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dimanche 1 septembre 2024

Les Spartiates, sacrifiés à la bataille des Thermopyles, n’étaient que des hommes

 

Les Spartiates, sacrifiés à la bataille des Thermopyles, n’étaient que des hommes (1/1)

À l’heure où l’homme blanc, constamment dévalorisé, est sommé de se déconstruire, il est bon de se remémorer des histoires qui ont fait sa grandeur. L’une d’entre elles a traversé les siècles et son écho résonne encore dans le cœur de chaque Européen : la bataille des Thermopyles. Cette sanglante défaite qui s’est déroulée en août ou septembre -480 est plus actuelle que jamais.  Voici pourquoi.

La criminalisation du mâle blanc est l’une des manœuvres en acte les plus dégueulasses et les plus délétères qui soit. Elle se base sur la mystification et le mensonge : on fait croire à d’entières générations que ce dernier n’aurait fait montre de virilité, de force, de courage et d’honneur que pour son profit personnel, pour dominer arbitrairement. On fait croire que l’Européen est et a toujours été en quête de pouvoir pour une fin en soi, feignant d’ignorer que la puissance fonde la liberté.

La bataille des Thermopyles, acmé du sacrifice d’hommes pour la communauté, rappelle que la liberté se conquiert par de grands actes. Concept dévoyé par excellence, nos boomers et nos petites bourgeoises nés dans la paix et l’abondance, pensent que la liberté revient à “faire ce que l’on veut quand on veut”. Mais la liberté c’est pouvoir choisir son destin. C’est choisir ses actes sans y être contraint par aucune force extérieure. Et pour ce faire, il faut bien être plus fort que ces forces extérieures. Une banalité au Ve siècle avant notre ère, une incompréhension aujourd’hui. Ainsi, c’est pour ne pas subir le joug de l’empire perse et disparaître dans sa masse que des Spartiates ont fait don de leur vie. Une poignée de Spartiates – et leurs alliés thébains et thespiens – sont allés aux devants d’une mort certaine pour le destin du monde grec. On est loin de l’image de masculinistes assoiffés de guerre et de pouvoir…

Les Spartiates sont morts depuis longtemps, et tout semble séparer les citoyens d’aujourd’hui de ces glorieux soldats. Pourtant, les Spartiates étaient des hommes, faits de chair et d’os, de peurs et de courage, de vilenie et de noblesse. Mais c’est le choix et le respect – sévère et implacable – des valeurs auxquelles ils devaient tous obéir, qui en fit des hommes supérieurs. À l’heure des insipides “valeurs de la République” qui n’ont pas plus de sens que de réalité, il est bon de le réaffirmer.

Ces soldats étaient des hommes et rien ne témoigne mieux de cette humanité que les mots d’Agathocle (1), un de ces trois cents héros qui ont choisi de se sacrifier pour faire barrage à l’Autre, et permettre à leurs fils, leurs filles, leur femme et leurs parents de pouvoir rester eux-mêmes.

“ Moi qui dois mourir demain, j’écris ces mots à la lumière d’une torche, en attendant le matin. Je contemple la splendeur des étoiles : l’éclat est très différent de l’obscurité qui enveloppe les cadavres qui s’étendent devant moi. Les mêmes corps qui teignent de rouge la boue que je piétine, dont l’odeur âcre me répugne autant que de savoir que demain je serai l’un d’entre eux. Moi, Agathocle, soldat spartiate, je suis de garde ce soir au col des Thermopyles. Je sais qu’ils nous ont encerclés aujourd’hui et que cet endroit sera ma tombe. À cette seule pensée mon estomac se contracte de froid, comme si le gel de la mort voulait déjà envahir mon corps. C’est pourquoi j’écris avec attention et – ce faisant – mes mains cessent de trembler et je sens que mes craintes s’estompent. Non, je n’essaierai pas de fuir devant les ténèbres. Je préfère écrire. Et ces mots parleront pour moi quand je serai mort. Ils expliqueront pourquoi j’accepte mon destin et pourquoi nous attendons la mort ici. Nous, les spartiates de la garde du roi Léonidas, on dit que nous sommes des hommes justes, que nous avons été choisis parmi ceux qui méprisent le plus les richesses et le luxe, que nous ne nous sommes jamais laissé corrompre par l’or.

Mais, en vérité, je vous le dis, celui qui affirme cela ment.

À Corinthe, nous vîmes pour la première fois de l’or et de l’argent en abondance. Nous nous sommes jetés dessus, impatients de butin. Mais bien vite, nous vîmes un frère se battre avec un autre pour une coupe d’argent, nous vîmes des hommes qui avaient lutté côte à côte se disputer une esclave aux yeux verts. Léonidas nous vit possédés par la cupidité et nous convoqua dans l’agora. Là, il jeta au sol ce qui lui était échu et dit :

« Voici ma part, maintenant vous pouvez vous entre-tuer pour elle ».

Nous, les trois cents hommes de la garde, nous avons eu honte et nous nous sommes débarrassés de nos richesses. Depuis cette nuit-là, nous abandonnâmes les palais de marbre et dormions dans le froid, hors de la ville, sous nos tentes en lin. Tous les hommes de l’armée spartiate nous saluèrent et dirent : « Ceux-là sont des hommes justes qui ne se laissent pas corrompre », en se partageant notre or. Mais il nous en importait peu, car on avait vu le prix de l’opulence et il nous semblait si élevé que pas même un des trois cents n’eut le courage de rester en ville. C’est pourquoi, quand nous reconnûmes Xerxès sur la colline, vêtu de soie et de pierres précieuses, nous le méprisâmes. Ce soir-là, il nous offrit une cargaison d’or pour laisser le passage libre. Nous sentîmes à nouveau le ver de la cupidité en nous et je crois que chacun de nous se trouva à désirer ces richesses et à vouloir abandonner le passage des Thermopyles, et vivre. Mais Léonidas se tenait devant nous. Il nous connaissait et c’est pourquoi il ne nous a pas parlé d’honneur, de gloire ou de patrie, parce qu’il savait qu’en cette occasion ces termes seraient vides à nos oreilles face au mot “vie”.

« Peut-être que l’un d’entre vous veut-il encore vivre à Corinthe ? », dit-il. « Qui le veut peut prendre sa part et m’abandonner, mais à celui qui le fera je lui recommande de charger beaucoup d’or pour oublier le visage des amis qu’il laissera derrière lui, et il lui en faudra prendre encore plus pour oublier le sang de ceux qui mourront pour sa trahison au-delà du col. »

Il dit cela et nous regarda en silence ; personne ne bougea, et aucun d’entre nous ne jeta ses armes. Pendant un instant, juste un instant, nous nous sommes réjouis d’être là avec notre roi. On dit de nous, Spartiates de la garde du roi Léonidas, que nous sommes des hommes de grande valeur, que nous ne méprisons pas la mort mais la lame des armes des ennemis.

Moi, en vérité, je vous dis que celui qui dit cela ment.

Car, en voyant le déploiement de l’ennemi, le cœur se serre. Et nous craignons le tranchant et la douleur des blessures, mais beaucoup plus que cette douleur, nous craignons le mépris de l’ami qui se bat à nos côtés, la honte de la femme qui attend notre retour et le rejet du vieil homme qui a jadis lutté pour nous. Pour tout cela, nous dominons nos craintes et nous luttons, possédés par la force qui brille dans nos yeux.      

Mais ce regard n’est pas de la haine pour les ennemis, c’était un regard de frayeur sachant que la mort marche toujours à nos côtés et que n’importe lequel d’entre nous peut être le prochain.

On dit de nous, Spartiates de la garde du roi Léonidas, que nous avons été des hommes loyaux, et que nous avons combattu pour la liberté des Grecs, pour la justice et la loi.

Mais en vérité, je vous dis que celui qui dit cela ment.

Demain à l’aube, nous saisirons nos boucliers et après avoir pris nos lances, nos hymnes de guerre résonneront au rythme de nos pas et nous chargerons les hordes des barbares. Je marcherai coude à coude, occupant ma place dans la phalange, et je sentirai la chaleur et la lumière du soleil, l’odeur du fer et la sueur des hommes, sachant que je ferai tout cela pour la dernière fois. Ma lance se couvrira de sang : je tuerai 10, 100, 1000 barbares, mais cela ne servira pas à grand-chose, parce que mon corps sera transpercé par les lances de l’ennemi, et je mourrai. Mais je ne le ferai pas pour la liberté des Grecs, ni pour la justice, ni pour la loi, et je ne mourrai pas non plus pour Sparte. Je mourrai pour ne pas être esclave, en traînant les chaînes de la servitude dans les déserts de la moyenne. Je mourrai pour venger Agésilas, mon ami, que j’ai vu tomber hier, percé d’une flèche égyptienne. Je mourrai avec Archiloque, qui m’a couvert de son bouclier pendant dix batailles, et me couvrira pour la dernière fois demain.             

Je mourrai pour Léonidas qui nous conduit à la mort, mais à qui nous sommes reconnaissants parce qu’avant cela, il fit de nous des hommes. Demain, quand la nuit tombera, de la garde du roi Léonidas il ne restera qu’un monceau de corps sans vie, puis une poignée d’os, et puis plus rien. Peut-être alors, quand on aura oublié le nom de Sparte et que même le vaste empire perse aura succombé à l’oubli, peut-être quelqu’un se souviendra-t-il de notre sacrifice et verra que pour notre mort nous étions justes, courageux et loyaux. Nous étions tout ce que nous ne pouvions pas être en vie. Et alors, ils diront :

« Les Spartiates de la garde du roi Léonidas moururent il y a longtemps, mais leur souvenir reste immortel ». “

***

Manifestant l’intérêt atemporel du mythe de Sparte, trois ouvrages ont récemment été publiés :

  • Sparte et l’idée spartiate, Des origines au déclin. Frédéric Éparvier, La Nouvelle Librairie éditions, 2024. Dans ce bref ouvrage, l’auteur retrace l’histoire de Sparte et de l’idée spartiate, depuis ses origines à sa chute, exposant en détail les raisons de son âge d’or et les causes de son déclin. Vous pouvez vous le procurer ici.

  • Sparte comme modèle, Histoire, hérédité et mythe d’une civilisation immortelle. Collectif, Éditions du Paillon, 2024. Ce recueil de textes insolites retrace lui-aussi l’histoire de la célèbre cité du Péloponnèse dans une première partie. Mais une seconde, plus fournie et plus éclectique, évoque le mythe de Sparte. L’idée de Sparte à travers les siècles, comment a-t-elle été perçue et valorisée par différents courants de pensée, qu’est-ce qui, en Sparte, est éternel. 196 pages. Vous pouvez vous le procurer ici.
  • Titans – Tome 1: IrisPaul Peru et Laci, Éditions Oxymore, 2024Une BD mettant en scène une guerrière spartiate, que nous avons recensé ici.

Audrey D’Aguanno

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2024 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

(1) Nous remercions Les Éditions du Paillon  qui nous ont aimablement autorisés à reproduire ce texte, présent dan l’ouvrage Sparte comme modèle, Histoire, hérédité et mythe d’une civilisation immortelle.

https://www.breizh-info.com/2024/09/01/237023/les-spartiates-sacrifies-a-la-bataille-des-thermopyles-netaient-que-des-hommes/

vendredi 5 janvier 2024

Nicolas Richer : le retour de Sparte

 

Faire l’histoire et l’éloge de Sparte, « cité des arts, des armes et des lois », voilà un sacré coup de boutoir porté à une historiographie bien-pensante qui perdure depuis plus d’un siècle.

Résumons : à l’époque de l’opposition frontale entre l’Allemagne et la France (1870-1945) il y avait deux modèles grecs, Athènes et Sparte. Le Bien et le Mal, de ce côté-ci du Rhin.

Le Bien : Athènes parée de toutes ses splendeurs, en marbre, en écrits. Mère de la démocratie, de la république, de la vie parlementaire, des droits de l’homme, moins les femmes, les hilotes et les esclaves. La Cité antique de Fustel de Coulanges (1864), l’histoire d’Athènes par Glotz (1928), les essais de Henri-Irénée Marrou (1948), Claude Mossé (1971), tous ces ouvrages égrenaient les mérites de la cité de Périclès.

Le Mal : Sparte, cité qui ne vivait que de la guerre. Elle ignorait les arts, les lettres. On y vivait comme dans une caserne. On y martyrisait les hilotes. Les « égaux » se répandaient en mœurs douteuses, pédérastie, naturisme des femmes. Des brutes, juste bonnes à se faire tuer aux Thermopyles. Bien entendu,  les « Huns », les Teutons admiraient Sparte. Leurs historiens l’exaltaient et les pseudo-penseurs nazis s’en étaient inspirés.

Ces âneries ont vécu et ne convainquaient que les idiots. Sauf que l’encyclopédie en ligne wikipedia nous livre un article « Sparte » qui tient à préciser que les populistes et les identitaires français, italiens, allemands, grecs exaltent encore Sparte. Dommage que ce plumitif numérique n’ait pas entendu parler de cette déclaration de Robespierre, esprit éclairé un peu coupant :

« Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses ». (7 mai 1794)

Nicolas Richer est à des années lumières de ces turpitudes. Ce spécialiste de l’histoire grecque a ouvert ses études supérieures par une thèse remarquée : « Les Ephores. Etudes sur l’histoire et sur l’image de Sparte » 1998. Il boucle ici une formidable synthèse, éclairée par une iconographie très soignée. Il nous apprend tout ou presque sur Lacédemone, l’autre nom de Sparte ; il nous la fait renaître avec une érudition hors pair. A lire de bout en bout.

Jean Heurtin

* Nicolas Richer, Sparte, Perrin.

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2018/03/27/92674/nicolas-richer-le-retour-de-sparte/

mardi 22 février 2022

Sparte, l'État militaire

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Lorsque Platon conçut son Utopie, il s'inspira des institutions réelles d'une communauté hellénique, l'État-cité de Sparte, qui était la plus grande des grandes puissances de son temps. Si l'on examine les origines du système lacédémonien, on constate que les Spartiates se trouvèrent acculés à la nécessité d'accomplir leur tour de force et de se doter, en vue de cette tâche, de leur “institution originale” parce qu'à une époque antérieure, ils avaient une orientation particulière : les Spartiates, en effet, s'étaient séparés à un certain moment de leur histoire de l'ensemble des États-cités helléniques.

Les Spartiates eurent une réaction toute particulière au danger commun qui menaça toutes les communautés helléniques au VIIIe siècle av. JC, lorsque, du fait du cours immédiatement antérieur du développement social, les rendements de surfaces cultivées dans la Grèce péninsulaire et dans l'Archipel, patries de la Société hellénique, se mirent à diminuer, tandis que la population de l'Hellade se multipliait rapidement. La solution “normale” trouvée à ce problème commun de la vie hellénique du VIIIe siècle consista en une nouvelle extension de la surface cultivable totale possédée par les Grecs grâce à la découverte et à la conquête de nouveaux territoires outre-mer. Dans la galaxie des nouvelles cités helléniques qui virent le jour à la suite de ce mouvement général d'expansion outre-mer, il y en avait une, Tarente, qui se réclamait d'une origine spartiate mais, même si cette prétention était conforme au fait historique, son cas fut unique. Tarente fut la seule cité hellénique d'outre-mer qui ait prétendu être une colonie de Sparte, et cette tradition tarentine ne fait que confirmer le fait que dans l'ensemble les Spartiates ont cherché à résoudre à leur manière, et non, comme les autres, par la colonisation d'outre-mer, le problème démographique commun à toutes les cités helléniques du VIIIe siècle.

Lorsque les Spartiates constatèrent que leurs vastes et fertiles terres arables de la vallée de l'Eurotas étaient elles-mêmes trop petites pour une population croissante, ils ne tournèrent pas les yeux vers la mer, comme les Chalcidiens, les Corinthiens ou les Mégariens. La mer n'est visible ni de la ville de Sparte, ni d'un point quelconque de sa plaine, ni même des hauteurs qui l'entourent immédiatement. Le trait naturel dominant du paysage spartiate est la haute chaîne du Taygète : elle s'élève d'un façon si abrupte au bord ouest de la plaine que sa face paraît presque verticale, et son flanc est si droit et si continu qu'il donne l'impression d'un mur. Cet aspect de muraille attire l'œil vers le Langadha, gorge qui coupe la chaîne à angle droit, comme si l'architecte titanesque de la plaine et de la montagne avait intentionnellement prévu cette unique cassure apparente dans une barrière par ailleurs uniformément infranchissable pour fournir à ce peuple une sorte de sortie.

Au VIIIe siècle, lorsque les Spartiates commencèrent à sentir la gêne de la pression démographique, ils levèrent les yeux vers les collines et, considérant le Langadha, cherchèrent leur salut dans le col traversant les montagnes, comme leurs voisins, sous l'aiguillon de la même nécessité, cherchaient le leur dans la traversée de la mer. À cette première séparation des chemins, les Spartiates furent soutenus par le dieu Apollon d'Amyclée et par la déesse Athéna Chalcièque.

La première guerre messéno-spartiate (vers 736 - 720 av. JC), qui fut contemporaine des premiers établissements helléniques sur les côtes de Thrace et de Sicile, assura aux Spartiates vainqueurs la possession en Hellade de terres plus vastes que celles des colons spartiates eux-mêmes à Tarente. Mais le génie de Sparte qui dirigeait la cité et “ne souffrit pas” qu'elle eut atteint son but, la Messénie, ne put par là la “préserver de tous les maux”. Au contraire, la fixité surhumaine — ou inhumaine — de l'attitude ultérieure de Sparte fut manifestement, comme la condamnation mythique de la femme de Loth, une malédiction et non une béndiction.

Les difficultés particulières aux Spartiates commencèrent aussitôt que la première guerre de Messénie se fut terminée par la victoire de Sparte, car la tâche de vaincre les Messéniens dans la guerre était moins difficile pour les Spartiates que celle de les soumettre dans la paix. Ces Messéniens vaincus n'étaient pas des Thraces ou des Sicules barbares, mais des Hellènes de même culture et mêmes passions que les Spartiates eux-mêmes : leurs égaux sauf dans la guerre et peut-être plus que leurs égaux en nombre.

La première guerre messénio-spartiate (vers 736-720 av. JC) ne fut qu'un jeu d'enfant par rapport à la seconde (vers 650-620 av. JC), au cours de laquelle les Messéniens asservis, trempés par l'adversité et remplis de honte et de rage d'avoir supporté un sort qu'aucun autre des Hellènes ne s'était laissé imposer, prirent les armes contre leurs dominateurs et combattirent bien plus rudement et plus longtemps pour recouvrer leur liberté qu'ils ne l'avaient fait lors du premier conflit pour la conserver. Leur héroïsme tardif fut finalement impuissant à empêcher une seconde victoire spartiate, et après cette guerre acharnée et épuisante au-delà de tout ce que l'on avait vu, les vainqueurs traitèrent les vaincus avec une sévérité inouïe.

Cependant, aux yeux perçant des dieux, les Messéniens insurgés avaient obtenu leur revanche sur Sparte, au sens où Annibal devait avoir sa revanche sur Rome. La deuxième guerre messéno-spartiate bouleversa le rythme de la vie de Sparte et infléchit tout le cours de son histoire. Ce fut une de ces guerres où le fer pénètre dans l'âme des survivants. L'épreuve fut si terrible qu'elle laissa la vie de Sparte rivée à une chaîne de misère et de fer et qu'elle “aiguilla” son évolution dans une impasse. Et, comme les Spartiates ne parvinrent jamais à oublier ce qu'ils avaient enduré, ils ne purent jamais s'adoucir et par conséquent se dégager de l'impasse où les avait conduits leur réaction d'après-guerre.

Les relations des Spartiates avec leur environnement humain à Messène passèrent par les mêmes vicissitudes ironiques que celles des Esquimaux avec leur milieu naturel dans la zone arctique. Dans les 2 cas, on a le spectacle d'une communauté osant s'attaquer à un milieu qui effraie les voisins de cette communauté, afin de tirer de cette entreprise formidable une récompense d'une exceptionnelle richesse. Tout d'abord, cet acte d'audace semble justifié par les résultats. Les Esquimaux font une chasse plus fructueuse sur la glace de l'Arctique que leurs cousins indiens moins aventureux dans les prairies nord-américaines ; les Spartiates, dans leur guerre avec Messène, arrachent des terres plus riches aux autres Hellènes d'outre-monts que les colons de Chalcis, leurs contemporains, n'en enlèvent aux barbares d'outre-mer.

Mais dans la phase suivante, l'acte d'audace initial — et irrévocable — entraîne sa sanction inéluctable. Le milieu vaincu s'empare à son tour de son audacieux vainqueur. Les Esquimaux deviennent prisonniers du climat boréal et doivent jusque dans le moindre détail modeler leur existence d'après les exigences impérieuses. Les Spartiates, ayant dans la première guerre vaincu la Messénie afin de vivre sur eux-mêmes, se voient contraints, dans la seconde et même au-delà, de consacrer toute leur existence à la tâche de conserver ce pays. De ce jour et à tout jamais ils seront les humbles et obéissants serviteurs de leur propre domination de la Messénie. Les Spartiates s'équipèrent en vue de l'accomplissement de leur tour de force en adaptant des institutions existantes aux nouveaux besoins à satisfaire.

« La façon... dont ces institutions primitives qui, ailleurs, disparurent dans toutes les communautés grecques devant les progrès de la culture (hellénique), furent transformées en pierres angulaires de l'organisme spartiate, est une chose qui nous inspire la plus profonde admiration. On ne saurait se refuser à discerner dans cette adaptation quelque chose de plus qu'une évolution automatique. La façon méthodique et tenace dont tout a été orienté vers un but unique nous oblige à voir ici l'intervention d'un ordonnateur conscient. L'existence d'un ou de plusieurs hommes travaillant dans la même direction, et qui ont transformé les institutions primitives pour en faire l'agôgê et le Cosmos, est une hypothèse nécessaire ».

La tradition hellénique attribuait à “Lycurgue” non seulement la reconstruction de la Société lacédémonienne après la seconde guerre messéno-spartiate — reconstruction qui fit de Sparte ce qu'elle resta ensuite jusqu'à sa chute — mais encore tous les évènements antérieurs et moins anormaux de l'histoire sociale et politique de Sparte. Mais “Lycurgue” était un dieu, et les savants occidentaux moderne, à la recherche de l'auteur humain du système de Lycurgue, ont cru le trouver dans Chilon, éphore spartiate qui a laissé une réputation de sage et qui semble avoir été en fonctions vers 550 av. JC. Nous ne nous tromperons sans doute pas beaucoup en considérant le système de “Lycurgue” comme l'aboutissement des efforts accumulés d'une série d'hommes d'États spartiates pendant une centaine d'années, à partir du début de la seconde guerre messéno-spartiate.

Le trait dominant du système spartiate, celui qui explique à la fois son efficacité étonnante, sa rigidité fatale et par suite son effondrement, était son “sublime dédain pour la nature humaine”. Toute la charge du maintien de la domination de Sparte sur Messène fut pratiquement imposée aux enfants nés libres. En même temps, dans le corps des citoyens de Sparte eux-mêmes, le principe d'égalité était non seulement bien établi, mais poussé très loin.

Quoique l'on n'ait pas procédé à l'égalisation des fortunes, chaque “Égal” spartiate tenait de l'État un des fiefs ou “lots” de même surface, ou d'égale productivité, provenant du partage des terres arables de Messénie effectué après la seconde guerre messéno-spartiate, chacun de ces domaines, cultivés par des serfs messéniens rivés au sol, étant calculé de façon a assurer l'existence d'un “égal” et de sa famille suivant le frugal mode de vie “spartiate” sans qu'ils aient à travailler de leurs propres mains. Par suite, chaque “Égal” spartiate, même le plus pauvre, était économiquement en état de consacrer tout son temps et toute son énergie à l'art de la guerre, et comme chacun d'eux, si riche fût-il, était tenu à l'entraînement et au service militaires permanents et perpétuels, l'inégalité de fortune restante ne se traduisait pas, à Sparte, par le mode de vie du riche et du pauvre.

En matière de hiérarchie héréditaire, la noblesse spartiate semble n'avoir conservé aucun privilège politique refusé aux roturiers, à l'exception de l'éligibilité à la Gérousia. Pour le reste, ils étaient absorbés dans la masse ; en particuliers, les 300 chevaliers de Sparte ne furent plus, dans le système de “Lycurgue”, ils étaient devenus un corps d'élite d'infanterie lourde recruté au mérite parmi tous les “égaux” qui se livraient à une vive rivalité afin d'y être admis. La manifestation la plus surprenante de l'esprit égalitaire du système de “Lycurgue” était la situation à laquelle il réduisait les rois. Bien que ceux-ci eussent continué à se succéder au trône par droit d'hérédité, ils n'avaient conservé d'autre pouvoir important que le commandement militaire en campagne. À cela près, sauf quelques obligations et privilèges moins importants que pittoresques, les rois régnants, ainsi que tous les autres membres des 2 familles royales, devaient se soumettre pendant toute leur existence à la même discipline rigoureuse que les “égaux” ordinaires. Comme héritiers présomptifs, ils recevaient la même éducation, et leur accession au trône ne leur procurait aucune exemption.

Dans le “système de Lycurgues”, les différences de naissance et les privilèges héréditaires ne comptaient donc, dans la fraternité des “égaux” spartiates, pour rien ou peu de chose et, quoique la naissance libre eût été la condition normale pour l'administration à cette fraternité, aucun candidat à l'admission n'eût, même intérieurement, et encore moins en public, jamais songé à dire l'équivalent spartiate de “Nous avons Abraham pour père”, car la naissance spartiate n'était pas une garantie d'accession au statut convoité, bien qu'onéreux, “d'égal”. En fait, la naissance spartiate, quoique normalement exigée n'était pas une condition suffisante. Elle condamnait simplement un enfant (s'il n'était pas repoussé comme chétif après sa naissance et mis à mort par exposition) à subir le supplice de l'éducation spartiate et ces ordalies ne donnait d'autre droit au jeune homme que de postuler une place dans la fraternité des “égaux” lorsqu'il était majeur. La façon dont l'enfant supportait cette épreuve comptait plus, en définitive, que sa naissance. Il y avait des spartiates de naissance qui ne pouvaient donner satisfaction à l'épreuve de l'éducation, et à qui finalement on refusait l'admission à la fraternité des “égaux” ; on les laissait pleurer et grincer des dents dans les ténèbres du dehors dans le peu enviable statut “d'inférieurs” (périèques). Inversement, il y eut des cas — évidemment rares — où des jeunes gens non spartiates furent autorisés à subir l'éducation spartiate, et si ces “enfants étrangers” s'en acquittaient bien, il semble qu'ils aient eu le même droit à être admis parmi les “égaux” que leurs condisciples spartiates.

Si, à cet égard, le système spartiate ne tenait aucun compte des prétentions de la naissance et de l'hérédité, le dieu Lycurgue poussa encore plus loin sa méfiance de la “nature humaine”. Le réformateur social spartiate alla jusqu'à intervenir dans le mariage lui-même dans l'intérêt de l'eugénique et s'efforça de faire tout le possible de procéder à la sélection. La conscription spartiate était universelle pour la catégorie qui y était soumise, c'est-à-dire pour tous les Spartiates de naissance libre qui n'avaient pas été exposés à la naissance. Les Spartiates enlevaient les enfants à leur famille à l'âge de 7 ans pour les soumettre au système d'éducation. Enfin, non seulement, ils contrôlaient et entraînaient les filles aussi bien que les garçons, mais ils fort loin l'identité de traitement des 2 sexes. Comme pour les garçons, la conscription était universelle pour les filles, qui n'étaient pas formées à des occupations spécifiquement féminines, ni séparées des hommes. Filles comme garçons concouraient nus en public devant une assistance masculine.

En ce qui concerne la reproduction du bétail humain, le système spartiate poursuivait simultanément 2 fins : il visait à la fois à la quantité et à la qualité. Il obtenait la quantité (proportionnellement à l'échelle miniature sur laquelle la société spartiate était édifiée) en s'adressant à l'individu adulte mâle et en cherchant à influencer son comportement par des encouragements et des pénalités. Le célibataire volontaire et endurci était pénalisé par l'État et insulté par les jeunes pour sa honteuse absence d'esprit civique. Par ailleurs, le père de 3 fils n'était pas mobilisable et le père de 4 fils était libéré de toute obligation envers l'État. En même temps, la qualité fut obtenue en laissant en vigueur, dans un but eugénique conscient et précis, certaines coutumes sociales primitives régissant les relations sexuelles, survivances probables d'un système d'organisation sociale fondé sur le groupe sexuel et antérieur à celui que représentent le mariage et la famille.

Un mari spartiate n'encourait pas la condamnation publique, il s'attirait au contraire l'approbation populaire s'il prenait soin d'améliorer la progéniture de sa femme en s'arrangeant pour que les enfants de celle-ci soient conçus par un quidam qui soit un homme — ou un animal humain — supérieur à lui-même. Il semble que la femme spartiate pouvait impunément organiser la chose pour son propre compte si son mari de ne prenait pas l'initiative de chercher lui-même un remplaçant lorsqu'il était manifestement inférieur à sa tâche. L'esprit dans lequel les Spartiates pratiquaient leur eugénique est parfaitement exposé par Plutarque dans un passage où il déclare que le réformateur de Sparte :

« ne voyait que vulgarité et vanité dans les conventions sexuelles des autres hommes qui prennent soin de fournir à leurs chiennes et à leurs juments les meilleurs géniteurs qu'ils peuvent arriver à emprunter ou à louer, et qui enferment leurs femmes et les tiennent en garde et surveillance de façon à être sûrs qu'elles n'auront d'enfants que de leur mari, comme si c'était là un droit sacré du mari, fût-il faible d'esprit, ou sénile, ou malade. Cette convention fait litière de deux vérités évidentes, c'est que de mauvais parents produisent de mauvais enfants et de bons parents donnent de bons enfants, et que les premiers qui sentiront la différence sont ceux qui possèdent les enfants et ont à les élever ».

 Arnold J. Toynbee, extrait de Guerre et Civilisation, Payot.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/97

lundi 21 février 2022

Le mythe spartiate

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“République de demi-dieux”, “prodigieux haras” pour sang noble, patrie virile du courage et de l’énergie,  Sparte fascine, Sparte inquiète, mais Sparte ne finit pas de briller de comme un soleil d’acier dans nos ténèbres ploutocratiques.

Il faut attendre véritablement le XVIIIe siècle pour que l’Antiquité fasse son grand retour dans le domaine de la philosophie politique. L’antiquomanie s’empare alors de la France.

Antiquomanie et laconophilie

Premier grand écrivain frappé par ce phénomène intellectuel, Montesquieu, qui se révèle fervent admirateur de Lycurgue, en qui il voit le fondateur d’une république vertueuse, la République de Lacédémone. Même fascination chez le marquis d’Argenson qui, devant le spectacle de la corruption de la Cour et de la misère des campagnes, remarque : « L’égalité est le seul bien général et jamais législateur n’a eu plus raison que Lycurgue sur ce point là » (1). Le philosophe Helvétius loue, lui aussi, « ce grand homme échauffé par la passion de la vertu » (2) qui a créé une cité vertueuse. Les encyclopédistes succombent également à la laconophilie. Le chevalier de Jaucourt, auteur dans l’Encyclopédie de l’article “Lacédémone (république de —)”, ne tarit pas d’éloges sur Sparte et les Spartiates :

« Il semble que la nature n’ait jamais produit des hommes qu’à Lacédémone (…) Soumettant les autres peuples à la force des armes, ils se soumettaient eux-mêmes à la vertu (…) Aussi je déclare avec Procope que je suis tout Lacédémonien. Lycurgue me tient lieu de toute choses ; plus de Solon, ni d’Athènes [car] (...) à Athènes on apprenait à bien dire et à Sparte à bien faire » (3).

L’on retrouve Sparte et Lycurgue au cœur de l’œuvre du plus célèbre laconophile français, l’abbé de Mably, qui s’exclame : « Que Lycurgue, mon cher Aristias, était profond dans la connaissance de nos vertus et de nos vices ! » (4) . Il rapporte que Lycurgue « proscrivit l’usage de l’argent et les arts inutiles. La tempérance devenait ainsi la principale des vertus parce qu’elle inspire nécessairement le mépris des richesses ; et ce mépris (…) est toujours accompagné de l’amour de l’ordre et de la justice » (5). Car, estime l’abbé, « le premier magistrat et la première loi d’une république, ce doit être la tempérance ; et le peuple le mieux gouverné après les Spartiates, c’est celui qui approchera le plus de leur frugalité » (6). C’est dans ce but que Lycurgue institua les kléroï, ces lots de terre d’égale valeur attribués à chaque citoyen, qui n’en était pas propriétaire mais seulement usufruitier. Ainsi, remarque Mably, « pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue établit une parfaite égalité dans leur fortune » (7).

Mais le plus célèbre admirateur de l’Antiquité spartiate reste Jean-Jacques Rousseau. Dans son Discours sur les sciences et les arts, il exalte le modèle de Lacédémone, « aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses lois, cette république de demi-dieux plutôt que d’hommes » (8). Pour lui, « les mœurs de Sparte ont toujours été proposées en exemple à toute la Grèce ; toute la Grèce était corrompue et il y avait encore la vertu à sparte ; toute la Grèce était esclave, Sparte seule était encore libre » (9). Dans le Contrat social, Rousseau se réfère encore à Sparte, cette fois pour définir la volonté générale :

« Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État et que chaque citoyen n’opère que d’après lui. Telle fut l’unique et sublime institution du grand Lycurgue » (10).

De même, pour sauvegarder la vertu et la pitié des citoyens, Rousseau préconise la censure « pour conserver les mœurs (…) en empêchant les opinions de se corrompre », le tribunal des Éphores constituant l’exemple suprême : « Quand Sparte a parlé sur ce qui est ou n’est pas honnête, le Grèce n’appelle pas de ses jugements » (11). Le philosophe est aussi partisan d’enlever les enfants à leurs familles, pour les instruire ensemble sous la responsabilité de magistrats âgés soigneusement sélectionnés, comme à Sparte… Toutefois, Sparte ne fait pas l’unanimité parmi les philosophes des “Lumières”, et Voltaire s’indigne : « Qu’est-ce donc que Sparte ? une armée toujours sous les armes si ce n’est plutôt un vaste cloître ».

Sparte et la Révolution française

La vieille querelle entre Athènes et Sparte ressurgit, en pleine Révolution française, dans l’opposition entre les Girondins et les Montagnards. C’est ainsi que Vergniaud, le chef des Girondins, rejette avec horreur le régime austère et guerrier de Sparte, ennemi des arts et du commerce. Au contraire, leurs adversaires Montagnards érigent Sparte en modèle. Robespierre ne s’exclame-t-il pas dans son grand rapport du 7 mai 1794 : « Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses » ? L’on comprend mieux la fascination qu’exerce Sparte sur les plus enragés des révolutionnaires si l’on se remémore cette citation de l’abbé de Mably :

« Lycurgue opposa son génie à celui des spartiates et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau. Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou par la crainte, à la révolution qu’il méditait » (12).

Ce que traduira de la sorte Billaud-Varenne, dans son rapport du 20 avril 1794 sur la théorie du gouvernement révolutionnaire :

« citoyens, l’inflexible autorité de Lycurgue devint à Sparte la base inébranlable de la république » (13).

Pour faire des Français ce « peuple nouveau », les Montagnards vont accorder une place importante à l’éducation des enfants. Ainsi le conventionnel Deleyre, ami de Rousseau, s’inspire directement de Sparte en proposant d’enlever les enfants de 7 à 18 ans à leurs parents et de les mettre dans des maisons d’éduction où ils vivraient en commun, exécuteraient des exercices de gymnastique et des danses guerrières. Comme à Sparte, les filles seraient éduquées comme les garçons. De son côté, Saint-just prône une éducation militaire des jeunes gens calquée sur celle voulue par Lycurgue et rapportée par Plutarque. L’École de Mars, future École spéciale militaire de Saint-Cyr, fondée alors, ne fut-elle pas surnommée la “colonie des Spartiates” ?

« Lycurgue entreprit d’instituer un peuple, — s’enthousiasmait Rousseau quelques années avant la Révolution. Il lui montra sans cesse la patrie dans ses lois, dans ses jeux, dans sa maison, dans ses amours, dans ses festins » (14). De même, Rabaut Saint-Étienne préconisera-t-il l’organisation par la République, le dimanche, d’exercices de gymnastique, de jeux publics et de fêtes. « La gymnastique publique, les exercices militaires, les hymnes civils, les uniformes des enfants, la censure exercée par les anciens, un Sénat formé de citoyens de plus de soixante ans — écrit Parker —, ce que proposait, en bref, c’était de transformer les Français en Spartiates tous les dimanches » (15). Une mobilisation totale qui n’est pas sans annoncer les grandes heures de l’Italie fasciste et du IIIe Reich…

Leurs adversaires ne manqueront pas d’accuser les Montagnards de vouloir remodeler la France d’après le modèle spartiate. Dès l’An III, Volney dénonce « une secte nouvelle [qui] (...) a juré par Sparte ». Et le révolutionnaire de rappeler aux bons esprits utopistes et rousseauistes le caractère élitiste et inégalitaire de la république de Lacédémone : 

« à Sparte une aristocratie de trente mille nobles tenait, sous un joug affreux, six cent mille serfs ; que pour empêcher la trop grande population de ce genre de nègres, les jeunes Lacédémoniens allaient de nuit à la chasse des hilotes, comme des bêtes fauves » (16).

En 1796, Gracchus Babeuf, instigateur de la fameuse Société des Égaux [accusée par le Directoire de conjuration], qui tire son nom des Homoioï spartiates, s’inspire de la constitution de Lycurgue en préconisant la division égale des terres. Son échec et sa mort brutale [en mai 1797] marquent la fin de l’influence de Sparte sur la politique française. Le coup d’État du 18 Brumaire semble bien ressusciter Rome avec ses consuls, son sénat et son tribunat.

Sparte et les nationalistes

Comme souvent en matière d’idées politiques, le mythe spartiate va basculer de gauche à droite et devenir la référence exclusive du camp nationaliste. En effet, au début du XXe siècle, c’est l’écrivain nationaliste Maurice Barrès qui avoue, dans Le voyage de Sparte (1906, rééd. Magellan & Cie, 2004, 6 €) son admiration pour les lois édictées par Lycurgue en des termes fort nietzschéens :

« Il y a là des articles obscurs mais, dans leur ensemble, ces grandes vues rationnelles m’enchantent. Voici l’un des points du globe où l’on essaya de construire une humanité supérieure. Il est trop certain que la vie n’a pas de but et que l’homme pourtant a besoin de poursuivre un rêve. Lycurgue proposa aux gens de cette vallée la formation d’une race chef. Un Spartiate ne poursuit pas la suprématie de son individu éphémère, mais la création et le maintien d’un sang noble » (17).

Sparte où le règne des surhommes, des demi-dieux comme les appelait Rousseau…  Barrès ajoute : 

« J’admire dans Sparte un prodigieux haras. Ces gens-là eurent pour âme de vouloir que leur élevage primât » (18).

En 1969, un autre Maurice, Bardèche, publie un essai intitulé Sparte et les Sudistes.

« Ce que j’appelle Sparte, écrit-il, c’est la patrie où les hommes sont considérés en raison de leurs qualités viriles qui sont mises au-dessus de toutes les autres » (19). Toutefois, remarque l’écrivain, « ce qui définit Sparte, ce n’est pas la caserne, comme on le croit trop souvent, mais le mépris des faux biens » (20).

C’est pourquoi, estime-t-il, « il y a un socialisme de Sparte, que Sparte affirme en dressant ses faisceaux » (21). De même, s’enthousiasme-t-il pour le culte de la virilité spartiate dans lequel le beau-frère de Robert Brasillach veut voir un pré-fascisme :

« L’éducation n’avait pas d’autre but que d’exalter le courage et l’énergie. Les garçons vivaient entre eux le plus tôt possible, dans des troupes analogues à celles des balilla de l’Italie fasciste ou des Hitlerjugend » (22).

Rien d’étonnant, par conséquent, à ce qu’il estime que les SS « furent les soldats de Sparte » (23).

Quelques années avant que Bardèche ne rédige son essai, en pleine guerre d’Algérie, le mythe spartiate a fait une timide réapparition à l’extrême-droite de l’échiquier politique   grâce à Dominique Venner. Effectivement, l’ex-bras droit de Pierre Sidos choisit alors le casque de Sparte comme emblème pour sa Fédération des étudiants nationalistes (FEN) puis pour Europe-Action. Exit, donc, la croix celtique popularisée par Jeune nation. Sparte, patrie du courage et de la vitalité, devient ainsi une référence constante de la jeunesse nationaliste, et l’un des innombrables bulletins locaux de la FEN, publié à Béziers, sera baptisé en toute simplicité Spartiate. Ce tropisme pour Lacédémone se transmettra d’Europe-Action au GRECE, et lorsque certains membres de la Nouvelle droite créent, en 1975, le mouvement de scoutisme Europe-jeunesse, ils adoptent comme symbole un très beau casque de Sparte stylisé, toujours utilisé aujourd’hui.

Récemment encore, au moment de choisir un emblème, les Jeunesses Identitaires ont opté pour le “lambda” de Lacédémone qui ornait les boucliers des Spartiates. Ce choix se veut un hommage aux combattants de la bataille des Thermopyles ainsi que l’expliquent ses animateurs : « Sparte, avec l’exemple de ces 300 résistants spartiates, est restée un modèle pour les Européens authentiques, modèle qui leur redonne du courage quand il le faut ! ». Dans la même mouvance “identitaire” est né à l’automne 2005 le Groupe Sparte, cercle de réflexion chargé du travail intellectuel et de la recherche théorique. La référence au GRECE est évidente et pleinement assumée, même si le choix pour un groupe purement intellectuel du glorieux nom de Sparte, bastion de l’anti-intellectualisme et adversaire résolu des sophistes athéniens, peut surprendre.

 Édouard Rix, Réfléchir & Agir n°30, 2008.

Notes :

  • (1) Journal et mémoires du marquis d’Argenson.
  • (2) Helvétius, De l’esprit, essai III, chap. VII.
  • (3) « Lacédémone (république de –) », Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, 1751-1772.
  • (4) Abbé de Mably, Les entretiens de Phocion in Œuvres complètes, Lyon, 1796, vol. 10, p. 95. (5) Ibid, p. 98. (6) Ibid.
  • (7) Abbé de Mably, Observations sur l’histoire de la Grèce in Œuvres complètes, vol. 4, p. 20.
  • (8) JJ Rousseau, Œuvres complètes, Pléiade/Gal., 1964, vol. 4, p. 20. (9) Ibid, p. 83. (10) Ibid, p. 536. (11) Ibid, p. 459.
  • (12) Abbé de Mably, Observations sur l’histoire de la Grèce in Œuvres complètes, vol. 4, p. 16.
  • (13) Le Moniteur, 21 avril 1794.
  • (14) Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne in Œuvres complètes, Pléiade/Gal., 1964, p. 956-957.
  • (15) HT. Parker, The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries, Chicago, 1937, pp. 134-135.
  • (16) Volney, Leçons d’histoire (sixième séance) dites aussi Leçons prononcées à l’École normale en 1795 / an III, Œuvres complètes, vol. VII, 1825, p. 125. La Terreur, nourrie en réalité de la peur  panique de l'ennemi intérieur ou extérieur renversant la République, y est expliquée par le culte de l’Antiquité (qui imprègne la rhétorique révolutionnaire de députés souvent avocats nourris d'auteurs latins) qui charrierait un catéchisme révolutionnaire surdéterminant : les Romains y sont décrits comme un peuple de pillards conquérants et d’esclavagistes aux antipodes de la liberté moderne telle qu’elle est entrevue désormais et dont Benjamin Constant fera la théorie dans sa conférence donnée en 1819, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. Pour les anciens la liberté, c’était collectivement pour un peuple,  de ne pas être soumis à un autre peuple ; pour les modernes, c’est au niveau de l’individu que cette liberté a du sens. Il s’agit de vouloir faire ce que l’on désire sans être contraint par l’arbitraire du pouvoir ; c’est aussi une liberté d’opinion, de comportement social refusant la tradition, de choix de sa profession non déterminé par la famille. Rétrospectivement il est néanmoins possible de considérer cette conception d'un libéralisme philosophique (pour lequel l'individualisme politique oblitère l'individualisme économique) chez ce pamphlétaire voltairien comme idéologie justificatrice du rôle de la bourgeoisie d'affaires dans les affaires publiques. Remarquons toutefois son rôle pionnier en études sociales : son rapport La loi naturelle ou le catéchisme du citoyen (1793) présenté comme « un code du bon sens et des honnêtes gens » préconise en particulier le développement de l'hygiène et de l'instruction à une époque où les épidémies et l'analphabétisme étaient monnaie courante. Concernant la charge de Volney dans sa leçon, elle  a surtout valeur de témoignage, en tant que réaction thermidorienne contre la politique de la Terreur (qui résulterait des modèles romains proposés à la jeunesse, enthousiasmant celle-ci au point qu'elle ait voulu les mettre en pratique d’une manière radicale). Elle ne peut certes être acceptée comme une explication historique bien que ce fut le cas au XIXe siècle par les partisans de la Révolution qui y trouvaient une excuse à la Terreur. Notons juste qu'après la chute de Robespierre et de Saint-Just en juillet 1794, la réaction thermidorienne fait cesser le culte de l’Antiquité. La mode du bonnet phrygien est terminée en mars 1795. Quand on invoquait Brutus pendant la Terreur, on était écouté avec gravité, après Thermidor, cela entraine les rires. Napoléon, soucieux de se présenter comme le continuateur de la Révolution face aux graves dérives de corruption et de spéculation sous le Directoire, usera par contre à nouveau de la phraséologie antique à outrance pour asseoir sa politique de relève puisant dans le droit romain  pour réorganiser le pays : les termes de Consul, de Sénat, de Légion (d’honneur), puis d’Empire avec ses aigles comme étendards impériaux, sont tirés de l’histoire romaine.
  • (17) Maurice Barrès, Le voyage de Sparte, éd. du Trident, 1987, p. 130. (18) Ibid.
  • (19) Maurice Bardèche, Sparte et les Sudistes, Pythéas, Sassetot-le Mauconduit, 1994, p. 99.
  • (20) Ibid, p. 103. (21) Ibid, p. 112. (22) Ibid, p. 101. (23) Ibid, P. 214.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/97

samedi 23 octobre 2021

Sparte, Cité des arts, des armes et des lois (Nicolas Richer)

 

Nicolas Richer, professeur des universités à l’Ecole normale supérieure de Lyon, est spécialiste de l’histoire grecque archaïque et classique, en particulier de Sparte.

Qui n’a entendu parler des légendaires combattants spartiates morts en braves, avec leur roi Leonidas, aux Thermopyles, en 480, face aux Perses ? Par ce sacrifice, le roi Leonidas, chef de l’armée, veille de façon exemplaire à assurer la gloire de Sparte.

Mais que sait-on vraiment de Sparte et des Spartiates ?

Avec ce livre, Nicolas Richer cherche à nous faire comprendre le fonctionnement de la collectivité des Spartiates, examinée de l’époque archaïque jusqu’à la fin de l’époque classique, qui marque l’impossibilité pour Sparte de conserver le premier rang qu’elle a longtemps occupé en Grèce.

Le lecteur est plongé aux origines de Sparte, dans ses mythes et la Laconie homérique. Il découvre la mise en ordre intérieure de Sparte au VIIe et au VIe siècle avant Jésus-Christ, son ordonnancement politique, ses règles largement liées à la guerre, sa vision collective, son efflorescence artistique multiforme, ses pratiques éducatives, ses dieux et ses cultes. Le rayonnement politique de Sparte au VIe siècle, sa politique extérieure, sa puissance au moment de la première guerre médique, sont détaillées. Et, bien entendu, plusieurs chapitres de ce livre sont consacrés à l’art militaire des Spartiates, formés et organisés pour la guerre.

Sparte, Nicolas Richer, éditions Perrin, 480 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/sparte-cite-des-arts-des-armes-et-des-lois-nicolas-richer/88713/

mercredi 14 avril 2021

L'héritage de Sparte : Hommage à la Prusse de la Grèce antique 2/2

  

Un système d'éducation terrible

À 7 ans révolus, les enfants appartenaient à l'État qui prenait en charge leur éducation. Les garçons, notamment, devaient gravir, échelon par échelon, les étapes de la hiérarchie dans les formations de la jeunesse d'État. La musique et la poésie étaient considérées comme des accessoires de la pédagogie d'État. L'autonomie du sens et du goût esthétiques n'était guère prisée : la danse réduite à un exercice gymnique, la poésie au rôle d'auxiliaire de l'éducation politique et la musique à un instrument de drill et de dressage. Outre le chant choral, musique militaire et chansons de marche au son de la flûte (qui jouait dans l'Antiquité, on le sait, le rôle de nos tambours et trompettes) : tel était le parnasse spartiate.

La vertu suprême était le patriotisme poussé jusqu'au sacrifice et la subordination des intérêts individuels au salut de l'État. Obéissance, endurcissement des corps et des âmes, frugalité et discipline faisaient partie des règles de vie les plus naturelles. La discipline, surtout, imprégnait et modelait toutes choses : celle des enfants et des adultes, discipline à l'école, discipline à table, discipline du corps et de l'esprit, de la conception à la tombe : c'était l'art de gouverner à la spartiate. Est-il besoin de souligner que dans cette polis dorienne, la pédérastie, amours “inverses d'homme à homme”, comme disait Hans Blüher, était omniprésente ? Force est de la considérer comme une devotio lacedaemonia, spécifique d'un État organisé en Männerbund (confrérie virile). Dans ce domaine comme dans d'autres, n'enjolivons rien.

Le Taygète

Même observation à propos d'une loi que Plutarque fait remonter à Lycurgue, le législateur semi-légendaire de Lacédémone : à sa naissance, l'enfant est examiné par les Anciens du clan. S'il est jugé sain, bien fait et vigoureux, il est déclaré digne d'être éduqué. Si en revanche, le Conseil des Anciens le trouve malingre et mal constitué, l'enfant est “exposé” au fond d'un précipice rocailleux du Taygète. Car « ils pensaient que pour un être incapable, dès le début de sa vie, de se développer et de devenir sain et fort, il vaut mieux ne pas vivre du tout car il ne sera utile ni à lui-même ni à l'État » (Lycurgue, 16).

De l'eugénisme spartiate à l'avortement libéral

Cette loi est à mes yeux la seule dans la constitution de Sparte qui devrait trouver grâce auprès des tenants actuels de l'ordre libéral-démocratique, quoique pour des raisons opposées : les Lacédémoniens formés à l'école de Lycurgue avaient une pensée eugéniste alors que nos parasites obéissent à des motivations essentiellement individualistes et hédonistes : ce n'est pas pour “améliorer la race”, c'est pour augmenter leurs chances d'“épanouissement personnel” qu'ils souscrivent à l'adage selon lequel “être né ne confère aucun droit à la vie” : de nos jours, le “citoyen adulte” ne se laisse nullement prescrire si l'enfant venu au monde doit vivre ou non. Le Conseil des Anciens, institution “réactionnaire”, a été remplacé, en ce qui concerne le sort du nouveau-né ou du fœtus, par l'auto-détermination du “conseil parental” et, si urgence il y a, par le droit de la mère dans le sein de laquelle se développe, tel un abcès, le fruit de ses entrailles.

La possibilité, admise par la société, de pratiquer, comme à Sparte, l'“exposition” de l'enfant (à ce détail près que l'opération est chronologiquement avancée au stade du fœtus) contraste favorablement avec les méthodes “barbares” de Sparte où la mort n'était même pas intra-utérine. L'avancement progressif du meurtre silencieux à une période comprise entre le premier et le sixième mois de la grossesse, et son remplacement, au niveau du vocabulaire, par un doux euphémisme, l'“interruption de grossesse” (IVG), sont considérés comme des acquis d'une civilisation qui paraît avoir définitivement surmonté Sparte. C'est ainsi qu'en Allemagne par ex., on considère comme un “progrès” le meurtre d'enfants par le Gebärstreik ou “grève des ventres” bien que cette grève-là fasse chaque année mille fois plus de victimes enfantines que n'en fit, en 7 siècles d'histoire spartiate, l'exposition rituelle sur le Taygète...

La liberté de la femme

La sympathie du démocrate sincère est toujours allée à Athènes, jamais à Sparte. L'homme de parti, l'honnête homme respectueux de l'ordre libéral-démocratique, se voudrait Périclès, au moins en miniature. Personne, en revanche, ne souhaite passer pour un héritier ou un disciple de Lycurgue ! Athènes est synonyme, on le sait, de Lumière, de Culture, de Démocratie et Périclès est la superstar de ces divinités éthérées. Par contre, la Sparte de Lycurgue passe pour avoir été pire que la Prusse frédéricienne, presque une préfiguration antique de l'État national-socialiste ! “Louons ce qui nous affaiblit et nous désarme ! Méfions-nous de ceux qui nous parlent d'union, de force, de grandeur, de discipline, de cohésion ! Ou nous risquerions de glisser vers le fascisme — et Hitler de revenir !” : C'est à peu près le discours que tient, la main sur le cœur, l'Occident démocratiste et bien-pensant.

L'objurgation, tantôt articulée du bout des lèvres tantôt hurlée, se gonfle démesurément dans le bourdonnement des médias. Il existe donc bien ce que j’appellerais une réaction émotionnelle antispartiate. Elle nourrit la lutte contre tout ce qui, de près ou de loin, pourrait évoquer l'ascèse, l'héroïsme ou la discipline. Se recommander de Sparte, admirer Sparte comme paradigme d'étaticité sévère, certes, mais puissante et capable, voilà qui, aujourd'hui, choque. Comme pouvait choquer, voici 5 siècles, le fait de nier la trinité divine ou l'incarnation du Christ.

Et pourtant, sur les traces de Plutarque et de Platon, j'ai rassemblé ici quelques bons points en faveur de Sparte. Il faut tout d'abord signaler que dans cette Sparte au “conservatisme” rigide, les femmes pouvaient faire tout ce qui leur était strictement interdit à Athènes-la-libérale. À Lacédémone, les femmes étaient beaucoup plus libres que les hommes. Non seulement en amour mais en affaires. Elles jouissaient de droits inconnus partout ailleurs. Au IIIe siècle, par ex., les femmes spartiates possédaient plus de richesses (y compris des biens fonciers étendus) que leurs maris, leurs frères ou leurs amants (Plutarque, Agis, 5, 23, 29). Aristote, déjà, reprochait à Lycurgue de n'avoir pas extirpé le « dérèglement et le matriarcat » des femmes spartiates (Politique, 2, 1270a, 6).

À l'étranger habitué à un strict et exclusif patriarcat, la ville de Sparte offrait presque le spectacle d'un État “exotique”, dominé par les femmes (Plutarque, Numa, 25,3) : « Les femmes spartiates ont sans doute été assez irrévérencieuses et se sont sans doute comportées de façon extrêmement virile, surtout à l'égard de leurs maris puisqu'à la maison, elles détenaient un pouvoir sans partage et qu'à l'extérieur elles intervenaient en toute liberté dans les affaires d'État les plus importantes ». Et pourtant, elles n'avaient rien de spadassins hirsutes et grivois : leur charme un peu abrupt était proverbial dans toute l’Hellade. Leur liberté semblait excessive même aux Athéniens les plus “progressistes” et les plus “éclairés”.

La rigueur d'un État guerrier résolument viril était adoucie par la grâce souriante, la malice, l'élégance spontanée de ses jeunes femmes qui, contrairement à leurs sœurs d'Athènes, avaient accès aux exercices sportifs et gymniques. Comme les hommes, les femmes lacédémoniennes étaient célèbres pour leur sens de la répartie et leur laconisme (le mot, d'ailleurs, nous est resté : Sparte est située au centre de la Laconie). Plusieurs anecdotes témoignent de cette vivacité de l'esprit, de cette concision propres aux Spartiates. Comme une étrangère disait à Gorgo, épouse de Léonidas, roi de Sparte : « Vous autres Lacédémoniennes êtes bien les seules à pouvoir dominer vos maris », Gorgo répliqua avec superbe : « Après tout, c'est nous, et nous seules, qui les mettons au monde ! » (Plutarque, Lycurgue, 14, conclusion).

Sans Sparte, pas d'Athènes

Mais concluons. Nous venons d'inscrire le nom de Léonidas. Nous avions, au début de ce texte, cité Simonidès célébrant les Lacédémoniens morts aux Thermopyles face à la supériorité numérique des Perses : « Voyageur, va dire à Sparte... ». Disons-le laconiquement : si l'on considère la civilisation grecque comme le fondement permanent de la culture européenne, on ne peut ignorer Sparte. Toute la culture de la Grèce classique, que l'on identifie volontiers à Athènes, n'aurait jamais pu s'épanouir si un peuple de guerriers, comparativement prosaïque, discipliné, en odeur de quasi barbarie, n'avait pas combattu jusqu'à la mort, pour sauver l’Hellade, aux Thermopyles, à Salamine et à Platée. Les victoires militaires, qui ne furent possibles que grâce à la présence spartiate, ont alors conquis, préservé et élargi cet espace où purent s'épanouir librement le théâtre grec, la philosophie grecque, la science grecque et même la démocratie grecque. C'est ce qu'il faut se garder d'oublier.

Regardons Sparte, presque étrangère dans sa rudesse. Cette société a pu pervertir jusqu'à la caricature des traits qui ont existé, à un degré moindre, dans toute polis grecque. Mais surtout, Sparte, qui incarnait au plus haut point toutes les potentialités de la polis, nous rappelle brutalement combien toute l'Antiquité classique nous apparaîtrait étrangère si nous cessions d'y projeter notre propre humanisme. Sparte nous fait également saisir le sens du mot politeia à l'état chimiquement pur : l'État, « le plus froid de tous les monstres froids », comme l'affirme le Zarathoustra de Nietzsche. On peut ne pas aimer Sparte. Mais quiconque se sent une attirance pour l'héritage grec doit se souvenir que toutes ces merveilles, toute cette splendeur, tout ce qui, en nous, “parle” et nous enthousiasme (au sens étymologique du terme), que tout cela n'a pu s'épanouir et se déployer que dans un monde soustrait à la menace du despotisme oriental par le sacrifice suprême de quelques dizaines de milliers d'hommes.

Mais Sparte nous remet aussi en mémoire les fondements de la culture européenne sur lesquels on fait si volontiers l'impasse aujourd'hui : l'espace où cette culture a pu éclore n'était certes pas défendu par des déserteurs ou des objecteurs de conscience ! Il était défendu par des soldats résolus face à la supériorité numérique écrasante de l'adversaire. Les meilleurs guerriers, la plus belle discipline militaire, étaient à Lacédémone. Après la victoire sur les Perses, aucun équilibre harmonieux ne put s'établir entre les 2 types de société grecque qu'incarnaient respectivement Sparte et Athènes. Peut-être fut-ce là la grande tragédie de la Grèce antique. Culturellement, Sparte fut une impasse. Mais Athènes elle-même, la “voie” athénienne, nous le pressentons aujourd'hui, pouvait-elle se poursuivre en ligne droite jusqu'à nous ?

Peut-être, après tout, la culture n'est-elle qu'un intermède, un gaspillage stérile d'énergie sur l'arrière-plan des espaces cosmiques infinis. Un certain défaitisme gagne autour de nous. Il déclare publiquement que l'orientalisation de l'Europe, si elle s'était accomplie beaucoup plus tôt, nous aurait épargné bien des maux. Pour ce genre de discours, les victoires grecques sur les Perses ne signifient donc rien. Mais c'est déjà une autre histoire. Il reste que Sparte nous rappellera toujours, de façon lancinante, une vérité éternelle, largement occultée de nos jours : sans un certain degré de “spartitude”, non seulement aucun État n'est possible, mais aucune civilisation ne peut vivre et… survivre.

Il faut redécouvrir notre héritage lacédémonien.

Gerd-Klaus Kaltenbrunner, Orientations n°12, 1990.

(texte paru dans Criticón n°100, mars-juin 1987 ; tr. fr. : Jean-Louis Pesteil)

Note :

  1. – Dans le dialogue de Platon, Clinias ajoute : « C'est un fait que (ces poèmes) sont venus jusque chez nous, importés de Lacédémone » (ndt). 

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/97

L'héritage de Sparte : Hommage à la Prusse de la Grèce antique 1/2

  

Si la Prusse-Brandebourg fut le “pôle nord” et l'Autriche le “pôle sud” de l'histoire allemande moderne, la politique et la civilisation helléniques furent marquées pendant des siècles par l'opposition entre Athènes et Sparte. L'Autriche et la Prusse ne furent pas seulement des constructions étatiques : elles ont également incarné une manière d'être, un état d'esprit, un style, une éthique. Il en est de même pour Athènes et Sparte. Ce dualisme resta d'ailleurs bien vivace longtemps après que les 2 cités-États grecques eurent perdu leur puissance et même leur indépendance.

À l'instar de l'ancien Empire allemand, qui comprenait une multitude d'États dont certains étaient de taille microscopique, la Grèce antique ne formait pas une unité politique ; c'était une mosaïque de villes et de confédérations, toutes jalouses de leur indépendance. Certaines de ces poleis jouèrent, en leur temps, un rôle éminent, politiquement ou culturellement. Citons par ex. les villes grecques d'Asie mineure, Éphèse, Milet et Smyrne, les colonies grecques de la Mer Noire, de Sicile ou d'Italie du Sud. Sur le continent hellénique, ce furent Corinthe et Thèbes, Argos et Némée, Éleusis et Delphes, sans oublier les nombreuses villes-États de la Mer Égée : la Crète, Chypre, Rhodes, Samos, Lesbos, Delos, Chios, etc...

Chacun de ces noms renvoie à une facette de “l'hellénité”, incarne un aspect unique, irréductible, de la culture grecque. Pourtant, seules Athènes et Sparte ont acquis une dimension historique mondiale. C'est qu'elles furent, avant tout, des “idées” [archétypes] au sens platonicien, c'est-à-dire susceptibles, selon les circonstances, de se réactualiser, de se réincarner sans cesse. Elles ne furent pas des concepts abstraits mais des modèles vivants d'existence historique pouvant à tout moment orienter l'histoire réelle. La Guerre du Péloponnèse, cette “guerre mondiale grecque” selon la formule magistrale de Thucydide, constitue l'épiphanie de cette opposition, où se résorbe l'insurmontable dualité Sparte-Athènes. Pour Platon mais aussi pour Rousseau et, plus récemment, pour Maurice Barrès, Sparte était l'archétype de “l'État vrai”. Or, cet archétype sert depuis longtemps de repoussoir à une politologie qui s'est dégradée en “science de la démocratie” au service de “l'esprit du temps”.

Sparte ou Spartacus ?

On peut, bien entendu, être spartakiste, puisque ce terme ne renvoie pas à un groupe d'extrême-droite mais à un mouvement communiste (le communisme passant déjà pour une forme de démocratie). Être spartakiste, cela n'a plus rien de dégradant. Le spartakisme, c'est de gauche, donc c'est bien. Le mot n'évoque-t-il pas l'esclave Spartacus, originaire, non de Sparte, mais de Thrace, qui avait organisé la révolte contre ses maîtres romains ? Sparte, en revanche, voilà le diable. La “spartitude”, c'est synonyme de rudesse, de dureté, de vexations inutiles... Mais que valent les beaux discours sur la “démocratie” quand survient l'Ernstfall (le cas d'urgence, la situation périlleuse, exceptionnelle) ? L'instant où la question n'est plus de savoir si l'on va se permettre un peu plus ou un peu moins de confort “démocratique” ? Où le défi existentiel se résume en 2 mots : se battre ou disparaître...

Combien pèsent, sur le plateau de la balance, les sophismes libéraux-démocratiques le jour où les armées ennemies franchissent la frontière, saluées par des cinquièmes colonnes qui déroulent joyeusement le drapeau de l'étranger et s'alignent pour la collaboration ? À ce moment-là, la seule alternative n'est-elle pas : Aut Spartiates aut Spartacus  (Ou bien Spartiate ou bien Spartakiste) ?

Aujourd'hui, au nom de Sparte, qui se souvient du mythe d'Hélène, la plus belle femme du monde ? Qui se souvient que Castor & Pollux, le couple inséparable des 2 frères héros qui recevra plus tard une patrie céleste en devenant la constellation zodiacale des Gémeaux, étaient d'origine spartiate et furent honorés à Sparte ? On a oublié que Cythère, île fortunée dédiée à Aphrodite, faisait partie du territoire de Sparte. Révolu est le temps où les écoliers découvraient, le cœur battant, les légendes de l'Antiquité classique et s'enthousiasmaient de ce que Sparte, pourtant située au centre de la plaine de l'Eurotas, ait renoncé, jusqu'à la période hellénistique, à se construire des remparts. Si les Spartiates n'ont pas voulu ériger des fortifications artificielles et des forteresses, c'est parce qu'à Sparte, les hommes, c'était l'État. Ces hoplites, qui misaient sur la force de leurs poings et de leurs armes, savaient que chacun était une pierre d'un rempart vivant : l'esprit de défense de la Polis. Qui se rappelle enfin ce que rapportaient Aristote, Plutarque et d'autres écrivains antiques : nulle part ailleurs, dans aucun autre État grec, la femme n'avait autant de droits civils et publics que dans cette cité dorienne qui exaltait comme nulle autre la fraternité virile ?

La Gérousie

On oublie souvent, semble-t-il, que Sparte fut le premier État au monde à posséder une sorte de tribunal constitutionnel. Il s'agit des 5 éphores ou “gardiens des lois” qui pouvaient même traduire les rois (il y en avait toujours 2 à la tête de la polis) devant leur juridiction. Il faut rappeler que Sparte, justement parce que sa constitution était “spartiate”, a toujours su étouffer dans l'œuf l'émergence de tyrans populaires, ce qui ne fut pas le cas des autres cités-États grecques. Soucieux de donner une expression politique à la sagacité, à l'expérience et à la sagesse des Anciens, les Spartiates créèrent la Gérousie : aucune affaire importante de l'État ne pouvait être tranchée sans l'assentiment préalable de ce Conseil des Anciens qui, avec les 2 rois représentant le couple de Gémeaux mythologiques, Castor et Pollux, comprenait 30 membres au total. Pour siéger à la Gérousie, il fallait avoir au moins 60 ans. L'appartenance à ce corps, incarnation politique du principe de séniorité, était définitive : seule la mort pouvait y mettre fin. Il ne fait guère de doute que la stabilité politique de Sparte, pendant des siècles, était due en partie à cette institution, capable de déjouer à temps tous les projets précipités, les initiatives inconsidérées ou les idées non mûries.

Mais ni la belle Hélène ni les dioscures siégeant au firmament étoilé ni la sagesse du Conseil des Anciens n'ont aujourd'hui droit de cité lorsqu'il est question de Sparte. Même le poète Tyrtée, qui vivait au VIIe siècle avant notre ère et dont les éloges de Sparte sont nombreux, paraît oublié. Et pourtant, Tyrtée était Athénien de naissance. On dit qu'il boitait et avait été maître d'école. Ce n'est que plus tard qu'il devint panégyriste de Lacédémone et citoyen spartiate. Plus de 2.000 ans après, le Souabe Hegel allait bien à Berlin où il devint... philosophe de l'État prussien ! C'est dans la guerre, disait Hegel, que se manifeste la cohésion de chacun avec l'ensemble. Et il ajoutait que la guerre était l'esprit et la forme où se focalisait l'essentiel de la substance éthique d'un peuple ou d'une nation.

Quant à Tyrtée, j'hésite à le citer car, s'il vivait de nos jours, ses éloges de l'héroïsme spartiate lui vaudraient certainement d'être marqué du signe infamant d'“extrémiste de droite”. Une de ses élégies, consacrée aux héros de la deuxième guerre médique, paraîtrait presque obscène à des oreilles pacifistes, à l'instar du fameux vers d'Horace selon lequel « il est doux et honorable de mourir pour la patrie » (Carmina  III, 2, 13), ou encore de Hölderlin dont on s'obstine — sans succès — à faire un Jacobin en puissance :

« Sois grande, ô ma patrie,
Et ne compte point les morts ;
pour toi, ma bien-aimée
Aucun mort ne sera de trop ! »

Le Romain Horace et l'Allemand Hölderlin sont en fait des fils posthumes de Tyrtée, Spartiate d'adoption, qui, dès le VIIe siècle avant notre ère, proclamait son mépris pour l'homme, fût-il par ailleurs de qualité ou de haut rang, qui ne fît pas ses preuves sur un champ de bataille. Voici les premiers vers d'une élégie à laquelle se réfère explicitement Platon dans son dialogue Des Lois (629, a-e) :

« Je ne ferais nulle mention ni ne tiendrais compte d'un homme,
Quand il serait couronné à la course ou à la lutte,
Aurait la taille et la force d'un cyclope,
Serait aussi rapide que le vent de Thrace,
Serait plus beau que Tithonos
Et plus riche que, jadis, Midas et Kinyras,
Quand il serait de sang plus noble que Pélops, fils de Tantale,
Et aurait la magie du verbe d'Adraste,
Et serait grand en toutes choses,
S'il n'est pas grand dans la tourmente du combat !
Car il ne sera pas brave à la guerre
Celui qui ne supporte pas de regarder la tuerie sanglante
Et n'attaque pas l'adversaire
En l'affrontant de près.
C'est la vraie vertu, le plus beau et le meilleur des prix
Que le jeune sang puisse un jour conquérir.
» (1)

L'État guerrier

Les vers de Tyrtée, Spartiate d'adoption, nous rappellent sans équivoque possible que Sparte fut un État guerrier au sens le plus vrai du terme. Un État encaserné, a-t-on pu dire, un État pratiquant l'élitisme eugéniste et dont certains aspects évoquent le communisme de guerre. Le modèle de la politeia selon Platon, aristocrate athénien mais spartanophile. Une synthèse apparemment perverse entre prussianisme et socialisme. Et le cauchemar de tous les libéraux, de Wilhelm von Humboldt à Karl Popper et à Henri Marrou.

Il ne faut pas s'illusionner : toutes ces descriptions, même exagérées dans les détails, même caricaturales (et caricaturées pour les besoins de la polémique) ont un fond de vérité. Athènes exceptée, aucun autre État antique ne nous est mieux connu que celui des Spartiates qui se nommaient eux-mêmes Lacédémoniens (le Spartiate était l'homme libre, citoyen à part entière). Les anecdotes les plus effarantes reposent sur de solides témoignages. Il est hors de doute que Sparte, même et surtout à une époque avancée de l'histoire antique, était, comparée à Athènes, un État extrêmement archaïque, rude et xénophobe. Et il est indéniable que jusqu'à la fin, cet État a veillé jalousement et orgueilleusement à préserver cette différence-là. Inutile de broder sur l'orgueil ostentatoire, sur la morgue du Spartiate, fût-il citoyen ordinaire. Chaque Spartiate était moitié roi moitié brigand. Les textes authentiques de Tyrtée lui-même sont là pour infirmer toute tentative de banalisation.

Tyrtée nous montre sans conteste un État où le guerrier l'emportait sur le bel esprit et le marchand. Toute la culture était axée sur la chose militaire et l'idéal était le sous-officier d'active. Quand une mère avait perdu son fils à la bataille, elle refusait laconiquement (c'est le cas de le dire) toutes condoléances : « Je n'ignorais pas qu'il était mortel », et ce que proclame solennellement le chœur de la pièce de Schiller Die Braut von Messina :  « La vie n'est pas le bien suprême » (acte 4, sc. 10), était, à Sparte, le b.a.-ba de la formation politique de n'importe quelle recrue. L'épigramme du lyrique Simonidès dédié aux Spartiates tombés aux Thermopyles exprime lapidairement ce que l'on attendait du soldat :

« Passant, va dire à Sparte
Que tu nous as trouvés, gisants
Conformément à ses lois
. »

Vouloir minimiser a posteriori la sévérité spartiate est une entreprise vouée à l'échec. La civilisation lacédémonienne n'était guère littéraire mais très athlétique. À Sparte, la poésie fut un produit d'importation, comme en témoigne l'exemple des 3 grands poètes, Tyrtée, Terpandros et Thaletas : le premier venait d'Athènes, le second d'Antissa (île de Lesbos), le troisième de Crète. Sparte les fit venir comme poètes officiels, un peu comme la Prusse prendra à son service les Souabes Hegel et Schelling, le Baron de Stein, originaire de Nassau, le Hessois Savigny et le Saxon Ranke. La cuisine était austère, c'était le cauchemar des gosiers corinthiens, crétois ou sybarites. Les distributions collectives de “soupe au sang” étaient considérées, hors de Sparte, comme un vomitif.

À suivre