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mercredi 15 août 2012

Les communistes contre Lorànt Deutsch

Atlantico.fr - 10/07/2012

À l'occasion de la polémique lancée par les élus communistes de Paris contre l'acteur Lorànt Deutsch et son livre "Paris-Métronome", le site Atlantico.fr a interviewé Jean Sévillia.

Alantico.fr - Des élus du groupe communiste ont annoncé qu’ils allaient s’attaquer au livre à succès de Lorànt Deutsch lors du prochain Conseil de Paris qui doit avoir lieu lundi, mardi et mercredi prochains. Ils dénoncent en effet « de nombreuses erreurs et inventions historiques », et affirment que l’ouvrage offrirait une « lecture idéologique très discutable », notamment sur les épisodes de la Commune, ainsi que des anecdotes touchant à certaines figures de la Révolution, Robespierre en tête. « Tout ceci n’est que nostalgie de l’Ancien Régime et camelote historique » concluent-ils. Qu’en pensez-vous ?

Jean Sévillia - Notons d’abord que les adversaires de Lorànt Deutsch se réveillent bien tard : son livre est paru il y a trois ans, et approche les deux millions d’exemplaires vendus avec l’édition illustrée. Un incroyable succès populaire, qui a valu à l’auteur d’être décoré d’une médaille de la Ville de Paris par Bertrand Delanoë en personne. Or le maire de la capitale ne passe pas pour un nostalgique de l’Ancien Régime… Derrière cette affaire, il y a sans doute quelques règlements de comptes à gauche, et le désir du Parti communiste de faire parler de lui. Quand on est en perte de vitesse politique, c’est un coup classique. Mais il y a là aussi un réflexe idéologique. Lorànt Deutsch est un esprit libre, et l’on comprend que cela déplaise aux derniers apparatchiks communistes.

Ces élus évoquent notamment les récits de Lorànt Deutsch sur la Commune, ou la Révolution... Sont-ce là des pans de l'Histoire auxquels on n'a pas le droit de toucher, avec une version "officielle" qu'on ne peut mettre en cause, ou alors en prenant le risque d'être forcément taxé de révisionnisme historique ?

La Révolution française, la Commune de 1871, le Front populaire : il y a des moments d’histoire de France sacralisés par la gauche, et dont la version officielle est en effet intouchable, parce qu’elle relève du mythe constitutif  du socialisme français, héritage disputé entre les socialistes et les communistes. Mais ce mythe ne résiste pas à l’examen. Il y a déjà trente ans qu’un historien comme François Furet, une figure venue de la gauche et ayant évolué vers le libéralisme, a montré qu’il y a une dimension totalitaire dans la Révolution française. Les élus communistes de Paris devraient mettre leurs connaissances historiques à jour.

Les communistes ont parfois une version assez arrangée de l’Histoire… Sont-ils vraiment bien placés pour donner des leçons quant au traitement de celle-ci ?

Les communistes sont depuis longtemps passés maîtres dans le maniement du terrorisme intellectuel. C’est ainsi qu’au temps flamboyant de l’URSS et du goulag, ils ne cessaient de revenir sur les crimes nazis – qui furent tragiquement réels, mais qui relevaient du passé -, ce qui évitait qu’on se penche sur les crimes du communisme, qui étaient non moins réels, et qui relevaient du présent. C’est la technique du rideau de fumée.

Le livre de Lorànt Deutsch n'est pas présenté comme un livre d'Histoire. Faut-il alors nécessairement exiger une objectivité totale pour ce genre d'ouvrage ? La subjectivité n'est-elle pas inévitable lorsqu'on conte ainsi des évènements ?

Lorànt Deutsch n’est pas historien et ne prétend pas l’être. Dès lors qu’il parle d’histoire, on est cependant en droit d’attendre de lui le respect d’une certaine rigueur dans la manière d’approcher le passé. Mais au-delà de tel ou tel détail qui peut être discuté, Métronome est un livre qui embrasse le passé de Paris – et le passé français en général – dans sa totalité, depuis les origines. Plus aucun historien sérieux ne pense que notre histoire commence en 1789. Il est donc absurde de reprocher à Lorànt Deutsch de l’illustrer par l’exemple.

Propos recueillis par Romain de Lacoste http://www.jeansevillia.com

vendredi 3 décembre 2010

La gauche guidant le peuple

Le Figaro Hors-Série, « 8 mai 1945, la victoire finale » - 01/05/2005
Quand les communistes français profitent du rôle joué par l’URSS dans la victoire contre le nazisme pour développer un véritable terrorisme intellectuel.
Le 6 juin 1944, les Anglo-américains débarquent en Normandie. Le 15 août, c’est en Provence que les Alliés prennent pied sur le continent. Le 25 août, Paris est libéré. Au même moment, sur le front Est, les troupes du Reich reculent. Le 1er août, alors que les Allemands commencent à évacuer Varsovie, l’armée secrète polonaise se soulève. Ce sont les SS qui sont chargés de réprimer l’insurrection. L’armée rouge n’est qu’à 20 km de la ville, mais elle ne bouge pas. Les plans de Staline sont formels : il faut laisser les nazis écraser les patriotes polonais, ce qui épargnera aux Soviétiques de le faire. Le 28 août, les derniers résistants se réfugient dans les égouts de Varsovie, où ils tiendront un mois encore. À Paris, à la mi-septembre, l’IFOP (institut de sondage fondé juste avant la guerre) reprend ses activités. Une de ses premières enquêtes, publiée dans le courant du mois, révèle que pour 61 % des Français, l’URSS est la puissance qui a le plus contribué à la défaite allemande, 29 % attribuant ce mérite aux États-Unis…
Un an plus tard, en octobre 1945, lors des premières élections législatives d’après-guerre, le parti communiste remporte plus de 26 % des suffrages, devançant les démocrates-chrétiens du MRP et les socialistes de la SFIO. En 1946, ce score monte à 28 % des voix. De 1945 à 1947, les communistes siègent au gouvernement. Le PCF, auréolé de sa participation à la Résistance (« le parti des 75 000 fusillés », chiffre mythologique, supérieur au nombre total des fusillés sous l’Occupation), atteint alors son apogée. Son prestige s’augmente du crédit accordé à l’URSS, ce pays ami dont l’opinion pense qu’il a joué le plus grand rôle dans la défaite de Hitler.
Un trou de mémoire collectif engloutit ce qui s’est passé quelques années auparavant. En août 1939, les communistes français ont approuvé le pacte germano-soviétique, et pendant que Maurice Thorez, le secrétaire général du PCF, désertait son régiment pour rejoindre l’URSS, le gouvernement Daladier a interdit le Parti et l’Humanité. Six jours après l’entrée des Allemands dans Paris, les communistes ont sollicité l’autorisation de faire reparaître leur quotidien auprès de la Propagandastaffel. C’est en 1941 seulement, quand Hitler a attaqué l’URSS, qu’ils sont entrés dans la Résistance. À la Libération, qui oserait rappeler ces faits ? Thorez a été amnistié, l’entente Hitler-Staline est occultée, et les 4 500 officiers polonais dont les dépouilles ont été exhumées par les Russes à Katyn, selon la version officielle, ont été tués par les nazis.
Tragique ambiguïté de 1945. La victoire sur l’Allemagne nationale-socialiste, victoire indispensable, victoire vitale, a été remportée grâce au concours de l’Union soviétique. Stratégiquement, il n’existait pas d’autre solution. Mais voilà l’URSS rangée dans le camp de la liberté, et le silence de se faire sur la nature totalitaire de son régime. Comparer le nazisme et le communisme est interdit : s’y risquer, c’est être suspecté de sympathie rétrospective pour Hitler.
Le résistant Jean Paulhan est un des premiers à en faire l’expérience. Membre du Conseil national des écrivains, il en démissionne, effrayé par la tournure prise par l’épuration. Dès février 1945, le journal communiste Le patriote lance l’accusation : « Monsieur Jean Paulhan, trahissant les Lettres françaises qu’il avait servies durant l’occupation nazie, se met au service de la pensée fascisante. »
« L’antifascisme : avec ce mot, tout est dit de ce qui va faire le rayonnement du communisme dans l’après-guerre », écrira François Furet dans Le passé d’une illusion. La technique, pour autant, date de l’avant-guerre. Dans les années 30, l’anticléricalisme étant passé de mode, l’antifascisme est le creuset de toutes les gauches. Il sert de dénominateur commun à l’alliance ébauchée, le 12 février 1934, lors de la première manifestation réunissant communistes et socialistes, alliance concrétisée, en juillet 1934, par la signature d’un pacte d’unité d’action entre le parti communiste et la SFIO. C’est aussi l’antifascisme qui prépare la coalition formée entre communistes, socialistes et radicaux, un an plus tard, en vue des élections de 1936 qui donneront la victoire au Front populaire.
Pour les communistes, ces retrouvailles avec les socialistes obéissent à un choix tactique opéré à Moscou. Après l’écrasement des communistes allemands par les nazis, échec d’une stratégie qui consistait, pour Staline, à laisser Hitler démolir la République de Weimar dans l’espoir que les communistes ramassent le pouvoir, le Kremlin, abandonnant la ligne « classe contre classe », donne consigne aux partis affiliés à la IIIe Internationale de s’allier aux socialistes, afin de former, au nom de la défense de la paix, un front commun contre le fascisme. À Paris, Willi Münzenberg, un agent du Komintern, chef d’orchestre de la propagande pour l’Europe de l’Ouest et l’Allemagne, met cette tactique en oeuvre, pendant qu’Eugen Fried, un Tchèque qui est le véritable chef clandestin du PCF, veille à son application. Il s’agit de faire passer la cause de la paix par la défense de l’URSS, donc du communisme : être pour la paix, c’est être contre Hitler ; être contre Hitler, c’est être pour Staline ; a contrario, être contre Staline, c’est donc être pour Hitler.
Après-guerre, les communistes resservent cette thématique antifasciste. Le communisme incarne le bien absolu, et le nazisme le mal absolu. À gauche, ceux qui veulent servir la « classe ouvrière » doivent suivre les communistes (le Bien). A droite, l’hostilité à l’encontre du Bien (le communisme) trahit une connivence implicite avec le Mal (le nazisme). La droite libérale et la droite nationale sont complices dans l’anticommunisme ; la droite nationale est en réalité fasciste ; or le paradigme du fascisme est le nazisme. Donc un libéral peut glisser vers le fascisme, car l’anticommunisme conduit au nazisme.
Immense sophisme, mais d’une puissance d’attraction considérable : qui ne serait pas révulsé par Hitler ? Afin de donner consistance au danger fasciste, il faut donc inventer des fascistes. De Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français ? C’est un fasciste. Certains prétendent que l’URSS abrite des camps de concentration ? Ce sont des fascistes. Raymond Aron dénonce le communisme international ? C’est un fasciste.
Les accords de Yalta, en 1945, ont prévu en Europe de l’Est des élections libres qui n’auront jamais lieu : la nuit du stalinisme tombe sur les démocraties populaires. « De Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent », constate Churchill le 5 mars 1946. La guerre froide commence, mais la propagande communiste invente un ennemi fictif : l’impérialisme américain. Et ceux qui se hasardent à mettre en garde contre l’adversaire réel tombent sous le coup de l’accusation suprême, colportée non seulement par les communistes mais par leurs compagnons de route : « L’anticommunisme est la force de cristallisation nécessaire et suffisante d’une reprise du fascisme », affirme Emmanuel Mounier en 1946.
Le terrorisme intellectuel culmine en 1949, lors du procès Kravchenko. Dans son livre J’ai choisi la liberté, ce citoyen soviétique, réfugié politique aux États-Unis, a exposé la nature totalitaire du régime soviétique. À Paris, un procès l’oppose aux dirigeants des Lettres françaises, hebdomadaire communiste qui l’accuse d’être un faussaire. Kravchenko produit des témoins qui sont tous des rescapés des camps soviétiques, et parfois, comme Marguerite Buber-Neumann, doublement rescapés, puisque cette dernière est passée directement du goulag à Ravensbrück, livrée par Staline à Hitler après le pacte germano-soviétique. Devant le récit de leurs souffrances, l’avocat des Lettres françaises n’a qu’un commentaire : « La propagande nazie continue ». « Un anticommuniste est un chien », s’écriera encore Jean-Paul Sartre en 1961.
Pour que la vérité sur le système soviétique se fasse jour, il faudra attendre longtemps encore. Mais d’ailleurs, a-t-elle jamais été vraiment faite ?

lundi 5 octobre 2009

Faut-il brûler Ernst Nolte ?

Le Figaro Magazine - 29/03/2008
L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.

Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?
Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.
Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.
Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.
En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).
Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »
Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.
Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.
Jean Sévillia
(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelle, Le Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme), Les Mouvements fascistes, La Querelle des historiens, Les Fondements historiques du national-socialisme.
(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.
(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.
http://www.jeansevillia.com

samedi 12 septembre 2009

En Espagne, l'Église sauvé des milliers de républicains

Alors qu'en France, le monde médiatique et universitaire s'émeut de l'affaire Gouguenheim (1) du nom de cet excellent historien qui remet en cause la thèse de l'influence de l'Islam dans la transmission de la culture grecque aux temps médiévaux, l'Espagne, elle, semble plus prompte à revisiter les dogmes intellectuels et politiquement corrects de l'histoire. Et même de son histoire la plus brûlante.

Dans deux ouvrages parus récemment (2), le prêtre et historien Vicente Carcel Orti a remis en cause l'idée d'une Église soutenant à tout prix le régime franquiste.
Docteur en histoire religieuse et en droit canon, l'auteur a rendu public les premiers résultats de l'exploitation des archives secrètes du Vatican, couvrant la période du pontificat de Pie XI. Il a fallu attendre la fin de l'année 2006 pour que ces dernières puissent être exploitées. Le résultat en est saisissant : « Le pape Pie XI et les évêques espagnols sauvèrent des milliers de vies de républicains » avance sans ambages le Père Carcel. Ainsi, Monseigneur Olaechea, archevêque de Pampelune pendant la guerre civile, intervint auprès de Franco en faveur de plus de 2000 condamnés à mort du fort San Cristobal (Navarre). Gens simples, travailleurs, pères de famille destinés à la peine capitale pour des raisons politiques... Le Père Carcel a étudié chacun de ces cas concrets, en relevant ceux qui ont pu échapper au châtiment, grâce à l'action de Mgr Olaechea.

Le mythe de l'Église franquiste

Le Saint Siège, naturellement, suivait la chose de très près. L'action de cet archevêque, poursuit l'historien, fut loin d'être isolée et entra dans le cadre général du besoin de réconciliation et de paix que l'on retrouvera aussi après la guerre civile, malgré la difficulté que constituaient de tels objectifs. Quoi qu'il en soit, ces recherches font voler en éclat la thèse, longtemps défendue par la gauche, d'une Église soumise et aliénée au pouvoir franquiste : « Cette accusation est complètement fausse. Le Saint Siège mit deux ans à reconnaître le régime de Franco [...] et maintint des relations diplomatiques avec la République jusqu'en 1938. Ainsi, l'accusation d'une Église alliée à Franco dès le début de la guerre est historiquement fausse ».

Déjà, à la lin de l'année 2007, le quotidien El Munda avait invité l'historien à s'exprimer dans ses colonnes sur un sujet particulièrement sensible. Dans cet entretien, le Père Carcel expliqua que ce ne fut qu'après l'assassinat de 6000 prêtres que l'Église espagnole demanda à ses ouailles de choisir le camp des franquistes, tandis que le Saint Siège préserva malgré tout des relations diplomatiques « formelles » avec le pouvoir légal républicain. Finalement, le Vatican ne reconnut le pouvoir franquiste qu'une fois l'issue de la guerre civile certaine, et après plusieurs autres États, notamment la France et la Grande-Bretagne.

De la lecture des archives vaticanes, il ressort en effet que nul ne pouvait véritablement dire quelle allait être la durée du succès franquiste, d'où la réserve de Pie XI. Sans compter sur la politique que mena ce dernier en faveur d'un règlement pacifique du conflit, ou des doutes qu'il exprima au moment du soutien militaire d'Hitler et de Mussolini aux forces du Caudillo.

A l'appel pour la paix du 25 décembre 1938, Franco répondit sèchement que la guerre était la guerre et que seul était envisageable la victoire de l'un des belligérants... Le pape, tout comme les évêques espagnols, traita aussi des cas particuliers en intervenant directement pour tenter de sauver des politiques, comme ce fut le cas pour un indépendantiste catalan, catholique et père de cinq enfants, finalement exécuté du fait de l'arrivée tardive de la requête pontificale...

Pie XI, cela va sans dire, n'en restait pas moins horrifié par les persécutions religieuses du camp républicain. Mais les nuances sont bien là. Placer l'Église à la botte du franquisme apparaît donc comme un raccourci idéologique. Un François Furet n'aurait pas hésité à le replacer dans le sillon de "l'antifascisme", qui ne s'embarrassait guère de vérités historiques.

Christophe Mahieu - Monde& Vie du 28 juin 2008.
____________
1). Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Le Seuil.
2). Caidos, victimas y martires, édité par Espasa-Calpe et Pio XI, entre la Républica y Franco, paru chez BAC disponible sur http://www.baceditorial.com.