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mercredi 1 juin 2022

Ernst Jünger l’inclassable

 Ernst Jünger est né le 29 mars 1895 à Heidelberg. Sa famille est d'origine saxonne. Son arrière grand-père était un compagnon artisan. Son père fut chimiste puis pharmacien. Il est l'aîné d'une famille de cinq enfants. Ernst ne supporte guère la discipline scolaire. Il va rejoindre les Wandervogel (« les oiseaux migrateurs »). Ces groupes de jeunes, apparus vers 1895, qui se développent considérablement en Allemagne, ont le goût du retour vers la nature et aiment partir à l'aventure, sac au dos, sans but préétabli. C'est un espace de liberté dans une société dont l'éducation était autoritaire. Ernst Jünger va fuguer à l'âge de dix-sept ans pour s'engager dans la Légion étrangère française. Lorsque Guillaume II ordonne la mobilisation en août 1914, il se porte volontaire avec enthousiasme. Il sera promu sous-officier, puis officier. Spécialiste des opérations commando, membre d'une unité d'élite, il sera blessé sept fois et obtiendra « la plus haute décoration allemande, la croix de chevalier « Pour le Mérite » à laquelle seuls quinze officiers eurent droit. On raconte que Hindenburg hésita à la conférer à un officier si jeune. Il avait vingt-trois ans... Une véritable exaltation mystique s'emparait de lui lors des combats. Il écrira: « La volupté du sang flotte au-dessus de la guerre comme un voile rouge sur une sombre galère, son élan infini l'apparente à la volupté de l'amour ». Avant l'assaut, sous un déluge de fer, le sous-lieutenant récitait à ses hommes Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud...

Jünger, écrivain: « Orages d’acier »

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, c'est par la mise en forme de ses souvenirs que Jünger entra dans la voie royale de la littérature. On retiendra bien sûr Orages d'acier, paru à compte d'auteur, tiré à plus de 250 000 exemplaires, qui décrit les horreur vécues, mais aussi la fascination que l'expérience du feu a exercé sur lui. Il estime que la guerre est la matrice de toute chose : « Elle est la grande forge des peuples comme elle l'est des cœurs », dira-t-il vingt ans plus tard, dans La Paix. Orages d'acier connut un grand succès. André Gide écrira : « Le livre d’Ernst Jünger est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites ». Sollicité par les Corps francs, approché par les nationaux-socialistes, il décline tout engagement, se contentant d'écrire dans des revues nationalistes des articles qu'on lui reprochera encore longtemps après. Il est vrai qu'il n'adhère guère au concept de démocratie. Ses modèles sont les ordres hiérarchisés tels les Jésuites, l'armée prussienne et... la marine britannique ! Pour Jünger, le chef peut avoir deux origines : il appartient soit, par naissance, à la tradition, à la noblesse, soit, à la « nouvelle race » des seigneurs conçue dans le « sein rougeoyant des tranchées ». Après la défaite, Jünger travailla un temps pour le ministère de la Reichswehr, collaborant à la rédaction de manuels destinés aux troupes d'infanterie. Puis le guerrier va retourner à l'université, qu'il quittera en 1926, étudier la zoologie et l'entomologie. Il fréquente les cercles nationaux révolutionnaires et se rallie à la Révolution conservatrice. Il fréquente aussi bien Otto Strasser qu'Erich Mühsam et devient proche d'Ernst Niekisch, principal idéologue allemand du National-bolchévisme. Il devient une figure dans le milieu intellectuel nationaliste. Il va publier en 1932 Le Travailleur, « couronnement des réflexions politiques de l'auteur », selon Louis Dupeux, historien et germaniste français, spécialiste de La Révolution conservatrice.

Jünger expose dans ce livre une célébration de l’État, de la technique, comme force mobilisatrice, et du vitalisme. Eric Michaud dira : « C'est certainement lorsqu'il s'emploie à dessiner les traits de la figure rédemptrice du Travailleur que Jünger est au plus près du national-socialisme en lui fournissant les aliments de sa croissance et de son développement ». Pour Jünger, l'ennemi, c'était tout ce qui avait trait à la pensée issue du Siècle des Lumières, et dont l'expression humaine était le bourgeois, qu'il haïssait. Le bourgeois refuse le danger et cherche à tout arbitrer par des négociationsJl mène évidemment une politique détestable : le droit de vote est une imposture.

Hitler : « On ne touche pas à Jûnger!

Approché par le parti national-socialiste du fait de son passé et de ses écrits patriotiques, il refuse toute participation et démissionne même de son club d'anciens du régiment en apprenant l'exclusion des membres : juifs. La Gestapo perquisitionnera à plusieurs reprises sa maison. Il est sous une constante surveillance. Il refuse, en 1933, ; de siéger à l'Académie allemande de littérature où il a été élu. Il se retire à la campagne et entreprend des voyages (Norvège, Brésil, France, Rhodes). En 1939, paraît son chef-d'œuvre, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique souvent vu comme une dénonciation du national-socialisme. Mais au-delà de cela, on peut considérer qu'il s'agit d'une illustration des forces à l'œuvre dans toute dictature. Le livre déplaît évidemment souverainement aux nationaux-socialistes. Le Reichsleiter Philipp Bouhler intervient auprès de Hitler, lui disant : « Mein Führer, il serait temps que Jünger fasse usage de son capital ! ». Mais Hitler, qui admirait Jünger, avait répondu : « Non, on ne touche pas à Jünger ! ». Jünger est mobilisé le 30 août 1939 dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine. Il participe à la campagne de France puis, après la victoire des Allemands, intègre l'état-major parisien de la Wehrmacht. Il disposera d'un bureau à l'hôtel Majestic et pourra ainsi suivre de près les intrigues et tensions qui opposent le commandement militaire et d'autres structures, dont la SS. Il va rédiger son Journal de guerre et un essai, La Paix, où il anticipe la nécessaire réconciliation européenne et la construction européenne. L'histoire, telle que Jünger la suggère, est un théâtre tragique. L'histoire enseigne l'art de mourir. L'histoire est aussi un processus organique soumis aux lois irréversibles du devenir, de la croissance et de la mort. Un ordre nouveau succède immanquablement à l'ordre ancien qui ne répond plus aux exigences des nouvelles réalités. Le premier volume du journal dont le titre est Jardins et routes sort dès 1942. On y trouve des observations de la nature, des notes sur ses fréquentations littéraires, et des réflexions sur la nécessité de se replier dans son monde intérieur. Celui qui, vingt ans plus tôt, se faisait le chantre violent de la « guerre, notre mère », écrit dans La Paix, que lira Rommel : « La véritable paix suppose un courage qui dépasse celui de la guerre, elle est activité créatrice, énergie spirituelle ». On retrouve dans son Journal son horreur de ce qui se passe en Allemagne, sa haine d'Hitler qu'il désigne sous le nom de "Kniebolo", ses partisans étant des "lémures''. Quant à Céline, qu'il n'aimait pas, il l'appellera Merline. Il ne participe pas au complot Staufenberg, mais est dans le secret de sa préparation. Il brûle, hélas, au lendemain de l'attentat, son Journal qu'il tenait à cette époque, ce dont il ne se consolera jamais. Le, voici démobilisé. Retour en Allemagne. Il se retrouve à la tête d'un groupe du Volksturm (milice regroupant des hommes trop âgés pour être soldats), et demande à ses hommes de ne pas résister à l'arrivée des troupes anglaises et américaines. Son premier fils, âgé de dix-huit ans, était tombé quelques mois plus tôt sous les balles des partisans dans les montagnes de Carrare, en Italie.

L'Apres-guerre: LE "Recours aux forêts"

Après la capitulation, refusant de se soumettre aux procédures de dénazification, il est interdit de publication pendant quatre années. Il devient un "rebelle", étranger en son propre pays et voué à un exil intérieur ponctué de longs voyages entomologiques en Méditerranée, en Scandinavie et jusqu'au Brésil. Il réunira une impressionnante collection de coléoptères et donnera son nom à trois d'entre eux, qu'il avait découverts, ce dont il sera particulièrement fier. Face à une société qu'il n'aime pas, il dresse ainsi une digue devant « le courant de l'époque qui menace de tout engloutir ». Il reste le recours aux forêts, la retraite au fond de soi, comme le chevalier de Durer et comme l'a pratiquée Rivarol que Jünger admirait et dont il traduisit les œuvres. Il dressera dans un essai paru en 1956, un portrait d'Antoine de Rivarol qu'il dépeindra comme maître de l'élégance, de la conversation éblouissante, ironique et visionnaire et... doté d'une paresse légendaire ! Lui qui avait été une figure de la droite nationaliste défend désormais un individualisme anarchisant, radicalement hostile à l’État-Léviathan. Il crée, dans Umeswill, la figure de l’anarque qui a renoncé au combat et choisi l'émigration intérieure. Il consacre un de ses livres, Approchés, drogues et ivresses (1970) à l'ivresse, et expérimente les drogués les plus diverses (éther, haschich, opium, cocaïne, LSD...). On songe évidemment à Baudelaire qui écrivit Du vin et du haschisch. Le prix Gœthe, le plus prestigieux d'Allemagne, lui sera remis en 1982, suscitant les hurlements de la gauche et des écologistes. Il n'en a cure. Pour son centenaire, il sera invité à déjeuner au Palais de l'Elysée par le président François Mitterrand qui éprouve une grande admiration pour lui. Le 26 septembre 1996, il se convertit au catholicisme. Actif jusqu'à ses derniers jours, il meurt à l'âge de cent trois ans, dans son sommeil à l'aube du 17 février 1998 à l'hôpital de Riedlingen. Ainsi disparaît « le plus grand écrivain français de langue allemande », selon l'expression de son ami Jean Plumyène. II est le second centenaire de la littérature mondiale, après Fontenelle (1657-1757) !

R.S. Rivarol du 13 juillet 2017

Ernst Jünger, d'Isabelle Grazioli-Rozet, collection Qui suis-je ? 125 pages, 15 euros, Pardès, 44 rue Wilson, 77880 Grez-sur-Loing.
L'Internationale des francs-tireurs de Bruno de Cessole, 600 pages, 22 euros.

mardi 17 mai 2022

Nouvelle histoire de la Légion étrangère (Patrick de Gmeline)

 Patrick de Gmeline, auteur d’une quarantaine de livres couronnés par une dizaine de prix littéraires, est considéré comme l’un des meilleurs historiens militaires français.

Encore un livre sur la Légion ! La Légion est un thème d’intérêt, d’admiration et d’attraction pour beaucoup d’entre nous. Si bon nombre d’ouvrages sont l’œuvre d’acteurs ou de témoins parlant d’un combat, d’une bataille, d’une époque de la Légion, d’une unité, de son histoire, de son action, il existe peu de livres retraçant l’histoire globale de la Légion étrangère, de sa création à aujourd’hui. Ce livre est le seul qui couvre l’entièreté de cette histoire, y compris les vingt dernières années.

Créée sous la monarchie des Orléans, poursuivie sous le Second Empire, la IIIe puis la IVe République, l’Etat Français et la France libre, maintenant plus que vivante et active sous la Ve République, la Légion étrangère sert avant tout la France, quel que soit le régime politique en place. Ses combattants, d’autant plus anonymes qu’ils servent sous un nom d’emprunt, ses cadres et ses chefs ont le sentiment d’appartenir à un monde à part, tant sur le plan militaire que sur le plan humain. Et ils ont raison.

On leur doit, depuis 1831, des actions d’éclat, où le combat armé est de plus en plus indissociable des opérations de sauvetage. Les civils de Kolwezi n’oublieront jamais que ceux qui les ont délivrés étaient des légionnaires.

Sous la plume de Patrick de Gmeline, c’est leur épopée, faite d’innombrables moments de gloire et de sacrifice sur les différents continents, qui prend vie et rappelle au lecteur cet idéal qui tient en deux mots : Honneur et Fidélité.

Un ouvrage qui fera référence.

Nouvelle histoire de la Légion étrangère, Patrick de Gmeline, éditions Perrin, 652 pages, 26 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/nouvelle-histoire-de-la-legion-etrangere-patrick-de-gmeline/64463/

lundi 31 janvier 2022

Histoire du 1er REP (José Castano)

 

José Castano nous fait revivre avec émotion l’histoire d’un régiment d’élite, le 1er Régiment Etranger Parachutiste.

mercredi 18 novembre 2020

La Petite Histoire : Une brève histoire de la Légion Étrangère

 Fondée en 1831 par Louis-Philippe pour les besoins de la conquête de l’Algérie, la Légion Étrangère est aujourd’hui réputée dans le monde entier. Spécificité française, celle-ci rassemble et unit des combattants de toute nationalité, venus trouver une famille et démarrer une nouvelle vie au service de la France. Ses différents faits d’armes ont fait toute sa gloire et sa réputation, du légendaire combat de Camerone au siège de Tuyên Quang en passant par Bir Hakeim ou encore Diên Biên Phu. Retour sur l’histoire tumultueuse d’une unité unique au monde qui donne tout son sens à l’expression « Français par le sang versé ».


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-une-breve-histoire-de-la-legion-etrangere

vendredi 13 novembre 2020

La Légion étrangère, de A à Z

  


« Au Tonkin la Légion immortelle, à Tuyen-Quang illustra notre drapeau... » Les éditions Robert Laffont publient un dictionnaire consacré à ce corps prestigieux. Une somme pour tous ceux que passionne la grande aventure légionnaire.

Quand la gauche accéda au pouvoir en 1981, elle songea à dissoudre la Légion étrangère, ce corps d'élite dont les racines remontent aux temps modernes. Ce point était même inscrit dans le « programme commun de gouvernement de la Gauche » des années 1970. Charles Hernu, le ministre de la Défense de François Mitterrand, convainquit finalement le président de maintenir cette institution militaire. Cette anecdote est tirée du Dictionnaire de la légion étrangère dirigé par André-Paul Comor, un ouvrage admirablement préfacé par Etienne de Montety. Ce dernier y décrit ces « irréguliers » selon l'expression de Joseph Peyré, lui-même légionnaire : « Des hommes qui ne refusent rien, même pas leur vie, quand tout est calcul, qui ne demandent que l’anonymat et la pauvreté, quand l'époque vénère l'inverse : les people et l'argent. L’effacement de soi quand la mode est à l'ostentation. Et l'imprudence quand le monde est si prudent, et le beau geste quand le monde est économe, par souci d'efficacité. »

La légion étrangère, comme toutes les grandes institutions, connaît sa part de légendes et de vérités, de mythes et de réalités. Etonnamment, il n'existait aucune somme digne de ce nom sur le sujet, beaucoup d'ouvrages tournant le plus souvent à l'hagiographie. En fédérant le travail de cinquante-quatre auteurs, Comor a réalisé une œuvre d'une ampleur et d'une dimension exceptionnelles. À la fois dictionnaire et ouvrage d'histoire, le livre aborde absolument tous les aspects de la Légion.

Ses origines tout d'abord. Nous savons bien, nous Français, ce que le service étranger a donné à notre pays sous la monarchie. En 1711, sous le règne de Louis XIV le marquis de Chamlay écrit : « Par politique, il faut conserver les régiments étrangers, non pas tant si l'on veut pour le service qu’on en tire, que pour s’affectionner en quelque façon les nations dont les officiers sont. » Le nationalisme, produit du XIXe siècle, n'existait pas encore, et les rois créaient des alliances pérennes par le biais des Suisses ou encore des principautés allemandes en engageant des troupes étrangères. Le prince, naturellement, profitait de la qualité militaire de ces hommes dont la gloire s'étend encore de nos jours jusqu'aux marches de la basilique Saint-Pierre.

Une troupe inactuelle et éternelle

Il faut attendre 1831 pour que la Légion étrangère devienne un corps d'armée à part entière. Très vite, sa réputation ne cesse de croître et va de pair avec la reprise des expéditions coloniales. Une carte du monde nous révèle cette présence internationale : Mexique en 1863, Tonkin-Indo-chine en 1883 et 1956, Formose en 1885, Égypte en 1956, Madagascar à six reprises, Soudan en 1894, Maroc en 1907 etc. La liste des interventions est longue jusqu'à nos jours, où la fin de la conscription a confirmé la Légion dans sa vocation d'excellence. Comme l'écrit Comor : « La fin de « l’ordre militaire français" qui, depuis 1996, a sonné le glas des armées de masse et le retour progressif aux armées professionnelles de l’Ancien-régime, donne une nouvelle légitimité à la Légion qui occupe une place singulière et enviée dans l'armée de terre du XXIe siècle. »

En 2010, la légion comptait un peu moins de 8 000 hommes dont plus de 2 200 officiers et sous-officiers. Elle se composait de onze régiments dont les soldats étaient issus de 146 nationalités. Moyenne d'âge : 23 ans…

Corps de la deuxième chance, la légion accepte dans ses rangs des hommes « au passé guère recommandable ». Peu importe, la première règle du corps est de ne pas poser de questions sur ce passé : « C'est une troupe inactuelle et éternelle, poursuit Montety, qui mystérieusement relève le défi de la promesse de saint Paul "Devenez l’homme nouveau." [… ] L’oubli, qu’on le nomme pardon ou prescription, est la noblesse d'une société. À condition que le coupable se rachète. » Accents quasi-mystiques pour décrire cette réalité militaire d'exception. Plus prosaïquement, le dictionnaire de la Légion nous offre aussi, sous la baguette de l'éditeur Christophe Parry, une anthologie de textes précieux, parfois poétiques, une chronologie comparée, une discographie et une filmographie, ainsi que de nombreux autres supports… La Légion sans mystère, sous toutes les coutures du tablier de buffle, à placer dans le renouveau de l'histoire militaire de ces dernières années. Une référence indispensable.

André-Paul Comor (sous la direction de -), La Légion étrangère, Histoire et dictionnaire, Robert-Laffont, collection Bouquins, 1140 pages.

Christophe Mahieu monde&vie 9 avril 2013 n°874

mardi 18 septembre 2018

La petite histoire : Camerone : quand 60 légionnaires tiennent tête à 2000 Mexicains

Le 30 avril 1863, une soixantaine de légionnaires français chargés de protéger un convoi se retrouvent confrontés à plus de 2.000 soldats méxicains dans le petit village de Camerone. Malgré la faim, la soif et la chaleur écrasante ils vont tenir toute une journée, presque jusqu’à la dernière cartouche. Un acte héroïque qui est encore aujourd’hui célébré chaque année par la Légion étrangère. Retour sur un épisode glorieux de notre histoire militaire.

vendredi 6 décembre 2013

La Légion, «parfaite illustration du dénuement, de l’anonymat et de l’abnégation»

Editeur chez Bouquins (Robert Laffont), Christophe Parry a dirigé la publication d’un Dictionnaire de la Légion étrangère, sous la direction d’André-Paul Comor.
Les 4 Vérités : Avec le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, ancien déporté, vétéran de l’Indochine et de l’Algérie, qui engagea le 1er régiment étranger de parachutistes dans le putsch des généraux en avril 1961, vient de disparaître l’une des figures les plus prestigieuses de la Légion. Comment se rattache-t-il à l’histoire et à l’esprit de cette troupe d’élite ?
Christophe Parry : Personne mieux que le commandant de Saint Marc, à mon avis, n’a illustré à la fois la devise de la Légion étrangère : « Honneur et Fidélité », le code d’honneur du légionnaire, qui stipule notamment que la mission est sacrée et qu’il faut l’exécuter jusqu’au bout, « s’il le faut, en opérations, au péril de [s]a vie », mais également le code d’honneur « de l’ancien légionnaire », et en particulier son article 4 : « Fidèle à mon passé à la Légion étrangère, l’honnêteté et la loyauté sont les guides permanents de ma conduite. »
C’est en son sein qu’il est parvenu à se reconstruire après Buchenwald – et ce alors qu’en Indochine nombre de ses camarades de combat parlaient la langue de ses bourreaux ; en son sein aussi qu’il a retrouvé la fraternité qui unit ceux qui mettent leur peau au bout de leurs idées, pour paraphraser un autre ancien du 1er REP, Pierre Sergent. En son sein encore, malheureusement, alors qu’il a l’ordre d’abandonner aux Viêt-minh les combattants thôs qu’il a formés, qu’il éprouve la honte de « la trahison, l’abandon, la parole bafouée » – il l’éprouvera une nouvelle fois en Algérie…
La Légion étrangère, a-t-il écrit dans ses Mémoires, fut « la grande affaire » de sa vie. Issu d’une famille catholique caparaçonnée de valeurs ancestrales, il n’a pu rester indifférent à cette foi légionnaire si particulière, qui anime des hommes venus d’horizons et de cultures différents afin de se mettre au seul service de la France. L’on évoque souvent une « mystique » du devoir : le terme prend tout son sens à la Légion. Il suffit d’assister à la commémoration de la bataille de Camerone, à Aubagne, pour comprendre : c’est une véritable liturgie. L’Ancien qui a l’honneur de porter la main articulée du capitaine Danjou jusqu’au monument aux morts remonte la « Voie sacrée », entouré de deux camarades, en une procession des plus émouvantes.
Saint Marc, qui a naturellement une notice dans notre livre, a eu le temps de nous faire passer deux mots de commentaire, par son ami Étienne de Montety : « Bravo et merci ». Autant vous dire que nous en sommes particulièrement fiers…
Vous avez supervisé la publication dans la collection « Bouquins » (Robert Laffont) d’un dictionnaire de la Légion étrangère. Pourquoi ce livre ? Qu’apporte-t-il de nouveau par rapport à la bibliographie déjà importante consacrée à la Légion ?
La Légion, avec près de 150 nationalités représentées en ses rangs, appartient nolens volens au patrimoine mondial de l’humanité. Ne serait-ce qu’à ce titre, il est normal qu’elle fasse l’objet d’une étude historique comme celle-ci, dont l’ampleur – près de 50 historiens français et étrangers, plus de 850 entrées – est sans précédent. Il y a effectivement de nombreux ouvrages consacrés à la Légion, mais ce sont le plus souvent des panégyriques, des mémoires d’anciens, voire des pamphlets : il manquait une étude historique dépassionnée et documentée (les archives de la Légion étrangère, souvent inédites, ont été exploitées pour notre plus grand profit), qui ne traite pas seulement des glorieux faits d’armes, des opex contemporaines, des unités et des « grandes gueules » de la Légion – ils y sont bel et bien –, mais aussi des aspects sociaux, économiques, cultuels et culturels – une étude en somme qui participe au renouveau de l’histoire militaire. Figurent ainsi dans ce « Bouquin », outre le dictionnaire proprement dit, une imposante bibliographie, des cartes, des illustrations et des partitions (celle du fameux Boudin notamment), une filmographie et une discographie, toutes deux inédites, ainsi qu’une anthologie – quelques morceaux choisis de littérature légionnaire. « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir, et plus encore, sur la Légion étrangère, sans oser le demander ! », a pu écrire le lieutenant-colonel Rémy Porte sur son blog (http://guerres-et-conflits.over-blog.com). Mais André-Paul Comor – le maître d’œuvre – et moi-même avons choisi surtout de n’occulter aucun sujet, même ceux qui « fâchent » les bonnes consciences contemporaines : les meilleurs spécialistes traitent donc aussi de la désertion, de la reddition, des bordels de campagne et des maladies (et pas seulement du « cafard »…), d’espionnage ou encore de l’usage de la torture. Naturellement, la guerre d’Algérie, le putsch de 1961 et l’OAS sont longuement étudiés, mais au même titre que la Commune, la Résistance ou la France Libre. À cet égard, qu’il me soit permis de remercier ici tous les auteurs, civils et militaires, français et étrangers, qui ont accepté de participer à cette aventure sous la direction éclairée d’André-Paul Comor.
Pourquoi la Légion étrangère continue-t-elle de susciter autant d’intérêt, en France comme à l’étranger ?
La réputation de la Légion n’est plus à faire, et le succès qu’elle rencontre sur les Champs-Élysées, tous les ans, dit assez l’estime que lui portent les Français. D’ailleurs, le CD qu’a enregistré la Musique de la Légion étrangère, Héros, paru en avril 2013 à l’occasion du 150e anniversaire de la bataille de Camerone, était disque d’or trois mois après sa sortie : succès d’estime, donc, mais aussi commercial. La Légion fait assurément vendre !
Mais au-delà de sa réputation militaire – établie –, ou sociale – école de la deuxième chance, la Légion est un parfait modèle d’intégration –, l’institution fascine parce qu’elle est la parfaite illustration du dénuement, de l’anonymat et de l’abnégation, alors que ne sont plus vénérés aujourd’hui que le fric, l’individualisme et l’indifférence…
Et puis, Étienne de Montety, par ailleurs 1re classe d’honneur de la Légion étrangère, l’explique très bien dans sa magnifique préface : « la littérature à ne pas en douter » confère à cette institution « son essence particulière ». Plus que tout autre, en effet, le légionnaire est présent dans les romans, mais aussi au cinéma, dans les chansons : le mythe du légionnaire au passé mystérieux, tatoué, cafardeux, bagarreur et amateur de femmes et de pinard fait florès. Il sent bon le sable chaud et a mauvaise réputation…
legion-couverture
La Légion étrangère, histoire et dictionnaire, sous la direction d’André-Paul Comor, coll. Bouquins, Robert Laffont, 2013. 1152 p, 32 €.
http://euro-synergies.hautetfort.com/

jeudi 11 avril 2013

Legio patria nostra

Le Figaro Magazine - 22/03/2013
Le 150e anniversaire du combat de Camerone sera fêté le mois prochain par la Légion étrangère. Les historiens se penchent à cette occasion sur cette prestigieuse institution militaire.
     Le 19 février dernier, le sergent-chef Harold Vormezeele, du 2e régiment étranger de parachutistes, était tué au nord du Mali. Engagé à la Légion étrangère en 1999, belge d’origine, il avait été naturalisé français en 2010. Le nom de ce soldat de 33 ans a rejoint la longue liste des morts au combat d’une des plus prestigieuses institutions militaires de la France.
     Avec leur képi blanc et leur pas lent, les légionnaires remportent un triomphe, à l’applaudimètre, lors du défilé du 14 Juillet. La littérature, de Pierre Mac Orlan à Jean des Vallières, le cinéma, de Un de la Légion (Christian-Jaque, 1936) à Diên Biên Phu (Pierre Schoendoerffer, 1991), sans compter la chanson (« Il était mince, il était beau, Il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire ! », mélodiait Edith Piaf) n’ont cessé d’entretenir le mythe.
     À la fin du mois prochain sera fêté le 150e anniversaire de ­Camerone. Un combat qui, chaque année, est célébré comme le premier haut fait de la Légion. En 1862, Napoléon III veut fonder au Mexique un empire dont le trône est offert à l’archiduc Maximilien d’Autriche, frère de l’empereur François-Joseph. Un corps expéditionnaire est envoyé là-bas. Après un échec devant Puebla, les troupes françaises, ayant reçu du renfort, repartent à l’assaut au printemps de l’année 1863. L’offensive les mènera à Mexico le 7 juin. Mais auparavant aura eu lieu l’engagement de Camerone (Camarón en espagnol). Le 30 avril, près de ce village indien, à environ 60 kilomètres au sud-ouest de Veracruz, la 3e compagnie du Régiment étranger, repliée dans une hacienda en ruine, affronte pendant toute une journée, à un contre trente, pas moins de 2 000 soldats mexicains.
     À 9 heures, le siège commence. Le chef du détachement, le capitaine Danjou, officier qui a dix ans de Légion et plusieurs campagnes à son actif et qui porte une prothèse de la main gauche, fait promettre à ses hommes de tenir jusqu’à la dernière cartouche. Quand il est tué, à la deuxième heure de la bataille, les légionnaires ne cèdent pas. Vague après vague, les Mexicains attaquent. Sous un soleil de plomb, alors qu’ils n’ont rien à boire, les assiégés les repoussent chaque fois. Mais au fil du temps, leurs rangs s’éclaircissent. A 6 heures du soir, un ­assaut emporte les ultimes défenseurs de l’hacienda. Impressionné par l’incroyable résistance des légionnaires, le commandant mexicain force ses hommes à laisser la vie sauve à ce dernier carré. À la fin de la journée, sur un effectif initial de 61 officiers, sous-officiers et hommes du rang du côté français, il reste 15 hommes valides et 27 blessés : la 3e compagnie a perdu 70 % de son effectif. Mais les Mexicains comptent 300 tués et autant de blessés…
     Depuis, à la Légion, faire ­Camerone, c’est se battre jusqu’au bout, la mémoire de ce combat occupant la première place dans les traditions légionnaires. Dans un petit livre qui se lit d’un trait, l’historien ­André-Paul Comor raconte en détail les tenants et aboutissants de cet épisode glorieux (1). En 1865, la main articulée du capitaine Danjou a été retrouvée. De nos jours, cette relique, pieusement conservée, est mise à l’honneur lors des cérémonies ­célébrant l’anniversaire de ­Camerone, le 30 avril, au quartier général de la Légion, à Aubagne.
     Maître de conférences honoraire à l’IEP d’Aix-en-Provence, André-Paul Comor est un spécialiste reconnu de la Légion étrangère, à l’histoire de ­laquelle, avant ce Camerone, il avait déjà consacré trois livres. Et voici maintenant en librairie, avec une préface d’Etienne de Montety, directeur du Figaro ­littéraire et grand ami de la ­Légion, un remarquable ouvrage collectif, œuvre d’une soixantaine de collaborateurs dirigés par André-Paul Comor. Présenté sous la forme d’un dictionnaire, ce qui correspond à une ligne éditoriale de la collection « Bouquins », l’ouvrage ­décompose sous toutes leurs ­facettes l’histoire, les traditions et la culture de ces soldats en képi blanc qui font rêver les « fana mili » comme les amateurs d’aventures exotiques (2).
     Fondée par une ordonnance de Louis-Philippe, le 10 mars 1831, aux fins d’engager des étrangers dans l’armée française, coutume qui vient de l’Ancien Régime, la Légion participe à la conquête de l’Algérie. Sous Napoléon III, elle est engagée en Crimée, en Italie et au Mexique. Au Tonkin, en Tunisie, au Dahomey, à Madagascar, au Maroc, les légionnaires participent ensuite à la grande aventure coloniale. De Verdun à la Somme, ils combattent sur les fronts principaux de la Grande Guerre. A l’entre-deux-guerres, ils s’illustrent au cours de la guerre du Rif et contre les Druzes au Liban. En 1940, après avoir participé à la prise de Narvik, la 13e DBLE rallie la France libre, mais la plupart des autres unités restent fidèles au maréchal Pétain. En 1941, lors des ­affrontements franco-français de Syrie, les chefs se ménagent mutuellement au nom d’un principe sacré : « La Légion ne tire pas sur la Légion. »

Le style « para-Légion » marquera l’armée

     Viendront l’Indochine, Suez et l’Algérie. Certains régiments sont devenus des unités parachutistes, imposant un style (« para-Légion ») qui marquera plusieurs générations d’officiers. En 1978, le saut du 2e REP sur Kolwezi entre dans la ­légende.
     Aujourd’hui avec ses 7 000 hommes de 140 nationalités (20 000 hommes à l’époque de la guerre d’Algérie), la Légion, dont trois des onze régiments sont basés outre-mer, reste une des meilleures forces de projection de l’armée française.
     En ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Afrique, les légionnaires sont au rendez-vous de la mission qui leur est confiée. Jusqu’au sacrifice suprême : Français par le sang versé.
 Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
 (1) Camerone, 30 avril 1863, d’André-Paul ­Comor, Tallandier.
(2) La Légion étrangère. Histoire et dictionnaire, sous la direction d’André-Paul Comor, préface d’Etienne de Montety, Robert ­Laffont, « Bouquins ».

dimanche 6 novembre 2011

30 avril 1863 : Camerone

La Nouvelle Espagne meurt en 1821 dans les soubresauts d’émeutes populaires qui se succédaient depuis plus de dix ans... L’indépendance de fait est proclamée à la suite du Traité de Cordoba du mois d’août et de l’abdication du dernier vice-roi O’Donaja.
Mais le Mexique va s’enfoncer dans cinquante ans de guerre, de la pacification interne, menée par le terrible général Santa Anna, à l’occupation franco-britannique, jusqu’à l’exécution du jeune empereur Maximilien par les troupes de Juarez à Queretaro en juin 1867.
Si l’on parle aujourd’hui à des "jeunes" d’un épisode fameux d’héroïque résistance de cette période où une poignée d’hommes retranchée tint l’armée mexicaine en échec pour permettre aux convois de passer et aux troupes de se reconstituer, ils répondront invariablement « Ah oui, Alamo ! » La réponse n’est pas fausse mais elle n’est que partielle.
C’était en 1836. Le Texas, province mexicaine peuplée de 30 000 Américains, souhaitait se séparer de la tutelle dictatoriale du général Santa Anna et acquérir son indépendance, voire rejoindre les États-Unis. Pour permettre au gros des troupes texanes de se rassembler, une poignée de volontaires bloqua l’armée mexicaine devant le fort d’Alamo. Pas un des défenseurs du fort n’en réchappa - pas même le célèbre Davy Crockett qui y trouva une mort glorieuse - mais grâce à ce sacrifice, l’armée texane enfin constituée allait être victorieuse. Le général Santa Anna fut fait prisonnier à San Jacinto six semaines plus tard, le 21 avril.
Le cinéma, John Wayne et le déferlement de la culture américaine occultent aujourd’hui dans la mémoire populaire un haut fait d’armes français - curieusement identique - qui eut lieu trente ans plus tard, dont le retentissement allait faire entrer un corps militaire récemment formé dans la légende et le faire accéder d’emblée au rang des troupes d’élite internationales : la Légion étrangère, créée, en 1831, par Louis-Philippe.
Nous sommes maintenant en 1861. Le général Santa Anna a définitivement été évincé du pouvoir en 1855 ; le Texas, devenu indépendant, a rejoint les États-Unis, et le nouvel homme fort du Mexique, Benito Juarez, décide de suspendre le règlement des intérêts de la dette extérieure. Sur les instances du banquier Jecker, soutenu par le duc de Morny, Napoléon III met sur pied un corps expéditionnaire franco-britannique destiné à envahir le Mexique et à y instaurer un empire dont il offrira la couronne à l’archiduc Maximilien.
Les troupes débarquent en janvier 1862 à Vera Cruz, mais les Anglais, désintéressés par Juarez, rembarquent rapidement, laissant les Français continuer seuls la lutte.
En avril 1863, trois mille Français commandés par Lorencez font sans succès le siège de Puebla. Le gros des troupes (28 000 hommes) commandé par Forey doit leur porter main forte.
Le 30 avril, pour permettre le passage des convois pour le siège, dans l’attente du gros des troupes de Forey, à l’est de Puebla sur la route de Vera Cruz, au hameau de Camaron (aujourd’hui Villa tejeda), la troisième compagnie (64 hommes) du Régiment Étranger, commandée par le capitaine Danjoux, résistera neuf heures durant à l’assaut de deux mille Mexicains ! Seuls, trois légionnaires s’en sortiront.
Puebla fut prise par Forey le 17 mai, au terme d’un siège qui avait duré soixante-treize jours.
La résistance héroïque de Camerone allait faire entrer la Légion étrangère dans la légende et la date anniversaire du 30 avril allait devenir celle de la fête traditionnelle de la Légion.
Ce 1er Régiment Étranger d’infanterie cantonné en Algérie sera complété par un second en1884, puis par deux régiments de cavalerie lors de la première guerre mondiale... et deux régiments parachutistes après la seconde. Aujourd’hui un septième régiment de génie est en formation.
De tous les pays du monde des hommes continuent d’y trouver refuge et fraternité sous le fanion vert et rouge, à l’ombre du drapeau français. Là l’esprit et l’exemple de Camerone demeurent : « Honneur et Fidélité », la devise des hommes au képi blanc, à la grenade flammée à sept branches et aux épaulettes de laine vertes et rouges est toujours aussi présente et plus vivace que jamais. Cent vingt nationalités s’y côtoient.
De Sidi bel Abbès, l’état-major de la Légion étrangère a été transféré à Aubagne, avec son monument aux morts et surtout son musée où sont conservées les reliques de tous ses hauts faits d’armes, les bâtons des maréchaux qui eurent l’honneur d’y commander et bien d’autres souvenirs de plus de cent soixante-dix ans d’engagement et de combat au service de la France et de ses alliés.
Chaque année, le 30 avril, une cérémonie émouvante s’y déroule dans le cadre d’une prise d’armes grandiose : la lecture du récit de Camerone et la présentation aux troupes de la main artificielle du capitaine Danjoux...
Cette année est celle du cent quarantième anniversaire de Camerone.

À cette occasion, le 13 mars, un mur-musée consacré à la Légion étrangère a été inauguré à Felicity en Californie.
Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003


dimanche 10 juillet 2011

7 mai 1954 : la chute de Diên Biên Phu


Libres propos de José Castano
« Le Soldat n’est pas un homme de violence. Il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli » (Antoine de Saint Exupery)
Diên Biên Phu, le « grand chef lieu d’administration frontalière » est habité par les Meos, rudes montagnards qui cultivent le pavot et font commerce de l’opium et par les Thaïs qui travaillent les rizières de la vallée et font du petit élevage. Cette localité, à la frontière du Laos, est reliée au reste du pays par la route provinciale 41 qui va jusqu’à Hanoï située à 250 kms et vers la Chine. C’est une cuvette de 16kms sur 9 entourée de collines de 400 à 550 mètres de hauteur et traversée par la rivière Nam Youm.
Au début de l’été 1953, l’Indochine entre dans sa 8ème année de guerre. Le Vietminh, très mobile, se meut avec facilité sur un terrain qu’il connaît parfaitement. Son corps de bataille est de surcroît numériquement très supérieur à celui du corps expéditionnaire français et bénéficie, en outre, de l’aide sans réserve de la Chine libérée de son action en Corée depuis la signature de l’armistice, le 27 juillet 1953. C’est dans ce contexte, que le 7 mai 1953, le Général Navarre se voit confier le commandement en chef en Indochine en remplacement du général Salan. Navarre avait un grand principe : « On ne peut vaincre qu’en attaquant » et il décidera de créer à Diên Biên Phu une base aéroterrestre pour couper au vietminh la route du Laos et protéger ainsi ce pays devenu indépendant.
Quand les responsables français décident d’investir, la cuvette de Dien Bien Phu, ils savent pourtant que des forces régulières vietminh importantes de la division 316 du régiment 148 et du bataillon 910 occupent solidement la région depuis octobre 1952. Qu’à cela ne tienne ! L’endroit paraît idéal au commandant en chef ! Il est un point de passage obligé pour le vietminh qui ne pourra que très difficilement le contourner… De plus, il bénéficie d’un aérodrome aménagé durant la deuxième guerre mondiale par les Japonais tandis que le fond de la cuvette est une véritable plaine de plus de 100km² qui permettra l’emploi des blindés. Par ailleurs, le commandement français considérait en cet automne 1953 que le vietminh, vu l’éloignement de ses bases, à 500 kms de Diên Biên Phu, ne pourrait entretenir dans le secteur que deux divisions maximum… Il en conclut donc qu’il ne pourrait mener que de brefs combats en ne disposant, en outre, que d’une artillerie limitée qu’il sera aisé de détruire par les canons du colonel Piroth, qui s’était porté garant.
L’occupation de la cuvette fut fixée le 20 novembre 1953. Elle fut baptisée « opération Castor ». Ce sera le plus important largage de parachutistes de toute l’histoire de la guerre d’Indochine. Vers 11 h du matin, les deux premiers bataillons sont largués : Le 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux du Commandant Bigeard et le 2ème Bataillon du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes du Commandant Brechignac. Puis arriveront : le 1er Bataillon de Parachutistes Coloniaux, deux batteries de 75 sans recul du 35ème RALP, une compagnie de mortiers de 120 et une antenne chirurgicale. Le lendemain, les légionnaires du 1er Bataillon Etranger de Parachutistes sauteront ainsi que le 8ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux, des éléments du génie et le PC de l’opération (général Gilles, lieutenant-colonel Langlais avec 25 hommes). Le 22 novembre, le 5ème Bataillon de Parachutistes Vietnamiens est largué à son tour. Au soir du 22 novembre 1953, il y aura 4195 hommes dans la célèbre cuvette.
Durant près de quatre mois, les soldats français vont aménager la cuvette en camp retranché. Les petites collines entourant le camp prennent le nom de Gabrielle, Béatrice, Dominique, Eliane, Anne-Marie, Huguette, Claudine, Françoise, Liliane, Junon, Epervier et enfin Isabelle.
L’offensive vietminh débute dans la soirée du 13 mars 1954 par une intense préparation d’artillerie (près de 9000 coups) visant particulièrement Béatrice et Gabrielle. Le combat du tigre contre l’éléphant commençait : Le tigre tapi dans la jungle allait harceler l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement.
Le point d’appui Béatrice est écrasé par les obus de canons et de mortiers lourds. Pendant plusieurs heures il reçoit des milliers d’obus. Les abris, n’étant pas conçus pour résister à des projectiles de gros calibre, furent pulvérisés. La surprise est totale dans le camp français. Malgré un combat acharné et sanglant, au prix de lourdes pertes de part et d’autre, Béatrice, tenu par la 3/13ème Demi-Brigade de la Légion étrangère, commandée par le Commandant Pégot, fut enlevée par les Viets en quelques heures. Un malheureux concours de circonstance favorisa cette rapide victoire vietminh : les quatre officiers dont le lieutenant-colonel Gaucher, responsables de la défense de Béatrice furent tués dès la première heure par deux obus qui explosèrent dans leur abri. En une nuit, c’est une unité d’élite de la Légion qui est supprimée. Nul n’a imaginé un tel déluge d’artillerie. La contre batterie française se révèle inefficace. Le Viêt-Minh utilisant une énorme capacité en bras, a pu creuser des tunnels en travers des collines, hisser ses obusiers et s’offrir plusieurs emplacements de tir sur la garnison sans être vu. Des terrasses furent aménagées et dès que les canons avaient fini de tirer, ils regagnaient leur abri. De ce fait jamais l’artillerie française ne fut en mesure de faire taire les canons Viêt-Minh, pas plus que les chasseurs-bombardier de l’aéronavale.
Dans la soirée du 14 mars, Gabrielle, défendue par le 5/7 Régiment de Tirailleurs Algériens, subit un intense et meurtrier pilonnage d’artillerie. A 5h, le 15 mars, le vietminh submerge la position, dont les défenseurs ont été tués ou blessés. L’artillerie ennemie –que l’on disait inefficace- fait des ravages parmi les défenseurs sans que l’on puisse espérer la réduire au silence. Conscient de cet échec et de sa responsabilité, le Colonel Piroth, responsable de l’artillerie française se suicidera dans la nuit du 15 au 16 mars en dégoupillant une grenade.
Cependant, la piste d’aviation, bien que pilonnée quotidiennement -mais aussitôt remise en état- permettait l’arrivée régulière des renforts. Ce pilonnage s’intensifiant, les atterrissages de jour devinrent impossibles et les appareils durent se poser de nuit dans les pires conditions. Bientôt il fallut renoncer complètement et les assiégés se retrouvèrent, dès lors, isolés du reste du monde. A noter que le 28 mars, l’avion devant évacuer les blessés de la cuvette, endommagé au sol, ne put décoller. L’infirmière convoyeuse de l’équipage, Geneviève de Galard, était à bord. Elle restera jusqu’à la fin parmi les combattants.
Le général vietminh Giap, afin de s’infiltrer plus facilement dans les défenses françaises, fit alors intervenir des milliers de coolies dans le creusement d’un réseau de tranchées, véritable fromage de gruyère, menant aux divers points d’appui. Le 30 mars, après une préparation d’artillerie très intense et l’infiltration des viets par ces tranchées, Dominique 2 et Eliane1 furent prises. Cependant, les parachutages français continuaient encore dans la plus grande confusion. La superficie de la base aéroterrestre ayant été réduite et les liaisons avec les points d’appui encore tenus par les soldats français devenant impossibles, ces « volontaires du ciel » exposés aux feux directs de l’ennemi, connaissaient des fortunes diverses. Certains atterrissaient directement chez l’ennemi, d’autres étaient morts en touchant le sol, d’autres étaient perdus… tandis que le ravitaillement parachuté faisait la joie du vietminh en améliorant son quotidien.
Du 9 au 11 avril, une nouvelle unité de légion, le 2ème Bataillon Etranger de Parachutistes, est largué dans des conditions déplorables et engage aussitôt une contre-attaque sur la face est. Il est en partie décimé. Les rescapés fusionnent alors avec les restes du 1er BEP reformant une unité sous les ordres du Commandant Guiraud. Le 4 mai, ont lieu les derniers parachutages d’hommes provenant du 1er Bataillon de Parachutistes Coloniaux tandis que les Viets intensifient encore leurs bombardements faisant intervenir les fameuses orgues de Staline, aux impacts meurtrier en rafales, provoquant d’énormes dégâts dans les abris minés par les pluies quotidiennes d’Avril. La cuvette disparaît dans des nuages de boue soulevée par les obus.
Dans la soirée du 6 mai, c’est le déchaînement de l’artillerie viet et de toutes les armes dont elle dispose. Dans le camp agonisant, c’est l’apocalypse. Tout ce qui est inflammable prend feu ; les abris s’effondrent, les tranchées s’écroulent, la terre se soulève. La mort frappe sans interruption. A 23h, les taupes vietminh, après avoir creusé un tunnel de 47 mètres de long, déposent sous Eliane2 une charge d’une tonne de TNT puis se ruent à l’assaut. La résistance des défenseurs est héroïque ; ils refusent de se rendre et luttent jusqu’à la mort. Une poignée de survivants arriveront à se replier sur Eliane4 afin de poursuivre le combat. A l’aube du 7 mai, Dominique et Eliane sont tombées. Les tranchées sont jonchées de cadavres et de blessés des deux camps. Alors que le Colonel de Castries vient d’être promu général, à 10h du matin, les Viets finissent d’investir les Eliane. Du côté Français, il n’y a plus ni munitions, ni réserve d’hommes mais les sacrifices continuent…
Le Général Cogny adresse un dernier message au Général De Castries, souhaitant qu’il n’y ait ni drapeau blanc, ni capitulation. « Il faut laisser le feu mourir de lui-même pour ne pas abîmer ce qui a été fait » précise-t-il. L’ordre de cessez-le-feu tombe à 17h. Après destruction de tout le matériel et de tout le ravitaillement, le PC de Diên Biên Phu adresse son ultime message à Hanoi à 17h50 : « On fait tout sauter. Adieu ! » Quelques minutes plus tard, les viets font irruption dans le PC du général De Castries. Un drapeau rouge à étoile d’or est planté sur le PC français. Diên Biên Phu est tombé mais n’a pas capitulé.
Durant cette bataille, le corps expéditionnaire Français comptera 3000 tués et un nombre très important de blessés. 10300 seront faits prisonniers mais les effroyables conditions de détention des camps Vietminh sont telles que seulement 3300 d’entre eux reviendront de captivité. Le 21 juillet 1954, les accords de Genève mettront fin à cette guerre.
« Le Courage est un embrasement de l’être qui trempe les Armées. Il est la première des vertus, quelle que soit la beauté des noms dont elles se parent. Un soldat sans Courage est un Chrétien sans foi. Le Courage est ce qu’il y a de plus sacré dans une Armée. Nul n’a le droit de troubler ses sources limpides et fécondes.  » NPI

samedi 20 septembre 2008

La légende du ralliement total des combattants de Narvik à la France Libre

Le cinquantenaire de l'Appel du 18 juin a provoqué au début de cet été une avalanche d'articles commémoratifs où le souci de se placer « dans le sens de l'histoire » a souvent éclipsé la vérité historique dans son indispensable rigueur et dans sa radicale opposition aux légendes aujourd'hui établies. La plupart des soldats français repliés en Angleterre qui, à l'inverse de leurs camarades combattants encore sur le front de France, ont été au courant de la démarche du général de Gaulle refusèrent dans leur grande majorité de le suivre et demandèrent à être au plus vite rapatriés vers une parcelle de l'Empire soumise à l'autorité du maréchal Pétain. Ce n'est certes pas diminuer le mérite et le courage des volontaires de la France Libre que de constater qu'ils furent en réalité fort peu nombreux.
Travaillant à un livre sur les combats de Narvik, j'ai été très surpris de découvrir, dans un grand nombre d'articles et de livres, des chiffres totalement fantaisistes sur le pourcentage des légionnaires et des chasseurs alpins rapatriés de Norvège qui rejoignirent la France Libre. On parle ainsi de la totalité de la 13e demi-brigade de Légion étrangère, soit près de deux mille hommes, et d'environ trois cents chasseurs alpins...
Rien que pour ces derniers, le chiffre est à diviser par dix, tandis que celui des légionnaires est à diviser par deux !
Après un premier séjour en Angleterre - ou plutôt en Ecosse - à leur retour du cercle polaire, les rescapés de cette expédition, que l'on considère comme « la seule victoire française de l'été 1940 » (malgré le fait que le général Dietl resta finalement le maître du terrain que nos troupes avaient abandonné sur ordre), sont envoyés dans le fameux « réduit breton ». Ils arrivent trop tard pour jouer le moindre rôle et sont alors dirigés sur Brest, où la plupart réussissent à s'embarquer pour gagner l'Angleterre.
Ainsi les légionnaires des deux bataillons de la 13e DBLE et chasseurs des 6e, 12e et d'une faible partie du 14e BCA.
Ils sont alors dirigés sur le camp de Trentham Park dans le Stafford-shire non loin de Birmingham, où ils arrivent pour la plupart le samedi 22 juin. Groupés sous les arbres pour se mettre à l'abri de la pluie qui commence à tomber, ils s'endorment, épuisés, dans les couvertures que l'on vient de leur distribuer. Des tentes marabouts sont rapidement montées, à raison d'une pour huit hommes environ.
Le général Béthouart, commandant en Norvège de la 1ère division légère de Chasseurs, s'installe dans un baraquement dénommé « le Chalet vert ».
Emile Béthouart, cinquante ans, est un camarade de promotion de Saint-Cyr de Charles de Gaulle, qu'il tutoie tout naturellement, même s'il ne l'a guère revu depuis 1912. Dans ses Mémoires (1) écrits bien après la guerre et dans lesquels il retrace son passé d'indéniable résistant à la politique de Vichy au Maroc en 1942, il semble un peu embarrassé pour expliquer son attitude de juin 1940 : « Je téléphone à de Gaulle ... Tel que je le connaissais, son initiative ne me surprenait pas ; elle correspondait d'ailleurs à mes propres réactions. Le 26 (juin) nous déjeunons ensemble à l'hôtel Rubens... De Gaulle est calme, souriant, détendu. D'emblée, il aborde le sujet pour lequel nous sommes réunis :
- Tu as vu ce que j' ai fait ?
- Naturellement !
- Et qu'est-ce que tu en penses ?
- Je pense que tu as raison .. il faut que quelqu'un reste et combatte avec les alliés, mais personnellement j'ai sept mille hommes à rapatrier (2) et je ne peux pas, en conscience, les abandonner avant qu'ils soient en sécurité. Par ailleurs, je voudrais me rendre compte de ce qui se passe de l'autre côté. Je ne comprends pas l'attitude de ces chefs en lesquels nous avions confiance. Noguès avait fait une proclamation excellente et digne. Pourquoi a-t-il rallié Pétain ? Y a-t-il une raison majeure qui m'échappe ?
- Tu verras, c'est une bande de vieux dégonflés.
- S'il en est ainsi, je reviendrai.
- Tu ne le pourras pas. »
Le général Béthouart ajoute alors dans ses Mémoires que de Gaulle n'est pas encore reconnu par Churchill et ne le sera que le surlendemain. Pour sa part le vainqueur de Narvik rencontre le colonel britannique de Chair, du War Office, avec qui il évoque le transport des légionnaires et des chasseurs alpins du Maroc. Celui-ci lui dit alors :
- « Naturellement, si quelques-uns d'entre vous veulent rester avec nous, ils peuvent le faire. » Cela est dit sur un tel ton que Béthouart demande :
- « Vous n'avez pas l'air d'y tenir. »
L'anglais acquiesce par un «Non» catégorique.
Entre de Gaulle et Béthouart il n'y a guère d'affinités personnelles et ces deux jeunes généraux se connaissent assez mal. Suffisamment sans doute pour ne pas sympathiser.
Des légionnaires « rouges » qu'on interne
Comment vont réagir les anciens combattants de Narvik ?
Une grande partie des légionnaires est d'origine espagnole. Ce sont pour la plupart d'anciens combattants de l'armée républicaine, des « Rouges », parmi lesquels il y a indiscutablement des meneurs communistes. Deux cent cinquante à trois cents d'entre eux jettent leurs armes et refusent d'obéir à leurs chefs, croyant qu'ils vont... être livrés à Franco ! On signale aussi des désertions individuelles. La « Treize » perd environ 15 % des éléments arrivés au camp le 22 juin. Ces Espagnols refuseront de rallier le Maroc, mais ne rejoindront pas pour autant la France Libre. Ils seront pour la plupart internés en Angleterre.
Les officiers de légion sont en très grande majorité « de carrière ». Ils veulent tous poursuivre la guerre. Mais comment ? Ils sont déchirés entre l'obéissance à la hiérarchie, c'est-à-dire Vichy, et l'aventure héroïque, c'est-à-dire Londres.
Leur chef, le lieutenant-colonel Magrin-Vernerey, en dépit d'une anglophobie légendaire, reste en Angleterre, ce qui correspond bien à son tempérament de baroudeur non-conformiste.
Une majorité (environ 60 %) d'officiers veulent rester en Angleterre avec leur chef de corps, mais les 40 % restant désirent gagner le Maroc avec le commandant Boyer-Resses.
Comme l'écrit un historien de la Légion : « La majorité des légionnaires de la 13e DBLE n'a pas rallié la France Libre, contrairement à ce qu'affirment certaines sources, puisque sur les 2 170 hommes débarqués à Brest, moins de 900 restent en Angleterre. » (3)
Les chiffres sont encore plus faibles chez les chasseurs alpins. C'est le 6e BCA, bataillon d'active de Grenoble, qui fournit le« gros» des effectifs ralliés à la France Libre. Soit sept officiers (deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenants et un médecin-aspirant). Se rallient aussi un lieutenant-médecin du 14e BCA et un lieutenant du 12e BCA.
Accueil réfrigérant des Anglais
Le « Bataillon de chasseurs de la France Libre » comprendra en réalité trente à quarante rescapés de Narvik et quatre cents jeunes évadés de France au péril de leur vie, souvent sur des bateaux de pêche. Ce bataillon sera placé sous les ordres du capitaine Hucher, ancien commandant de la 2e compagnie du 6e BCA en Norvège.
Au cours d'une enquête parmi des anciens combattants de Narvik, j'ai entendu, en général sous promesse de l'anonymat, quelques-unes des raisons de ceux qui n'ont pas voulu rallier de Gaulle.
D'un lieutenant d'active, chef d'une compagnie de mitrailleuses:
- « On avait appris par le Daily Mail que de Gaulle était en Angleterre avec sa femme. Alors que nous étions séparés de nos familles. Cela a produit un effet désastreux. »
D'un lieutenant, chef d'une section d'éclaireurs-skieurs :
- « De Gaulle était pour nous un inconnu total... Il n'avait jamais servi aux Alpins. De ma section, un adjudant et un caporal sont restés. Les autres voulaient retrouver leurs fermes. Et le fait que Béthouart, plus ancien que de Gaulle, ait refusé de se mettre sous ses ordres a été déterminant. »
D'un lieutenant de réserve, chef d'une section de mortiers :
- « L'accueil en Angleterre avait été réfrigérant. Un soldat de la Military Police avait voulu, dès le débarquement, me prendre mon pistolet : "Give me", me disait-il. J'ai répondu : "Never" ! Nous nous méfions beaucoup des Anglais. Le lieutenant-colonel Valentini, commandant notre demi-brigade, nous a dit : "Ils sont en train de nous préparer un sale coup" . Mers el-Kébir ne m'a pas tellement étonné. »
D'un lieutenant de réserve, alors séminariste :
- « De Gaulle est venu faire "la tournée des popotes" à Trentham Park... C'était le dimanche 30 juin et il y restera une heure de 19 h à 20 h. Il prononce devant les officiers une brève allocution, où il évoque la certitude de la victoire.»
« On était tous alignés, poursuit l'ancien lieutenant de Narvik. Ceux qui avaient envie de rester en Angleterre le disaient. Il y a eu une demi-douzaine d'officiers de notre bataillon pour le suivre. De Gaulle a dit alors, avec un souverain mépris, à ceux qui partaient pour le Maroc :
- Messieurs, vous ne m'intéressez pas ...
La plus extraordinaire histoire que j'ai entendue sur ce rapatriement vers la zone libre est celle d'un fringant « bigor », ainsi nomme-t-on les artilleurs de la Coloniale. Il décide de rejoindre le Maroc, mais le bateau que les Anglais mettent à la disposition des Français est d'une saleté repoussante. L'officier se soucie fort peu de descendre dans la cale puante, pour y vivre une traversée incertaine, dans la promiscuité des hommes de troupe, les coques suintantes de rouille et les ponts vite englués de vomi.
- Pas question de rester à bord de cet infect rafiot, dit-il. »
Et c'est ainsi que la France Libre a récupéré un officier qui servira dans ses rangs avec autant de panache que d'efficacité.
Les volontaires de la France Libre seront, à la fin de juillet 1940, 2 548 très exactement, malgré le renfort des évadés de France et quelques ralliements.
Pourtant la légende des légionnaires et des chasseurs alpins de Narvik rejoignant de Gaulle aura la vie dure.
(1) Cinq années d'espérance, Plon, 1968.
(2) En réalité 4 441, il en restera moins de 1 000 en Angleterre et les trois quarts rejoindront le Maroc.
(3) André-Paul Comor : L'épopée de la 13e demi-brigade de Légion étrangère, Nouvelles Editions Latines, 1988.
Jean Mabire LE CHOC DU MOIS- Septembre 1990

lundi 9 juin 2008

« La torture » en Algérie

LE PEN REMET LES CHOSES L'ENDROIT

Au cours d'une conférence de presse au ton particulièrement solennel, Jean-Marie Le Pen a rétabli la vérité sur la "torture" pendant la guerre d'Algérie, et au long d'une grande leçon d' histoire, et de morale historique, s'est attaché à défendre l' honneur de l'Armée française.
Tout d'abord, le président du Front national a souligné que la campagne est d'origine communiste. Elle a été lancée par le parti communiste, qui « ne s'est jamais caché de sa complicité active avec les organisations rebelles et terroristes du Viêt-minh en Indochine, du FLN en Algérie », qui a « toujours lutté contre l'année française, tant au début de la Seconde Guerre Mondiale que pendant les guerres du Vietnam et d'Algérie ».
Une réédition communiste
Le parti communiste, « parti de la corruption et parti de la trahison, complice actif des sanglantes dictatures marxistes » qui pendant 70 ans ont été coupables de génocides, de déportations de masse, de tortures, « dans un terrifiant holocauste humain offert par des fous criminels aux dieux du communisme athée » : et ce sont « ces gens-là et leurs héritiers embourgeoisés qui osent mettre en accusation la France et l'Armée française. »
Cette campagne contre la torture, lancée « 45 ans après que dans la bataille d'Alger l'appareil terroriste et les méthodes secrètes du FLN et du parti communiste algérien furent brisées par la 10e DP, est la réédition de celle qui fut orchestrée par lui et le lobby de la torture pendant la guerre d'Algérie » . Il s'agissait alors, en diffamant l'Armée française, de venir en aide au FLN au bord de la déroute après l'échec de son offensive terroriste à Alger au début de 1957, en faisant oublier l' effet désastreux du massacre de Mélouza. Un « Oradour algérien » comparable à ceux qui continuent d'ensanglanter l'Algérie indépendante 38 ans après la guerre. Il s'agissait aussi de « défendre l'appareil terroriste majoritairement européen de sa filiale algérienne, le PCA, responsable à Alger de la fabrication, du transport et au moins au début de la pose des bombes » qui firent en quelques Semaines des dizaines de morts, des centaines de blessés, souvent mutilés à vie.
L'action antiterroriste
Or, quelle fut l'action antiterroriste dont Massu fut chargé ? Dans cette action, rappelle Le Pen, « le succès est une question d'heures puisque les fils des réseaux secrets se rompent 24 heures après l'arrestation d'un terroriste. On doit, dans ce délai, savoir où sont les bombes et qui sont ses complices ». Les interrogatoires, réalisés par des équipes spécialisées et supervisées par leurs chefs, « pouvaient aller jusqu'à l'imposition de douleurs physiques graduées mais sans séquelles invalidantes, que le terroriste pouvait d'ailleurs faire cesser en donnant les renseignements ».
En bref :« A la différence du FLN et du PCA qui terrorisaient les populations civiles, l'Armée ne terrorisait que les terroristes. Conformément à la morale et à la loi. Elle prenait le parti des innocents contre celui des criminels.» A titre d'exemple comparatif, Le Pen rappelle que dans la Willaya 3 en Kabylie, Mayouz, lieutenant d'Amirouche en proie à un délire d' espionnage, fit torturer et exécuter 3000 jeunes maquisards :« Vous avez dans vos rangs des hommes instruits et cultivés, ce sont tous des traîtres ... »
« Visiblement, s'indigne Le Pen, les insulteurs de l'Armée française ou les belles âmes qui jugent et condamnent de leurs fauteuils d'académiciens n'ont jamais vu de soldats tués ou mutilés par une mine ou éventrés par un coup de baïonnette ou un obus de mortier, ou des civils au nez coupé, aux jambes arrachées, aux yeux crevés. Ces souffrances-là ne sont pas comparables à celle d'un terroriste qui subit un interrogatoire musclé destiné à lui faire indiquer où sont les bombes et qui s'en sortira bousculé, peut-être meurtri, mais sans blessures et sans séquelles voire même intact comme Yacef Saadi chef terroriste d'Alger. »
Un témoignage personnel
Et Jean-Marie Le Pen apporte son propre témoignage: « Mon chef, le glorieux colonel Jean-pierre tombé au feu en mai 58 à Guelma, m'avait dit devant mon commandant de compagnie le capitaine Martin: " La mission que nous devons remplir à Alger comme militaires de carrière ne doit pas vous être imposée. Vous pouvez donc demander votre mutation." Je lui répondis: " Mon Colonel, j'ai l'honneur de servir dans votre régiment de parachutistes de la Légion étrangère, je reste, car demain, si je suis vivant, je retrouverai ma liberté de parole pour défendre mes camarades et l'Armée puisque celle-ci ne peut le faire étant la Grande Muette. " Quand j'ai regagné à l'Assemblée nationale le banc de députés que j'avais quitté pour m'engager aux cotés du contingent, j'ai pu tenir ma parole et dire ma solidarité avec l'armée vilipendée et insultée et répondre aux attaques injustes et diffamatoires dont elle était l'objet de la part des déserteurs, des planqués, et des traîtres porteurs de valises
Et Jean-Marie Le Pen tient à le dire à nouveau : « L'Armée française a gagné la guerre et n'a été frustrée de sa victoire que dans les allées du pouvoir politique, au mépris des serments de fidélité à l'Algérie française qu'on lui avait demandé de garantir. Elle a ménagé le sang, la souffrance, la dignité des combattants et des populations, et même de ses ennemis. Héritière de l'Armée de l'Empire français, elle n'a jamais pu être accusée de racisme. Disons-le clairement : les actes de violence inhumaine dont les tortures furent essentiellement le fait du FLN et de ses complices communistes.»
L'appel de Le Pen aux Français et aux Algériens
Ecartant donc toute idée d'une quelconque "repentance", Jean-Marie Le Pen lance un appel. Il en appelle à tous ceux qui ont combattu et souffert dans leur chair et leur âme, les combattants français, les pieds-noirs, les soldats musulmans fidèles et « les harkis, ignominieusement livrés et martyrisés », mais il en appelle aussi « aux Algériens, anciens combattants du FLN ou de l'ALN, et à la jeunesse de la jeune Nation algérienne, aux jeunes aussi qui résident en France, français ou algériens, pour qu'ils ne tombent pas dans le piège de l'agitation médiatique et la provocation du parti du communisme athée ».
Car pour Jean-Marie Le Pen il est clair que « ce que cherche aujourd'hui le parti communiste, c'est à entretenir chez les électeurs musulmans originaires d'Algérie, de plus en plus nombreux chez nous, une haine de la France qui les porterait à voter pour les candidats communistes ».
Or, au contraire, conclut Jean-Marie Le Pen à l'adresse des uns et des autres, si « nos routes nationales se sont séparées dans la douleur et dans la peine », « c'est notre devoir d'établir dans le respect de nos Nations et de leurs droits, les meilleures ou du moins les moins mauvaises relations possibles ». Car « nous avons en commun la tâche de construire la difficile paix des vivants au delà des combats et des sacrifices des morts ».
National Hebdo du 7 au 13 décembre 2000