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mercredi 29 novembre 2023

Naissance du sous-homme au cœur des Lumières de Xavier Martin

 

Naissance du sous-homme au cœur des Lumières de Xavier Martin

Article iconoclaste rédigé par Jean Sévillia à propos du livre de Xavier Martin "Naissance du sous-homme au coeur des Lumières" ... un livre qu'il faut vraiment avoir dans sa bibliothèque

Sous-homme ? Le mot évoque des souvenirs sinistres, spécifiquement le racisme des nazis qui classaient l’humanité en deux catégories, celle des Germains, considérés comme des surhommes, concept abusivement emprunté à Nietzsche qui ne donnait pas de connotation nationale ou génétique à son image de l’Übermensch, et celle des sous-hommes (Untermenschen), catégorie dans laquelle les hitlériens classaient les peuples jugés intrinsèquement inférieurs, ainsi que les infirmes et les handicapés.

Dans son livre Les fins de l’antiracisme (1995), le sociologue Pierre-André Taguieff rappelle toutefois que « l’envers du siècle des Lumières, c’est qu’il est aussi le siècle de la construction intellectuelle du “ sous-homme ”, de l’Untermensch ». L’histoire des idées permettrait-elle d’établir un lien entre la face barbare du XXe siècle et ce XVIIIe siècle que la culture contemporaine magnifie comme la naissance de la modernité ? L’hypothèse, assurément, est dérangeante pour un certain confort intellectuel.

     Ce confort, Xavier Martin ne craint pas de le bousculer, une fois de plus, dans son dernier ouvrage, Naissance du sous-homme au cœur des Lumières. L’auteur y réfute l’idée communément admise selon laquelle l’esprit des Lumières, préparant l’affirmation du principe égalitaire de 1789, a professé l’unité du genre humain. Citations à l’appui, Xavier Martin montre qu’au nom du progrès, les philosophes, qui se rangeaient dans la catégorie de l’élite éclairée, sont allés jusqu’à nier l’essence de la notion d’humanité. A Mme du Deffand, Voltaire recommande ainsi « le plaisir noble de se sentir d’une autre nature que les sots ». Diderot, quant à lui, lance cet avertissement : « Malheur à celui qui oublie que tout ce qui ressemble à un être humain n’est pas obligatoirement un être humain ». Sont dès lors « sous-humanisés » ou« bestialisés », explique Xavier Martin, les ethnies exotiques, le sexe féminin ou le peuple en général : « Le peuple est entre l’homme et la bête », assure Voltaire.

     Aujourd’hui professeur émérite à l’Université d’Angers, Xavier Martin a enseigné l’histoire du droit, l’histoire de la pensée politique et la philosophie du droit. Après avoir longtemps travaillé sur les lois et les institutions d’Ancien Régime en Anjou et dans le Maine, il a été amené à s’intéresser aux travaux préparatoires du Code Napoléon. Promulgué en 1804, ce code que nous nommons le Code civil a été élaboré, à partir de 1800, par une commission de juristes chargés d’élaborer un code général du droit français et qui, pour ce faire, ont amalgamé le droit romain, le droit coutumier d’Ancien Régime, la philosophie des Lumières, les principes de 1789, les exigences de la bourgeoisie libérale et la conception de l’Etat autoritaire et centralisé de Bonaparte. Or ces juristes qui étaient au service de l’Etat sous le Consulat avaient commencé leur carrière sous l’Ancien Régime et traversé la Révolution. Les idées directrices qui les guidaient en rédigeant le Code Napoléon trahissaient donc les principes en vogue dans leurs années de formation. C’est en se plongeant dans leurs travaux que Xavier Martin a entamé une exploration des Lumières qui l’a conduit à réviser maints présupposés sur cette période.

     Dans un petit livre où il a raconté sa « randonnée intellectuelle » (Trente années d’étonnement, éditions Dominique Martin Morin, 2010), l’historien du droit a exposé les étapes de sa propre prise de conscience. Il a d’abord découvert que, pour les concepteurs du Code civil, dont le plus célèbre d’entre eux, Portalis, le droit privé possédait une dimension politique déterminante. Puis que de leur rhétorique se dégageait une vision pessimiste de la nature humaine, considérant l’homme comme incapable d’altruisme. L’homme, un loup pour l’homme ? Xavier Martin repère ici l’influence des théories de Hobbes sur les juristes du Consulat.« L’absolue souveraineté des égoïsmes, observe-t-il, donc l’impossibilité d’une gratuité proprement dite dans les comportements humains, sont postulés expressément, impérieusement, par l’anthropologie des Lumières, par le jansénisme et les philosophes, par l’idéologie révolutionnaire, et par tous ceux qui, vers 1804, consacrent du temps à théoriser la nature humaine. »

     D’autres influences joueront sur le parcours de l’iconoclaste. En lisant Léon Poliakov, Xavier Martin découvre que le racisme est « un fils naturel non reconnu de la science des Lumières ».

     De découverte en découverte, ayant relu les penseurs contemporains de l’élaboration du Code civil, Cabanis, Mme de Staël ou Sieyès, qui sont aussi des continuateurs des philosophes, Xavier Martin parvient à la conclusion que les théoriciens des Lumières, les acteurs de la Révolution et les rédacteurs du Code civil ont en commun une anthropologie implicite. Cette vision de l’homme est non seulement pessimiste (l’homme étant incapable de désintéressement), mais encore réductrice (l’homme étant un animal), matérialiste (le visible étant le seul domaine scientifiquement recevable), utilitariste (la gratuité étant exclue) et sensationniste (l’homme obéissant à des instincts).

     Au fur et à mesure de sa quête, quête sans cesse enrichie par des lectures nouvelles dans les sources de l’époque, l’historien du droit a livré le fruit de ses recherches dans des livres tous parus chez le même éditeur (Dominique Martin Morin) et publiés sous le titre générique deL’homme des droits de l’homme, série dont Naissance du sous-homme au cœur des Lumièresest le huitième volume.

     Dans L’homme des droits de l’homme et sa compagne (2001), Xavier Martin a analysé le Bon sauvage à la Rousseau, qui est un être au quotient intellectuel et affectif limité, dont la seule aspiration est la jouissance et le plaisir. Dans Nature humaine et Révolution française(2002), il s’est attaché à montrer que, selon Diderot, « l’homme et l’animal ne sont que des machines de chair ou sensibles », assujettis à un jeu mécanique des sensations et impressions qui abolit la frontière entre l’animal et l’homme, et ôte à ce dernier la capacité d’user librement de sa volonté. Dans Mythologie du Code Napoléon (2003), l’auteur a décomposé les tendances mécanistes et matérialistes héritées des Lumières qui sont présentes dans le Code civil. Les règles organisant la dévolution successorale, le pouvoir du père sur ses enfants et son épouse, la nature de la propriété et ses modalités ou encore le contrat, par exemple, sont marqués par ces principes qui aboutissent à entraver la liberté humaine.

     Dans Voltaire méconnu (2006), Xavier Martin s’est ensuite étendu sur le visage de Voltaire qu’on cache d’habitude : celui d’un grand bourgeois s’exprimant sur le mode du mépris ou de la haine à l’égard du genre humain en général et des gens modestes en particulier, comme à l’égard des femmes, des prêtres ou de ses rivaux. Dans Régénérer l’espèce humaine (2008), il a souligné la place du « médecin philosophe » dans l’imaginaire des Lumières, symbole qui a prédisposé les révolutionnaires à interpréter la politique comme une sorte de chirurgie destinée à réparer les erreurs de la nature humaine. Dans S’approprier l’homme (2013), l’auteur a souligné l’utilitarisme d’une époque qui a fait de l’appropriation de l’homme, notamment à travers l’argent, un souci dominant.

     L’œuvre de Xavier Martin a ses détracteurs. Ceux-ci se recrutent d’abord chez les inconditionnels des Lumières, qui ne supportent pas qu’on éclaire la face sombre des philosophes du XVIIIe siècle. Certains chercheurs, de plus, reprochent à l’historien du droit de ne prendre que des citations allant dans son sens, quitte à les sortir de leur contexte. Xavier Martin réplique en montrant que la récurrence de certaines idées, de Voltaire à Condillac et de d’Holbach à Diderot, n’est pas due au hasard : elle révèle un système de pensée bien installé dans son temps.

     Il est vrai que l’histoire du droit et l’histoire des idées, si capitales soient-elles, ne forment qu’un aspect de l’histoire. Sans doute les idées mènent-elles le monde, mais le jeu des institutions, le poids du contexte politique, économique et social comme le hasard des circonstances déterminent également la marche du monde. Sans compter le caractère des hommes et les trois moteurs intimes auxquels n’échappent que les héros et les saints : le goût du pouvoir, la passion amoureuse et la tentation de l’argent. Les motivations idéologiques dévoilées par Xavier Martin ont eu leur part dans la genèse des Lumières. Elles méritent donc d’être connues et reconnues. Elles ne suffisent cependant pas à expliquer toute l’histoire des Lumières.

Jean Sévillia

mardi 9 février 2021

Des Lumières à la Révolution, le règne de la violence 2/5

   

La violence économique

La notion de violence économique est récente. Mais la chose est ancienne.

Retour sur ce bouleversement, ce changement de paradigme qui va mener au renversement de la royauté et au chaos révolutionnaire.

Dès la fin de la guerre de Sept ans, qui correspond à la chute des jésuites, (seule opposition sérieuse à l’influence des Lumières), le roi se laisse tenter par le mirage qui va résoudre tous ses problèmes : le libre-change. Ou libéralisme. On sait déjà que le peuple ne va pas être d’accord… on va donc lui imposer la liberté.

Merci à l’association Le Castellaras qui m’a invitée le 25 mai 2018 à Ventabren, et a produit la vidéo.

http://re-histoire-pourtous.com/des-lumieres-a-la-revolution-le-regne-de-la-violence-2-5/

lundi 8 février 2021

Retour sur les penseurs des Lumières

 Les Lumières ? Économie de marché, promotion de l’égoïsme, du vice et du profit…

Interrogée par Radio Maria, je reviens sur un sujet maintes fois traité : ma découverte de ce que fut la philosophie des Lumières.

Un rapide passage sur la Toile montre les énormités proférées dans le système éducatif pour décrire la société de l’époque. On ne pourra trop enfoncer le clou: tout ceci n’est que mensonges. Il faut rétablir la vérité.

On nous rebat les oreilles sur l’humanisme des Lumières, ce mouvement du18e siècle dont on prétend qu’il préluda à notre émancipation. Émancipation de quoi ? Les Lumières furent le mouvement intellectuel qui prépara la soumission au marché, au règne de l’argent-roi, à l’égoïsme forcené comme source prétendue d’un nouveau bien commun et à la propagation assumée du vice pour les élites. Les Lumières auraient-elles dénoncé la barbarie judiciaire, l’esclavage, l’inégalité des fortunes ? Auraient-elles promu l’éducation du peuple, l’égalité des chances, l’émancipation du peuple ? Ça ressemble bien à tout le contraire…

http://re-histoire-pourtous.com/retour-sur-les-penseurs-des-lumieres/

samedi 10 mars 2018

Matérialisme, Terreur, relativisme moral… : le côté obscur des Lumières

Le philosophe Bertrand Vergely remet en cause dans un essai iconoclaste, « Obscures Lumières », l’apport des Lumières à la pensée. Non seulement l’humanisme n’est pas, rappelle-t-il, né avec la Révolution, mais d’après lui les Lumières ont institué un impérialisme de la Raison, qui assassine en l’homme ce qu’il a de spirituel. 
Qu’oppose-t-on vraiment à l’islam radical aujourd’hui? La morale «Charlie Hebdo», c’est-à-dire le vieux fond anticlérical révolutionnaire revendiquant le «ni Dieu ni maître» de l’anarchisme, sur fond de droit au blasphème! Ce n’est pas ça, la morale laïque. Je suis d’accord pour opposer une morale face à la violence islamiste. Mais quand commence-t-on? Sur la base de quel enseignement, et de quelles valeurs ? 
Dans votre livre, vous semblez voir dans les Lumières une nouvelle religion, dont vous dites que, contrairement à l’idée reçue, elle est bien plus obscurantiste que le christianisme qu’elle a remplacé. Manifestement cette religion n’est pas la vôtre…
La religion est ce qui relie les hommes à Dieu. Vivre religieusement conduit à élever sa conscience au plus haut niveau qui soit. Mais les hommes peuvent détourner le religieux, et quand c’est le cas, cela donne les tyrannies et les sectes qui font basculer le religieux dans la violence. La bonne réponse à l’obscurantisme religieux consiste à revenir au religieux authentique, celui de l’homme profond se purifiant de la soif de pouvoir afin de faire vivre une conscience transformée. Au XVIIIe siècle, lors de la Révolution Française, c’est l‘inverse qui s’est produit. Sous prétexte de libérer la société de l’obscurantisme, les révolutionnaires opposent au pouvoir de l’obscurantisme religieux le pouvoir non religieux dit des Lumières. Ils ne suppriment pas la soif de pouvoir, ils la déplacent seulement de son expression cléricale vers une expression laïque. Pour ce faire, ils mettent en place une idolâtrie, celle de l’homme total contrôlant la nature et l’homme par la raison humaine. Au XVIIIe siècle cette idolâtrie débouche sur la Terreur, au XIXe siècle sur le nihilisme intellectuel, au XXe siècle sur le totalitarisme. Être philosophe, c’est tenter de dire et de vivre la vérité. Les Lumières sont à l’origine d’une idolâtrie qui a asservi les hommes et qui les asservit encore. À qui demande de devenir un adorateur de cette idolâtrie, je dis non. Sans moi.
Comment expliquez-vous que le siècle des Lumières se soit achevé sous le règne de la Terreur ?
Sous couvert de vouloir lutter contre l’injustice, les penseurs des Lumières ont en réalité voulu créer une humanité entièrement nouvelle. Quand on a comme projet de transformer ce qui fait l’essence de l’humanité, que peut-il se passer? Sur un plan théorique et culturel, on est obligé de se prendre pour Dieu en remplaçant la loi divine par la loi humaine qui devient une nouvelle loi divine. Hobbes dans le Léviathan réécrit le livre de la Genèse en faisant naître l’homme du contrat social et, derrière lui, du Droit humain. Résultat: c’est désormais l’État qui garantit le Droit, devenant en quelque sorte le nouveau Dieu sur terre. Ce qui est l’essence du totalitarisme. Par ailleurs, pratiquement, quand on prétend être la vraie humanité qui va bâtir la nouvelle humanité, on est obligé d’éliminer par la terreur les représentants et les symboles de l’ancienne société et de l’ancienne humanité, l’ancien ne pouvant pas cohabiter avec le nouveau. C’est exactement ce qui s’est passé. Depuis la Révolution Française, tous les régimes révolutionnaires ont été des régimes de terreur dans lesquels on liquidait dans la violence les nobles, les prêtres, les riches, les intellectuels etc … […]

mercredi 1 août 2012

Que reste-t-il des Lumières ? (2de partie)


II – Le déploiement des Lumières en Allemagne, en Italie et les premières critiques
En Allemagne, Les Lumières sont l’Aufklärung, la clarté. Ce sont les Lumières dans les Allemagnes, souvent francophones, et anglophiles au nord, italophiles au sud. Johann Christoph Gottsched, grammairien, Friedrich Nicolai, éditeur et écrivain, Christian Wolff, philosophe et juriste, sont les figures des Lumières allemandes. Il s’agit d’élaborer un système global du savoir, à la manière de Leibniz mais pas forcément avec les mêmes postulats.
L’Aufklärung en Allemagne
En Allemagne ne se joue pas une partie à deux, comme en France, avec les philosophes et les hommes d’Église. C’est une partie à trois, avec les philosophes, l’Église protestante, l’Église catholique. Sans compter la judaïté et l’émergence des Lumières en son sein. Les Pages Provinciales, Le Plus Vieux Document du genre humain, les Éclaircissements pour le Nouveau Testament de Herder (1744 – 1803) en 1774, La Grèce de Christoph Martin Wieland (1733 – 1813), Der Vogelsang du même, le critique et philosophe Gotthold Ephraïm Lessing (1729 – 1781), ce sont aussi les Lumières allemandes. Et Kant. Tous sont partie prenante du grand mouvement européen des Lumières, mais généralement sont si loin de toute croyance au progrès qu’ils ne sont jamais loin, en même temps, des anti-Lumières.
Christian Wolff (1679 – 1754), « le maître des Allemands » disait Hegel, conçoit la philosophie comme une sagesse pratique. Il veut renouveler le concept de « raison suffisante », déjà présent chez Leibniz. Selon C. Wolff, la civilisation chinoise (Discours sur la morale des Chinois, 1721) montre que la raison est suffisante pour guider les peuples et qu’il n’est nul besoin de la piété. C’est une opinion qui le fera expulser de Prusse par Frédéric-Guillaume Ier. Si Voltaire détestait C. Wolff, son système ne fut pas sans influence sur L’Encyclopédie, par le biais de Johann Heinrich Samuel Forney (1711 – 1797), pasteur et homme de lettres allemand, issu d’une famille de huguenots français.
Johann-Joachim Winckelmann est l’auteur d’une des premières vraies histoires de l’art. Elle est consacrée à l’Antiquité et est fondée sur une idée de la beauté qui est à l’origine du néo-classicisme. Surtout, elle associe vitalité de l’art et climat de liberté. « Grâce à la liberté, l’esprit du peuple s’élève comme un rameau noble surgi d’un tronc sain  (dans Histoire de l’art dans l’Antiquité, 1764, préface). »
Christoph-Martin Wieland fonda Le Mercure allemand en 1773, périodique dans lequel écrivirent Goethe et Schiller. Il créa le genre des romans de formation ou roman d’apprentissage (Bildungsroman selon le terme forgé par le philologue Johann Carl Simon Morgenstern) avec son Histoire d’Agathon (1767). Les personnages ne sont pas idéalisés, ils connaissent des échecs et apprennent de ceux-ci. Il s’agit de s’éloigner du mysticisme pour concilier sensibilité, raison et pragmatisme. En un mot : pour apprendre la vie. C’est un éloge de « l’homme policé ». L’Histoire de Tom Jones, enfant trouvé, de Henry Fielding, paru en 1749, a pu inspirer Wieland. « Il savait enfin que la vie ressemble à la navigation d’un vaisseau, où le pilote est obligé de diriger sa course selon le ciel et les vents, que des courants contraires peuvent à chaque instant le détourner de sa route, et qu’il s’agit de se diriger au milieu de mille écueils, de façon à atteindre le but désiré promptement et sans avaries (Histoire d’Agathon). » Le genre du « roman de formation » aura une grande postérité et sera illustré à la même époque par Les Souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe.
Lessing (1729 – 1781), ami de Friedrich Nicolai, est l’auteur de la pièce de théâtre Nathan le Sage (1779). C’est un éloge de la tolérance et de la liberté de croyance. Dans L’Éducation du genre humain (1780), Lessing critiquera encore la vanité de se croire être détenteur d’une « révélation ». Il a influencé Herder, sa non croyance au progrès et son idée de la valeur propre de chaque culture. L’important pour Lessing, c’est la raison et son bon usage.
L‘ambition de Moses Mendelssohn (1729 – 1786), juif allemand, est de montrer que le judaïsme est le socle de la raison humaine. Il veut en ce sens réconcilier la foi et la raison (Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme, 1783). « Le judaïsme ne se glorifie d’aucune révélation exclusive de vérités éternelles indispensables au bonheur; il n’est pas une religion révélée dans le sens où on a l’habitude de prendre ce terme. Une religion révélée est une chose, une législation révélée en est une autre (Jérusalem…). » Toutefois, Mendelssohn ne croit pas au progrès – ce qui l’éloigne de l’optimisme des Lumières.
Quand, en 1784, Emmanuel Kant répond à l’enquête du Berliner Monatsschrift sur les Lumières, il a déjà publié la Critique de la raison pure. Les Lumières sont pour Kant « la sortie de l’humanité de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. (dans Qu’est-ce que les Lumières ?) ». Les Lumières sont donc sous le signe de la formule d’Horace, « Ose savoir » (ou « Ose penser »). Elles sont pour Kant une maïeutique. Elles consistent à élucider les règles qui nous guident. Mais nous ne pouvons connaître que ce dont nous pouvons faire l’expérience. Les Lumières sont donc un processus qui concerne chacun et tous, et pas seulement les élites.

Deux ans après le débat sur la définition des Lumières éclate en Allemagne la « querelle du panthéisme ». Il s’agit de s’interroger sur l’athéisme de Spinoza (sommairement, c’est une controverse entre d’une part Jacobi, « anti-spinoziste », d’autre part Lessing, Mendelssohn et Kant). Cette querelle aboutit à une critique du rationalisme abstrait des Lumières. Pour Friedrich Heinrich Jacobi (1743 – 1819),  tout vouloir expliquer par la raison substitue une liberté abstraite aux libertés concrètes. La déclaration des droits de l’homme aboutit selon Jacobi à une abstraction qui ne voit pas l’homme réel et, au nom d’une certaine  idée de l’homme, ne fait pas grand cas des hommes – ce qui sera aussi la position de Hegel. Pour Jacobi, la Terreur révolutionnaire illustre ce processus. Comme le remarque le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, auteur du Crépuscule des Lumières (Cerf, 1995), « sa critique [de Jacobi] est beaucoup plus radicale que la réaction religieuse habituelle. Lui ne prétend pas seulement que la raison est une menace pour la religion, mais aussi pour le réel. C’est la réalité même que la raison met en péril, alors qu’elle entend l’expliquer ! Sa critique est interne à la raison (entretien dans Le Point hors série, « La pensée des Lumières », mars – avril 2010) ».
Cette critique de Jacobi – une critique libérale au sens de Tocqueville – prépare le romantisme allemand. Celui-ci n’est toutefois pas l’exact contraire des Lumières. Il garde l’ambition d’une universalité. Le romantisme ne renie pas la raison, il veut la réconcilier avec la sensibilité et avec la connaissance. Les romantiques veulent aller au-delà des Lumières, pas contre. Même le nationalisme, quand il apparaît (avec Fichte), se veut une quête d’universalité, l’Allemagne étant un « phare de l’humanité », comme la France avait pu l’être.
À certains égards, Nietzsche se relie aussi, à sa façon, aux Lumières. Il le fait dans Aurore (1881), avec la critique de l’idée de causalité morale et de punition et avec l’accent mis sur la recherche nécessaire de l’autonomie. Il est encore héritier des Lumières quand il valorise l’autocritique de la raison par elle-même. Si Nietzsche est particulièrement proche d’un homme des Lumières, c’est de Voltaire et de sa critique du christianisme. Mais Nietzsche est aussi proche des Lumières par son « progressisme » paradoxal puisqu’il souhaite l’avènement d’un type humain supérieur. Il valorise aussi la connaissance mais avec lucidité. « L’instinct de la connaissance parvenu à sa limite se retourne contre lui-même pour procéder à la critique du savoir. La connaissance au service de la vie meilleure. Il faut vouloir soi-même l’illusion – c’est le tragique (dans Le crépuscule des idoles, 1888). » « La morale n’est qu’une interprétation – ou plus exactement une fausse interprétation – de certains phénomènes (dans Le crépuscule des idoles). »
Les Lumières en Italie : l’Illuminismo
Les Lumières italiennes sont illustrées avant tout par Cesare Beccaria (1738 – 1794). Son plaidoyer  pour un droit pénal libéré de la tutelle de la religion fait date : Des délits et des peines (1766). L’Italie est attentive au mouvement des idées et aux événements comme la Révolution américaine. Le dictionnaire d’Ephraïm Chambers (Cyclopaedia, 1728) est traduit en italien en 1748. Le « Discours préliminaire » de L’Encyclopédie française, de d’Alembert est traduit dès 1753. Pietro Verri publie des Méditations sur le bonheur (1763) qui se dégagent de l’empreinte religieuse. Dans l’Italie du Nord dominée par l’Autriche autoritaire mais moderniste de Joseph II, Empereur du Saint-Empire, les Lumières italiennes s’accompagnent d’un important mouvement de législation, de réglementation concernant le commerce, l’hygiène, la justice, les statistiques. L’Italie est aussi fortement marquée par la pensée de Giambattista Vico (1668 – 1744) même s’il n’a pas été perçu comme un penseur des Lumières. Sa théorie historique des cycles, avec l’âge des dieux, l’âge des héros, l’âge des hommes (La science nouvelle, 1725), mêle poésie, mythologie et histoire et valorise l’assomption de la raison et l’avènement de l’égalité. Giambattista Vico analyse l’histoire en philosophe, ainsi que le fait Voltaire.
***
Le rapport entre les Lumières et la religion dans les différents pays européens est un point fondamental. Il est en partie déterminé par la place de la religion dans la vie publique. Dans le catholicisme, la religion est moins qu’ailleurs une affaire privée. C’est de ce fait en réaction face à l’emprise de l’Église que les auteurs français, qu’ils soient athées ou déistes, s’opposent à l’emprise du clergé sur la diffusion des idées. Pourtant, malgré l’influence de l’Église en Italie, les Lumières italiennes sont moins antireligieuses que celles de France. Les spécificités nationales sont prédominantes.
Aussi, peut-on parler d’un esprit européen des Lumières ? On peut le faire uniquement sous le registre d’un aspect précis : quand les Lumières substituent à la question du salut celle du bonheur sur terre. C’est la sécularisation. Progressistes, libéraux, autoritaires, pré-nationalistes, universalistes, relativistes : les penseurs des Lumières sont multiples et leurs conceptions souvent incompatibles entre eux. On ne peut faire la synthèse entre Rousseau et Voltaire. Mais un tournant s’opère, et qui est irréversible : on peut être « pour » ou « contre » les Lumières. Mais c’est désormais toujours au nom d’une certaine conception de la raison.
Contre les Lumières
Contre les Lumières, Charles Palissot de Montenoy s’illustra tôt, non sans essuyer les critiques de nobles hauts placés et amis du « parti des philosophes » et des critiques de la Cour. Sa pièce Les philosophes (1760) est essentiellement dirigée contre Diderot. Cet ennemi des Lumières mais qui fut pourtant proche de Voltaire accueillit avec faveur la Révolution et prononça des discours contre la religion avant de se faire verser une pension sous le Directoire et de tenter d’entrer à l’Institut.
Élie Fréron (1718 – 1776), de son côté, fonda le journal L’année littéraire en 1754 et le dirigea jusqu’à sa mort. Il y défendit la religion et la monarchie. Il entretint une polémique, au demeurant brillante de part et d’autre, avec Voltaire. Son journal fut suspendu à plusieurs reprises par le pouvoir ami des philosophes, et fut finalement interdit par le Garde des Sceaux du roi en 1776. Fréron mourut peu de temps après.
Edmund Burke (1729 – 1797), dans ses Réflexions sur la Révolution en France (1790) défend l’idée qu’« il n’y a pas de découvertes à faire en morale, ni beaucoup dans les grands principes de gouvernement, ni dans les idées sur la liberté ». Johann Gottfried von Herder (1744 – 1803) critique de son côté La Philosophie de l’histoire (1765) de Voltaire dans Une nouvelle philosophie de l’histoire (1774). C’est l’ethnie et la culture qui déterminent l’individu, soutient Herder. Le libéral Benjamin Constant, de son côté, est en un sens homme des Lumières. Il croît à la raison. Il critique néanmoins Rousseau et sa théorie de la volonté générale. « Toute autorité qui n’émane pas de la volonté générale est incontestablement illégitime. […] L’autorité qui émane de la volonté générale n’est pas légitime par cela seul […]. La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance de l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable de tyrannie que le despote qui n’a pour titre que le glaive exterminateur. La légitimité de l’autorité dépend de son objet aussi bien que de sa source (dans Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs, 1815, livre II, chapitre 1). »
Le débat est resté ouvert tout au long du XIXe siècle. En critiquant la modernité, Baudelaire n’épargne pas non plus les Lumières, non plus qu’Ernest Renan, Hyppolite Taine, Charles Maurras, Georges Sorel. Tous s’opposeront à l’individualisme des Lumières, au mythe de l’autonomie de l’individu, au dogme inconditionnel de la raison, à la croyance au progrès. Mais au vrai, beaucoup de penseurs ne peuvent être classés ni pour ni contre les Lumières. C’est le cas de Chateaubriand, homme des « Lumières sournoises » disait Charles Maurras. C’est le cas de Nietzsche, évoqué plus haut, trop voltairien pour être anti-Lumières, et appelant, dans Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux (1881), à allumer de « nouvelles Lumières ». Des Lumières moins naïves que celles des philosophes du XVIIIe siècle mais toujours plus lucides, claires et nettes, et éloignées de tous les obscurantismes et de leurs serviteurs (les Finsterlinge, « gens des ténèbres »).
Plus récemment, Adorno et Horkheimer (Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, 1944) attribueront les délires criminels du XXe siècle à un certain rationalisme abstrait amenant à ne plus voir l’homme concret. Un rationalisme héritier des Lumières.
Notre époque hypermoderne voit, paradoxalement, le retour des croyances les plus archaïques : occultisme, théories du complot, spiritualités de pacotille… « Quand il n’y a plus de symbolique de référence, on a besoin d’inculpation, au lieu de rationaliser, on retourne au religieux, au magique, c’est-à-dire à la sorcellerie, aux bûchers, aux lynchages » écrit Régis Debray (dans Le Monde des religions, mars – avril 2006). Si cela plaide contre notre modernité schizophrène, technophile et obscurantiste à la fois, cela ne plaide pas pour les Lumières telles qu’elles ont existé historiquement. Car les Lumières ne furent pas seulement la critique des crédulités, que l’on ne peut qu’approuver. La « supposition de base des Lumières » fut l’idée « selon laquelle le progrès du savoir entraîne toujours celui de la civilisation » note Rémi Brague. C’est la formule de Victor Hugo : « ouvrir une école, c’est fermer une prison. » Or la lucidité oblige à reconnaître qu’il n’y a pas d’automaticité entre progrès des connaissances et de l’éducation, et progrès des mœurs. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas souhaitable d’ouvrir des écoles et d’œuvrer à la formation des hommes par l’éducation. Cela veut dire que le tragique et la faillibilité sont inhérents à la condition de l’homme. Tocqueville avait constaté que les philosophes des Lumières « expliquaient d’une façon toute simple l’affaiblissement graduel des croyances; le zèle religieux, disaient-ils, doit s’éteindre à mesure que la liberté et les lumières augmentent. Il est fâcheux que les faits ne s’accordent point avec cette théorie ». Au contraire, la technique et la mondialisation augmentent le besoin de croyances parfois les moins rationnelles, et les plus déracinées, dissociant foi et raison, espérance et rationalité.
L’idée de Coménius, qui était d’apprendre les uns des autres, reste un bel idéal et contient une part de vérité, mais d’une part les hommes n’ont pas attendu les Lumières pour avoir cette ambition, d’autre part, il n’est plus possible d’ignorer que le monde n’est pas seulement une école. C’est aussi un champ de bataille. Peter Sloterdijk remarque à propos de l’optimisme des Lumières : « cette conception progressiste effarante de naïveté, s’est cristallisée au XIXe siècle, et est à l’origine des idéologies destructrices du XXe qui assuraient suivre le cours inexorable de l’histoire. Nous devons refuser cette partie de l’héritage des Lumières ». De surcroît, nous ne vivons plus tout à fait dans l’ère du livre, des récits, de la typographie, et nous sommes entrés dans l’ère du numérique et des réseaux. C’est pourquoi les Lumières ne nous parlent plus comme le grand récit du progrès. Notamment parce que ce grand récit du progrès a montré qu’il pouvait lui-même exacerber les conflits, créer des mythes insensés, rendre inexpiables des guerres et plonger les hommes dans le désarroi. L’idée que la raison est toute puissante et transparente, qu’elle peut établir la compréhension et l’harmonie entre les hommes n’est plus tenable. L’idée que l’usage de la raison rend la société bonne s’est avérée absurde. À la raison unique et donc totalitaire, à la raison « occidentale », il faut opposer les raisons différenciées des peuples. Il faut bien sûr viser  à une certaine et toujours fragile universalité des compréhensions mais refuser l’universalisme des pratiques, des façons de faire, des éthiques et des esthétiques  du monde.
Pierre Le Vigan http://www.europemaxima.com/

dimanche 5 octobre 2008

Portrait impitoyable d'un impitoyable dictateur

LENINE, LA CAUSE DU MAL
• Refusant toujours de s'être trompés de bout en bout sur la révolution bolchévique et l'empire soviétique, beaucoup d'ex-Staliniens continuent à prétendre que Lénine a été le prophète d'un humanisme radieux, dont l'œuvre généreuse aurait été occultée et trahie par ses successeurs à la tête du plus redoutable État totalitaire du siècle.
Comme si le fondateur de l'Iskra (l'Etincelle) et de la Pravda (La Vérité ou la Justice, le mot russe est le même) ne portait pas dans son système, comme la nuée porte l'orage, la Tchéka et le Goulag ! Lénine ne serait finalement qu'un doctrinaire du socialisme assez semblable à ces philosophes du Siècle des Lumières, qu'on innocente de la Terreur révolutionnaire ...
Il fallait sans doute un écrivain d'origine russe, Paul Mourousy, savant biographe de plusieurs de ses compatriotes, de Potemkine à Raspoutine en passant par Catherine II ou Alexandre III, pour retracer ce que fut la carrière de ce moderne tyran. Ce livre n'est pas tant une nouvelle histoire de la révolution de 1917 que le portrait psychologique d'un homme singulier, tout au long des diverses étapes de sa marche vers le pouvoir.
Cette fantastique ascension s'explique tout autant par la faiblesse parfois criminelle de ses adversaires que par une fantastique volonté et une confiance sans faille dans ses analyses et ses décisions.
Sa trajectoire ne se comprend que par la rencontre, en un même personnage d'exception, des deux types d'hommes les plus antinomiques : l'intellectuel et l'activiste. Pendant un demi-siècle, cet être à l'aspect insignifiant à la silhouette de «rond-de-cuir», va se livrer à une colossale exégèse des écrits de Karl Marx, tout en créant de toute pièce l'organisation révolutionnaire la plus strictement militarisée qui se puisse imaginer.
Quel homme était-il ? On sait que Viadimir llitch Oulianov est né à Simbirsk en 1870, d'un père haut fonctionnaire de l'Enseignement tsariste. Après avoir choisi le pseudonyme de Lénine, lors d'une déportation en Sibérie sur les bords de l'Iénissei, il rappelera lui-même ses origines :
« Mi-Kalmouk, mi étranger »
« Mon père était certainement un Kalmouk d'Astrakhan et ma mère est née Blank, un nom-d'origine étrangère. J'ai hérité des Kalmouks le courage de n'avoir de respect pour rien, le désir de tout détruire et de vouloir reprendre l'édifice d'un monde nouveau sur les ruines de l'ancien... D'ailleurs, qu'importe si c'est un Russe qui a fabriqué le marteau ou la scie dont vous vous servez ? Qu'importe si c'est un Russe, un Juif, un Letton ou un Nègre qui vous dote d'un Etat socialiste, pourvu qu'il vous le donne ! Il est interdit de reculer. Si vous n'êtes pas des nôtres, tout de suite au mur pour être fusillé. Et si vous êtes avec nous, alors au travail. Sans répit, sans condition, faisons s'écrouler le maudit capitalisme.»
Lénine n'a jamais au grand jamais, été démocrate et prétendra : « II vaut mieux dix personnes intelligentes que cent imbéciles ». Il se veut, bien entendu, fondamentalement anti-occidental et aime à rappeler qu'il est né sur les rives de la Volga dans une Russie déjà eurasienne, sans insister trop sur le fait que cet ouvriériste acharné appartenait à la petite bourgeoisie cultivée et que sa grand-mère, Mme Blank, provenait d'un milieu israélite allemand qui n'avait rien de prolétarien. Il n'aimait pas rappeler sa pieuse jeunesse, lui qui devait poursuivre la religion d'une haine tenace : « C'est de la vodka de basse qualité, la sivoukha, dont le peuple se grise pour oublier ses souffrances ».
Par contre, il fait grand cas de son frère aîné Alexandre, pendu après un complot avorté contre le tsar. Il s'écartera pourtant du nihilisme romantique et terroriste de la génération précédente pour bâtir « scientifiquement » un parti qu'aucun scrupule ne saurait arrêter.
Peu lui importe que les Bolchéviks (c'est à dire, pendant un temps, les « majoritaires ») soient devenu ultra-minoritaires parmi les sociaux-démocrates et tous les autres groupes d'opposition.
Lénine avance comme un somnambule persuadé de détenir la Vérité avec un grand V. En un sens, cet athée est un fantastique croyant. Il ne croit certes pas en Dieu, mais à une cause, celle de la lutte des classes érigée en dogme. Et il ne croit d'ailleurs en lui-même qu'en tant qu'infaillible serviteur de cette cause ; il n'a pas d'appétit de pouvoir personnel et n'en est que plus dangereux. C'est finalement une sorte de Robespierre tartare, totalement insensible, incapable d'un autre élan que celui d'une haine qui va tout emporter. Que pèse le pauvre Nicolas II et ses vélléités naïves et généreuses contre un « tel gourou » de l'agitation et de la propagande ?
Mourousy insite bien sur les étapes de sa formation, à commencer par la prison et l'exil. C'est un nouveau départ après chaque épreuve. Que l'adversité le rende plus dur et plus fort est évident.
Ce livre ne consacre qu'un chapitre à ce qui advient entre la prise du pouvoir et la mort du vieux lutteur en 1924, un 21 janvier (comme Louis XVI), dans son lit et gâteux.
L'écrivain Gorki, qui fut naguère son partisan, écrira : « Lénine est un fourbe au sang-froid qui ne se soucie ni de l'honneur ni de la vie du prolétariat ».
Impitoyable dictateur
On sait comment sera réprimée la révolte des marins rouges de Cronstadt en 1921, au moment où le parti venait d'adopter officiellement l'adjectif de communiste. Mais on ignore que si la police tsariste, l'Okhrana, comptait seulement quinze mille agents après plus de trente ans d'existence, la Tchéka, créée en 1917, en réunira à son origine trente-sept mille qui seront cent quarante mille dès 1921 ! En saluant cette police politique qui deviendra par la suite Guépéou, puis NKVD, puis KGB, Lénine parlera des « braves tchékistes » :
« Croyez-vous que l'on puisse faire une révolution sans fusiller ? » lancera-t-il à ses contradicteurs.
La conclusion du livre de Mourousy est celle d'un réquisitoire sans appel : « Si l'on examine d'un peu plus près les actes et les écrits de Lénine, au cours de ces cinq années où il exerce vraiment le pouvoir, on s'aperçoit ( ... ) que tous les vices et les crimes du régime stalinien proviennent de ses méthodes et de ses défauts. Renforcé à chaque nouveau succès, dans son incommensurable orgueil, ne tenant aucun compte des échecs, qu'il impute à ses collaborateurs mais jamais à lui-même, ne tolérant aucune contradiction, ni chez ses ennemis qu'il envoie à la mort, ni chez ses amis qu'il élimine des postes de commande, il s'est comporté dès le départ en impitoyable dictateur ».
Jean MABIRE National Hebdo du 28 janvier au 3 février 1993
Paul Mourousy : Lénine, la cause du mal, 300 pages, Perrin