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jeudi 1 février 2024

Serbie et guerres des Balkans. L’avenir appartient à ceux qui ne capitulent pas

 

Par rapport à nos ancêtres, nous nous sommes vraiment distingués par la lâcheté, la passivité fataliste et la paresse. Tout cela, cependant, peut changer rapidement.

Un entretien avec Milos Kovic, historien, professeur adjoint au Département d’histoire, Faculté de philosophie à Belgrade, en Serbie, qui a publié un livre sur un moment difficile où seul un chemin restait pour la Serbie et pas très prometteur – « L’unique voie : Pouvoirs de l’Entente et la défense de la Serbie en 1915. »

A quel point est-elle précise la théorie selon laquelle il existe des événements tragiques, d’une force exceptionnelle, qui façonnent vraiment l’identité d’une nation ? Comment cela se passe-t-il et quid si nous n’apprenons pas la leçon de ces expériences ?

– L’éminent écrivain français Renan a écrit dans sa conférence « Qu’est-ce qu’une nation? » que les gens sont souvent liés par des souvenirs de souffrance partagée, et les Serbes ne font pas exception. Aujourd’hui, lorsque la Yougoslavie n’est plus, il n’y a aucune raison pour que Jasenovac ne soit pas ramené au centre de l’identité serbe, tout comme les Juifs l’ont fait avec Auschwitz.

Au cours des guerres des Balkans et la Première Guerre Mondiale, nous avons eu une grande victoire, mais aussi beaucoup de souffrances. Nous avons toujours été critiqués pour bâtir notre identité sur la souffrance, la défaite et, par conséquent, pour ne pas regarder vers l’avenir.

– Lorsque les Américains vous posent une question comme celle-ci, ils devraient se souvenir du spectacle de Hollywood « 300 » sur Leonidas, qu’ils ont filmé et gagné une somme d’argent considérable. Quelle est l’éthique enseignée dans ce film? Il ne s’agit pas de célébrer seulement les défaites. Les batailles sont menées afin d’être gagnées. Personne ne veut mourir. L’éthique de la guerre exige du courage, de la sagesse et de la victoire. Et les défaites nous apprennent des leçons et elles devraient nous rendre plus sages.

Si nous établissons une comparaison entre le comportement des Alliés pendant la Première Guerre Mondiale et ce qui s’est passé dans les années quatre-vingt-dix, nous pouvons constater que dans les deux cas, les intérêts serbes ont été écrasés et trahis, mais malgré toutes les décisions préjudiciables pour nous, nous marchons toujours vers l’intégration européenne.

– En 1914, l’Empire austro-hongrois avait un bâton dans une main, et dans un autre, il avait un sac, et il a offert l’intégration à la Serbie, de meilleures routes, de meilleurs soins de santé, de meilleures écoles. La seule condition était d’abandonner l’indépendance. Aujourd’hui, l’UE a le même comportement, pire encore. Le bâton est plus épais et les carottes sont plus fines. Il est intéressant de noter que, à l’heure actuelle, un grand pourcentage de Serbes sont prêts à plonger le pays dans l’UE et à renoncer à la souveraineté et à la liberté, et en 1914, cela était impensable.

Pourquoi était-ce impensable?

– Les réponses se trouvent en nous-mêmes. Nous sommes soumis à un traitement spécial par les grandes puissances qui ont appliqué des méthodes similaires à Hawaii, aux Philippines, au Far West, en Inde. Mais nous ne pouvons pas tout le temps jeter la faute sur quelqu’un d’autre. L’honneur serbe a été rendu célèbre par les Serbes de la Republika Srpska et l’ancienne République de Krajina (en Croatie). Regardez le malheureux Monténégro, l’ancienne Sparte serbe. Ou notre Belgrade affligée, qui agit toujours comme si c’était la capitale de la Yougoslavie. Par rapport à nos ancêtres, nous nous sommes vraiment distingués par la lâcheté, la passivité fataliste et la paresse. Tout cela, cependant, peut changer rapidement. Vladislav Petković Dis (poète serbe) se lamentait de la même manière sur les vices serbes, à la veille des grandes victoires 1912-1918. Nous n’avons besoin que de détermination, d’intelligence et de courage. 

De nos jours, beaucoup de gens croient que nos défaites de la fin du XXe siècle sont enracinées dans les victoires des guerres des Balkans et de la Première Guerre Mondiale, parce qu’à cette époque, nous avions obtenu un nouvel Etat?

– Je dirais que ce genre de débat ne concerne que les années quatre-vingt-dix. Les générations qui fuyaient la mobilisation militaire et protestaient contre leur propre pays, alors que les Serbes de l’autre côté du fleuve Drina se battaient pour la survie, maintenant ils fuient leur propre faiblesse et accusent leurs grands-pères et leurs arrière-grand-pères. Ces pères ont plongé un sabre puissant dans la pierre dure, et leurs fils, ne pouvant sortir cet épée, en accusent leurs pères. Nos grands-pères nous ont laissé un excellent Etat yougoslave. Nous, notre génération, nous n’avons pas su le conserver. Il est facile de jeter la faute sur les morts pour notre propre faiblesse. Regardons dans le miroir et répondons à la question de savoir où nous étions et ce que nous avons fait dans les années quatre-vingt-dix, lorsque la Yougoslavie a été démantelée et ce que nous faisons aujourd’hui lorsqu’ils essaient de détruire notre Serbie.

Photo d’un soldat de la grande guerre
Photo d’un soldat de la grande guerre

Qu’est-ce qui est réellement arrivé aux Albanais en 1912, 1913, 1914 et après 1941?

– On avait proposé aux Albanais musulmans, qui étaient une classe privilégiée dans l’Empire ottoman, de vivre dans un Etat yougoslave relativement bien ordonné et moderne au lieu de vivre dans l’Empire ottoman. En tant que citoyens égaux avec leurs anciens serfs. Malheureusement, la plupart d’entre eux ont refusé. L’hostilité des Albanais vis-à-vis du nouvel Etat était fondée sur des motifs religieux et de classe. C’est pourquoi, dans la guerre mondiale qui s’en suivait, la majorité a pris parti des occupants et des ennemis du peuple serbe et ont de nouveau commis un génocide contre le peuple serbe au Kosovo et en Macédoine, mais aussi contre les Macédoniens.

Dans quelle mesure le problème a-t-il été exploré dans l’historiographie serbe? Y avait-il des punitions et des représailles dans l’armée serbe?

– Oui il y en avait. Il y a des commandements conservés des officiers lors de la retraite en Albanie indiquant que tout vol de civils albanais serait sévèrement puni. Dans la petite histoire « Resimić, le batteur », Dragisa Vasic décrit un tel cas, lorsque les soldats serbes affamés, en traversant l’Albanie, volent de la volaille dans un village albanais et, à la demande des paysans, l’officier serbe fusille ces enfants. C’était un événement historique vrai.

Simon Sebag Montefiore dans son «Jérusalem», considère les Albanais très au sérieux et note qu’ils sont devenus un groupe ethnique fort depuis le début du 19ème siècle. Par quel moyen les avons-nous sous-estimés en tant que groupe et un pouvoir politique?

– Il faut dire que Belgrade a vraiment sous-estimé le nationalisme albanais et qu’il était généralement méprisé. Nous n’avons pas été en mesure d’encourager les professionnels des études albanaises. Il y en avait, mais pas assez. Il est encore difficile de trouver quelqu’un qui s’occupera de cette question importante. Contrairement aux Albanais qui, au moins au Kosovo-Metohija, apprenaient le Serbe, nous n’apprenais pas l’Albanais. Donc, il y a eu une sous-estimation, en particulier du nationalisme albanais, et nous en avons payé le prix. Néanmoins, nous ne devons pas perdre de temps en nous accusant nous-mêmes, nous ne devons pas perdre confiance en notre propre force et nous ne devons pas oublier que l’avenir appartient à ceux qui ne capitulent pas.

Milos Kovic

Article original en serbe : https://zurnalist.rs/intervju-nedelje/item/1369-bitke-se-vode-da-bi-se-pobedilo.html

Traduit du Serbe par Svetlana Maksovic

Article en anglais : Serbia and the Balkans Wars: The Future Belongs to Those Who Do Not Surrender

 Milos Kovic : Historien serbe, docteur en sciences historiques et professeur adjoint au département d’histoire, Faculté de philosophie de Belgrade, Serbie.

Il est l’auteur du best-seller historiographique « Disraeli and the Eastern Question » (« Disraeli et la question de l’Est ») – Ed. Par Oxford University Press, 2011. 364 pp. / Revue: British Scholar http://britishscholar.org/publications/2012/11/27/november-2012-disraeli-and-the-eastern-question/

Les domaines de sa recherche sont les relations internationales (fin du 18e au début du 20e siècle), l’histoire des idées politiques (fin du 18e au début du 20e siècle).

Il était à l’Université d’Oxford pour un développement professionnel en 2004-2005. Il a participé à des conférences internationales à Londres, Florence, Iéna, Sofia, Belgrade.

https://reseauinternational.net/serbie-et-guerres-des-balkans-lavenir-appartient-a-ceux-qui-ne-capitulent-pas/

lundi 4 septembre 2023

Tromper l’ennemi, l’invention du camouflage moderne en 1914-1918, par Cécile Coutin

 

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Les éditions Pierre de Taillac, spécialisées dans l’histoire militaire à travers de superbes ouvrages, ont publié au mois d’août dernier une version réactualisée de l’ouvrage de Cécile Coutin intitulé « Tromper l’ennemi, l’invention du camouflage moderne en 1914-1918 ».

En août 1914, les soldats français partirent au combat dans des tenues voyantes – pantalon rouge, capote bleue – qui en firent des cibles faciles. Inadaptées à la guerre moderne, elles provoquèrent une hécatombe. Contre toute attente, ce sont des artistes, et non des ingénieurs militaires, qui trouveront des solutions et jetteront les bases d’une nouvelle arme : le camouflage. Le bouleversement est considérable : il ne s’agit plus de faire peur avec un uniforme impressionnant, mais de disparaître grâce à une tenue qui se fond dans le paysage. La guerre de position, qui maintient les troupes face à face, est pour beaucoup dans cette évolution : pour ne pas être repéré par l’ennemi, et survivre, il faut être invisible.

Officiellement créée le 4 août 1915, la section de camouflage de l’armée française regroupe des artistes de tous horizons, particulièrement des décorateurs de théâtre, rompus aux effets de trompe-l’oeil, et des peintres cubistes, aptes à la déformation de la réalité. Elle emploie des milliers d’hommes et de femmes. Son organisation et ses techniques inspirent celles des autres armées belligérantes qui les développent avec leur génie propre. Grâce à plus de 300 documents rares ou inédits, Tromper l’ennemi fait revivre l’histoire étonnante et méconnue de ces artistes français qui inventèrent le camouflage moderne et révolutionnèrent l’art de la guerre.

Cécile Coutin est conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France, département des Arts du spectacle, où, depuis 1990, elle est responsable du fonds de maquettes de décors et costumes. Auparavant, elle a été conservateur du musée d’Histoire contemporaine (BDIC, Universités de Paris) pendant dix-huit ans. Elle est l’auteur d’une thèse de doctorat en histoire de l’art sur le peintre et dessinateur Jean-Louis Forain et de plusieurs articles, brochures et conférences sur le camouflage en 1914-1918.

Un livre particulièrement original, bien illustré, instructif. On y découvre l’étonnante rencontre entre le monde artistique et l’armée, la première venant au secours de la seconde, décimée faute d’être beaucoup trop voyante sur le champ de bataille. On ne peut qu’espérer une chose : la suite de l’ouvrage sur l’ensemble du 20ème siècle, car l’évolution des techniques de camouflage a été particulièrement intense.  Réalisé en partenariat avec le ministère de la Défense.

Tromper l’ennemi – Cécile Coutin – Pierre de Taillac – 26,90€

Crédit photos  :  DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine. 

https://www.breizh-info.com/2015/11/07/33834/tromper-lennemi-linvention-du-camouflage-moderne-en-1914-1918-par-cecile-coutin/

lundi 28 août 2023

La France, pionnière des drones… en 1917

 

Actuellement plutôt franchement en retard sur les drones anti-matériel, contrairement aux Etats-Unis, l’Angleterre, Israël, l’Iran, la Turquie… ou encore la Russie dont les Lancets font des ravages sur le matériel occidental livré en Ukraine, la France avait pourtant été en pointe… trop tôt, il y a plus d’un siècle, comme le rappelle Actu Toulouse :

Avord (Cher), le 2 juillet 1917. Max Boucher réussit le décollage d’un Voisin 150 HP sans pilote. Ce premier vol de 500 mètres à 50 mètres du sol, suivi d’un second le 14 septembre 1918 avec un Voisin LBP n°1712 pendant 51 minutes sur 100 kilomètres, télécommandé à partir d’un autre appareil, grâce à un poste d’émission type E. 10., valide ce principe établi à la fin du XIXe siècle par Octave Détable.

En 1894, ce greffier général au Palais de justice de Paris, passionné par l’aviation naissante, met au point la stabilité automatique par la forme seule de sa voilure au moyen de cônes divergents. Si une première expérimentation sur un petit planeur est effectuée dès 1897, notre concepteur a en tête de la renouveler avec un avion. Le jeune lieutenant Max Boucher, ancien des 19ème et 7ème Régiments de Chasseurs et du 23ème Régiment de Dragons, affecté à l’automne 1912 au service de l’aéronautique militaire, comprend vite l’intérêt de cette invention -l’objectif est bien de créer un engin capable d’effectuer des missions de reconnaissance sans engager la vie des soldats- et propose de piloter l’appareil dont Détable prépare la construction“.

 
En 1923, avec l’aide de l’ingénieur Maurice Percheron, Boucher réussit enfin à sortir le premier drone stricto sensu. Mais l’année suivante, l’état-major coupe les crédits. Déçu, il quitte l’active et fait valoir ses droits à pension en 1927″.
 
La guerre de Quatorze consacre l’aviation – mais la France loupe définitivement le coche des drones, et ne l’a toujours pas rattrapé, au contraire des drones navals – DNCS poursuit un important projet de réindustrialisation dans le Var, à l’emplacement d’une ancienne usine navale, tandis que la Bretagne en fabrique déjà à Quimper pour le compte du ministère des Armées.

mardi 18 juillet 2023

Sortie de Benoît XV, livre d’Yves Chiron

 

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Les éditions Perrin viennent de  publier un nouvel ouvrage d’Yves Chiron,  qui est une biographie du pape Benoît XV. Après ses livres sur Pie IX, Pix X, Pie XI et Paul VI, qui ont été traduits en plusieurs langues et qui sont devenus des références, l’historien et directeur du Dictionnaire de biographie française – spécialiste d’histoire religieuse des XIXème et XXème siècles – s’attaque donc à celui qui devînt pape en septembre 1914.

Cette biographie fait suite à celle rédigée par Marcel Launay et parue en janvier 2014.

Benoît XV, au nom prédestiné – Giacomo Della Chiesa –, devient ainsi pape à un moment crucial de l’histoire, à la veille de ce que Dominique Venner nommait le début du “grand suicide” de l’Europe.
A sa mort, en 1922, Benoît XV est salué par des éloges quasi unanimes, pour tomber ensuite dans un oubli injustifié. Pape de la Grande Guerre, il fait entendre une voix au-dessus de la mêlée. De ce conflit et en dépit des exaltations patriotiques et des ferveurs guerrières, il n’a de cesse de condamner l’« horrible boucherie qui déshonore l’Europe ».
Il tente d’arrêter ce « suicide de l’Europe civilisée » tout en déployant une action charitable en faveur des populations des deux camps. Cette impartialité fut incomprise de la plupart des gouvernements : Clemenceau le traita de « pape boche » et le général allemand Ludendorff de französisch Papst (« pape français »).
Après la guerre, Benoît XV poursuit ses grands desseins, qu’il s’agisse de l’Europe ou des Arméniens, qu’il aida tant qu’il put lors du génocide de 1915 et pour lesquels il plaida le droit à un Etat.
La biographie rigoureuse d’un pape injustement méconnu, par l’un des meilleurs spécialistes de la papauté contemporaine.

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Benoît XV – Yves Chiron – Editions Perrin – 22,90€

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Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/11/08/18588/sortie-benoit-xv-livre-dyves-chiron/

lundi 17 juillet 2023

Les acquis de la Guerre d’Ukraine ou quand les « stratèges US » redécouvrent la Lune !

 

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Bernard Plouvier

En ce mois de juillet 2023, où les tant célébrées « contre-offensives ukrainiennes » - qui devaient écraser les troupes russes et reprendre tout le terrain perdu en février-mars 2022 – se traînent lamentablement depuis le printemps, gagnant non des kilomètres, mais quelques centaines de mètres, et « libérant » non pas des villes d’ailleurs peuplées de Russes depuis l’ère stalinienne, mais quelques hameaux, les « cerveaux » du Pentagone et de la CIA accouchent de leurs commentaires.

Et ils sont gratinés : ils redécouvrent… ce qu’Alliés et Centraux avaient compris progressivement de 1915 à 1918 !

D’abord, rien ne se passe jamais comme prévu, ni dans les événements ni dans le planning – avec une seule exception : le Blitzkrieg prodigieux de la Wehrmacht à l’Ouest en mai-juin 1940, durant lequel une armée moins nombreuse et moins nantie de chars (d’ailleurs mal armés), mais associée à une force aérienne bien plus puissante, et d’un dynamisme à toute épreuve, avait écrasé diverses forces très disparates, où les généraux étaient des ganaches incapables de coordonner forces terrestres et forces aériennes, où les transmissions étaient lamentables, dont les combattants étaient amollis par huit mois de quasi-inaction, où enfin le motif d’entrée en guerre – empêcher les Allemands de reprendre une terre germanique (Dantzig et son Hinterland) – avait disparu d’entrée de jeu.

Comme en 1939, la propagande actuelle présente très mal le motif de guerre : le sort des Russes opprimés par les Ukrainiens, à direction extrêmement corrompue. Les Allemands de Dantzig et du Korridor étaient brimés par les Polonais de 1919 à 1939… on reconnaît volontiers que cette notion ne transparaît pas des merveilleux travaux des « historiens » de l’ère shoahtique !

Les génies US redécouvrent l’importance du camouflage (déjà démontrée en 1915 par les Français et les Allemands), face au rôle majeur de l’artillerie guidée non plus par observateur fixe mais par drones. À dire vrai dès 1939, la Luftwaffe guidait les artilleurs de la Heer par transmissions radio instantanées, mais du côté de l’US-Army, il y eut tant de « bavures » coûteuses en hommes et même en généraux US, en Italie ou en France, que cette coopération ne semble pas avoir été une spécialité nord-américaine - les GI’s parlaient d’ailleurs de « The US-Luftwaffe » pour stigmatiser les conséquences de la criminelle incompétence du service de coordination au sein de l’US-Army.

Les génies redécouvrent l’importance tactique des petites unités, rompues à l’action de commandos ultra-mobiles : l’équivalent des Stoss-Truppen allemandes (1917-18) ou des Corps francs français (1917-18, puis en 1939-40), repris par les Britanniques à compter de 1941. Mais hier comme aujourd’hui, l’action de ces petites unités est limitée à des coups d’épingle (très appréciés des journaleux, comme ils l’étaient durant la Grande guerre), si elle n’est pas suivie immédiatement par une action puissante d’une ou plusieurs divisions – ce fut le cas de la prise de Riga en septembre 1917, puis dans la zone de Caporetto en octobre 1917.

Dès 1915, de remarquables troupiers français (André Maginot) et allemands (Willy Röhr) réclamaient la formation et l’utilisation de ce type d’unité mobile précédant l’action de grosses unités sur un objectif tactique de grande importance. Et même à l’heure des satellites et des drones d’observation, l’infiltration des lignes adverses pour identifier les unités et ramener des prisonniers pour les interroger reste d’actualité… les interrogatoires ne sont sûrement pas plus rudes qu’ils ne l’étaient durant la Grande Guerre ou la Seconde édition !

Et oui, c’est à l’échelon tactique (chef de compagnie ou de section, voire encore plus bas dans la hiérarchie) que se gagne ou se perd un bout de terrain dans une guerre de position ! On le sait depuis les offensives criminelles des fous furieux Joffre, v. Falkenhayn, Cadorna, où une résistance acharnée de défenseurs héroïques peut briser une offensive précédée d’une débauche d’artillerie.    

Après avoir reconnu l’importance du péril aérien (bien connu depuis les offensives de 1918, ce que de Gaulle, coincé dans ses Oflag depuis 1916 n’avait pu percevoir, à la différence d’un Guderian) de nos jours lié aux drones et aux missiles, les « cerveaux » nord-américains redécouvrent « l’effarante dépense en munitions ». Si nos actuels génies s’étaient penchés sur l’An 1914, ils sauraient que dès le mois de septembre, toutes les armées devaient économiser les tirs (canons et fusils) du fait de « l’effarante » chose que nul « stratège » n’avait prévu.

Que les logisticiens de 1914 n’aient pas prévu l’énorme gaspillage en munitions – en gros, il aura fallu 5 tonnes d’obus pour tuer un ennemi, durant la Grande Guerre ! -, cela peut se comprendre. Les Européens, rompus aux expéditions coloniales, estimaient que « tout serait réglé en trois mois ». Mais qu’un siècle plus tard, les soi-disant génies d’états-majors redécouvrent le phénomène témoigne d’une seule chose : la nullité de l’enseignement de l’histoire. De fait, cette matière est devenue un simple objet de propagande et non une source de renseignements précis pouvant étayer de solides réflexions et instaurer une organisation efficace.

Car on n’improvise pas du jour au lendemain l’accroissement majeur de la production d’usines travaillant pour l’effort militaire, surtout après quelques décennies où les clowns des universités, de la politicaille et des media avaient promis « la fin de l’histoire » !

Il serait temps de rappeler aux moins sots de nos contemporains que la guerre est une réalité universelle et diachronique et que la quasi-totalité des guerres ont une finalité de domination économique. Là encore, l’enseignement dogmatique de l’histoire jure avec les faits réels.

Ces deux années 2022-2023 feraient sourire de pitié l’observateur ayant un minimum de connaissances historiques, s’il ne s’agissait d’une triste affaire initiée par le couple Obama-Biden dès 2014 avec le putsch de Kiev, dans le but d’accroître la puissance du monstre US à la poursuite de la chimère rooseveltienne – celui d’un Globe terrestre américanisé… une triste affaire de mégalomanie qui entraîne la mort de milliers d’Européens, victimes innocentes de la folie des grandeurs de politiciens vendus à l’hyper-capital.            

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2023/07/16/les-acquis-de-la-guerre-d-ukraine-ou-quand-les-strateges-us-6452519.html

mercredi 12 juillet 2023

Qu’est-ce que l’identité ? Réflexions sur un concept-clef

 

Identité

Les débats actuels visent surtout à définir qui est Français. Mais il faudrait aussi se demander “ce qui est français”. Où est donc la “France éternelle” dont on nous rebat les oreilles (versions Charles Martel ou Grands Principes de 1789) dans l’environnement technico-commercial qui constitue désormais notre cadre de vie ? L’identité ne renvoie pas à une nature ou à une essence immuable dont la finalité serait de se perpétuer inchangée dans l’histoire. Elle est un monde vécu qui se reproduit en se complexifiant et en s’enrichissant. L’identitaire n’est pas l’identique.

[Ci-contre : carte postale de propagande, 1915, mettant en scène un groupe d’enfants portant l’uniforme, dominé par la figure tutélaire d’une Marianne qui semble les protéger,  arborant  les symboles de la République : bonnet phrygien, écharpe tricolore et drapeau]

***

La question de l’identité (nationale, culturelle, etc.) joue un rôle central dans le débat sur l’immigration. D’entrée de jeu, deux remarques à ce sujet s’imposent. La première consiste à observer que, si l’on parle beaucoup de l’identité de la population d’accueil, on parle en général beaucoup moins de celle des immigrés eux-mêmes, qui semble pourtant la plus menacée, et de loin, par le fait même de l’immigration. En tant que minorité, les immigrés subissent en effet directement la pression des modes de comportement de la majorité. Vouée à l’effacement, ou au contraire exacerbée de façon provocatrice, leur identité ne survit le plus souvent que de manière négative (ou réactive) en raison de l’hostilité du milieu d’accueil, voire de la surexploitation capitaliste qui s’exerce sur des travailleurs coupés de leurs structures de défense et de protections naturelles.

Les vraies menaces de l’identité

On est d’autre part frappé de voir comment la problématique de l’identité est placée, dans certains milieux, dans la seule dépendance de l’immigration. La principale “menace”, sinon la seule, qui pèserait sur l’identité nationale française serait représentée par les immigrés. C’est faire bon marché des facteurs qui, partout dans le monde, dans les pays qui comptent une forte main-d’œuvre étrangère comme dans ceux qui n’en comportent aucune, induisent une désagrégation des identités collectives : primat de la consommation, occidentalisation des mœurs, homogénéisation médiatique, généralisation de l’axiomatique de l’intérêt, etc.

Il n’est que trop facile, dans cette aperception des choses, de retomber dans la logique du bouc émissaire. Or, ce n’est certainement pas la faute des immigrés si les Français ne sont apparemment plus capables de produire un mode de vie qui leur soit propre ni de donner au monde le spectacle d’une façon originale de penser et d’exister. Ce n’est pas non plus la faute des immigrés si le lien social se défait partout où l’individualisme libéral se répand, si la dictature du privé éteint les espaces publics qui pourraient constituer le creuset d’un renouveau d’une citoyenneté active, ni si les individus, vivant désormais dans l’idéologie de la marchandise, deviennent de plus en plus étrangers à leur propre nature. Ce n’est pas la faute des immigrés si les Français forment de moins en moins un peuple, si la nation devient un fantôme, si l’économie se mondialise et si les individus ne veulent plus se conduire en acteurs de leur propre existence, mais acceptent de plus en plus qu’on décide à leur place à partir de valeurs et de normes qu’ils ne contribuent plus à former. Ce ne sont pas les immigrés, enfin, qui colonisent l’imaginaire collectif et imposent à la radio ou à la télévision des sons, des images, des préoccupations et des modèles “venus d’ailleurs”. Si “mondialisme” il y a, disons même avec netteté que, jusqu’à preuve du contraire, c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’il provient, et non de l’autre côté de la Méditerranée. Et ajoutons que le petit épicier arabe contribue certainement plus à maintenir, de façon conviviale, l’identité française que le parc de loisirs américanomorphe ou le “centre commercial” à capitaux bien français.

Les véritables causes de l’effritement de l’identité française sont en fait les mêmes que celles qui expliquent l’érosion de toutes les autres identités : épuisement du modèle de l’État-nation, malaise de toutes les institutions traditionnelles, rupture du contrat de citoyenneté, crise de la représentation, adoption mimétique du modèle américain, etc. L’obsession de la consommation, le culte de la “réussite” matérielle et financière, la disparition des idées de bien commun et de solidarité, la dissociation de l’avenir individuel et du destin collectif, le développement des techniques, l’essor des exportations de capitaux, l’aliénation de l’indépendance économique, industrielle et médiatique, ont à eux seuls infiniment plus détruit “l’homogénéité” de la population française que ne l’ont fait jusqu’ici des immigrés qui ne sont eux-mêmes pas les derniers à en subir les conséquences. « Notre “identité”, souligne Claude Imbert, est beaucoup plus atteinte par l’effondrement du civisme, plus altérée par le brassage culturel international des médias, plus élimée par l’appauvrissement de la langue et des concepts, plus dérangée surtout par la dégradation d’un État jadis centralisé, puissant et prescripteur qui fondait chez nous cette fameuse “identité” » (1). Bref, si l’identité française (et européenne) se défait, c’est avant tout en raison d’un vaste mouvement d’homogénéisation techno-économique du monde, dont l’impérialisme transnational ou américanocentré constitue le vecteur principal, et qui généralise partout le non-sens, c’est-à-dire un sentiment d’absurdité de la vie qui détruit les liens organiques, dissout la socialité naturelle et rend chaque jour les hommes plus étrangers les uns aux autres.

L’immigration joue plutôt, de ce point de vue, un rôle de révélateur. Elle est le miroir qui devrait permettre aux Français de prendre la pleine mesure de l’état de crise larvée dans lequel ils se trouvent, état de crise dont l’immigration représente moins la cause qu’une conséquence parmi d’autres. Une identité se sent d’autant plus menacée qu’elle se sait déjà vulnérable, incertaine, et pour tout dire défaite. C’est la raison pour laquelle elle n’est plus capable de faire fond sur un apport étranger pour l’inclure dans son propre. En ce sens, ce n’est pas tant parce qu’il y a des immigrés en France que l’identité française est menacée, c’est bien plutôt parce que cette identité est déjà largement défaite que la France n’est plus capable de faire face au problème de l’immigration, sinon en s’adonnant à l’angélisme ou en prônant l’exclusion.

Xénophobes et “cosmopolites” se retrouvent d’ailleurs finalement d’accord pour croire qu’il existe une relation inversement proportionnelle entre l’affirmation de l’identité nationale et l’intégration des immigrés. Les premiers croient qu’une France rendue plus soucieuse ou plus consciente de son identité se débarrassera spontanément des immigrés. Les seconds pensent que le meilleur moyen de faciliter l’insertion des immigrés consiste à favoriser la dissolution de l’identité nationale. Les conclusions sont opposées, mais la prémisse est identique. Les uns et les autres se trompent. Ce n’est pas l’affirmation de l’identité française qui fait obstacle à l’intégration des immigrés, mais au contraire son effacement. L’immigration fait problème parce que l’identité française est incertaine. Et c’est au contraire grâce à une identité nationale retrouvée qu’on résoudra les difficultés liées à l’accueil et à l’insertion des nouveaux venus.

On voit par là combien il est insensé de croire qu’il suffirait d’inverser les flux migratoires pour “sortir de la décadence”. La décadence a bien d’autres causes, et s’il n’y avait pas un seul immigré en France, les Français ne s’en retrouveraient pas moins confrontés aux mêmes difficultés, mais cette fois sans bouc émissaire. En s’obnubilant sur le problème de l’immigration, en rendant les immigrés responsables de tout ce qui ne va pas, on oblitère du même coup quantité d’autres causes et d’autres responsabilités. On opère, autrement dit, un prodigieux détournement d’attention. li serait intéressant de savoir au profit de qui.

Qu’est-ce qui est encore français ?

Mais il faut s’interroger plus avant sur la notion d’identité. Poser la question de l’identité française ne consiste pas fondamentalement à se demander qui est Français (la réponse est relativement simple), mais plutôt à se demander ce qui est français. À cette question beaucoup plus essentielle, les chantres de “l’identité nationale” se bornent en général à répondre par des souvenirs commémoratifs ou des évocations de “grands personnages” réputés plus ou moins fondateurs (Clovis, Hugues Capet, les croisades, Charles Martel ou Jeanne d’Arc), inculqués dans l’imaginaire national par une historiographie conventionnelle et dévote (2). Or, ce petit catéchisme d’une sorte de religion de la France (où la “France éternelle”, toujours identique à elle-même, se tient de tout temps prête à se dresser contre les “barbares”, le Français ne se définissant plus, à la limite, que comme celui qui n’est pas étranger, sans plus aucune caractéristique positive que sa non-inclusion dans l’univers des autres) n’a que des rapports assez lointains avec l’histoire d’un peuple qui n’a au fond de spécifique que la façon dont il a toujours su faire face à ses contradictions. En fait, il n’est instrumentalisé que pour restituer une continuité nationale débarrassée de toute contradiction dans une optique manichéenne où la mondialisation (“l’anti-France”) est purement et simplement interprétée comme “complot”. Les références historiques sont alors situées d’emblée dans une perspective anhistorique, perspective quasiment essentialiste qui vise moins à dire l’histoire qu’à décrire un “être” qui serait toujours le Même, qui ne se définirait que par la résistance à l’altérité ou le refus de l’Autre. L’identitaire est ainsi invinciblement ramené à l’identique, à la simple réplique d’un “éternel hier”, d’un passé glorifié par l’idéalisation, entité toute faite qu’il n’y aurait qu’à conserver et à transmettre comme une substance sacrée. Parallèlement, le sentiment national est lui-même détaché du contexte historique (l’émergence de la modernité) qui a déterminé son apparition. L’histoire devient donc non-rupture, alors qu’il n’y a pas d’histoire possible sans rupture. Elle devient simple durée permettant d’exorciser l’écart, alors que la durée est par définition dissemblance, écart entre soi et soi-même, perpétuelle inclusion de nouveaux écarts. Bref, on se sert de l’histoire pour en proclamer la clôture, au lieu d’y trouver un encouragement à la laisser se poursuivre.

L’identité n’est pourtant jamais unidimensionnelle. Non seulement elle associe toujours des cercles d’appartenance multiple, mais elle combine des facteurs de permanence et des facteurs de changement, des mutations endogènes et des apports extérieurs. L’identité d’un peuple ou d’une nation n’est pas non plus seulement la somme de son histoire, de ses mœurs et de ses caractères dominants. Comme l’écrit Philippe Forget, « un pays peut apparaître, de prime abord, comme un ensemble de caractères déterminés par mœurs et coutumes, facteurs ethniques, géographiques, linguistiques, démographiques, etc. Pourtant, si ces facteurs peuvent apparemment décrire l’image ou la réalité sociale d’un peuple, ils ne rendent pas compte de ce qu’est l’identité d’un peuple comme présence originaire et pérenne. C’est donc en termes d’ouverture du sens qu’il faut penser les fondations de l’identité, le sens n’étant autre que le lien constitutif d’un homme ou d’une population et de leur monde » (3).

Cette présence, qui signifie l’ouverture d’un espace et d’un temps, poursuit Philippe Forget, « ne doit pas renvoyer à une conception substantialiste de l’identité, mais à une compréhension de l’être comme jeu de différenciation. Il ne s’agit pas d’appréhender l’identité comme un contenu immuable et fixe, susceptible d’être codifié et de faire l’objet de canons. […] À l’encontre d’une conception conservatrice de la tradition, qui la conçoit comme une somme de facteurs immuables et transhistoriques, la tradition, ou plutôt la traditionalité, doit être ici entendue comme une trame de différences qui se renouvellent et se régénèrent dans le terreau d’un patrimoine constitué d’un agrégat d’expériences passées, mis en jeu dans son propre dépassement. En ce sens, la défense ne peut et ne doit pas être attachée à la protection de formes d’exister postulées comme intangibles ; elle doit bien plutôt s’attacher à protéger les forces de métamorphose d’une société à partir d’elle-même. La répétition à l’identique d’un site ou l’action d’“habiter” selon la pratique d’un autre mènent tout autant au dépérissement et à l’extinction de l’identité collective » (4).

Stabilité et dynamisme

Pas plus que la culture, l’identité n’est une essence que le discours pourrait figer ou réifier. Elle n’est déterminante que d’une façon dynamique, et l’on ne peut l’appréhender qu’en faisant la part des interactions (ou rétro-déterminations), des choix comme des refus personnels d’identification, et des stratégies d’identification qui les sous-tendent. Même donnée au départ, elle est indissociable de l’usage qu’on en fait, ou qu’on se refuse à en faire, dans un contexte culturel et social particulier, c’est-à-dire dans le contexte d’une relation aux autres. L’identité est par là toujours réflexive. Elle implique, dans une perspective phénoménologique, de ne jamais disjoindre constitution de soi et constitution d’autrui. Le sujet de l’identité collective n’est pas un “moi” ou un “nous”, entité naturelle, constituée une fois pour toutes, miroir opaque où rien de neuf ne pourrait plus venir se refléter, mais un “soi” qui appelle sans cesse de nouveaux reflets.

La distinction qui s’impose est celle faite par Paul Ricœur entre identité idem et identité ipse. La permanence de l’être collectif au travers de changements incessants (identité ipse) ne saurait se ramener à ce qui est de l’ordre de l’événement ou de la répétition (identité idem). Elle est au contraire liée à toute une herméneutique de soi, à tout un travail de narratologie destiné à faire apparaître un “lieu”, un espace-temps qui configure un sens et forme la condition même de la propriation de soi. Dans une perspective phénoménologique, où rien n’est donné naturellement, l’objet procède toujours en effet d’une élaboration constituante, d’un récit herméneutique caractérisé par l’affirmation d’un point de vue organisant rétrospectivement les événements pour leur donner un sens. « Le récit construit l’identité narrative en construisant celle de l’histoire racontée, dit Ricœur. C’est l’identité de l’histoire qui fait l’identité du personnage » (5). Défendre son identité, ce n’est donc pas se contenter d’énumérer rituellement des points de repère historiques supposés fondateurs ni chanter le passé pour mieux éviter de faire face au présent. C’est comprendre l’identité comme ce qui se maintient dans le jeu des différenciations — non comme le même, mais comme la façon toujours singulière de changer ou de ne pas changer.

Il ne s’agit pas alors de choisir l’identité idem contre l’identité ipse, ou l’inverse, mais de les saisir l’une et l’autre dans leurs rapports réciproques par le moyen d’une narration organisatrice prenant en compte saisie de soi en même temps que saisie d’autrui. Recréer les conditions dans lesquelles il redevient possible de produire un lei récit constitue la propriation de soi. Mais une propriation qui n’est jamais figée, car la subjectivation collective procède toujours d’un choix plus que d’un acte, et d’un acte plus que d’un “fait”. Un peuple se maintient grâce à sa narrativité, en s’appropriant son être dans de successives interprétations, devenant sujet en se narrant lui-même et évitant ainsi de perdre son identité, c’est-à-dire de devenir l’objet de la narration d’un autre. « Une identité — écrit encore Philippe Forget — est toujours un rapport de soi à soi, une interprétation de soi et des autres, de soi par les autres. En définitive, c’est le récit de soi, élaboré dans le rapport dialectique à l’autre, qui parachève l’histoire humaine et livre une collectivité à l’histoire. […] C’est par l’acte du récit que l’identité personnelle perdure et qu’elle concilie stabilité et transformation. Être comme sujet dépend d’un acte narratif. L’identité personnelle d’un individu, d’un peuple, se construit et se maintient par le mouvement du récit, par le dynamisme de l’intrigue qui fonde l’opération narrative comme le dit Ricœur » (6).

Ce qui menace aujourd’hui le plus l’identité nationale possède enfin une forte dimension endogène, représentée par la tendance à l’implosion du social, c’est-à-dire à la déstructuration interne de toutes les formes de socialité organique. Roland Castro a pu à juste titre parler à ce propos de société où « personne ne supporte plus personne », où tout le monde exclut tout le monde, où tout individu devient potentiellement étranger à tout autre. L’individualisme libéral porte à cet égard la responsabilité la plus grande. Comment parler de “fraternité” (à gauche) ou de “bien commun” (à droite) dans une société où chacun s’engage dans la recherche d’une maximisation de ses seuls intérêts, dans une rivalité mimétique sans fin prenant la forme d’une fuite en avant, d’une concurrence permanente dépourvue de toute finalité ?

Comme l’a remarqué Christian Thorel, c’est « le recentrage sur l’individu au détriment du collectif [qui] conduit à la disparition du regard sur l’autre » (7). Le problème de l’immigration risque précisément d’oblitérer cette évidence. D’une part, l’exclusion dont sont victimes les immigrés risque de faire oublier que nous vivons de plus en plus dans une société où l’exclusion est tout aussi bien la règle parmi les “autochtones” eux-mêmes. Pourquoi les Français supporteraient-ils les étrangers puisqu’entre eux ils se supportent déjà de moins en moins ? Certains reproches, d’autre part, tombent d’eux-mêmes. On dit souvent aux jeunes immigrés qui “ont la haine” qu’ils devraient avoir le respect du “pays qui les accueille”. Mais pourquoi les jeunes Beurs devraient-ils être plus patriotes que les jeunes Français “de souche” qui ne le sont plus ? Le risque le plus grand, enfin, serait de donner à croire que la critique de l’immigration, qui est en soi légitime, sera facilitée par la montée des égoïsmes, alors que c’est cette montée qui défait le plus profondément le tissu social. Tout le problème de la xénophobie est d’ailleurs là. On croit fortifier le sentiment national en le fondant sur le rejet de l’Autre. Après quoi, l’habitude étant prise, ce sont ses propres compatriotes qu’on finit par trouver normal de rejeter.

Une société consciente de son identité ne peut être forte que lorsqu’elle fait passer le bien commun avant l’intérêt individuel, la solidarité, la convivialité et la générosité envers autrui avant l’obsession de la concurrence et le triomphe du moi. Elle ne peul durer que lorsqu’elle s’impose des règles de désintéressement et de gratuité, seul moyen d’échapper à la réification des rapports sociaux, c’est-à-dire à l’avènement d’un monde où l’homme se produit lui-même comme objet après avoir transformé tout ce qui l’entoure en artefact. Or, il est bien évident que ce n’est pas en prônant l’égoïsme, force au nom de la “lutte pour la vie” (simple retransposition du principe individualiste de la “guerre de tous contre tous”), qu’on peut recréer la socialité conviviale et organique sans laquelle il n’y a pas de peuple digne de ce nom. On ne retrouvera pas la fraternité dans une société où chacun a pour seul but de mieux “réussir” que ses voisins. On ne restituera le vouloir vivre ensemble en faisant appel à la xénophobie, c’est-à-dire à une détestation de principe de l’Autre qui, de proche en proche, finit par s’étendre à chacun.

Alain de Benoist, éléments n°77, 1993. [version pdf]

• Du même auteur sur cette problématique : « Indéracinables identités », « Identité, égalité, différence » (texte issu de Critiques, théoriques, 2003), « Identité - Le grand enjeu du XXIe siècle » (dossier éléments n°113, 2004), Nous et les autres (2006) [recension], « Identité, Nation et Régions » (entretien, 2008), « L'identité : espoir ou menace ? » (conférence janv. 2016).

Notes :

  • 1. « Historique ? », in : Le Point, 14 décembre 1991, p. 35.
  • 2. Cf à ce sujet les ouvrages fortement démystificateurs de Suzanne Citron, Le Mythe national : L’Histoire de France en question (éd. Ouvrières-Études et documentation internationales, 2e éd., 1991) et L’Histoire de France autrement (éd. Ouvrières, 1992), qui tombent toutefois fréquemment dans l’excès inverse de celui qu’ils dénoncent. Cf aussi, pour une lecture différente de l’histoire de France, Olier Mordrel, Le Mythe de l’hexagone, Jean Picollec, 1981.
  • 3. « Phénoménologie de la menace : Sujet, narration, stratégie », in : Krisis n°10-11, avril 1992, p. 3.
  • 4. Ibid., p. 5.
  • 5. Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, p. 175.
  • 6. Art. cit., pp. 6-7.
  • 7. Le Monde, 17 août 1990.

http://www.archiveseroe.eu/recent/48

mardi 23 mai 2023

Mémoires du Général Wrangel

 

Les Mémoires du Général Wrangel sont parues pour la première fois en français en 1930 chez Tallandier. Ce livre était devenu fort rare. Il vient heureusement d’être réédité et constitue un document de première main pour comprendre la résistance héroïque de l’armée russe blanche contre le déferlement bolchévique.

Le Général Piotr Nikolaïevitch Wrangel est l’un de ces  personnages hors du commun de la Russie impériale. Né en 1878 en Russie, il est mort en exil à Bruxelles en 1928.

Toute la vie de cet homme fut voué au combat. Tout jeune officier sorti de l’école de cavalerie de Saint-Pétersbourg, il a participé à la guerre russo-japonaise (1904-1905). Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s’illustre en tant que capitaine de la Garde à cheval, s’emparant notamment d’une batterie d’artillerie prussienne à l’issue d’une charge de cavalerie héroïque. En octobre 1915, fait Colonel, il reçoit le commandement du 1er régiment de Nertchinsk des cosaques de Transbaïkalie. En 1917, il devient commandant de la 2ème brigade de la division des Cosaques de l’Oussouri. Arrêté puis libéré par des marins bolchéviques, il rejoint le Général Dénikine en septembre 1918. Le 4 avril 1920, il participe au Grand conseil des généraux blancs et reçoit les pleins pouvoirs. Mais malgré l’intrépidité de son armée, les troupes bolchéviques sont rapidement trop nombreuses et le Général Wrangel n’a plus d’autre issue que de procéder à l’évacuation de ses hommes et de nombreux civils tsaristes. C’est le temps de l’exil. Mais aussi de la mise en place de réseaux internationaux des combattants russes blancs.

Les Mémoires du Général Wrangel, éditions Ars Magna, 492 pages, 32 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/memoires-du-general-wrangel/122029/

mardi 5 juillet 2022

Le Chrétien au Combat pour Le Règne de Dieu d’après le cardinal Pie

 

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Né en 1815, prêtre en 1839, évêque de Poitiers le 28 septembre 1849, cardinal le 12 mai 1879, Louis-François-Désiré-Édouard Pie est mort à Poitiers le 18 mai 1880.

Pourquoi s’intéresser plus particulièrement à quelques homélies du cardinal Pie ?

Parce que « dans la pléiade d’hommes vraiment remarquables qui illustrèrent la religion au cours du siècle qui vient de finir, nul assurément n’était plus digne des honneurs du centenaire que le grand évêque que fut le cardinal Pie ; nul dont le souvenir pût être ravivé avec plus d’à propos et de profit ; nul dont les gestes, les œuvres, les écrits nous puissent plus sûrement guider à travers les ténèbres de l’heure présente, au milieu de l’atonie, du désarroi, de l’incroyable confusion d’idées qui semblent décidément en être la très particulière caractéristique. »1

Mgr Pie a vécu à une époque agitée où il fallait non seulement faire la guerre aux impies, aux républicains et aux francs-maçons mais aussi contredire les catholiques libéraux qui prétendaient pouvoir vénérer le Bon Dieu tout en respectant le diable. Pour Mgr Pie la vérité est intolérante. On ne peut pas aspirer à l’ordre et flatter l’anarchie sans être l’homme des concessions à perpétuité et sans être infidèle à Dieu.

C’est ainsi que Mgr Pie s’est opposé à l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, qui jugeait trop romain l’Univers, le journal du très catholique Louis Veuillot.

C’est ainsi que Mgr Pie s’est opposé à l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, qui avec les libéraux de l’Avenir, admit que l’on invoquât, en faveur de l’Église, le droit commun et que l’on ne revendiquât pas intégralement ses privilèges de société divine… Apôtre du Syllabus de Pie IX, Mgr Pie fut le plus terrible adversaire du naturalisme politique érigé en dogme par les temps modernes avec la complicité d’une « école sincèrement croyante mais qui se met en cela d’accord avec la société déchristianisée »… Les homélies qui suivent le montreront.

C’est ainsi que Mgr Pie fit, devant ses prêtres, la critique du travail de Mgr Maret, “Du concile général et de la paix religieuse”, ouvrage dont il dira à l’auteur lui-même qu’il appelait les plus graves censures théologiques.

C’est ainsi que Mgr Pie, l’un des vingt-quatre membres de la commission de la doctrine et de la foi au concile du Vatican, s’opposa à Mgr Darboy sur la question de l’infaillibilité pontificale.

Sur de multiples questions, celle du gallicanisme, celle de la liturgie romaine, celle de l’attitude de l’Église face aux principes et à l’esprit nés de la Révolution… il fut le défenseur le plus résolu des droits de Dieu.

C’est pourquoi le salut national et social et le triomphe de l’Église lui semblaient ne pouvoir venir que de l’avènement du comte de Chambord. Toutes les autres solutions lui paraissaient bâtardes et dangereuses. Le comte de Chambord, c’était la monarchie de droit divin et, par conséquent, c’était Dieu rétabli dans ses droits.

Après le coup d’État et la proclamation de l’Empire, il ne salua pas, comme bon nombre de ses collègues de l’épiscopat français, en Napoléon III, l’espoir de l’Église. L’évêque de Poitiers, lors d’un entretien avec l’empereur Napoléon III, le 15 mars 1856, fit la seule chose qu’il savait faire : dire la vérité :

« … ni la Restauration ni vous, n’avez fait pour Dieu ce qu’il fallait faire, parce que ni l’un ni l’autre vous n’avez renié les principes de la Révolution dont vous combattez cependant les conséquences pratiques, parce que l’Evangile social dont s’inspire l’Etat est encore la déclaration des droits de l’homme, laquelle n’est autre chose, Sire, que la négation formelle des droits de Dieu. Or c’est le droit de Dieu de commander aux Etats comme aux individus. … Partout où Jésus-Christ n’exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence. Or, j’ai le droit de vous dire qu’Il ne règne pas parmi nous et que notre Constitution n’est pas, loin de là, celle d’un Etat chrétien et catholique. … Le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner ? eh bien ! Alors le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer ».

Sa Lettre pastorale du 22 février 1861, où Napoléon III était comparé à Pilate, lui valut quelques tribulations…

Voilà en quelques traits l’imposante physionomie du très humble et très lucide cardinal qui était tout entier possédé par l’idée « de combattre partout cette substitution sacrilège de l’homme à Dieu, qui est le crime capital des temps modernes »

Très humble car totalement soumis à l’amour de la vérité sans aucune compromission avec l’erreur. L’illusion de tenter une réconciliation de Bélial avec le Christ n’a jamais effleuré ce prince de l’Eglise.

Très lucide car il écrivait à un ami :

« Je ne sais pas ce que verront les enfants de vos enfants, et j’aperçois des signes très graves qui peuvent faire craindre la décadence universelle avant la fin de l’autre siècle. Mais j’aperçois en même temps les éléments d’une phase temporaire de prospérité pour le christianisme. Ce sera assez court peut-être, parce que le mal a pris sur plusieurs points un empire qui ne sera jamais totalement détruit […]. Mon cher ami, si Dieu vous accorde vie, nous reparlerons de tout cela dans deux ou trois ans, et nous verrons qui de vous ou de moi aura le plus modifié ses sentiments à l’école des faits. »2

Ses sermons, discours, entretiens, instructions synodales, lettres pastorales ont été réunis et publiés en 1887 en neuf volumes. Parmi cet immense ensemble rempli de chefs d’œuvre, nous livrons aujourd’hui deux perles qui n’en font qu’une : une méditation et une contemplation sur l’esprit chrétien pour établir le règne de Dieu selon les enseignements du Notre Père.

Abbé O. Rioult

1 Discours du cardinal Billot pour “Le centenaire de la naissance du cardinal Pie”, Bulletin Catholique du diocésain de Montauban Nos 40 et 40 des samedis 2 et 9 octobre 1915

2 Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, Livre III, Chapitre II : Condamnation de la politique sacrilège – 1860.

“Le chrétien au combat” • 104 pages • format 12×18 cm • 8 € + port 3 €
Bon de commande à retourner avec votre chèque à l’ordre de :
Olivier RIOULT – Ermitage Saint Agobard
64130 Charritte -de-bas

https://www.medias-presse.info/le-chretien-au-combat-pour-le-regne-de-dieu-dapres-le-cardinal-pie/61416/

vendredi 3 décembre 2021

Carl Schmitt (Aristide Leucate)

 

Aristide Leucate est essayiste et chroniqueur dans divers médias de « réinformation ». Juriste de formation, ses travaux universitaires portent sur le droit constitutionnel, le droit international et la philosophie du droit.

Il vient de publier une courte biographie de Carl Schmitt (1888-1985) dont l’œuvre est foisonnante et offre une infinie matière à réflexion. Schmitt pensait pleinement le monde avec les armes du droit et était en quête des origines fondamentalement politiques du droit.

Né en 1888 en Rhénanie du Nord-Westphalie de parents d’ascendance française et profondément catholiques, Carl Schmitt obtient en 1910 un doctorat en droit pénal et s’engage en février 1915 comme volontaire dans l’infanterie. Durant la préparation militaire, une lésion de la colonne vertébrale le rend définitivement inapte au combat. Il est alors versé au commandement général de corps d’armée, comme sergent au service de censure de l’administration militaire régionale et finit la guerre, en 1918, comme officier d’intendance du ministère bavarois de la guerre, chargé de surveiller la propagande ennemie.

Le 13 janvier 1919, les Freikorps déclarent la loi martiale à Berlin. C’est à ce moment que Carl Schmitt commence à fréquenter certains cercles de pensée relevant de la « Révolution conservatrice ». Mais Schmitt se rattache explicitement à la tradition contre-révolutionnaire (Louis de Bonald, Joseph de Maistre, Donoso Cortes) qui l’éloigne du modernisme de la Révolution conservatrice. Se ralliant à l’esprit classique français, Schmitt devient même un lecteur assidu de Charles Maurras et de l’Action française. Antimoderne, Schmitt se met à critiquer ce qu’il considère comme la plaie libérale. Juriste éminent, il devient aussi politologue, accorde de l’importance au théologique, se fait anti-nietzschéen et privilégie le sens eschatologique de l’histoire.

Carl Schmitt est, au début des années trente, au faîte de sa gloire intellectuelle. De 1933 à 1936, en adhérant au NSDAP sous la pression amicale de Martin Heidegger, la destinée de Carl Schmitt va prendre un tournant qui déterminera à jamais la suite de sa carrière professionnelle et de sa vie personnelle. Mais en décembre 1936, il est contraint par le régime de quitter ses fonctions à l’Académie du droit allemand et devient un réprouvé tout en conservant de solides amitiés haut placées. Durant la guerre, il voit aussi fréquemment que possible Ernst Jünger. Arrive l’année 1945, année fatidique pour Carl Schmitt classé parmi les maudits. Il est pourtant aujourd’hui encore un penseur étudié sur tous les continents.

Carl Schmitt, Aristide Leucate, éditions Pardès, collection Qui suis-je ?, 128 pages, 12 euros

A commander en ligne ici

https://www.medias-presse.info/carl-schmitt-aristide-leucate/83755/

samedi 27 novembre 2021

Abel Bonnard (Yves Morel)

 

Yves Morel a exercé de multiples fonctions dans les services de l’Education nationale. Il est l’auteur de divers ouvrages consacrés à l’étude du système éducatif français et collabore régulièrement à la rédaction de Politique Magazine ainsi que de la Nouvelle Revue d’Histoire.

C’est une intéressante biographie d’Abel Bonnard qu’il nous propose cette fois. Abel Bonnard (1883-1968) est un personnage hors du commun, écrivain de grande qualité autrefois admiré, resté dans les mémoires comme le ministre de l’Education du gouvernement de Vichy.

Enfant naturel, son père n’était autre que le comte Joseph-Napoléon Primoli, descendant par sa mère de Joseph Bonaparte. Ne pouvant épouser le père de son enfant, Pauline Benielli se résolut à un mariage de raison avec Ernest Bonnard, fonctionnaire de l’administration pénitentiaire, qui reconnut Abel et lui donna son nom. Diplômé de l’Ecole du Louvre et ami de Jérôme Carcopino, fait en 1905 son entrée dans les milieux littéraires parisiens, collaborant à divers titres de la presse écrite, du Figaro à la Revue des deux Mondes. L’année suivante, il publie son premier recueil de poèmes. Les publications se suivent.

En 1914, alors qu’il est réformé, Abel Bonnard s’engage volontairement dans l’armée. Promu lieutenant en 1915, il rédige un journal de guerre, est affecté dans la marine en 1916, et termine la guerre comme titulaire de la croix de guerre, de la Légion d’honneur et de nombreuses citations.

Dès 1919, il reprend la plume et multiplie les voyages à travers le monde. En 1924, il fait la connaissance de Charles Maurras. Ses livres rencontrent un véritable succès et il fait son entrée à l’Académie française en 1932.

Durant les années trente, Abel Bonnard apparaît fréquemment à des événements organisés par l’Action française. Il fréquente des écrivains tels que Thierry Maulnier et Lucien Rebatet, devient président des Cercles populaires français à la demande de Jacques Doriot, reçoit la cinéaste allemande Leni Riefenstahl et se rapproche d’Ernst Jünger.

En 1940, Abel Bonnard apporte son soutien au Maréchal Pétain et appelle les intellectuels à « se remettre au travail ». Il écrit désormais dans La GerbeLe Petit Parisien et Je suis partoutIl parraine aussi la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. En 1942, il devient ministre de l’Education nationale et le demeure jusqu’à la fin du gouvernement de Vichy en août 1944. Commence le temps de l’exil et de la réprobation. Il rejoint d’abord Sigmaringen puis l’Espagne, avant de revenir en France, d’être condamné à dix ans de bannissement et la confiscation de ses biens. Abel Bonnard retourne en Espagne et y meurt le 31 mai 1968.

Il faut retenir de lui sa critique de la République et de son esprit révolutionnaire et relire Les Modérés. Cette biographie vient donc utilement à point pour permettre de redécouvrir Abel Bonnard.

Abel Bonnard, Yves Morel, éditions Pardès, collection Qui suis-je ?, 128 pages, 12 euros

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https://www.medias-presse.info/abel-bonnard-yves-morel/84804/

samedi 21 août 2021

Pourquoi lire le Qui suis-je ? consacré à Jacques de Mahieu ?

  

Franck Buleux

Lorsque Jacques Girault, alias de Mahieu, aborde les terres américaines en 1946, il n’est qu’un militant maurrassien exilé de sa terre natale, la France. Un peu plus de trente années après sa naissance en 1915, il lui est nécessaire de changer de patronyme, mais aussi de terre, de continent. Il a soutenu Charles Maurras, il a opté pour la Révolution nationale du maréchal Pétain. Il n’a pas choisi « le bon camp ». Il a une famille, une vie à construire. La France de 1946 ne lui laisse guère de choix.

Arrivé de Marseille, où il dirigeait une revue maurrassienne L’Étudiant français, via un périple au cœur de l’Europe meurtri par la IIe Guerre mondiale, il s’installe en Argentine, pays accueillant pour les réprouvés où le populiste Juan Perón va être élu, la même année, président de la République.

Signe du destin ? Après avoir abandonné la France puisque menacé par les communistes épurateurs, Mahieu s’installe dans ce vaste pays qui fait confiance à une alliance nationale et populaire qui éloigne du pouvoir socialiste, communistes et bourgeois. La « troisième voie » est en marche, Mahieu l’Argentin s’y inscrira.

Loin de la France et de sa IVe République impuissante et décriée, Mahieu devient un universitaire et un conseiller politique proche du pouvoir, développant les thèses corporatistes chères à Maurras, qui restera le maître à penser de « l’exilé ».

Auteur de nombreux textes économiques, Mahieu prend part à l’organisation sociale de l’Argentine, militant au Parti justicialiste, fer de lance de la politique péroniste.

Au-delà du politique, passionné par l’origine de l’homme, Mahieu développera, à partir de la fin des années 1960, grâce à l’Institut des Sciences de l’homme, situé à Buenos Aires, qu’il fonde en 1968 et dirige, ce double fondement : l’importance du substrat biologique et de l’environnement qui conditionne son évolution. À la rencontre, in situ, des Indiens d’Amérique latine, au Paraguay notamment, Mahieu retrouvera son Europe, celle qui l’a chassé en 1946. Son Précis de biopolitique, paru en français en 1969, est une véritable démonstration de la permanence de l’identité et de son refus du multiculturalisme notamment à travers l’exemple (sic) des États-Unis.

Les traits et les représentations incarnées des Indiens, au cœur de l’Amazonie, lui rappelleront celles et ceux qu’il a laissés, près du Vieux Port marseillais, lorsqu’il avait la responsabilité du journal estudiantin lié à l’Action française. Au plus profond de cette dense forêt paraguayenne, comme l’Europe lui semblait à la fois proche et lointaine. Comme si d’autres hommes, d’autres Européens, l’avaient précédé.

Et Mahieu, dont les parents décéderont dans les années 1970 en France, fera le chemin en sens inverse, du continent américain vers la France. Il est difficile d’échapper à ses origines, à ses liens.

Il publiera des livres, véritables succès de librairie : Le Grand voyage du Dieu-Soleil en 1971, L’Agonie du Dieu-Soleil-Les Vikings en Amérique du Sud en 1974, Drakkars sur l’Amazonie en 1977, L’imposture de Christophe Colomb-La géographie secrète de l’Amérique, en 1979, Les Templiers en Amérique en 1980… mettant en relief l’arrivée d’Européens au cœur du territoire américain, bien avant le Génois Christophe Colomb. Proche de la Nouvelle Droite, ami d’Alain de Benoist, il publiera dans Nouvelle École, mais aussi dans la revue belge distribuée en France, Kadath, spécialisée dans l’archéologie mystérieuse. Ses travaux auront les faveurs du grand public, à travers ses livres précités mais aussi des articles, notamment dans Paris-Match en 1982, où il est qualifié, lui l’exilé de Marseille, de « savant français ».

Publié à travers toute l’Europe dans différentes langues, ce Franco-Argentin, naturalisé en 1973, s’éteindra en Argentine en 1990. Ses engagements méritent d’être connus.

Dans cette biographie qui paraît chez Pardès, en mai 2021, vous retrouverez ses amitiés, ses intimes, sa vie en France avant 1946, ses réussites éditoriales dans les années 1970, ses liens politiques et idéologiques, ses espoirs et ses doutes.

Mahieu fut l’homme de deux continents, n’hésitant pas à relier les deux rives, cherchant inlassablement le lieu où le Soleil se couche avant de renaître. Entre deux mondes, Mahieu est le chaînon entre nos deux continents, faisant de l’Atlantique, un courant emmenant les hommes fondateurs d’une civilisation, celle qui est à l’origine de l’humanité.

Franck Buleux est l'auteur de Qui-suir ? Jacques de Mahieu, éditions Pardès.

On peut se procurer les livres des éditions Pardès, entre autres, à la Librairie française et à la Nouvelle Librairie.

Les éditions Dualpha ont réédité trois des livres de Jacques de Mahieu (cliquez ici) :

Le grand voyage du Dieu-Soleil2éd.
Drakkars sur l’Amazone2éd.
L’agonie du Dieu-Soleil2éd.

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2021/08/21/pourquoi-lire-le-qui-suis-je-consacre-a-jacques-de-mahieu-6333128.html