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jeudi 8 février 2024

Charlottesville. Histoire : Les Français dans la guerre de Sécession

 

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Alors que les évènements de Charlottesville ont démontré qu’il existait encore une réelle fracture au sein de la population américaine, entre ceux qui entendent que les USA respectent leur mémoire de confédérés (statue du Général Lee) et ceux qui veulent faire table rase du passé (« Blacks lives matter », voici un point de vue historique passionnant sur le rôle des Français dans la guerre de Sécession.

Bien que leur implication soit moins connue que celle des Irlandais ou des Allemands, les immigrants d’origine française ne furent pas en reste dans la guerre civile américaine. Aux États-Unis, les Français sont presque 110000 selon le recensement de 1860 ; la plupart sont d’immigration récente et se sont installés au Nord pour ses industries et ses emplois plus facilement accessibles. Résidant principalement dans les villes comme New-York, Saint-Louis, Philadelphie, San Francisco, Chicago, quelques-uns vont également dans le Mid-West pour tenter de s’installer sur des exploitations ou dans des communautés cabétistes (adeptes du Français Étienne Cabet auteur de “Voyage en Icarie” et utopiste communiste) ou fouriéristes (autre utopiste français, Charles Fourier est un philosophe mort en 1837 dont les idées ont inspiré la création d’autres communautés utopiques au Texas notamment).

Lors du déclenchement de la guerre civile, les Français installés aux États-Unis virent dans cet appel aux armes l’occasion de démontrer leur loyauté à leur nouvelle terre d’accueil. Ce fut notamment le cas pour la communauté francophone de la Nouvelle-Orléans, une des plus anciennes du pays, qui fait cause commune avec le combat du Sud devant la menace fédérale. D’autres trouvent tout simplement dans l’armée le moyen d’échapper à la misère sociale ou sont attirés par l’aventure guerrière et ses chimères. A la différence des Allemands par exemple, il semble que les Français se soient battus plus pour défendre leur région d’accueil que par réelle adhésion à la cause abolitionniste du Nord ou indépendantiste du Sud. Bien évidemment parmi la communauté française il y avait d’anciens révolutionnaires de 1848 pour qui la cause de la liberté était un puissant levier, ce qui les fit plus facilement adhérer à l’Union jugée ” à tort ou à raison” plus libérale car en majorité non esclavagiste.

La France et sa neutralité

La France impériale de Napoléon III se déclare officiellement neutre le 10 juin 1861 pour des raisons internes et internationales. A l’écoute de la situation américaine , Napoléon qui a de réelles mais officieuses sympathies pour le Sud, est tenu régulièrement informé des événements par son ambassadeur, le ministre de France, à Washington. En outre certains journaux américains sont disponibles sous quinzaine en France. La population est ouvertement hostile à l’esclavage aboli en France depuis 1848 mais l’indécision et le refus de déclarer l’abolition de l’esclavage au Nord exaspèrent également. D’ailleurs la constitution américaine n’interdisant pas l’esclavage, le Nord n’obtiendra un écho réellement favorable qu’à la proclamation d’émancipation de 1862. Quant à l’empereur, sa position envers le Nord est plutôt défavorable. Il n’a pas apprécié les démonstrations en faveur d’Orsini en 1858 à New-York ou l’opposition de Washington contre son intervention au Mexique. Il se contente de suivre les agissements de l’Angleterre et se calque sur la politique de Londres pour ne pas se brouiller plus avant avec les États-Unis.

Comme l’Angleterre, la France possédait une industrie textile qui dépendait en majorité des importations de coton sudiste et le blocus mis en place en avril par Washington contrariait les envois de cette matière première vers l’Europe tout comme il gênait les exportations de produits français vers le Sud. Néanmoins, même si la Confédération qui n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour inciter les deux puissances à intervenir ne serait- ce que diplomatiquement, la France se contente d’accorder le statut de belligérant au Sud et au Nord, provoquant la colère de Washington, mais sans reconnaître la confédération sudiste comme une nation à part entière. D’ailleurs reconnaître la confédération était difficile : d’une part l’Angleterre dépendait du coton du Sud mais surtout du blé du Nord et, en outre, les stocks de coton étaient encore importants et pouvaient tenir le choc du blocus pour une à plusieurs années.

En Europe, s’aliéner définitivement Washington risquait de créer des troubles avec les Russes ou les Prussiens. La Russie, opposée aux Anglais et aux Français depuis la guerre de Crimée, entretenait de bonnes relations avec Washington notamment sur la question de la partie russe en Amérique du Nord, l’Alaska, potentiellement menacée par les Britanniques du Canada, et n’aurait pas manquer de soutenir les Fédéraux. Quant à la Prusse, si elle était pour l’instant occupée à instaurer une unité allemande et était plus gênée par l’Autriche que par la France, elle apparaissait comme l’adversaire continental de Napoléon III pour la décennie à venir. L’empereur français voulait éviter des tensions diplomatiques extérieures, avec une guerre déjà engagée au Mexique ce qui pourrait donner des idées et éventuellement le champ libre pour agir pour une agression prussienne à ses frontières. Napoléon III proposa bien une médiation diplomatique en octobre 1862 et janvier 1863 afin de reprendre le commerce pendant 6 mois avec les États-Unis mais le vice-président Seward s’opposera farouchement à ce projet. Fidèle à la doctrine Monroe, Seward se montrera menaçant envers les français au sujet de leur intervention mexicaine et soutiendra de plus en plus les Juaristes, ennemis de Napoléon, au Mexique. Afin d’éviter d’attiser des tensions en Europe, la France se contenta de copier la position de l’Angleterre et oscilla donc au gré des batailles perdues et gagnées par la Confédération et préféra adopter une position prudente.

En dépit de la position neutre de la France, on assista à des départs pendant la guerre de Sécession de Français en mal d’aventures guerrières ou à la recherche de notoriété militaire alors que Napoléon III avait promulgué un décret en septembre 1861 indiquant que tout Français s’engageant dans une armée étrangère ou prenant part à une guerre à l’étranger sans autorisation impériale perdrait sa qualité de Français. On comprend mieux devant la position neutre de la France et ses sympathies officieuses envers la Confédération, pourquoi les exilés libéraux ou Orléanistes préfèrent la cause de l’Union. Il s’agissait pour eux de continuer la lutte en Amérique contre la position, même officieuse, de l’empereur. Les français résidant dans le Sud qui s’engagèrent dans la lutte le firent plus par obligation locale que réelle motivation politique et combattirent dans l’armée sudiste notamment en Louisiane où les milices urbaines de la “french brigade” se distingueront particulièrement lors de l’occupation de la ville par les fédéraux en 1862.

Des Français présents au Nord comme au Sud

De la même manière que les Allemands ou les Irlandais, les Français se regroupent dans des unités dont les noms rappellent leur origine. En Louisiane les volontaires de la Nouvelle-Orléans lèvent la légion française puis la brigade française. A New-York, trois régiments où de nombreux francophones vont pouvoir se retrouver sont mis sur pied : ” les gardes LaFayette “, ” Les zouaves d’Epineuil ” et les ” Enfant Perdus “, des compagnies à majorité francophones seront également présentes dans les 14th, 39th et 62nd régiments de New-York. Parmi la foule de volontaires on trouve des représentants de l’élite française comme les deux princes de la famille d’Orléans exilés par la fondation du second empire en France. Le Comte de Paris et le Duc de Chartres serviront dans l’état-major de McCLellan. Avec leur oncle, le Prince de Joinville, les deux princes se rendent à Washington où ils sont reçus par Lincoln. A 23 ans, Phillipe d’Orléans, Comte de Paris, va participer activement à la lutte contre les confédérés aux côtés de McClellan. De cette expérience il écrira un journal intitulé “Voyage en Amérique 1861-1862”. Plusieurs français obtiendront également le grade de général comme Gustave Cluseret, Régis de Trobriand, Félix Agnus

Dans le camp sudiste on revendique aussi la présence d’un Prince, Camille de Polignac, fils d’un ministre de Charles X, qui deviendra même général de l’armée confédérée et surnommé le ” Lafayette du Sud “. Il combat à shilo, Corinth, Mansfield, il commande une brigade texane et obtient le grade de Major général et va même demander audience devant Napoléon III pour plaider la cause du sud, mais sans succès.

Les plus célèbres unités francophones du Nord

Encore une fois New-York, grand port d’accueil de l’immigration européenne vit le plus grand nombre d’unités francophones. Le 55th régiment de volontaires de New-York communément appelé les gardes Lafayette, existait depuis 1824 et possédait 6 compagnies françaises et 4 américaines ; mais lors de l’appel aux armes de Lincoln, le régiment mit trop de temps à être “opérationnel” par la faute de son colonel. Les Français déjà présent partirent rejoindre d’autres compagnies plus désireuses d’aller au combat. Ainsi le 14th régiment de Brooklyn et le 62nd régiment de volontaires de New-York reçurent une compagnie en renfort en provenance du 55th et donc francophones. Finalement le 55th partit lui aussi mais pour pallier les défections, on dut faire appel à un recrutement qui ne fut pas exclusivement français. Régis de Trobriand, aristocrate français, fut élu Colonel du 55th le jour de la bataille de Bull Run. Sous son impulsion, le régiment gagna en effectif et récupéra une partie de ses premiers volontaires partis dans d’autres unités. Soutenu financièrement par la minorité francophone pour son habillement, le régiment passa finalement le 28 août 1861 sous service fédéral pour une durée de trois ans.

Toujours à New-York au sein de l’unité multiculturelle : le 39th régiment de volontaires ou les gardes de Garibaldi, il y avait une compagnie de français qui était équipée, comme le reste du régiment, avec la belle tenue des Bersaglieri italiens. Le 53rd régiment des Zouaves plus connu sous le nom de Zouaves d’Epineuil fut formé à Brooklyn en août 1861 par le Colonel Lionel D’Epineuil. Ce dernier ancien officier de l’armée française donna à son unité une réplique de la tenue du 6ème régiment de Zouave français. Attiré par cette spécificité française, le régiment attira d’autres cadres issus de l’armée française donnant une expérience non négligeable à l’unité. Autre particularité, en plus de ses membre, francophones, ou d’origine française, le régiment accueillait une compagnie d’indiens de la réserve de Tusca Rora. Bien qu’ayant été initialement recruté pour un service de trois ans, le régiment souffrit de troubles internes et fut dissous en 1862, ses membres reversés dans différentes unités comme les 132nd ou 162nd régiments de New-York.

L’unité des “Enfants perdus” était un bataillon indépendant de New-York levé par le colonel Felix Confort, ancien capitaine de l’armée française. Le nom “enfants perdus” fait allusion aux petits détachements utilisés dans les missions périlleuses pour l’assaut des brèches des villes assiégées et provient certainement de l’expérience de la guerre de Crimée de son colonel. L’unité fut affectée au 18ème corps et participa entre autres aux opérations de la Charleston près de Morris Island. L’unité composée de 6 compagnies était à majorité franco-germanique. Leur tenue était celle des chasseurs français bleu foncé à parement jaune jonquille. Un shako ressemblant au modèle français et pantalon large. Une belle tenue faisant clairement ressortir l’influence française de l’unité et qui changeait des sempiternels uniformes de zouaves.

Les Français du Sud

La Louisiane vieille colonie francophone vendue aux États-Unis en 1803 par Napoléon comportait la plus grande minorité francophone du Sud d’environ 15000 personnes. La Louisiane et la ville de la Nouvelle-Orléans voient plusieurs unités de volontaires au recrutement essentiellement français et totalisant presque 3000 hommes. Il est bon de rappeler que l’engagement des Français de Louisiane ne répondait pas forcément à une adhésion pure et dure envers les principes de la confédération et fut hélas teinté de contrainte. Les officiers et soldats de ces détachements furent parfois forcés d’intégrer leur unité sous peine de devoir quitter l’état rompant ainsi leur droit à la neutralité comme l’exigeait leur souverain Napoléon III. Si les Français de Louisiane désiraient aider leur pays d’adoption cela ne signifiait pas nécessairement qu’ils étaient prêts à combattre contre l’Union.

Parmi les unités françaises de la ville, citons la légion française regroupant 6 compagnies et 1200 hommes, la garde d’Orléans, les volontaires français soit 800 hommes et les volontaires indépendants. Financés et équipés aux frais des notables et de la minorité francophone de la ville, ces hommes ont porté une tenue proche de celle du soldat de ligne français de l’armée impériale soit une capote gris de fer bleuté (et non bleu horizon) un pantalon rouge garance et un képi mou rouge et bleu.

Ces unités furent amalgamées avec d’autres détachements de volontaires et de milices étrangères comme les Belges, les Suisses, les Espagnols, les Allemands et les Italiens et formèrent une brigade européenne. Des officiers français refusant d’adhérer à ce recrutement multiculturel se regroupèrent au sein de la “french brigade” dont les membres étaient exclusivement français ou d’origine française. Ces unités étrangères et particulièrement les Français vont se comporter admirablement dans le maintien de l’ordre de la ville durant l’attaque de la flotte nordiste et la retraite des troupes confédérées de la Nouvelle-Orléans en empêchant que les émeutiers mettent la ville à feu et à sang en saccageant et en pillant les réserves de nourriture. Devant l’efficacité de ces milices, les troupes fédérales commandées par le général Butler insistèrent pour qu’elles demeurent en activité et continuent d’assurer le maintien de l’ordre. Mais les volontaires étrangers refusèrent et furent dissous. Encore en Louisiane des régiments tels le 10th ou le 18th Louisiana, surnommé le régiment créole, comprenaient un nombre important de Français et francophones. Le 10th régiment était d’ailleurs commandé par le colonel Antoine Jaques Philippe de Mandeville de Marigny, ancien officier de l’armée française, et secondé par de nombreux officiers français ou d’origine française. Même si la majorité des hommes du régiment n’étaient pas français, l’entraînement était basé sur un règlement français et les ordres étaient donnés en français.

Mais la Louisiane demeure le seul exemple où des unités constituées à majorité francophone ont pu se concrétiser. La plupart du temps les Français du Sud qui s’engagèrent pour la cause confédérée le firent de manière isolée dans n’importe quelle unité. Les tentatives de mettre sur pied d’autres unités françaises ne purent aboutir faute de volontaires suffisants ou de trop grosses dissensions dans l’encadrement. Des Français se firent aussi remarquer comme officiers en commandant des régiments comme le colonel Felix Dumonteil de la Greze du 14th régiment de cavalerie ou au Texas où un immigrant français, Xavier Blanchard Debray leva le 26th régiment de cavalerie du Texas plus connu sous le nom de lancier de Debray avec ses hommes équipés et entrainés à la française.

Il est vraisemblable que près de 15000 Français se soient battus dans la guerre civile américaine, soit un apport quasi négligeable sur les trois millions d’hommes qui ont participé au conflit. Mais cette participation symbolique qui représentait une part nettement moins anecdotique de la population francophone présente aux États-Unis, a permis de confirmer l’attachement des Français aux valeurs américaines, initié avec l’intervention de La Fayette en son temps pour l’indépendance des 13 colonies américaines. En outre le prix du sang a certainement joué en la faveur de la minorité francophone pour une meilleure intégration future au sein de la nation américaine, les faisant mériter leur place au même titre que les Allemands ou les Irlandais par le sacrifice consenti sur les champs de bataille et dans les deux camps. Même si l’intervention de ces hommes n’ a en rien décidé de l’issue du combat, elle apparaît comme un besoin ressenti par cette petite minorité de prouver quelque chose. Un but qui se situe entre la perpétuation des exploits militaires de la France à l’étranger et l’affirmation de sa petite présence en Amérique par une contribution guerrière.

Sources :

article trouvé ici

Don Troiani ” Regiments and Uniforms of the civil war “

Ron Field Men At Arms “The Confederate army Louisiane and Texas”

Annick Foucrier “La France et la guerre de Sécession”

http://www.univ-paris1.fr/autres-structures-de-recherche/ipr/les-revues/bulletin/tous-les-bulletins/bulletin-n-28/au-nom-de-la-france-restons-unis-les-milices-francaises-de-la-nouvelle-orleans-pendant-la-guerre-de-secession/

http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article1750

Le blanc soleil des vaincus. Réédition de l’ouvrage de Dominique Venner

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/08/16/75577/charlottesville-francais-guerre-de-secession/

mardi 26 décembre 2023

Livre. Ulysses S. Grant, par Vincent Bernard

 

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Ulysses S. Grant n’a pas eu une vie mais plusieurs. Vincent Bernard nous fait découvrir celui qui fut tour à tour, un enfant timide et effacé de l’Ohio, un fermier malhabile du Missouri, un employé obscur et sans grand talent de l’Illinois, un cavalier émérite de West Point, un soldat courageux lors de la guerre du Mexique, général des armées « nordistes », et enfin président des États-Unis d’Amérique.

Il est également connu comme le reconstructeur de l’Union, et surtout l’étoile du Nord et Némésis du Sud. Sherman, son ami et bras droit, écrit en 1865 : « Pour moi, Grant est un mystère et je crois qu’il est mystère pour lui même ».

C’est ce mystère que tente de percer Vincent Bernard. L’auteur est historien de formation (Université Montaigne Bordeaux III), enseignant puis rédacteur en chef de magazines d’histoire dans les années 2000. Il est surtout connu pour être le premier biographe français de Robert E. Lee et d’Ulysses S. Grant.

Grant écrit à la fin de sa vie : « J’ai peu lu de vies de grands hommes, car les biographes se font une règle de ne pas en dire assez de la période formatrice de la vie. Ce que je veux savoir c’est ce qu’un homme a fait quand il était enfant ».

Prenons donc le temps d’évoquer ses origines familiales et sociales en nous attardant, quelques instants, sur la figure du père d’Ulysses : « Grant père s’était forgé au feu d’une jeunesse particulièrement difficile, vécue dans une hantise extrême de la pauvreté, du dénuement et de l’abandon, nourrissant un sens aigu du travail, de l’effort et du gain. En corollaire il avait développé une violente aversion pour les vices sudistes, présentés comme amollissant le corps et l’esprit, à commencer par le tabac, l’alcool et l’esclavage » et Bernard poursuit : « non pas que cette dernière institution eut été perçue moralement comme une atteinte au droit des noirs de vivre libres et égaux, mais bien plutôt comme un vice instillant la paresse, chez le maître en le déchargeant des dures obligations du labeur quotidien ». Au sujet de la mère de Grant, voici ce qu’en dit l’auteur : « Hannah Simpson Grant, femme effacée et secrète de ses mots, et de ses élans, que certains iront la penser jusque mentalement déficiente et que son célèbre fils n’évoquera presque jamais dans ses mémoires ». Le décor familial est planté.

Grant naît dans une famille de la classe moyenne inférieure aux conditions de vie précaires : « L’histoire de Grant débute le samedi 27 avril 1822 dans une brinquebalante masure de bois louée deux dollars par mois dans le tout jeune état pionnier de l’Ohio sur la berge de la rivière du même nom. » L’auteur donne des précisions sur l’enfance de Grant : « Fréquentant tôt les très modestes écoles du voisinage, entretenues par souscription des habitants, où se côtoient enfants et adolescents de tous âges, en une classe unique, il n’y brille pas particulièrement mais est déjà singulièrement qualifié de lent et sûr, dans son travail, empreint d’une distinction modeste qui le signale comme une personnalité à part, taciturne et réservé, fortement, a-t-on dit, influencé par le caractère maternel ». Grant père, après un dur labeur, parvient à s’élever dans cette société pionnière et il dirige avec succès une tannerie. Celle-ci permet à la famille de Grant de mieux vivre et de s’élever socialement. Ulysses n’apprécie guère ce travail et supporte mal les émanations du cuir. Un jour, son père lui intime l’ordre d’exécuter une tâche. Il répond : « Je vais le faire, mais dès que j’aurai l’âge, je ne mettrai plus jamais les pieds à la tannerie ». Ulysses souhaite entreprendre des études longues, mais les écoles coûtent cher et sa famille ne dispose pas de moyens financiers conséquents pour payer l’inscription. Finalement, il s’inscrit à West Point grâce aux solides amitiés familiales. Il devient, après quatre ans, le 1187ème cadet de cette prestigieuse académie militaire depuis sa fondation en 1802. Rapidement Grant s’aperçoit que la vie militaire lui pèse. Il déclare que « la vie militaire n’avait aucun attrait pour lui ». Il ne goûte donc que modérément à la vie de camp, aux bivouacs et au fait de dormir sous la tente. L’auteur précise : « jamais plus après ce long été 1843, Grant ne verra la vie militaire avec les yeux plein d’espoir et de fierté du jeune cadet de West Point ».

Effectivement, il songe déjà à quitter l’armée, mais se demande bien comment il pourra subvenir aux besoins de sa future famille. Les questions d’argent reviennent souvent dans la vie de Grant, lui qui ne profitera jamais de ses différentes et avantageuses positions pour s’enrichir honnêtement ou malhonnêtement…

Au cours d’une permission, il rend visite à un collègue de West Point, Frederik Dent, et rapidement Grant se rapproche sa soeur Julia. S’en suit une longue correspondance, agrémentée de rares visites, carrière militaire oblige. Grant désire faire de Julia son épouse. Bien que n’étant un abolitionniste, Grant ne partage pas les idées politiques de sa belle famille « sudiste ». De plus, il doit faire face à l’hostilité de son futur beau-père : « Le colonel Dent ne cache pas son mépris pour la condition militaire et la vie de garnison promise à sa fille, si elle épousait un officier ». L’union est finalement approuvée par les deux familles. Par la suite, Grant participe à la guerre contre le Mexique, au sujet de l’annexion du Texas et se fait remarquer comme brillant cavalier. Il est présent avec succès à la bataille du Resaca de la Palma et à la bataille de Monterrey. La guerre est remportée assez facilement malgré tout. Il propose une vision très claire de ce conflit : « Grant analyse la guerre du Mexique avec hauteur et recul, d’un point de vue militaire et aussi politique. Conflit injuste et prédateur, impie même, écrit l’agnostique, provoquée sciemment contre une puissance plus faible, son déroulement militaire même découle de calculs politiques et de la crainte de voir émerger un général trop victorieux susceptible de devenir un adversaire politique ». Après plus de trois longues années, il retrouve Julia avec laquelle il s’était fiancé secrètement. Ils se marient. Seule une des soeurs de Grant est présente au mariage. Ses parents prétextent le manque de temps de préparation pour justifier leur absence à la noce. En réalité, ils ne veulent pas sympathiser avec une belle famille aux tendances esclavagistes. Après la guerre, il connait la vie de garnison et ne supporte pas les différentes contraintes de la vie militaire. Grant pense que ses supérieurs veulent l’humilier, alors qu’ils appliquent de manière stricte et étroite le code militaire. Il finit par démissionner. S’ouvre alors une traversée du désert qui dure sept ans, de 1954 à 1961.

Il s’agit pour les Grant, d’une période familiale heureuse, mais difficile sur le plan économique, nonobstant l’aide matérielle et financière de la belle famille. Il devient fermier et se voit très bien dans ce nouveau métier : « Pour quiconque entendra parler de moi dans dix ans, ce sera en tant que vieux fermier missourien accompli ». Il n’est pas doué dans les affaires, l’activité agricole se montre guère florissante. Il se pose même la question de revenir chez ses parents, pour travailler dans la tannerie familiale. Il se lance également dans la vente de produits divers et variés, notamment en cuir, sans plus de succès. La famille Grant s’agrandit. Le couple aura quatre enfants. L’appel de Lincoln de 1861 pour lever 75 000 volontaires pour 90 jours afin de combattre la rébellion naissante le conduit, sans hésitation aucune, à rejoindre l’armée. La Guerre Civile dure quatre longues années, alors que tous les belligérants prévoyaient une guerre courte. Bernard décrit parfaitement les enjeux politiques et stratégiques de ce conflit, qui reste à ce jour le plus meurtrier auquel ont participé les Etats-Unis d’Amérique. Nous suivons Grant dans ces principales batailles, Shiloh, Vicksburg Chattanooga etc. et manoeuvres tactiques. Sa réputation se construit rapidement. Amis et ennemis le voient comme un jusqu’au boutiste qui ne recule devant rien pour l’exécution de ses plans. Certains l’accusent d’être indolent, imprudent voire alcoolique. Lincoln loin de s’en séparer le défend, expliquant que c’est un des rares généraux à remporter des batailles et à porter de rudes coups à la Confédération. Il reçoit la Médaille d’or en 1863, qui est la plus haute distinction civile qui puisse être accordée par le Congrès. 1863 marque donc un tournant personnel pour Grant et pour la poursuite de la guerre. Effectivement, après la défaite de Gettysburg les Etats Confédérés perdent l’initiative et ne peuvent plus remporter la guerre. De plus, il devient également général en chef des armées de l’Union. Grant se retrouve seul pour affronter Lee, durant une série de sanglantes batailles regroupées sous le nom de Overland Campaign. Bien que Grant subisse de terribles pertes et de multiples défaites tactiques au cours de cette campagne, elle est considérée comme une victoire stratégique de l’Union, car elle conduit Lee à s’enfermer dans la ville assiégée de Petersburg. Beaucoup n’apprécient pas le style militaire de Grant et ses victoires à la Pyrrhus, à commencer par la femme du président Lincoln, Mary Tood Lincoln : « Grant est un boucher, indigne d’être à la tête de notre armée. Il s’arrange généralement pour revendiquer la victoire, mais quelle victoire. Il perd deux hommes alors que l’ennemi un seul. Il ne sait pas diriger, n’a aucun respect pour la vie. Si la guerre devait durer quatre ans de plus, et qu’il reste au pouvoir, il dépeuplerait le nord. Je pourrais tout aussi bien conduire une armée moi-même ». Il convient de préciser, non pour nuancer ce propos mais pour l’éclairer, que plusieurs membres de la famille de Mary Tood, notamment ses frères, combattaient sous l’uniforme gris.

Grant est lucide au sujet de cette Guerre Civile. Voici comment il la considère : « La rébellion du Sud fut l’avatar de la guerre avec le Mexique. Nations et individus sont punis de leurs transgressions. Nous reçûmes notre châtiment sous la forme de la plus sanguinaire et coûteuse guerre des temps modernes ». Lui l’agnostique la juge comme un châtiment suite à l’agression étasunienne à l’endroit du Mexique, nation jugée plus faible, lors de la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. Grant note par la suite, que le carnage de Shiloh lui avait fait réaliser que la Confédération ne pourrait être vaincue que par la destruction complète de ses armées. Dans les premiers temps, la Guerre Civile est presque considérée comme une guerre en dentelles, on la définit même comme une guerre de gentlemans. Très vite cette guerre se transforme et les acteurs et observateurs parlent alors à son sujet de rivières et de fleuves de sang. La guerre est remportée par le Nord, après tant d’efforts et de sacrifices. Grant écrit à ce sujet qu’il est « moins facile de sortir d’une guerre que d’y rentrer ». Le Sud et son brillant général en chef Lee finissent donc par être vaincus. Concrètement, les sudistes succombent à la force numérique et industrielle de l’Union qui surpassent de loin, le courage et la supériorité tactique militaire de la Confédération. Une fois la paix faite, il faut noter que Grant est un fervent partisan de la modération et de la réintégration des Sudistes dans l’Union : « La guerre est terminée, les rebelles sont à nouveau nos compatriotes, et la meilleure manière de se réjouir après la victoire sera de s’abstenir de toute démonstration ».

Cependant comme le dit l’auteur, l’après-guerre se montre confuse et ouvre une période très compliquée dans l’histoire américaine : « La Reconstruction témoigne des paradoxes d’une Amérique à la fois réunie et déchirée. La Guerre Civile est achevée. Le Nord est victorieux mais soucieux de tourner une page sanglante et de reprendre sa marche vers son destin particulier. Le Sud est ruiné et résigné, mais arbore toujours fièrement les stigmates de sa lutte avortée et de sa cause perdue, cherchant à reconstituer, au détriment des populations noires affranchies, les oripeaux de son paradis perdu ». L’abolition de l’esclavage et la reconnaissance des droits civiques des populations noires n’étaient pas partagées par nombre d’américains, à commencer par les nordistes eux-mêmes : « J’admets que les nègres ne sont pas assez intelligents pour voter, mais jusque quel point sont-ils plus ignorants que la population blanche illettrée du Sud » dit John Sherman, sénateur de l’Ohio et frère du général Sherman, le fidèle séide de Grant. Ce dernier écrit également : « J’ai recommandé que le président devrait autoriser à lever 20 000 troupes de couleur en cas de nécessité, mais ne recommande pas l’emploi permanent de troupes de couleur, parce que notre armée en temps de paix devrait être la plus petite et efficace possible. En temps de paix, je pense que l’artillerie utilisée en tant qu’école de formation sera plus efficace si composée exclusivement de Blancs ». Finalement les lois de ségrégations raciales sont définitivement abolies aux États-Unis d’Amérique en 1964 après leur mise en vigueur dès1876.

Après avoir été le premier personnage de l’armée, il devient l’homme le plus important de son pays en devenant le 18ème président de la jeune nation américaine pour deux mandats (1868-1877). Bernard décrypte parfaitement les mécanismes humains et politiques qui poussent Grant à se présenter et à conquérir la magistrature suprême. Toutefois, il existe un énorme paradoxe dont souffre Grant sa vie durant et qui continue une fois celui-ci enterré, comme nous l’explique l’écrivain : « Pourtant, si Ulysses S.Grant est demeuré profondément ancré dans la mémoire et l’histoire américaines, c’est bien plus au titre du général en chef de l’Union Victorieux en 1865 qu’à celui du Président aux ambitions réconciliatrices dirigeant de 1869 à 1877 une nation en pleine reconstruction politique et aspirant tout à la fois à achever son expansion messianique vers les grands déserts de l’ouest et son ascension au rang de véritable puissance mondiale ». Effectivement ses deux mandats présidentiels sont marqués par les dissensions du Parti républicain, la panique bancaire de 1873 et la corruption de son administration. Plusieurs de ses proches collaborateurs s’enrichissent malhonnêtement, profitant de la double situation exceptionnelle d’alors qui permet toutes les tripatouillages possibles : la conquête de l’Ouest et la reconstruction du Sud. Grant subit les contrecoups de ses affaires de corruption et de malversation, bien qu’il ne soit jamais directement soupçonné ou rendu coupable par les tribunaux. Sa probité ne peut être mise en cause, mais certains lui reprochent un manque évident de charisme, dont ne souffrait pas son ancien adversaire le général Lee. Cependant, laissons parler John Wisse qui nous brosse un portrait de Grant bien différent de l’image qu’il a laissée dans l’historiographie : « Nul homme ne pouvait échanger un moment avec Grant sans ressentir de l’admiration pour ses talents ainsi que du respect. C’était un homme des plus simple et digne de confiance. La plus grande erreur jamais faite par le peuple sudiste fut de ne pas réaliser que s’il le lui avait permis, il aurait été son meilleur ami après la guerre ». Preuve d’une popularité certaine qui se dégradera pourtant très vite avec le temps, des millions de personnes, de civils, de politiques, d’anciens soldats de l’armée de l’Union, de jeunes cadets de West Point, etc. assistent à son enterrement et lui rendent hommage par la suite. Son corps repose dans un sarcophage situé dans l’atrium du General Grant National Memorial achevé en 1897 ; avec 50 mètres de haut, il est le plus grand mausolée d’Amérique du Nord.

De son vivant et après sa mort, d’aucuns opposeront le « bon général » au « mauvais président ». Les choses sont en réalité plus complexes. La très intéressante biographie de Bernard nous permet de percer le « mystère » Grant. Les analyses proposées sont réellement intéressantes et ce livre nous donne à découvrir un homme, finalement assez commun, mais qui eut une vie et une carrière exceptionnelles. L’enfant timide de l’Ohio, le mauvais homme d’affaires, le soldat qui n’appréciait guerre la vie militaire remporta la Guerre Civile, et fut par deux fois président de la plus grande puissance de ce bas monde, lui qui aimait tant la simplicité de la vie de famille et monter ses chevaux.

Ulysses S. Grant – Vincent Bernard – Perrin – 23€

Franck ABED

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https://www.breizh-info.com/2018/02/15/89153/livre-ulysses-s-grant-vincent-bernard/

dimanche 10 décembre 2023

Charlottesville. Histoire : Les Français dans la guerre de Sécession

 

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Alors que les évènements de Charlottesville ont démontré qu’il existait encore une réelle fracture au sein de la population américaine, entre ceux qui entendent que les USA respectent leur mémoire de confédérés (statue du Général Lee) et ceux qui veulent faire table rase du passé (« Blacks lives matter », voici un point de vue historique passionnant sur le rôle des Français dans la guerre de Sécession.

Bien que leur implication soit moins connue que celle des Irlandais ou des Allemands, les immigrants d’origine française ne furent pas en reste dans la guerre civile américaine. Aux États-Unis, les Français sont presque 110000 selon le recensement de 1860 ; la plupart sont d’immigration récente et se sont installés au Nord pour ses industries et ses emplois plus facilement accessibles. Résidant principalement dans les villes comme New-York, Saint-Louis, Philadelphie, San Francisco, Chicago, quelques-uns vont également dans le Mid-West pour tenter de s’installer sur des exploitations ou dans des communautés cabétistes (adeptes du Français Étienne Cabet auteur de “Voyage en Icarie” et utopiste communiste) ou fouriéristes (autre utopiste français, Charles Fourier est un philosophe mort en 1837 dont les idées ont inspiré la création d’autres communautés utopiques au Texas notamment).

Lors du déclenchement de la guerre civile, les Français installés aux États-Unis virent dans cet appel aux armes l’occasion de démontrer leur loyauté à leur nouvelle terre d’accueil. Ce fut notamment le cas pour la communauté francophone de la Nouvelle-Orléans, une des plus anciennes du pays, qui fait cause commune avec le combat du Sud devant la menace fédérale. D’autres trouvent tout simplement dans l’armée le moyen d’échapper à la misère sociale ou sont attirés par l’aventure guerrière et ses chimères. A la différence des Allemands par exemple, il semble que les Français se soient battus plus pour défendre leur région d’accueil que par réelle adhésion à la cause abolitionniste du Nord ou indépendantiste du Sud. Bien évidemment parmi la communauté française il y avait d’anciens révolutionnaires de 1848 pour qui la cause de la liberté était un puissant levier, ce qui les fit plus facilement adhérer à l’Union jugée ” à tort ou à raison” plus libérale car en majorité non esclavagiste.

La France et sa neutralité

La France impériale de Napoléon III se déclare officiellement neutre le 10 juin 1861 pour des raisons internes et internationales. A l’écoute de la situation américaine, Napoléon qui a de réelles mais officieuses sympathies pour le Sud, est tenu régulièrement informé des événements par son ambassadeur, le ministre de France, à Washington. En outre certains journaux américains sont disponibles sous quinzaine en France. La population est ouvertement hostile à l’esclavage aboli en France depuis 1848 mais l’indécision et le refus de déclarer l’abolition de l’esclavage au Nord exaspèrent également. D’ailleurs la constitution américaine n’interdisant pas l’esclavage, le Nord n’obtiendra un écho réellement favorable qu’à la proclamation d’émancipation de 1862. Quant à l’empereur, sa position envers le Nord est plutôt défavorable. Il n’a pas apprécié les démonstrations en faveur d’Orsini en 1858 à New-York ou l’opposition de Washington contre son intervention au Mexique. Il se contente de suivre les agissements de l’Angleterre et se calque sur la politique de Londres pour ne pas se brouiller plus avant avec les États-Unis.

Comme l’Angleterre, la France possédait une industrie textile qui dépendait en majorité des importations de coton sudiste et le blocus mis en place en avril par Washington contrariait les envois de cette matière première vers l’Europe tout comme il gênait les exportations de produits français vers le Sud. Néanmoins, même si la Confédération qui n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour inciter les deux puissances à intervenir ne serait- ce que diplomatiquement, la France se contente d’accorder le statut de belligérant au Sud et au Nord, provoquant la colère de Washington, mais sans reconnaître la confédération sudiste comme une nation à part entière. D’ailleurs reconnaître la confédération était difficile : d’une part l’Angleterre dépendait du coton du Sud mais surtout du blé du Nord et, en outre, les stocks de coton étaient encore importants et pouvaient tenir le choc du blocus pour une à plusieurs années.

En Europe, s’aliéner définitivement Washington risquait de créer des troubles avec les Russes ou les Prussiens. La Russie, opposée aux Anglais et aux Français depuis la guerre de Crimée, entretenait de bonnes relations avec Washington notamment sur la question de la partie russe en Amérique du Nord, l’Alaska, potentiellement menacée par les Britanniques du Canada, et n’aurait pas manquer de soutenir les Fédéraux. Quant à la Prusse, si elle était pour l’instant occupée à instaurer une unité allemande et était plus gênée par l’Autriche que par la France, elle apparaissait comme l’adversaire continental de Napoléon III pour la décennie à venir. L’empereur français voulait éviter des tensions diplomatiques extérieures, avec une guerre déjà engagée au Mexique ce qui pourrait donner des idées et éventuellement le champ libre pour agir pour une agression prussienne à ses frontières. Napoléon III proposa bien une médiation diplomatique en octobre 1862 et janvier 1863 afin de reprendre le commerce pendant 6 mois avec les États-Unis mais le vice-président Seward s’opposera farouchement à ce projet. Fidèle à la doctrine Monroe, Seward se montrera menaçant envers les français au sujet de leur intervention mexicaine et soutiendra de plus en plus les Juaristes, ennemis de Napoléon, au Mexique. Afin d’éviter d’attiser des tensions en Europe, la France se contenta de copier la position de l’Angleterre et oscilla donc au gré des batailles perdues et gagnées par la Confédération et préféra adopter une position prudente.

En dépit de la position neutre de la France, on assista à des départs pendant la guerre de Sécession de Français en mal d’aventures guerrières ou à la recherche de notoriété militaire alors que Napoléon III avait promulgué un décret en septembre 1861 indiquant que tout Français s’engageant dans une armée étrangère ou prenant part à une guerre à l’étranger sans autorisation impériale perdrait sa qualité de Français. On comprend mieux devant la position neutre de la France et ses sympathies officieuses envers la Confédération, pourquoi les exilés libéraux ou Orléanistes préfèrent la cause de l’Union. Il s’agissait pour eux de continuer la lutte en Amérique contre la position, même officieuse, de l’empereur. Les français résidant dans le Sud qui s’engagèrent dans la lutte le firent plus par obligation locale que réelle motivation politique et combattirent dans l’armée sudiste notamment en Louisiane où les milices urbaines de la “french brigade” se distingueront particulièrement lors de l’occupation de la ville par les fédéraux en 1862.

Des Français présents au Nord comme au Sud

De la même manière que les Allemands ou les Irlandais, les Français se regroupent dans des unités dont les noms rappellent leur origine. En Louisiane les volontaires de la Nouvelle-Orléans lèvent la légion française puis la brigade française. A New-York, trois régiments où de nombreux francophones vont pouvoir se retrouver sont mis sur pied : ” les gardes LaFayette “, ” Les zouaves d’Epineuil ” et les ” Enfant Perdus “, des compagnies à majorité francophones seront également présentes dans les 14th, 39th et 62nd régiments de New-York. Parmi la foule de volontaires on trouve des représentants de l’élite française comme les deux princes de la famille d’Orléans exilés par la fondation du second empire en France. Le Comte de Paris et le Duc de Chartres serviront dans l’état-major de McCLellan. Avec leur oncle, le Prince de Joinville, les deux princes se rendent à Washington où ils sont reçus par Lincoln. A 23 ans, Phillipe d’Orléans, Comte de Paris, va participer activement à la lutte contre les confédérés aux côtés de McClellan. De cette expérience il écrira un journal intitulé “Voyage en Amérique 1861-1862”. Plusieurs français obtiendront également le grade de général comme Gustave Cluseret, Régis de Trobriand, Félix Agnus

Dans le camp sudiste on revendique aussi la présence d’un Prince, Camille de Polignac, fils d’un ministre de Charles X, qui deviendra même général de l’armée confédérée et surnommé le ” Lafayette du Sud “. Il combat à shilo, Corinth, Mansfield, il commande une brigade texane et obtient le grade de Major général et va même demander audience devant Napoléon III pour plaider la cause du sud, mais sans succès.

Les plus célèbres unités francophones du Nord

Encore une fois New-York, grand port d’accueil de l’immigration européenne vit le plus grand nombre d’unités francophones. Le 55th régiment de volontaires de New-York communément appelé les gardes Lafayette, existait depuis 1824 et possédait 6 compagnies françaises et 4 américaines ; mais lors de l’appel aux armes de Lincoln, le régiment mit trop de temps à être “opérationnel” par la faute de son colonel. Les Français déjà présent partirent rejoindre d’autres compagnies plus désireuses d’aller au combat. Ainsi le 14th régiment de Brooklyn et le 62nd régiment de volontaires de New-York reçurent une compagnie en renfort en provenance du 55th et donc francophones. Finalement le 55th partit lui aussi mais pour pallier les défections, on dut faire appel à un recrutement qui ne fut pas exclusivement français. Régis de Trobriand, aristocrate français, fut élu Colonel du 55th le jour de la bataille de Bull Run. Sous son impulsion, le régiment gagna en effectif et récupéra une partie de ses premiers volontaires partis dans d’autres unités. Soutenu financièrement par la minorité francophone pour son habillement, le régiment passa finalement le 28 août 1861 sous service fédéral pour une durée de trois ans.

Toujours à New-York au sein de l’unité multiculturelle : le 39th régiment de volontaires ou les gardes de Garibaldi, il y avait une compagnie de français qui était équipée, comme le reste du régiment, avec la belle tenue des Bersaglieri italiens. Le 53rd régiment des Zouaves plus connu sous le nom de Zouaves d’Epineuil fut formé à Brooklyn en août 1861 par le Colonel Lionel D’Epineuil. Ce dernier ancien officier de l’armée française donna à son unité une réplique de la tenue du 6ème régiment de Zouave français. Attiré par cette spécificité française, le régiment attira d’autres cadres issus de l’armée française donnant une expérience non négligeable à l’unité. Autre particularité, en plus de ses membre, francophones, ou d’origine française, le régiment accueillait une compagnie d’indiens de la réserve de Tusca Rora. Bien qu’ayant été initialement recruté pour un service de trois ans, le régiment souffrit de troubles internes et fut dissous en 1862, ses membres reversés dans différentes unités comme les 132nd ou 162nd régiments de New-York.

L’unité des “Enfants perdus” était un bataillon indépendant de New-York levé par le colonel Felix Confort, ancien capitaine de l’armée française. Le nom “enfants perdus” fait allusion aux petits détachements utilisés dans les missions périlleuses pour l’assaut des brèches des villes assiégées et provient certainement de l’expérience de la guerre de Crimée de son colonel. L’unité fut affectée au 18ème corps et participa entre autres aux opérations de la Charleston près de Morris Island. L’unité composée de 6 compagnies était à majorité franco-germanique. Leur tenue était celle des chasseurs français bleu foncé à parement jaune jonquille. Un shako ressemblant au modèle français et pantalon large. Une belle tenue faisant clairement ressortir l’influence française de l’unité et qui changeait des sempiternels uniformes de zouaves.

Les Français du Sud

La Louisiane vieille colonie francophone vendue aux États-Unis en 1803 par Napoléon comportait la plus grande minorité francophone du Sud d’environ 15000 personnes. La Louisiane et la ville de la Nouvelle-Orléans voient plusieurs unités de volontaires au recrutement essentiellement français et totalisant presque 3000 hommes. Il est bon de rappeler que l’engagement des Français de Louisiane ne répondait pas forcément à une adhésion pure et dure envers les principes de la confédération et fut hélas teinté de contrainte. Les officiers et soldats de ces détachements furent parfois forcés d’intégrer leur unité sous peine de devoir quitter l’état rompant ainsi leur droit à la neutralité comme l’exigeait leur souverain Napoléon III. Si les Français de Louisiane désiraient aider leur pays d’adoption cela ne signifiait pas nécessairement qu’ils étaient prêts à combattre contre l’Union.

Parmi les unités françaises de la ville, citons la légion française regroupant 6 compagnies et 1200 hommes, la garde d’Orléans, les volontaires français soit 800 hommes et les volontaires indépendants. Financés et équipés aux frais des notables et de la minorité francophone de la ville, ces hommes ont porté une tenue proche de celle du soldat de ligne français de l’armée impériale soit une capote gris de fer bleuté (et non bleu horizon) un pantalon rouge garance et un képi mou rouge et bleu.

Ces unités furent amalgamées avec d’autres détachements de volontaires et de milices étrangères comme les Belges, les Suisses, les Espagnols, les Allemands et les Italiens et formèrent une brigade européenne. Des officiers français refusant d’adhérer à ce recrutement multiculturel se regroupèrent au sein de la “french brigade” dont les membres étaient exclusivement français ou d’origine française. Ces unités étrangères et particulièrement les Français vont se comporter admirablement dans le maintien de l’ordre de la ville durant l’attaque de la flotte nordiste et la retraite des troupes confédérées de la Nouvelle-Orléans en empêchant que les émeutiers mettent la ville à feu et à sang en saccageant et en pillant les réserves de nourriture. Devant l’efficacité de ces milices, les troupes fédérales commandées par le général Butler insistèrent pour qu’elles demeurent en activité et continuent d’assurer le maintien de l’ordre. Mais les volontaires étrangers refusèrent et furent dissous. Encore en Louisiane des régiments tels le 10th ou le 18th Louisiana, surnommé le régiment créole, comprenaient un nombre important de Français et francophones. Le 10th régiment était d’ailleurs commandé par le colonel Antoine Jaques Philippe de Mandeville de Marigny, ancien officier de l’armée française, et secondé par de nombreux officiers français ou d’origine française. Même si la majorité des hommes du régiment n’étaient pas français, l’entraînement était basé sur un règlement français et les ordres étaient donnés en français.

Mais la Louisiane demeure le seul exemple où des unités constituées à majorité francophone ont pu se concrétiser. La plupart du temps les Français du Sud qui s’engagèrent pour la cause confédérée le firent de manière isolée dans n’importe quelle unité. Les tentatives de mettre sur pied d’autres unités françaises ne purent aboutir faute de volontaires suffisants ou de trop grosses dissensions dans l’encadrement. Des Français se firent aussi remarquer comme officiers en commandant des régiments comme le colonel Felix Dumonteil de la Greze du 14th régiment de cavalerie ou au Texas où un immigrant français, Xavier Blanchard Debray leva le 26th régiment de cavalerie du Texas plus connu sous le nom de lancier de Debray avec ses hommes équipés et entrainés à la française.

Il est vraisemblable que près de 15000 Français se soient battus dans la guerre civile américaine, soit un apport quasi négligeable sur les trois millions d’hommes qui ont participé au conflit. Mais cette participation symbolique qui représentait une part nettement moins anecdotique de la population francophone présente aux États-Unis, a permis de confirmer l’attachement des Français aux valeurs américaines, initié avec l’intervention de La Fayette en son temps pour l’indépendance des 13 colonies américaines. En outre le prix du sang a certainement joué en la faveur de la minorité francophone pour une meilleure intégration future au sein de la nation américaine, les faisant mériter leur place au même titre que les Allemands ou les Irlandais par le sacrifice consenti sur les champs de bataille et dans les deux camps. Même si l’intervention de ces hommes n’ a en rien décidé de l’issue du combat, elle apparaît comme un besoin ressenti par cette petite minorité de prouver quelque chose. Un but qui se situe entre la perpétuation des exploits militaires de la France à l’étranger et l’affirmation de sa petite présence en Amérique par une contribution guerrière.

Sources :

article trouvé ici

Don Troiani ” Regiments and Uniforms of the civil war

Ron Field Men At Arms “The Confederate army Louisiane and Texas”

Annick Foucrier “La France et la guerre de Sécession”

http://www.univ-paris1.fr/autres-structures-de-recherche/ipr/les-revues/bulletin/tous-les-bulletins/bulletin-n-28/au-nom-de-la-france-restons-unis-les-milices-francaises-de-la-nouvelle-orleans-pendant-la-guerre-de-secession/

http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article1750

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[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/08/16/75577/charlottesville-francais-guerre-de-secession/

vendredi 13 octobre 2023

Gettysburg 1863

 

Gettysburg, 1863, par Vincent Bernard, éditions Perrin

Vincent Bernard , ancien rédacteur en chef adjoint de Guerres & Histoire, est un spécialiste d’histoire militaire, en particulier de la guerre de Sécession, sujet qu’il a déjà abordé dans plusieurs ouvrages. Cette fois, il publie une étude consacrée à la bataille de Gettysburg éditée par Perrin en collaboration avec le Ministère des Armées.

Du 1er au 3 juillet 1863 vont s’affronter 160 000 combattants sur un champ de bataille de 40 kilomètres carrés. Au soir de la dernière journée, après avoir tiré sept millions de balles et 50 000 boulets et obus, les deux armées se font toujours face, toutes deux épuisées. Mais l’armée sudiste commandée par le général confédéré Robert E. Lee est alors brisée par la résistance de l’armée nordiste. Le bilan des combats est d’environ 8 000 morts, dont une dizaine de généraux, 10 000 disparus ou capturés et 32 000 blessés, répartis quasi équitablement entre les deux camps.

Contrairement à l’idée habituellement répandue, Vincent Bernard considère que cette bataille, assurément majeure, et aux enjeux lourds sur le moment, ne change cependant rien par son issue aux conditions stratégiques ni aux équilibres militaires de fond. Avant Gettysburg, cette guerre avait duré un peu plus de deux ans : à l’issue, elle va encore se prolonger pendant presque deux ans. Gettysburg est certes l’une des plus grandes et la plus meurtrière bataille jamais livrée sur le sol américain ; elle est la seule importante de la guerre de Sécession disputée sur le sol d’un Etat sans esclavage (au contraire du Maryland, du Kentucky ou du Missouri, unionistes mais toujours esclavagistes jusqu’en 1865), mais elle n’a pas sur le plan militaire et stratégique l’importance décisive de “tournant de la guerre” que la mémoire lui a souvent prêtée. L’une des grandes victoires tactiques confédérées de la guerre de Sécession, et la plus grande à l’Ouest, intervient plus de deux mois après Gettysburg, sur la rivière Chickamauga, en septembre 1863. Et il faudra attendre l’été 1864 pour voir les  Confédérés acculés devant leur capitale Richmond, et presque un an encore pour les voir capituler. En juillet 1864, une petite armée confédérée campera même sous les fortifications de Washington !

Pour en revenir à Gettysburg et comprendre l’intérêt que lui portaient les deux camps, il faut comprendre que ce lieu, à condition d’en contrôler les débouchés, était une position idéale pour conserver l’initiative des opérations, alimenter et ravitailler une grande armée, à commencer par la question vitale de l’eau potable, facteur souvent négligé des historiens mais canalisant toujours étroitement les axes de progression des armées de l’époque.

Ce livre examine rigoureusement les différents aspects stratégiques et tactiques de la bataille de Gettysburg et, notamment, de “la charge de Pickett” venant couronner l’ensemble de la bataille et sceller la défaite sudiste.

Passionnant pour tous les amateurs d’histoire militaire.

Gettysburg 1863, Vincent Bernard, éditions Perrin, collection Champs de bataille, 320 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/gettysburg-1863/181111/

vendredi 19 mai 2023

Héros oubliés : les treize généraux français de l’armée confédérée (Eric Vieux de Morzadec)

 

Le Colonel Eric Vieux de Morzadec nous avait déjà fait découvrir ce sujet méconnu des Français engagés dans l’armée confédérée durant la guerre de Sécession avec son livre passionnant Le 1er Bataillon de Zouaves de Louisiane. Il approfondit encore le sujet avec son nouveau livre Héros oubliés consacré aux treize généraux français de l’armée confédérée. Eric Vieux de Morzadec connaît particulièrement bien le sujet, étant lui-même descendant du général Pierre Gustave Toutant de Beauregard, l’un de ces généraux.

Ce livre nous entraîne dans leur épopée, nous raconte leurs faits d’armes, leur bravoure. Il nous rappelle aussi que ces combattants étaient des catholiques. Car c’est également l’un des aspects oubliés de ce conflit : la haine du Nord WASP (Blanc anglo-saxon protestant) envers le catholicisme, religion plus répandue dans le Sud.

Elément surprenant : de nombreux Français installés dans le Sud ne parlaient même pas l’anglais mais ils se mirent au service de la Confédération, pour la défense non pas de l’esclavagisme comme veut le faire croire le prêt-à-penser mais pour la sauvegarde d’une civilisation traditionnelle et identitaire et contre la tyrannie centralisatrice du Nord, dont l’agression militaire inouïe fit se soulever en masse les populations du Sud.

Un ouvrage bienvenu en ces temps de manipulation de l’Histoire.

Héros oubliés, Colonel Eric Vieux de Morzadec, éditions Atelier Fol’fer, 260 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/heros-oublies-les-treize-generaux-francais-de-larmee-confederee-eric-vieux-de-morzadec/122453/

vendredi 12 mai 2023

La guerre de Sécession (John Keegan)

 

John Keegan (1934-2012) a été maître de conférences à l’Académie royale militaire de Sandhurst pendant vingt-six ans. Son approche de l’histoire militaire, allant au-delà des récits factuels, révélait la dimension humaine du combat. Les éditions Perrin viennent d’éditer en format poche son ouvrage consacré à la guerre de Sécession.

S’étalant de 1861 à 1865, la guerre de Sécession reste la plus coûteuse en vies humaines et en pertes matérielles de toute l’histoire des Etats-Unis. Pourtant, ses différents aspects restent souvent méconnus des Européens. Ce livre précise la géographie militaire de cette guerre, en retrace les grandes batailles et décrit le face à face entre les généraux Lee et Grant.

John Keegan développe sur un chapitre la guerre de Sécession en mer, ce qui nous conduit à la bataille au large de… Cherbourg.

La Marine confédérée vint à plusieurs reprises jusqu’en France. Ainsi, après avoir coulé quatorze bateaux, le Florida, vaisseau confédéré, fut envoyé pour réparations au port de Brest, en France. L’Alabama, autre navire de guerre confédéré, fut attaqué après avoir quitté Cherbourg. La nouvelle d’une telle bataille navale attira des centaines de spectateurs français venus par train, parfois même de Paris !

La guerre de Sécession, John Keegan, éditions Perrin, collection Tempus, 544 pages, 10 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-guerre-de-secession-john-keegan/124227/

lundi 17 avril 2023

Abraham Lincoln, icône de l’égalité raciale ?

 

Abraham Lincoln, 16ème Président des États-Unis (1861-1865), est mort assassiné il y a 158 ans aujourd’hui. Artisan de l’abolition de l’esclavage, il passe pour être le dirigeant  progressiste, apôtre de l’égalité des races. Mais la réalité est encore une fois bien loin des simplifications des Khmers rouges antiracistes. Anatomie d’une manipulation historique.

La guerre dite de sécession, ou guerre civile américaine, est certainement une des périodes de l’histoire états-unienne les plus mythifiées. Elle est présentée de façon réductive comme une guerre de libération des afro-Américains. Or, cette dernière ne devient un argument politique que deux ans après le début du conflit, quand les Unionistes sont proches de la défaite. (1)

C’est à ce moment-là que s’exprime le génie politique d’Abraham Lincoln, transformant une guerre économique en guerre humanitaire pour l’abolition de l’esclavage. Les élites urbaines en sont séduites. Et sur le plan militaire, c’est un coup de génie, le droit américain prévoyant qu’en temps de guerre il était possible de saisir les biens de l’ennemi, puisque les confédérés considèrent leurs esclaves comme des propriétés, ils pourront donc être saisis comme butin et venir se battre dans les armées de l’Union.

Libres, mais pas égaux : il faudra encore deux ans pour qu’une délégation de Noirs s’insurge contre la sous-représentation de leur communauté dans les rangs nordistes, où ils étaient employés en priorité pour des taches subalternes, alors que bien des Noirs luttaient côte à côte avec les Sudistes. (2)

On a donc vite fait de ranger dans le camps du bien celui qui déclarait encore en 1862 : “Mon objectif suprême dans ce conflit est de sauver l’Union et il ne vise ni à sauver, ni à détruire l’esclavage. Si je pouvais sauver l’Union sans libérer un seul esclave, je le ferais ”. La figure d’Abraham Lincoln a ainsi été utile pour incarner l’opposition aux diaboliques Sudistes, qui, eux, ne se sauveront pas au regard de l’historiographie étant qu’ils ont perdu la guerre, écrite, comme on le sait, par les vainqueurs.

En 1848, lors de son allocution de campagne électorale, Lincoln avait eu soin de définir sa conception de la question noire : “je ne suis pas, et n’ai jamais été, en faveur de la promotion de l’égalité sociale et politique entre la race blanche et la race noire; je n’ai jamais été favorable à ce que les nègres votent ou à ce qu’ils soient jurés, ni qu’ils occupent des fonctions publiques, ni qu’ils se marient avec des Blancs ; réaffirmant qu’il existe une trop grande différence entre la race blanche et la race noire, et que cette diversité empêchera à jamais les deux races de vivre ensemble en termes d’égalité sociale et politique… tant que la cohabitation sera nécessaire, elle devra maintenir une relation de supérieur à inférieur, et moi, comme toute autre personne raisonnable, je suis évidemment en faveur du rôle dominant de la race blanche.”

Un discours que l’on peut mettre en parallèle avec celui du héros des confédérés, le célèbre Général Lee. Ce dernier, qui avait libéré de nombreux esclaves sur ses terres, déclarait en 1847: “Je pense cependant que c’est un plus grand mal pour l’homme blanc que pour la race noire, et alors que mes sentiments sont fortement mobilisés au nom de la seconde, mes sympathies sont plus fortes pour la première. Les Noirs sont infiniment mieux ici qu’en Afrique, moralement, socialement et physiquement. La douloureuse discipline qu’ils subissent, est nécessaire pour leur instruction en tant que race, et j’espère qu’elle les préparera et les mènera à de meilleures choses. Seule la Sage et Miséricordieuse Providence sait combien de temps leur soumission sera encore nécessaire. Leur émancipation résultera plus de la douce influence du christianisme, que les tempêtes de la controverse.”

Pourtant, le premier passe pour le héraut de la question noire, le deuxième, pour un bigot white trash dont il est légitime d’abattre les statues et d’effacer le nom des bâtiments publics.

Les deux hommes étaient des hommes de leur temps. Un temps où tous, à part quelques exceptions, pensaient dur comme fer que l’homme blanc, ordonnateur de civilisations prospères, facteur de progrès scientifique, technologique et culturel, avait une mission civilisatrice. Celle d’apporter cette supériorité aux autres peuples de la Terre. Un temps où, s’il y eut, certes, un grand nombre d’actes répréhensibles et d’exploiteurs cruels, les esclaves étaient considérés comme partie intégrante de la maisonnée et vivaient dignement, comme jadis les serfs sur les terres de leur seigneur. Il est d’ailleurs un fait établi que les Noirs vivaient mieux dans les plantations que les industries du Nord : ils y mangeaient mieux et avaient une espérance de vie plus longue, la liberté en moins. Un temps où les maîtres Blancs confiaient leurs enfants aux mammies, signe d’une certaine confiance. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans plusieurs batailles comme celle d’Appomattox, les derniers à défendre la société traditionnelle sudistes étaient des combattants noirs, esclaves ou libérés.

Un temps que certains Afro-Américains d’aujourd’hui, libres mais subissant la violence et les dégradations des leurs, regrettent. Ce qui fera dire à un Kanye West que “400 ans d’esclavage relèvent plus d’un choix volontaire que la contrainte“.

Mais la liberté est une valeur suprême. La liberté est un besoin de l’âme humaine.

Tout ça pour dire, que ce fameux camp du bien n’existe pas plus que l’oppressif patriarcat blanc cisgenre. Que ce sont là des catégories inventées à des fins propagandistes. Et que le contexte n’est pas un détail dont on peut se passer à loisir pour regarder l’histoire. La vraie, pas celle qui n’est que prétexte pour des masses ignorantes, délirantes, et manipulatrices.

Audrey D’Aguanno

Notes :

(1) Les causes majeures de cette guerre civile américaine sont d’ordre commerciale, fiscale et politique. Les prix des denrées produites dans le Sud (indispensables aux industries du Nord et de l’Europe) étaient fixés sur les places commerciales du Nord, ce dernier imposant, de plus, de fortes taxes que les États du Sud n’entendent plus payer. Leur volonté de faire sécession met en péril l’unité des États-Unis. S’affrontent aussi deux mondes : celui d’une société agricole traditionnelle et celui d’états industriels en plein développement, cherchant à étendre leur modèle économique et politique.

(2) Alan Sanders, La désinformation autour de la guerre de Sécession, Atelier Fol’Fer éditions, 2012.

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samedi 10 décembre 2022

Robert E. Lee – Portrait du plus célèbre général confédéré par Alain Sanders

  

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Alain Sanders, journaliste et écrivain, est un passionné de l’histoire des Etats-Unis, particulièrement de la guerre de Sécession. On ne s’étonnera donc pas de le retrouver en auteur d’une biographie du général Robert E. Lee, commandant en chef des forces confédérées.

La guerre de Sécession fut une guerre fratricide dont les Européens n’ont souvent qu’une vision déformée et simpliste d’un Nord se battant « pour abolir l’esclavage » en vigueur dans le Sud. Cette ignorance fait passer à côté du véritable enjeu de ce conflit : la résistance désespérée des Etats du Sud face à un projet centralisateur.

Robert E. Lee, entré à 16 à l’école militaire de West Point, s’illustre d’abord à la guerre contre le Mexique. Quand s’annonce la guerre entre le Nord et le Sud, le président Lincoln lui offre le commandement de l’armée fédérale (nordiste). Fidèle à la Virginie de ses ancêtres, il refuse cette opportunité de carrière et prend quelques jours plus tard le commandement confédéré !

Lee est un de ces héros tragiques dont la gloire a traversé le temps. Les premières campagnes se passent mal. Le Sud essuie de nombreux revers. La renommée de Lee naît avec la campagne des Seven Days, du 26 juin au 1er juillet 1862, couverte de succès. Mais cette période de victoires ne dure pas. Pire, en septembre, une copie des notes des mouvements de troupes confédérées décidés par le général Lee tombe entre les mains de l’adversaire. Pourtant, le 17 septembre, au prix de combats meurtriers, les Confédérés infligent à nouveau une défaite aux Fédéraux à Antietam. La popularité de Lee atteint alors des sommets. C’est seulement à ce moment-là que Lincoln prononce l’Emancipation Proclamation qui donne à son combat un vernis moral avec la lutte contre l’esclavage.

Le Sud remporte une nouvelle victoire à Fredericksburg mais son armée n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les soldats sont en guenilles, beaucoup n’ont plus de chaussures et les rations de nourriture sont maigres. Pourtant, Lee conserve toute la confiance de ses hommes et les fait remporter de nouvelles batailles jusqu’au printemps 1863. A Gettysburg, le vent tourne en défaveur de l’armée confédérée. Pour Lee, mal obéi, cette bataille perdue est une gifle. Mais c’est ce sont les batailles de Richmond et de Petersburg qui sonnent le début de la fin.

La guerre prend alors une tournure exterminatrice. Le général Grant qui commande l’armée des Fédéraux écrira que cette guerre ne peut se terminer « que par la mise du Sud sous le joug » et qu’il faut détruire tous ses moyens de subsistance. Un autre officier nordiste, le général Sherman, écrit : « Il y a toute une classe de Sudistes, hommes, femmes, enfants, qui doivent être tués ou déportés avant que l’on puisse espérer rétablir l’ordre et la paix. » Le Sud est à genoux. Il n’y a pas d’autre choix que la reddition.

Retourné à la vie civile, Robert E. Lee meurt quelques années plus tard, à 63 ans, prématurément vieilli. Ses obsèques rassembleront des milliers de personnes.

L’auteur de cette agréable biographie conclut par une série de citations de diverses personnalités au sujet du général Robert E. Lee, devenu une légende sudiste.

Robert E. Lee, Alain Sanders, collection Qui suis-je ?, éditions Pardès, 128 pages, 12 euros

Pour le commander en ligne

https://www.medias-presse.info/robert-e-lee-portrait-du-plus-celebre-general-confedere-par-alain-sanders/43402/

vendredi 20 mai 2022

La véritable histoire de Jesse James, guérillero sudiste (Alain Sanders)

 

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Alain Sanders, journaliste et écrivain, est un passionné de l’histoire du continent américain.

En Europe, l’image de Jesse James est celle d’un bandit, pilleur de banques, de diligences et de trains. En vérité, Jesse James est d’abord un guérillero sudiste qui, la guerre de Sécession terminée, continua à frapper les intérêts yankees avec son frère Franck et d’autres.

Franck, le grand frère de Jesse, avait rejoint l’armée confédérée dès le début de la guerre, en 1861. A partir de 1862, les James, les Younger et tant d’autres Missouriens de convictions sudistes mènent une guérilla à travers l’Etat du Missouri, resté dans l’Union. Cette action clandestine perdure après la fin de la guerre, en 1865, et se caractérise par une succession de braquages légendaires. La bande James-Younger fait l’objet d’une véritable traque de la part des hommes de la Pinkerton’s National Detective Agency.

Alain Sanders nous raconte cette aventure plus complexe que l’image que nous en laissent quelques westerns du cinéma hollywoodien.

La véritable histoire de Jesse James, guérillero sudiste, Alain Sanders, éditions Atelier Fol’fer, collection Go West, 168 pages, 20 euros (prix franco)

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-veritable-histoire-de-jesse-james-guerillero-sudiste-alain-sanders/64077/

lundi 24 janvier 2022

La désinformation autour de la guerre de Sécession (Alain Sanders)

 

Alain Sanders, journaliste et écrivain, est passionné par l’histoire américaine à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

Alors que l’actualité a replacé la guerre de Sécession parmi les sujets de conversation, ce sont encore et toujours les clichés politiquement corrects qui dominent. Car la guerre de Sécession n’est pas analysée en termes historiques, mais en termes idéologiques.

Ainsi, la doxa veut nous imposer de croire que les armées de l’Union, composées de philanthropes démocrates, ont mené contre les Sudistes une juste guerre qui avait pour but unique de libérer les esclaves martyrisés par des maîtres racistes et bigots.

Ce livre vient bouleverser cette version officielle. Citations de nombreux historiens afro-américains à l’appui, Alain Sanders rappelle que les causes de la guerre civile américaine ne furent pas l’esclavage et le suprématisme blanc, mais le non-respect par l’Etat fédéral du droit des Etats fédérés. Le patriotisme sudiste s’était développé y compris chez les esclaves des plantations et la plupart des Noirs du Sud ont soutenu la Confédération durant ce conflit.

Des recherches universitaires ont montré comment cette désinformation s’est mise en place dès la fin du conflit, lorsque des officiers nordistes refusaient à leurs prisonniers noirs de se déclarer soldats de la confédération, préférant les inscrire comme domestiques.

La vérité officielle fait aussi l’impasse sur les conséquences de la défaite pour le Sud. Dans les années qui suivirent sa reddition, le Sud fut soumis au pillage, à la vindicte et à la loi martiale du Nord. Ce livre rappelle les atrocités yankees qui relèvent des crimes de guerre.

Enfin, le lecteur trouvera également dans cet ouvrage les preuves que le Nord ne souhaitait en aucune façon établir une égalité sociale entre Noirs et Blancs.

Un livre très utile en ce moment.

La désinformation autour de la guerre de Sécession, Alain Sanders, éditions Atelier Fol’fer, 142 pages, 18 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-desinformation-autour-de-la-guerre-de-secession-alain-sanders/79524/