Présenté
sous un tel titre, l’article de Arnaud Imatz ne cache rien de son
objet. On voit immédiatement où l’auteur veut en venir et c’est
probablement une des raisons pour lesquelles la « Nouvelle Revue d’Histoire », dirigée par Dominique Venner, l’a publié.
Cette publication bimestrielle, taxée par la vulgate médiatique de
non-conformisme au sens du politiquement correct historique, a déjà
presque sept ans d’âge et recueille des signatures prestigieuses, plumes
de marque, historiens et chercheurs de talent.
Dans la dernière livraison, Arnaud Imatz revient sur la toujours très
controversée Guerre civile espagnole de 1936-1939, dont les plaies sont
rouvertes périodiquement, et il nous fait découvrir comment les
politiques de gauche espagnols se sont emparés de l’histoire, très
exactement comme nos politiques, hélas de toute tendance à de rares
exceptions près, l’ont si bien fait en France en 1990 avec la loi
Gayssot. Les Espagnols se trouvent donc, eux aussi, affublés d’une loi
outrageusement partisane dont on ne sera pas étonné de lire qu’elle
trouve son origine dans une proposition du Parti communiste. Cette loi
de « Mémoire historique » a été adoptée par les députés espagnols le 26
décembre 2007. Le lecteur ne sera pas surpris de trouver au détour de
cette loi le célèbre juge Garzon, connu même sur le plan international
puisqu’il a été l’initiateur du mandat d’arrêt lancé contre le général
Pinochet : ce juge se consacre à corps perdu à la recherche des «
criminels du camp national ». Enfin, là aussi, on assiste à une bataille
de chiffres des victimes, décidément pomme de discorde éternelle et
arme suprême de la propagande idéologique.
Cet article historico-politique est passionnant et il montre qu’en
Espagne, tout comme dans une grande partie des pays appartenant à
l’Union européenne, l’histoire est aujourd’hui confisquée par le pouvoir
politique relayé par la justice, et donne lieu à l’intauration de «
lois mémorielles » et à la judiciarisation du fait historique.
Polémia
Tous les historiens reconnaissent l’impressionnant développement
économique et social de l’Espagne après la mort de Franco. Tous admirent
l’exemple de transition démocratique pacifique et tolérante donné au
monde par le peuple espagnol. Bien sûr, selon leurs convictions, les
analystes s’affrontent : certains considèrent que ce processus s’étend
de 1966 à 2004, d’autres soulignent l’importance de l’approbation de la
Constitution de 1978, d’autres encore mettent en valeur l’arrivée au
pouvoir de Felipe Gonzalez et du PSOE (1982), d’autres enfin insistent
sur le retour de la droite de José Manuel Aznar (1996), mais tous
reconnaissent la formidable et spectaculaire transformation du pays.
Pendant près de trois décennies, deux principes ont animé « l’esprit de
la transition » : le pardon réciproque et la concertation entre
gouvernement et opposition. Il ne s’agissait pas d’oublier le passé (la
conscience de l’histoire est au contraire une des conditions pour éviter
de répéter les erreurs), mais de le surmonter, de regarder résolument
vers l’avenir. On aurait pu penser qu’au fil des ans le calme et la
sérénité se seraient imposés, que soixante dix ans après la fin de la
Guerre civile les historiens se seraient adonnés enfin librement aux
plaisirs tranquilles du champ de leur connaissance, mais il n’en est
rien.
Réouverture politique des blessures du passé
Depuis
son accession au pouvoir, en 2004, plutôt que de contribuer à effacer
les rancœurs, José Luis Rodriguez Zapatero, a délibérément choisi de
raviver la bataille culturelle et de rouvrir les blessures du passé.
Zapatero a expliqué en de nombreuses occasions comment la mémoire de son
grand père, Juan Rodriguez Lozano, fusillé par les franquistes, a
motivé ses convictions politiques. Une explication tronquée, quand on
sait que son grand-père, qui fut exécuté par les troupes nationales, en
1936, pour avoir franchi leurs lignes dans un but d’espionnage, avait
été aussi décoré, en 1934, pour avoir contribué à restaurer la légalité
républicaine sous les ordres du général Franco et participé à cette
occasion à la répression des mineurs d’Asturies. Mais le caractère
monstrueusement fratricide de la guerre civile semble évacué par
Monsieur Zapatero et son gouvernement.
On pourrait rappeler quelques exemples frappants et cruels comme celui
des prestigieux écrivains, Antonio et Manuel Machado, qui se trouvaient
chacun dans des camps différents, ou celui du dirigeant anarchiste
Buenaventura Durruti dont les deux frères étaient phalangistes, ou
encore celui de Constancia de la Mora, l’épouse communiste du général de
l’aviation républicaine Hidalgo de Cisneros, dont la sœur Marichu était
une journaliste phalangiste. Il serait inutile de s’acharner à répéter
que la plupart des ministres de la démocratie espagnole, qu’ils soient
de gauche ou de droite, ont des pères, des oncles et des grands-parents
qui ont soutenu le régime franquiste. Tout cela, Monsieur Zapatero le
sait. Le grand-père de son épouse, Sonsoles Espinosa, n’était-il pas
lui aussi franquiste ? Mais le chef du gouvernement espagnol et son
équipe n’en ont cure. La politique n’est pas le terrain de la morale,
pas plus qu’il n’ait celui du droit ou de l’histoire.
Les raisons de la pugnacité du gouvernement socialiste espagnol sont
essentiellement politiques. Il s’agit de donner quelques gages au parti
communiste et à l’extrême gauche qui, depuis des décennies, cherchent
invariablement à imposer leur vision unilatérale de l’histoire, et, par
la même occasion, à condamner moralement la droite conservatrice pour
l’écarter durablement du pouvoir.
Avec l’aide du député travailliste maltais, Léo Brincat, le 17 mars
2006, Zapatero a d’abord fait adopter par la commission permanente,
agissant au nom de l’assemblée du Conseil de l’Europe, une
recommandation sur « la nécessité de condamner le franquisme au niveau
international ». Par la suite, il n’a eu de cesse de faire voter par le
parlement espagnol une loi de « Mémoire historique » dont l’origine se
trouve dans une proposition du Parti communiste (Izquierda Unida).
La "loi de mémoire historique"
L’expression
« mémoire historique » est devenue le lieu commun de la culture
espagnole. L’effort de récupération de la mémoire historique n’est
évidemment pas un mal en soi, mais encore faut-il qu’il ne soit pas un
prétexte pour que les plus sectaires s’arrogent le droit de séquestrer
l’histoire ou de la manipuler. On ne peut pas, en effet, comparer la
récupération de la mémoire pour ressusciter la haine de l’autre avec la
récupération de la mémoire pour rénover la fraternité et la concorde.
Or, si la « loi de Mémoire historique », du 26 décembre 2007, reconnait
et amplifie justement les droits en faveur de ceux qui ont pâti des
persécutions ou de la violence pendant la Guerre civile et la dictature,
elle accrédite une vision manichéenne de l’histoire et contrevient à
l’éthique la plus élémentaire. « Le pire de la prétendue “mémoire
historique”, déclare le prestigieux hispaniste américain Stanley Payne,
ce n’est pas la falsification de l’histoire, sinon l’intention politique
qu’elle renferme, sa prétention à fomenter l’agitation sociale. »
(Congrès universitaire de Madrid du 5.11.2008).
Une des idées fondamentales de la « loi de Mémoire historique » est que
la démocratie espagnole est l’héritage de la Seconde République. Un
point de vue d’autant plus discutable que le processus de transition fut
mené conformément aux mécanismes prévus par le régime de Franco et
qu’il fut dirigé à la fois par un roi désigné par le généralissime et
son premier ministre qui était l’ancien secrétaire général du
Movimiento. Selon le raisonnement de la « mémoire historique », la
Seconde République, mythe fondateur de la démocratie espagnole, aurait
été un régime presque parfait dans lequel l’ensemble des partis de
gauche auraient eu une action irréprochable. Pour couronner le tout,
mettre en cause cette absurdité ne saurait être qu’une apologie exprès
ou déguisée du fascisme.
Les anomalies de cette loi ne se comptent plus. Elle effectue un
amalgame stupide entre le soulèvement militaire, la guerre civile et le
régime de Franco qui sont autant de faits distincts relevant
d’interprétations et de jugements différents. Elle exalte les victimes
et les assassins, les innocents et les coupables lorsqu’ils sont dans le
camp du Front populaire et uniquement parce qu’ils sont de gauche. Elle
confond les morts en action de guerre et les victimes de la répression.
Elle jette le voile de l’oubli sur toutes les victimes « républicaines »
qui moururent aux mains de leurs frères ennemis de gauche. Elle
encourage et justifie tout travail visant à démontrer que Franco à mener
délibérément et systématiquement une répression sanglante pendant et
après la guerre civile. Elle reconnait, enfin, le légitime désir de
beaucoup de personnes de pouvoir localiser le corps de leur ancêtre,
mais refuse ce droit à ceux qui étaient dans le camp national sous le
prétexte fallacieux qu’ils ont eu tout le temps de le faire à l’époque
du franquisme.
Après la loi, les instances judiciaires
Après
l’adoption de la loi de « mémoire historique » et les débats qui l’ont
précédée, fin 2007, la boîte de Pandore est ouverte. Dès le 15 décembre
2006, diverses associations « pour la récupération de la mémoire »,
avaient déposé des plaintes auprès du Juge d'instruction de l’Audience
nationale, Baltasar Garzón « pour détention illégale en vertu d'un plan
systématique d'élimination physique de l'adversaire pendant la guerre
civile (1936-1939) et les années de l'après-guerre, méritant le
qualificatif juridique de génocide et de crime contre l'humanité ».
L’Audience nationale est l’héritière directe du Tribunal de l'ordre
public de la dictature franquiste qui fut supprimé en 1977. Le juge
Garzón est un magistrat instructeur connu internationalement pour avoir
lancé un mandat d’arrêt contre Augusto Pinochet. Il avait effectué une
brève incursion dans la vie politique comme second sur la liste du parti
socialiste de Madrid derrière Felipe Gonzalez. Dans une ordonnance, qui
échappe à la logique de la procédure judiciaire et ne suit aucune
méthodologie historique, Baltasar Garzón s’est déclaré compétent. Un
magistrat instructeur se doit de diligenter une affaire à charge et à
décharge. Lui, soutient une thèse. Lorsque les faits le gênent, il les
écarte. La responsabilité et la cruauté de la guerre civile et des
exactions retombent, selon lui, entièrement sur un seul camp. L’affaire
est donc entendue ! Il n’y a pas à prendre en compte les crimes survenus
pendant la IIème République, ni les crimes du Front Populaire. Et
qu’on ne lui reproche pas d’avoir rejeté une plainte contre le
communiste, Santiago Carrillo, un des principaux responsables du
massacre de Paracuellos, en se fondant sur des arguments et une
jurisprudence exactement inverses. La plainte contre le « prétendu »
crime de Paracuellos (plus de 4000 morts) était, dit-il, « inconsistante
» : les faits, avaient été jugés, les victimes avaient été identifiées
(quand ?, où ?, comment ? il ne le précise évidemment pas !), en outre,
ajoute-t-il, « ces faits n’attentaient en rien aux hautes autorités de
la nation » !
Enfermé dans sa logique sectaire, Garzón n’a pas l’ombre d’une
hésitation. Les vainqueurs, selon lui, ont porté atteinte à la légalité
en s’insurgeant contre le Gouvernement de la République et ont eu le
temps d’identifier leurs victimes et de demander réparations. Les
vaincus, en revanche, n’ont jamais pu le faire et en conséquence le
délit perdure aujourd’hui. Mieux, les « rebelles » voulaient exterminer
leur opposant de façon systématique et donc « le caractère de crime
contre l’humanité imprescriptible tel qu’il est défini par les normes du
droit pénal international ne fait pas de doute ». Frisant le grotesque,
Garzón demande les certificats de décès de Franco et de 34 dignitaires
franquistes « pénalement responsables ». Il autorise les exhumations de
corps des fosses contenant des républicains dans les délais les plus
urgents et demande la formation de groupes d’experts et l’utilisation de
tous les moyens techniques et scientifiques à cet effet. Ultime
incongruité, Garzón réclame la liste des principaux dirigeants de la
Phalange Espagnole entre le 17 juillet 1936 et décembre 1951, ignorant
sans doute que la Phalange de José Antonio, très divisée à l’heure de se
joindre aux forces de droite insurgées, en juillet 1936, fut dissoute
le 19 avril 1937 et que le second chef de la Phalange fut condamné à
mort par un tribunal militaire franquiste.
Le recours immédiat contre cette décision de justice intenté devant la
salle pénale de l’Audience nationale par l’Avocat général,
Javier-Alberto Zaragoza Aguado, a fait beaucoup moins de bruit. Dommage
! car ce texte qui est celui d’un professionnel du droit est une
véritable leçon, un camouflet pour le juge Garzón. « Dans un état de
droit, écrit Javier Zaragoza, le procès pénal est sujet à des règles et
des limites de procédure qui en aucun cas ne peuvent être violées ».
L’Avocat général blâme le juge pour avoir contourné la loi d’amnistie
votée par les premières Cortès démocratiques en 1977. « Questionner la
légitimité d'origine de cette loi, écrit-il, et pire la stigmatiser
comme loi d'impunité serait la sottise juridique absolue ». Il reproche
encore au juge Garzón : d’ignorer les règles de compétence territoriale
des tribunaux, d’utiliser une habile « couverture » pour qualifier les
actes de crimes contre l’humanité et de construire un « échafaudage
juridique singulier » qui lui permet de lier les délits de détentions
illégales avec un délit contre les hautes autorités de l'État, alors que
non seulement les responsables théoriques de ces délits sont morts mais
que, en raison de leur condition et responsabilité, la compétence de
l'instruction revient au Tribunal suprême. « En résumé, écrit Zaragoza,
on peut affirmer que la prétention de tout connaître et sur tous en une
seule procédure rompt les plus élémentaires règles du procès pénal et
débouche inévitablement sur une inquisition générale interdite par notre
Constitution ».
Contradiction juridique du juge Garzon
En
ce qui concerne la qualification de génocide ou de lèse humanité des
faits dénoncés, l’Avocat général explique pourquoi celle-ci n’est
juridiquement pas applicable dans ce cas. Le corpus de normes qui
conforme la légalité pénale internationale n'existait pas à l'époque ou
les actes ont été commis ; cette qualification juridique ne peut donc
s'appliquer rétroactivement sans attenter à la légalité pénale dans
toute sa dimension ; enfin, l'exécution des faits est antérieure à leur
qualification dans le droit pénal international.
Mais le juge Garzón n’est pas du genre à faire amende honorable. Le 18
novembre, coup de théâtre ! Alors que la Salle pénale de l’Audience
nationale est sur le point de se réunir pour prendre sa décision, afin
d’éviter de courir le risque d’être désavoué par ses pairs et,
vraisemblablement, sous la pression de certains de ses amis politiques
qui jugent qu’il en faisait trop, Garzón a édicté une nouvelle
ordonnance. Dans un texte interminable, saturé de faits incertains, de
semi-vérités et d’interprétations contestables, le juge prétendait se
justifier et « ratifier avec force tous les motifs qui l’ont amené à
considérer cette instruction nécessaire ». Mais après 148 pages de cette
eau, il déclarait que la responsabilité pénale du dictateur Franco et
des dignitaires franquistes était éteinte en raison de leurs morts et,
simultanément, que l’instruction des disparitions était désormais de la
compétence des juges de provinces où se trouvent les fosses qu’il avait
ordonné d’ouvrir.
Nouvelle contradiction juridique de Garzón, soulignée immédiatement par
les présidents de plusieurs tribunaux supérieurs de province : on ne
voit pas comment des auteurs de crimes seraient décédés pour Madrid sans
l’être pour d’autres villes. Deux jours plus tôt, le Professeur Stanley
Payne, célèbre spécialiste américain de la guerre-civile espagnole,
prononçait sa propre sentence devant la presse : « L’idée qu’un juge
puisse se déclarer en faveur de l’annulation de la transition et de la
loi est parfaitement grotesque ».
Critiquables sur le plan juridique, les ordonnances de Garzón ne le
sont pas moins au niveau historique (1). Tout d’abord - est-il besoin de
le rappeler ? - les historiens ne reconnaissent ni aux politiciens, ni
aux juristes la moindre autorité pour venir leur dire comment il faut
écrire les faits et interpréter le passé ? Quant aux objections de fond,
elles sont multiples.
Ce n’est pas le soulèvement militaire de juillet 1936 qui est à
l’origine de la destruction de la démocratie. C’est parce que la
légalité démocratique avait été est détruite par le Front populaire que
le soulèvement s'est produit. En 1936, personne ne croyait en la
démocratie libérale telle qu’elle existe aujourd’hui en Espagne. Le
mythe révolutionnaire partagé par toute la gauche était celui de la
lutte armée. Les anarchistes et le parti communiste, un parti stalinien,
ne croyaient certainement pas en la démocratie. L’immense majorité des
socialistes et, notamment leur leader le plus significatif, Largo
Caballero, le « Lénine espagnol », qui préconisait la dictature du
prolétariat et le rapprochement avec les communistes, n’y croyait pas
davantage. Les gauches républicaines du jacobin Azaña, qui s’étaient
compromises dans le soulèvement socialiste de 1934, n’y croyaient pas
plus. Quant aux monarchistes de Rénovation espagnole, aux carlistes, aux
phalangistes et à la majorité de la CEDA (Confédération espagnole des
droites autonomes), ils n’y croyaient pas non plus.
Les anarchistes se révoltèrent en 1931, en 1932 et en 1933. Les
socialistes se soulevèrent contre le gouvernement de la République, du
radical Alejandro Lerroux, en octobre 1934. Appuyé par toutes les
gauches, ce soulèvement fut planifié par les socialistes comme une
guerre civile pour instaurer la dictature du prolétariat. Dès son
arrivée au pouvoir, le Front populaire ne cessa d'attaquer la légalité
démocratique. Le résultat des élections de février 1936 ne fut jamais
publié officiellement. Plus de 30 sièges de droite furent invalidés. Le
président de la République, Niceto Alcalá Zamora fut destitué de manière
illégale. La terreur s'imposa dans la rue, faisant plus de 300 morts en
trois mois.
On aimerait bien que les nombreux « écrivains d’histoires », défenseurs
des vieux mythes du Komintern, nous expliquent la réflexion lapidaire
du libéral antifranquiste, Salvador de Madariaga, tant de fois reprise
par les auteurs les plus divers : « Avec la rébellion de 1934, la gauche
espagnole perdit jusqu’à l’ombre d’autorité morale pour condamner la
rébellion de 1936 ». On aimerait qu’ils nous disent pourquoi, à
l’exclusion de la Gauche républicaine et de l’Union républicaine, les
militants et sympathisants de toutes les autres tendances, depuis les
partis républicains de Lerroux, Martinez Velasco, et Melquiadez Alvarez,
jusqu’aux traditionalistes carlistes, furent tous considérés en
territoire front populiste comme des ennemis à extirper. Pourquoi les
ministres démocrates du parti radical Salazar Alonso, Abad Conde, Rafael
Guerra del Rio furent condamnés à mort et assassinés. Pourquoi des
libéraux comme José Ortega y Gasset, Perez de Ayala, Gregorio Marañon,
qui étaient alors « les pères fondateurs de la République », ou encore
des démocrates et républicains comme le Président du parti radical,
ex-chef du gouvernement de la République, Alejandro Lerroux ou le
philosophe catholique-libéral, ami de Croce et d’Amendola, Miguel de
Unamuno, choisirent le camp national ? Pourquoi les nationalistes
basques ont préféré négocier leur reddition avec le Vatican, les
italiens et leurs frères carlistes-requetes (Pacte de Santoña, 24 août
1937) plutôt que de poursuivre la lutte aux côtés de révolutionnaires «
persécuteurs et athées ». Pourquoi l’assassinat du député Calvo Sotelo,
menacé de mort au Parlement par le ministre de l’intérieur socialiste,
Angel Galarza, et liquidé par des militants du PSOE qui furent aidé dans
leur crime par les forces de l’ordre, puis protégés par les députés
socialistes Vidarte, Zugazagoitia, Nelken et Prieto, n’a-t-il jamais été
condamné par les Cortès démocratiques de l’après-franquisme ?
Le caractère partisan de l’action de Baltasar Garzón est flagrant. Mais
imaginons que le juge médiatique fasse des émules à droite. Au nom de
quels principes pourrait-on alors leur empêcher d’instruire des plaintes
contre les responsables : des 200 tchekas qui fonctionnaient à Madrid ;
des fosses nationales de Paracuellos (plus de 4000 morts), Torrejón de
Ardoz et Usera ; de l’assassinat de García Lorca (cf. notre article dans
ce numéro) par les uns et des assassinats de Muñoz Seca, Maeztu,
Ledesma et Pradera par les autres ; des massacres républicains de Malaga
et de la prison Modèle de Madrid ; de l’extermination de près de 7000
religieux et de 12 évêques ; du bombardement de Cabra (plus de 100 morts
et 200 blessés civils) dans des conditions aussi barbares que Guernica
(126 à 1635 morts selon les sources) ; de la détention illégale de José
Antonio Primo de Rivera quatre mois avant le soulèvement et de son
assassinat, en novembre 1936, après une parodie de procès ; des
réglements de compte de Marty le boucher d’Albacete, responsable de la
mort de plus de 500 brigadistes internationaux ; de l’assassinat du
dirigeant anarchiste, Buenaventura Durruti, par les communistes ; de la
disparition d’Andreu Nin, le dirigeant du POUM torturé à mort par les
staliniens ; des purges de mai 1937 à Barcelone, contre les dissidents
de l’orthodoxie stalinienne traités au préalable de trotskistes et
d’agents fascistes ; des exécutions sommaires à l’issue de la petite
guerre civile qui se déroula à l’intérieur de la guerre civile dans le
camp Front populiste, à Madrid, en mars 1939 ; de la spoliation par
Moscou des réserves d’or de la Banque d’Espagne ; des milliers d’enfants
évacués de force par les autorités républicaines vers l’URSS et qui
perdirent ainsi à jamais leur identité … et de tant d’autres exemples
polémiques ?
Les chiffres de la répression ; les chiffres, éternelle pomme de discorde
Venons-en
enfin au nœud de la controverse : les chiffres de la répression et
l’existence de fosses aux victimes non identifiées. Depuis la fin du
conflit, de part et d’autre, les protagonistes et leurs descendants les
plus enragés n’ont cessé de se jeter des cadavres à la face. Pendant
près de 70 ans les chiffres sur les répressions ont oscillé de façon
inconsidérée et absurde. Les auteurs favorables au Front populaire, ont
cité tour à tour 500 000, 250 000, 192 548 (selon les prétendus propos
d’un fonctionnaire franquiste jamais identifié), 140 000, 100 000 (selon
Tamames, qui était alors communiste), et, finalement, « plusieurs
dizaine de milliers » (selon Hugh Thomas). Par ailleurs, ils ont
toujours assuré que les quelques milliers, voire dizaine de milliers de
franquistes victimes de la répression l’avaient été parce que le
gouvernement de la République était débordé par des groupes incontrôlés
alors que dans la zone nationale l’action répressive était préméditée et
avait pris l’allure d’une extermination.
En revanche, pour les franquistes qui se fondaient sur les
investigations du Ministère public menées dans le cadre de la « Causa
general » (procès instruit contre « la domination rouge », au début des
années 40, dont l’énorme documentation est conservée, depuis 1980, à
l’Archivo Histórico Nacional de España de Madrid et qui n’a jamais été
publiée intégralement), il était avéré que les front-populistes avaient
commis 86 000 assassinats et les nationaux entre 35 et 40 000. Pour les
besoins de sa cause, Baltasar Garzón retient aujourd’hui le chiffre de
114 266 républicains disparus « un chiffre qui, dit-il, pourrait être
révisé par un groupe d’experts ». Il prétend nous faire croire qu’ils
seront identifiés grâce aux techniques modernes sans préciser bien
entendu que la constitution d’une banque d’ADN et l’utilisation
systématique de tests constituerait une dépense colossale pour l’État
espagnol. Mais peut-on accorder quelque crédit à un juge qui ne cite
jamais un expert ou historien adverse ? En fait, dans la majorité des
publications que manie Garzón, le préjugé des auteurs se fonde souvent
sur des estimations approximatives et des témoignages relevant de
l'imagination. Enfin, lorsque ces publications présentent des relations
nominales, elles attribuent fréquemment à la répression franquiste des
victimes qui, en réalité, sont mortes en action de guerre ou mortes en
combattant pour le camp national. Il en résulte que le bilan final est
inacceptable sur le triple plan moral, juridique et historique.
Un seul exemple suffit à illustrer l’ampleur des passions dangereuses
que l’imprudence des autorités et des médias déchainent dans l’opinion
publique. Le 5 mars 2008, l’information de la découverte de nouvelles
fosses à Alcala de Henares circulait dans toutes les agences de presse.
Immédiatement, le gouvernement espagnol insinua qu’il s’agissait de
nouvelles victimes du franquisme, puis, lorsque quelques spécialistes
firent remarquer que cette ville étant restée sous contrôle du Front
Populaire jusqu’à la fin du conflit, il était peu probable qu’il
s’agisse de victimes du camp républicain, le silence se fit et l’affaire
fut étouffée.
Même s’il reste à déterminer de façon rigoureuse les morts irrégulières
qui, de part et d’autre, n’ont pas encore été inscrites dans les
registres d’état civil, on peut considérer que les chiffres pratiquement
définitifs des deux répressions sont les suivants : 60 000 victimes
chez les nationaux et 80 000 victimes chez les républicains (50 000
pendant la guerre et 30 000 exécutés après la fin du conflit). Des
chiffres si lourds n’ont pas besoin d’être exagérés pour rendre compte
de l'intensité des passions et l’étendue des massacres qui ont affecté
les deux camps.
Plus de trente ans après l’instauration de la démocratie en Espagne, on
ne peut toutefois manquer de s’interroger sur un fait étrange. Alors
que les publications plus ou moins sérieuses sur la répression se
succèdent à bon rythme, personne ne semble avoir eu l’idée de réunir les
très nombreux témoignages de tous ceux qui, dans un camp comme dans
l’autre, ont essayé en pleine guerre civile de sauver quelqu’un dans le
camp ennemi. Ce sont pourtant ces personnes qui sont les plus
méritantes, les seules dignes de figurer au tableau d’honneur d’une
guerre civile. Mais ne rêvons pas, car parmi ces hommes d’exception
devraient figurer en bonne place : Julian Besteiro, le social-démocrate
qui s’opposa à la ligne bolchévique de son parti et mourut, en 1939,
dans les geôles franquistes ; Melchor Rodriguez García, l’anarchiste de
la CNT, délégué général des prisons, qui s’opposa au
communiste-stalinien Santiago Carrillo et sauva des centaines de vie
humaines, en novembre et décembre 1936, ou José Antonio Primo de Rivera,
le chef de la Phalange, assassiné par les front-populistes puis
instrumentalisé par les franquistes, qui proposa sa médiation avec
insistance au Président des Cortes, Diego Martinez Barrio, en août 1936…
et la guerre idéologique, fomentée par tant de politiciens
irresponsables, risquerait de s’éteindre.
Arnaud Imatz, Nouvelle revue d’Histoire, janvier/février 2009 n°40
http://www.polemia.com 28/02/09
Note :
(1) Les origines et les causes de la guerre civile espagnole et la
nouvelle historiographie du conflit ont fait l’objet d’un dossier publié
dans le numéro 25 de la NRH: 1936-2006 : la guerre d’Espagne.
Arnaud Imatz, docteur d’état ès sciences politiques, diplômé d’études
supérieures en droit, ancien fonctionnaire international à l’OCDE, a
publié sur la Guerre d’Espagne : « La guerre d’Espagne revisitée »,
Paris, Economica, 1993, « José Antonio, la Phalange Espagnole et le
national-syndicalisme », Paris, Godefroy de Bouillon, 2000 et, plus
récemment, « José Antonio : entre odio y amor. Su historia como fue »,
Barcelone, Áltera.