Affichage des articles dont le libellé est Union soviétique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Union soviétique. Afficher tous les articles

mardi 12 mai 2026

Quatre-vingt-un ans après, l’Occident continue de faire la guerre à la victoire soviétique

 

JPEG

Le refus des États baltes et de la Pologne d’ouvrir leur espace aérien au Premier ministre slovaque en route pour les cérémonies de Moscou soulève une question embarrassante : rendre hommage aux victimes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale est-il devenu politiquement illégitime dans l’Europe d’aujourd’hui ?

Le chef de gouvernement en exercice d’un État membre de l’Union européenne a été contraint de rejoindre Moscou par un itinéraire de contournement passant par l’Allemagne, la Suède et la Finlande, quatre pays alliés voisins lui ayant interdit leur espace aérien. Le trajet est presque trois fois plus long que la route directe. Difficile d’imaginer métaphore plus éloquente de ce qu’est devenue la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’Europe contemporaine.

La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont refusé au Premier ministre slovaque Robert Fico l’autorisation de survol de leur territoire. La Pologne a officiellement examiné la demande de Bratislava, mais les sources diplomatiques ne laissaient guère de doute sur l’issue. En cause : la volonté de Fico de participer aux célébrations moscovites du 80e anniversaire de la Victoire, un événement que plusieurs capitales occidentales qualifient d’opération de propagande russe.

Fico a rappelé un parallèle que ses détracteurs préféreraient ignorer. Le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et la capitulation du Troisième Reich les 8 et 9 mai 1945 appartiennent à une seule et même guerre. Chaque année, les dirigeants européens se réunissent sur les plages françaises sans que personne ne songe à contester leur présence. Mais rendre hommage au front de l’Est — où, selon les historiens, entre 75 et 80 % des capacités militaires de la Wehrmacht ont été anéanties — expose désormais à des sanctions diplomatiques.

Cette asymétrie n’a rien d’accidentel. Pour Richard Sakwa, professeur de politique russe et européenne à l’Université du Kent, elle s’inscrit dans l’héritage intellectuel de la guerre froide : « L’Union soviétique représentait une véritable alternative au système occidental, et la dernière chose que l’Occident souhaitait reconnaître était une victoire susceptible de légitimer ce modèle. À cela s’ajoutent l’ignorance des jeunes générations et le climat idéologique qui règne dans l’Europe de l’Est postcommuniste. Les récits mythifiés du passé créent un terrain propice aux conflits de demain. »

Les chiffres invoqués par Fico ne prêtent pourtant guère à controverse. L’Union soviétique a perdu plus de 24 millions de personnes pendant la guerre. Le Royaume-Uni, la France et les États-Unis réunis, un peu moins d’un million. Lorsque les Alliés débarquent en Normandie, onze mois avant la fin du conflit, environ 90 % des pertes allemandes ont déjà été infligées sur le front de l’Est. John Mearsheimer, professeur à l’Université de Chicago, résume : « Depuis la guerre froide, il est devenu courant en Occident de minimiser le rôle de l’Union soviétique pour des raisons politiques. Le phénomène se poursuit aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. C’est une erreur : les victimes méritent le respect, et l’écrasement du Troisième Reich fut un événement d’une portée historique monumentale. »

Au-delà de la dimension mémorielle, l’affaire soulève aussi une question juridique sensible : sur quel fondement des États membres de l’UE peuvent-ils fermer leur espace aérien à l’avion gouvernemental d’un autre État membre se rendant à une cérémonie officielle ? Richard Sakwa y voit le symptôme d’une crise systémique : « C’est totalement illégal, au même titre que la vaste politique de sanctions contre la Russie, puisque seule l’ONU dispose de la légitimité nécessaire pour imposer des sanctions multilatérales. L’ordre international dit “fondé sur des règles” démontre une fois de plus qu’il est miné par les doubles standards, où le droit cède devant l’opportunité politique. »

L’historien canadien Jeff Roberts, spécialiste de la diplomatie soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, replace les polémiques autour des commémorations dans un contexte informationnel plus large : « Une vaste campagne de propagande est menée contre la Russie. Il est regrettable que la commémoration annuelle de la victoire sur le nazisme se retrouve au cœur d’une guerre de désinformation, alors même que cette lutte fut collective : elle a uni tous les peuples de l’URSS, et en premier lieu une grande partie du peuple ukrainien. Nier cette réalité historique de l’unité antifasciste revient à réécrire l’histoire au gré des intérêts politiques du moment. »

Les dirigeants de l’Union européenne ont à plusieurs reprises déconseillé aux chefs d’État et de gouvernement des pays membres de participer aux cérémonies de Moscou. Une telle pratique — une instance supranationale dictant de facto à des dirigeants souverains les cérémonies auxquelles ils peuvent ou non assister — n’a aucun précédent dans l’histoire de l’Union. Plus révélateur encore : au fil des débats publics, plusieurs représentants des institutions européennes ont montré une méconnaissance frappante des faits les plus élémentaires concernant le rôle soviétique dans la guerre, un point que Sakwa considère comme révélateur de la profondeur du problème.

Entre-temps, Fico est arrivé à Moscou avec une mission supplémentaire : transmettre un message personnel du président ukrainien Volodymyr Zelensky au président russe Vladimir Poutine. Ce paradoxe diplomatique — un dirigeant européen empêché de survoler les pays alliés de son propre bloc, tout en servant d’intermédiaire officieux entre deux belligérants — décrit avec une précision implacable l’état de la politique européenne en ce mois de mai 2026.

Au fond, le débat sur la manière de célébrer la victoire et sur ceux à qui elle appartient n’a rien d’une querelle académique. Il pose une question essentielle : quel passé l’Europe est-elle encore prête à reconnaître comme le sien ? Tant que la réponse passera par la fermeture des espaces aériens, la mémoire historique continuera d’être utilisée comme une arme politique plutôt que comme un instrument de réconciliation.

Adam Bernard

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/quatre-vingt-un-ans-apres-l-268904

jeudi 7 novembre 2024

Histoire du goulag, industrie pénitentiaire soviétique

 

Histoire du goulag, industrie pénitentiaire soviétique

Staline, acclamé lors du XVIIe congrès du Parti communiste en 1934, lance d’ambitieux projets de construction, dont le canal Volga-Moscou et un nouveau tracé du transsibérien.

Pendant ce temps, le NKVD, successeur de la Guépéou, intensifie la création de camps et transforme le système du goulag en une véritable industrie pénitentiaire. Le nombre de détenus au goulag dépasse le million dès 1935, et atteint les 2 millions en janvier 1939.


https://www.medias-presse.info/histoire-du-goulag-industrie-penitentiaire-sovietique/196564/

samedi 23 mars 2024

Des missiles pour Castro: comment l’Union Soviétique a dupé les États-Unis en 1962

 

par Maria Grigorian

Le redéploiement secret de missiles nucléaires et de dizaines de milliers de soldats soviétiques en 1962 est toujours considéré comme l’une des meilleures opérations militaires de l’histoire de la Russie.

1962, la « guerre froide » bat son plein. Moscou n’est pas très sûr de lui dans la confrontation avec Washington : l’URSS accuse une nette infériorité face aux États-Unis en termes d’armes nucléaires. Les Américains ont à leur disposition 6 000 ogives nucléaires capables d’atteindre l’URSS, alors que les Soviétiques n’ont que 300 ogives capables de frapper les États-Unis.

Le Kremlin perçoit de façon particulièrement douloureuse le déploiement de missiles nucléaires américains à proximité immédiate de ses frontières – non seulement en Europe occidentale (Allemagne, Pays-Bas et en Belgique), mais aussi, depuis 1961, en Turquie. Le temps d’approche d’un missile sur Moscou est désormais réduit à 10 minutes. Si une guerre avait commencé, Moscou n’aurait tout simplement pas eu le temps de répondre par une frappe de riposte sur Washington.

Allié outre-Atlantique

cuba 2 20180606

C’est alors que Moscou a tourné son regard de l’autre côté de l’océan, vers le Cuba révolutionnaire, où régnait le régime de Fidel Castro depuis 1959. Après la nationalisation des entreprises américaines à Cuba, les États-Unis ont soumis l’île à un blocus économique. La coopération avec l’URSS était pour les Cubains et Fidel Castro une véritable planche de salut – des approvisionnements pratiquement gratuits en céréales, carburant, chars et avions ont commencé.

En même temps, les relations entre Cuba et les États-Unis étaient tendues à l’extrême, et Moscou a alors convaincu Castro que seules des armes nucléaires soviétiques pousseraient John F. Kennedy à parler avec lui d’égal à égal. Le chef de la révolution cubaine a accepté de déployer des missiles soviétiques sur l’île.

Plan risqué

Ivan Bagramian, auteur du plan Anadyr Lev Polikashin/Sputnik
Ivan Bagramian, auteur du plan Anadyr
Lev Polikashin/Sputnik

Washington suivait chaque unité de matériel militaire arrivant sur l’île, si bien que l’URSS devait transporter secrètement les missiles. C’est le maréchal Ivan Bagramian qui s’est attelé à l’élaboration d’un plan secret. L’opération s’appelait Anadyr (une ville à l’extrême nord-est de la Russie). Selon les stratèges, un tel nom pouvait induire en erreur les espions les plus méticuleux.

Dans le cadre de la conspiration, les soldats impliqués dans l’opération ont reçu des bottes et des skis en feutre – ils étaient sûrs qu’ils allaient en Tchoukotka. Les missiles balistiques nucléaires à bord des navires ont été camouflés dans de l’équipement agricole de grande taille.

Seul un cercle restreint de personnes au sommet connaissait le véritable but de l’opération. Les premiers à se rendre à Cuba furent des officiers responsables de l’installation des lance-roquettes. Les voyages des militaires restants (plus de 50 000 personnes) se sont déroulés dans des conditions terribles – pendant des semaines, ils étaient enfermés dans les cabines des navires se rendant à Cuba à partir de huit ports soviétiques. Le premier a levé l’ancre pour Cuba le 10 juillet 1969.

Longue route

Les soldats avaient l’interdiction d’aller sur le pont. D’ailleurs, aucun d’eux ne savait où ils allaient. « Même les capitaines des navires ont appris leur véritable destination une semaine après le départ. Ils ont reçu trois paquets secrets avec des itinéraires qui étaient dévoilés dans un ordre strict. Tout d’abord, le capitaine a appris qu’il devait franchir le Bosphore, puis mettre le cap sur Gibraltar, et ce n’est que dans l’Atlantique qu’il a découvert que l’objectif était Cuba », écrit dans son livre l’espion soviétique Alexander Feklissov.

Dino A. Brugioni / Wikipedia
Dino A. Brugioni / Wikipedia

Le major Nikolaï Obidine se souvient dans ses mémoires: « Comme prescrit, ils ont ouvert le paquet secret. Il était écrit: “Allez vers Cuba, port de La Havane”. Bonne mère! Raul Castro, leur ministre de la défense, s’était rendu à Moscou en cachette! Immédiatement après avoir passé les Açores, les Américains ont commencé les survols. Très bas, évidemment, ils suspectent quelque chose. Puis leurs navires de guerre ont commencé à se rencontrer. Un, puis deux de plus. Via des sémaphores et la radio ils demandent: Communiquez la destination et la cargaison”. Nous répondons: “La cargaison est commerciale, nous allons vers notre destination” ».

En raison du secret de la mission, les soldats soviétiques devaient se faire passer pour des habitants locaux – et ils ont réussi. Les éclaireurs américains, après les survols des navires soviétiques, conclurent que les paquebots transportaient du charbon et des touristes. Ils n’auraient jamais pu penser qu’il s’agissait en fait d’armes nucléaires et de soldats. Début septembre, les premiers missiles étaient arrivés à Cuba.

Le plan est dévoilé

Le succès de l’URSS a été grandement facilité par le hasard. Le 9 septembre, les Chinois ont abattu un avion de reconnaissance américain sur la Chine et l’attention des États-Unis s’est concentrée sur ce pays. Le 14 octobre, des éclaireurs U2 sont apparus à nouveau au-dessus de Cuba – et les missiles ont été détectés.

Un avion américain survole un navire soviétique pendant la crise des missiles de Cuba. Getty Images
Un avion américain survole un navire soviétique pendant la crise des missiles de Cuba.
Getty Images

« Les photos reçues ont choqué les généraux américains. Le 16 octobre, Kennedy a appris les positions des lanceurs de missiles balistiques. On estime généralement que c’est le 16 octobre que la “crise des Caraïbes” a éclaté », écrit Alexandre Feklisov.

Le 20 octobre Washington a décidé de lancer le blocus de Cuba et le 24 octobre, l’armée américaine a bloqué toutes les routes maritimes. Le lendemain, les États-Unis ont présenté à l’Onu la preuve du déploiement de missiles soviétiques à Cuba.

L’URSS a pris une décision: tous les navires voguant dans l’océan Atlantique devaient faire demi-tour et revenir en arrière. En conséquence, les missiles R-14, qui pouvaient atteindre n’importe quelle partie des États-Unis, à l’exception des États du nord-ouest, n’ont jamais atteint Cuba. Au moment de la crise, il y avait 36 ​​missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Le 26 octobre, des pourparlers secrets ont débuté entre les États-Unis et l’URSS. Un compromis a été trouvé – Washington a promis de retirer ses missiles de Turquie, et Moscou s’est engagé à en faire de même avec ceux se trouvant à Cuba.

L’URSS a estimé que l’opération Anadyr était une réalisation exceptionnelle de ses forces armées. En 1963, des centaines d’officiers soviétiques ont reçu des décorations.

vendredi 12 novembre 2021

La guerre préventive contre l'Union Soviétique

 Ce texte de Gerd Rühle rend compte des corrections que les historiens occidentaux ont dû apporter à leurs jugements depuis que les archives soviétiques s'ouvrent lentement au public et depuis que, grâce à la perestroïka, les historiens russes, baltes, ukrainiens, etc. cessent de répéter les thèses que le régime leur avait imposées. G. Rühle dresse le bilan de la question en 1989, juste avant la chute du Mur de Berlin. Mais 5 années plus tard, le public francophone ignorait toujours ce bilan. L'Histoire revue et corrigée comble cette scandaleuse lacune.

Étonnés, nous constatons qu'en URSS, aujourd'hui, l'ouverture d'esprit est plus largement répandue qu'en Occident. En RDA, la publication soviétique destinée au grand public, Spoutnik, a été interdite parce qu'elle expliquait pourquoi les communistes avaient perdu la bataille en Allemagne face aux nationaux-socialistes. Les “glorieux anti-fascistes” en quête permanente de légitimité, qui sont regroupés autour de Honecker, n'ont pas pu admettre une telle liberté de ton. Honecker lui-même s'est attaqué verbalement au mouvement réformiste de l'“URSS amie”, qui travestit dans les colonnes de Spoutnik l'histoire du Parti Communiste et suscite les « jacassements d'une clique de petits bourgeois excités qui veulent réécrire l'histoire dans un sens bourgeois ».

Il est évidemment difficile de se défaire des visions conventionnelles que l'on a de l'histoire, surtout si l'on met en jeu sa propre légitimité. Cette évidence apparaît au grand jour dans la discussion entre historiens sur la guerre préventive de 1941 contre l'Union Soviétique. Le 16 octobre 1986, le directeur scientifique du Bureau de recherches en histoire militaire (dépendant du gouvernement) de Fribourg, Joachim Hoffmann, prend position, dans un lettre de lecteur à la Frankfurter Allgemeine Zeitung, sur la question de la guerre préventive de 1941. Hoffmann a suscité une longue série de lettres de lecteurs, dont plusieurs émanaient de collaborateurs de ce Bureau de recherches de Fribourg. Parmi ceux-ci, Rolf-Dieter Müller soulignait, le 10 novembre 1986, que, dans cette querelle, il ne s'agissait pas seulement d'établir la vérité historique mais de toucher à des intérêts bien actuels :

  • « D'après moi, dans ces questions, il ne s'agit pas uniquement  de problèmes scientifiques. Si l'on tente aujourd'hui, au départ de diverses officines, de faire renaître un anticommunisme militant et de réhabiliter le IIIe Reich dans ses dimensions les plus effrayantes, alors il s'agit ni plus ni moins d'une manœuvre de diversion destinée à torpiller l'Ostpolitik du gouvernement fédéral (allemand), surtout l'orientation choisie par le Ministre des Affaires étrangères Genscher ».

De cette façon, on nous fait comprendre indirectement que des faits que l'on aimerait occulter ou refouler sont sans cesse tenus sous le boisseau pour satisfaire des objectifs politiques actuels ! Le seul argument que Müller avance en cette question — l'Amiral Dönitz aurait dit en 1943 que l'Est aurait été conquis pour des raisons économiques — n'infirme pas les thèses de Hoffmann. Un autre collaborateur du Bureau de Fribourg, Gert R. Ueberschär, critique Hoffmann (lettre à la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 31 octobre 1986), d'une manière caractéristique, à ce titre exemplaire : sans détours, il décrit les thèses factuelles de Hoffmann comme des “thèses politiques” (« Les thèses politiques du Dr. Hoffmann sont singulières dans le domaine de la recherche historique »). De cette façon, il pose son adversaire comme un marginal, ce qui n'est pas le cas, évidemment. Ueberschär nie tout simplement l'existence de textes importants, qu'il doit pourtant connaître ; il espère que son lecteur, lui, ne les connaît pas. La tentative de réfuter les arguments de Hoffmann repose sur un “axiome de base”, qui, selon Ueberschär, ne peut pas être mis en doute par des faits nouveaux : « L'intention de Hitler, son objectif immuable, a été de conquérir de l'espace vital à l'Est en menant une guerre d'extermination sans merci, justifiée par une idéologie de la race ». Cette intention, on peut la lire dans Mein Kampf, l'ouvrage de Hitler, ce qui permet à Ueberschär de considérer comme superflus tous les efforts de ses collègues qui tentent de saisir en détail chaque facette du processus historique : « Hitler n'a pas commencé la guerre à l'Est parce qu'il a eu des querelles politiques avec Staline, mais parce qu'il entendait rester dans la logique de son programme et de ses plans de conquête, déterminés depuis les années 20 ». Une affirmation de cette nature exige pourtant des preuves supplémentaires. En général, on ne se contente pas des déclarations d'intention ; dans un procès criminel, en effet, on ne déclare pas coupable un inculpé pour ses intentions mais pour le fait.

Pourtant cette méthode, qui consiste à refuser tout débat qui prendrait en compte la multiplicité des événements historiques, à tout déduire d'une et une seule déclaration d'intention, à ignorer les résultats des recherches historiques, est devenue monnaie courante dans ce pays, du moins pour ce qui concerne l'histoire allemande récente.

Dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 21 septembre 1988 (p. 10), Günter Gilessen recense objectivement, en pesant bien ses mots, l'enquête parue cette année-là sur la guerre préventive à l'Est de 1941, due à la plume de Hartmut Schustereit (Vabanque — Hitlers Angriff auf die Sowjetunion 1941 als Versuch, durch den Sieg im Osten den Westen zu bezwingen, Herford, 1988 ; = Jouer va banque – L'attaque de Hitler contre l'Union Soviétique en 1941 comme tentative de faire fléchir l'Ouest par une victoire à l'Est). Schustereit a étudié les documents relatifs à la planification de la production d'armements ; il en déduit les objectifs de guerre de Hitler et arrive à la conclusion qu'il n'y a pas eu de planification avant Barbarossa. Les planifications allemandes n'ont jamais été élaborées pour le long terme mais toujours pour l'immédiat, le très court terme ! En juxtaposant tous les chiffres, qui parfois sont contradictoires, et en ne se contentant pas de combiner les indices qui abondent dans son sens, Schustereit conclut que la guerre contre l'Union Soviétique n'avait nullement était prévue par Hitler de longue date mais considérée comme une étape intermédiaire, nécessaire pour abattre l'Angleterre.

Sur base des documents et des statistiques qu'analyse Schustereit, on peut évidemment contester ses conclusions et se demander si les chiffres contradictoires qu'il nous soumet et les résultats qu'il en tire sont suffisants pour établir définitivement quels étaient les véritables objectifs des guerres menées par Hitler. Quoi qu'il en soit son travail minutieux, clair et précis mérite pleinement d'être discuté. Il conteste les thèses d'Andreas Hillgruber, énoncées en 1965. Hillgruber insistait sur les motivations idéologiques de Hitler et interprétait toutes les campagnes militaires qui ont précédé la guerre contre l'URSS comme une préparation à celle-ci, qui devait assurer aux Allemands un “espace vital” à l'Est.

Tout ce débat, objectivement mené dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, est traité dans Die Zeit (supplément littéraire du 7 octobre 1988, p. 33) sur un mode hostile, totalement dépourvu d'objectivité. Le journaliste qui recense nos ouvrages historiques ne peut imaginer que les recherches en cours n'ont d'autre finalité que d'établir la vérité historique. Jost Dülffer laisse franchement filtrer sa propre subjectivité, son hostilité aux ouvrages qu'il recense et déclare sans vergogne : « Ces derniers temps, quelques thuriféraires ont tenté d'étayer scientifiquement le point de vue défendu, à l'époque, par la propagande national-socialiste, et qui voulait que la guerre à l'Est était une guerre préventive, qui avait gagné Staline de vitesse et évité de justesse une attaque soviétique imminente. Or pour étayer une telle thèse, on ne peut avancer aujourd'hui aucune source plausible ou aucun argument sérieux ».

Ueberschär et Müller (cf. supra) procèdent à peu près de la même façon. Mais, pour leur malheur, dans l'espace linguistique anglais, on trouve, depuis un certain temps déjà, le livre important de Victor Souvorov, un ancien de l'état-major général soviétique, qui a exploité une série de documents — qu'on a détruit entretemps — et qui prouve que l'Union Soviétique se préparait à attaquer. Au début de l'“agression” contre l'URSS, Staline avait fait déployer onze armées dans les régions frontalières occidentales de son empire. Qui plus est, les Soviétiques prévoyaient pour la fin juillet 1941 le déploiement de 23 armées et de 20 corps d'armée autonomes. On peut évidemment exclure d'office que « ce plus grand déploiement de toute l'histoire du monde, organisé par un seul pays » (dixit Souvorov) ait été conçu comme une mesure de défense préventive. Une telle concentration de troupes prêtes à l'attaque, sur un territoire aussi réduit, n'aurait pu se maintenir pendant longtemps. Ce qui prouve, d'après Souvorov, que l'attaque finale aurait dû avoir lieu peu après le déclenchement de la guerre préventive allemande. En aucun cas, les troupes massées le long de la frontière occidentale de l'Union n'auraient pu se maintenir dans ces régions de déploiement jusqu'à l'hiver.

La traduction allemande de ce livre de Souvorov paraîtra au printemps 1989 chez le grand éditeur Klett-Cotta de Stuttgart. On peut prévoir la réaction des médias, vu les préliminaires que nous venons de rendre compte. Le livre subira la conspiration du silence. Ou bien les “recenseurs” imiteront les méthodes des Ueberschär, Müller et Dülffer : ils ignoreront délibérément les faits nouveaux, avancés et dûment étayés, refuseront les conclusions que tout historien sensé tirera de ces innovations et trouveront dans Mein Kampf des passages pour justifier, comme d'habitude, la guerre à l'Est par les intentions exprimées par Hitler dans son livre. Les lecteurs simplets se contenteront des arguments d'un Dülffer et jugeront sans doute qu'il est superflu d'entamer de nouvelles recherches : « On connaît depuis longtemps la vision du monde racialiste et biologiste de Hitler, ses objectifs de lutte contre le "bolchévisme juif" et son intention de conquérir de l'espace vital à l'Est ».

Dans un ouvrage très pertinent et véritablement fondamental du philosophe grec Panajotis Kondylis (Theorie des Krieges : Clausewitz, Marx, Engels, Lenin, Klett-Cotta, Stuttgart, 1988 ; = Théorie de la guerre : Clausewitz, Marx, Engels, Lénine), l'auteur opère une distinction judicieuse entre “guerre d'extermination” et “guerre totale”, qui peut nous servir dans l'argumentaire que nous déployons. « Sans nul doute, les expériences traumatisantes de Hitler pendant la Première Guerre mondiale ont influencé considérablement sa pensée stratégique, si bien qu'une répétition de la guerre "totale" ou de ce que l'on considérait comme tel à l'époque, était pour lui l'objectif stratégique prioritaire ; la guerre totale est la némésis de Hitler, non son projet » (p. 131).

La leçon que Hitler a tiré de l'infériorité matérielle du Reich allemand pendant la Première Guerre mondiale, c'est que la guerre devait être une guerre-éclair (Blitzkrieg), devait concentrer l'ensemble des forces sur un point. Ce qui signifie mobilisation massive des moyens, effet de surprise et grande mobilité pour compenser les faiblesses matérielles. Les chiffres de la production d'armements, étudiés en détail par Schustereit, Kondylis les inscrit dans le contexte de la Blitzkrieg ; pour Kondylis, mener une guerre-éclair ne nécessite pas d'accroître la production d'armements :

  • « cependant, ce qui était absolument nécessaire, c'était d'orienter le potentiel de l'économie de guerre selon le prochain ennemi envisagé, c'est-à-dire selon la physionomie et les besoins particuliers de la prochaine guerre. C'est ainsi qu'au cours des années 1939-1941, l'effort principal de l'industrie de guerre s'est modifié à plusieurs reprises ; modifications successives qui impliquaient la nécessité de tenir compte de la rareté des matières premières et de diminuer la production dans un domaine pour l'augmenter dans un autre » (p. 133).
  • « Les Allemands, jusqu'au début de l'année 1942, n'ont pas accru l'économie de guerre à grande échelle, n'ont pas décrété la mobilisation totale des forces économiques, parce que leur stratégie de la Blitzkrieg ne l'exigeait pas. La légende de la reconstruction de l'économie allemande après 1933 dans la perspective de préparer la guerre a été dissipée depuis longtemps. Entre 1933 et 1938, les dépenses en matières d'armements se chiffraient à moins de 40% des dépenses de l'État, ce qui correspondait à environ 10% du PNB. Ce pourcentage a été considérablement augmenté en 1938-39, bien que l'Allemagne produisait par mois autant d'avion que l'Angleterre et moins de chars. En 1941, la production globale d'armements n'avait que peu augmenté par rapport à l'année précédente. De septembre 1940 à février 1941, on constate un recul général de la production d'armements, la production d'avions diminuant de 40% » (p. 132 et s.).

Ensuite, Kondylis fait référence à des travaux parus dans l'espace linguistique anglo-saxon, qu'on ne peut pas citer en Allemagne sans déclencher de polémiques hystériques (not. : B. Klein, Germany's Economic Preparations for War, Cambridge, Mass., 1959 ; B. Caroll, Design for Total War : Army and Economics in the Third Reich, La Haye/Paris, 1968).

L'ouvrage de Kondylis fait table rase de bon nombre de préjugés — préjugés qu'il considère comme éléments de l'“idéologie des vainqueurs”. Raison pour laquelle aucun journal allemand ne lui a consacré de recension positive. Die Zeit, notamment, le critique impitoyablement (7 oct. 1988). Cette hostilité doit nous inciter à lire ce livre le plus vite possible, à lui faire de la publicité.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/52

mercredi 27 octobre 2021

Koursk, 1943 (Roman Töppel)

 

Roman Töppel, docteur en histoire, est un spécialiste des conflits sur le front russe, à l’époque du Ier Empire comme lors de la seconde guerre mondiale.

Koursk est entré dans l’histoire comme la plus grande bataille de chars de la Seconde Guerre mondiale. Mais au nord du saillant de Koursk, ce fut aussi un duel d’artillerie exceptionnellement massif.

Et Koursk a également été l’une des plus grandes batailles aériennes de la Seconde Guerre mondiale, ce qui jusqu’ici n’avait suscité qu’un intérêt marginal. Eu égard à sa brièveté et aux dimensions limitées de son théâtre, la bataille de Koursk est aussi la plus sanglante de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs millions de soldats allemands et soviétiques, plus de dix mille tanks et canons auto-moteurs, ainsi que des milliers d’avions se sont affrontés à Koursk. Ce livre examine tous ces aspects, ainsi que les enjeux stratégiques et les conséquences de cette bataille extraordinaire à plus d’un titre.

La bataille de Koursk s’achève sur une défaite allemande. Aucun des buts poursuivis à l’été 1943 n’a été atteint. Dans le cadre de l’opération Citadelle, les unités allemandes devaient en quelques jours percer les défenses des Soviétiques et les encercler autour de Koursk. Elles n’y sont pas parvenues. La liquidation du saillant de Koursk devait raccourcir notablement le front, ce qui aurait permis de libérer des forces pour constituer une réserve. Ce but n’est pas non plus atteint. Une victoire allemande à Koursk, selon Hitler, devait agir comme un fanal sur les alliés du Reich comme sur ses adversaires. Espoir vain. Enfin, l’offensive vers Koursk devait briser la capacité offensive des Soviétiques et permettre à l’armée allemande de l’Est de souffler jusqu’à la fin de 1943. Il n’en est rien.

Certes, les Allemands ont infligé d’énormes pertes à leur adversaire et affaibli ses moyens offensifs. Mais l’Union soviétique dispose de nombreuses réserves qui lui permettent, en dépit de sérieux revers, de lancer peu à peu, à partir de juillet 1943, ses armées à l’offensive sur l’ensemble du front.

La supériorité technique et tactique des armes blindées et aériennes allemandes n’a pas suffit. L’échec de l’offensive d’été à Koursk amorce la grande retraite allemande.

Koursk 1943, Roman Töppel, éditions Perrin, 304 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/koursk-1943-roman-toppel/88177/

lundi 12 novembre 2018

Dernière guerre et points de détail

6a00d8341c715453ef022ad3bf1d94200b-320wi.jpgOn n'entend plus l'expression de "der des ders". De nos jours lorsque nous parlons de "la dernière guerre" nous évoquons la suivante, dernière "en date".
En principe, "les faits sont sacrés, les commentaires sont libres"[1].
Dans la Russie post-communiste, citer certains faits, pourtant avérés, mais supposés contraires au jugement de Nuremberg, expose cependant à des sanctions pénales[2]. Cela nous semble très dommageable et cela dénote chez certains une volonté bien arrêtée de laisser libre cours à la réhabilitation de Staline. Son portrait avait disparu des manifestations communistes, sous l'URSS, depuis 1956. Il a réapparu et on a pu le voir cet été dans les manifestations contre la réforme des retraites.
Dans ce qui tient lieu de débat franco-français, une législation analogue existe depuis la loi Gayssot. On éprouve au contraire un sentiment différent, presqu'inverse. Nous pensons que n'importe qui peut écrire n'importe quoi sur les faits, sauf [évidemment] ce qui tombe sous le coup de ladite Loi Gayssot, sans que les commentaires puissent apparaître librement.
Dans un article mis en ligne le 7 sur Figarovox[3], le colonel Michel Goya, docteur en histoire, rappelle ainsi : "Il existe quelque chose qui s'appelle l'Histoire, qui est l'étude et l'écriture scientifique des faits et des événements passés." (…) et on peut apprendre au paragraphe suivant : "Ce que dit l'Histoire est pourtant simple : l'Allemagne déclare la guerre à la France puis envahit la Belgique neutre avant de pénétrer en France." Cela fut vrai en 1914, encore que la France et l'Angleterre aient déclaré la guerre à l'Autriche-Hongrie dans l'écheveau d'engagements des diverses puissances qui se retrouveront belligérantes.
 Les choses ne se sont absolument pas passées de la même manière en 1939 Inutile de rappeler à la plupart de nos lecteurs ce que dit, à l'inverse, l'histoire pour la "dernière" guerre.
Les dates restent les suivantes  :
  • 23 août 1939, l'Allemagne hitlérienne et l'Union soviétique signent un "pacte de non-agression"[4];
  • 1er septembre 1939, invasion allemande de la Pologne occidentale ;
  • 16 septembre l'accord Molotov-Togo met fin aux hostilités russo-japonaises en Corée et en Mandchourie ;
  • 17 septembre invasion soviétique de la Pologne orientale ;
  • 22 septembre défilé militaire germano-soviétique à Brest-Litovsk
  • les deux armées effectueront leur jonction et le partage du territoire polonais fut [à sa manière] "équitable", 189 000 km2 à l'Allemagne, 199 430 km2 à l'URSS ;
  • 3 octobre 1939, Beria signe le décret 16/91-415 du Politburo autorisant le NKVD à échanger avec les Allemands, du 24 octobre au 23 novembre 1939, 46 000 prisonniers polonais qu'ils détenaient contre 44 000 en sens inverse.
  • entre-temps le 3 septembre ce furent les Britanniques et les Français qui avaient déclaré la guerre à l'Allemagne hitlérienne [et non l'inverse].
  • l'Union soviétique conquiert dans ce contexte de nombreux territoires en Europe orientale, conquêtes que les Anglais, les Américains et quelques autres[5] confirmeront à Yalta, mais elle échoue piteusement devant la résistance héroïque de la Finlande au cours de la guerre d'hiver à partir du 30 novembre 1939.
  • en mai 1940, accessoirement, la Wehtmacht ne fit pas seulement l'impasse sur la neutralité de la Belgique, mais également sur celle des Pays-Bas, et envahit les Ardennes françaises en passant par le Luxembourg, également neutre. Les stratèges de la lIgne Maginot ne l'avait pas prévu. Mais dès l'automne 1939 ils avaient fait évacuer Strasbourg, application avant la lettre du principe de précaution.
  • le 23 octobre à Hendaye le dictateur allemand cherche à négocier-er avec Franco l'entrée en guerre de l'Espagne et une possible prise de contrôle de l'Afrique du nord alors française
  • le 24 octobre il passe au retour par la France dont il va rencontrer le nouveau chef d'état
Parmi les reproches que l'on fait au maréchal Pétain figure cette rencontre du 24 octobre 1940 en gare de Montoire, où pour la première fois apparaît le mot – mais non la chose – de "collaboration".[6].
Le bilan véritable de ces deux entretiens fait apparaître que, les 23 et 24 octobre 1940, ni la France occupée, pas plus que l'Espagne de Franco, ne firent la moindre concession réelle au conquérant de l'Europe, qui sortit de ces négociations très contrarié : "j'aurais préféré que l'on m'arrache, déclara-t-il, cinq ou six dents."
JG Malliarakis  
Apostilles
[1] devise du Guardian de Manchester
[2] Le 1er septembre 2016, la Cour suprême de Russie a confirmé la condamnation, en juin, à une amende de 200 000 roubles de Vladimir Luzgin, coupable d'avoir écrit que l'Allemagne hitlérienne et l'Union soviétique avaient envahi la Pologne de commun accord en septembre 1939. Selon la Cour suprême, cette assertion constitue une "négation publique des procès de Nuremberg et la mise en circulation de fausses informations sur les activités de l'Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale". cf. Halya Coynash, "USSR did not invade Poland in 1939’ court ruling upheld", Radio Poland, 2 septembre 2016 et aussi Legal Case of the Week: Vladimir Luzgin[3] Son aricle est intitulé : "Polémique sur l'hommage à Pétain : Le futur n'efface pas le passé""
[4] L'examen des clauses et de la correspondance permet de parler plutôt d'une alliance. Je ne puis ici que renvoyer à mon livre "L'Alliance Staline Hitler".
[5] Si les historiens (cf. Arthur Conte) et théoriciens gaullistes dans les années 1960 ont utilisé le concept anti-Yalta d'un point de vue mythique, et l'ont développé d'un point de vue rhétorique, il faut reconnaître que la France n'a guère protesté contre les amputations de territoires avalisées par les Alliés anglais et Américains, notamment à Yalta dans la Déclaration sur l'Europe libérée du 11 février 1945.
[5] Le mot fut repris à Paris par les journaux et les partis "collaborationnistes". La "collaboration d'État" ne constitua la ligne officielle du gouvernement siégeant à Vichy, sous l'autorité nominale du Maréchal Pétain, que dans les premiers mois du second gouvernement Laval en 1942, lequel avait déclaré "je souhaite la victoire de l'Allemagne parce que sans cela le bolchevisme s'instaurerait partout". Son prédécesseur à la tête du gouvernement l'amiral Darlan, resté commandant en chef des forces militaires françaises, passera en Afrique du nord le 5 novembre 1942, où les Américains allaient débarquer le 8 novembre.

mercredi 10 octobre 2018

La petite histoire : Stalingrad, mère de toutes les batailles

La bataille de Stalingrad, surnommée la mère de toutes les batailles, se déroule de juillet 1942 à février 1943. Au prix de centaines de milliers de vies humaines, les Soviétiques résistent infatigablement à l’offensive allemande et inversent le cours de la guerre. Après cet échec ô combien symbolique, Hitler, menacé sur le front est, ne pourra plus que retarder l’échéance de la victoire finale des alliés. Retour sur un affrontement hors norme.

jeudi 27 juin 2013

Ce n’est pas la bombe atomique qui a poussé le Japon à capituler

Le rôle de Staline est minimisé, celui de la destruction d’Hiroshima et Nagasaki grandi, parce que ça arrangeait Américains et Japonais. 70 années de politiques nucléaires seraient-elles fondées sur un mensonge ?
enola gay hiroshima
Le B-29 Superfortress Enola Gay atterrit sur la base de Tinian dans les iles Marianne après avoir largué sa bombe sur Hiroshima, , le 6 août 1945.
L’utilisation de l’arme nucléaire par les Etats-Unis contre le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale fait depuis toujours l’objet d’un débat vif en émotions. Au départ, rares étaient ceux qui remettaient en cause la décision prise par le président Truman de larguer deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Mais dès 1965, l’historien Gal Alperowitz affirmait que si les deux bombes avaient certes provoqué la fin immédiate de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants japonais avaient l’intention de capituler et l’auraient probablement fait avant la date de l’invasion prévue par les Etats-Unis, le 1er novembre 1945. [...]
D’un point de vue historique, l’utilisation de la bombe atomique peut apparaître comme l’événement singulier le plus important de la guerre. Mais du point de vue des Japonais de l’époque, le largage de la bombe sur Hiroshima ne se distingue guère d’autres événements. Il est après tout bien difficile de distinguer une goutte de pluie au beau milieu d’un ouragan. A l’été de 1945, l’USAAF est en train d’effectuer une des plus intenses campagnes de destruction de centres urbains de l’histoire mondiale. 68 villes japonaises sont bombardées, et toutes sont partiellement ou intégralement détruites.
On estime à 1,7 million le nombre de personnes sans-abris, à 300.000 le nombre de tués, et à 750.000 le nombre de blessés. 66 de ces villes ont été attaquées avec des bombes traditionnelles, deux avec des bombes atomiques. Les destructions engendrées par les attaques conventionnelles sont immenses. [...]
Nous imaginons bien souvent, parce que c’est comme cela que l’histoire nous est racontée, que le bombardement d’Hiroshima fut bien pire. Nous avons tendance à nous imaginer que le nombre de victimes bat tous les records. Mais si l’on dresse un tableau des morts par raids sur les 68 villes japonaises bombardées par les Américains à l’été 1945, Hiroshima est deuxième en nombre de morts civils. Si l’on dresse une liste du nombre de kilomètres carrés détruits par raid, Hiroshima est quatrième. Si l’on dresse une liste du pourcentage de la ville détruit par raid, Hiroshima est 17e. Hiroshima est donc une attaque tout à fait dans la norme des attaques conventionnelles effectuées cet été-là. [...]
L’entrée en guerre de l’Union soviétique [fut] stratégiquement décisive [...] tandis que le bombardement d’Hiroshima [ne le fut pas]. [...]
Slate  http://histoire.fdesouche.com

mardi 18 juin 2013

La Maison de la Terreur, repaire des totalitarismes

À Budapest, la Maison de la Terreur rappelle aux visiteurs comment et pourquoi s'instaure un totalitarisme. À méditer...
Le visiteur français qui parcourt aujourd'hui les rues de Budapest, admire les mosaïques de la basilique Saint-Etienne ou se détend aux bains Széchenyi, oublierait presque - n'était quelques monuments frappés des symboles marxistes - que voici 25 ans à peine, le pays appartenait au bloc soviétique.
La Maison de la Terreur (Terror Háza) le lui rappelle opportunément. Ce musée est installé au 60 avenue Andrássy, dans un bâtiment de sinistre renommée qui abrita sous l'occupation allemande le parti des Croix fléchées, collaborationniste, avant de devenir le quartier général de la police politique communiste (AVO, puis AVH). Les murs du grand hall central du musée sont tapissés de milliers de portraits de victimes du régime. De salle en salle sont décrites, films d'archives à l'appui, les souffrances subies par les Hongrois sous les totalitarismes nazi et marxiste. À la fin du parcours, le visiteur descend par un ascenseur dans les caves, où des centaines de personnes furent torturées : les cellules et salles d'interrogatoire, détruites par les communistes afin d'effacer les traces de leurs forfaits, y ont été reconstituées à partir des témoignages.
Jusqu'à l'occupation du pays par les troupes allemandes le 19 mars 1944, la Hongrie, sous le régent Miklos Horthy, avait pu conserver un gouvernement et un parlement légitimes. Après cette date, le pays perd sa souveraineté pour près de 40 ans. Les nazis mettent alors en place un gouvernement fantoche et Horthy - hostile à la déportation des juifs - est contraint à l'abdication en octobre 1944.
Plus de 700 000 Hongrois au goulag
En mars 1945, les Soviétiques chassent les troupes allemandes du pays. Aux élections parlementaires organisées la même année, 17 % des voix seulement vont cependant aux communistes, contre 57 % au parti des Petits propriétaires, qui s'oppose à eux. Mais le ministère de l'Intérieur et la toute-puissante police secrète du régime, appuyés par les Soviétiques, se chargent d'éliminer tous ceux qui pourraient s'opposer à la prise de pouvoir des staliniens. Anciens ministres, députés, professeurs, militaires, clercs sont déportés. Un putsch contraint le premier ministre à démissionner, le parlement est dissous et de nouvelles élections - truquées - permettent aux rouges de former un gouvernement. « La torture et la terreur devinrent des événements de la vie quotidienne... », rapporte une notice publiée par le musée. « L'empire du goulag soviétique d'une immense extension, qui couvrait toute l'Union Soviétique, avala plus de 700 000 Hongrois. »
S'ensuivent l'abrogation de la propriété privée, la nationalisation de l'Industrie, des propriétés agricoles, de l'Education... Les résistances sont écrasées : entre 1945 et 1956, date de l'insurrection de Budapest, 1500 personnes sont accusées de conspiration contre l’État, et 400 000 paysans de crime contre l'approvisionnement public...
La résistance du cardinal Mindszenty
Très vite, les églises - à commencer par l’Église catholique, à laquelle appartiennent 70 % des Hongrois -, considérées comme réactionnaires, sont elles aussi persécutées, et contraintes de signer des « accords » avec l’État marxiste.
Dès 1945, les mesures coercitives se succèdent : confiscation des terres de l’Église, interdictions des associations religieuses, puis du catéchisme, nationalisation de 6 500 écoles religieuses en 1948. Les parents dont les enfants reçoivent un enseignement religieux sont harcelés, les étudiants inscrits dans les établissements religieux, discriminés. Prêtres, moines, religieuses, pasteurs, rabbins sont jetés en prison ou doivent quitter la Hongrie, tandis que l'Office d’État aux Affaires Religieuses, instauré en 1951, contrôle les nominations des nouveaux responsables. Les fidèles sont poursuivis : à Gyöngyös, trente lycéens âgés de 16 à 17 ans sont arrêtés, ainsi que leur professeur, le Père Kis. Ce dernier et trois adolescents sont exécutés, leurs camarades condamnés à la prison et aux travaux forcés... En juillet 1951, la répression porte ses fruits : l’Église hongroise est forcée de confier des postes importants à des « prêtres de paix » choisis par le Parti, et l'épiscopat fait serment d’allégeance à la République Populaire.
Le Parti se heurte toutefois à la résistance déterminée du cardinal József Mindszenty, nommé par le pape à la tête de l’Église de Hongrie en 1945. Arrêté en décembre 1948 torturé pendant 33 jours et nuits jusqu'à ce qu’il signe une confession de ses « crimes », il est condamné à la prison à vie. Libéré au lendemain de l'insurrection hongroise de 1956, il se réfugie lors de l'intervention soviétique qui écrase la révolte et rétablit le régime communiste, à l’ambassade des États-Unis où il passe les 15 années suivantes avant d'émigrer en 1971, sous la pression du Vatican et du gouvernement hongrois. Sa cause de béatification est actuellement à l’étude.
« Les Nazis et les Communistes (...) annonçaient qu'un nouveau type d'homme devait être créé pour bâtir un nouveau monde et un paradis sur Terre, c'est pourquoi ils avaient le droit a détruire tout et tout ceux qui se mettaient en travers de leur chemin vers ce but suprême, écrivent encore les auteurs de la brochure. Ces dictatures persécutaient la religion, les fidèles et le églises parce que leur enseignement était en opposition totale avec les idéologies nazies et communistes qu'elles voulaient élever au rang de nouvelle religion. »
Au fait, quelle est la nouvelle religion de notre ministre de l’Éducation, Vincent Peillon ?
Hervé Bizien monde & vie 11 juin 2013

samedi 16 juin 2012

L'Europe de l'Est écartelée entre Hitler et Staline


De 1933 à 1945, les populations de l’Ukraine, de la Pologne et de la Biélorussie furent décimées, à la fois par les communistes et par les nazis. Un livre apporte une lumière nouvelle sur ces massacres.
Dans un ouvrage qui vient de paraître chez Gallimard, dans la très savante collection « Bibliothèque des histoires », Timothy Snyder, professeur à Yale, traite dans une perspective inédite des massacres perpétrés par les régimes bolchevique et nazi aux confins de la Russie et de l’Allemagne. Son livre, Terres de sang, met en évidence la manière dont ces tragédies, entre 1933 et 1945, se répondent et s’enchaînent. En un mot, il démontre « l’interaction criminelle des deux totalitarismes ».
Entre 1933 et 1945, 14 millions de civils, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, ont été mis à mort par l’Union soviétique stalinienne et par l’Allemagne nazie. Timothy Snyder retrace magistralement l’histoire de ce meurtre politique de masse, dont les victimes furent principalement les populations autochtones de l’Ukraine, de la Pologne et de la Biélorussie, décimées d’abord par la famine, puis tuées par balles et finalement par gazage.
La famine provoquée
Sous Staline, en 1932-1933, entre 2,4 et 3 millions d’Ukrainiens mais aussi de Biélorusses, meurent de faim ou de maladies liées à la famine. Dans un pays depuis toujours considéré comme le grenier à grains de l’Europe, ils endurent la plus grande famine artificielle de l’histoire de l’humanité. On sait aujourd’hui pourquoi : le plan quinquennal soviétique, mis en œuvre entre 1928 et 1932, devait assurer le développement industriel au prix de l’exportation des réserves de grains et du recours massif au travail forcé. La combinaison de mauvaises récoltes et de réquisitions aux objectifs irréalisables fait mourir par centaines de milliers les paysans et leurs familles, dans des souffrances indescriptibles. Snyder écrit que les braves gens étaient les premiers à mourir: ceux qui refusaient de voler et de se prostituer, ainsi que ceux qui donnaient à manger à d’autres ou refusaient de manger les cadavres. « Les parents qui résistaient au cannibalisme mouraient avant leurs enfants ».
Malgré les efforts des Ukrainiens de Pologne, rien ne transpire alors de cette famine provoquée. Informé, le président Roosevelt ne fait rien. Et en novembre 1933, les Etats-Unis reconnaissent officiellement l’Union Soviétique…
En même temps s’abat la répression politique. Les paysans ne sont pas seuls à vivre l’enfer. La forte minorité polonaise de l’Ukraine est également décimée. Son loyalisme est suspecté. En 1937-1938, le risque de se faire arrêter est douze fois plus grand pour les Polonais que pour le reste de la population ukrainienne. Sur 143810 personnes arrêtées sous l’accusation d’espionnage au profit de la Pologne, 111091 sont exécutées en 1938-1939. Les Polonais citoyens soviétiques représentèrent ainsi un huitième des 681692 victimes de la Grande Terreur.
Le meurtre par balle
En 1941, Hitler arrache l’Ukraine à Staline. En 1941, les soldats allemands découvrent les prisons du NKVD pleines de cadavres. Une aubaine pour la propagande nazie, qui impute aux Juifs la Grande terreur en s’appuyant sur le fait qu’à l’époque où commencèrent les tueries massives, près du tiers des officiers supérieurs du NKVD étaient juifs. Cela ne dura pas, cependant, puisqu’ils n’étaient plus que 20 % environ quand Staline mit fin au massacre, le 17 novembre 1938, et que ce chiffre était tombé en deçà de 20 % un an plus tard. Selon le professeur Snyder, les bénéficiaires institutionnels de la Terreur ne sont ni les Juifs, ni d’autres minorités nationales, mais les apparatchiks russes qui gravissent les échelons de la nouvelle administration.
A l’époque, cependant, la propagande nazie rendant les Juifs responsables des souffrances endurées sous les Soviétiques, trouva un grand écho dans des population désorientées, meurtries et révoltées par la découverte d’innombrables fosses collectives. De plus, explique Timothy Snyder, les atrocités soviétiques aidèrent les SS, les policiers et les soldats allemands à justifier à leurs propres yeux les mesures dont on allait bientôt les charger: l’extermination des Juifs – qui devait en outre permettre de réduire le nombre des bouches à nourrir et, suivant la logique nazie, empêcher des soulèvements de partisans que les ghettos étaient suspectés de soutenir matériellement et financièrement.
L’URSS conquise devait aussi fournir l’espace d’une « solution finale » à ce que les nazis considéraient comme le « problème juif ». Si de nombreux habitants des terres de sang étaient voués à la mort, les Juifs, eux, devaient être exterminés jusqu’au dernier. Le récit par Timothy Snyder de la mise à mort et du gazage des populations juives est poignant, massacre atroce parmi d’autres carnages presque aussi hallucinants.
Le gazage
Allemands et Soviétiques s’incitèrent mutuellement à ces crimes toujours plus grands, comme à Varsovie, où les nazis, à la suite du soulèvement de l’été 1944, tuèrent près d’un demi-million de civils avec la complicité tacite de l’Armée rouge, qui laissa faire. L’étude s’achève par le nettoyage ethnique à la frontière de l’Oder-Neisse, suivi par les persécutions antisémites de Staline de l’après-guerre, moins coûteuses en vies humaines, mais qui contribuèrent à brouiller définitivement les mémoires car les communistes opérèrent un choix entre les « bons » et les « mauvais » morts. Enfin, le « rideau de fer » tomba sur ces « terres de sang » qui virent tant d’hommes, de femmes et d’enfants être massacrés pour des raisons idéologiques, religieuses ou raciales.
Timothy Snyder offre une synthèse remarquable de l’histoire de ces terres soumises, des décennies durant, au double joug du nazisme et du communisme. Bien documenté, parsemé d’anecdotes souvent insoutenables, son récit, poignant, renouvelle la connaissance de la tragédie qui se déroula à l’Est.
Henri Malfilatre monde & vie 26 mai 2012
Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. 710 pages, 36 cartes, Gallimard, 32 €.

samedi 10 décembre 2011

Russie / Ukraine : L’éducation dans l’ex-URSS (vidéo)

La chute de l’Union soviétique a entraîné la décentralisation du système éducatif dans ses anciennes républiques. Aujourd’hui, 20 ans après cette étape historique, à quoi ressemble l‘éducation dans l’ex-URSS ? Reportage en Russie et en Ukraine.
"Mon rêve est d’aider mon pays, mes parents, et de contribuer au progrès de notre pays.” – Une étudiante russe.

"Je veux connaître l’Histoire car on ne peut pas construire un avenir correct sans connaître son passé, c’est très important.” – Une étudiante ukrainienne.

jeudi 6 octobre 2011

Lénine, Staline et le terrorisme d’Etat

Le terrorisme russe, sous ses diverses formes, avait contribué à affaiblir l'État russe et à faire le lit de la Révolution de 1917. Avec celle-ci, la technique de la terreur allait bientôt se confondre avec l'État soviétique. Lénine allait mettre en place un système que Staline portera aux extrêmes.

Pour le jeune Lénine, la terreur n'est qu'un des moyens de la révolution. Si, en 1899, il rejette son usage, c'est parce qu'il pense que les problèmes organisationnels sont, à ce moment-là, primordiaux. En 1901, dans un article d'Iskra, il écrit ne pas avoir rejeté le “principe de la terreur”, tout en critiquant les révolutionnaires socialistes pour leur usage du terrorisme, sans aucune considération pour les autres formes de combat.
Pour Lénine, la technique terroriste s'inscrit dans le contexte d'une stratégie politico-militaire et son usage doit être appliqué avec méthode et circonspection, ce que n'ont pas compris les révolutionnaires socialistes pour qui le terrorisme est, selon Lénine, devenu une fin en soi. Pour Lénine, la terreur n'est pas l'instrument principal de la lutte révolutionnaire. Il ne devait donc pas, selon lui, devenir une “méthode régulière” de la lutte armée.

Afin que la technique terroriste soit efficace, il fallait selon Lénine qu'elle dépasse le stade des attentats commis par des individus ou des groupuscules. C'est le terrorisme des masses populaires qui devait aboutir au renversement de la monarchie (et du capitalisme) lorsque les forces armées se joindraient au peuple. Lénine était résolument hostile au terrorisme régicide, dans lequel il ne voyait aucun avenir. Au deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de 1903, il fit une intervention virulente contre le terrorisme. C'est à cette occasion que le parti se scinda en deux, avec les bolcheviks d'un côté, les mencheviks de l'autre.
C'est parce qu'il dénonça systématiquement le terrorisme des révolutionnaires socialistes que Lénine est parfois perçu comme peu favorable au terrorisme. En fait, Lénine fut, depuis ses débuts d'activiste politique, un apôtre de la terreur mais dans une perspective complètement différente. S'il critiquait ces “duels” contre les autorités tsaristes,qui ne menaient à rien sinon à l'apathie des masses qui attendaient en spectateur le prochain “duel”, sa position va rester inchangée jusqu'à la prise de pouvoir des bolcheviks en 1917 : “La terreur, mais pas maintenant.” L'attente ne fera que multiplier la force avec laquelle la terreur sera déclenchée une fois le pouvoir entre les mains de Lénine. En fait, ce n'est pas l'excès de terreur qu'il critiquait, mais tout le contraire. La terreur, pour être appliquée efficacement, devait être une terreur de masse, contre les adversaires de la Révolution.
Dès 1905 et le troisième congrès du Parti social-démocrate qui a lieu au printemps à Londres – la Révolution de s'est produite au mois de janvier –, Lénine commence à parler de terreur de masse, faisant référence à la Révolution française. Pour éviter plusieurs “Vendée”, une fois la Révolution enclenchée, Lénine juge insuffisant d'exécuter le tsar. Pour que la Révolution réussisse, il faut faire de la “prévention” afin de tuer dans l'oeuf toute forme de résistance antirévolutionnaire. A cet effet, la technique de la terreur est la plus appropriée. Pour écraser la monarchie russe, il faut agir selon lui comme les Jacobins, à travers la “terreur de masse”.
Toujours en 1905, Lénine rédige ses instructions pour la prise de pouvoir révolutionnaire. Il prône deux activités essentielles, les actions militaires indépendantes et la direction des foules. Il encourage la multiplication d'actes terroristes mais_ une perspective stratégique, car il continue de dénoncer les attentats terroristes qui sont le fait d'individus isolés et sans rapport avec les masses populaires :
“Le terrorisme à petite échelle, désordonné et non préparé n'aboutit, s'il est poussé à l'extrême, qu'à éparpiller et gaspiller les forces. C'est vrai, et il ne faut certes pas l'oublier. Mais d'autre Part, on ne saurait non plus en aucun cas oublier que le mot d'ordre de l'insurrection est déjà lancé aujourd'hui. Que l'insurrection a déjà commencé. Commencer l'attaque, si des conditions favorables se présentent, n'est pas seulement le droit, mais l'obligation directe de tout révolutionnaire.”
L'échec de la Révolution de 1905 est selon lui dû à un manque de volonté, de fermeté et d'organisation. Il faut aller plus loin et déclencher la violence généralisée. Mais, à ce moment-là, Lénine est un homme impuissant qui doit se contenter de rédiger des critiques virulentes à l'encontre des révolutionnaires à partir de son lointain exil (en Finlande puis en Suisse). En 1907, il envoie ce message aux révolutionnaires socialistes : “Votre terrorisme n'est pas le résultat de votre conviction révolutionnaire. C'est votre conviction révolutionnaire qui se limite au terrorisme.”
L'année suivante, il approuve l'assassinat du roi Carlos du Portugal (et de son fils) mais regrette que ce genre d'attentat soit un phénomène isolé et sans but stratégique précis. Toujours ce manque de vision stratégique chez les terroristes, malgré leur courage. La Révolution de 1917 corrobore ses avertissements : c'est effectivement au moment opportun, lorsque la situation est suffisamment “mûre”, que l'action directe parvient à faire basculer les événements.
Alors qu'éclate la guerre, Lénine se démarque encore davantage des autres courants socialistes avec lesquels il refuse toute collaboration. Dans son essai classique, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, il expose sa position : la révolution socialiste peut se réaliser dans un pays économiquement arriéré si elle est dirigée par un parti d'avant-garde prêt à aller jusqu'au bout, c'est-à-dire prêt à recourir aux moyens d'une violence extrême et sans crainte d'une effusion de sang massive. Le moment est propice à la dictature du prolétariat (c'est-à-dire en fait du parti d'avant-garde).
Les bolcheviks, Lénine à leur tête, s'engouffrent dans l'espace gigantesque qui se libère soudainement par l'effondrement brutal de la Russie. Dans ce vide politique, les bolcheviks, avec moins de vingt-cinq mille membres, s'emparent du pouvoir après que les autres mouvements politiques révolutionnaires se sont montrés incapables de maîtriser le cours des événements consécutifs à la révolution de Février.
L'historiographie de la révolution d'Octobre a suivi d'une certaine manière celle de la Révolution de 89. La thèse de “l'accident” a alimenté l'école historique russe depuis l'effondrement de l'union soviétique en 1991, après que l'école soviétique a interprété pendant des décennies cet événement comme l'aboutissement historique d'une révolution des masses populaires entreprise par le biais du travail des bolcheviks. Entre les deux, la thèse du “dérapage” entrevoit une révolution entreprise par les masses mais récupérée par un petit groupe abusant de son pouvoir. Nous souscrivons plutôt à l'analyse de Nicolas Werth pour qui la Révolution de 1917 “apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise de pouvoir politique, fruit d'une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la Révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome.”
Quoiqu'il en soit, le minuscule Parti bolchevik se retrouvait à la tête d'un immense pays aux prises avec une crise menant à la guerre civile, au milieu de la plus grande guerre qu'ait connue l'Europe jusque-là ! Mais le Parti bolchevik était constitué de telle sorte qu'il put résister au choc combiné de toutes ces forces et qu'il put, grâce à l'habileté de ses dirigeants, se maintenir au pouvoir.
Très rapidement, Lénine dévoila son caractère et ses convictions politiques. Lorsque le congrès des soviets décida d'abolir la peine de mort (26 octobre / 8 novembre 1917), Lénine jugea “inadmissible” cette “erreur” et il s'empressa de rétablir la peine de mort. Un peu plus tard, ces quelques lignes d'Izvestia annonçaient modestement la création d'un des plus formidables outils de terreur jamais conçus :
“Par décret du 7 décembre 1917 du soviet des commissaires du peuple est créée la Tchéka panrusse de lutte contre le sabotage et la contre-révolution.
La Tchéka est domiciliée au n° 2 de la rue Gorokhovaya. Réception de 12 à 17 heures tous les jours.”
Ainsi était créée la police politique soviétique, ancêtre du KGB, qui enverra durant 35 années des millions de personnes au goulag. Quelques mois plus tard seulement, un nouveau décret annonce la création de “tchékas locales de lutte contre le sabotage et la contre-révolution”, étant entendu que ces tchékas “combattent la contre-révolution et la spéculation, les abus de pouvoir, y compris par voie de presse” et que “dorénavant, le droit de procéder aux arrestations, perquisitions, réquisitions et autres mesures susmentionnées appartient exclusivement à ces tchékas, tant à Moscou que sur place.”
La terreur fut un terme employé de plus en plus souvent par les dirigeants politiques, comme le montre cette lettre écrite par Lénine à Zinoviev, après qu'il eut appris que les ouvriers menaçaient de faire une grève générale suite à la réaction des bolcheviks, marquée par les arrestations massives (fin juin 1918) qui suivirent l'assassinat d'un de leurs dirigeants, Volodarski : “Nous venons seulement d'apprendre que les ouvriers de Petrograd souhaitaient répondre par la terreur de masse au meurtre du camarade Volodarski et que vous (pas vous personnellement mais les membres du comité de Petrograd) les avez retenus. Je proteste fermement ! Nous nous compromettons : nous prônons la terreur de masse dans les résolutions du Soviet, mais, lorsqu'il faut passer aux actes, nous ralentissons l'initiative absolument fondée des masses. C'est inadmissible ! Les terroristes vont nous considérer comme des chiffes molles. L'heure est à la militarisation. Il est indispensable d'encourager l'énergie et le caractère de masse de la terreur dirigée contre les contre-révolutionnaires, en particulier à Petrograd où l'exemple doit être décisif.”
La situation durant l'été 1918 était des plus précaires. Pour les bolcheviks, tout semblait pouvoir basculer d'un seul coup. Non seulement ils ne maîtrisaient qu'une modeste partie de territoire, mais ils devaient faire face à trois fronts antirévolutionnaires et durent subir près de cent quarante insurrections durant l'été.
Pour résorber la crise, les instructions aux tchékas locales se firent de plus en plus précises : arrestations, prises d'otages dans la bourgeoisie, établissement de camps de concentration. Lénine demanda que soit promulgué un décret établissant que “dans chaque district producteur de céréales, vingt-cinq otages désignés parmi les habitants les plus aisés répondront de leur vie pour la non-réalisation du plan de réquisition.”
Toujours durant l'été, le Parti bolchevik entame la destruction systématique des protections légales de l'individu. La guerre civile, selon certains membres, ne connaît pas de “lois écrites”, celles-ci étant réservées à la “guerre capitaliste”. La terreur est déjà en marche, alors que le pouvoir est loin d'être assuré, et va permettre aux bolcheviks de s'imposer définitivement. La logique révolutionnaire est la même que celle de la France en 1793-1794 Lénine va profiter de deux incidents pour déclencher une campagne de terreur. Le 30 août 1918, deux attentats, sans relation l'un avec l'autre, avaient ciblé le chef de la Tchéka à Petrograd ainsi que Lénine lui-même. Le premier attentat était un acte de vengeance commis par un jeune étudiant agissant de manière isolée. Le second, attribué à une militante anarchiste, Fanny Kaplan – exécutée immédiatement sans jugement –, fut peut-être un acte de provocation initialement organisé par la Tchéka. Néanmoins, dès le lendemain, la Krasnaïa Gazeta (Petrograd) donnait le ton : “A la mort d'un seul, disions-nous naguère, nous répondrons par la mort d'un millier. Nous voici contraints à l'action. Que de vies de femmes et d'enfants de la classe ouvrière chaque bourgeois n'a- t-il pas sur la conscience ? Il n'y a pas d'innocents. Chaque goutte de sang de Lénine doit coûter aux bourgeois et aux Blancs des centaines de morts.” On entend le même son de cloche chez les dirigeants du parti avec cette déclaration signée Dzerjinski : “Que la classe ouvrière écrase, par une terreur massive, l'hydre de la contre-révolution !” Le lendemain, 4 septembre, on pouvait lire dans Izvestia “qu'aucune faiblesse, aucune hésitation ne peut être tolérée dans la mise en place de la terreur de masse.”
De fait, ce qu'on appellera la “terreur rouge” prend corps à ce moment, avec le décret officiel du 5 septembre : “[…] il est de première nécessité que la sécurité de l'arrière du front soit garantie par la terreur. […] De même, afin de protéger la République soviétique contre ses ennemis de classe, nous devons les isoler dans des camps de concentration. Toutes les personnes impliquées dans des organisations de gardes blancs, dans des complots ou des rébellions, doivent être fusillées.” Le décret se terminait par la déclaration suivante : “Enfin, il est indispensable de publier les noms de tous les fusillés et les causes de l'application de la mesure qui les frappe.” Dans la réalité, seule une petite proportion du nombre de fusillés est recensée officiellement. Quant aux “causes” de leur exécution, il faudra les chercher dans l'arbitraire rationnel de la terreur institutionnalisée. Il n'existe pas de chiffres exacts de la terreur rouge, et pour cause. Selon les estimations, le nombre de victimes de la terreur, entre 1917 et 1921, se situerait dans une fourchette allant de 500 000 morts à près de 2 millions. On voit qu'il n'a pas fallu attendre l'arrivée de Staline au pouvoir pour que la terreur institutionnalisée fasse ses premiers ravages. Quant aux comparaisons avec la période tsariste, elles sont encore plus éloquentes : durant les deux premiers mois de la terreur rouge - 10 à 15 000 exécutions - on recense plus de condamnés à mort que durant la période 1825 - 1917, soit près d'un siècle (6 321 condamnations à mort pour raisons politiques, dont 1310 en 1906).
Dès l'instauration du régime de terreur en septembre 1918, on trouve déjà la plupart des éléments qui vont caractériser non seulement la terreur pratiquée par Lénine — puis, avec une tout autre intensité, par Staline —, mais celle que vont pratiquer d'autres régimes politiques se revendiquant héritiers du marxisme-léninisme dont la Chine de Mao Zedong, le Cambodge de Pol Pot, ou plus récemment la Corée du Nord. Au XXè siècle, le terrorisme d'État dirigé contre les masses populaires aura fait infiniment plus de victimes que le terrorisme dirigé contre l'État (souvent au nom de ces mêmes masses populaires). Alors que le bilan du terrorisme dirigé contre l'État s'élève à quelques milliers de victimes, celui du terrorisme d'État se chiffre en dizaines de millions. Selon les auteurs du Livre noir du communisme, la terreur d'État fait en Union soviétique quelque 20 millions de morts. La Chine voisinerait les 65 millions de victimes. L'Allemagne nazie, dans un laps de temps extrêmement court, dépasse largement les dix millions.
“Qu'est-ce que la terreur ?” demande Isaac Steinberg, qui fut aux avant-postes en tant que commissaire du peuple à la justice entre décembre 1917 et mai 1918. Réponse : “La terreur, c'est un système de violence qui vient du sommet, qui se manifeste ou qui est prêt à se manifester. La terreur, c'est un plan légal d'intimidation massive, de contrainte, de destruction, dirigé par le pouvoir. C'est l'inventaire, précis, élaboré, et soigneusement pesé des peines, châtiments et menaces par lesquels le gouvernement effraie, dont il use et abuse afin d'obliger le peuple à suivre sa volonté. […] “L'ennemi de la révolution” prend de gigantesques proportions lorsqu'il n'y a plus au pouvoir qu'une minorité craintive, soupçonneuse et isolée. Le critère s'élargit alors sans cesse, embrasse progressivement tout le pays, finit par s'appliquer à tous, sauf à ceux qui détiennent le pouvoir. La minorité qui dirige par la terreur étend tôt ou tard son action grâce au principe que tout est permis à l'égard des piliers de 'l'ennemi de la révolution'.”
Mais le terrorisme d'État, c'est-à-dire le terrorisme du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort ont de nombreux points en commun. La campagne de terreur a pour but de répandre un sentiment d'insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n'importe qui, n'importe quand. On verra que lors des grandes purges staliniennes, les personnages parmi les plus haut placés du régime terroriste tomberont victimes du système sans que personne, à part Staline, ne soit à l'abri.
L'arbitraire caractérise presque toutes les formes de terrorisme, à l'exception du tyrannicide, dès lors que certaines victimes sont prises pour cibles plutôt que d'autres. Dès l'instauration de la terreur rouge est institué un système de prise d'otages arbitraire. À Novossibirsk, par exemple, les autorités avaient institué un jour de prison de manière périodique pour assigner la population à résidence et effectuer des rafles plus facilement. A Moscou, une rafle avait été effectuée un jour dans un grand magasin. Pour la victime de la terreur soviétique, le premier réflexe est l'incompréhension : innocent(e), il ou elle devrait être relâché(e), une fois l'erreur prouvée. Même chose pour la victime du terrorisme d'Al Qaida : lors d'une attaque à Ryad (9 octobre 2003), une victime interrogée par les journalistes montrait son incompréhension devant le fait qu'une bombe pouvait viser des musulmans plutôt que des Occidentaux (le but de l'opération étant logique- ment de déstabiliser le régime saoudien). C'est là toute l'essence du terrorisme, d'en haut ou d'en bas, dont la force repose sur l'arbitraire du choix des victimes. C'est cette psychose généralisée que recherche le terroriste, qu'il soit au pouvoir ou qu'il le combatte. Seule différence : le terrorisme contre l'État cherche à déstabiliser le pouvoir, alors que le terrorisme d'État cherche au contraire à le stabiliser (tout en déstabilisant les populations). Souvent l'État terroriste s'est approprié le pouvoir au terme d'une lutte où le terrorisme a joué un rôle. Il maîtrise donc les paramètres de cette arme stratégique et psychologique. Entre les deux formes de terrorisme, les moyens ne sont pas les mêmes. L'État terroriste dispose de toutes les ressources de l'appareil d'État. Le terroriste “privé” tente au contraire d'exploiter les faiblesses de l'État, ou celles de la société qu'il est censé représenter et protéger. D'une certaine manière, l'Etat terroriste agit de façon préventive, de façon à tuer dans l'oeuf toute tentative de contester son pouvoir (y compris par des terroristes).
Pour l'État terroriste, une fois le pouvoir acquis, il s'agit d'éliminer l'ancien pouvoir jusqu'aux racines – ce qu'accomplissent les bolcheviks, action symbolisée par l'assassinat du tsar et de sa famille. Second objectif : éliminer tous les postulants potentiels au pouvoir et tous les opposants. C'est cette situation qui avait déjà caractérisé la Révolution française en 1793-1794. Lénine saura tirer les leçons de l'échec de Robespierre en maîtrisant l'instrument terroriste. Mais il s'attelle rapidement à la tâche d'éliminer ses adversaires politiques ou idéologiques, à commencer par les anarchistes, qui sont les premiers à dénoncer le dérapage de la révolution et la dictature bolchevique. Ceux-là figurent parmi les premières victimes ciblées de la terreur rouge. Le terrorisme ante- anarchiste commence même avant septembre 1918 et se poursuit lorsque l'appareil d'État, notamment l'armée, est suffisamment fort pour appliquer la terreur généralisée. En avril, Trotski organise la première campagne de terreur contre les “anarcho-bandits”. Après la Russie, les persécutions contre les anarchistes s'étendent à l'Ukraine. La campagne anti-anarchiste n'est pas uniquement une campagne destinée à éliminer un adversaire politique. Bientôt, la pensée anarchiste est elle-même interdite. Les autorités utilisent cette campagne de répression pour écraser toute volonté de résistance que pourraient entretenir d'autres groupes.
La terreur touche aussi les individus vaguement associés à un anarchiste,par exemple un parent éloigné. Logiquement, la terreur est dirigée contre tous les rivaux politiques, à commencer par les mencheviks et les socialistes révolutionnaires de droite, leurs rivaux les plus dangereux, et de gauche (ces derniers quittèrent le gouvernement après le traité de Brest-Litovsk au printemps 1918, les autres furent expulsés du Comité exécutif central des soviets). La dirigeante des socialistes-révolutionnaires de gauche, Maria Spiridonova, condamna la terreur et fut promptement éliminée par les bolcheviks en 1919. Condamnée par le tribunal révolutionnaire, elle fut la première personne à être internée dans un asile psychiatrique pour raisons politiques (elle s'évada et reprit dans la clandestinité la tête de son parti, alors interdit). Les mencheviks et les socialistes révolutionnaires de droite, parfois associés, furent pris pour cible par la Tchéka à partir de 1919.
Quant  aux ouvriers, pour qui la révolution avait théoriquement été accomplie, ils ne sont pas épargnés. Qu'une grève survienne et c'est toute l'usine qui est soupçonnée de trahison. Les meneurs, évidemment, sont arrêtés puis exécutés, avec d'autres ouvriers. En novembre, l'usine d'armement de Motovilikha subit cette répression de la part de la Tchéka locale, encouragée par l'autorité centrale. Une centaine de grévistes sont exécutés. On observe le même scénario au printemps suivant à l'usine Poutilov. Ailleurs, les (nombreuses) grèves sont réprimées sévèrement, comme à Astakhan et Toula. La terreur anti-ouvrière atteint son apogée en 1921 lors de l'épisode de Cronstadt, où, sur ordre de Trotski, l'Armée rouge envahit la ville et massacre les marins révoltés du Petropavlovsk.
Les paysans qui se révoltèrent eux aussi, à Tambov ou ailleurs, subirent la même loi. Dans les unités de l'Armée rouge, qui était composée essentiellement de soldats issus de couches paysannes, les mutineries éclatèrent et furent également réprimées avec brutalité. La répression à l'encontre des Cosaques montra que la terreur ne se limitait pas aux catégories sociales et économiques mais qu'elle pouvait toucher aussi des groupes particuliers.
Très vite, il fallut trouver une base juridique à l'internement des prisonniers, ce qui fut accompli en organisant de manière systématique les camps de concentration. Par le décret de 1919, on distingua alors deux types de camps, les camps de redressement par le travail et les camps de concentration à proprement parler, distinction en réalité toute théorique. L'univers concentrationnaire, le Goulag, avec ses millions de zeks, deviendra l'un des fondements du régime politique et le symbole, légué à la postérité par les Soviétiques, de la terreur d'État.
Entre 1923 et 1927, le pays connaît une “trêve” qui dure jusqu'à ce que la succession de Lénine soit assurée (malade depuis mars 1923, il décéda le 24 janvier 1924). Au sein du gouvernement, des voix se font entendre pour que le système s'assouplisse. Mais, dans le contexte de la lutte pour la succession, la police politique va servir les intérêts de Staline qui cherche à éliminer ses rivaux, Trotski au premier chef. Une fois le pouvoir assuré et les rivaux éliminés, Staline et son entourage purent reprendre la politique de terreur qui s'était momentanément, et relativement, relâchée. Nous sommes à la fin des années 1920. Le système terroriste est déjà bien ancré dans la politique soviétique. Staline va profiter du formidable tremplin offert par Lénine pour étendre encore beaucoup plus loin les limites établies par son aîné. Seules les horreurs de la terreur nazie parviendront à occulter pendant un moment au reste du monde celles qui ont lieu en URSS. Comme le dira avec justesse Hannah Arendt, “par une ruse de la raison idéologique, c'est l'image des horreurs des camps nazis qui est chargée de masquer la réalité des camps soviétiques”.

Staline ou la terreur d'Etat 
Au début des années trente, Staline expérimenta la technique de la terreur contre la paysannerie, par la fameuse campagne de “dékoulakisation”. La collectivisation forcée qui l'accompagna provoqua une famine qui fit près de six millions de victimes. Le début des années trente marqua aussi une reprise de la terreur généralisée contre certains secteurs de la population, en attendant la Grande Terreur des années 1936-1937. Staline exploita l'appareil d'État imposé par Lénine, c'est-à-dire la dictature du parti, et le transforma en un instrument du pouvoir d'un homme. Pour imposer à son tour ce système, solution à ses yeux aux problèmes de la modernisation et de l'industrialisation du pays, Staline recourut au seul moyen de cette politique : la terreur. Sous Lénine, l'appareil de répression servait le parti. Avec Staline, c'est le parti qui va servir l'appareil répressif.
La terreur des années trente est organisée en plusieurs étapes. Les purges de 1933 sont suivies par la trêve de 1934. Fin 1934, les purges reprennent jusqu'à la fin de 1935. Début 1936, une courte pause précède la Grande Terreur de 1936-1938 qui culmine avec l'année 1937. La terreur stalinienne affecte la base et l'élite, et s'attaque aux paysans et aux ouvriers d'une part, de l'autre aux personnalités à la tête de l'appareil politique (et militaire), ainsi qu'à tous les membres du Parti en général. L'objectif de Staline est de créer un appareil politique entièrement renouvelé et entièrement dévoué à sa cause. Jusqu'en 1936, la vieille garde a survécu avant d'être frappée de plein fouet lors des procès de Moscou.
Ce sont ces grands procès, où les anciens compagnons de Staline avouent leurs “crimes” devant un tribunal, qui vont frapper l'opinion publique internationale. En fait, les procès occultent en partie la campagne de terreur généralisée sévissant dans tout le pays, et qui frappe les populations de toutes les provinces de l'URSS sans distinction de classe ou de nationalité.
Pour les populations, c'est la peur quotidienne. La peur que quelqu'un frappe à votre porte au milieu de la nuit et la peur de disparaître à tout jamais. Collectivement, les effets psychologiques sont terribles et impossibles à mesurer. L'insécurité, la peur, le règne de l'arbitraire font partie de la vie quotidienne. Au travail, et même à la maison, la suspicion est omniprésente. N'importe quel faux pas, aussi infime soit-il, n'importe quel propos peut vous envoyer à la mort ou au goulag. À l'horizon, aucun espoir que cela cesse un jour. Aucune garantie non plus qu'un comportement irréprochable vous épargne. En termes de victimes réelles, le terrorisme stalinien peut s'enorgueillir d'avoir éliminé plusieurs millions de personnes sans qu'on connaisse jamais le chiffre exact ou même approximatif. À partir du choc psychologique que peut provoquer sur une nation un attentat terroriste faisant quelques dizaines de morts, imaginons les effets sur un peuple où tout le monde connaît de près au moins une victime de la terreur stalinienne, un parent, un proche, un voisin, un collègue, sinon tous ceux-là à la fois.
Le système instauré par Staline est d'une perversité sans équivalent : non seulement il est le grand architecte de la terreur généralisée, mais c'est de lui que les populations attendent d'être protégées de la terreur dont elles ont du mal à comprendre les mécanismes. Contre l'arbitraire de la terreur, Staline est perçu par beaucoup comme le dernier rempart. Comme dans tous les régimes totalitaires, la perversion tient aussi à la volonté des dirigeants de recouvrir d'une apparence de légalité un système fondé sur le règne de la peur, de l'arbitraire et de l'illégalité.

De tous les régimes totalitaires, l'Union soviétique fut, entre 1929 et 1953, l'incarnation la plus parfaite du terrorisme d'État. Aucun autre pays n'avait auparavant subi de manière aussi systématique la terreur imposée par un appareil d'État policier. Mais l'URSS fera de nombreux émules en Europe et en Asie qui parfois rivaliseront de perversité dans l'application de la terreur institutionnalisée. Le comble est atteint avec le Cambodge des années 1970, qui mêle le terrorisme d'État d'inspiration soviétique avec la soif exterminatrice des nazis. C'est à cette époque aussi qu'un autre genre de terrorisme apparaît sur les devants de la scène, lui aussi se réclamant du marxisme. Mais il tire aussi sa source d'une longue maturation qui trouve ses origines dans l'expérience de la Seconde Guerre mondiale et des guerres de libération nationales qui lui emboîtèrent le pas.
Gérard CHALIAND et Arnaud BLIN