre l'agriculteur qui a contact avec la Nature et qui est bon, parce que l'on ne peut pas mentir à la terre. De l'autre côté, le commerçant, lui, a affaire aux hommes, c'est lui qui est injuste. Les poncifs sur les commerçants sans scrupule auront la vie dure. Mais les Pères de l'Église introduisent très tôt, au-delà de la typologie des métiers, une réflexion sur la responsabilité personnelle. Ambroise, par exemple, met en cause les spéculations auxquelles se livrent les grands propriétaires terriens, alors que classiquement la littérature païenne en accusait toujours les marchands. Dans le Commentaire du Psaume 70, saint Augustin s'en prend à l'idée selon laquelle le commerçant est toujours malhonnête, en soulignant que l'on peut très bien concevoir un commerce honnête. Il balaye ainsi les clichés sur les métiers et propose une morale économique souple.

Vous vous en êtes encore pris à un mythe dans votre étude de 2005 sur Pelage et le pélagianisme...

Je n'ai pas fait de la théologie, mais plutôt de la sociologie, en allant chercher des concepts et des méthodes chez Max Weber, pour repérer des affinités électives entre les idées de Pelage et des idées sociales. Ce moine breton expliquait contre Augustin que les hommes n'ont pas besoin de la grâce de Dieu pour se réaliser eux-mêmes. J'ai montré que Pelage développe un élitisme qui convient à une certaine aristocratie chrétienne du moment. Il est pessimiste face aux gens ordinaires et optimiste pour une élite. Augustin, en revanche, au nom de la nécessité de la grâce pour le salut, s'en prend à l'autosatisfaction de cette élite socio-culturelle. Il y voit toute la prétention de l'orgueil humain qu'il dénonce depuis toujours. Julien, évêque d'Eclane en Italie du sud, représente bien cette élite pélagienne, sûre d'elle-même. Il explique, quant à lui, que le péché originel est une doctrine pour les faibles, qui trouvent là une excuse à leur faiblesse. Pour Augustin, au contraire, il y a ce que j'ai appelé « un multitudinisme de la grâce ». C'est par la grâce donnée au plus grand nombre que l'Église est un peuple, que l'Église est une école, mais certainement pas une académie.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de vous attaquer à Décadence, le gros ouvrage de Michel Onfray ?...

Des amis m'ont montré ce livre et ma première impression a été catastrophique. J'ai été abasourdi par ce que je lisais sur la négation de l'existence historique de Jésus, atterré par la vision noire donnée de saint Paul et par la vision terriblement négative du christianisme antique que développe Michel Onfray Marc Leboucher avait édité mon précédent livre, Les chevaliers de l'Apocalypse sur le duo Prieur et Mordillât. Cela se passait chez Desclée De Brouwer. C'est encore lui qui m'a contacté pour l'ouvrage que vous avez entre les mains, Monsieur Onfray au pays des mythes, publié cette fois chez Salvator.

Onfray au pays des mythes... Comme vous y allez ! Le texte de Michel Onfray n'a donc pas de valeur historique selon vous...

Écoutez, à la louche, je dirais que 80 % des affirmations historiques de Michel Onfray sont à revoir. Sa bibliographie est toujours bancale. Ses sources ont été lues trop vite. Je ne parle pas des affirmations sans fondement, des généralisations abusives et des amalgames grossiers, proférés avec une assurance qui confine au dogmatisme.

Que répondez-vous à Michel Onfray lorsqu'il nie l'existence historique de Jésus ?

L'existence historique de Jésus fait l'objet d'un consensus des spécialistes, quelle que soit leur confession ou leur absence de confession. Aller contre un consensus aussi fort, c'est aller contre la vraisemblance. Il faut un élément nouveau pour le mettre en cause. Or les cinq sources de Michel Onfray sur le sujet sont à la fois tendancieuses et datées (la plus récente est éditée en 1963 à Moscou aux éditions en langues étrangères). Quant à moi, ma position serait de rappeler d'abord que les Évangiles constituent en eux-mêmes un témoignage suffisant : la personnalité de Jésus s'y dessine de manière précise et concrète. Il faut lutter contre ceux qui pensent que ces textes, en tant que chrétiens, ne seraient pas fiables. Qu'il faille lire ces textes avec un esprit critique, c'est évident, mais il ne faut pas avoir la naïveté de les exclure sous prétexte qu'ils sont confessionnels. Un historien n’exclut jamais a priori une source. La foi des chrétiens est historique. Saint Ignace d'Antioche, à la fin du Premier siècle, s'écriait « Mes archives, c'est le Christ ». Eh bien ! Consultons nos archives ! Pour connaître le Christ, il faut lire avant tout les Évangiles.

Existe-t-il des sources en dehors des Évangiles ?

Bien sûr. Au livre XVIII des Antiquités judaïques (§ 63-64), il y a un texte qui montre que Flavius Josèphe, le grand historien juif, a entendu parler de Jésus avec précision. La tradition manuscrite grecque est unanime sur ce texte, dont les interpolations chrétiennes sont parfaitement repérables : je me rallie, là-dessus à l'analyse de John P Meier. Voici le texte : « En ce temps-là apparaît Jésus, un homme sage [si vraiment il faut l'appeler homme.] C'était un faiseur d'actes étonnants, un maître pour des hommes recevant avec plaisir les vérités; il entraîna à sa suite beaucoup de juifs et beaucoup d'hommes d'origine païenne. [Il était le Christ.] Et quand Pilate, sur une accusation des hommes les plus haut placés parmi nous, l'eut condamné à la croix, ceux qui l'avaient aimé auparavant ne cessèrent pas de le faire. [Car il leur apparut le troisième jour, de nouveau vivant, comme les divins prophètes l'avaient dit à son sujet, en même temps que d'innombrables autres merveilles.] Encore maintenant, la tribu des chrétiens, ainsi appelés d'après lui, n'a pas disparu. » Si l'on enlève les mots entre crochets, qui sont des interpolations chrétiennes, on obtient très probablement le texte qu'écrivit Flavius Josèphe à la fin du Premier siècle. Je pourrais citer d'autres sources païennes,Tacite, par exemple, qui mentionne que Ponce Pilate, un haut fonctionnaire romain bien connu par ailleurs, a condamné Jésus à la croix. Je vous renvoie au passage à la biographie de Ponce Pilate, signée Aldo Schiavone, parue cet automne chez Fayard. Je voudrais souligner en outre qu'aucune source païenne, si polémique soit-elle, ne dénonce en Jésus un personnage inventé. L'existence de Jésus est un minimum, un socle que tous reconnaissent.

Je ne voudrais pas refaire ici avec vous les sept chapitres de votre ouvrage passionnant. Il faut que les chrétiens et tous ceux qui sont intéressés par le Christ se le procurent...

Quelques mots peut-être sur le procès en antisémitisme que mène Michel Onfray... Les Pères ont effectivement signé un certain nombre d'ouvrages Contra Judaeos.

Mais ces ouvrages relèvent en général de la controverse interreligieuse, et pas de l'antisémitisme. Dans cette controverse, il y a des textes extrêmement regrettables, comme les sept ou huit homélies de saint Jean Chrysostome, qui sont ce qu'il y a de plus violent. Contrairement à ce qu'écrit Michel Onfray, ces homélies, je l'ai vérifié, ne contiennent cependant pas le moindre appel au meurtre, ni même à une violence physique. Elles s'inspirent des critiques des prophètes d'Israël contre leur propre peuple, en insultant par exemple l'impiété des juifs de manière parfaitement déplacée… Rien de tout cela ni dans le Dialogue avec Tryphon de saint Justin, ni plus tard chez Augustin, pourtant mis en cause par Onfray. Dans son Tractatus adversus Judaeos, l'évêque d'Hippone se montre parfaitement respectueux. Il donne aux chrétiens des arguments pour une discussion, pas pour un affrontement. Il insiste sur le fait que pour parler de Jésus, il ne faut pas citer aux Juifs « nos propres Écritures », mais les prophéties et les psaumes de l'Ancien Testament. Cela étant posé, Michel Onfray n'étudie pas vraiment les textes. Il pratique l'amalgame au sens le plus fort du terme, en prétendant que de saint Paul aux nazis, il y a une continuité. C'est ainsi qu'il cite un texte de dix lignes, dont il dit qu'il a été écrit par « un catholique ». On découvre un peu plus loin que ce catholique, en réalité, c'est Adolf Hitler lui-même...

Mais n'existe-t-il pas un texte antisémite chez Paul dans son Épître aux Thessaloniciens ?

Il faut d'abord avoir en tête ce qu'écrit saint Paul sur son peuple, par exemple au chapitre II de l’Épître aux Romains, où il insiste sur le fait que les dons que Dieu a faits aux juifs sont « sans repentance ». Michel Onfray oublie ces textes. En revanche, il cite un passage de la Première Épître aux Thessaloniciens (2,15) en le décontextualisant. Il s'agit d'un texte écrit pour des juifs convertis, à propos de persécutions qu'ils subissent à Thessalonique de la part de leurs anciens coreligionnaires. Saint Paul note qu'il s'est passé la même chose en Palestine et il précise que les Judéens qui ont fait obstacle à la prédication de l'Évangile sont, pour cette raison « opposés à tous les hommes ». On ne peut arguer de ce texte en y voyant une essentialisation du juif comme « ennemi du genre humain ». Le contexte immédiat ne le permet pas. C'est en tant que les habitants de la Judée ont fait obstacle à la prédication du Christ aux nations que, pour Paul, ils méritent ce jugement.

Et les femmes... Paul n'est-il pas un affreux misogyne ? Sur ce point au moins, ne faut-il pas donner raison à Michel Onfray ?

La Première aux Corinthiens, chapitre 7 versets 3 et 4 établit une égalité parfaite dans le couple, très loin du machisme que Michel Onfray attribue à saint Paul : « Que le mari s'acquitte de son devoir envers sa femme, et pareillement la femme envers son mari. La femme ne dispose pas de son propre corps, mais le mari. Pareillement le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme... ».

Mais n'y a-t-il pas dans les écrits chrétiens une dévalorisation de la chair ?

Là on tourne autour de la question du péché originel. Contrairement à ce qu'affirme Michel Onfray, ni Paul ni Augustin ne font du péché originel un péché de chair. Ce n'est d'ailleurs pas non plus un péché de « connaissance ». Quand l'évêque d'Hippone commente la Genèse, il explique que l'interdit devait permettre aux hommes de se rapprocher de Dieu par la vertu d'obéissance, de comprendre « quel bien est en soi l'obéissance et quel mal est en soi la désobéissance ». En d'autres termes, le commandement est un chemin, un tremplin pour monter plus haut. Ce qui est mis en évidence par Augustin, c'est l'orgueil, superbia, qui est en soi le péché originel, consistant à vouloir se diviniser soi-même.

La description de Paul lui-même, de son physique, par Onfray reste très parlante...

Mais elle est fausse. Michel Onfray cite les Actes de Paul, un apocryphe du IIe siècle, mais il ne le cite pas complètement : il feint de le paraphraser en décrivant Paul « petit, chauve, barbu, les sourcils joints » et il ajoute, de son crû, « un homme disgracieux », « un corps chétif et malade » (p. 67), « un Juif chétif et malingre », « un barbu disgracié » (p. 68). Le texte qu'il a commencé de citer dit exactement le contraire : « un homme de petite taille, à la tête dégarnie, aux jambes arquées, vigoureux, aux sourcils joints, au nez légèrement aquilin, plein de grâce »… Vous voyez que Onfray veut donner à Paul « un petit corps malade. » Si l'on va à la source dont il est censé s'être inspiré, on ne trouve rien de tel. Onfray, pour faire bonne mesure, accuse Paul d'être impuissant, parce qu'il déclare « une écharde dans la chair ». Dans cette interprétation, Onfray se laisse aller à l'arbitraire et à la fiction. Cette écharde n'est pas purement physique, elle désigne un mal spirituel ou religieux, puisque le Seigneur lui répond : « Ma grâce te suffit ». Si l'on se reporte à l'ensemble du texte dont cet aveu est issu, il faut y lire d'une part l'heureuse mémoire d'expériences mystiques éblouissantes (« Je connais un homme, est-ce dans son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait, qui fut enlevé jusqu'au troisième ciel ») et d'un autre côté la conscience sereine de ses propres limites charnelles. Il est parfaitement abusif d'interpréter ce témoignage comme celui d'un aigri ou d'un frustré !

Vous innocentez les textes fondamentaux. Mais qu'en est-il de l'empereur Constantin ? N'est-ce pas lui qui a imposé le christianisme au monde romain ?

Vous mettez en cause ce que l'on appelle l'Église constantinienne. D'abord l'empereur Constantin n’est pas la machine à tuer que Onfray veut voir. Les crimes familiaux qu'on lui reproche ne sont pas des certitudes. Les sources sur ce sujet sont contradictoires. Il est possible que Constantin ait été calomnié. Constantin n'était pas l'intolérant ou le fanatique qu'Onfray imagine. Il faut se reporter à sa biographie récente par Pierre Maraval. Constantin prend possession de la partie orientale de l'Empire romain, après la défaite de Lieinius en 324. Nous avons une lettre aux populations récemment soumises qui contient une profession de foi chrétienne, mais aussi une déclaration de liberté religieuse pour tous. Même Théodose, à la fin du IVe siècle, continue à pratiquer une relative tolérance, en particulier envers les juifs et les païens pris comme individus. Dans le Code théodosien, on peut lire : « Il est bien établi que la secte des juifs n’est interdite par aucune loi » et aussi : « Qu'aucun innocent ne soit opprimé parce qu'il est juif ». La loi était bien évidemment la même pour les païens. Honorius et Théodose II déclarent par exemple dans un édit de 423 : « Qu'ils le soient vraiment ou qu'ils passent pour l'être, nous demandons spécialement aux chrétiens de ne pas oser, en abusant de l'autorité de la religion, porter la main sur des juifs et des païens qui vivent dans le calme et ne tentent rien de violent et de contraire aux lois ». Il y a plusieurs documents en ce sens.

✍︎ Jean-Marie Salamito, Monsieur Onfray au pays des mythes, réponses sur Jésus et le christianisme, éd. Salvator, 15 €.

Propos recueillis par l'abbé Guillaume de Tanoüarn monde&vie 29 juin 2017 n°942