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dimanche 5 juin 2022

Childéric, roi des Francs (Anne-Marie de Beaufort)

 Anne-Marie de Montgeroult, comtesse de Beaufort d’Hautpoul (1763-1837), est une femme de lettres qui a signé une vingtaine d’ouvrages.

Cette biographie de Childéric Ier (440-481) est parue pour la première fois en 1806. Ce roi des Francs, de la dynastie des Mérovingiens, reste assez méconnu. On se souvient généralement de lui avant tout comme le père de Clovis qui épousa Clothilde et fut le premier roi chrétien.

Lorsque les Huns attaquent les Francs, Childéric n’a encore que douze ans et obtient de son père Mérovée l’autorisation de pouvoir assister aux combats. Attila est vaincu mais Childéric est porté disparu. Le livre nous conte ses aventures avant qu’il retrouve le chemin de son royaume. Puis ses tribulations à la tête du royaume des Francs, peuple guerrier et fier bataillant la francisque à la main.

Childéric, roi des Francs, Anne-Marie de Beaufort, éditions Omnia Veritas, 288 pages, 23 euros

A commander sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/childeric-roi-des-francs-anne-marie-de-beaufort/62477/

mercredi 6 janvier 2021

Philippe de Villiers « La France est une surprise de l'histoire »

 Philippe de Villiers n'est pas seulement un homme politique qui compte ou un scénariste de talent. Son dernier livre sur Clovis montre un historien intuitif, qui offre, à travers Clovis, une nouvelle vision de l’histoire de la France.

Philippe de Villiers, j'ai eu l'impression que votre livre sur Clovis est un livre contemporain, ou plutôt d'histoire contemporaine.

Oui - et c’est à peine volontaire. Il y a entre la période de Clovis et la nôtre quelques points communs vertigineux car la société romaine du temps de Clovis était, comme la nôtre, au bord du gouffre.

Il y a au moins deux points communs.

Le premier, c'est que lorsque Clovis est hissé sur le pavois la romanité s’effondre, parce que, depuis plusieurs décennies et même plusieurs siècles, le limes (les frontières de l'empire romain) se sont effacées. Du coup, l'identité de l’empire s’est trouvée dissoute. Deuxième point commun : le mos majorum, la coutume reçue des ancêtres, a elle-même disparu, ce Mos majorum tenait ensemble d'une part la fides on peut traduire par fidélité, ou fiabilité dans les rapports sociaux, et d'autre part la pietas, c'est-à-dire le culte des ancêtres qui produit la fierté civique.

mercredi 25 novembre 2020

Les grandes migrations ne détruisent que les citées mortes 3/3

   

[La Perse résiste à mille ans d'invasion]

L'assimilation est liée à la résilience des sociétés d'accueil. La résilience communautaire désigne en effet la capacité d'une communauté de continuer à vivre et s'épanouir après un traumatisme ou une catastrophe. Cette qualité repose sur le comportement des élites. Celles-ci peuvent être amenées à faire des concessions afin de canaliser la vitalité-agressivité extérieure. Elles peuvent également engager une politique interne de revitalisation afin d'éviter la submersion de la civilisation dont elles ont la responsabilité. Cette résilience permet à la Chine de digérer les envahisseurs mongols, mais le meilleur exemple est celui de la Perse, qui résiste ainsi à presque mille ans d'invasions. Ces neuf siècles de domination étrangère obligent l'aristocratie persane à mettre au point des modes très sophistiqués de négociation afin d'assurer sa propre survie politique. La Perse va d'ailleurs puiser sa résilience culturelle dans sa langue et sa poésie.

La conversion des conquérants demeure la façon la plus efficace d'assurer la perpétuation des civilisations d'accueil. Ici encore, le rôle des élites s'avère décisif. La conversion de Clovis et avec lui des Francs au catholicisme de Nicée tient à la fois à l'action résolue de l'épiscopat gallo-romain et à la méfiance de Clovis envers les Barbares installés avant lui en Gaule. De même, la conversion de Rollon au catholicisme aide les Normands à se fondre dans la population.

Les migrations peuvent enfin stimuler la croissance des États. En Egypte sous le Moyen Empire (-2033 à -1786), des colons asiatiques prennent peu à peu le contrôle de la région du delta et finissent par monter sur le trône d'Egypte, sous le nom d'Hyksôs. Les Hyksôs s'infiltrent au sein de différents groupes, notamment sémites, mais sont perçus comme de détestables envahisseurs. L'agression des Hyksôs génère néanmoins une réaction puisque ceux-ci sont finalement chassés d’Égypte et toutes les traces de leur occupation détruites. Les pharaons du Nouvel Empire instaurent alors une période de prospérité sans précédent en sécurisant leurs frontières et en renforçant les liens diplomatiques avec leurs voisins. En fin de compte, l'invasion hyksôs a généré une riposte politique : la restauration de l'État égyptien.

Une évolution similaire s'observe lors de l'agression de l'arrière-garde teutonne des Barbares du Nord européen, tenus en réserve en Scandinavie. En fin de compte, la pression Scandinave sur la côte océanique de la chrétienté occidentale a pour résultat la fusion du royaume d'Angleterre en un seul bloc, mais aussi l'organisation du royaume de France sous les Capétiens. Le choix des capitales française et anglaise en témoigne. L'Angleterre fonde sa capitale, non pas en choisissant Winchester, ancien centre du Wessex à l'intérieur des bornes de l'Ouest gallois et comparativement écarté du danger Scandinave, mais Londres qui a supporté le poids de la lutte. D'une manière similaire, la France fonde sa capitale, non pas à Laon, siège des derniers carolingiens, mais à Paris qui avait été au plus fort de la mêlée sous le père du premier roi capétien.

En somme, la perpétuation d'une civilisation soumise à une migration de masse repose donc sur trois critères essentiels. Le premier a trait à la vitalité-agressivité des populations migrantes, cette donnée comptant davantage que leur proportion dans la population d'accueil. Le second critère est lié au courage et à l'imagination des élites. Le troisième critère enfin dépend de la vitalité-morbidité de la civilisation d'accueil.

Celle-ci fut suffisamment forte en France au IXe siècle, pour que le choc agressif des Vikings ait été canalisé au profit d'un mélange constructif. Il est en outre à noter que la capacité à absorber les chocs migratoires a été facilitée par des mesures visant à augmenter la résilience des populations soumises aux migrations. Dans ce cadre, les armées, qui se présentent comme le conservatoire de la résilience, ont joué un rôle capital. Cette clé est essentielle. Sans elle, les royaumes d'Occident se seraient effondrés avant l'aube de la modernité.

À lire Olivier Hanne et Thomas Flichy de La Neuville, Géoculture, plaidoyer pour une civilisation durable, Lavauzelle Graphie, 116 p.

Thomas Flichy de La Neuville éléments N°158 janvier-février 2016

jeudi 13 février 2020

La loi salique : une mystification

Peguy sur le pieds de guerre.jpeg
Si la parité peine à progresser, c'est parce que la France a toujours refusé le pouvoir aux femmes ? En raison d'une loi du Ve siècle, léguée par les Francs saliens, qui a écarté la gent féminine de la succession au trône ? Elire une femme à la présidence de la République mettrait donc fin à 1500 ans d'ostracisme ? Faux, faux et faux ! Des vérités sont à rétablir d'urgence.
Une femme au pouvoir, ce serait nouveau, prometteur ou renversant. Et ce serait justice après des siècles d'obscurantisme et de patriarcat misogyne... Et bien non, car invoquer la loi salique pour expliquer la faible représentation féminine dans le corps politique aujourd'hui revient à accréditer un mensonge colossal. Et à effacer d'un trait reines et régentes qui exercèrent réellement le pouvoir sur nos terres, sans craindre la comparaison avec leurs homologues masculins.
Las ! la légende de la loi salique, une création du XVe siècle, soit mille ans après les premiers Francs saliens, a prospéré. Elle alimente encore aujourd'hui l'analyse politique et le discours sur la parité : « Cette situation s'explique [...] par des raisons historiques : la loi salique a écarté les femmes de la succession au trône de France » (Corinne Deloy, Les Femmes en politique, Fondation pour l'innovation politique) ; « Mon hypothèse est que fonctionne encore la loi salique, cette loi française, d'abord française, qui interdit la transmission de la couronne à une femme » (Geneviève Fraisse, colloque La Démocratie « à la française » ou les femmes indésirables).
Un texte conçu à des fins purement militaires
Au moyen d'une scrupuleuse enquête, Eliane Viennot, professeur à l'université de Saint-Etienne et présidente de la Société internationale pour l'étude des femmes de l'Ancien Régime, vient heureusement claquer le museau aux lieux communs. Son ouvrage, La France, les Femmes et le Pouvoir - L'invention de la loi salique (Ve - XVIe siècle), paru en octobre chez Perrin, met pour la première fois en perspective, sur le long terme, l'existence d'un partage du pouvoir entre hommes et femmes.
Car, soulève-t-elle d'entrée, « dans un contexte où la doxa présentait la rupture révolutionnaire comme un "grand commencement" (certes difficile) pour les femmes, c'est bien plutôt les preuves de leurs pouvoirs au cours de la période précédente et l'ambiguïté (pour le moins) de la Révolution qui paraissent devoir être mises en lumière. [...] Non seulement nos ancêtres durant près de dix siècles n'ont pas connu de règle écartant les femmes du pouvoir, non seulement ils n'ont jamais vu d'inconvénient majeur à mettre l'une d'elles à leur tête, mais ils l'ont fait longtemps après l'invention de la "loi salique" [...]. À l'aune de cette histoire fort longue, les trois derniers siècles apparaissent comme une anomalie. »
Suivons l'historienne dans son procès en réhabilitation. La « loi salique » a bel et bien existé. Elle fait partie de l'un des « codes barbares », dont les peuples germaniques (férus de droit, inventeurs des assemblées égalitaires d'hommes libres et bâtisseurs de royaumes) se dotèrent de concert à la fin du Ve siècle, c'est-à-dire peu après leur installation en Europe de l'Ouest sur les ruines de l'Empire romain.
Burgondes, Bavarois, Wisigoths, Lombards, Francs ripuaires, Alamans et les fameux Francs saliens (sis entre Meuse et Escaut) couchèrent donc sur parchemin des ensembles de procédures pénales et civiles. Autrement dit, des textes relevant du droit privé, qui n'ont jamais rien eu à faire, et la nuance est importante, avec une constitution politique.
L'article de loi qui servit plus tard à bâtir la fable de l'exclusion des femmes du trône de France traite des « alleux », terme qui désigne les biens propres. Voici ce qu'il indique : « concernant la terre salique, qu'aucune portion de l'héritage n'aille aux femmes, mais que toute la terre aille au sexe masculin. »
Chez les Francs, la femme valait deux hommes !
Non seulement il n'est pas question ici d'une quelconque transmission du pouvoir, mais l'adjectif « salique » ne désigne qu'une portion de l'héritage, celui de la terre ancestrale. Or, au Ve siècle, les premières terres « ancestrales » des Francs saliens à l'ouest du Rhin étaient des tenures militaires, concédées par le fisc impérial aux soldats frontaliers pour leur service armé, et donc, C.Q.F.D., réservées aux hommes. Conclusion sur le premier épisode de l'affaire, selon la formule d'Eliane Viennot : la « masculinité » invoquée dans l'article  « n'est pas germanique mais militaire ».
A l'occasion, l'historienne trouve bon de rappeler que les Francs eurent « sûrement une société plus égalitaire que celles qui suivirent », avec des coutumes qui favorisaient largement les femmes. « Non seulement, rappelle Jean-Pierre Poly (Le Chemin des amours barbares, Perrin), le sexe féminin n'est pas exclu de la succession descendante, mais lorsque les biens remontent, il est privilégié : la succession échoit à la femme la plus proche, la mère suivie de ses enfants, frères et sœurs du défunt, puis la tante maternelle, fille de la grand-mère... »
Pour autre exemple, le « prix de la vie » (« le wergeld ») d'une femme, tel qu'il était alors réglementé, était toujours le double de celui d'un homme. Pour illustration encore, ces figures de reines des premières dynasties, qui furent épouses influentes - le rôle de Clotilde dans la conversion de Clovis au christianisme est attesté -, mères souveraines dans la minorité de leurs enfants - fracassantes Brunehilde et Frédégonde mais conformes à leur époque sans tendresse -, ou veuves héritières du royaume, comme Nanthilde, Bathilde, Bertrade, première reine carolingienne, ou Judith de Bavière, qui exercèrent seules le pouvoir suprême.
Quelques siècles plus tard, l'âge des seigneurs et des dames ouvre la merveilleuse époque des lignages, quand se développent la mystique du sang et de l'héritage familial, portés par les femmes, et celle de l'amour courtois. Georges Duby s'était attaché à mettre en lumière la puissance féminine d'alors, qu'on pense simplement à Héloïse, Aliénor d'Aquitaine ou Marie de France, dans les trois tomes de ses Dames du XIIe siècle : « Au terme de l'enquête, écrivait-il, [elles] m'apparaissent plus fortes que je n'imaginais, si fortes que les hommes s'efforçaient de les affaiblir par les angoisses du péché. »
Un faux en écriture pour conforter les Valois
En effet, peut-être par un renversement de tendance, tout n'ira plus aussi bien pour les dames par la suite. La thèse que développe Eliane Viennot porte sur le rôle de la clergie, à partir du XIIIe siècle, comme véritable ennemie des femmes. La clergie, à ne pas confondre avec l'Église, désigne les savants, les clercs des universités, cohortes masculines en constante recherche d'ascension sociale et d'influence. Cette internationale d'intellectuels, abreuvée à des pères de l'Église violemment misogynes, imbue de son savoir, se met peu à peu au service des États - en clair, elle envahit les « administrations centrales » pour y imposer sa loi.
La collusion entre le discours qu'elle diffuse pour saper l'ordre féodal et l'image de la femme à son seul profit - par tous les moyens de communication alors disponibles : disputatio publiques, pamphlets, romans... - et le pouvoir acquis par les ordres mendiants, bras armé de l'Inquisition, conduira aux bûchers des sorcières.
Puis sa stratégie d'écrasement s'étendra à tous les rivaux gênants : « bonnes femmes » pratiquant la médecine et l'obstétrique, religieuses et monastères féminins trop indépendants, Juifs, Templiers qui étaient aussi les banquiers de la Couronne, sans oublier de réécrire l'histoire en occultant les reines de France ou en les traînant dans la boue - amnésie ou opprobres qui perdureront dans l'enseignement de la République...
Cette prise de pouvoir de la clergie n'est pas spécifique à la France, mais à partir du moment où le royaume capétien fait ouvrir au XIIe siècle l'Université de Paris, notre pays devient pour plusieurs centaines d'années le centre de gravité de ce nouvel ordre technocratique.
C'est dans ce contexte qu'un membre de la clergie, Jean de Montreuil, produit, en 1408 ou 1409, le faux en écriture : la loi salique nouvelle version. Elle lui permet de conforter la légitimité des Valois - contestée depuis qu'ils se sont emparé du trône au détriment de Jeanne de France, fillette de 5 ans et unique héritière en droite ligne de la Couronne. Et d'écarter juridiquement les femmes du pouvoir. En changeant simplement, dans le texte original, le mot « terre », par le mot « royaume » pour signifier que la disposition avait bien un sens politique. Puis, pour finir, d'imposer aux souverains une loi qui leur préexiste, sur laquelle ils n'ont donc pas prise.
À partir de cette date lien n'arrêtera plus la légende en marche, même si son officialisation prendra encore du temps. Car la grande noblesse conservera, à la fois un mépris indicible pour la clergie et son estime pour ses femmes et ses reines. Comment aurait pu être acceptée, sans cela, la présence au pouvoir des Blanche de Castille, Anne de France, Louise de Savoie ou Catherine de Médicis ?
L'ironie de l'histoire est que l'on doit à la Révolution française d'avoir, pour la première fois, avec sa première Constitution, paraphé la « loi salique » du XVe siècle. Un enregistrement que les monarques successifs avaient pris garde d'éviter. Et d'avoir écarté les femmes de la vie publique pour cent cinquante ans, en en faisant civilement des citoyennes mais en oubliant leurs droits politiques.

Eléonore Pasquet Le Choc du Mois Janvier 2007

vendredi 24 janvier 2020

Une jeune nation de 2000 ans

Les Celtes.jpegLe peuplement de la France, tel qu'il était encore au début des années 1970, avant que ne commence l'immense vague migratoire extra européenne que nous subissons, est issu en ligne directe des peuples celtes qui, sous l'appellation de Gaulois, après avoir fusionné avec quelques populations préexistantes mal connues ont mis en valeur les territoires allant de l'Ibérie au Rhin et de l'océan Atlantique aux montagnes alpines. Le réseau urbain et routier, dans ses fondements date de cette période antérieure à la conquête romaine. Celle-ci n'a pas modifié en profondeur ce peuplement et, les modifications intervenues résident principalement dans la pacification de peuples turbulents, l'architecture venue de Rome et de Grèce, la généralisation de la langue latine. Cette dernière, toutefois, s'est trouvée adaptée, apprivoisée par des populations qui lui ont imposé la syntaxe de leur langue originelle aboutissant ainsi à la langue française qui, par exemple, à rencontre du latin comporte des articles.
Les « grandes invasions » de la fin de l'Empire romain n'ont pas modifié en profondeur la nature de la population, les arrivants étant numériquement faible comparés aux occupants gallo-romaines. En outre, ces populations d'origine germanique étaient de proches parentes des Gallo-romains et, rappelons-le, l'on ne les distinguait pas toujours nettement des Gaulois.
Du VIe siècle à la fin du XIXe siècle, soit durant quatorze siècles, ce peuplement n'a connu aucune modification : les Français du Second Empire étaient les descendants des populations mérovingiennes. L'immigration qui se produisit, par suite de la faiblesse démographique des régnicoles jusqu'aux années 1950 n'y apporta que des modifications marginales ; et là encore, qu'elles vinssent du Piémont, de Pologne ou de Belgique, voire de la Péninsule ibérique, il s'agissait de populations ethniquement voisines et de même civilisation cette civilisation helléno-chrétienne par laquelle tout l'héritage culturel des peuples d'Europe avait été en quelque sorte accompli et transcendé par le christianisme qui en est imprégné dans une symbiose telle que vouloir enlever le christianisme à l'Europe revient à ôter le mortier d'un mur en moellons et le détruire.
Une telle stabilité dans la durée, tant ethnique que culturelle et civilisationnelle ne peut s'appeler un conglomérat, c'est-à-dire une agglutination de matériaux disparates mais bien un peuple, une nation autrement dit une communauté de destin forgée et confirmée par l'Histoire et la longue durée.
Une identité territoriale pluri-millénaire
À la fin du Ve siècle, la Gallia, entité administrative héritée de l'Empire romain, se coule dans les contours de cette fédération de peuples celtes conquis par César. Déjà les évêques s'efforcent de reconstruire une autorité politique dans ce territoire dévasté par les grandes invasions et divisé entre Gallo-romains catholiques, royaumes ariens des Burgondes et des Wisigoths, « barbares païens » tels les Francs.
L'unification de toutes ces composantes fut réalisée par le Franc Clovis qui, après s'être fait baptiser à Reims en 496, constitua le territoire la Gaule en un ensemble unique, le « regnum francorum », le royaume des Francs, premier royaume catholique d'Europe, donnant ainsi à la France sa spécificité catholique.
Même partagé entre les héritiers de Clovis, le regnum francorum demeura l'unité politique toujours présente dans les esprits et la renaissance carolingienne, avec pépin le Bref et Charlemagne montra combien cette réalité était vivante.
Le démantèlement de l'Empire carolingien en 843 aboutit à la constitution du royaume de « France occidentale » et, lorsqu'après un siècle de troubles, le Robertien Hugues Capet fut sacré roi des Francs en 987 à Noyon, il ceignait la couronne la plus prestigieuse que puisse porter un souverain chrétien à côté de celle d'empereur.
Pourtant, le royaume dont il héritait était bien différent de la France que nous ont léguée les Bourbons, les terres situées à l'est d'une ligne Saône-Rhône relevant de terres d'Empire. Les désordres du Xe siècle avaient fait éclater le territoire en de multiples entités féodales parfois plus puissantes que le roi dont il était le suzerain.
L'action unificatrice des Capétiens
Toute l'histoire de France, jusqu'à 1789, n'est que celle d'une unique dynastie qui a œuvré pour faire respecter et reconnaître ses droits de « roi des Francs » puis de « roi de France » à partir de Philippe Auguste.
Agrandissant patiemment leur domaine royal, centré sur l'Ile de France, l'un de des régions les plus riches et les plus peuplées du royaume, ils s'attachèrent à abaisser les vassaux turbulents, à faire en sorte que ceux-ci leur fissent hommage, à intervenir directement dans les affaires des vassaux en qualité de juge en dernier ressort de litiges du royaume. Rappelons-nous la dépossession de Jean Sans terre de ses terres de Normandie, d'Anjou et de Touraine par Philippe Auguste parce que Jean avait lésé l'un de ses propres vassaux qui en avait appelé au suzerain, le roi de France. Rappelons-nous Louis XI réaffirmant ses prérogatives envers les ducs de Bourgogne qu'il finit par vaincre, réintégrant cet immense apanage dans le royaume.
En assurant la paix publique, en administrant une justice fiable, les rois de France constituèrent des réseaux d'influence et, plus encore, s'assurèrent la fidélité et la reconnaissance de populations qui avaient tout intérêt à devenir sujets du roi de France plutôt qu'être victimes de l'arbitraire d'un quelconque féodal. Saint Louis s’illustra particulièrement dans cette tâche.
Sous l'influence et le rayonnement d'un pouvoir centré sur l'Ile de France, un sentiment national commença à se manifester de manière consciente et la première manifestation tangible peut en être trouvée en 1214 lorsque, revenant de Bouvines, Philippe Auguste regagna Paris au milieu d'une liesse populaire extraordinaire.
Ce sentiment de solidarité entre toutes les populations vivant sur le territoire du royaume de France, y compris celles devenues il y a peu sujettes du roi de France comme les Franc-Comtois et les Alsaciens, les Artésiens, les Flamands wallons se manifesta encore en 1709 lorsqu'elles répondirent à l'appel de Louis XIV à sauver le royaume menacé de toutes parts en résultèrent les victoires de Malplaquet et de Denain, renversant une situation dramatique.
La continuité de la France
En dépit de la destruction de la royauté en 1792, c'est le même peuple, forgé par quarante rois qui a mené l'épopée napoléonienne, qui, au XIXe siècle, malgré l'instabilité des régimes politiques, a assuré le rayonnement culturel, économique de la France dans le monde, à travers la colonisation notamment. Les soldats de 1914 sont les fils de l'ost de Bouvines tous unis à chaque pour défendre leur sol, leurs biens, leur culture leur civilisation qu'ils savent unique, leur richesse commune et ultime, ce sans quoi ils ne sont plus eux-mêmes.
L'identité de la France, tant dans sa composante spirituelle qu'ethnique et culturelle, subit aujourd'hui une agression comme elle n'en a jamais connu de toute son histoire faite d'une continuité sans pareille et nourrie d'une tradition ininterrompue depuis des siècles. L'universalisme de la France, en tant que communauté de destin dans l'universel, a été détourné par l'idéologie républicaine qui développe depuis plus de deux siècles à partir du sol français, en l'épuisant tel un cancer, un universalisme apatride, négateur de cette identité spécifique et unique dont il se sert comme base de diffusion d'une idéologie sans racines et destructrice du réel parce qu'elle veut ignorer les lois de vie des peuples et des civilisations.
✔︎ Fonctionnaire à l'Aménagement du territoire, André Gandillon est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les fondements du XXIe siècle (Roudil, 1992), Nouvelles considérations sur la Raison humaine (F.-X. de Guibert, 1998), Grandeur du Christianisme (F.-X. de Guibert, 2010) et Solutions nationales à la crise mondiale (L’AEncre, 2010)

Droite Ligne n°1 - mars 2010

mercredi 6 novembre 2019

Charlemagne : quand Marek Halter dit (encore une fois) n’importe quoi, par Jean-David Cattin

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Le 22 octobre sur CNews, Marek Halter dans l’émission Face-à-face avec Éric Zemmour a, entre autres élucubrations, réinterprété de manière très créative l’épisode historique de l’« alliance » abbasido-carolingienne : « Charlemagne, grand Charlemagne, qu’est-ce qu’il fait en premier ? Il envoie une ambassade auprès de Hâroun ar-Rachîd, le chef de l’islam, pour lui proposer un pacte de paix et de non-agression. […] Et il revient cinq ans plus tard avec le pacte signé et un cadeau pour l’empereur, un éléphant blanc. Et si vous allez aujourd’hui à Aix-la-Chapelle, vous avez dans le musée le squelette de cet éléphant qui est le symbole de la coopération et de la cohabitation entre les hommes de différentes religions. »
En très peu de mots, Marek Halter réalise le tour de force d’asséner plusieurs contre-vérités.
Est-ce vraiment ce que Charlemagne a fait en premier ?
Au moment de sa première ambassade auprès du calife abbasside en 797, Charlemagne régnait depuis 31 ans. Ce n’était donc de loin pas sa première initiative politique.
Le chef de l’islam ? De tout l’islam ?
Hâroun ar-Rachîd n’était pas le chef de tout l’islam puisque qu’il n’était le chef que du lointain califat abbasside, certes le plus puissant. Mais depuis plusieurs décennies, il était en guerre totale avec l’Émirat de Cordoue, un voisin immédiat du Royaume franc. Et cela change tout.
Une coopération ?
La principale coopération recherchée était d’ordre militaire pour réduire la menace que faisait peser l’Émirat de Cordoue à la frontière sud du Royaume franc. Charlemagne cherchait à jouer sur les dissensions de l’islam d’alors pour affaiblir son ennemi le plus immédiat. On a affaire ici à de la realpolitik pure et dure et non pas à un vivre-ensemble avant la lettre comme souhaite le laisser entendre Marek Halter.
En réalité, outre des échanges de cadeaux et d’amabilités, cette ambassade et les suivantes ne donneront pas beaucoup de résultats tangibles. C’est pour cela que l’on parle d’une tentative d’alliance pour décrire la relation entre les Francs carolingiens et les Abbassides.
Qu’en est-il de la cohabitation ?
Charlemagne avait son palais à Aix-la-Chapelle, Hâroun ar-Rachîd avait le sien à Bagdad, soit à peu près 4 500 kilomètres de distance. La Méditerranée et l’Empire byzantin les séparaient. À cette époque, il fallait plus d’une année pour faire l’aller-retour. On a connu des « cohabitations » plus rapprochées.
En réalité, la vraie « cohabitation », c’était celle des habitants de la Septimanie qui vivaient sous la menace permanente des razzias sarrasines. Elles ont été si brutales et les populations civiles emmenées en esclavage si nombreuses qu’elles ont laissé la Provence et le Roussillon exsangues. À tel point que la plupart des vallées côtières, surtout en Bas Languedoc, sont totalement dépeuplées, leurs populations ayant été razziées par les Arabes ou s’étant réfugiées dans les zones montagneuses de l’arrière-pays. Toutes les plaines entre Barcelone et Agde sont retournées en friche. (1)
La « cohabitation », c’était aussi celle des chrétiens vivant en Espagne sous la domination des Arabes et des Berbères. Le successeur et fils de Charlemagne, Louis le Pieux, appelle tous les Espagnols fuyant « l’oppression inique et le joug cruel des Sarrasins » à s’installer « en Septimanie ainsi que dans la marche d’Espagne ». (2) Voilà ce que pensait l’empereur d’Occident de cette « cohabitation » en Espagne occupée. Suite à son appel, ils seront nombreux à faire le voyage dans ce sens malgré les prétendues lumières d’Al-Andalus.
Charlemagne, rempart de l’Europe chrétienne
L’histoire de Charlemagne, de son grand-père Charles Martel, de son père Pépin le Bref et de son fils Louis le Pieux, c’est celle de la résistance du Royaume franc, rempart de l’Europe chrétienne. La libération puis la sécurisation de la Septimanie et la constitution de la marche d’Espagne seront les bases de la Reconquista. Sans la combativité et la puissance des Carolingiens, elle n’aurait sans doute pas été possible. On est ici bien loin des escobarderies de Marek Halter.
(1) et (2) René de Baumont – Les croisades franques en Espagne
Jean-David Cattin

vendredi 20 septembre 2019

C’était un 20 septembre : la bataille des champs catalauniques

the_huns.jpgEn l’an 451, les Huns connurent une défaite lourde de conséquences.
Cette confédération de barbares européens et asiatiques menée par Attila, dont le gigantesque empire était basé en Pannonie (Hongrie), entendait conquérir la Gaule.
Après avoir franchi le Rhin, les Huns détruisirent Metz. Mais ils se détournèrent de Paris suite à l’opposition menée par Sainte Geneviève, avant de se casser le nez sur la résistance d’Orléans. Quinze jours après, près de Chalons-en-Champagne se déroula la bataille des Champs catalauniques où les Huns furent battus par une coalition.
Celle-ci, dirigée par le général romain Aetius, regroupait – outre les troupes romaines – des Francs (menés par Mérovée), des Gaulois, des Alains, des Burgondes, des Sarmates, des Wisigoths et d’autres peuples.
Attila et ses troupes pouvaient de leur côté compter notamment sur l’appui des Ostrogoths et des Alamans.
Après cette défaite les Huns ne revinrent jamais plus vers la Gaule.
Ils s’en prirent alors à l’Italie.
La bataille des Champs Catalauniques fut importante car elle amena un changement fondamental dans les rapports des peuples soumis vis-à-vis de Rome. En paiement de ses loyaux services, Mérovée, roitelet des Francs saliens, fut reconnu par Rome comme roi de la Gaule belgique. A partir de cet instant, les Francs imposèrent graduellement leur domination sur toute la Gaule gallo-romaine pour les trois siècles à venir. Gondioc, chef des Burgondes dont le royaume outre-Rhin avait été ruiné 20 ans plus tôt par les Romains avec l’aide des Huns, se tailla le royaume de Bourgogne. Il ne resta bientôt plus qu’un seul patrice romain en Gaule, Syagrius, îlot dans un océan de rois « barbares ».

mercredi 4 octobre 2017

Trad’histoire – Clovis et les Francs

Trad’histoire site historique à destination des plus jeunes diffuse le troisième chapitre de la petite histoire de France de Jacques Bainville adapté en vidéo.
Aujourd’hui: Clovis et les Francs 
Retrouvez le cours, le quiz et des idées sorties en relation avec cette vidéo directement sur Trad’histoire.com 

samedi 23 septembre 2017

Gallia ou Francia : le vrai nom de la France par Thomas FERRIER

Me plongeant dans un dictionnaire vieil-islandais/anglais (A concise Dictionary of Old Icelandic par Geir T. Zoëga), je tombais sur l’expression suivante : Valir, habitants de la France (autres que les Francs) et plus loin Valland, France. En revanche je trouvais à Frakkar, les Francs, et rien àFrakkland, le nom de la France en islandais contemporain. Nous sommes au XIe siècle et pour les Islandais, notre pays est Valland, c’est-à-dire la Gaule tout simplement, et les Gaulois (Valir) s’opposent encore aux Francs (Frakkar).
Pourquoi est-ce intéressant ? Cela démontre indubitablement, tout comme l’illustre en grec moderne le fait que notre pays soit encore appelé Γαλλία (Gallia), que la légende d’une France née toute armée du baptême de Clovis ne tient pas. Et que l’opposition évoquée par Sieyès en 1789 entre peuple gaulois et noblesse franque, toute artificielle soit-elle à cette époque, remonte à une longue histoire. Il n’y a alors pas de roi de France mais un roi des Francs.
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Ce n’est qu’ultérieurement, après Hugues Capet et sans doute pas avant Philippe Auguste que la notion de roi de France émerge réellement, dans la rivalité du Capétien avec le « Britannique » Richard Cœur de Lion qui était au moins aussi français que son adversaire. C’est ensuite l’unification linguistique du territoire suite aux annexions, mariages et victoires des Capétiens, la Guerre de Cent Ans qui rompt l’unité linguistique entre aristocraties française et anglaise, et crée ainsi un sentiment national, puis au décret de Villers-Cotterêts. Progressivement, mais surtout au XVIIIe et XIXe siècles, et avec l’école publique, les patois vont s’effacer et la révolution française, par jacobinisme, allant beaucoup plus loin que l’ancienne monarchie, s’attaquera même aux langues régionales non affiliées au francien (le français d’oïl) dont le francilien servait de koinê, à savoir les parlers occitans, le breton ou le basque.
Il ne faut pas enseigner un « roman national », c’est-à-dire une légende comprenant de nombreuses approximations et même de pures inventions, mais enseigner la patiente construction nationale de la France au sein d’un processus commun de construction des nations d’Europe voisines, montrer ce qui relie et distingue les Européens entre eux et ainsi permettre à l’Europe de rentrer dans le XXIe siècle armée du sentiment de parenté et d’unité des peuples européens et ainsi capable de vaincre tous les maux qui la menacent. Il ne s’agit pas d’enseigner un « roman européen » en lieu et place d’un « roman national », mais la vérité européenne. La France est une nation celte (« gauloise ») à la langue latine et au nom germanique. Elle est une Europe en miniature. Et son histoire peut aider l’Europe à bâtir la sienne.
Thomas Ferrier
• D’abord mis en ligne sur le blogue de Thomas Ferrier, le 10 février 2017.

dimanche 27 février 2011

Les Goths et le trésor du Temple de Jérusalem

Parmi les fabuleux trésors attribués aux Goths, et dont quelques-uns ont été retrouvés, il en est un, en revanche, qui conserve tout son mystère et qui n’a eu de cesse d’alimenter depuis des siècles les plus folles spéculations : je veux bien sûr parler du fameux trésor du Temple de Salomon, qui, de par les aléas de l’Histoire, s’est finalement retrouvé sur le territoire actuel de la France, et pourrait fort bien s’y trouver caché aujourd’hui encore…
Le Temple de Jérusalem, dont le célèbre « Mur des Lamentations » constitue de nos jours l’ultime vestige, fut bâti aux alentours de l’an 960 avant l’ère chrétienne sous l’égide du roi juif Salomon. Erigé selon les instructions d’un symbolisme rigoureux prétendument reçues par Moïse au moment où celui-ci reçut de Yaveh lui-même les « Tables de la Loi », ce temple devint dès lors le lieu de culte le plus sacré du judaïsme, et tout un mobilier sacré y fut déposé.

Outre la mythique « Arche d’Alliance », renfermant les « tables de la Loi », ce mobilier sacré d’une richesse inimaginable comprenait également une pléthore d’objets cultuels extrêmement précieux, la plupart en or massif. Et après l’Arche, les deux objets les plus sacrés entre tous étaient la « Table des pains » ainsi qu’un énorme candélabre à sept branches nommé la Ménorah. La table, sur laquelle étaient posés douze pains azymes symbolisant la sortie d’Egypte des douze tribus d’Israël, était faite de bois d’acacia entièrement recouvert d’or. Quant à la Ménorah, le fameux candélabre, elle était sculptée d’une seule pièce dans l’or pur, et pesait un talent, c’est à dire très exactement 23, 565 kg, ce qui donne une idée de ses dimensions.
A plusieurs reprises, le temple et son trésor furent pillés.
Au VIIème siècle avant l’ère chrétienne, en l’an 626, le prophète Jérémie alla dissimuler l’Arche d’Alliance dans une caverne du mont Nébo, juste avant la déportation des Juifs à Babylone. Elle n’a jamais été retrouvée depuis.
Le roi Nabuchodonosor fit transporter à Babylone tout le reste du trésor, qui fut placé dans le temple de Bélus. Mais en -539, Cyrus, fondateur de l’empire perse, fait à son tour la conquête de Babylone, et restitue ce trésor aux Juifs.

Le Temple de Jérusalem fut reconstruit en -536, et le mobilier sacré y fut donc de nouveau déposé. En dépit de plusieurs autres péripéties, le trésor demeure ensuite à peu près entier pendant plusieurs siècles.
En l’an 70 de l’ère chrétienne, Titus, fils de l’empereur Vespasien, prend Jérusalem et pille de nouveau le Temple, avant que ses soldat n’y mettent le feu et le détruisent.
Une partie de l’énorme butin fut fondue et vendue, au poids de l’or, sur le marché syrien. Mais les pièces les plus précieuses et les plus « spectaculaires », pour leur part, furent ramenées à Rome. Parmi ce butin figure alors la fameuse Ménorah, présentée, entre autres objets emblématiques, lors du triomphe de Titus. L’arc de Titus, à Rome, commémore cet événement, et l’on peut précisément voir sur l’un de ses bas-reliefs une représentation du célèbre candélabre, porté par des soldats romains.
En l’an 410 de l’ère chrétienne, Alaric, roi des Goths, s’empare de Rome, et fait main basse sur les trésors accumulés par les empereurs romains successifs. Il meurt quelques mois plus tard, emporté par une maladie. Son beau-frère et successeur Ataulf établit alors le royaume Wisigoth d’Occitanie, dont Toulouse devient la capitale. C’est là, dans le « Château Narbonnais », situé sur l’emplacement actuel du palais de justice, qu’est alors entreposé le trésor des rois Goths, incluant ce qui a été pris à Rome. Moins d’un siècle plus tard, face à une menace franque se faisant de plus en plus pressante, les rois Wisigoths jugent plus prudent de le transférer à Carcassonne. Outre le mobilier sacré provenant du Temple de Jérusalem, ce trésor comprend alors, parmi d’autres richesses, deux autres objets mythiques : la mystérieuse « Table d’émeraude », ainsi que le « Missorium ».
Carcassonne, à l’origine modeste lieu fortifié par les Romains, est alors devenue sous l’égide des Goths une redoutable place forte. En l’an 508, le roi des Francs Clovis (Khlodwig), après avoir battu et tué Alaric II à Vouillé (en 507) et pris Toulouse, essaya en vain d’assiéger Carcassonne, avec la ferme intention de s’emparer du trésor des Wisigoths que la cité abritait. Le roi des Goths d’Italie, Théodoric le Grand, vint alors à la rescousse, et la menace franque fut repoussée. Celui-ci assura ensuite la régence pendant la minorité d’Amalric, fils et successeur désigné d’Alaric II, et, jugeant que le trésor était désormais trop exposé aux convoitises tant qu’il restait à Carcassonne, le fit transférer à Ravenne, en Italie. Mais quelque temps plus tard, Amalric, devenu majeur et roi, se le fit restituer, tandis que le royaume Wisigoth avait étendu sa superficie sur tout le territoire compris entre la Durance et Carcassonne.
C’est à partir de ce moment que se perd mystérieusement la trace du trésor. Même lorsque en 531, Amalric est vaincu par les Francs à Narbonne, ces derniers, qui énumèrent pourtant soigneusement tout ce qui fut pris à cette occasion, n’en font aucune mention. Certes, lorsque le royaume Wisigoth d’Occitanie commença à décliner et à se réduire dangereusement du fait des attaques franques, une partie du trésor gothique fut transférée vers le royaume Wisigoth d’Espagne, qui demeurait alors puissant. Mais lorsque les Arabes s’emparèrent à leur tour de ce royaume Wisigoth d’Espagne et de sa capitale Tolède, leurs chroniqueurs, pas plus que ceux des Francs, ne firent mention de ce trésor dans l’énumération pourtant fort minutieuse du butin qui fut pris…
Il est bien évident que si ledit trésor avait été retrouvé, les chroniqueurs Francs comme Arabes n’auraient pu manquer de le signaler, eux qui poussaient l’exactitude jusqu’à mentionner la moindre pièce, même de piètre valeur.  Le destin de ce fabuleux trésor wisigothique demeure donc aujourd’hui encore un mystère alimentant les plus extravagantes conjectures, puisque selon toute vraisemblance, il n’a pu être que dissimulé, pratique dont les Goths était fort coutumiers dès lors que l’approche d’un grand péril se précisait. D’aucuns ont d’ailleurs émis l’hypothèse que le fameux trésor de Rennes-le-Château, dont la découverte serait à l’origine de la subite fortune de l’abbé Saunière entre la fin du XIXème et le début du XXème siècles, pourrait fort bien avoir quelque rapport avec ce trésor, ou du moins avec une partie de ce dernier… D’autres sont persuadés que le Trésor du Temple de Jérusalem, dont la fameuse Ménorah, est en fait secrètement conservé depuis plusieurs siècles au Vatican…
Quoi qu’il en soit, l’énigme demeure entière.
L’étonnant destin de ce trésor très convoité, d’origine sémitique et moyen-orientale, et dont le dernier possesseur connu fut un peuple germanique l’ayant très probablement dissimulé au fin fond de la France méridionale, est en tout cas des plus singuliers.
Korreos (Hans CANY)  http://tpprovence.wordpress.com/

samedi 12 septembre 2009

La loi salique : une mystification

Si la parité peine à progresser, c'est parce que la France a toujours refusé le pouvoir aux femmes ? En raison d'une loi du Ve siècle, léguée par les Francs saliens, qui a écarté la gent féminine de la succession au trône ? Élire une femme à la présidence de la République mettrait donc fin à 1500 ans d'ostracisme ? Faux, faux et faux ! Des vérités sont à rétablir d'urgence.
Une femme au pouvoir, ce serait nouveau, prometteur ou renversant. Et ce serait justice après des siècles d'obscurantisme et de patriarcat misogyne... Et bien non, car invoquer la loi salique pour expliquer la faible représentation féminine dans le corps politique aujourd'hui revient à accréditer un mensonge colossal. Et à effacer d'un trait reines et régentes qui exercèrent réellement le pouvoir sur nos terres, sans craindre la comparaison avec leurs homologues masculins.
Las ! la légende de la loi salique, une création du XVe siècle, soit mille ans après les premiers Francs saliens, a prospéré. Elle alimente encore aujourd'hui l'analyse politique et le discours sur la parité : « Cette situation s'explique [...] par des raisons historiques : la loi salique a écarté les femmes de la succession au trône de France » (Corinne Deloy, Les Femmes en politique, Fondation pour l'innovation politique) ; « Mon hypothèse est que fonctionne encore la loi salique, cette loi française, d'abord française, qui interdit la transmission de la couronne à une femme » (Geneviève Fraisse, colloque La Démocratie « à la française » ou les femmes indésirables).

Un texte conçu à des fins purement militaires
Au moyen d'une scrupuleuse enquête, Eliane Viennot, professeur à l'université de Saint-Etienne et présidente de la Société internationale pour l'étude des femmes de l'Ancien Régime, vient heureusement claquer le museau aux lieux communs. Son ouvrage, La France, les Femmes et le Pouvoir- L'invention de la loi salique (Ve - XVIe siècle), paru en octobre chez Perrin, met pour la première fois en perspective, sur le long terme, l'existence d'un partage du pouvoir entre hommes et femmes.
Car, soulève-t-elle d'entrée, « dans un contexte où la doxa présentait la rupture révolutionnaire comme un "grand commencement" (certes difficile) pour les femmes, c'est bien plutôt les preuves de leurs pouvoirs au cours de la période précédente et l'ambiguïté (pour le moins) de la Révolution qui paraissent devoir être mises en lumière. [...] Non seulement nos ancêtres durant près de dix siècles n'ont pas connu de règle écartant les femmes du pouvoir, non seulement ils n'ont jamais vu d'inconvénient majeur à mettre l'une d'elles à leur tête, mais ils l'ont fait longtemps après l'invention de la "loi salique" [...]. A l'aune de cette histoire fort longue, les trois derniers siècles apparaissent comme une anomalie. »
Suivons l'historienne dans son procès en réhabilitation. La « loi salique » a bel et bien existé. Elle fait partie de l'un des « codes barbares », dont les peuples germaniques (férus de droit, inventeurs des assemblées égalitaires d'hommes libres et bâtisseurs de royaumes) se dotèrent de concert à la fin du Ve siècle, c'est-à-dire peu après leur installation en Europe de l'Ouest sur les ruines de l'Empire romain.
Burgondes, Bavarois, Wisigoths, Lombards, Francs ripuaires, Alamans et les fameux Francs saliens (sis entre Meuse et Escaut) couchèrent donc sur parchemin des ensembles de procédures pénales et civiles. Autrement dit, des textes relevant du droit privé, qui n'ont jamais rien eu à faire, et la nuance est importante, avec une constitution politique.
L'article de loi qui servit plus tard à bâtir la fable de l'exclusion des femmes du trône de France traite des « alleux », terme qui désigne les biens propres. Voici ce qu'il indique : « concernant la terre salique, qu'aucune portion de l'héritage n'aille aux femmes, mais que toute la terre aille au sexe masculin. »

Chez les Francs, la femme valait deux hommes !
Non seulement il n'est pas question ici d'une quelconque transmission du pouvoir, mais l'adjectif « salique » ne désigne qu'une portion de l'héritage, celui de la terre ancestrale. Or, au Ve siècle, les premières terres « ancestrales » des Francs saliens à l'ouest du Rhin étaient des tenures militaires, concédées par le fisc impérial aux soldats frontaliers pour leur service armé, et donc, C.Q.F.D., réservées aux hommes. Conclusion sur le premier épisode de l'affaire, selon la formule d'Eliane Viennot : la « masculinité » invoquée dans l'article « n'est pas germanique mais militaire ».
A l'occasion, l'historienne trouve bon de rappeler que les Francs eurent « sûrement une société plus égalitaire que celles qui suivirent », avec des coutumes qui favorisaient largement les femmes. « Non seulement, rappelle Jean-Pierre Poly (Le Chemin des amours barbares, Perrin), le sexe féminin n'est pas exclu de la succession descendante, mais lorsque les biens remontent, il est privilégié : la succession échoit à la femme la plus proche, la mère suivie de ses enfants, frères et sœurs du défunt, puis la tante maternelle, fille de la grand-mère... »
Pour autre exemple, le « prix de la vie » (« le wergeld ») d'une femme, tel qu'il était alors réglementé, était toujours le double de celui d'un homme. Pour illustration encore, ces figures de reines des premières dynasties, qui furent épouses influentes - le rôle de Clotilde dans la conversion de Clovis au christianisme est attesté -, mères souveraines dans la minorité de leurs enfants - fracassantes Brunehilde et Frédégonde mais conformes à leur époque sans tendresse -, ou veuves héritières du royaume, comme Nanthilde, Bathilde, Bertrade, première reine carolingienne, ou Judith de Bavière, qui exercèrent seules le pouvoir suprême.
Quelques siècles plus tard, l'âge des seigneurs et des dames ouvre la merveilleuse époque des lignages, quand se développent la mystique du sang et de l'héritage familial, portés par les femmes, et celle de l'amour courtois. Georges Duby s'était attaché à mettre en lumière la puissance féminine d'alors, qu'on pense simplement à Héloïse, Aliénor d'Aquitaine ou Marie de France, dans les trois tomes de ses Dames du XIIe siècle : « Au terme de l'enquête, écrivait-il, [elles] m'apparaissent plus fortes que je n'imaginais, si fortes que les hommes s'efforçaient de les affaiblir par les angoisses du péché. »

Un faux en écriture pour conforter les Valois
En effet, peut-être par un renversement de tendance, tout n'ira plus aussi bien pour les dames par la suite. La thèse que développe Eliane Viennot porte sur le rôle de la clergie, à partir du XIIIe siècle, comme véritable ennemie des femmes. La clergie, à ne pas confondre avec l'Église, désigne les savants, les clercs des universités, cohortes masculines en constante recherche d'ascension sociale et d'influence. Cette internationale d'intellectuels, abreuvée à des pères de l'Église violemment misogynes, imbue de son savoir, se met peu à peu au service des Etats - en clair, elle envahit les « administrations centrales » pour y imposer sa loi.
La collusion entre le discours qu'elle diffuse pour saper l'ordre féodal et l'image de la femme à son seul profit - par tous les moyens de communication alors disponibles : disputatio publiques, pamphlets, romans... - et le pouvoir acquis par les ordres mendiants, bras armé de l'Inquisition, conduira aux bûchers des sorcières.
Puis sa stratégie d'écrasement s'étendra à tous les rivaux gênants : « bonnes femmes » pratiquant la médecine et l'obstétrique, religieuses et monastères féminins trop indépendants, Juifs, Templiers qui étaient aussi les banquiers de la Couronne, sans oublier de réécrire l'histoire en occultant les reines de France ou en les traînant dans la boue - amnésie ou opprobres qui perdureront dans l'enseignement de la République...
Cette prise de pouvoir de la clergie n'est pas spécifique à la France, mais à partir du moment où le royaume capétien fait ouvrir au XIIe siècle l'Université de Paris, notre pays devient pour plusieurs centaines d'années le centre de gravité de ce nouvel ordre technocratique,
C'est dans ce contexte qu'un membre de la clergie, Jean de Montreuil, produit, en 1408 ou 1409, le faux en écriture : la loi salique nouvelle version, Elle lui permet de conforter la légitimité des Valois - contestée depuis qu'ils se sont emparé du trône au détriment de Jeanne de France, fillette de 5 ans et unique héritière en droite ligne de la Couronne. Et d'écarter juridiquement les femmes du pouvoir. En changeant simplement, dans le texte original, le mot « terre », par le mot « royaume » pour signifier que la disposition avait bien un sens politique. Puis, pour finir, d'imposer aux souverains une loi qui leur préexiste, sur laquelle ils n'ont donc pas prise.
A partir de cette date lien n'arrêtera plus la légende en marche, même si son officialisation prendra encore du temps. Car la grande noblesse conservera, à la fois un mépris indicible pour la clergie et son estime pour ses femmes et ses reines. Comment aurait pu être acceptée, sans cela, la présence au pouvoir des Blanche de Castille, Anne de France, Louise de Savoie ou Catherine de Médicis ?
L'ironie de l'histoire est que l'on doit à la Révolution française d'avoir, pour la première fois, avec sa première Constitution, paraphé la « loi salique » du XVe siècle. Un enregistrement que les monarques successifs avaient pris garde d'éviter. Et d'avoir écarté les femmes de la vie publique pour cent cinquante ans, en en faisant civilement des citoyennes mais en oubliant leurs droits politiques.
Eléonore Pasquet Le Choc du Mois Janvier 2007

jeudi 30 avril 2009

L’éloquence chez les Gaulois

La vulgate historique nous dit que de nos ancêtres gaulois, il ne reste rien. La langue, les coutumes, tout aurait été balayé en deux ou trois siècles par Rome, et remplacé par une culture purement gréco-latine.
Si je prends une carte de France et que je la compare aux frontières de la Gaule antique telle que décrite par César, je vois pourtant, non une ressemblance, mais plutôt une gémellité quasi-parfaite.
Objection, me diront certains, la Gaule de Vercingétorix comprenait la Belgique et la Suisse. Certes ; mais tout le monde sait bien que Suisses et Belges francophones ne sont rien d’autre que des Français que des événements historiques, qu’il ne nous appartient pas de relater ici, ont un jour séparé de la mère-patrie. La langue française est en même temps le marqueur d’une appartenance culturelle séculaire et une part essentielle de cette culture. Nous pouvons en conclure que les Gaulois actuels sont tout simplement les Européens de langue maternelle française. La Belgique wallonne risque fort, d’ailleurs, de retourner à la France d’ici peu.
Quant à la Suisse germanophone et à la Belgique néerlandophone, qui faisaient aussi partie de la Gaule antique, il nous suffira de préciser qu’elle n’ont été germanisées que pendant les invasions barbares. On nous dit que les Francs et autres peuplades d’outre-Rhin ont toujours été extrêmement minoritaires en Gaule, ce qui est vrai, mais on devrait préciser que, dans les régions frontalières du monde germanique, ce n’est pas simplement à la prise du pouvoir politique par quelques bandes d’aventuriers que nous avons assisté, mais à l’arrivée brutale de peuples entiers, qui ont soit chassé, soit submergé les autochtones dont l’identité celtique s’est effacée par dissolution ethnique.
La partie de la Suisse et de la Belgique actuellement francophones sont celles qui, à l’époque du déferlement venu d’outre-Rhin, étaient restées majoritairement gauloises.
Cette objection étant éclaircie, et sans oublier d’autres exceptions comme la Corse, conquise ultérieurement, cette analogie ethno-géographico-linguistique évidente nous oblige à considérer la Gaule comme source du peuple ayant donné à la France son identité, et à constater qu’il n’y a aucune rupture profonde entre le peuple gaulois et le peuple français, du moins jusqu’à des événements migratoires récents qui tendent à remplacer définitivement la conception ethnique du mot « Français » par une définition juridique et contractuelle.
Depuis très longtemps, nous vivons sur un mensonge : la croyance qu’une nation peut abandonner tout socle ethnique historique pour n’être plus qu’un club politique, l’adhésion de peuples venant de tous les coins du monde à deux ou trois grands principes abstraits devant suffire à assurer leur insertion dans la société humaine d’origine.
Le mot « France » symbolise à lui seul ce mensonge.
En 1792, pendant une de ces périodes incertaines ou il suffit d’un rien pour que l’histoire bascule dans un sens ou dans un autre, plusieurs pétitions furent adressées à la Convention pour que la France reprenne le nom de Gaule. Voilà par exemple celle du citoyen Ducalle :
« CITOYENS ADMINISTRATEURS,
Jusques à quand souffrirez-vous que nous portions encore l’infâme nom de Français ? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que l’absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude a de bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir de ce nom.
Quoi ! Une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous ravir tous nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la servitude, et pendant quatorze siècles ne s’attache qu’à nous priver de toutes les choses nécessaires à la vie, à nous accabler d’outrage, et lorsque nous brisons nos fers, nous avons encore l’extravagance bassesse de continuer à nous appeler comme eux !
Sommes-nous donc descendants de leur sang impur ? À Dieu ne plaise, citoyens, nous sommes du sang pur des Gaulois !
Chose plus qu’étonnante, Paris est une pépinière de savants, Paris a fait la révolution, et pas un de ces savants n’a encore daigné nous instruire de notre origine, quelque intérêt que nous ayons à la connaître. »
« Il est deux qualités, disait César, plus importantes que tout pour les Gaulois : bien se battre et bien parler. » Cette dernière assertion, au vu de notre histoire, semble se vérifier. L’éloquence fut, jusqu’à nos jours, un élément tout à fait central dans la façon dont de grands hommes surent s’imposer.
Remontons beaucoup plus loin dans le temps, au IIe siècle de notre ère. Un Grec, Lucien de Samosate, se trouve, en terre gauloise, face à une représentation d’Ogmios, équivalent selon lui d’Hercule. Ogmios a bien les attribut d’Hercule : couvert d’une peau de lion, il porte à la main droite une massue, dans la gauche un arc, à ses épaules un carquois. Mais, alors qu’Hercule est chez les Grecs un personnage jeune et musclé, Ogmios a l’apparence d’un vieillard décrépit.
Plus étrange encore : le bout de la langue d’Ogmios est percé par de petites chaînettes, qui relient le dieu gaulois à une multitude d’hommes aux oreilles attachées par ces liens. Le dieu marche en entraînant ces hommes derrière lui, tout en se retournant vers eux pour exhiber un large sourire, alors que ceux-ci, loin de paraître contraints, le suivent avec un bonheur visible.
À ce stade, Lucien de Samosate se trouve dans le brouillard le plus complet quant à la signification de cette scène. Voyant son désarroi, un Gaulois, parlant le grec, lui donne la clef de cette allégorie :
« Je vais vous donner le mot de l’énigme, car je vois bien que cette figure vous jette dans un grand trouble. Nous autres, Celtes, nous représentons l’éloquence, non comme vous, Hellènes, par Hermès ! Mais par Hercule, car Hercule est beaucoup plus fort. Si on lui a donné l’apparence d’un vieillard, n’en soyez pas surpris, car seule l’éloquence arrive dans sa vieillesse à maturité, si toutefois les poètes disent vrai : “ L’esprit des jeunes gens est flottant mais la vieillesse s’exprime plus sagement que la jeunesse. ” C’est pour cela que le miel coule de la bouche de Nestor et que les orateurs troyens font entendre une voix fleurie de lis, car il y a des fleurs du nom de lis si j’ai bonne mémoire. Ne vous étonnez pas de voir l’éloquence représentée sous forme humaine par un Hercule âgé, conduire de sa langue les hommes enchaînés par les oreilles ; ce n’est pas pour insulter le dieu qu’elle est percée. Je me rappelle d’ailleurs que j’ai appris chez vous certains ïambes comiques : “ Les bavards ont tous le bout de la langue percé. ” Enfin, c’est part son éloquence achevée, pensons-nous, qu’Hercule a accompli tous ses exploits et par la persuasion, qu’il est venu à bout de tous les obstacles. Les discours sont pour lui des traits acérés qui portent droit au but et blessent les âmes. Vous-mêmes dites que les paroles sont ailées. »
Cette conception gauloise de l’autorité est le contraire exact de la conception romaine ou islamique, où seul la trique et la promesse d’avantages matériels peuvent entraîner des millions d’hommes à la suite d’un seul.
Relisons Camille Jullian : « L’action de Vercingétorix était à la fois plus limitée et plus vaste que celle d’un dictateur militaire. Elle était d’abord tempérée par les rapports permanents avec les chefs supérieurs des cités confédérées ; il n’était pas dans la nature des Gaulois d’obéir sans condition et sans discussion au général qu’ils avaient élu même à l’unanimité [...] Il fallait, avant les questions importantes, que Vercingétorix les réunit en conseil ; il fallait, après l’événement, qu’il rendit compte de ce qu’il avait fait [...] »
Vercingétorix, en charge non pas d’un « État », mais de tribus totalement indépendantes qui avaient décidé de se coaliser autour de lui contre l’envahisseur, devait sans cesse prouver qu’il était le plus apte à les mener à la victoire. Les Gaulois le suivirent parce qu’ils reconnurent aussi en lui un idéaliste qui ne cherchait aucun intérêt personnel, qui avait décidé de lier irrévocablement son destin à celui de son peuple. C’est d’ailleurs en toute logique qu’il finit, cinq ans après la reddition d’Alésia, étranglé comme une bête dans une prison romaine.
Vercingétorix employa, pour fédérer autour de son nom la majorité des tribus gauloises, deux armes, le courage et l’éloquence, qui confirment parfaitement le propos de César.

dimanche 14 décembre 2008

15 août 778 : Roland Le Preux

Fruit d'une antique tradition populaire orale et composée à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle par un certain Turold, un long poème épique intitulé La chanson de Roland a suscité dans l'Europe féodale un enthousiasme durable et a servi de modèle éthique à de nombreuses générations de chevaliers. Ceux-ci brûlaient de s'identifier au héros principal de cette chanson de geste, le preux Roland, incarnation des vertus guerrières de notre race.
Roland est un personnage historique. Neveu de Charlemagne, il fait partie de l'entourage immédiat du roi franc qui a organisé son royaume, puis son empire (à partir du couronnement impérial à Rome, à la Noël de l'an 800) en fonction des vieux principes des peuples germaniques et celtiques c'est-à-dire, selon la formule utilisée par l'historien Pierre Riché, en « chef de clan ». Charles confie à ses proches des postes de confiance, chargés de lourdes responsabilités. Ainsi Roland reçoit-il le commandement d'une de ces zones frontières, toujours chaudes, qui protègent les limites du territoire carolingien et que l'on appelle des Marches - d'où le titre de marquis. Roland a en charge la Marche de la Bretagne, qui couvre le pays franc contre les éventuelles incursions des remuants Bretons, dont Charlemagne a la sagesse de ménager l'ombrageuse indépendance.
Roland s'est révélé un chef aussi avisé que courageux. Aussi, Charles l'emmène-t-il avec lui dans une délicate expédition montée outre-Pyrénées pour exploiter les dissensions qui existent entre les chefs musulmans d'Espagne - et qui opposent en particulier, comme toujours, Berbères et Arabes. Charles, en allant guerroyer en Espagne, entend perpétuer la lutte de ses père et grand-père contre les musulmans (on sait que Charlemagne est le petit-fils de Charles Martel ... ). Au retour de cette équipée, Roland se voit confier le commandement de l'arrière-garde de l'armée franque pour le passage, délicat, des Pyrénées.
A Roncevaux, les Basques attaquent. Ces montagnards expérimentés ont la maîtrise du terrain. Leur embuscade est terriblement efficace. Les Francs, acculés, combattent jusqu'au dernier. Le chef donne l'exemple, comme il se doit : « Le comte Roland ne se ménage pas. Il frappe de sa lance tant que la hampe lui dure, mais après quinze coups, il l'a brisée et mise hors d'usage. Il tire alors Durendal, sa bonne épée, toute nue. » Ses compagnons tombés les uns après les autres autour de lui, Roland est à son tour touché à mort. Selon l'auteur de La chanson, ses dernières pensées sont toutes de fidélité à son idéal, à sa nation, à son clan : « Le comte Roland est couché sous un sapin. De maintes choses, il lui vient souvenance : de tant de terres qu'il a conquises en preux, de la douce France, des hommes de son lignage. » Et Roland célèbre en un ultime hommage sa bonne épée, symbole de ce combat qui donne sens à toute vie : « Ah ! Durendal ! Comme tu es belle et claire et blanche, comme tu luis et flamboies au soleil ! »
✍ Pierre VIAL National hebdo du 18 au 24 août 1994