mardi 11 août 2026
mardi 15 octobre 2024
Le début du siège de La Rochelle, la fin d’un État dans l’État
Risque d’invasion
Richelieu, devenu en 1624 « le plus grand serviteur de la France » au service de Louis XIII, « le meilleur maître du monde », souhaite « changer la face de l’Europe et permettre à la France d’atteindre son apogée ». Cependant, un obstacle entrave la réalisation de ce beau rêve. Le roi n’est pas souverain, au sein de son propre royaume, dans les nombreuses places fortes et les villes accordées aux protestants. Ceux-ci pourraient se révolter contre la couronne. Ainsi, en 1621, La Rochelle se déclare indépendante et décide de pactiser avec l’ennemi de toujours : l’Angleterre. Cette dernière voit en cette alliance une porte ouverte à son influence et, pourquoi pas, un jour, à ses armées.
Richelieu, refusant qu’Albion puisse de nouveau poser le pied sur le sol de France, décide que l’insolence des Rochelais doit être stoppée, non plus par des mots, des édits ou des traités, mais par des actes et par la force. Apprenant cela, le roi d’Angleterre Charles Ier ne cache plus son jeu et décide ouvertement de porter secours à son allié. Des troupes anglaises sont ainsi envoyées en juillet 1627 sous le commandement du duc de Buckingham. Ce dernier s’empare rapidement de l’île de Ré afin d’y établir un site de ravitaillement et de repli dans la guerre qui commence.
Le début du calvaire rochelais
De son côté, Richelieu arrive avec ses 20.000 soldats dans le Poitou, malgré la présence dans la région de 90.000 protestants potentiellement hostiles. Encerclant La Rochelle le 10 septembre 1627, le cardinal entame sans le savoir un siège qui va durer plus d’un an. Durant ce dernier, l’éminence grise de Louis XIII fait preuve d’un génie militaire hors normes en édifiant une grande digue d’un kilomètre et demi pour empêcher le ravitaillement, par les Anglais, d’une Rochelle affamée. Les Anglais sont chassés de l'île de Ré et repoussés à la mer en novembre 1627. Désormais complètement isolés, les Rochelais protestants sont laissés seuls face à leur malheur et subiront le courroux d’un royaume de France qui ne peut accepter les diktats d’une autre religion sur son territoire et le risque d’invasion qu’elle apporte avec elle.
samedi 17 août 2024
Il y a 400 ans, l’apothéose de Richelieu, le plus grand serviteur de la France
« Ce jeune homme sera un grand fourbe »
Richelieu commence son aventure politique loin de Paris et de la cour. Issu d’une famille aux origines poitevines, il se doit de faire l’honneur, la gloire et la fortune des siens. Pour cela, sa destinée l’oblige à devenir évêque de Luçon. Se rendant à Rome en 1607 afin d’obtenir la bénédiction papale, il ment sur son âge. En effet, un évêque ne pouvait pas avoir moins de 26 ans. Or, Armand du Plessis n’a que 21 ans. Révélant la vérité à Paul V après avoir été béni, le Saint Père aurait dit alors : « Ce jeune homme sera un grand fourbe. »
Devenu homme d’Église, Richelieu veut maintenant devenir homme d'État. Profitant de sa charge influente, il se rapproche du cercle des amis de la régente Marie de Médicis et devient l’un de ses conseillers vers 1615. Seulement, tout cela est risqué car les relations entre le roi et sa mère sont des plus compliquées. En effet, Louis XIII, souhaitant régner pleinement et sans contrainte, décide en 1617 de supprimer l’un de ses ministres et favoris de la régente : Concino Concini. Ce meurtre est le signal de la disgrâce pour Marie de Médicis et ses proches, dont Richelieu. Le jeune roi triomphant n’hésite pas à le souligner lorsqu’il le croise dans les couloirs du Louvre : « Me voilà délivré de votre tyrannie, M. de Luçon. » Débute alors pour Armand du Plessis une courte traversée du désert aux airs d’exil.
« Le plus grand serviteur et le meilleur maître »
Rapidement, il est rappelé en 1619 afin de résoudre la guerre qui couve entre le roi de France et l’ancienne régente, cette dernière ayant pris la tête d’une rébellion aristocratique. Se transformant en homme de paix, Richelieu réussit, après d’âpres négociations et de nombreux échecs, à réunir mère et fils au château de Brissac en 1620 pour une véritable réconciliation. Pour ces actes, notre évêque de Luçon est récompensé de la pourpre cardinalice et finit même par rentrer au Conseil du roi avant d’en prendre la tête, le 13 août 1624. En ce « jour d’éternelle mémoire », selon Philippe Erlanger, le cardinal de Richelieu comprend que son « séjour parmi les Grands révoltés lui a prouvé, depuis, l’impossibilité de rien bâtir autrement que par le Roi, avec le Roi ». Ainsi, en répondant à l’hommage que lui fait Louis XIII en le désignant comme « le plus grand serviteur de la France », Richelieu remercie avec fidélité celui qui est « le meilleur maître du monde ».
Trois objectifs : la noblesse, le protestantisme et l’Europe
Devenu le deuxième homme du royaume de France derrière son souverain, le nouveau chef du Conseil du roi va alors s’efforcer de « changer la face de l’Europe et permettre à la France d’atteindre son apogée ». Pour cela, sa politique s’oriente vers trois axes majeurs : discipliner une noblesse trop encline à se révolter contre son monarque, combattre un protestantisme trop apte à faire alliance avec les ennemis de la France et briser l’emprise des Habsbourg sur l’Europe.
Pour atteindre ces objectifs, Richelieu devient un homme de guerre. Pour mater l’aristocratie rebelle, il ordonne sans ménagement la destruction de 2.000 châteaux forts afin d’empêcher que ces places fortes ne soient des repaires imprenables de félons à la couronne. Contre le protestantisme, Richelieu mène une guerre sans merci car, selon lui, dans ses Mémoires, « c'était chose certaine que tant que le parti des huguenots subsisterait en France, le Roi ne serait absolu dans son Royaume ». Le plus beau et le plus violent exemple de cette campagne est le siège victorieux de La Rochelle protestante en 1628. Enfin, pour lutter contre les Habsbourg, le cardinal, au crépuscule de sa vie, envoie les armées du royaume conquérir l’Artois et le Roussillon. Comme une victoire et un héritage posthume pour Richelieu, après son décès en 1642, le traité de Westphalie est signé en 1648. Ce dernier, concluant la guerre de Trente Ans, permet à la France d’acquérir une partie de l’Alsace mais aussi d’affirmer son influence en Europe.
Ainsi, la longue ascension puis les plans politiques d’Armand du Plessis permirent de préparer le règne glorieux de Louis XIV qui, comme son père, sut se faire accompagner et conseiller par l’héritier de M. de Luçon : Jules Mazarin.
vendredi 12 avril 2024
Le cardinal de Richelieu et les finances de l’Etat
Par Jean-Baptiste Noé.
On parle peu du cardinal de Richelieu, principal ministre de Louis XIII de 1624 à sa mort en 1642. Pendant dix-huit ans, il fut l’homme rouge qui restaura la paix, les finances et les arts d’un pays en proie aux luttes intestines.
Il laissa un mémoire au roi, publié après sa mort, ce Testament politique, où il évoque notamment la façon de conduire les finances publiques. Sans théorisation excessive, façonné par l’expérience, son regard porté sur la situation de l’Etat ne demeure pas moins d’une grande clairvoyance. Il rappelle que l’Etat doit dépenser peu afin de prélever faiblement sa population, l’argent public étant l’argent des Français : « Les dépenses absolument nécessaires pour la subsistance de l’Etat étant assurées, le moins qu’on peut lever sur le peuple est le meilleur. Pour n’être pas contraint à faire de grandes levées, il faut peu dépenser et il n’y a pas de meilleurs moyens pour faire des dépenses modérées que de bannir toutes les profusions et condamner tous les moyens qui sont à cette fin. » […]
Bien avant la fameuse courbe de Laffer, il comprend que plus l’Etat pressurise la population, moins les impôts rentrent : « L’augmentation du revenu du roi ne se peut faire que par celle de l’impôt qu’on met sur toutes sortes de denrées, et, partant, il est clair que, si on accroît par ce moyen la recette, on accroît aussi la dépense, puisqu’il faut acheter plus cher ce qu’on avait auparavant à meilleur marché. […] Il y a plus : l’augmentation des impôts est capable de réduire un grand nombre de sujets du roi à la fainéantise, étant certain que la plus grande partie du pauvre peuple et des artisans employés aux manufactures aimeront mieux demeurer oisifs et les bras croisés que de consommer toute leur vie en un travail ingrat et inutile, si la grandeur des impôts les empêche de recevoir le salaire de la sueur de leur corps. » […]
https://www.fdesouche.com/2014/11/27/histoire-cardinal-richelieu-les-finances-letat/
vendredi 10 novembre 2023
Charles IV, Duc de Lorraine : le cauchemar de Richelieu
Glorieuse et apaisée. C’est en ces termes que le Père Wilhelm, dans son Histoire abrégée des Ducs de Lorraine (terminée de rédiger en 1735), conte la mort, survenue trois quarts de siècle plus tôt, de Charles IV de Lorraine et de Bar, de très noble et antique lignée. Comme le comédien rêvait de mourir sur scène, Charles IV expira sur son lit de camp, dans sa douzième campagne, au quatorzième jour du cinquième mois de sa soixante et onzième année, son fidèle tambour ruisselant de larmes à ses pieds. Lorsque, soulevant le lourd brocart, le chirurgien général parut hors de la tente, sa perruque à la main, tous comprirent que l’âme de leur seigneur et duc s’en était retournée vers Dieu. Alors la plaine résonna d’une même plainte et dix mille Lorrains s’agenouillèrent pour demander pardon. Une dernière salve, puis l’instrument se tut. L’enfant avait crevé la peau du tambour. Ainsi s’acheva la vie courtoise et picaresque du chevalier Charles de Vaudémont, duc de Lorraine, descendant en ligne directe de l’Empereur Charlemagne et de Godefroy de Bouillon, le 18 septembre 1675, consacré depuis date de grande affliction pour les défenseurs des libertés ducales. La dépouille, encore toute auréolée de l’écrasante victoire remportée le 11 août à Consarbrück, non loin de la ville de Trèves, contre l’armée du roi de France, sous le commandement du présomptueux maréchal de Créqui, fut prestement embaumée et ramenée à Nancy.
Destin de reître que celui de cet aristocrate, promis à briller dans les meilleures cours d’Europe, et qui voua sa vie et sa fortune à contrecarrer les plans hégémoniques de la couronne de France sur tous les champs de bataille du continent. Fils né le 5 avril 1604 de François de Lorraine-Vaudémont et de Chrétienne de Salm, Charles va prendre une part active à tous les événements d’un siècle agité par les appétits de conquête et l’émergence, sur fonds de guerre religieuse, d’une idée nouvelle : les frontières « naturelles » des États. S’il rechigne à l’étude, le garçon montre tôt des dispositions de bretteur et de cavalier, de même qu’un goût prononcé pour l’art de la guerre, qu’il saura mettre à profit le moment venu. Sa majorité seigneuriale acquise, Charles monte sur le trône de Lorraine. L’historien Christian Bouyer nous brosse le portrait du jeune souverain : « Âgé de vingt-trois ans, Charles IV est un personnage orgueilleux, insouciant, étourdi et brouillon. Au physique, c’est un homme d’une taille élancée, avec un visage osseux, une abondante chevelure blonde et ‘‘un nez flairant loin’’. Malgré une éducation incomplète, le duc possède certaines qualités : c’est un excellent cavalier qui aime l’exercice au grand air, il est aussi un beau parleur qui ne néglige pas les choses de l’esprit. » (in : La duchesse de Chevreuse, Pygmalion, 2002)
Une autre de ses qualités, et non des moindres, est sa fidélité. Fidélité intangible au Saint Empire romain germanique. Fidélité à la parole donnée à ses sujets lors du sacre, en la chapelle des Cordeliers. Fidélité enfin au parti catholique, dont il s’érige en champion. Aussitôt, la guerre de Trente Ans le jette dans la mêlée européenne. Ses détracteurs posthumes auront beau jeu de lui reprocher son entêtement à refuser le retournement d’alliance offert par Louis XIII, sur les conseils de son Premier ministre, le cardinal de Richelieu. Rarement l’adjectif machiavélique convint davantage à un homme d’État. Depuis Louis XI, le royaume de France convoite le duché, à la fois passage obligé vers la riche Alsace, Strasbourg et le Rhin qui la borde, et obstacle intolérable dans sa politique du Pré carré. Or, Charles IV ne cache pas ses ambitions d’intercesseur dans le conflit qui déchire l’Europe rhénane. Le cardinal, que hante le souvenir des ducs de Guise et leurs intrigues – des Lorrains eux aussi – tient son prétexte.
Quarante années durant, dont vingt à cheval et en armure, Charles IV va défendre bec et ongles l’indépendance du duché. Prenant la longue route de l’exil à la tête de son armée pour soutenir la maison d’Autriche. N’hésitant pas à abdiquer en faveur de son frère Nicolas-François afin que la famille ducale ne soit pas inquiétée. L’époque, le « Grand Siècle » comme on l’appellera plus tard, est à la rouerie, la duplicité diplomatique. Charles IV évolue dans ce monde de faux semblants en grand capitaine de compagnie. Quand il ne franchit pas le Rhin pour reprendre Nancy, il chevauche du Palatinat jusqu’aux Flandres et porte secours aux Impériaux. De siège interminable en bataille rangée, sa témérité, sa crâne attitude sous la mitraille stupéfient les chroniqueurs. De Lisbonne à Moscou, les cours d’Europe s’enthousiasment au récit de ses exploits. Charles n’est pas homme à diriger ses troupes à bonne distance du feu ennemi. Piétinée par les Suédois, occupée par les Français, ravagée par les Croates, la Lorraine moribonde renaît partout où se dressent ses couleurs : « Étendard à fond jaune, traversé d’une croix rouge. Au centre, l’écusson ovale de Lorraine surmonté d’une couronne ducale ; à chaque angle une croix à double croisillon » (M. Dumontier)
En 1638, déferlant du Luxembourg, il réussit un temps à chasser l’armée royale du pays. Un camouflet pour Louis XIII et une humiliation personnelle pour Richelieu, qui désormais, jusqu’à sa mort, va poursuivre Charles IV d’une haine vengeresse. Par tous les moyens, « l’âne rouge », ainsi que le surnomme Charles, va tâcher d’attenter à la vie de son irréductible ennemi. Des tentatives d’assassinat, d’empoisonnement par lettre dont les mémorialistes tiendront le registre détaillé. Le cardinal botté et caparaçonné du siège de La Rochelle s’avère bien digne du sinistre personnage dépeint par Alexandre Dumas dans Les trois mousquetaires. Le 5 août 1643, tandis que les foudres cardinalesques se déchaînent contre le malheureux duché, Charles IV défait encore de belle manière Turenne et le Grand Condé à la bataille de Fribourg. Mais en cette vingt-cinquième année de guerre ininterrompue en Europe, les gazettes se passionnent d’abord pour ses péripéties amoureuses.
Charles IV a épousé Nicole de Lorraine en 1621. Son titre, il le doit à Nicole. Cela ne l’empêche pas en avril 1637 de contracter secrètement mariage avec Béatrix de Cusance, veuve de François-Thomas de Cantecroix, sa maîtresse. Le prince des Ligueurs, bigame ! Excédé, le Pape Urbain VIII finit par excommunier Charles le 13 avril 1642. Les Lorrains, pourtant fervents catholiques, ne lui en tiendront pas rigueur, bien au contraire, qui continueront à acclamer Béatrix comme leur seconde duchesse. Il est vrai qu’à la différence de Nicole, la belle accompagne le duc Charles dans toutes ses expéditions militaires.
En 1648, le subit mouvement de Fronde qui succède au traité de Westphalie redonne à Charles l’espoir de reconquérir son duché. Il caresse même l’idée grandiose d’assiéger Paris. Mais ses talents de négociateur révèlent bientôt leurs limites et Charles, abandonné par les Impériaux, doit rebrousser chemin. D’autres aventures l’attendent ailleurs. Contraint à un nouvel exil en 1654, sous la poussée des armées françaises, Charles IV est arrêté par les Espagnols ses alliés le 25 février et envoyé sous forte escorte à Tolède. La trahison scandalise jusqu’au Pape. Libéré en 1659, il ne fait son entrée à Nancy qu’en 1663, sous la protection, ironie de l’Histoire, de Louis XIV. L’idylle cependant ne dure pas. Le roi de France accorde certes aux Lorrains le droit de tenir cour, de légiférer, mais Charles est empêché de commander et toute politique étrangère lui est interdite. Convaincu de conspiration en 1670 par un Louis XIV qui prépare l’invasion de la Hollande et a besoin pour ce faire de garantir la paix sur ses marches, Charles IV prend la fuite à l’arrivée des mousquetaires puis rejoint le camp des Impériaux. Sa dernière campagne commence.
Laurent Schang, 2007.
Charles IV en quelques dates :
- 5 avril 1604 : naissance de Charles IV
- avril 1637 : Charles IV épouse en secret Béatrix de Cusance, sa maîtresse.
- 13 avril 1642 : le pape Urbain VIII l’excommunie.
- 5 août 1643 : Charles IV bat à plate couture Turenne et le Grand Condé à la bataille de Fribourg. Richelieu fait raser les villes fortifiées qui jalonnent les frontières sud et ouest du duché.
- 1645 : Charles IV arme le navire « L’Espérance de Lorraine » pour venir en aide aux Irlandais insurgés.
- 1648 : signature du traité dit de Westphalie. La Lorraine sort de la guerre dépeuplée aux deux tiers, sa population décimée par les pillages, la famine et la peste.
- 25 février 1654 : Charles IV est arrêté par les Espagnols et envoyé en détention à Tolède.
- 1663 : Charles IV rentre à Nancy.
- 1665 : Charles IV épouse Marie-Louise d’Apremont, de très loin sa cadette.
- 1670 : Charles IV s’enfuit de Nancy et rejoint le camp des Impériaux en Hollande.
- 11 août 1675 : victoire de Charles IV à la bataille de Consarbrück
- 18 septembre 1675 : mort de Charles IV. Enterré en l’église de la Chartreuse de Bosserville, au sud de Nancy, sa dépouille ne sera pas transférée dans le caveau ducal de la Chapelle des Cordeliers avant 1823.
À lire également : Henry Bogdan, La Lorraine des ducs – Sept siècles d’histoire, Perrin, 2005.
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« Au moment où la guerre tournait mal, en 1917, je me disais : s’il faut refaire une grande Lotharingie allant de la Mer du Nord à la Suisse et englobant la Franche-Comté et la Lorraine, ne m’y retrouverais-je pas très bien ? Je n’aime pas le drapeau tricolore, j’aime le drapeau lorrain. Je me sens chez moi dans toute la vallée du Rhin, à Mayence, à Cologne, parce que je suis franc. » (Maréchal Lyautey)
mardi 22 août 2023
Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle, de Marie-Joëlle Guillaume

Les éditions Perrin publient « Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle », nouvel ouvrage de Marie-Joëlle Guillaume, agrégée de lettres classiques, et auteur notamment de « au coeur du Vatican. De Jean XXIII à Jean-Paul II ».
Petit paysan des Landes devenu prêtre, nommé précepteur dans l’illustre famille de Gondi après diverses aventures, Vincent de Paul, né en 1581, découvre à trente-six ans la vocation de sa vie : servir les pauvres. Aumônier général des galères du roi à partir de 1618, il fonde en 1625 la congrégation de la Mission, afin d’évangéliser et soigner le peuple des campagnes, et former des prêtres pour cette tâche.
En 1632, il se voit offrir avec sa communauté le prieuré de Saint-Lazare à Paris. Les lazaristes étaient nés. Leur ordre allait devenir un refuge pour des milliers de démunis et un centre de rayonnement spirituel considérable. Peu à peu, Vincent de Paul s’affirme comme la conscience de son temps. Avec Louise de Marillac, supérieure des Filles de la Charité, il suscite l’engagement et la générosité des femmes de la haute société, lutte sur le terrain contre les horreurs de la guerre de Trente Ans, institue à Paris l’oeuvre des Enfants trouvés.
Par sa présence, de 1643 à 1652, au Conseil de conscience de la reine Anne d’Autriche, celui qui fait jeu égal avec les grandes figures de la Contre-Réforme catholique, François de Sales, Bérulle, Olier, influera aussi sur les affaires de l’Etat et s’engagera contre le jansénisme. Les années 1650 le voient jouer un rôle décisif dans le développement des missions étrangères. Il meurt en 1660 et sera canonisé moins d’un siècle plus tard.
Homme de prière, homme d’action, meneur d’hommes, témoin auprès des grands des exigences de la conscience, l’humble paysan gascon est devenu une grande figure de notre histoire.
Un ouvrage important concernant la mémoire Européenne, puisqu’il traite d’une des figures les plus importantes de son temps, mais aussi de l’histoire de la religion catholique.
Extraits
Le siècle des âmes
« “Il faut savoir fleurir où Dieu nous a semés.” Cette phrase de François de Sales – que Vincent de Paul rencontre en 1618 pour ne plus jamais l’oublier – offre une clé de compréhension des interactions mystérieuses de Vincent
et de son siècle.
Ce “premier XVIIe siècle” plein de bruit, de fureur et de lumière, dont nous avons tant de mal aujourd’hui à comprendre les querelles religieuses et politiques parce qu’elles font le grand écart entre la violence brutale et la sainteté, ce siècle qui, selon l’observation de Claude Dulong, “enfreignait allègrement les lois divines et humaines, mais ne supportait pas d’être séparé de l’Église”, Vincent de Paul nous aide à en saisir la substance intérieure. Car il en fut profondément le fils, dans les influences et les déboires de sa jeunesse comme dans les rencontres décisives de sa vie. Fils de ce “grand siècle des âmes” (Daniel-Rops), Vincent l’est aussi par son œuvre de charité elle-même, car c’est en liaison avec les courants de ferveur et d’engagement de ses contemporains que cette œuvre prend tout son sens.
Mais de ce siècle de contrastes, Vincent fut aussi le revers, comme l’on dit d’une médaille. L’Histoire connaît les grandes figures de l’État, de l’art et de la guerre. Contemporain de Richelieu, Corneille, Descartes, Rubens, Poussin, Philippe de Champaigne, de cet hôtel de Rambouillet où rayonna, sous la houlette de la marquise, “la diplomatie de l’esprit ” (Marc Fumaroli), Vincent fut aussi le contemporain des injustices et des horreurs de la guerre de Trente Ans et de la Fronde. Incarnant l’autre face du siècle, il fut la voix des sans-pouvoir et l’infatigable soutien des pauvres, dans les campagnes où le blé en herbe pourrit sous le pied des soldats. Il fut celui par qui les personnages des dessins de Callot sont entrés dans l’Histoire. »
Les séminaires de la mission
Les séminaires ecclésiastiques de l’époque ne duraient que quelques mois, un an au plus. Ceux de la Mission étaient conçus comme une sorte d’extension des retraites d’ordinands, donnant beaucoup de place à la vie spirituelle et à des études tournées vers la capacité de porter ensuite un témoignage concret. Pas de grandes théories, mais des manuels solides : Bonsfeld, Petit Bécan.
Exercices de piété, offices, lectures spirituelles, méditation, vie en commun. Le 18 septembre 1660, une semaine avant sa mort, Vincent passe en revue les quatre séminaires de Paris : l’Oratoire, Saint-Sulpice, Saint-Nicolas-du-Chardonnet et les Bons-Enfants. Évoquant à peine l’Oratoire, saluant la hauteur de vues de Saint-Sulpice, il réserve la palme à Saint-Nicolas, dont les responsables “tendent aux fonctions de la vigne, à faire des hommes laborieux dans les fonctions ecclésiastiques”.
Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle, de Marie-Joëlle Guillaume – Perrin – 25€
lundi 14 août 2023
Les Marins du Roi-Soleil

Michel Vergé-Franceschi, professeur émérite des universités, a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de la marine. André Zysberg, également professeur émérite des universités, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la société française d’Ancien Régime. Marie-Christine Varachaud, ingénieur émérite du CNRS, est l’auteur de plusieurs publications sur l’histoire du clergé sous l’Ancien Régime. Ils signent ensemble une passionnante étude consacrée aux Marins du Roi-Soleil.
Avec l’arrivée de Louis XIV au pouvoir en 1661, les Provinces-Unies prennent conscience que la France va tenter d’entrer dans le concert des puissances maritimes, de s’octroyer une place entre “les gueux de la mer” et la Royal Navy fondée par Henri VII. Face à la maîtrise conjointe des mers et océans par les marines hollandaise et anglaise, Louis XIV épouse la position d’un François Ier refusant le partage des espaces d’outre-mer entre Espagnols et Portugais.
C’est à tort qu’on présente souvent Colbert comme le père de la Marine royale. De 1661 à 1683, Colbert restaura la flotte d’Etat créée par Richelieu de 1626 à 1642 et en grande partie détruite par les malheurs de la Fronde. Le contrôle de la mer et du littoral a été au cœur de l’âpre lutte entre Colbert et Fouquet. La montée au pouvoir de Colbert suit l’arrestation de Fouquet. En novembre 1669, Louis XIV décide le rétablissement de l’amirauté de France. Cette charge d’amiral de France est confiée au fils du roi, âgé de 2 ans ! Colbert devient secrétaire d’Etat au département de la Marine. Et un nouveau règlement bouleverse la direction de la Marine royale en accordant tout le pouvoir au roi, qui nomme désormais les officiers d’épée et de plume, décide des opérations, ordonne la gestion de la flotte et des bases navales, mettant ainsi au pas les chefs de la flotte qui avaient partie liée avec Fouquet.
Pas de marine sans équipage : il faut des matelots et des officiers mariniers pour faire naviguer les vaisseaux. Les marins de la Marine royale étaient recrutés au moyen d’engagements plus ou moins volontaires. Lorsque ceux-ci faisaient défaut, ce qui survenait presque toujours en temps de guerre, le pouvoir royal recourait à la fermeture des ports, afin de réquisitionner les marins du commerce et de la pêche, qui étaient embarqués sur les vaisseaux du roi. Colbert va instaurer le régime des classes et recruter les équipages au moyen d’un service militaire imposé aux gens de mer.
De Richelieu à Colbert
Le XVIIe siècle fut un tournant décisif sous la férule successive de Richelieu puis Colbert. Pas seulement en ce qui concerne la Marine royale et les bases navales, qui firent l’objet d’un vaste programme de développement, mais aussi de tout ce qui est en lien avec les ports et les activités de navigation. Tant Richelieu que Colbert ont attiré des terriens vers les côtes, recruté en France des techniciens étrangers spécialistes de la construction navale et de métallurgie, valorisé des activités comme la pêche et le commerce maritime, que les gouvernants précédents considéraient avec un certain mépris. Les préjugés sociaux furent également bousculés. Richelieu voulait choisir comme officiers des professionnels de la mer et de la navigation. Colbert fit du corsaire Jean Bart, issu d’une famille de pêcheurs et de pilotes dunkerquois, un anobli et un chef d’escadre de la flotte royale.
Colbert a repris les projets de Richelieu, son modèle. Louis XIV fut son astre. Jamais le culte de la personnalité royale ne fut poussé aussi loin que sous le règne de celui qui avait choisi le soleil rayonnant pour emblème.
Les Marins du Roi-Soleil, Michel Vergé-Franceschi, André Zysberg, Marie-Christine Varachaud, éditions Perrin, 368 pages, 24 euros
A commander en ligne sur le site de l’éditeur
https://www.medias-presse.info/les-marins-du-roi-soleil/178231/
jeudi 10 août 2023
L’empire des mers, atlas historique de la France maritime.

« Dieu a donné à la France l’empire des mers » : Richelieu fondait cette conviction la géographie et les hommes. En effet, le Royaume de France est ouvert sur trois mers, Manche, Méditerranée et mer du Nord, et un océan, l’Atlantique. De plus sa population comprend des peuples marins aussi audacieux qu’expérimentés — Bretons, Normands, Basques ou Provençaux.
Comment expliquer alors que ce pays, aussi richement pourvu d’atouts, n’ait saisi qu’en partie le destin maritime qui s’offrait à lui ? L’aventure du grand large a longtemps été en butte à la préférence continentale : les Normands sillonnaient les côtes du Brésil quand les guerres d’Italie occupaient nos souverains. Louis XIV laissa passer sa chance de maîtriser les mers pour mieux se consacrer à sa gloire terrestre. Louis XV négligea un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Napoléon III relança certes une ambition maritime mais la perte de l’Alsace-Lorraine conduisit la France à se tourner de nouveau vers le continent.
De Philippe Auguste à Charles de Gaulle, des tentatives d’implantation en Floride jusqu’à la conquête de la Louisiane, du premier arsenal de Rouen à Port 2000 au Havre, de la bataille de l’Écluse à celle de Guetaria, des Bretons sillonnant le Pacifique aux porte-conteneurs de la CMA-CGM, des premiers bâtiments à vapeur aux sous-marins nucléaires, cet atlas déploie la grande épopée de la France des mers et de ses marins.
Un livre richement illustré qui permet de revisiter un passé qui vit d’illustres marins parcourir le monde, et notamment des Bretons, Robert Surcouf en tête.
On regrettera simplement la mise en page et le format de l’ouvrage: une belle présentation certes, un beau livre, mais un certain goût d’inachevé, lié peut-être à la difficulté de bien regarder les cartes et à la disposition des paragraphes.
CYRILLE P. COUTANSAIS est Directeur de recherches du Centre d’Etudes Stratégiques de la Marine (CESM). Il est l’auteur de Géopolitique des océans (Ellipses, 2012) et de l’Atlas des empires maritimes (CNRS Editions, 2013).
L’empire des mers, Atlas historique de la France maritime – Cyrille P. Coutansais – CNRS editions.
vendredi 24 février 2023
Le XVIIe siècle, de Malherbe à la naissance de l’Académie française (3/3)

La Renaissance aura enseigné à la France le culte de la beauté plastique et, en faisant de l’imitation le principe fondamental de toute œuvre littéraire, elle aura ainsi rendu possible l’éclosion de la pensée classique, subtil équilibre entre la sagesse humaine et chrétienne. Elle aura aussi détourné l’écrivain du peuple, lui donnant une pensée trop universaliste au détriment des préoccupations nationales. Richelieu, avec la création de l’Académie Française, tâchera d’y remédier.
La Renaissance s’ouvre sur une révolution technologique dans le monde littéraire : le développement des maisons d’imprimerie. On connait bien évidemment Gutenberg, mais, dès le XVIe siècle, les imprimeurs sont légion dans les grandes villes européennes : d’abord présents sur les terres du Saint-Empire romain germanique, ils essaiment en Italie, appelés par le pape pour éditer les textes de Cicéron. Vient ensuite la France où l’imprimerie s’installe directement dans un lieu symbolique : la Sorbonne, puis ce sera la Hollande et la péninsule Ibérique. Le développement européen de ces ateliers d’imprimerie répond à un besoin de plus en plus pressant : les copistes ne parviennent plus à répondre à la demande toujours plus croissante d’ouvrages, qui tendent à se diversifier, exigés par un monde de lettrés de plus en plus important. Cette technologie nouvelle ouvre dès lors une réflexion sur la langue et sur l’orthographe : la copie uniforme d’un même texte ne nécessitera plus le travail de plusieurs correcteurs et l’on s’attachera à fixer une bonne fois pour toutes l’orthographe des mots.
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France
Ainsi le XVIIe siècle voit le jour sur des besoins nouveaux : de discipline, d’ordre social, de raison et d’un sentiment religieux et national. La première partie du siècle voit la formation d’un idéal classique qui s’exprimera pleinement dès 1660.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Qui ne connaît ces vers de Malherbe dont la légende raconte que, dans la première version, le poète avait écrit « Rosette a vécu… », et l’imprimeur de lire trop vite et d’imprimer « Rose, elle a vécu… » ? L’auteur aurait été frappé par l’harmonie nouvelle du vers, créée par cette erreur. Peu nous importe ici de démêler la légende de la réalité historique, l’anecdote ayant marqué des générations d’élèves depuis lors. Si Malherbe est connu pour ces vers tirés de la Consolation à Monsieur du Périer, il ne faut pas oublier qu’il fut avant tout un réformateur clairvoyant et rigoureux de la langue française, qui poursuivit, en l’élaguant, l’œuvre entamée par les poètes de la Pléiade. L’œuvre de Malherbe n’est pas, à proprement parler, remarquable. Poète peu inspiré, l’on juge ses vers secs et froids. Mais la critique est aisée, tant il s’éloigne de la pédanterie de ses prédécesseurs. L’apparente simplicité de sa poésie est la marque d’un homme qui voit la poésie comme un véritable ouvrage, à l’image de Boileau qui dira plus tard dans une stance devenue célèbre :
« Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage
Travaillez-le sans cesse et le retravaillez »
Le culte du mot juste
Loin de l’image du poète-vate proposé par Ronsard, Malherbe se voit comme un artisan du verbe qui doit agir avec les mots à la manière d’un orfèvre. Toute son œuvre est ainsi caractérisée par un souci d’harmonie qui fera de lui un précurseur du mouvement classique. Pour Malherbe, la poésie est œuvre de raison. Elle rencontre chez lui l’éloquence et se doit de rendre l’idée abstraite saisissante, en la réalisant sous la forme d’un tableau concret. Il a ainsi le culte du mot juste qui nous manque tant aujourd’hui.
Dès lors, s’il accepte le principe rendu fondamental par Ronsard de l’imitation des Anciens, Malherbe n’hésite pas à s’opposer au poète sur la question de la langue. Ronsard, rappelons-le, souhaitait faire de la langue française une langue nationale composite, où tous les dialectes régionaux seraient admis. Malherbe affirme la préséance de la « langue de Paris », celle que le peuple de Paris, les crocheteurs du Port-au-foin, pourrait comprendre. En matière de versification, Malherbe s’impose encore, réglant les lois de la césure et de la rime, contribuant, dans la continuité des auteurs de la Pléiade, à forger un art poétique à la française. Il apparaît comme un écrivain vraiment français par sa clarté, le parfait équilibre de ses vers et la solidité de sa langue. Déniant d’avance toute critique, il rendit sa réforme absolue et Boileau la résumera ainsi :
« Il réduisit la Muse aux règles du devoir »
Le bon usage
Parlant de la langue française et de son évolution, l’on ne peut faire l’impasse sur un homme dont l’œuvre influencera toute la pensée du XVIIe siècle. Baron de Pérouges, Claude Favre de Vaugelas publie en 1647 ses Remarques sur la langue française, dictionnaire du bon usage pour parler et écrire en français. C’est à lui, après Marot, que les écoliers doivent quelques sueurs froides lorsqu’ils abordent l’épineuse question de l’accord des participes passés… L’influence de Vaugelas sera immense : on dit à l’envi à cette époque que pour parler français, il faut parler Vaugelas. Grâce à son dictionnaire, la langue, jusqu’alors flottante, est fixée par des lois précises fondée sur un principe simple : celui du bon usage. Il l’exprime dans sa préface en ces termes :
« Voici donc comme on définit le bon Usage : c’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des Auteurs du temps. »
Ainsi la langue parlée doit se soumettre à la langue écrite et trouve son origine à la cour, c’est-à-dire au plus près du prince qui dirige le pays. Il s’agit de viser toujours la pureté de la langue, en évitant, selon les mots de l’auteur, un trop long séjour dans les provinces qui risquerait de contaminer le langage parlé, et partant écrit. Vaugelas a conscience que la défense d’une langue ne peut passer que par une prise de conscience : il faut en tout viser l’excellence, au risque de tomber dans la vulgarité. Cette préséance de la langue écrite sur la langue parlée déterminera la grammaire française, et il faudra attendre des grammairiens comme Jacques Derrida pour inverser le principe, participant de ce fait à la déconstruction de la langue et de la civilisation française.
L’Académie, écrin du français
Pour parfaire le tableau de la langue française du XVIIe siècle, il nous faut désormais évoquer la création de l’Académie française et Valentin Conrart. Ce calviniste, issu d’une famille de négociants, accueille dans son salon des hommes de lettres, pour y parler librement des ouvrages nouveaux et lire leurs propres productions. C’est François de Boisrobert, ami de Conrart mais aussi de Richelieu, qui informe ce dernier de ce salon atypique et si riche. Le cardinal, passionné d’organisation, propose alors à ces écrivains de devenir un corps régulier, officiel, soutenu par le pouvoir royal. D’abord hésitants, les auteurs finissent par accepter et l’Académie française naît en 1633 autour de quarante « immortels ». Poursuivant les travaux de Vaugelas, l’Académie tient pour premier but celui de composer un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique de la langue française que l’on aura bien évidemment nettoyée de ses imperfections. Il faudra attendre 1694 pour que paraisse son premier Dictionnaire qui se veut être un dictionnaire des mots et non des choses, informant de la nature grammaticale du mot, de son orthographe, de ses significations et acceptions. L’enjeu est important, voire primordial : la langue française devient un outil du pouvoir royal, cherchant à unifier le pays autour d’un socle commun. Ce n’est pas par hasard si le cardinal de Richelieu lui-même est nommé « chef et protecteur » de cette toute jeune académie dont le rôle est de donner à la France :
« Une des plus glorieuses marques de la félicité d’un État […] : les sciences et les arts y fleurissent […] , les lettres y fussent en honneur aussi bien que les armes. »
Civilisation de la langue, langue de la civilisation
Les Académiciens se veulent des phares dans la tempête de l’évolution linguistique. Ils ont à cœur, dès leurs premiers travaux, de maintenir leur double attachement à l’usage et à la norme. Le 15 octobre 1998, Hector Bianciotti résuma le but de l’Académie française, lors de son discours prononcé à l’occasion de la visite de Carlos Menem, président argentin de l’époque :
« Monsieur le Président, ici, nous sommes au sein de l’Académie fondée par le Cardinal de Richelieu ; dans cette enceinte, nous avons tous le même âge : trois cent soixante-trois ans.
Paul Valéry, notre confrère, observait que, quoique pourvue d’une charte qui lui assigne le devoir d’examiner et de noter les états successifs de la langue, l’Académie ne se réduit pas à une société qui renouvelle le dictionnaire ; et que “la singularité de l’Académie est d’être indéfinissable”.
Mais c’est bien dans cette salle que nous nous réunissons le jeudi, pour travailler à l’œuvre commune du dictionnaire.
C’est notre métier, notre mission : veiller aux nuances que l’usage introduit dans les mots ; accueillir ceux que la science, la technique, les découvertes… ont rendus indispensables ; écarter les mots et les tournures que l’on devine éphémères…
Cette vigilance méticuleuse, qui peut paraître infime en regard des affaires du monde et de leur urgence, est le fruit de notre foi dans le pouvoir des mots, ces mots qui ont forgé une grande littérature, une grande culture. C’est cette foi qui nous pousse à préserver la langue… pour sauver la civilisation : c’est toujours la langue qui rend le passé au présent et relie celui-ci à l’avenir. »
Faire langue, c’est faire peuple
Encore aujourd’hui, les mots de ces immortels résonnent dans nos cœurs. L’actualité des derniers mois en atteste bien. Comment oublier les dires des médias à propos des déclarations de l’Académie sur le genre de la Covid-19 ? Il est intéressant de noter qu’à l’image de la grande réforme de l’orthographe de 1990, la position de l’Académie française reste toujours peu ou prou la même en ces affaires : les sages ne sont pas là pour forcer les règles et imposer de nouvelles normes, mais doivent faire état d’un usage (pour reprendre le principe de Vaugelas) bon ou mauvais des mots, sans servir des intérêts particuliers mais bien ceux du pays.
En janvier 2020, une commission de six académiciens publie ainsi un rapport s’inquiétant de l’évolution de la langue française abreuvée à plus soif par des anglicismes toujours plus présents. Les sages constatent ainsi une « évolution sensible et préoccupante de la langue française que l’on constate dans l’ensemble de la communication institutionnelle ». Forts de leur conscience que la langue est le ferment d’un peuple, ils pointent un écueil important auquel nous sommes confrontés : lorsqu’un peuple ne parvient plus à utiliser sa propre langue au sein de ses institutions, un sentiment d’appartenance nationale est-il possible ?
Marion du Faouët – Promotion Dante
Illustration : Frontispice du dictionnaire de l’Académie française, édition de 1694. Gravure de Jean Mariette (détail).
https://institut-iliade.com/le-xviie-siecle-de-malherbe-a-la-naissance-de-lacademie-francaise-3-3/
mardi 17 janvier 2023
Quand la fiscalité provoquait la révolte …

Fureurs antifiscales au 17e siècle …
Poitiers, novembre 1624. Dans la nuit et dans le froid, le peuple de la ville s’assemble, des petits groupes ne cessent de se joindre aux premiers arrivants, la foule grossit, gronde, hurle. Soudain, des coups de feu éclatent, venant de nulle part, en direction de la maison du notaire royal. Puis la foule, enragée, se dirige vers l’auberge où sont descendus les commis chargés de percevoir de nouveaux impôts sur les vins vendus au détail, de gros cailloux sont lancés contre les fenêtres de leur chambre.
Ce banal scénario se reproduira bien souvent tout au long de ce siècle !
En 1629, le roi avait déjà tenté d’augmenter les droits sur le vin. Aussitôt les nobles avaient tenu des assemblées et incité les paysans à se soulever contre les collecteurs d’impôt. Le roi avait alors cédé et supprimé ces nouvelles taxes. Mais quelques années plus tard, en 1636, les envoyés du roi voulurent doubler les impôts directs et augmenter les aides (taxes sur les denrées) sur les vins. La réaction contre « ces messieurs de Paris, partisans et autres,qui les accablent d’impôts » est immédiate et violente, peut-on lire dans les mémoires adressés au chancelier Séguier. En Saintonge, « cela a rendu le nom de Parisien tellement en haine et en horreur que seulement se dire tel est assez pour se faire assommer. Depuis cette révolte, ils en ont fait mourir dix à douze, entre autres à Saint-Savinien, où ils exercèrent une si horrible rage contre un de ces pauvres commis natif de Paris qu’il fut taillé tout vivant en petits morceaux ».
Quelques jours plus tard, on assiste à une révolte générale de la région. Huit mille hommes armés de piques et arquebuses envahissent la foire de Blanzac. Ils sont conduits par leur curé et marchent en bon ordre au son des fifres et violons. Ils clament leur volonté de tuer tous les « gabeleurs », c’est-à-dire, les collecteurs d’impôts royaux. La rébellion s’étend, et ce sont bientôt quarante mille hommes qui bloquent les villes d’Angoulême et de Cognac et envoient des députés à Richelieu. Leurs doléances incriminent les impôts excessifs, ils accusent la rudesse des collecteurs qui n’hésitent pas à enlever le bétail, les outils et les habits des paysans incapables de s’acquitter.
L’envoyé du roi, La Force, écrit à la cour, se disant » touché d’une grande compassion en voyant les pauvretés extraordinaires des peuples ». Le roi n’enverra ses troupes que dans un souci d’apaisement et non de vengeance ou de répression aveugle. Seuls les actes de violences extrêmes sont punis.
A peine cette révolte était-elle apaisée que les croquants du Périgord se soulèvent à leur tour. Enfin, lorsque le bruit se répandit que l’on allait établir la gabelle (impôt sur le sel) en Normandie, ce fut l’explosion. Cette réforme aurait ruiné des milliers de paysans et appauvri les propriétaires nobles et ecclésiastiques. Ce que demandaient ces révoltés, c’était uniquement un retour « aux bonnes coutumes », des réductions d’impôts, un Etat plus proche et moins absolu.
Cependant, si nos aïeux avaient pu bénéficier de nos moyens de communication moderne, leur amertume et leur rébellion auraient été sans doute bien atténuées en voyant quel usage le gouvernement faisait alors de ces ponctions: un pays puissant de plus en plus rayonnant à travers le monde, craint, respecté, admiré.
Consolation dont les générations futures devront se passer…
https://www.medias-presse.info/quand-la-fiscalite-provoquait-la-revolte/891/
dimanche 9 janvier 2022
Testament politique (Richelieu)

Le Cardinal de Richelieu (1585-1642), ecclésiastique et homme d’Etat français, fut le principal ministre du roi Louis XIII.
Ce Testament politique est un écrit d’une qualité rare. Richelieu nous y dit que l’exercice du véritable pouvoir a une dimension sacrificielle, et qu’il exclut la recherche de cette jouissance que procure l’emprise sur les hommes. Il nous dit encore que la politique est l’art de maîtriser les passions et les faiblesses humaines pour les orienter vers le bien commun, que son but est de conjurer la dictature des intérêts privés pour imposer la primauté de l’intérêt général.
Ce testament contient un programme voué à la défense des intérêts de l’Eglise et de la France. Il veut réhabiliter le mérite par rapport à la faveur, mettre fin à la corruption. Il met en garde contre le pouvoir excessif des parlements – ces tribunaux qui aspirent à jouer un rôle politique. Et il rappelle bien évidemment que le premier fondement du bonheur d’un Etat est l’établissement du règne de Dieu.
Il convient de faire lire ce Testament politique à toute personne engagée en politique.
Testament politique, Richelieu, éditions Perrin, collection Tempus, 352 pages, 10 euros
A commander en ligne sur le site de l’éditeur
https://www.medias-presse.info/testament-politique-richelieu/80682/
mardi 26 janvier 2021
Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 2/5
Il a certes besoin de nommer les concepts et les illusions de son dictionnaire spéculatif, par des vocables cruels. Mais, pour ce faire, il est voué, et presque condamné, à n'aller perpétuellement qu'à l'essence des phénomènes ; là-même où, encore une fois, il est obligé de percer sans fin, de dire sans ombre et sans nuance. Imprudent et solitaire, ce Luther du politique affiche ses thèses contre le monde de la démagogie unanimiste et hypocrite des conventions. II va tout droit aux sources de l'agir humain : l'homme, la politique, l'histoire et l'État. L'homme, sécularisé dans ses passions, ses ambitions et ses actes. La politique, rendue autonome dans ses motivations, ses buts et ses résultats. L'histoire conçue comme théâtre éternel, cyclique et fatal, d'affirmation, de décadence et de ruine des principautés, républiques et empires ; scène des « rerum gestarum » des peuples forts, vigoureux et moraux. L'État, tel qu'il est et tel qu'il a toujours été, là où il a existé dans sa structure et son fondement; tel qu'il est voué à être dans sa logique nécessaire et intrinsèque qui est de durer, de se maintenir et de s'étendre.
Cette soif du mythe unitaire, de conscience de la nationalité et du sens de l'État, le rapproche singulièrement de Hegel qui lit Napoléon par une forte suggestion machiavélienne, et qui tient Bonaparte pour l'Esprit du monde, pour l'idéal purifié et incarné de l'essence de la politique ; essence dévoilée par le grand Florentin, mais radicalisée dans l'histoire par le trinôme : peuple, révolution et nation.
L'œuvre
Délaissant provisoirement la fascination trinitaire de l'Empereur pour la genèse et le travail de l'œuvre, et passant du survol de la représentation de Machiavel aux legs de sa réflexion, il faut maintenant mettre en évidence que la trilogie du Prince, des Discours et de l'Art de la guerre est une architecture conceptuelle perpétuellement confrontée au modèle romain des Discours. Ceux-ci assument le rôle d'archétype de lecture, de référent pour la dénonciation vigoureuse du présent et de ses carences. C'est à ce titre, et de ce point de vue, que le monde de Machiavel ressemble étrangement au nôtre. Temps de crise où s'ébranlent les certitudes acquises et les sécurités héritées, où se font jour des interrogations angoissantes : une crise est, avant tout, une remise en cause des postulats antérieurs de la connaissance.
Machiavel pense à l'intérieur de la crise militaire italienne. Il en reformule les paradigmes politiques, les axiomes et catégories de pensée finement élaborés, jusqu'alors, dans une longue période d'équilibres à vocation universaliste et détruits, d'un seul coup, par l'irruption et la surprise de la force.7 Une crise des postulats de la connaissance recèle une crise des valeurs qui la sous-tendent, donc une crise ontologique. Déclin irréversible d'une époque ! L'aube du monde moderne ne peut s'exprimer que par l'agonie d'une période et l'achèvement d'une dimension de l'histoire. L'effondrement militaire et le traumatisme des esprits ne sont que la forme italienne de cette mutation que signale une recherche désemparée : l'identité politique interroge l'identité culturelle, et celle-ci l'identité guerrière et la vaillance ancienne.
Crises de confiance et de destin s'entremêlent et se confondent. Elles s'étalent sur des espaces multiples qui touchent aux conceptions et aux théories de la guerre dans leurs liaisons avec l'art de gouverner et l'ordonnancement politique de la cité. Les modalités tactiques du combat et les techniques qu'elles intègrent, l'art des sièges et des fortifications, les savoirs naissants de la balistique et de « l'ingénierie » militaire, les sciences et théories physiques, déduites des moyens de tir, en sont affectés. Toutes ces novations influent sur l'esprit des milices et la réorganisation de la hiérarchie sociale autour de l'arme à feu, et singulièrement de l'artillerie, nouveaux instruments de pouvoir pour la bourgeoisie montante. En termes sociologiques, la naissance et le développement de l'artillerie correspondent au déclin de l'aristocratie, porteuse du privilège du service armé à cheval, à celui des ordres de chevalerie et des guerres privées et patrimoniales, et au caractère désormais public et européen des heurts dynastiques ; enfin, au renforcement parallèle de la monarchie qui favorise l'émergence d'une classe nouvelle. Ne pouvant s'affirmer comme ordre militaire, cette classe est présente dans les armes et spécialités techniques du tir, et dans la fusion des bronzes. En France, elle est au service de la couronne en tant que fournisseur d'agents et grands commis de l'État, de Richelieu à Le Tellier, puis à Louvois et Vauban.
Grâce à cette évolution, le processus de centralisation du pouvoir et le développement décisif du monopole légal de la violence sont puissamment impulsés. Le caractère novateur des mutations ne peut induire qu'un approfondissement de la dis-location de l'ordre social. En Italie, une réflexion d'envergure s'ensuit sur la coexistence du particularisme et du cosmopolitisme, sur l'étroitesse frappante de la dimension sociale et politique, caractéristique de l'émiettement péninsulaire, face à la taille des grandes monarchies nationales. Elle porte sur les habiletés et les talents élaborés à une plus vaste échelle - celle de l'univers médiéval - et devenus soudain inaptes et dysfonctionnels par rapport aux buts de la « petite politique ». Elle s'étend au rôle et à la fonction intellectuels qui perdent rapidement du souffle et se réfugient dans la médiocrité du « particulare ». Cette spéculation atteint les fins de la politique et le sens de la destinée humaine : elle rend transparents les objectifs de l'action désormais sécularisée et purgée de transcendance.
Il n'y a d'interrogation sur la milice et sur l'appareil de violence que là où sont discutées, et rediscutées, la signification de l'action des armes et la portée de leur emploi. Là où sont précisées les circonstances et les raisons des litiges, clarifiées la nature des conflits et les limites de leurs règlements, examinés les présupposés rationnels qui permettent de concevoir les conditions de la réussite, maximisant les résultats de l'ambition politique. Ces résultats ne peuvent découler que de la cohérence et de la compatibilité entre les conceptions et la volonté et, de ce fait, entre les fondements qui les inspirent et les desseins qui les commandent. La loi du calculable doit se plier enfin au monde du possible. L'exigence d'un esprit nouveau, qui fonde le monde des valeurs sur le principe redécouvert de la force, qui assoit les exigences collectives sur la conviction que le primat de l'intérêt commun doit s'imposer aux déchirements partisans, tout ceci est ressenti comme un impératif primordial. Il était donc naturel que l'univers politique et intellectuel de l'époque s'interroge sur les raisons lointaines d'une telle crise et d'une telle nécessité; qu'il fortifie les tâtonnements présents par les exemples et les modèles anciens.
Formulée avec la vigueur qui lui est propre, l'interrogation machiavélienne résume cette recherche dans le cadre d'une crise d'identité, elle-même greffée sur une crise existentielle plus profonde. Semble-t-elle suggérer, à la limite, que la torme la plus solide de la sécurité, le fondement de tout pouvoir politique et de tout régime durables résident dans les capacités militaires et dans la parfaite fusion des convictions civiles et du loyalisme guerrier ? Ouvrons la préface de Nicolas à l'Art de la guerre. « On a soutenu, Lorenzo, et l'on soutient encore tous les jours qu'il n'y a rien qui ait moins de rapport, rien qui diffère autant, l'un de l'autre, que la vie civile de la vie militaire... Mais si l'on considère le système politique des Anciens, l'on verra qu'il n'y avait point de conditions plus unies que ces deux là, plus conformes et plus rapprochées par un mutuel sentiment de bienveillance ».
D'où l'idée bien ancrée que tout projet de réforme doit être politique pour être militaire. Mais elle suppose le deuxième comme corollaire du premier. Le parfait binôme: bonnes armes - bonnes lois, bonne constitution - bonne milice, est inscrit en clair dans la texture de l'œuvre, comme un choix et un impératif inéluctables, dans le renvoi constant et nécessaire du Prince à l'Art de la guerre. Le respect du pacte civil ou de l'ordre militaire a un point d'ancrage commun : le citoyen-soldat. Armes propres, donc, pour un concept crédible de défense, pour une indépendance effective et non éphémère ; pour ne pas être à la merci d'autrui, de volontés politiques dictées du dehors.
Fondement de sa théorie politique et plaque tournante de toute réforme militaire, le citoyen-soldat est la réponse stratégique à l'utopie de l'État-nation naissant. Dans l'amour que Machiavel porte à sa cité, il n'y a point de distinction entre le serment sur la fidélité en temps de paix et le serment sur l'honneur en temps de guerre. Ce sentiment est unique et indivisible. De là, la nécessité d'une milice populaire et permanente. Sur celle-ci reposent la sécurité et les mœurs, la loi morale et la loi religieuse, la passion civile et la dévotion patriotique. Par un tel modèle, aussi vigoureux, revit l'idéal classique de la République antique, dans sa sévère grandeur. C'est vivre selon les Anciens ainsi que le font les Suisses « armatissimi et liberissimi ». De cet idéal, se nourrit la pensée des républicains dont Le Prince tient une place de « grand livre » (J. J. Rousseau).
L'unité de l'État-nation, érigée sur la défense de la liberté intérieure et surtout extérieure, douée d'une volonté commune et forte, inspirée par la loi rigoureuse de la raison d'État, purifiée et abstraite grâce aux calculs politiques, soutenue par une grande ambition, tout cela vit intangiblement et puissamment dans les siècles et les âmes, avec des accents que la philosophie de l'histoire, la culture politique et les préférences personnelles marqueront singulièrement et différemment chez Rousseau ou Hegel, ou encore chez Fichte.
De la nécessité d'armes adaptées a la dimension politique de l'État Moderne
Avec l'élargissement historique de l'espace et de la dimension politiques, qui ne peuvent plus être ceux de la seigneurie ou de la petite république, le concept et la nature de l'État changent, car se modifient et s'agrandissent à la fois son expression territoriale et sa composition démographique et sociale. Les préoccupations nouvelles, qui naissent d'équilibres plus larges, de projets et d'appétits polycentriques dont l'envergure est désormais continentale, profilent en hauteur l'État moderne.
L'espace apparaît clairement comme un facteur et une projection essentiels de la politique et, de ce fait, comme un enjeu capital de celle-ci. II constitue à la fois une limite et une virtualité de la grande politique et de la politique de puissance. Son importance doit apparaître, sinon évidente, au moins justifiable. A l'âge de l'absolutisme naissant et des grandes monarchies nationales, la notion de « ressources » acquiert une nouvelle valeur. Non plus celle d'un capital patrimonial et dynastique, mais une autre, virtuelle et potentiellement illimitée : levée en masse d'armées, accumulations de moyens en mesure de soutenir des efforts de longue durée; à quoi s'ajoutent les capacités opérationnelles, logistiques et tactico-stratégiques, l'ampleur et la profondeur des théâtres, et la distribution des forces. Facteurs annonçant le jeu foudroyant et napoléonien spéculant sur l'espace et le temps, l'avènement révolutionnaire des récentes théories du partisan, et les doctrines et pratiques des guerres prolongées.8
La loi du nombre influe, non seulement sur la constitution d'armées puissantes, mais aussi sur les fins politiques non plus limitées, et autrement efficaces, rapportées, désormais, à des grandeurs morales et matérielles jusqu'alors insoupçonnées et qui bouleverseront la portée et la nature des guerres. L'une des issues annonciatrices en sera la Bataille des nations de Leipzig, la Vôlkerschlacht de 1813, prélude sanglant aux guerres des peuples et aux dimensions des luttes idéologiques inexpiables du XXe siècle. Si, comme il a été dit, la loi de la population influe sur la loi économique et celle-ci sur la richesse des nations, la loi de la population en appelle au besoin de l'espace, à une sorte de Lebensraum inavoué, à l'expansion territoriale et à l'inéluctable transgression des frontières.
Pour Machiavel, l'extension de l'État est une nécessité organique du politique, comme celle de sa conservation. En termes abrupts, l'une se réfère à la politique intérieure, l'autre à la politique étrangère. Plus profondément, l'élargissement de l'État, rapporté au concept de défense, introduit une loi nouvelle - la disposition de soldats en nombre suffisant - et dévoile une conception stratégique du pouvoir, non encore énoncée : la politique de puissance. La projection politique-territoriale extérieure hors de la seigneurie, dans le « contado »9, proportionne le concept de défense aux conditions politiques du temps, et remplit une fonction contraignante pour les organismes qui se veulent politiquement vivants. Il s'agit de fonctions justifiées aux yeux de la raison historique, de nécessités moralement impératives au regard de la raison d'État. Si les villes libres allemandes, dit-il, ont « poco contado » (Prince, X, peu de contrées ou d'arrières) et si, à cela, se mesure la liberté de leurs ordonnancements, il faut ajouter que la situation changerait si l'Allemagne « était conditionnée autrement, et il leur conviendrait, de chercher à étendre et briser leur inquiétude ». (Discours, II, 19).
On peut ajouter, sans risque de forcer les termes et en restant dans l'esprit machiavélien, que, en matière d'extension, les hommes valent les ressources. Comment ne pas voir toutes les implications de ce précepte, jusqu'à celles d'une politique d'expansion ? Dans cette dernière expression, la loi de la force et la nécessité factice de la domination sont déduites des impératifs omniprésents de la menace. Le besoin politique de s'affermir tire sa raison d'être d'une nécessité primordiale du politique : celle d'exister pour sa sécurité.
Tout État doit avoir une base territoriale adaptée aux conditions politiques de son temps, proportionnée au système de relations diplomatiques et stratégiques dans lesquelles il s'inscrit et qui déterminent les conditions historiques de sa défense. Mais, si une vaste base territoriale est le fondement concret de sa force, les frontières de sa sécurité peuvent être déplacées toujours plus loin. La proposition, qui met à la charge de l'État l'obligation de s'étendre, comme une nécessité, a la valeur d'une loi ; et, en tant que telle, d'un impératif de la raison d'État déduit des leçons de l'expérience, justifié concrètement par l'analyse des conduites d'autrui en situations de vide de pou-voir, ou de faiblesse politico-militaire d'un acteur-proie. Chez Machiavel, les caractéristiques de l'unité étatique ne sont jamais idéalisées.
Il est erroné de penser, par exemple, qu'il idéalisa l'unité italienne ou qu'il la pensa idéologiquement comme le dérivé d'une aspiration culturelle ou d'une communauté de langue. Il la pensait uniquement de façon politique, comme l'affirmation d'une force sur les autres, dressée contre les forces plus grandes et venues du dehors : « Aucune province ne fut jamais unie ni heureuse si elle ne parvint entièrement à l'obéissance d'une seule république ou d'un seul prince, ainsi qu'il s'est avéré en France et en Espagne »10.
mercredi 30 octobre 2019
RICHELIEU, MINISTRE ET PRÊTRE
Ces images n’étaient pas des clichés. Au cours des vingt ou trente dernières années, les meilleurs historiens, de Roland Mousnier à Françoise Hildesheimer, ont confirmé l’exceptionnelle stature du personnage de Richelieu et son rôle décisif dans notre passé national. Arnaud Teyssier, ancien élève de l’ENS et de l’ENA, historien des idées politiques et des institutions, biographe de Lyautey, Péguy et Louis-Philippe, s’est à son tour lancé dans l’aventure. Ecrire une biographie de « l’homme rouge » était un exercice périlleux, tant le sujet a été exploré, et tant les sources sont partiellement lacunaires, notamment celles qui concernent les années de formation du ministre principal de Louis XIII. Le résultat est réussi au-delà de toute attente : avec ce livre superbement écrit, un des plus forts de la rentrée dans le domaine de l’histoire, l’auteur brosse un portrait amplement renouvelé de Richelieu.
Les romantiques et Alexandre Dumas avaient fait du Cardinal un tyran cruel. Si cette légende s’est dissipée, persiste l’idée qu’il était un politique froid et ambitieux. Or chez Richelieu, rappelle Teyssier, « sous le discours de l’homme d’Etat affleure sans cesse, avec une constance surprenante, celui du pasteur chargé d’âmes, du prêtre, du confesseur ». C’est sous cet angle que l’historien revisite la vie et l’oeuvre de Richelieu. Homme de foi, homme consacré, ce dernier considérait que la conduite d’un pays et le soin des âmes dépendent de la même exigence : la lutte sans cesse recommencée contre la faiblesse humaine. Selon Arnaud Teyssier, c’est dans cette profonde imprégnation chrétienne que se trouve le ressort intime d’un grand serviteur de la France, qui aimait à dire qu’il ne dormait pas la nuit afin que les autres puissent dormir à l’ombre de ses veilles.
