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vendredi 25 septembre 2015

La fabrique du surhomme soviétique

En 1917, les vainqueurs de la révolution sont confrontés à une société russe pauvre et essentiellement agricole. Pour assurer l’industrialisation du pays, il est nécessaire de mettre l’individu au service du collectif.
Les travaux de Pavlov sont mis à profit pour conditionner les ouvriers dans les usines, mais aussi rééduquer les «éléments non prolétariens» dans des camps de travail.
De son côté, le généticien Ilya Ivanov se passionne pour les croisements entre singes et humains : il espère donner naissance à un être hybride, qui servirait de robot ou de cobaye dans les laboratoires.

dimanche 18 octobre 2009

« Bref résumé de la situation en Ukraine » (D'après les informations du Département spécial du front Sud-ouest, pour la période du 15 au 30 avril)

2 juin 1920
L'Ukraine connaît en ce moment une nouvelle vague de soulèvements. Dans les provinces de Kharkov, Donetzk et Tchernigov, les soulèvements ont nettement un caractère importé. Ils se sont étendus en provenance des provinces limitrophes de Kourtsk, Ekaterinoslavl et de Kiev. Dans celles-ci, les soulèvements ont un caractère nettement organisé. Ainsi, dans la province d'Ekaterinoslavl, principalement dans les districts d'Alexandrov et de Pavlograd, ce sont les partisans de Makhno[1] qui sont à l'oeuvre, et à qui il arrive de passer dans la province de Donetsk. Dans la province de Kiev, on voit agir des bandits professionnels (tels que Strouk et Katzouro) connus depuis l'année dernière. En plus de ceux-ci, on voit apparaître de nouveaux compères du style de Petlioura[2]. Dans la province de Poltava, opèrent plusieurs bandes. L'une d'elles (près de 200 baïonnettes) est nettement du type de celle de Petlioura, quant aux autres, plus petites, elles ne représentent, vu leur mauvaise organisation, aucun danger. Dans la province de Kherson, sévit la bande de Tioutiounik[3], forte de 2 500 baïonnettes et 700 sabres. Cette bande a pris la ville de Voznessensk. Telle est, à ce jour, la dislocation des bandes dans les provinces ukrainiennes.
Les bandes des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl constituent à proprement parler le berceau de tout le mouvement insurrectionnel ukrainien. Il n'y a guère que là que les soulèvements portent un caractère organisé. Dans les autres provinces, les soulèvements ont été importés des provinces avoisinantes et n'ont pas de racines profondes.
Ainsi, le 22 avril, nos forces ont pu liquider le soulèvement des districts de Soumsk et d'Akhtyrsk qui s'était propagé du district de Graïvoronsk (province de Koursk). Dans la province de Kharkov, on ne compte qu'une seule bande originaire de la province, forte de 1 500 déserteurs environ, concentrés dans le district Valkovskii. Dans la province de Kherson, exception faite de la bande de Tioutiounik, venue d'Ekaterinoslavl et ayant occupé la ville de Voznessensk, on n'a plus enregistré d'autre soulèvement. Dans la province de Tchernigov, on ne note aucun soulèvement nouveau. Dans la province de Donetz, opèrent des détachements makhnovistes en provenance de la province d'Ekaterinoslavl. Dans la province de Poltava, opèrent de petites bandes qui commettent des vols et des cambriolages sans poursuivre d'autres buts. À une seule exception près — la bande de Romachko, composée de 200 hommes, qui sévit dans le district de Pereiaslavl. Ses membres sont coiffés de bonnets que portent les bandits de Petlioura. Cette bande a fait son apparition du côté de la province de Tchernigov. La population lui est hostile et aide les soldats de l'Armée rouge dans leur lutte contre la bande.
Ainsi, il n'y a que deux foyers du mouvement partisan a proprement parler : la province d'Ekaterinoslavl et celle de Kiev. Dans la première, sont à l'oeuvre, pour l'essentiel, des partisans de Makhno. Dans la seconde, des rebelles professionnels, de teinte nationaliste ukrainienne, sympathisants de Petlioura. Dans quasiment chaque district, existe un chef de bande autonome, un ataman.
Dans la province d'Ekaterinoslavl, l'un des foyers permanents des bandes de Makhno se trouve à Gouliaï-Pole (district d'Alexandrov). On l'appelle aussi « Makhnopole ». C'est là que se trouvent la résidence du « petit père » Makhno et son quartier général. C'est de là que partent les ordres de mobilisation de tous les partisans. Makhno « travaille » en mettant en avant les mots d'ordre suivants : « Les soviets aux sans parti », « Indépendance de l'Ukraine », « Suppression de la commune ». Il faut reconnaître que le noyau dur de son armée est constitué par de jeunes paysans pauvres, auxquels le pouvoir soviétique en Ukraine n'a rien su donner d'autre qu'un droit formel sur la terre. L'approvisionnement des unités de Makhno est constitué exclusivement par ce que les partisans parviennent à prendre dans les régions qu'ils occupent ou dans les détachements qu'ils ont réussi à désarmer. Pour pouvoir se ravitailler, les bandes de Makhno doivent constamment changer de place. En règle générale, les bandits makhnovistes évitent l'engagement et préfèrent attaques-surprises et razzias. Quand on parvient à les encercler, ils se dispersent aussitôt pour se regrouper ensuite dans un autre lieu. Le service des renseignements du front du sud-ouest n'est pas en mesure de communiquer des informations plus précises concernant le nombre et la structure de l'armée de Makhno. Il est évident que le travail de renseignement dans ce domaine n'a pas encore atteint un niveau suffisant d'organisation. Pourtant, c'est précisément un bon travail du service de renseignements qui aurait pu apporter des résultats inestimables dans la lutte contre les bandes de Makhno et les mouvements de partisans en général.
Ainsi, la situation en Ukraine peut être résumée en bref de la façon suivante. La situation dans les provinces de Kharkov, Tchernikov et Donetzk est plus ou moins tranquille. Il y a des révoltes provoquées par les exactions commises par les détachements de réquisition ou de conscription. Ces révoltes présentent en général un caractère purement local. Pour les liquider, il suffit d'envoyer des régiments fidèles des Troupes internes.
Dans les provinces de Kherson et de Poltava, le mouvement des partisans n'est pas de caractère local. Il vient des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl et la population n'aide pas les bandits. Ici aussi, on observe des mouvements de révolte à caractère local qu'on peut mater facilement. En somme, il n'y a que les provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl qui continuent à être des foyers de révolte permanente. Il faut par conséquent y porter une attention particulière.
Les bataillons des troupes internes sont mal équipés et laissent à désirer sous tous les rapports. Naturellement, ils ne suffisent pas à la tâche. Dans les bandes de Makhno et les détachements des partisans de Petlioura, le travail de propagande ne donnera aucun résultat car les bandes de Makhno ne sont pas cimentées par des slogans politiques mais par l'autorité personnelle du « petit père » Makhno. En ce qui concerne les partisans de la région de Kiev, ce sont des professionnels de la révolte et des bandits endurcis.
On ne pourra mater le mouvement des partisans en Ukraine que par des mesures militaires appropriées. Les services de renseignement doivent décupler leurs énergies et fournir le plus de renseignements possibles concernant la composition, le nombre, la dislocation et les plans des partisans.
Une nouvelle vague de révoltes doit commencer à la mi-juillet quand les travaux des champs seront terminés. Les services de renseignement doivent se tenir prêts pour cette période.
Pour le vice-directeur de département du renseignement du département spécial.
(Signature illisible)
Source : RGVA 33987/2/74/7-8
Notes
- [1]. Nestor Makhno (1888-1934) fut le principal dirigeant paysan anarchiste ukrainien. En 1918, à la tête d'une armée paysanne basée dans le district de Gouliai-Pole, Makhno mena des opérations militaires principalement contre les forces d'occupation allemandes. En 1919, les partisans de Makhno — plus de 30 000 hommes — combatirent sur trois fronts, à la fois contre les Blancs, les Rouges et les partisans de Simon Petlioura. À la fin de 1920, après avoir refusé que ses forces fussent intégrées à l'Armée rouge, Nestor Makhno fut défait par les bolcheviks. Il réussit néanmoins à remettre sur pied une nouvelle armée, forte de 20 000 hommes au début de 1921, qui tint une partie de l'Ukraine profonde des campagnes jusqu'à l'été 1921. Cerné par les unités de l'Armée rouge, Makhno passa, avec quelques centaines d'hommes, en Roumanie, à la fin du mois d'août 1921. Après un bref séjour en Pologne (1921-1922), Makhno se réfugia en France où il mourut en 1934.
- [2]. Simon Petlioura (1879-1926) fut l'un des principaux dirigeants du mouvement national ukrainien antibolchevique. Après la révolution de février 1917, il fonde le Comité ukrainien du front. En juin 1917, il est élu président du Comité militaire ukrainien de la Rada. Au moment de l'indépendance de la République ukrainienne (1918), il fait partie du Directoire — l'organe du pouvoir exécutif de la République ukrainienne. En février 1919, il prend la tête du Directoire et s'oppose à la soviétisation de l'Ukraine. Vaincu par les forces bolcheviques, il se réfugie en Pologne. En mai 1920, à l'occasion de la reprise de Kiev par les troupes polonaises, il participe à un éphémère gouvernement ukrainien, avant de reprendre le chemin de l'exil en Pologne. Il est assassiné en mai 1926 par les services secrets de la Tcheka à Paris.
- [3]. Iouri Tioutiounik fut un dirigeant du mouvement national ukrainien antibolchevique. Membre de la Rada et du directoire de la République ukrainienne en 1918-1919. En 1920, il dirige l'opposition armée aux bolcheviks dans la région d'Odessa. Ses détachements armés, soutenus par les Polonais, comptent plus de 10 000 hommes. Après la reprise de l'Ukraine par les forces bolcheviques, Tioutiounik lance, à partir de ses bases arrières en Pologne, une série de raids dans les districts frontaliers d'Ukraine occidentale (été 1920 — été 1921). En 1923, retourne en Ukraine et se rallie au régime soviétique.

dimanche 17 mai 2009

Lénine, Un révolutionnaire de l'exil

Totalitarisme et propagande
Installé au pouvoir à la faveur de la Révolution d'Octobre, Lénine contraint chacun à servir sans limite l'État et son idéologie. Il inaugure un type de régime appelé à faire souche au XXe siècle : le totalitarisme...
Comme on le voit avec cette gravure de propagande (Lénine annonce le décret sur la terre au Congrès des Soviets - 8 novembre 1917 -, par Serov), il va cultiver l'image d'un chef charismatique, bon et déférent envers les humbles.
La réalité est quelque peu différente... Lui-même n'a aucun goût pour le martyre. Ainsi n'a-t-il pas hésiter à abandonner ses partisans et s'enfuir sous un déguisement en Finlande après l'échec des journées révolutionnaires de juillet 1917... Une fois au Kremlin, fort d'un pouvoir absolu, il va faire mourir sans marque de compassion quantité d'opposants, simples suspects ou paysans.
Un révolutionnaire de l'exil
Vladimir Ilitch Oulianov naît à Simbirsk le 22 avril 1870 (selon le calendrier grégorien) dans la famille d'un fonctionnaire anobli par le tsar.
Dans son ascendance, on note un arrière-grand-père serf, très tôt affranchi. Un grand-père marié à une Kalmouke. Un grand-père maternel lui-même fils d'un Juif et d'une Suédoise, marié à la fille de riches propriétaires allemands, luthérienne convaincue.
Le frère aîné du futur Lénine, Alexandre, est pendu le 11 mai 1887, peu après la mort de leur père, pour avoir comploté contre la vie du tsar. Vladimir n'en poursuit pas moins ses études mais devient suspect aux yeux de l'administration !
Intellectuel déclassé, il découvre avec sa compagne, la militante Nadejda Kroupskaia, d'origine bourgeoise comme lui, les mouvements révolutionnaires et la doctrine marxiste. Leur activisme leur vaut d'être condamné à la relégation par la justice du tsar.
Le couple s'établit de 1897 à 1900 au bord de la Léna (d'où le surnom Lénine). Cette relégation, bien que confortable, leur vaudra un grand prestige auprès des clubs révolutionnaires.
Pendant leur exil, Vladimir se marie devant un pope à Nadejda. Toute sa vie, au gré de ses pérégrinations et de ses fuites, en Suisse, en France ou encore en Finlande, le futur Lénine sera servi avec diligence par sa femme.
Le 11 février 1900, Lénine part en exil en Suisse où il crée un journal, l'Iskra (l'étincelle). En 1902, c'est la publication d'un opuscule : Que faire ? où il affiche sa différence avec la doctrine marxiste qui voyait le communisme comme l'aboutissement inéluctable des luttes ouvrières.
Lénine fait valoir la nécessité de créer une avant-garde révolutionnaire qui montrera la voie aux ouvriers et les guidera vers des lendemains radieux, au besoin par la dictature. Il rejoint par là un autre agitateur révolutionnaire, moins chanceux, le Français Auguste Blanqui (1805-1881), qui écrivait en juin 1840 : «Pour que la liberté se fasse jour, il faut que des hommes énergiques contraignent le peuple, pour ainsi dire, à manifester ses voeux les plus ardents»
Le 30 juillet 1903, à Bruxelles, au cours du congrès du Parti Social-Démocrate Ouvrier Russe (PSDOR), se produit la scission entre les partisans de Lénine et les partisans de Martov. Ces derniers ayant été momentanément mis en minorité par la sortie des députés juifs du Bund, les partisans de Lénine en profitent pour s'octroyer l'épithète de bolcheviks ou bolcheviques (majoritaires en russe). Sans vergogne, ils qualifient leurs rivaux de mencheviks (minoritaires)
Pendant la révolution de 1905, Lénine reste prudemment en exil. Il retourne en 1908 à Genève puis à Paris (où il vit 4 ans), à Cracovie, enfin à Berne. Pendant ce temps, son parti pratique des «expropriations» comme celle de Tiflis, en 1907, chef-d'oeuvre de Staline. Les bolcheviques se rendent maîtres aussi dans les détournements d'héritage.
Coup de main opportun des Allemands
Les désespoirs nés de la Grande Guerre et les faiblesses de la démocratie russe issue de la Révolution de Février vont permettre à Lénine de réaliser l'ambition de sa vie : prendre le pouvoir en Russie
Le 27 mars 1917, en pleine guerre mondiale, les Allemands prêtent leur concours à Lénine en exil en Suisse. Ils affrètent un train blindé et assurent son transit et celui de ses compagnons vers la Russie. Ils ont l'espoir que les bolcheviques déstabiliseront le gouvernement démocratique, lequel s'entête à poursuivre la guerre contre eux.

Leurs espoirs se réaliseront au-delà de toute mesure... Lénine, à son arrivée à Petrograd, le 16 avril, reçoit de ses militants un accueil triomphal. Il publie son programme d'action : paix immédiate, le pouvoir aux soviets, les usines aux ouvriers, la terre aux paysans. Ces thèses d'Avril troublent les bolcheviques par leur radicalisme mais qu'à cela ne tienne, elles rencontrent l'adhésion des soldats et des paysans, excédés par une guerre sans issue qui a déjà coûté la vie à 2,5 millions de Russes.
Après les émeutes des 3 au 5 juillet, la situation se corse. L'influent leader socialiste Alexandre Kerenski devient Premier ministre et chef du gouvernement provisoire en remplacement du prince Lvov. Pour prévenir la subversion bolchevique, il ordonne l'arrestation de Lénine qui s'enfuit sans attendre en Finlande. Mais un conflit entre le Premier ministre et le commandant en chef Lavr Kornilov conduit celui-ci, le 9 septembre, à tenter un putsch. Ses troupes se débandent et Kerenski reste maître de la situation... mais seul ! Il est désormais obligé de nouer une alliance tactique avec les bolcheviques pour préserver la République d'une dictature militaire.
Révolution et terreur
Lénine, toujours en Finlande, juge la situation mûre pour intervenir. Ce sera le coup d'État du 6 novembre, aussi appelé Révolution d'Octobre. Sitôt après sa prise de pouvoir, Lénine met en place les instruments de la dictature. Lui-même en appelle à «débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles»... «Ici, on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d'ouvriers qui tirent au flanc. (...) Ailleurs, on les munira d'une carte jaune, afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants. (...) Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme» (Comment organiser l'émulation, décembre 1918, cité par Jan Krauze, in Le Monde, 6 novembre 2007). Le 30 août 1918, au cours de la visite d'une usine, le chef de la Révolution est victime d'un attentat. L'auteur en est une militante socialiste-révolutionnaire (gauche démocratique) : Dora Kaplan. Grièvement blessé, Lénine se rétablit de façon quasi-miraculeuse mais son obsession de la contre-révolution n'en sort que plus grande. Il prend prétexte de l'attentat pour interdire le dernier parti d'opposition aux bolcheviques. Les S-R sont dès lors pourchassés par la Tchéka (police politique). La terreur de masse est institutionnalisée par le décret «Sur la terreur rouge», daté du 5 septembre 1918. La suite est une longue descente aux enfers : guerre civile, famines, camps de travail, exécutions sommaires.... L'horizon s'éclaircit en mars 1921, avec l'institution de la Nouvelle Politique Economique (NEP) qui insuffle un peu de liberté dans l'économie et la société russes.
Une succession très disputée
Lénine doit progressivement lâcher les commandes quelques mois plus tard, après une première attaque d'apoplexie, le 26 mai 1922. Le maître d'oeuvre de la révolution bolchevique renonce peu à peu à l'exercice du pouvoir. Il meurt dans sa maison de Gorki le 21 janvier 1924. Il a 53 ans. Dès la maladie de leur chef, les hiérarques communistes se sont disputé la succession. C'est finalement l'opportuniste Staline qui l'emporte grâce à sa position clé au secrétariat général du parti. Il se rallie à la NEP (Nouvelle Politique économique) et autorise une libéralisation de l'économie et de l'expression politique et artistique.
Son principal opposant, Trotski, prône la poursuite de la terreur révolutionnaire. Bien qu'étant le plus populaire (et le plus intelligent) des leaders bolcheviques postulant à la succession de Lénine, il est habilement mis sur la touche par Staline et bientôt obligé de fuir.
André Larané. http://www.herodote.net/

lundi 6 avril 2009

Le 3 mars 1918 : le réalisme du tsar rouge

En signant la paix de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, entre l'Allemagne impériale et la toute nouvelle Russie communiste, Lénine se conduit à la fois en chef d'Etat avisé et en chef révolutionnaire conséquent, c'est-à-dire appliquant avec une froide logique un principe de guerre subversive. Il sait en effet, d'une part avoir besoin de se libérer du poids de la guerre pour consacrer toutes les forces bolcheviques, très minoritaires dans le pays, à imposer le nouveau régime ; mais il sait aussi, d'autre part, que la paix est un thème mobilisateur pour déclencher une vague de sympathie agissante en Allemagne, où il veut étendre la révolution bolchevique. Si l'on en croit Victor Serge, Lénine livrait le fond de sa pensée devant ses proches : « Nous voulons la paix générale, mais nous ne redoutons pas la paix révolutionnaire. Si le peuple allemand nous voit disposés à discuter toutes les offres de paix, la coupe débordera, ce sera la révolution allemande. » Le langage officiel était tout autre. Le préambule du décret de paix affirme en effet que « le gouvernement ouvrier et paysan invite toutes les nations belligérantes et leurs gouvernements à ouvrir sans délai les négociations d'une juste paix démocratique ». Comme quoi il faut savoir traduire la langue communiste ...
La paix de Brest-Litovsk, maître coup d'un joueur d'échecs expérimenté, est l'aboutissement d'une manœuvre lancée dès le 20 novembre 1917 :
Lénine, Trotski et Krylenko ont adressé ce jour au général Doukhonine, chef d'état-major général, l'ordre de proposer un armistice immédiat aux forces allemandes. Sur refus de Doukhonine. celui-ci est relevé de ses fonctions et décrété « ennemi du peuple ». Il est remplacé par un vieux bolchevique, le commissaire du peuple à la Guerre Krylenko. Le nouveau généralissime exhorte très officiellement chaque unité russe du front à élire ses délégués, qui devront engager directement des pourparlers avec l'ennemi. La bolchevisation de l'armée est en marche.
A ceux qui en douteraient, Krylenko adresse un message clair : Doukhonine, inconscient de ce qu'est le communisme, vient saluer le 18 novembre son successeur, arrivé au quartier général en train spécial ; il est immédiatement assailli, jeté sur le quai et tué à coups de baïonnettes. Le 30 novembre, un décret annonce la suppression des anciens grades et des décorations, les nouveaux chefs d'unité devant être élus par les soviets de soldats. Toute mesure de discipline dépendra des soviets.
La première conséquence de ces décisions est de multiplier les assassinats d'officiers, dans des conditions atroces (au Turkestan, ses assassins laissent agoniser pendant des heures le général Korovitchenko et font payer trente kopecks aux amateurs d'un spectacle si édifiant). Un climat d'anarchie se répand : d'anciens soldats forment des bandes de pillards, dévalisant en particulier les stocks de l'armée. Ceux qui restent sous l'uniforme passent le plus clair de leur temps à s'enivrer avec beaucoup d'application.
A partir du 7 janvier 1918, les pourparlers avec les Austro-Allemands sont conduits, du côté russe, par Trotski. Maximaliste, il entend provoquer une rupture de pourparlers, persuadé que c'est le meilleur moyen de déclencher une vague révolutionnaire en Allemagne. Plus réaliste, Lénine veut la paix. Les tergiversations des bolcheviques amènent les Allemands à déclarer rompu l'armistice. Et à reprendre l'offensive contre des armées russes qui, démoralisées, se débandent par unités entières. C'est pourquoi Lénine réussit à faire triompher son point de vue au Comité central bolchevique, qui décide d'accepter toutes les conditions allemandes. La Russie perd le contrôle de l'Ukraine, de la Finlande, de la Pologne, de la Transcaucasie, des Pays baltes. La part du feu ...
P V : National Hebdo du 26 février au 4 mars 1998
À lire : Dominique Venner, Les Blancs et les Rouges, Pygmalion, 1997.