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dimanche 20 octobre 2024

La chute du modèle occidental

 

par Thierry Meyssan

Le modèle occidental, basé sur le capitalisme et la démocratie, ne parvient plus ni à défendre l’intérêt général, ni à garantir la souveraineté populaire. En accumulant ces deux échecs, il réunit les deux ingrédients d’une révolution généralisée.

La crise du capitalisme

Historiquement, la crise de l’Occident a débuté avec la crise du capitalisme américain, en 1929. À l’époque, les livres et journaux affirmaient majoritairement que la concentration du capital stérilisait l’économie en empêchant la concurrence dans de nombreux domaines. Alors que la famine sévissait aux USA, trois modèles politiques étaient proposés par la presse de l’époque pour sortir de cette impasse économique :

  • le léninisme avec la nationalisation de tous les biens de production au risque d’anéantir toute initiative individuelle
  • le fascisme de l’ancien représentant de Lénine en Italie, Benito Mussolini, qui prévoyait non pas de lutter contre la concentration du capital, mais de l’organiser au sein de corporations, au risque de faire perdre aux salariés toute possibilité de résister à des employeurs abusifs
  • le progressisme de Franklin Roosevelt pour qui la technologie devait relancer l’économie et apporter la solution pour autant que l’on rétablirait la concurrence en démantelant les grandes sociétés (selon la doctrine de Simon Patten).

C’est Lénine lui-même qui constata l’échec de sa théorie économique en période de guerre civile. Il libéralisa alors le commerce extérieur et autorisa même quelques entreprises privées en Union soviétique (la Nouvelle politique économique – NEP). Le fascisme ne put se développer qu’au prix d’une terrible répression. Il fut balayé par la Seconde Guerre mondiale. Le progressisme resta la règle jusque dans les années 1980 où il fut contesté par la déréglementation de Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Ce quatrième modèle est désormais lui aussi remis en cause par la destruction des classes moyennes provoquée par la globalisation. Le président Bush père pensa qu’à la disparition de l’URSS, la recherche de la prospérité devait remplacer la rivalité militaire entre Washington et Moscou. Il autorisa quelques sociétés US à faire alliance avec le Parti communiste chinois et à délocaliser des usines sur la côte chinoise. Même si les travailleurs chinois n’étaient pas du tout formés, le coût de leur travail étant vingt fois inférieur en Chine à ce qu’il était aux USA, ces sociétés accumulèrent des profits colossaux qui leur permirent d’imposer une concentration dans certains secteurs bien plus forte qu’en 1929. En outre, elles tirèrent l’essentiel de leurs profits, non plus de la production de biens et de services, mais des revenus de leurs liquidités. Le capitalisme changea une nouvelle fois de nature. Il n’était plus productif, mais était devenu financier.

Les travailleurs chinois, s’étant progressivement formés, sont devenus aujourd’hui aussi coûteux que les travailleurs US, de sorte que les délocalisations affectent désormais leur propre pays au profit du Vietnam et de l’Inde cette fois. On est revenu au point de départ.

Les sociétés US qui ont entrepris de délocaliser leurs emplois en Chine et de financiariser leurs activités sont parvenues à amalgamer leur idéologie de la « globalisation économique » avec la mondialisation de l’usage de nouvelles techniques ; deux choses sans lien entre elles. En effet, si les nouvelles techniques peuvent être utilisées partout dans le monde, elles ne peuvent pas l’être en même temps tant elles requièrent de l’énergie et des matières premières.

Elles ont donc convaincu le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld de diviser le monde en deux : d’un côté une zone de consommation globale, autour des USA, de la Russie et de la Chine, de l’autre une zone de ressource chargée d’alimenter la première. Le Pentagone décida alors de détruire les structures étatiques du Moyen-Orient élargi afin que les populations de cette région ne puissent pas opposer de résistance à ce projet ; ce que George W. Bush appela la « guerre sans fin ». Effectivement des guerres éternelles débutèrent en Afghanistan, en Iraq, en Libye, en Syrie, au Yémen, chaque fois prétendument pour des raisons distinctes, mais toujours avec les mêmes agresseurs, les jihadistes.

En 2017, Donald Trump et Xi Jinping décidèrent au même moment de lutter contre ce phénomène, le premier par le nationalisme protectionniste et le second par le nationalisme économique. Cependant, la réforme fiscale proposée par Trump fut rejetée par le Congrès : le Border Ajustment Act prévoyait de libéraliser les exportations et de taxer à 20 % toutes les importations. De son côté, Xi Jinping créa lors du XIXème congrès du PCC un organe de contrôle de la conformité des objectifs des entreprises à ceux de la Nation, le Front uni. Un représentant de l’État fut introduit dans le conseil d’administration de chaque grande entreprise.

L’échec de Trump à faire passer son projet fiscal le conduisit à tenter d’en obtenir les mêmes avantages en déclarant une guerre des droits de douanes contre la seule Chine. Le PCC lui répondit en essayant à la fois de développer son marché intérieur et d’orienter sa surproduction vers l’Europe. Cette dernière en paya immédiatement le prix. Comme toujours lorsque les gouvernants ne sont pas attentifs à la détresse de leur peuple, le problème économique provoque une crise politique.

La crise de la démocratie

Contrairement à une idée reçue fondée sur l’apparence des choses, ce n’est pas le choix d’un nouveau régime politique, mais la défense des intérêts collectifs qui suscite des révolutions. Dans le monde moderne, il s’agit toujours d’un patriotisme. Dans tous les cas, ceux qui se révoltent pensent, à tort ou à raison, que leurs gouvernants sont au service d’intérêts étrangers, qu’ils ne sont plus des alliés, mais des ennemis.

L’ordre international qui s’est imposé après la Seconde Guerre mondiale était supposé servir l’intérêt général, que ce soit par une forme de démocratie ou par une forme de dictature du prolétariat. Cependant ce système ne pouvait pas fonctionner sur la durée dans des États non-souverains comme ceux de l’Otan ou du Pacte de Varsovie. À un moment ou à un autre, les dirigeants de ces États ont été amenés à trahir leur peuple et à servir leur suzerain, les USA ou l’URSS. Ce système a été accepté tout le temps durant lequel, à tort ou à raison, chacun le pensait indispensable pour vivre en paix. Cette raison n’existe plus aujourd’hui, mais l’Otan est toujours là, désormais sans légitimité.

L’Otan, sorte de Légion étrangère des États-Unis et du Royaume-Uni, a pensé et créé ce qu’est devenu l’Union européenne. Au départ, il s’agissait d’ancrer l’Europe de l’Ouest dans le camp occidental. Aujourd’hui, de par les traités, l’Union européenne subordonne sa Défense à l’Otan. Dans la pratique, pour les peuples de l’UE, l’Alliance de l’Atlantique-Nord est le volet militaire d’un ensemble dont l’UE est le volet civil. L’Otan impose ses normes, fait construire les infrastructures dont elle a besoin, et se fait financer via des institutions opaques. Tout ceci est masqué aux yeux de ses habitants à qui l’on explique, par exemple, que le Parlement européen vote les normes, alors qu’il ne fait que ratifier les textes de l’Otan présentés par la Commission.

Il ne fait aucun doute que, bien qu’ils la subissent sans broncher, les citoyens n’acceptent pas cette organisation : ils n’ont cessé de s’opposer à l’idée d’une Constitution européenne.

Parallèlement, le concept de démocratie a été profondément transformé. Il ne s’agit plus de garantir le « pouvoir du peuple », mais de se soumettre à « l’état de droit » ; deux concepts inconciliables. Désormais des magistrats décident à la place du peuple quels justiciables auront le droit de le représenter et lesquels en seront privés. Ce transfert de souveraineté, des peuples aux systèmes judiciaires, est indispensable pour maintenir la domination effective des Anglo-Saxons sur les membres de l’UE. D’où l’acharnement de Bruxelles à imposer « l’état de droit » à la Pologne et à la Hongrie.

La révolte

L’effondrement du niveau de vie des petites gens aux USA sous Barack Obama a suscité l’élection de Donald Trump. L’accélération des délocalisations d’Europe en conséquence de la guerre douanière entre les USA et la Chine a provoqué le mouvement des Gilets jaunes en France.

Cette révolte populaire se matérialisa dans les premières semaines de ce mouvement (avec la revendication du Référendum d’initiative citoyenne —RIC— d’Étienne Chouard). Elle s’inscrit dans la ligne de la candidature de l’humoriste Coluche à la présidence française, en 1981 (« Tous ensemble pour leur foutre au cul ») et des manifestations de l’humoriste italien Beppe Grillo en 2007 (« Vaffanculo », c’est-à-dire Qu’ils aillent se faire foutre). Progressivement, la dérision s’accompagne d’une colère toujours plus forte et plus obscène.

Il faut bien comprendre que la question du refus de la domination militaire US a précédé celle de la globalisation économique, mais que c’est cette dernière qui a ouvert la révolte. De même, il faut distinguer les revendications patriotiques des Gilets jaunes, drapeau national en tête, de celle des trotskystes qui ont rapidement pris le contrôle de leur mouvement et l’ont détourné en attaquant des symboles de la Nation, en vandalisant l’Arc de triomphe et la statue de la Marseillaise.

En résumé, la révolte actuelle est à la fois le fruit de trois-quarts de siècle de domination anglo-saxonne sur les membres de l’Union européenne et de l’hyper-concentration du capital globalisé. En s’additionnant, ces deux crises forment une bombe à retardement qui, si elle n’est pas désamorcée, explosera au détriment de tous. Cette révolte est parvenue maintenant à une véritable conscience du problème, mais n’a pas encore la maturité nécessaire pour ne pas être subvertie par les gouvernants européens.

En ne cherchant même pas à régler les problèmes posés, ceux-ci espèrent jouir de leurs privilèges le plus longtemps possible, sans avoir à prendre leurs responsabilités. Ce faisant, ils n’ont d’autre choix que de pousser à la guerre ou de risquer d’être renversés avec une grande violence.

Thierry Meyssan

illustration : La Révolution française n’a pas été déclenchée par un abus royal. Les Français ne pensaient pas renverser la monarchie. Ce sont les Parisiens, convaincus que la capitale serait attaquée par des armées étrangères et que le roi ne la défendrait pas, qui s’emparèrent des armes qui étaient stockées à la prison de la Bastille.

source : https://www.voltairenet.org

https://reseauinternational.net/la-chute-du-modele-occidental/

mardi 6 février 2024

Les USA dans la Première Guerre Mondiale: une leçon de fraude politique

 

Tenu à Paris sous le signe de l’amitié franco-américaine, le défilé du 14 Juillet a marqué le 100e anniversaire de l’engagement américain dans la Première Guerre Mondiale. Quelle est la vérité derrière cet engagement? L’expert de Sputnik Ernst Wolff a analysé les objectifs politiques et financiers de Washington à cette époque.

Dans le cadre de la célébration du 100e anniversaire de l’entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre Mondiale, marquée en particulier par la participation de Donald Trump et de soldats américains au défilé du 14 Juillet à Paris, le chroniqueur et expert financier de Sputnik Deutschland Ernst Wolff, se lance dans l’analyse des objectifs politiques et financiers poursuivis par Washington et les avantages obtenus lors de la guerre. Selon lui, les résultats de la participation américaine sont impressionnants: la crise des marchés boursiers et la Grande dépression de 1929, qui a déstabilisé l’Allemagne et a ouvert la voie à l’arrivée au pouvoir des nazis.

Première Guerre Mondiale, planifiée à l’avance

La Première Guerre Mondiale a été déclenchée à la suite de l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois Franz Ferdinand à Sarajevo, la capitale de la Bosnie, en juin 1914. Cependant, sa cause est étroitement liée à des «changements tectoniques» dans les relations entre les grandes puissances, écrit l’expert.

L’Empire britannique, première puissance mondiale au seuil du XXème siècle, éprouvait des difficultés financières importantes, principalement en raison de la Seconde Guerre des Boers. Proclamée en 1871 après la guerre franco-prussienne, l’Empire allemand est devenu un état industriel puissant. Les États-Unis ont également connu une croissance économique rapide.

Dans leur quête pour la domination mondiale, l’Allemagne et les États-Unis suivaient deux stratégies différentes: l’Allemagne menait ouvertement la guerre pour les matières premières, les marchés et les territoires tandis que les États-Unis agissaient avec modération, restant officiellement neutres, avec un gouvernement déclenchant une guerre dans le dos de la communauté internationale. Il a permis aux plus grandes banques américaines d’octroyer les crédits aux belligérants. Ces prêts militaires déguisés en «crédits commerciaux», produisaient non seulement des intérêts mais aussi des commandes pour une industrie militaire américaine croissante. C’est-à-dire que la guerre est devenue extrêmement lucrative pour l’élite financière des États-Unis.

Le Président Woodrow Wilson a gagné sa réélection en 1917, promettant à ses compatriotes que les États-Unis resteraient à l’écart de la guerre. Cependant, peu de temps après son investiture, la guerre a connu une tournure inattendue: on a eu l’impression que l’Allemagne pourrait la gagner. Wall Street a sonné l’alarme: les banques américaines avaient peur que la Grande-Bretagne, la France et l’Italie ne soient pas en mesure de rembourser leurs dettes. Cette situation a défini clairement qui possédait le pouvoir aux États-Unis: Wall Street demandait une guerre au Président.

Comment préparer le peuple à la guerre

Comment pourrait-il expliquer aux Américains pourquoi il a brusquement changé d’avis? Le 13 avril 1917, le Président Wilson a fondé le Comité d’information publique, dont le seul but était de préparer la population à la guerre.

Le secrétaire d’État, le ministre de la Guerre et le ministre de la Marine ont administré le Comité, appuyés par de grandes figures médiatiques, des milieux universitaires, et d’art. En fin de compte, il a demandé au Comité de créer des slogans patriotiques et de diffuser des information négatives envers l’Allemagne.

Par exemple, la presse publiait délibérément des rapports sur des atrocités commises par des soldats allemands. L’administration a distribué des affiches provocatrices dans l’ensemble du pays, qui devaient inculquer aux gens le sentiment que leur propre sécurité est menacée par le militarisme allemand. On a même impliqué Hollywood,  qui a contribué à la campagne avec des films tels que «Dans les griffes des Huns», «Kaiser — Bête de Berlin» et «Fils de p*te prussien».

Wall Street, vainqueur absolu de la guerre

La campagne a été couronnée de succès, en premier lieu en raison du faible niveau de formation de nombreux immigrants: leur position sociale difficile les rendait sensibles aux slogans simples et imagés de l’ennemi. Des centaines de milliers de jeunes chômeurs sont entrés dans les rangs de l’armée et espéraient assurer à la nation un avenir meilleur. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont trouvé la mort sur les champs de bataille en Europe.

En fin de compte, les États-Unis et leurs alliés ont vaincu l’Allemagne. Comme les alliés étaient insolvables en raison des dépenses militaires, le gouvernement américain a fait une nouvelle intervention: il s’est soucié d’inclure des engagements de réparation aux parties britannique, française et italienne dans le traité de Versailles. Cependant, ces réparations n’allaient pas aux victimes de la guerre: les gouvernement à Londres, Paris et Rome les envoyaient immédiatement aux banques américaines pour rembourser leurs dettes.

L’avidité de Wall Street ne s’est pas arrêté là: car l’Allemagne ne pouvant pas payer les réparations, les banques américaines octroyaient de nouveaux prêts, cette fois-ci à l’ennemi déjà vaincu. Quand ils ont demandé leurs remboursements après la crise boursière de 1929, ils ont déstabilisé l’Allemagne et ont ainsi préparé le terrain pour la montée du Parti national-socialiste des travailleurs allemands.

source:https://fr.sputniknews.com/international/201707201032303911-etats-unis-premiere-guerre-mondiale-expert-financier/

vendredi 29 décembre 2023

Le premier projet d'Union européenne de 1929 : Anti démocratique et mondialiste

 

Le premier projet d'Union européenne de 1929 : Anti démocratique et mondialiste

Il y a dix ans, l'Europe nous imposait le traité constitutionnel européen constituant une atteinte majeure à la Démocratie. A y regarder de plus près, cela n'a rien de surprenant : Le projet européen porte dans ses gènes un caractère clairement anti démocratique. L'objectif des dirigeants a toujours été de faire l'Europe contre la volonté des Peuples et en supprimant les Etats-nations pour les mettre aux mains de dirigeants non élus.

Il y a exactement dix ans, une large majorité des Français rejetaient le traité constitutionnel européen malgré une campagne massive en faveur du Oui de la part de tous les médias et de la majorité des partis politiques. Il sera finalement approuvé le 19 octobre 2007 par les chefs de gouvernement réunis en congrès à Lisbonne contre l'avis des Français. Ce sera une tâche noire indélébile sur la construction européenne et la démocratie française.

Mais à y regarder de plus près, cela n'a rien de surprenant : Le projet européen porte dans ses gènes un caractère clairement anti démocratique. L'objectif des dirigeants a toujours été de faire l'Europe contre la volonté des Peuples et en supprimant les Etats-nations pour les mettre aux mains de dirigeants non élus.

Pour cela, il faut remonter au texte fondateur du premier projet de construction européenne de 1929. Construction clairement idéologique de la Gauche pacifiste et internationaliste, il a le mérite d'annoncer ses intentions sans détour.

Le premier projet de construction européenne fut présenté le 5 septembre 1929 par le Président du Conseil et Ministre des affaires étrangère Aristide Briand devant la Xe session de la Société des Nations à Genève (Ancêtre de l'ONU).

Aristide Briand avait un objectif essentiel qui était de mettre en place des institutions européennes afin de supprimer toutes les entraves à l'économie et au commerce européen et mondial, notamment en supprimant les barrières douanières. Cette première vue d'Aristide Briand était purement économique.

Le 9 septembre 1929, ce projet du Président du Conseil français obtenait le soutien du Chancelier allemand, Gustav Stressemann qui lui parlait du "Désarmement douanier" (Alors qu'il réarmait l'Allemagne avec le soutien logistique des Soviets!) 

Ce même jour de septembre, les états européens membre de la SDN (27 pays dont la Suisse) confièrent à Aristide Briand le soin de rédiger un mémorandum sur le sujet. Il sera présenté le 1er mai 1930 sous le titre de : "Mémorandum sur l'organisation d'un régime d'Union fédérale européenne". C'est le premier projet de construction de l'Union européenne. On y parle pour la première fois "D'Union européenne".

Ce texte fut rédigé par les services du quai d'Orsay sous la direction d'Alexis Léger (le futur Saint-John Perse). Diplomate germanophile très influent au sommet de l'état jusqu'en juin 1940, il sera le principal artisan du pacifisme aveugle de nos gouvernants de Gauche face à l'Allemagne de Hitler, poursuivant l'héritage d'Aristide Briand (Par ailleurs Prix Nobel de la Paix 1926 avec Gustav Stressemann).

A aucun moment du texte il est question d'un quelconque contrôle démocratique direct de cette institution qui fonctionne sur le modèle exact de ce que nous connaissons actuellement. A la tête on trouve un organe exécutif, "L'Organe représentatif directeur" composé de tous les représentant s des pays européens, "La conférence européenne". La présidence de cette "Conférence européenne" sera assurée annuellement par roulement par un pays membre (Afin d'éviter de favoriser un pays). 

En complément de cet organe décisionnel est prévu un organe décisionnel, "Instrument d'action", le "Comité politique permanent", et un "Secrétariat permanent", tout deux chargés d'assurer le fonctionnement opérationnel de cette "Union européenne".

Dans ce premier projet, il n'est donc nullement question de confier le contrôle de l'Union européenne à un parlement élu par les Peuples d'Europe. C'est fondamentalement un système intergouvernemental sans contrôle démocratique direct. L'Union européenne actuelle ajoutera un parlement... mais qui n'a aucun rôle de proposition de loi et qui ne sert juste qu'à entériner les décisions de la Commission européenne.

Pour les concepteurs de cette Gauche pacifiste française qui influencera fortement la Diplomatie français de 1919 à juin 1940 et qui nous conduira vers cette honteuse défaite de juin 1940, ce sont les Peuples européens bélliqueux qui sont directement responsables de cette boucherie que fut la Grande Guerre. Afin d'éviter tout nouveaux conflits en Europe, il convient donc de leur ôter tout pouvoir de décision. Ceci conduira au leitmotiv de "L'Europe seule capable de garantir la Paix sur le continent".

On retrouve de façon plus générale la défiance de l'élite de Gauche envers le Peuple. N'est-ce pas Voltaire qui disait : " Il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu’il soit instruit, il n’est pas digne de l’être"

Ce premier projet de construction d'une Union européenne comporte un point fondamental de politique internationale et de gouvernance mondiale. Pour les rédacteurs et Aristide Briand, il est clair que cette Union européenne doit être, avant toute chose, une agence régionale de la Société des Nations (La SDN ancêtre de l'ONU). Elle doit lui être subordonnée étroitement.

Pour le chancelier allemand Gustav Stressemann : "Il ne s'agit nullement de constituer un groupement européen en dehors de la SDN, mais au contraire d'harmoniser les intérêts européens sous le contrôle et dans l'esprit de la SDN" (Discours du 9 septembre 1929).

Il est clair pour les rédacteurs que l'Union européenne doit s'inscrire dans un gouvernement mondial dirigé par une organisation non élue, la SDN. L'esprit démocratique inscrit dans la Constitution française est assassiné ! Avec un tel projet, les peuples européens sont mis en servage.

Une réunion des États européens (et futurs États membres) devait même être organisée pour délibérer sur les propositions contenues dans ce mémorandum. Las, elle n’eut jamais lieu. Le 23 septembre 1930, une commission d’études est néanmoins créée, dans le cadre institutionnel de la SDN ; Aristide Briand en sera élu président. Chargée d’étudier les modalités d’une éventuelle collaboration au sein de l’Europe, elle ne put cependant aboutir à aucun résultat.

Ce rêve de la Gauche pacifiste sera entretenu jusqu'en juin 1940. Il aura pour conséquence la recherche systématique d'une entente avec le régime national-socialiste de Hitler afin d'éviter une nouvelle guerre. "Mieux vaut Hitler que la guerre" était leur slogan !

Dès juin 1940, cette Gauche se vautrera dans la collaboration politique dans le but de créer avec l'état européen le plus fort cette Union européenne tant souhaitée. Créer l'Union européenne avec le pire des régimes ne leur semblait pas une faute morale ! Lire l'article : Du projet européen de 1929... à la collaboration de 1940... à l'Europe actuelle

Ce projet fut repris dès 1950 par les lieutenants d'Aristide Briand... avec ses fondements anti démocratique et mondialiste que nous subissons actuellement.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2015/05/29-mai-2005-la-france-refuse-le-traite-constitutionnel-europeen-a-une-large-majorite.html

mardi 21 mars 2023

Combats contre la pesanteur – Chroniques d’un militant anti-avortement, Dr Xavier Dor. Préfaces de Jean de Viguerie et du Dr Luc Perrel

 

Ce recueil de chroniques que le docteur Dor avait commencé à mettre en ordre parait un an après son rappel à Dieu, « pour lui rendre hommage et assurer la relève ». Ce livre fait suite au Crime contre Dieu, -première édition Perrin & Perrin en 1999, dernière édition Chiré 2016-, et comme lui, est dédié au Créateur, aux innombrables petites victimes de l’avortement et à une société qui perd son âme et sa substance. Deux noms célèbres introduisent ce travail, l’historien de renom Jean de Viguerie et le docteur Luc Perrel, directeur de publication du bulletin S.O.S. Tout-petits et vice-président de l’association, rappelé à Dieu en octobre 2017. Postface de Raphaël Dor, son fils.

Mais qui est le ce défenseur inlassable de la Vie ? Qui est le docteur Dor, si célèbre avec ses petits chaussons de laine pour bébé et ses médailles miraculeuses distribuées comme un rempart, pour ces vies menacées. Xavier Dor est né en janvier 1929 à Marseille, a passé ses jeunes années à Cuba ; la déclaration de guerre le surprend en France, retour aux sources à Marseille en famille. Pensionnaire au Petit séminaire de Chambéry, il y est féru de latin et de grec et de la messe quotidienne. Bachelier il s’oriente vers la médecine, épouse Françoise de Bernonville qui sera à ses côtés pour le meilleur et pour le pire. En 1962, il entreprend sa thèse de doctorat en médecine, Choréathétose et Parkinson, avec en dédicace « A Dieu qui a tout fait et qui nous aime ». Pédiatre, il s’installe avec sa famille et exerce en Côte d’Ivoire. Un dévouement inlassable et des qualités professionnelles exceptionnelles lui vaudront plusieurs citations. De retour en France, il s’oriente vers l’embryologie à la Salpétrière. Pendant plus de 25 ans il se passionnera pour l’évolution -non le fruit du hasard, mais fruit d’une intelligence démontrant l’existence du plan de Dieu. Congrès, voyages studieux, … il rayonne, il sert, il soigne, il étudie, il console, il guérit, … inlassablement, sans compter.

En 1994 il prend sa retraite, c’est à dire qu’il change « d’enseigne ». Il fonde S.O.S. Tout-petits se consacre à la lutte contre l’avortement. Manifestations, colloques, rencontres, prières publiques, en France et à l’étranger il est partout, avec ses légendaires petits chaussons de laine, et ses médailles miraculeuses, sa voix douce pleine de compassion, de persuasion et d’amour, son sourire qui dit l’homme bon qu’il est. Il en fallait du caractère pour aller sans relâche à contre-courant du politiquement correct et du catholiquement correct ! Il animait avec son épouse discussions, réunions en tous genres, manifestait le 1er mai avec le Front National, participait aux Universités d’été de Renaissance Catholique-, et infatigable pèlerin de Chartres. Un de ses grands étonnement et une de ses grandes peines auront été l’attitude du corps médical et surtout de l’Eglise. Serment d’Hippocrate méprisé et commandements de l’Eglise bafoués ! Cela le conduira à dénoncer l’influence omniprésente de la Franc-Maçonnerie et du Bnaï Brith. Seules les communautés traditionnalistes le soutiendront et « notamment la courageuse Fraternité saint Pie X ». « Il aura défendu l’honneur de l’Eglise » écrira un de ses amis après sa mort.

Si on connait bien l’œuvre de sauvegarde du Dr Dor, visant à l’abolition de la loi Veil, on connait moins l’œuvre de « réanimation ». Le présent recueil la présente, l’explique. Il s’agit de réanimer un peuple. Comment ? En réveillant les consciences. « On ne peut dit-il détruire plus radicalement la conscience d’une femme qu’en niant et en lui faisant nier sa maternité ». Mais le Dr Dor pensait aussi aux criminels qu’il exhorte au repentir, pas le peuple victime, mais les organisateurs de ces massacres. « La grande catastrophe du XX° siècle n’est pas la « Shoa », c’est l’avortement. Non l’avortement en lui-même qui a toujours existé -conséquence du péché originel- mais l’avortement légalisé, conseillé, encouragé, financé, imposé par la loi » écrit le Dr Perrel dans sa préface. Ce crime qui fait des milliards de victimes.

Ces éditoriaux – près d’une soixantaine- sont empreints de gravité, mais aussi d’humour, d’anecdotes, de réflexions originales.  Chacun de ces textes est un petit livre, au ton peu banal !  Très variés, on peut retrouver les thèmes, les arguments, les témoignages grâce à l’index en fin d’ouvrage. Pratique pour avoir des réponses claires, imagées, des réparties justes dans les discussions avec des opposants ou tout simplement pour comprendre les enjeux de ce combat. Une lecture vivifiante, pleine d’espérance. Non tout n’est pas perdu ! Lisez ce livre et vous comprendrez. Même si la loi Veil n’est pas abrogée, le Dr Dor aura replacé le combat pour la défense de la vie dans son véritable sens : celui des fins dernières, du combat contre l’Adversaire qui est homicide depuis le début. « Ce combat est eschatologique » a depuis le début proclamé le Dr Dor, seule la grâce de Dieu y mettra fin.

Magnifique témoignage de toute une vie au service de la Vie.

Combats conte la pesanteur, Docteur Xavier Dor, 22€, 302 pages, aux Presses de la Délivrance.

Plus d’informations et commande sur Livres en Famille

https://www.medias-presse.info/combats-conte-la-pesanteur-chroniques-dun-militant-anti-avortement-dr-xavier-dor-prefaces-de-jean-de-viguerie-et-du-dr-luc-perrel/144047/

samedi 4 février 2023

Un chemin de conversion – Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952)

 

Le but de ce livre est de faire découvrir l’esprit profondément religieux qu’a manifesté Maurras tout au long de son existence. Le 14 septembre 1936, quand, pour la première fois, Charles Maurras prend la plume pour répondre à la lettre que lui a adressée une carmélite de Lisieux, Sœur Madeleine de Saint-Joseph (dont la sœur, également carmélite, a consacré sa vocation à la conversion de Maurras et vient de mourir de la tuberculose), il est dans l’attente d’une inquiétante décision de justice. Il s’est pourvu en cassation après sa condamnation à huit mois de prison ferme pour avoir, l’année précédente, attaqué Léon Blum et menacé d’un couteau de cuisine les députés qui décideraient d’intervenir militairement en Ethiopie contre l’Italie. Son pourvoi rejeté, Maurras est arrêté et incarcéré. C’est dans ce climat d’extrême violence politique que naît une correspondance parfaitement inattendue entre le chef de l’Action française et le Carmel de Lisieux.Un chemin de conversion – Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952)

L’événement est d’autant plus singulier qu’en cette fin de 1936, l’Action française est, depuis dix ans, un mouvement condamné par l’Eglise, et que la lecture de son quotidien est interdite aux catholiques, au risque d’être privés des sacrements. Jacques Bainville, mort cette année-là, s’est ainsi vu refuser des obsèques religieuses par l’archevêché de Paris.

Maurras est en prison depuis deux mois quand il écrit une lettre destinée au Pape Pie XI, auparavant si violemment attaqué dans les colonnes de l’Action française. Il envoie cette lettre au Carmel qui, de Lisieux, se charge de la transmettre directement au Pape. Survient alors l’événement le plus incroyable de cet épisode : Maurras, détenu à la prison de la Santé, reçoit une réponse manuscrite, écrite en français de la main même du Souverain Pontife. Son ton, empreint de bienveillance paternelle, marque un tournant dans les relations de l’Eglise avec l’Action française.

Comment le Pape Pie XI, qui fut si profondément hostile à Maurras, comme l’ont montré son attitude et ses décisions de 1926-1927, a-t-il pu, dix ans plus tard, lui adresser une telle lettre ? Nul doute que l’intervention du Carmel de Lisieux fut déterminante.

Pour Rome, le problème principal était l’agnosticisme de Maurras, supposé exercer une influence néfaste sur la jeunesse. Si seulement Maurras en venait à connaître son chemin de Damas, alors tout pourrait changer. Aussi, lorsqu’une des religieuses du Carmel, Sœur Madeleine de Saint-Joseph, eut une raison personnelle d’écrire à Maurras, Mère Agnès, fille de Louis et Zélie Martin, et sœur aînée de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, sentit aussitôt qu’elle avait là une carte à jouer.

Dès 1929, en effet, le Pape lui avait confié secrètement une mission spéciale : que le Carmel de Lisieux prie pour la conversion de Maurras. La prieure invita donc la jeune Sœur Madeleine, que le Ciel avait doté d’une belle plume, à écrire à ce combattant des idées qui, prisonnier de sa surdité, agnostique et mis à l’Index par l’Eglise, paraissait difficile à approcher. La réponse de Maurras parut si encourageante que Mère Agnès décida elle-aussi de lui écrire. C’est elle qui lui conseilla d’écrire une lettre au Pape. Le projet de lettre qu’il rédigea lui parut si convaincant que Mère Agnès l’expédia directement à Rome.

A partir de là, une longue et difficile négociation s’engagea. Deux autres carmélites furent mêlées à ces échanges épistolaires : Sœur Marie du Sacré-Cœur et Sœur Geneviève de la Sainte-Face. Ces religieuses n’étaient autres que les deux autres sœurs carmélites de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Toutes les quatre lisaient ensemble lisaient ensemble les lettres de leur « cher pèlerin » et mettaient au point ensemble celles qui lui seraient adressées. C’était leur manière de mettre sainte Thérèse au cœur de leur dispositif. Touché, Maurras qualifia ces réunions de « conseil d’Etat tenu par des anges »…

Cette persévérance inébranlable du Carmel ne fut pas vaine. Au témoignage indiscutable du prêtre qui l’a accompagné durant les derniers mois de sa vie et jusqu’à son dernier souffle, c’est muni des saints sacrements de l’Eglise catholique que Charles Maurras fut rappelé à Dieu le 16 novembre 1952.

La lecture de ces lettres échangées avec le Carmel est passionnante. Il s’agit d’un échange de correspondance de très haute tenue, de grande rigueur intellectuelle et d’absolue honnêteté qui place le Divin en permanence au centre des discussions. Chacun y trouvera matière à réflexion.

Un chemin de conversion, Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952), rassemblée par Xavier Michaux, préface de Jean Sévillia, Pierre Téqui éditeur, 481 pages, 28 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/un-chemin-de-conversion-correspondance-choisie-entre-charles-maurras-et-deux-carmelites-de-lisieux-1936-1952/166440/

dimanche 27 décembre 2020

Préface du traducteur à “Religiosité indo-européenne” de H. F. K. Günther 3/3

 Revenu à Fribourg pendant la guerre, il quitte une nouvelle fois sa ville natale quand son institut est détruit et se fixe à Weimar. Lorsque les Américains pénètrent dans la ville, le savant et son épouse sont réquisitionnés un jour par semaine pour travailler au déblaiement du camp de Buchenwald. Quand les troupes US abandonnent la région pour la céder aux Russes, Günther et sa famille retournent à Fribourg, où l'attendent et l'arrêtent des militaires français. L'anthropologue, oublié, restera 3 ans dans un camp d'internement.

Les officiers de la Sûreté le traitent avec amabilité, écrira-t-il, et la “chambre de dénazification” ne retient aucune charge contre lui, estimant qu'il s'est contenté de fréquenter les milieux scientifiques internationaux et n'a jamais fait profession d'antisémitisme. Polac, Billig et Souchon, eux, sont plus zélés que la chambre de dénazification… S'ils avaient été citoyens ouest-allemands, ils auraient dû répondre devant les tribunaux de leurs diffamations, sans objet puisque seule compte la décision de la chambre de dénazification — contrôlée par la France de surcroît puisque Fribourg est en zone d'occupation française — qui a statué en bonne et due forme sur la chose à juger et décidé qu'il y avait non-lieu.

Günther se remit aussitôt au travail et dès 1951, recommence à faire paraître articles et essais. En 1952, paraît chez Payot une traduction française de son ouvrage sur le mariage : Le Mariage, ses formes, son origine. En 1953, il devient membre correspondant de l'American Society of Human Genetics. En 1956 et 1957, paraissent 2 ouvrages particulièrement intéressants : Lebensgeschichte des Hellenischen Volkes et Lebensgeschichte des Römischen Volkes (Histoire biologique du peuple grec et Histoire biologique du peuple romain), tous 2 repris de travaux antérieurs, commencés en 1929.

En 1963, paraît la 6ème édition, revue et corrigée, de Frömmigkeit nordischer Artung. Cette 6ème édition, avec l'édition anglaise plus complète de 1967 (Religious attitudes of the Indo-Europeans, Clair Press, London, 1967), a servi de base à cette version française de Frömmigkeit nordischer Artung, dont le titre est dérivé de celui d'une édition italienne : Religiosita indoeuropea. Le texte de Frömmigkeit… est une exploration du mental indo-européen à la lumière des textes classiques de l'antiquité gréco-romaine ainsi que de certains passages de l'Edda et de poésies de l'ère romantique allemande. Avec les travaux d'un Benveniste ou d'un Dumézil, ce livre apparaîtra dépassé voire sommaire. Sa lecture demeure néanmoins indispensable, surtout pour les sources qu'il mentionne et parce qu'il est en quelque sorte un des modestes mais incontournables chaînons dans la longue quête intellectuelle, philologique, de l'indo-européanité, entreprise depuis les premières intuitions des humanistes de la Renaissance et les pionniers de la linguistique comparée.

Après la mort de sa femme en 1966, Günther vit encore plus retiré qu'auparavant. Pendant l'hiver 1967-1968, il met péniblement en ordre — ses forces physiques l'abandonnent — ses notes personnelles de l'époque nationale-socialiste. Il en sort un livre : Mein Eindruck von Adolf Hitler (L'impression que me fit Adolf Hitler). On perçoit dans ce recueil les raisons de la réticence de Günther à l'égard du régime nazi et on découvre aussi son tempérament peu sociable, hostile à tout militantisme et à tout collectivisme comportemental.

S'il fut, malgré lui, un anthropologue apprécié du régime, choyé par quelques personnalités comme Darré ou Rosenberg, Günther fut toujours incapable de s'enthousiasmer pour la politique et, secrètement, au fond de son cœur, rejetait toute forme de collectivisme. Pour ce romantique de la race nordique, les collectivismes communiste ou national-socialiste sont des “asiatismes”. L'option personnelle de Günther le rapproche davantage d'un Wittfogel, théoricien du “despotisme oriental” et inspirateur de Rudi Dutschke.

L'idéal social de Günther, c'est celui d'un paysannat libre, sans État, apolitique, centré sur le clan cimenté par les liens de consanguinité. En Scandinavie, dans certains villages de Westphalie et du Schleswig-Holstein, dans le Nord-Ouest des États-Unis où se sont fixés de nombreux paysans norvégiens et suédois, un tel paysannat existait et subsiste encore très timidement. Cet idéal n'a jamais pu être concrétisé sous le IIIe Reich.

Mein Eindruck von Adolf Hitler (4) est, en dernière instance, un réquisitoire terrible contre le régime, dressé par quelqu'un qui l'a vécu de très près. Ce document témoigne d'abord, rétrospectivement, de la malhonnêteté profonde des pseudo-historiens français qui font de Günther l'anthropologue officiel de la NSDAP et, ensuite, de la méchanceté gratuite et irresponsable des quelques larrons qui se produisent régulièrement sur les plateaux de télévision pour “criminaliser” les idéologies, les pensées, les travaux scientifiques qui ont l'heur de déplaire aux prêtres de l'ordre moral occidental…

Épuisé par l'âge et la maladie, Günther meurt le 25 septembre 1968 à Fribourg. La veille de sa mort, il écrivait à Tennyson qu'il souhaitait se retirer dans une maison de repos car il ne ressentait plus aucune joie et n'aspirait plus qu'au calme.

Robert Steuckers (Bruxelles, sept. 1987).

◘ Notes :

• (1) Michael Billig, L'internationale raciste : De la psychologie à la science des races, Maspero, 1981.
• (2) Hans-Jürgen Lutzhöft, Der Nordische Gedanke in Deutschland, 1920-1940, Ernst Klett Verlag, Stuttgart, 1971. La présente introduction tire la plupart de ses éléments de cet ouvrage universitaire sérieux.
• (3) Cf. Hans F. K. Günther, Die Nordische Rasse bei den Indogermanen Asiens, Verlag Hohe Warte, Pähl, 1982 (réédition).
• (4) Hans F. K. Günther, Mein Eindruck von Adolf Hitler, Franz v. Bebenburg, Pähl, 1969.

Bibliographie

Œuvres de Hans Günther en français

Études

http://www.archiveseroe.eu/gunther-a48739504

mardi 1 décembre 2020

L'éternel retour des années trente Fable ou réalité ?

  

Entretien avec Olivier Dard par Alain de Benoist

Un spectre hanterait l'Europe le retour des années trente. Éditorialistes, universitaires et « vigilants » de tout poil sont sur le pied de guerre. No pasarân Qu'importe les anachronismes et les fantasmes. Auteur de l'indispensable Les années trente. Le choix impossible l'historien Olivier Dard fait le point. Et le tri. Malheur à lui, il est nuance !

ÉLÉMENTS : Dans l'offensive contre les « néo-réacs », une formule revient aujourd'hui comme un leitmotiv: nous assisterions au grand « retour des années trente ». Vous qui êtes un spécialiste des années 1930, que vous inspire cette affirmation ?

OLIVIER DARD. Cette affirmation n'est pas nouvelle. Dans la première édition de son essai, Le rappel à l'ordre, parue en 2002, Daniel Lindenberg faisait référence aux années trente pour souligner qu'il « peut exister des similitudes entre des époques de désarroi ». Il avait pris le soin de préciser que « comparaison n'est pas raison » et que « le recours excessif aux analogies historiques bloque la réflexion. » Six ans plus tard, le journaliste économiste François Lenglet publiait un essai au titre prophétique, La crise années trente est devant nous. En 2014, un collectif d'historiens et de journalistes faisait paraître un livre intitulé Les années 30 sont de retour Petite leçon d'histoire pour comprendre les crises du présent. Les propos de ces ouvrages et les conclusions défendues par leurs auteurs ne sont pas identiques, mais cette projection récurrente dans les années 30 invite au questionnement. Elle traduit d'abord la persistance d'un malaise qui fut celui des contemporains, qui partageaient très largement le sentiment de vivre à l'heure d'une crise sans issue.

On rappellera cette notation de Sartre dans ses Carnets de la drôle de guerre en février 1940 où il reprochait à Drieu le pessimisme de Gilles, refusait pour sa part l'image d'un pays en « décomposition » et déplorait de vivre « une époque [...] en train de se construire une représentation d'elle-même pour couper l'herbe sous le pied aux historiens. » Des années plus tard, Raymond Aron rappelait avoir vécu les années trente « dans le désespoir de la décadence française ». Entre-temps, le désastre de 1940 et l'Occupation avaient eu raison d'une décennie qui ne pouvait, après le second conflit mondial, être assimilée à une quelconque forme de « Belle époque ». Il a donc été difficile pour l'historiographie d'aborder cette période en sortant d'une approche qui ne soit pas univoquement décadentielle. De même, il faut éviter aujourd'hui de tomber dans des analogies et raccourcis commodes et confortables, mais sur le fond anachroniques et discutables, tant les contextes sont différents.

ÉLÉMENTS: Ne peut-on comparer la France des années 30 et celle de 2016 ?

O. DARD. La comparaison communément proposée aujourd'hui entre la France et celle des années 30 renvoie à différents domaines crise économique et sociale, sentiment de déclin et montée des peurs et des angoisses sur fond de xénophobie, poussée des droites radicales assimilées à une forme de retour d'un fascisme français ou d'un « bloc réactionnaire ». Tous ces parallèles doivent être remis en perspective. En premier lieu, en prenant toute la mesure de ce qui sépare la France des années trente de celle des années 2010 (situation démographique, ampleur de la crise économique - il n'y a pas de chômage de masse à l'époque en France crise des institutions et impasse de la réforme de l'État, place dans le concert des nations et rapport à la puissance - la France est le second empire colonial du monde -, nature des menaces extérieures. Une comparaison terme à terme trouverait rapidement ses limites tant les contextes sont différents, ce qui ne vaut pas seulement pour la France : le monde de 2016 a peu à voir avec celui de 1939.

Si on veut cependant pousser le parallèle, quelques éléments peuvent bien sûr être mis en avant. Le premier concerne la question de la décision politique. J'avais sous-titré un de mes livres sur la France des années trente « le choix impossible », voulant signifier par là que les dirigeants politiques d'alors s'étaient avérés incapables de mener des politiques claires et durables dans différents domaines, notamment en matière économique et extérieure. Dans le même temps, on pouvait remarquer que des diagnostics avaient été posés, des réponses formulées, mais qu'elles n'avaient pu se traduire par des décisions, alimentant le sentiment d'impuissance et de pusillanimité du politique. Sur ce plan, le parallèle avec les années actuelles me semble tout à fait pertinent tant j'ai le sentiment que nous vivons comme alors une crise de la décision qu'accompagne une absence de vision politique de moyen-long terme chez les dirigeants. Un second élément concerne le discrédit frappant les élites et la parole politique. Les scandales de corruption qui alimentent l'actualité doivent être pris en compte, mais il faut leur ajouter la difficulté qu'ont les élites, notamment politiques, à voir leurs discours entendus. Le discours sur les « deux France » (du centre et de la périphérie) n'est pas sans faire écho à la célèbre distinction forgée par Maurras entre le « pays légal » et le « pays réel ».

Cette crise du politique, qui est aussi une crise de la représentation est importante et peut-être encore plus marquée que dans les années trente. Mentionnons par exemple la participation électorale qui reste élevée (autour de 80 %) lors des scrutins législatifs de 1932 et de 1936 remportés par les gauches et qui contraste avec l'abstention récurrente qui frappe les scrutins actuels (présidentielle de 2007 exceptée). Ajoutons encore la déconnexion existant entre les formes de mobilisation et les appareils politiques. Ainsi, la Manif pour tous a très largement échappé aux appareils des partis de droite, eux-mêmes divisés sur la réforme. Un dernier élément concerne la relation entre la France et l'étranger. En 2016, comme il y a 80 ans, la France semble en décalage par rapport aux autres démocraties en matière de reprise économique. Entrée plus tard dans la crise (1931), elle peine davantage que les autres à en sortir à la fin de la décennie, comme aujourd'hui la France connaît des taux de croissance inférieurs à ceux de ses concurrents européens, compliquant encore un peu plus la résorption du chômage de masse.

ÉLÉMENTS: La montée du Front national peut-elle elle-même être comparée à l'activité des ligues nationalistes des années 1930 ?

O. DARD. Le parallèle est important à dresser pour souligner les différences de situation. Pour résumer, on peut dire que durant les années trente les droites radicales ont un poids culturel et médiatique (songeons à des quotidiens comme L'Action française ou Le Jour ou à des hebdomadaires comme Candide, Je suis partout ou Gringoire). Cette puissance médiatique contraste avec les défauts organisationnels des droites nationalistes et leur faible poids électoral, au moins jusqu'en 1936. Le scrutin législatif qui voit le Front populaire accéder au pouvoir et décider d'interdire les ligues marque un tournant pour les droites radicales françaises. En réalité, le modèle ligueur était à bout de souffle au milieu des années trente et leurs principaux dirigeants avaient déjà songé à transformer leurs ligues respectives en partis pour ne plus être seulement des forces d'appoint des partis modérés. Les ligues en effet avaient trois fonctions principales assurer une mobilisation militante à l'occasion des manifestations (6 février 1934) et des campagnes électorales, être un lieu d'apprentissage pour un personnel politique de droite qui faisait ensuite carrière dans les partis (en gardant parfois une double appartenance) et enfin continuer une forme de laboratoire idéologique des partis de gouvernement, (l'Action française exceptée qui veut abattre le régime républicain). Mais l'importance militante des ligues contraste avec leur poids politique et institutionnel effectif. Le cas des Croix-de-Feu (700000 membres fin 1935) est saisissant sur ce point. Dans ces conditions, et dans la mesure où l'objectif du lieutenant-colonel de La Rocque, leur chef, n'est pas de prendre le pouvoir par la force, il a alors tout intérêt à transformer la ligue en Parti social français. À la veille de la guerre, il aurait compté près d'un million d'adhérents et aurait dû faire une entrée remarquée aux élections de 1940 qui, rappelons-le, n'ont pas eu lieu.

La situation du Front national est bien différente. S'il n'a pas pour le soutenir de médias importants ni de plumes reconnues, il a su, pour la première fois dans l'histoire des droites nationalistes depuis le boulangisme, construire une implantation électorale pérenne, à la différence par exemple du feu de paille poujadiste de 1956. Par ailleurs, le FN et Marine Le Pen n'ont pour l'heure pas de concurrents directs alors que toute l'histoire des droites nationalistes fut celle de querelles de chapelles et de personnes (durant les années trente, entre Marcel Bucard et le Francisme, Pierre Taittinger et les Jeunesses patriotes ou Jean Renaud et la Solidarité française), sans compter ensuite la rivalité entre le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot lancé en 1936 et le PSF de La Rocque, qui refuse en 1937 de rejoindre le Front de la liberté. En dernier lieu, le FN mariniste se pose en parti de gouvernement aspirant à exercer des responsabilités tant locales que nationales. C'est là aussi une rupture avec une logique oppositionnelle héritée des ligues et dont Jean-Marie Le Pen a sans doute été le dernier représentant.

ÉLÉMENTS : Et sur le plan économique ? La crise de 1929 avait, entre autres, légitimé l'essor du planisme (pour ne rien dire de la technocratie, qui allait s'épanouir sous le régime de Vichy). Quid de la crise financière actuelle ?

O. DARD : La crise actuelle est profondément différente de celle des années trente. Il faudrait d'ailleurs s'entendre sur les bornes chronologiques qu'on lui confère la France comme l'Europe sont en crise depuis 1974... Quarante ans plus tard, le mot de crise n'est peut-être pas le mieux adapté. On soulignera cependant que, parmi toutes les différences qui peuvent être retenues entre la crise des années trente et celle des années 1970, la plus emblématique renvoie au sort du libéralisme. Il est le grand accusé et la grande victime de la crise des années 30 où beaucoup le considèrent comme « mort » (c'est un mot de l'époque). Ce n'est pas le colloque Lippmann, tenu à Paris en 1938 et qui débouche sur l'avènement du néolibéralisme, qui brise une lame de fond porteuse de réponses nouvelles. L'heure est au planisme (avant la planification), à la technocratie qui débute dans les années trente et s'épanouit ensuite sous Vichy, puis avec la Reconstruction, ou encore à la promotion d'un État-patron, d'un État-entrepreneur et d'un État-providence. C'est ce modèle qui est en crise depuis les années 1970. Concomitamment, le néolibéralisme qui n'avait jamais abandonné le combat s'est imposé à partir des années 1980 comme une réponse incontournable dans les débats publics, les programmes des partis politiques (notamment des partis de gouvernement) et les politiques publiques. Un néolibéralisme qui n'est d'ailleurs pas univoque selon que l'on songe à ses racines allemandes, françaises ou anglo-saxonnes même si la référence au marché et à la dérégulation est devenue dominante, notamment à l'échelle européenne.

ÉLÉMENTS : Vous avez consacré un livre au mythe de la Synarchie. Peut-on y voir une préfiguration du « conspirationnisme » qui fleurit actuellement sur Internet ?

O. DARD. Votre question illustre parfaitement l'intérêt et les limites d'une comparaison qui ferait fi des garde-fous nécessaires. Je suis bien d'avis, et je crois l'avoir montré dans l'ouvrage que vous évoquez, que le mythe du prétendu complot de la Synarchie (ce qui ne signifie nullement qu'il faille sous-estimer l'importance des réseaux ou des groupes d'intérêt) doit être saisi dans une longue durée. En amont, pour le rattacher à d'autres mythologies conspiratives qu'il a pu amalgamer, mais aussi en aval si on songe à sa réinterprétation à l'heure où se sont développées des organisations comme le groupe de Bilderberg ou la Trilatérale. Le mythe de la Synarchie anticipe, par l'accent mis sur la figure du technocrate, sur l'importance revêtue aujourd'hui par le thème du « gouvernement mondial ». Il préfigure donc le « conspirationnisme » qui fleurit sur Internet. Mais au plan du contexte, l'affaire de la synarchie n'est pas non plus désincarnée. Elle peut être lue comme un double produit des années trente. En premier lieu, comme la traduction fantasmée d'une réalité propre à ce temps et qui trouble les contemporains, à savoir la montée en puissance des technocrates comme nouveaux acteurs du pouvoir. Mais la Synarchie est aussi inséparable du traumatisme causé par la conjugaison de la crise des années 30 et du désastre de 1940. Les termes de la dénonciation de l'affaire durant la guerre par les contemporains (et pas seulement par les collaborationnistes ou les vichyssois) montrent toute l'importance des héritages des années 30 et de la somme de défiances et de malaises vis-à-vis des explications officielles mises à mal par les affaires Stavisky et Prince en 1934-1935- Mais aussi, pour reprendre la formule de l'historien Pierre Laborie, des « dérives et engrenages » qui sont bien la marque d'une société en crise, comme l'est la France de 2016. Certes, le choc des attentats du 13 novembre 2015 n'est pas comparable à celui qui fut consécutif à ceux perpétrés par la Cagoule. De même, on ne saurait amalgamer la question des réfugiés arrivés de l'Espagne républicaine et celle des actuels migrants venus notamment de Syrie. Pourtant, sans qu'il y ait lieu d'ouvrir ici le débat sur la déchéance de nationalité, on rappellera à quel point, avant Vichy, la France des années 1938-1939 s'interroge sur la question des « éléments indésirables » dont il s'agit de « débarrasser le pays » (circulaire du 14 avril 1938 du ministère de l'Intérieur) ou qu'on veut interner préventivement dans des centres spéciaux (décret du 12 novembre 1938)...

éléments N°159 mars-avril 2016

vendredi 30 octobre 2020

Maurras et le Fascisme [9]

 

Drieu la Rochelle - Mussolini 

Par Pierre Debray

C'est une étude historique, idéologique et politique, importante et profonde, que nous publions ici depuis quelques jours. Elle est de Pierre Debray et date de 1960. Tout y reste parfaitement actuel, sauf les références au communisme - russe, français ou mondial - qui s'est effondré. L'assimilation de l'Action française et du maurrassisme au fascisme reste un fantasme fort répandu des journalistes et de la doxa. Quant au fascisme en soi-même, si l'on commet l'erreur de le décontextualiser de sa stricte identité italienne, il reste pour certains une tentation, notamment parmi les jeunes. On ne le connaît pas sérieusement. Mais il peut-être pour quelques-uns comme une sorte d'idéal rêvé. Cette étude de Pierre Debray dissipe ces rêveries. Elle s'est étalée sur une dizaine de jours. Ceux qui en auront fait ou en feront la lecture - car elle restera disponible - en ressortiront tout simplement politiquement plus compétents.LFAR

Le fascisme français (suite)  

Déat et ses amis s’inspiraient du « plan de travail » élaboré, vers le même moment, par Henri de Man, qui venait de s’emparer de la direction du parti ouvrier belge. Henri de Man préconisait la nationalisation du crédit et des monopoles de fait, la rationalisation et l’élargissement des marchés intérieurs. 

Néanmoins, la petite et la moyenne industrie, l’artisanat et, bien entendu, l’agriculture demeureraient sous le contrôle de l’initiative privée. 

Lui aussi soutenait que ces réformes exigeaient un État fort. Dès 1929, Paul Henri Spaak et lui-même parlaient déjà de la nécessité d’une « démocratie autoritaire ». L’Assemblée nationale, en particulier, devrait être assistée de « conseils consultatifs dont les membres seraient choisis en partie en dehors du parlement, en raison de leur compétence reconnue ». Ce qui revenait à légaliser les brain-trusts d’inspiration technocratique, qui, toujours à la même époque faisaient leur apparition dans l’Amérique de Roosevelt. 

Par la suite, Henri de Man, dans Après coup, donnera une assez bonne définition des objectifs qu’il poursuivait. Il s’agissait de substituer à la lutte des classes de style marxiste, qu’il estimait périmée, « le front commun des couches sociales productrices contre les puissances d’argent parasitaire ». Ce qui n’était rien d’autre que le programme même de Mussolini.

Le Duce, à l’époque, était d’ailleurs fort loin de faire figure, dans les milieux de gauche, de réprouvé. C’est ainsi que, dans la revue Esprit qu’il venait de fonder afin de renouveler, de l’intérieur, la démocratie chrétienne, Emmanuel Mounier traitait de l’expérience italienne avec une sympathie qu’il ne songeait pas à déguiser. Il en condamnait certes l’aspect totalitaire, mais il n’hésitait pas à se montrer dans les congrès aux côtés des jeunes dirigeants du syndicalisme fasciste. 

La grande crise de 1929 faisait plutôt apparaître Mussolini comme une manière de précurseur. En effet, nous mesurons mal à distance l’ébranlement prodigieux provoqué par le grand krach boursier et la vague de chômage qui déferla à sa suite comme un mascaret et faillit bien emporter le capitalisme. 

Les remèdes classiques empruntés à la pharmacopée du libéralisme se révélèrent non seulement inefficaces, mais nocifs. C’est que les économistes libéraux continuaient de raisonner comme si l’ouvrier continuait d’être uniquement un producteur. Effectivement, au XIXe siècle, il ne consommait qu’une fraction négligeable des produits de l’industrie, l’essentiel de son salaire étant absorbé par l’alimentation. Depuis, cependant, il s’était organisé, et, grâce à la lutte syndicale, il était parvenu à élever son niveau de vie, si bien qu’il n’était plus exclusivement, pour la grande industrie, un producteur, mais aussi un consommateur, dont elle ne pouvait plus se passer. Le premier, l’Américain Ford, avait pris conscience de ce phénomène nouveau. Il en avait déduit la nécessité, pour le patronat, de pratiquer désormais une politique de haut salaire. 

On se rendit compte qu’on ne sortirait de la crise qu’à l’unique condition de fournir aux chômeurs, fût-ce artificiellement, le pouvoir d’achat qui leur manquait. Il est remarquable que l’Allemagne d’Hitler et l’Amérique de Roosevelt s’engagèrent simultanément dans la même voie. Les chômeurs furent employés par l’État à des grands travaux « improductifs » (ainsi les autoroutes allemandes). Ce qui supposait l’abandon de l’étalon or et de la conception traditionnelle de la monnaie. Dans sa célèbre « théorie générale », l’Anglais Keynes s’efforça de fonder en doctrine ce renversement de l’économie classique. L’Italie fasciste, où le chômage sévissait à l’état endémique, depuis la fin de la guerre mondiale, avait la première montré l’exemple, en utilisant son surcroît de main-d’œuvre à l’assèchement des marais pontins. 

Si bien qu’elle fut, avec la Russie stalinienne, le seul pays que la grande crise de 1929 ne bouleversa pas. On comprend, dans ces conditions, l’incontestable prestige qu’en retira le Duce.

Ceux des contemporains qui étaient imprégnés d’idéologie socialiste et démocratique, en tirèrent deux conséquences. D’une part, que la révolution économique qui s’opérait s’accomplissait dans le cadre national. D’autre part, qu’elle n’avait pas été réalisée par le bas, grâce à une pression des masses, mais par le haut, grâce à l’initiative gouvernementale. Ce n’étaient ni les lois universelles de l’économie, ni l’insurrection généralisée du prolétariat mondial qui avaient contraint le capitalisme à s’organiser en dehors du libéralisme, mais les décisions de l’État, et, qui plus est, d’un État national, utilisant des méthodes de police économique. 

En France, il n’y eut sans doute que Drieu la Rochelle pour aller jusqu’au bout de l’analyse. Cherchant à fonder la doctrine d’un « socialisme fasciste », il expliquait qu’il s’agissait d’une « adaptation à la révolution industrielle ». 

Selon lui, le régime parlementaire correspondait à la libre concurrence du premier âge capitaliste. Au XIXe siècle, il y avait une libre concurrence des idées, comme une libre concurrence des produits. Désormais cependant, l’économie se trouvait contrainte de s’organiser, de se discipliner. Elle n’y pourrait parvenir qu’à condition d’être soumise à une « police de la production » et donc indirectement de la répartition des biens. Cette police, remarquait Drieu, n’était susceptible de s’exercer que par les moyens éternels de la police. 

Incapables de s’organiser et de se discipliner eux-mêmes, les capitalistes se voyaient obligés de confier ce soin à l’État, même si la fiction de la propriété privée était conservée. Ainsi le parti unique de style fasciste représentait l’agent de police de l’économie. 

Selon Drieu, « une nouvelle élite de gouvernement apparaît et alentour se forme une nouvelle classe d’appui et de profit » qui est formée « d’éléments empruntés à toutes les classes ». Elle comprend en effet la bureaucratie politique des militants du parti unique, qui constitue l’appareil d’État, la bureaucratie syndicale chargée de l’encadrement des masses et aussi bien les bureaucrates de l’économie, car « les propriétaires se transforment en de gros fonctionnaires, non pas tant héréditaires que se recrutant par cooptation – et partageant le prestige et l’influence avec leurs surveillants étatistes ». On remarquera que le livre de Drieu date de 1932 – c’est-à-dire de ce moment crucial qui précède le 6 février. 

Drieu disait du fascisme mussolinien qu’il était un demi socialisme et du communisme stalinien qu’il était un demi fascisme. Sur ce point, il était bon prophète. Il s’agit effectivement de deux régimes qui vont à la rencontre l’un de l’autre, parce qu’ils recouvrent, en définitive, une réalisation sociale assez semblable. Le régime que préconise Drieu en 1932 ne recouvre-t-il pas exactement celui que décrit l’ancien compagnon de Tito, Djilas, dans son livre La Nouvelle Classe, publié à New-York, il y a quelques années ?  ■  (A suivre)

Lire les article précédents ...

Maurras et le Fascisme  [1]  [2]  [3]  [4]  [5]  [6]  [7]  [8]

dimanche 31 mai 2020

La grande transformation

La grande transformation.jpeg

Ci-dessus : travaux des champs et de la forge, bois gravés du XVe siècle.

À en croire ses partisans, l'économie de marché serait aussi naturelle qu'universelle. Elle aurait existé de tous temps, depuis le troc du bon sauvage jusqu'au raids boursiers des traders. Les travaux de l'économiste Karl Polanyi ont montré l'inanité de cette croyance et la grande diversité des systèmes économiques dans l'histoire.

Selon la vision libérale de l'histoire économique qui fait aujourd'hui office de doxa, le marché représenterait une forme naturelle et universelle de l'échange économique.

La naturalisé du marché repose sur une conviction d'ordre anthropologique : tout individu serait porté à rechercher son meilleur intérêt. L'échange intéressé de biens ou de services est dès lors conçu comme un attribut de la rationalité, une qualité consubstantieile à tout individu « normal », donc à toute société humaine. L'économie, au sens formel, se définit selon cette perspective comme le choix rationnel parmi des moyens rares en vue de satisfaire une fin. Le marché est alors interprété comme un mécanisme auto-émergent qui permet, dans son état idéal, à tous les individus de confronter leurs demandes et leurs offres. Ce mécanisme est supposé « neutre », puisqu'il se contenterait de régenter l'allocation optimale des moyens sans se prononcer sur les fins.

L'universalité du marché se déduit de la première proposition et conduit à une lecture linéaire de l'histoire économique. Le troc serait la forme primitive de la circulation des biens, dont la valeur résulte de la confrontation de l'offre et de la demande. Toutes les sociétés à toutes les époques auraient pratiqué ce type échange intéressé, avant comme après l'invention de la monnaie (marchandise fictive ou équivalent de valeur). L'émergence du capitalisme moderne devrait s'analyser comme l'aboutissement spontané de l'évolution des sociétés, marquée ces derniers siècles par l'accroissement démographique, par l'amélioration des moyens de transports, par la multiplication des modes de communications entre les individus et les sociétés. Dans cette hypothèse, le marché mondial connecte aujourd'hui des marchés nationaux qui avaient hier rassemblé des marchés locaux représentant eux-mêmes des formes améliorées du troc primitif. Pour l'idéologie dominante, le marché sans frontières a ainsi supplanté la société sans classes comme « sens de l'histoire ». Il a vocation à devenir le régime économique unique de la planète, tout comme les droits de l'homme sont censés coïncider avec la morale commune de l'humanité.

De la main invisible au choix rationnel, deux siècles de fiction libérale

Depuis Adam Smith jusqu'à Gary Becker en passant par Ricardo, Walras ou Friedman, les théoriciens libéraux ont en commun d'interpréter la réalité des faits économiques à partir d'une fiction désignant l'état idéal ou le sens caché des échanges la main invisible, l'équilibre parfait du marché autorégulateur, l'hypothèse du commissaire priseur, la rationalité transparente des choix individuels, etc. Cette analyse présente deux vices majeurs dans sa construction. Elle est d'abord autoréférentielle, dans la mesure où elle introduit en préalable de la démonstration ce qu'elle est censée en déduire. Elle est ensuite discrètement normative, puisqu'en prétendant analyser la société telle qu'elle est, elle émet en réalité des jugements sur ce qu'elle devrait être (par rapport à une norme de comportement arbitrairement sélectionnée).

Les travaux de l'économiste d'origine juive hongroise Karl Polanyi (1886-1964) ont infirmé cette interprétation caricaturale. Son ouvrage le plus célèbre, La grande transformation (1944), a suscité une véritable refondation de l'histoire et de l'anthropologie économiques, obligeant les chercheurs à se défaire des cadres de pensée confortables qu'avait produits le progressisme libéral ou marxiste du XIXe siècle.

Karl Polanyi a fait le choix inverse de celui des théoriciens libéraux plutôt que d'échafauder une théorie abstraite du comportement économique, il part de l'état réel des sociétés passées ou présentes, tel que nous le décrivent l'histoire, l'ethnologie ou la sociologie. À l'économie formelle des libéraux, cette démarche empirique oppose l'« économie substantive », c'est-à-dire le « procès institutionnalisé d'interaction entre l'homme et son environnement qui se traduit par la fourniture continue de moyens matériels permettant la satisfaction des besoins ». Soit une problématique à portée générale : comment les hommes ont-ils concrètement procédé pour produire, pour consommer et, surtout, pour faire circuler des biens et des services ?

L'histoire nous enseigne que la réponse à cette question fut autrement plus complexe que ne le prétend la fable libérale. Ainsi, dans les sociétés dites primitives de Mélanésie ou d'Amérique du Nord, le principal mode de circulation des biens est le don assorti au contre-don, la « triple obligation de donner, de recevoir et de rendre » abondamment décrite par l'ethnologue Marcel Mauss et ses disciples. Le troc existe certes, mais il représente une faible part des échanges, car il est volontairement tenu aux marges de la société, tant en ce qui concerne les biens troqués (soumis à un statut spécifique) que les personnes participant à l'acte (en général des étrangers, dans la mesure où l'échange intéressé est assimilé à la guerre).

L'analyse de l'économie de la Mésopotamie à l'âge antique, effectuée à partir de témoignages historiques et archéologiques, montre quant à elle que les Babyloniens pratiquaient un « commerce sans marché » (« trade without market »). Il existait bel et bien des centres de production et de circulation (karoûm) de l'étoffe, de l'argent, de l'étain, du cuivre, du plomb et de diverses épices, de même que l'or servait de moyen de paiement à certaines transactions. Pour autant, les commerçants mésopotamiens n'étaient pas des marchands au sens actuel du mot. À cette époque, le marché n'est nullement le mécanisme créateur des prix des biens, qui sont fixés par des règlements publics. La vente à crédit est interdite, et toute transaction ou obligation envers des tiers doit être enregistrée auprès d'une autorité administrative. Il s'agit donc d'un commerce sans risque, à gains faibles (quoique proportionnés à l'activité du commerçant, qui ne semble pas limitée) et à pertes à peu près nulles (l'endettement est presque rendu impossible par la réglementation).

Réciprocité, redistribution et échange

Si l'on se projette maintenant dans l'Europe des XVIe et XVIIe siècles, au sortir de la féodalité, on ne trouve pas plus de trace d'un ordre économique fondé sur l'échange marchand. Les grandes foires commerciales et les innombrables marchés locaux ne correspondent pas à l'acception moderne du marché : les transactions qui s'y opèrent n'aboutissent ni à la création de prix stables indexés sur l'offre ou la demande (le prix d'une matière première comme le sel varie ainsi du simple au triple d'un marché l'autre) ni à l'affection globale des ressources. Le commerce à grande distance, qui se développe au long de la route des Indes ou dans le sillage des découvertes portugaises et espagnoles, concerne surtout des biens de luxe destinés à la dépense de prestige de la noblesse ou des grandes bourgeoisies urbaines. Il obéit au goût de l'aventure plus qu'à l'esprit de lucre : les investissements nécessaires à sa mise en œuvre ne sont presque jamais calculés en fonction des bénéfices escomptés. Le travail artisanal est quant à lui encadré par des corporations, guildes, compagnonnages et confréries : leurs règles d'organisation et de production sont indépendantes des critères marchands. La terre enfin, source des revenus fonciers, symbole de la puissance politique et rétribution du statut social, échappe pour l'essentiel à l'appropriation privative fondée sur l'équivalence monétaire.

À travers ces exemples et bien d'autres, Karl Polanyi dégage trois modes principaux de circulation des biens dans les sociétés prémodernes : la réciprocité, la redistribution et l'échange. La réciprocité concerne les groupes humains de petites dimensions et obéit au principe de symétrie à l'œuvre dans le don et contre-don. On la retrouve bien sûr dans les sociétés « primitives » d'Amérique, d'Asie ou d'Océanie, mais aussi dans la plupart des communautés locales autarciques qui forment l'essentiel de la masse démographique des sociétés traditionnelles (européennes comprises). La redistribution a lieu lorsqu'un pouvoir public capte tout ou partie de la production afin de la répartir ensuite à ses sujets, selon des critères généralement non économiques. Elle s'organise toujours à partir d'un centre, et on la retrouve là où s'instaurent des pouvoirs assez puissants pour entretenir la bureaucratie permettant sa mise en œuvre (Chine, Rome, empire inca, etc.). L'échange, troisième modalité de l'économie substantive, peut prendre la forme du commerce (trade) ou du marché concurrentiel (market). Les commerces locaux et internationaux (au long cours) n'obéissent que rarement aux principes de concurrence et d'équivalence qui régentent le marché.

Les marchés locaux ne préfigurent en rien le grand marché autorégulateur

« Jusqu'à notre époque, en conclut Karl Polanyi, les marchés n'ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était encastré (embedded) dans le système social et, quel que fût le principe de comportement qui dominait l'économie, il ne paraissait pas compatible avec la présence du modèle de marché. Le principe de troc ou de l'échange, qui est sous-jacent à ce modèle, ne présentait aucune tendance à s'étendre aux dépens du reste. Là où les marchés étaient le plus fortement développés, comme c'était le cas dans le système mercantile, ils prospéraient sous la direction d'une administration centralisée qui favorisait l'autarcie dans les ménages paysans comme dans la vie nationale. Le marché autorégulateur était inconnu : l'apparition de l'idée d'autorégulation représenta en vérité un renversement complet de tendance ». En d'autres termes, « le laissez-faire n'avait rien de naturel ; les marchés libres n'auraient jamais pu voir le jour si on avait laissé simplement les choses à elles-mêmes ».

Ce « renversement » aboutissant à la suprématie du « credo libéral » eut deux sources. La première concerne les mentalités, la seconde les institutions. L'instauration du marché autorégulateur comme modèle d'organisation économique (et social) a été à la fois préparée par une mutation de valeurs et organisée par des volontés politiques.

Dans ce processus historique, Marx a eu raison d'incriminer la classe bourgeoise - mais il eut le double tort d'y voir un progrès et d'en faire rétroactivement une loi universelle « scientifique ». La bourgeoisie européenne fut bel et bien, entre le XVIIe et le XIXe siècles, le principal agent idéologique de propagation du capitalisme, c'est-à-dire de « marchandisation du monde » (Immanuel Wallerstein). Deux raisons à ce phénomène : d'une part, du point de vue anthropologique, l’homo œconomicus, l'homme guidé par ses intérêts plutôt que par ses passions, correspondait au type humain dominant de la classe bourgeoise, dont le statut social sous l'Ancien Régime était nécessairement proportionné à l'accumulation de travail et de capital (donc à une certaine mentalité) d'autre part, du point de vue sociopolitique, la création des marchés intérieurs concurrentiels sous l'influence du mercantilisme, puis l'ère des révolutions contre la féodalité et l'absolutisme (1688, 1776, 1789, 1848, etc.), coïncidèrent avec l'arrivée au pouvoir de cette nouvelle classe.

Toute classe dominante tend à faire prévaloir les lois qui la renforcent : la bourgeoisie organisa donc à son tour le règne de ses membres et la consécration de ses valeurs montantes. Cette évolution a été décrite de manière convergente par d'innombrables auteurs, de Marx à Nietzsche, de Weber à Tônnies, de Proudhon à Sombart et de Tocqueville à Guenon. Pour divergentes que soient leurs interprétations, ces auteurs en reviennent aux mêmes constats de fait. Au sang succédait l'or. Au rang, le mérite. À la hiérarchie par la naissance, l'égalité par l'effort. À l'oisiveté nobiliaire et populaire, le travail de la classe moyenne. Au règne des passions dangereuses, celui de l'intérêt calculateur. À la richesse comme attribut de la puissance, la richesse comme condition de la puissance.

Ces mutations ne correspondirent en rien à un mouvement spontané de l'histoire. L'idéologie libérale a institué le marché en détruisant au préalable tout ce qui, dans la société, freinait l'extension de la marchandise, c'est-à-dire de l'équivalence et de la concurrence généralisées. Karl Polanyi place symboliquement en 1834 l'émergence du marché au sens moderne. À cette date, alors que les terres communales sont privatisées les unes après les autres (système des enclosures), la « loi sur les pauvres » abrogea l'acte de Speenhamiand, privant les Anglais démunis du système de rente d'État dont ils bénéficiaient depuis 1795 et les obligeant à vendre leur force de travail aux industries manufacturières en pleine expansion. Symbole pour symbole, et quitte à froisser nos dernières susceptibilités républicaines, on pourrait tout aussi bien choisir 1789 comme date de naissance du capitalisme moderne : l'abolition des corporations et l'interdiction des associations ouvrières plaçaient alors le travailleur français dans la même impuissance face aux détenteurs du capital.

Cette mutation des sociétés occidentales a été portée par un sentiment de liberté parce que, comme le souligne Karl Polanyi, elle révélait « l'existence d'une société qui n'est pas soumise aux lois de l'État, mais qui, au contraire, soumet l'État à ses propres lois ». Louis Dumont, préfacier de la traduction française de La grande transformation, avait pour sa part relevé combien l'idéologie économique fut liée à l'imaginaire de l'émancipation propre à la modernité en s'autonomisant par rapport à la religion, à la morale et à la politique, en se dotant de « lois » propres prétendument indépendantes de tout état social, l'économie portait en elle la triple promesse de la concorde universelle (le doux commerce plutôt que la guerre), de la liberté individuelle (la réalisation de soi par le travail) et de l'égalité formelle (la reconnaissance par le mérite). Pour échapper à ce que l'idéologie bourgeoise décriait comme arbitraire ou autoritaire, les transactions économiques devaient s'arracher aux autres rapports sociaux et ceux-ci devaient à leur tour se reconstruire selon le nouveau modèle de la marchandise, donnant à chaque individu la certitude de pouvoir monnayer sa valeur et gagner son statut.

L'économie de marché réclame toujours une société de marché

Mais cette émancipation ne fut que provisoire, sinon illusoire. Agent de contestation du pouvoir absolutiste qui l'avait fait naître à l'âge du mercantilisme, le « marché auto-organisateur » entendait en fait soumettre à ses propres lois la société qu'il prétendait libérer. « Une économie de marché, souligne Karl Polanyi, ne peut fonctionner sans une société de marché [...] Le point fondamental est le suivant : le travail, la terre et l'argent sont des éléments essentiels de l'industrie, ils doivent eux aussi être organisés en marchés [...] Aucun de ces trois éléments - travail, terre, monnaie - n'est produit pur de la vente; lorsqu'on les décrit comme des marchandises, c'est entièrement fictif. C'est néanmoins à l'aide de cette fiction que s'organisent dans la réalité les marchés du travail, de la terre et de la monnaie ceux-ci sont réellement achetés et vendus sur le marché leur demande et leur offre sont des grandeurs réelles et toute mesure, toute politique qui empêcherait la formation de ces marchés mettrait ipso facto en danger l'autorégulation du système. La fiction de la marchandise fournit par conséquent un principe d'organisation d'importance vitale, qui concerne l'ensemble de la société, et qui affecte presque toutes ses institutions de la manière la plus variée; ce principe veut que l'on interdise toute disposition ou tout comportement qui pourrait empêcher le fonctionnement effectif du mécanisme du marché selon la fiction de la marchandise ».

La « grande transformation » dont parlait Karl Polanyi ne désignait pas cette instauration du marché autoorganisateur lors de la « paix de cent ans » (1815-1914), mais son écroulement dans les années vingt et trente sous le choc de ses contradictions internes (instabilité monétaire, crise de 1929) et sous la pression conséquente de politiques volontaristes visant à remédier de manière autoritaire au désordre économie et à l'anomie sociale qui en résultait. Un demi-siècle plus tard, la situation a changé. L'échec avéré des totalitarismes, l'avènement de la troisième révolution industrielle, la transformation de l'épargne, du crédit et du capital en marchandises fictives, la domination politique des États-Unis d'Amérique ont redonné vigueur à l'utopie du marché auto-organisateur. On dit que l'histoire ne ressert jamais les mêmes plats. Cependant, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, et cela en raison des « caractères immuables du genre humain » (Polanyi). Dans l'abstrait, le marché est sans doute un mécanisme efficace (mais non optimal) de régulation des comportements économiques intéressés de l'individu. Mais il se trouve que l'individu ne se réduit pas à de tels comportements, y compris lorsqu'il participe à la vie économique. Le mardi 29 octobre 1929 au matin, il était bien sûr aberrant de vendre à Wall Street ses paquets d'action pour quelques dollars. Mais tout le monde l'a fait. S'il est une leçon à retenir de deux siècles d'expérience capitaliste, c'est que l'économie marchande ne tend pas vers l'équilibre parfait, mais vers le déséquilibre fatal, ce moment où la somme des rationalités individuelles se transforme en folie collective et où les autres penchants de la nature humaine, trop longtemps comprimés, reprennent brutalement le dessus. Au terme d'une instabilité permanente ayant finalement provoqué une grave crise internationale, le premier grand marché auto-organisateur de l'histoire a abouti à l'État administrateur-régulateur (keynésien ou myrdalien) et à l'État totalitaire (nazi ou communiste). Le second, qui se met en place aujourd'hui, sécrétera à son tour des corrections socio-historiques. L'État national occupera sans doute une moindre place dans ce phénomène d'apprivoisement du marché, dont les lignes de force commencent à se dessiner : priorité au local sur le global, restauration des liens de proximité, nouvelle division du travail entre tâches requises par la puissance, tâches motivées par la reconnaissance et tâches nécessaires à la subsistance, auto-organisation des « exclus » en communautés alternatives articulées autour de l'échange non marchand, réappropriations « sauvages » des nouvelles technologies de l'information et de la communication, émergence à l'échelle continentale ou planétaire de normes en matière environnementale, sociale ou bio-éthique, conflits entre puissances mondiales dont la nature économique (captation des ressources rares, recherches de nouvelles zones d'investissement et d'exportation) deviendra politique, voire militaire. Bref- une autre « grande transformation », dont la nature dépendra de notre lucidité et de notre volonté.

Charles Champetier éléments N°98 mai 2000