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vendredi 14 mars 2025

Pavie 1525 l’échec italien de François 1er – 500ème anniversaire

 

Le 24 février 1525, la France vit l’une des pires défaites militaires de son histoire. Lors de la bataille de Pavie, les troupes de François Ier furent anéanties, le roi lui-même capturé par l’empereur Charles Quint. Cet événement retentit bien au-delà des frontières françaises, bouleversant l’équilibre politique européen.

Dans « Pavie 1525 », Julien Guinand revient avec brio sur ce moment clé. Spécialiste du XVIe siècle, il éclaire d’un jour nouveau les enjeux stratégiques et les mythes entourant la bataille. Son récit, enrichi de cartes en couleur et d’un ordre de bataille précis, est un incontournable pour les amateurs d’histoire et de stratégie militaire.

Cette publication, coéditée par Perrin et le Ministère des Armées, marque également le 500e anniversaire de cette tragédie historique.

« De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve ». Le 24 février 1525, l’armée du roi François 1er est défaite devant les murs de la ville de Pavie à 35 km au sud de Milan, par l’armée impériale de Charles de Lannoy et de Charles de Bourbon. Le souverain reste aux mains des vainqueurs, un grand nombre de ses gens sont morts – dont le fameux La Palice -, la péninsule est perdue : c’est la pire défaite française depuis Azincourt, durant la Guerre de Cent ans !

La figure de Jean Giono lui est attachée. Son récit précis de cette journée – qui est au nombre de celles « qui ont fait la France » n’en est pas moins romancé et réducteur.

Pavie, loin d’être une seule bataille est un siège de quatre mois opposant les troupes du roi de France à celle de l’empereur Charles Quint dans le cadre des guerres d’Italie et de la rivalité ouverte en 1521 entre les deux géants. Les opérations mettent aux prises des milliers de combattants aux origines multiples et attirent l’attention de toutes les cours européennes, où cette déflagration est commentée tout au long du XVI° siècle. Ainsi ont provigné quantité d’anecdotes et de récits parfois bien éloignés de la réalité, donnant naissance à l’image d’un roi François irréfléchi et de deux pratiques de la guerre, l’une téméraire et chevaleresque et l’autre pragmatique et moderne par l’emploi des armes à feu.

Prenant appui sur l’historiographie la plus récente comme sur un vaste corpus de sources européennes européennes rédigées par les contemporains au plus près des affrontements, Julien Guinand rompt en visière avec nombre d’idées reçue, notamment sur le rôle surévalué de l’artillerie et l’art de la guerre des protagonistes, et livre dans ce huitième opus de la collection « Champs de bataille » un nouveau récit brillant et informé du siège de la bataille de Pavie dans son temps long.

Plus d’informations et commandes sur LIVRES EN FAMILLE

Pavie 1525, Julien Guinand, 2025, 320 pages, Perrin, 25€

https://www.medias-presse.info/pavie-1525-lechec-italien-de-francois-1er-500eme-anniversaire/200602/

vendredi 23 août 2024

10 août 1539 : Villers-Cotterêts, vers l’unité linguistique

 

françois Ier
La France ne s’est pas construite seulement à l’aide d’une religion ou d’un régime politique. En effet, notre culture et notre langue ont été aussi le ciment qui a permis aux nombreux peuples qui composaient notre pays à travers les siècles de faire nation. Ce premier pas vers une unification linguistique eut ainsi lieu le 10 août 1539, à Villers-Cotterêts, grâce à la volonté du grand roi François Ier.

Une mosaïque de langues

Malgré son unification politique sous la forme d’un grand royaume chrétien, la France a été le théâtre d’une longue cohabitation entre plusieurs peuples parlant une multitude de langues : breton, langue d’oc, langue d’oïl, etc. Sans parler du latin, qu’utilisait le plus souvent l’Église dans ses actes et offices. Si tous ces dialectes avaient bien sûr leur propre beauté toute régionale, il concouraient à un imbroglio juridique et administratif dans tout le royaume. En effet, il pouvait être compliqué de faire appliquer un règlement écrit dans une autre langue, dans une région parfois soumise à une autre juridiction traditionnelle et locale, transcrite dans un langage différent. Par exemple, le dialecte dit « françois », issu du nord de la France et de la région parisienne, était surtout utilisé par la noblesse et la cour royale.

Une unification linguistique

Cependant, au fil des siècles, la royauté capétienne s'affermit et tend à vouloir imposer son pouvoir et sa volonté à tous les sujets de France. Pour y parvenir, François Ier décide que les actes de justice soient rédigés, pour faire court, en français. Cette directive, qui sera enregistrée au Parlement de Paris le 6 septembre 1539, prit ainsi la forme d’une ordonnance édictée par le roi à Villers-Cotterêts au cours du mois d'août 1539 (entre le 10 et le 25). Parmi les 192 articles composant ce texte, certains sont encore aujourd’hui en vigueur, dont ceux qui font la réputation de ce texte sur l’imposition du français dans tout le pays : « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrêts, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si clairement qu'il n'y ait ni puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude ne lieu à demander interprétation […] Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus desdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques, actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. »

Un texte juridique et administratif

Cependant, ce serait un grand raccourci que de dire qu’à partir de 1539, toute la France se mit à parler et à utiliser la langue française. En effet, cette ordonnance n’interdit pas l’utilisation des langues locales dans la bouche de ceux qui la pratiquent. Elle ne fait que donner la priorité au français en matière juridique et administrative. Par exemple, selon l’article 51, les registres des paroisses doivent être obligatoirement tenus et ne peuvent plus être transcrits en latin mais en français : « Aussi sera fait registres, en forme de preuve, des baptêmes, qui contiendront le temps et l'heure de le nativité, et par l'extrait dudict registre, se pourra prouver le temps de majorité ou minorité, et sera pleine foy à ceste fin. »

Malgré cette ordonnance, il faudra attendre encore de nombreuses années pour que le français finisse par s’imposer par habitude dans toutes les strates de la société et dans toutes les régions. Du reste, de nos jours, certaines langues régionales ont survécu et sont apprises aux nouvelles générations, comme le breton ou le basque. Des langues dont la pérennité ne menace nullement le français, à la différence du langage inclusif, qui s’infiltre et s’impose peu à peu, notamment dans les milieux universitaires - wokisme aidant.

Eric de Mascureau

vendredi 26 avril 2024

25 janvier 1515 : François Ier est sacré à Reims

 

François Ier

Il y a cinq siècles était sacré à Reims François Ier, monarque dont le règne (jusqu’en 1547) est l’un de ceux qui ont le plus marqué notre Histoire dans des domaines aussi divers que la politique, les relations extérieures, la culture et les arts.

L’année 1515 est marquée par la victoire de Marignan, dans le cadre des guerres d’Italie. La bataille opposa l’armée française alliée aux Vénitiens aux mercenaires suisses du pape. Suite à ce succès, le roi signa une paix perpétuelle avec les cantons suisses (1516) qui s’engagèrent non seulement à ne plus combattre le roi, mais à se mettre à son service. Le traité ne fut violé que lors de la Révolution française. La victoire aboutit également à la signature du concordat de Bologne (1516) accroissant l’emprise du pouvoir royal sur l’Eglise de France ; concordat qui régla les rapports entre la France et Rome jusqu’à la Révolution. La victoire de Marignan fut néanmoins le seul grand éclat militaire du règne de François Ier, masquant dans la mémoire populaire le désastre de Pavie (1525) qui mena le roi prisonnier en Espagne. Autre échec important : en 1542, lors de la neuvième guerre d’Italie, l’Angleterre, alliée au Saint-Empire, débarqua une armée au Nord de la France qui s’approcha à moins de 100 kilomètres de Paris, ce qui contraignit le roi à signer la paix (1546). Les guerres d’Italie continuèrent jusqu’en 1559 avec Henri II.

Les guerres d’Italie ont été une des causes de la Renaissance française : impressionné par la Renaissance italienne, le roi mena une politique de prestige dans les arts et les lettres favorisée par le contexte de l’époque (“le beau XVIe siècle” qui correspond à la première moitié du XVIe siècle). Le château de Chambord est l’édifice emblématique de cette “Renaissance artistique”. Sous le règne fut fondé le Collège des Lecteurs royaux (1530), ancêtre du Collège de France, où étaient étudiées entre autres les disciplines scientifiques, ce qui constituait une véritable innovation, ces matières étant alors considérées comme secondaires. François Ier ramena également de ses bagages d’Italie le savant touche-à-tout Léonard de Vinci et ses œuvres les plus célèbres dont La Joconde. Sur le plan culturel enfin ne doit pas être oubliée l’ordonnance de Villers-Cotterêt (1539) qui contient deux articles d’une grande importance, imposant le français (et non plus le latin) comme langue royale et de l’administration.

Sur le plan extérieur, le conflit avec Charles Quint aboutit à une alliance surprenante avec l’Empire ottoman. Il s’agit de la première mise en pratique majeure du concept de la Raison d’Etat (outrepasser les règles morales et religieuses dans l’intérêt du pays), concept qui ne cessa pas de prendre de l’importance et qui connut son triomphe avec la politique de Richelieu (politique très pragmatique passant par des alliances avec des pays protestants). Cette alliance avec la Sublime Porte fut reconduite par ses successeurs jusqu’à Louis XIV inclus, ne tombant en désuétude que lorsque les Ottomans entrèrent dans une phase de déclin continu (fin du XVIIe siècle).

Quel bilan pour le règne ? La politique de prestige artistique et culturelle est incontestablement remarquable. Cependant, l’obstination du roi pour le mirage italien (jusqu’en 1546 !), conduisant à épuiser ses forces et les finances, paraît plus critiquable. Surtout, François Ier ne vit pas, jusqu’à l’affaire des Placards (1534), le danger que constituait la diffusion en France du protestantisme sous sa forme calviniste (fin de l’unité religieuse, et donc sociale). Cet aveuglement des débuts du règne conduisit à près d’un demi-siècle de guerre civile. Néanmoins, quel que soit le jugement que nous pouvons porter sur son règne, celui-ci marqua indubitablement les deux siècles qui suivront.

Aetius.

https://www.fdesouche.com/2015/01/25/25-janvier-1515-francois-ier-sacre-reims/

mercredi 11 octobre 2023

Histoire. Une journée avec… un personnage historique

 

Drôle de livre coédité par Perrin et Le Point. Sous la direction de Franz-Olivier Giesbert et Claude Quétel, 20 historiens, journalistes et essayistes nous racontent une journée d’hommes d’État, de Charlemagne à Elisabeth II en passant par François Ier, Robespierre, Clemenceau, J.-F. Kennedy, Mitterrand… Avec en ajout une favorite, Mme de Pompadour et Marie-Antoinette.

Est-ce bien instructif, édifiant ? Les deux directeurs se bornent à signer une page de préface pour nous déclarer, c’est un postulat, « l’Histoire est partout et elle a tous les droits ». Nous saurons tout sur leurs héros : « Quels étaient leurs horaires, leurs habitudes ? Leurs marottes ? Travaillaient-ils beaucoup, avaient-ils des loisirs ? Un chien ? Un chat ? Etaient-ils gourmands ? Buveurs ? Jouisseurs ? Malades ou en bonne santé ? »

Toutes informations que l’on trouvera dans n’importe quelle biographie qui se respecte. En fait, cet essai collectif obéit à une tendance montante prescrite par le marché, alignée sur la mutation culturelle de la société française. Désormais la recherche et la réflexion historiques ne seront plus éditées qu’à la marge car seule une élite de lecteurs, qui vieillit, pourra s’y retrouver. Pour le tout-venant, plus jeunes, ne lisant qu’en « zappant », il suffira d’une information basique, distrayante. Cela se faisait aux Etats-Unis dans le siècle précédent avec le « Reader digest ». Même recette aujourd’hui, l’histoire donnée au public n’échappe pas à l’ « uberisation » !

Cela dit, ce livre permet de distinguer le bon grain de l’ivraie. D’authentiques historiens peuvent toujours tirer leur épingle du jeu et un Laurent Theis peut même avouer : « Décrire une journée de Charlemagne relève de la gageure… ».  Joli constat et règle déontologique suivie par ses collègues, Le Fur (François Ier), Petitfils (Louis XIV), Teyssier (Clemenceau), Lentz (Napoléon Ier)… D’autres font dans le fade, le convenu et l’approximatif… Par simple charité, on ne les citera pas…

Au passage, ces auteurs restent trop pudiques sur l’intimité la moins réjouissante… Prenez les besoins naturels. Pour Louis XIV enfant, son médecin Jean Héroard notait tous les jours les sécrétions et excrétions du futur roi, jusqu’à la bienvenue première « carte de géographie » sur les draps. Alors, à quand une histoire du pipi et du caca ? Monsieur Alain Corbin vient de nous donner « Une histoire du silence ».  C’est tout indiqué pour lui !

Jean-Hugues TARAVAL

Une Journée avec… Perrin/ Le Point, 2016.

https://www.breizh-info.com/2016/05/01/42796/histoire-napoleon-louisxiv-clemenceau-mitterrrand-robespierre-charlemagne/

dimanche 17 septembre 2023

David Chanteranne (Chronique des territoires) : « Les anciens duchés ou comtés, puis les provinces et départements ont été à l’origine de notre actuelle France » [Interview]

 

Les éditions Passés composés ont sorti un livre signé David Chanteranne, historien, journaliste, intitulé « Chronique des territoires, comment les régions ont construit la nation », présenté ainsi par l’éditeur :

Il n’y aurait de France que parisienne. À l’image de notre pouvoir, l’histoire serait « centralisée ». Or, de la fin de l’Antiquité au XXe siècle, les événements démontrent exactement le contraire. Les drames et les triomphes de la France ont eu, au moins à parts égales, pour théâtre la province et Paris. De la fondation de Marseille par les Phocéens à la rencontre du chancelier Adenauer et du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, en passant par la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc, l’entrée de Napoléon à Grenoble au début des Cent-Jours ou encore la défense de Belfort par Denfert-Rochereau pendant la guerre de 1870, David Chanteranne revient sur le rôle décisif et parfois méconnu des régions dans la construction de la nation. Outre de rappeler, avec verve et clarté, le récit de ces événements fondateurs, l’historien mène une enquête de terrain afin d’identifier ce qu’il reste, concrètement ou symboliquement, de ces vestiges du passé. Il interroge la force des lieux, les raisons de leur puissance, les causes qui en ont fait des mythes et, parfois, celles qui les ont fait oublier. 

Pour évoquer cet ouvrage, nous avons interviewé l’auteur.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

David Chanteranne : Historien et journaliste, je suis rédacteur en chef de plusieurs magazines d’histoire et directeur des sites patrimoniaux de Rueil-Malmaison. Né à Épinal, j’ai passé ma jeunesse à Plombières-les-Bains, station thermale vosgienne et, après des études à Strasbourg, ai achevé ma formation à Paris avec Jean Tulard. Je suis l’auteur de nombreux articles et livres, en particulier spécialiste de la période consulaire et impériale, et à ce titre j’ai signé plusieurs livres dont Les douze morts de Napoléon (Passés Composés, 2021, réédité cette année en poche chez Alpha).

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a inspiré à explorer le rôle des régions dans la construction de la nation française ? Comment votre livre s’intègre-t-il dans le débat actuel sur la centralisation et la décentralisation en France ?

David Chanteranne : Le double héritage de l’Ancien Régime et de l’Empire, à la fois au temps de Louis XIV puis des influences jacobines, a cherché à concentrer la représentation nationale et, par extension, à résumer l’histoire de la construction étatique à partir de Paris. Or, bien au contraire, les anciens duchés ou comtés, puis les provinces et départements ont été à l’origine de notre actuelle France. Sans les régions et leurs particularismes, sans les épisodes historiques qui ont à la fois bouleversé l’équilibre et rebattu les cartes dynastiques ou politiques, rien n’aurait été pareil.

Breizh-info.com : Comment avez-vous choisi les régions et les événements à mettre en avant dans votre livre ?

David Chanteranne : L’ouvrage n’est ni systématique dans la sélection proposée, ni exhaustif dans les épisodes relatés. Au gré de pérégrinations, de sites choisis ou d’événements qui s’y sont déroulés, cette série de chapitres cherche avant tout à brosser les portraits et de couvrir les époques en insistant sur les moments de rupture ou parfois de construction.

Breizh-info.com : Sur les épisodes napoléoniens, pourquoi avoir choisi de consacrer deux chapitres aux figures de Napoléon Ier et Napoléon III ? Comment ces figures napoléoniennes incarnent-elles l’interaction entre le local et le national ?

David Chanteranne : Évidemment, spécialisé sur les périodes napoléoniennes, je ne pouvais faire l’impasse sur ces deux souverains. Mais le choix des événements relatés est caractéristique : Grenoble en 1815 est le moment où deux France – royaliste et bonapartiste – s’opposent frontalement au moment du retour de Napoléon Ier de son exil de l’île d’Elbe avant les Cent-Jours ; et la visite de Napoléon III à Nice en 1860 avec son épouse Eugénie marque le rattachement de la ville avec son territoire (ainsi que la Savoie) à la France.

Breizh-info.com : Comment la mémoire collective et le patrimoine matériel et immatériel jouent-ils un rôle dans la construction de la nation ?

David Chanteranne : Par les sources, tout autant manuscrites, qu’imprimées ou archéologiques, par les sites patrimoniaux qu’il s’agisse d’églises, de châteaux, monuments, demeures privées mais aussi de terres parfois méconnues, le livre cherche à montrer la diversité de ces moments d’histoire, leurs répartitions géographiques et ce qu’il reste aujourd’hui de cet héritage, dont nous sommes les dépositaires.

Breizh-info.com : Certaines régions ne sont pas évoquées. La Bretagne en tête mais pas que. Est-ce une forme de reconnaissance que si des régions ont construit la nation, d’autres, en hexagone, ont toujours été plus ou moins hostiles, ou réfractaires à cette construction ?

David Chanteranne : La Bretagne est au contraire bien représentée. Même si aucun chapitre ne porte un titre en référence à un lieu breton, le destin d’Anne de Bretagne est rappelé jusqu’à son union et poursuivi jusqu’à sa disparition, tandis que la conquête du Canada, décidée lors de la rencontre du roi François Ier avec Jacques Cartier, est surtout organisée à partir de Saint-Malo, en particulier de Rothéneuf où se trouve toujours la maison du grand explorateur. Comme pour la Bretagne, il en va de même des autres régions, qui sont d’une manière ou d’une autre, impliquées dans notre destin commun et rappelées de façon liminaire.

Breizh-info.com : Quels autres livres, sur la même thématique, suggéreriez-vous à nos lecteurs ?

David Chanteranne : Bien évidemment, les grandes histoires de France signées Michelet, Lavisse, Malet et Isaac ou d’autres historiens continuent d’être des références. Pourtant, les ouvrages les plus récents rétablissent une certaine vérité, car les sources sont nombreuses et les techniques ont profondément évolué, notamment depuis la réforme proposée par l’école des Annales et jusqu’aux dernières récentes années. Pour ne retenir qu’un titre, il est évident que les Lieux de mémoire, ouvrage collectif dirigé par Pierre Nora, et paru entre 1984 et 1992, vient immédiatement à l’esprit. À cela s’ajoutent les nombreux livres, notamment dictionnaires, mais aussi revues, émissions de télévision ou de radio, sans omettre les sites internet et vidéos des universitaires et spécialistes.

Propos recueillis par YV.

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2023/09/17/224572/david-chanteranne-chronique-des-territoires-les-anciens-duches-ou-comtes-puis-les-provinces-et-departements-ont-ete-a-lorigine-de-notre-actuelle-france-interview/

mercredi 2 août 2023

Une vie de guerre

 

Jean-Joël Brégeon, historien et écrivain à la vaste bibliographie, est pour le moins familier de la vie du Connétable de Bourbon, s’étant déjà attelé à la rédaction d’une biographie (Le Connétable de Bourbon, paru en 2000 chez Perrin). Il aurait pu se contenter d’ouvrages historiques denses et précis. C’eut été une peine pour les amateurs du genre – peut-être moins glorieux mais populaire ! – qu’est le « roman historique ».

Car Jean-Joël Brégeon immerge avec brio un lecteur moins averti dans la vie de Charles III de Montpensier, duc de Bourbon et connétable de France. Seule concession à l’exactitude historique, l’auteur prête la parole à un secrétaire fictif du Connétable, pour mieux cerner la vie mouvementée de ce grand féodal, tour à tour admiré et décrié.

Né en 1490, éduqué dans l’esprit chevaleresque et dans la connaissance des auteurs antiques, le jeune duc de Bourbon se révèle rapidement homme de guerre habile et rigoureux. Ayant démontré ses capacités sur les champs de bataille d’Italie, Louis XII le nomme connétable de France peu avant sa mort. Honoré de cette charge prestigieuse, Charles de Bourbon s’efforce de discipliner l’ost royal, et d’adapter l’art militaire, révolutionné par l’utilisation de plus en plus répandue des armes à feu.

Si le jeune François d’Angoulême, roi de France depuis 1515, semble d’abord ne pas prendre ombrage de la richesse et de la gloire militaire de son connétable, les manigances de sa mère Louise de Savoie finissent par exciter sa jalousie. Dès lors, la disgrâce du Connétable est assurée. Après une parodie de procès, ses immenses domaines sont confisqués par la couronne de France. Charles III de Montpensier en est réduit à préparer sa fuite et à rallier le service de l’empereur Charles Quint. Cette trahison historique est pour lui le seul espoir de se faire un jour justice et de recouvrer ses biens.

Jean-Joël Brégeon nous entraîne dans une traversée épique du royaume de France, en vue d’un ralliement non moins téméraire à l’empereur Charles. Le Connétable entame alors la rude vie d’un chef de guerre alternant succès – comme la capture du roi François Ier à Pavie en 1525 –, et revers de fortune. L’auteur retranscrit brillamment l’agitation de la vie des camps et des batailles : les derniers chevaliers d’un temps révolu – le seigneur de Bayard y périra – côtoient des condottieri italiens que la cruauté n’effraie pas, et des lansquenets, partisans de Martin Luther et dévoués corps et âme à leur colosse de chef, Georg von Frundsberg.

Une vie si intense ne pouvait s’achever que dans la violence. Ce sera celle du sac de Rome, décidé par le Connétable alors poussé dans ses derniers retranchements. Il y perdra la vie le 6 mai 1527.

Le secret du Connétable, Jean-Joël Brégeon, éditions du Rocher, 156 pages, 2015

ALG

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2015/04/08/24848/une-vie-de-guerre/

lundi 24 juillet 2023

La courte vie du Connétable de Bourbon

 

Plaise à Dieu que les biographies et les sommes universitaires soient aussi plaisantes et brillamment écrites que ce petit livre. Rien n’est absolument faux dans cet ouvrage, tout est vrai – dans les grandes lignes. L’invention d’un secrétaire bavard romance l’affaire et nous tient en haleine, quoique nous sachions bien comment tout cela va finir : mal ! La réhabilitation du Connétable de Bourbon, plus “grand traître” de cette époque, après l’évêque Cauchon et avant Poltrot de Méré, est convaincante.

À condition de ne pas adhérer à la litanie des fiers à bras et autres gloires patriotiques qu’on nous a enseignée dans nos écoles. Il faut se faire une raison, le brave chevalier Bayard est mort sans vitupérer le Connétable, et le François d’Angoulême, roi de France de son état, est un méchant crétin qu’on n’aurait pas envie d’avoir à sa table. Sa mère, la Louise de Savoie, est une sournoise dont Anne de Beaujeu, célèbre régente de France, belle-mère du Connétable, a bien raison de se méfier. Tout est vrai, disions-nous.

Nous émergerons de notre lecture chez les Portugais de Goa – d’autant qu’à cette époque, au premier tiers de ce XVIe siècle, le vent dans les branches de sassafras devait être très parfumé. Avant d’en arriver là, nous sommes en “1515” qui fit la gloire du Connétable et déclencha la jalousie de ce grand pendard de François Ier ; nous l’avons suivi à travers l’Auvergne et le Gévaudan, clandestin, fuyant chez Charles-Quint, son suzerain qui lui avait tout promis ; nous ne l’aurons pas quitté à Pavie, bataille qu’il gagna haut la main avant d’en être dépossédé. Sans oublier ces très brillants moments où nous avons croisé les lansquenets du grand Georg von Frundsberg, et soutenu l’haletant “sac de Rome” où un coup d’arquebuse, tiré par un prétentieux – Benvenuto Cellini – mit un terme à son existence. C’est le talent de Jean-Joël Brégeon d’avoir façonné ce nœud borroméen dont l’anneau constitutif est lié à un prologue et un épilogue, tout deux  d’une franche simplicité.

Morasse 

Jean-Joël Brégeon Le Secret du Connétable
 Roman “historique”,  Editions du Rocher, 150 pages, 15,50 €

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2015/02/23/23302/la-courte-vie-du-connetable-de-bourbon/

vendredi 23 juin 2023

Le goût des rois (Jean-François Solnon)

 

Jean-François Solnon, agrégé d’histoire et docteur ès lettres, est professeur émérite des universités. Il est l’auteur de plusieurs essais et biographies. Les éditions Perrin publient en format poche son livre Le goût des rois.

Chez un chef d’Etat, la culture peut être le propre d’une personnalité ou un outil politique, l’essence de l’être ou l’élément constitutif d’une image. Le goût personnel pour les choses de l’esprit ne se confond pas avec le mécénat officiel. Celui-ci est souvent commandé par le souci de la gloire, la volonté de rompre avec un prédécesseur indifférent à la culture ou au contraire la tentative de renouer avec un héritage admiré, sans oublier l’ambition de rivaliser avec l’étranger. Le mécénat d’un souverain peut coïncider avec sa sensibilité à la beauté ou, au contraire, y être étranger. Il arrive qu’il traduise une passion véritable, mais il naît souvent de l’utilité politique dont on espère les immortels bénéfices. Edifier palais et monuments garantit de laisser une trace dans l’histoire. Ici, la prétention du prince à la gloire commande un mécénat littéraire ou artistique ; là, ses goûts relèvent de l’intime.

C’est ce goût personnel des souverains, rois et empereurs, que ce livre cherche à atteindre. Le découvrir aide à cerner une personnalité, tout que le caractère, les idées, les amitiés ou les haines. L’auteur nous présente donc en François Ier un chevalier lettré, en Henri III un roi intellectuel, en Henri IV un roi bâtisseur, en Louis XIII un roi musicien, en Louis XIV un roi architecte et collectionneur, en Louis XV un roi architecte, en Louis XVI un roi géographe, en Napoléon Ier un amoureux du classicisme,…

Le goût des rois, Jean-François Solnon, éditions Perrin, collection Tempus, 413 pages, 9 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-gout-des-rois-jean-francois-solnon/121097/

samedi 21 janvier 2023

Le rêve brisé de Charles Quint (Guillaume Frantzwa)

 

Guillaume Frantzwa, archiviste paléographe et docteur en histoire de l’art, est conservateur du patrimoine au Centre des Archives diplomatiques. Il signe chez Perrin Le rêve brisé de Charles Quint. Il ne s’agit pas au sens propre d’une nouvelle biographie de Charles Quint mais plutôt d’une étude de l’idéal impérial de celui-ci.

L’enjeu, pour Charles Quint, est d’être reconnu comme la tête de la Chrétienté, et d’en diriger la politique globale face aux dangers extérieurs et dans l’établissement d’une société meilleure, chrétienne, pure dans ses mœurs et ses croyances, et unie dans l’attente du Christ. L’ouvrage s’attache à montrer comment, en matière de politique et de mécénat, Charles Quint fut le véritable centre du monde chrétien de l’époque, un fait que l’historiographie française a souvent tendance à gommer pour gonfler l’importance du règne de François Ier.

La mission dont Charles Quint était investi était simple à énoncer, mais difficile à remplir. Il s’agissait de rétablir la concorde religieuse, de pacifier la Chrétienté et de la conduire à la victoire contre ses ennemis. En somme, de revenir à un idéal d’harmonie politique et spirituelle pour préparer le triomphe du Christ et de son peuple sur l’univers. Cependant, ce programme ne pouvait reposer que sur les épaules d’un seul monarque, et supposait la collaboration désintéressée de tous les potentats européens. Du moment que ce prérequis n’était pas acquis, les ambitions de l’empereur ne pouvaient qu’être chimériques ou, dans le meilleur des cas, aboutir à des résultats très incomplets.

Dans les années 1540, malgré les succès indéniables remportés par l’empereur dans la première moitié de son règne, beaucoup s’inquiètent de la réussite de ses projets. L’Italie est désormais une annexe de l’Empire, la France est contenue dans ses frontières en dépit de toutes les tentatives d’expansion depuis 1520, la puissance espagnole s’est répandue en Amérique et en tire ses précieuses richesses, et l’Autriche constitue un barrage protecteur face aux Ottomans. Néanmoins, le contrôle de la Méditerranée échappe à l’empereur par l’action des pirates à la solde du sultan, de même que celui du Saint Empire irrémédiablement infecté par les agitateurs de la Réforme, tandis que les bourgeois des Pays-Bas, malgré leur attachement à la lignée des ducs de Bourgogne, rongent leur frein face aux contributions financières répétées pour les guerres contre la France, qui de son côté coalise mécontents et opposants des quatre coins de l’Europe dans le seul but de subtiliser la couronne de Charlemagne.

La tempérance et le souci de concorde qui caractérisent Charles Quint dans la conduite des affaires s’accordent mal avec l’entreprise herculéenne qui est la sienne et qui réclamerait plus de mesures de coercition. Charles Quint ne peut pas supprimer tous ses adversaires à la fois et ceux-ci s’épaulent ou se reconstruisent lorsque l’attention du monarque est ailleurs. L’usure du labeur au long cours et la déception conduiront l’empereur à se retirer dans un petit palais aménagé à l’ermitage de Yuste, en Estrémadure, où il passera les dernières années de sa vie.

Le rêve brisé de Charles Quint, Guillaume Frantzwa, éditions Perrin, 344 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-reve-brise-de-charles-quint-guillaume-frantzwa/169012/

mardi 6 septembre 2022

Henri VIII (Philippe Erlanger)

 

Henri VIII

Philippe Erlanger (1903-1987), critique d’art, journaliste et écrivain, a publié de nombreuses biographies historiques. L’ensemble de son œuvre a été couronnée par l’Académie française.

Les éditions Perrin viennent de rééditer cet ouvrage publié pour la première fois en 1982 avec pour sous-titre « Un « dieu » anglais aux six épouses« . L’auteur y retrace l’existence de ce monarque anglais tout à la fois cultivé, raffiné, fastueux, despotique et monstrueux.

Initialement, Henri VIII était un zélateur inconditionnel de l’Eglise catholique. Mais les frasques de sa vie personnelle, en particulier ses conquêtes féminines, ajoutées à un orgueil sans limite, l’ont conduit à vouloir s’affranchir des règles de l’Eglise catholique pour pouvoir divorcer et se remarier. Entré en lutte avec le Pape, Henri VIII décide vaniteusement de s’auto-proclamer chef suprême de l’Eglise d’Angleterre et se métamorphose en autocrate révolutionnaire et sanguinaire. Thomas More en sera une victime parmi d’autres.

Philippe Erlanger fait également découvrir à ses lecteurs les rivalités qui opposent Henri VIII à François Ier et Charles Quint, ainsi que les intrigues de Cromwell.

Ce livre de vulgarisation historique dépeint bien le règne de ce tyran luxurieux que fut Henri VIII.

Henri VIIIPhilippe Erlanger, éditions Perrin, 282 pages, 19,90 euros

A commander sur le site de l’éditeur

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samedi 18 décembre 2021

L’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 ou le mythe de l’unification linguistique de la France

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Sur une conférence d’Olivia Carpi, maître de conférence en histoire moderne à l’université Picardie Jules Verne.

1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts passe pour être l’acte fondateur de l’unité linguistique de la France et ainsi la condamnation des langues régionales. Un raccourci historique souvent utilisé pour imposer une politique linguistique unitaire et centralisatrice.

Les royalistes pourront ils s’accorder sur cette mise au point à propos du traité de Villers-Cotterêts, qui sert le roman national de la République ?

Elle a le mérite de rappeler la véritable nature de la politique capétienne que l’on présente un peu facilement comme l’initiatrice du centralisme Jacobin qui triomphera à la Révolution. Cependant, à l’heure ou la langue Française qui a séduit les plus beaux esprits du monde, est contestée par les tenants de l’empire anglo-saxon, maîtres incontestés du marché et de la finance, faut-il mettre fin définitivement au roman national ? (NDLR)

C’est le symbole de la langue française, une et indivisible. Au point de faire du lieu où elle a été signée la cité de la Francophonie. Entre le 10 et le 15 août 1539 (le texte n’est pas daté mais il sera présenté au parlement de Paris le 19 août et enregistré le 6 septembre), François 1er, roi de France depuis 1515, signe l’ordonnance de Villers-Cotterêts, du nom de la commune de l’Aisne où le roi possède un château transformé en résidence de chasse.

La postérité l’a réduite à ses articles 110 et 111 sur les 192 articles qu’elle comporte :

Exit donc le latin des actes administratifs officiels qui doivent désormais être rédigés en français. Par ces deux articles, l’ordonnance de Villers-Cotterêts apparaît comme l’acte fondateur de l’unité linguistique de la France. C’est du moins ainsi qu’elle est enseignée et qu’elle est représentée dans l’imaginaire collectif. « Mais on est dans le mythe, le roman national, avoue dans une conférence sur le sujet Olivia Carpi, maître de conférence en histoire moderne à l’Université Picardie Jules Verne. L’ordonnance de Villers-Cotterêts est un texte législatif fondateur mais pas pour les raisons que l’on invoque en général. On méconnaît voire on travestit le contenu de l’ordonnance de Villers-Cotterêts et son intentionnalité. »

Des précédents

Car la mesure énoncée dans l’article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts n’a rien de révolutionnaire. Il y a eu d’une part des précédents. Depuis plusieurs années, la cible des rois de France, c’est le latin et son usage dans les actes officiels. Charles VIII prescrit dans une ordonnance de décembre 1490 le « langage françois ou maternel… » pour la rédaction des enquêtes criminelles réalisées en Languedoc. En 1533, François Ier, impose aux notaires du Languedoc la « langue vulgaire des contractants… » et exige, en 1535, qu’en Provence, les procès criminels soient faits « en français, ou à tout le moins en vulgaire du pays ». La volonté de tous ces textes est de remplacer le latin par le français ou autres parlers provinciaux.

La nouveauté de l’article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, c’est que la proscription du latin dans les actes officiels et administratifs s’étend à tout le royaume alors que dans les textes précédents, l’usage de la langue vulgaire, la langue du peuple, était essentiellement imposée dans la partie méridionale de la France, surtout en Languedoc où le droit écrit était très présent contrairement au nord du royaume où prévalait surtout le droit oral.

Et ce n’est pas une révolution d’autre part parce que les juristes de l’époque n’y ont accordé qu’une importance relative. Par ailleurs, l’efficacité de cet article est limitée car il n’est pas accompagné de sanctions. Or, toutes les autres mesures de l’ordonnance le sont : les juristes qui contrevenaient aux dispositions énoncées étaient passibles d’amendes et, en cas de récidives, de suspension voire de privation de leur état et de leurs gages.

L’interprétation de l’expression « langage maternel françois »

Mais le litige autour de la portée de l’ordonnance de Villers-Cotterêts tient en l’expression « langage maternel françois et non autrement ».

  • Article 110 : « Que les arretz soient clers et entendibles. Et afin qu’il n’y ayt cause de doubter sur l’intelligence desdictz arretz. Nous voulons et ordonnons qu’ilz soient faictz et escriptz si clerement qu’il n’y ayt ne puisse avoir aulcune ambiguite ou incertitude, ne lieu a en demander interpretacion. » [Que les arrêts soient clairs et compréhensibles, et afin qu’il n’y ait pas de raison de douter sur le sens de ces arrêts, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et écrits si clairement qu’il ne puisse y avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ni de raison d’en demander une explication.]
  • Article 111 : « De prononcer et expédier tous actes en langage françoys. Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des motz latins contenus esdits arrests. Nous voulons d’oresnavant que tous arrests toutes autres procedeures soient de noz cours souveraines ou autres subalternes et inferieures, soyent de registres, enquestes, contractz, commissions, sentences, testamens et autres quelzconques actes & exploitz de justice, ou qui en dependent, soient prononcez, enregistrez & delivrez aux parties en langage maternel francoys, et non autrement. » [De prononcer et rédiger tous les actes en langue française. Et parce que de telles choses sont arrivées très souvent, à propos de la [mauvaise] compréhension des mots latins utilisés dans lesdits arrêts, nous voulons que dorénavant tous les arrêts ainsi que toutes autres procédures, que ce soit de nos cours souveraines ou autres subalternes et inférieures, ou que ce soit sur les registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et tous les autres actes et exploits de justice qui en dépendent, soient prononcés, publiés et notifiés aux parties en langue maternelle française, et pas autrement.]

Elle suscite entre historiens, juristes et linguistes un débat parfois houleux depuis près d’un siècle. Car il s’agit là d’interpréter le sens de cette expression. Soit on la comprend comme l’imposition de l’usage de la seule langue française et par conséquent comme une condamnation et du latin et des langues provinciales. Soit elle est à comprendre comme signifiant « en tout langage maternel du royaume de France », ce qui serait dans la lignée des textes antérieurs et confirmerait la place des langues provinciales à côté du français.

Une politique linguistique unificatrice ?

De l’affrontement de ces deux thèses est née une thèse médiane selon laquelle l’exclusion des langues régionales des actes juridiques est bien la volonté de la royauté qui ne souhaite cependant pas que cela se fasse de manière coercitive : le pouvoir en place mise plutôt sur une accoutumance à la langue centrale et l’instauration d’un bilinguisme.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts est-elle donc vraiment le texte fondateur de l’unification linguistique de la France ? François 1er a‑t-il voulu par cette ordonnance imposer la langue de la région parisienne au nom d’une volonté centralisatrice ?

« Créditer la monarchie française du 16e siècle d’une politique linguistique étatique à visée unificatrice, c’est méconnaître gravement la nature même de ce régime capable de s’accommoder d’une certaine diversité culturelle, s’indigne Olivia Carpi. L’ordonnance de Villers-Cotterêts est un texte législatif fondateur mais pas pour les raisons que l’on invoque en général. Les historiens du droit s’accordent sur le fait que c’est le texte législatif le plus important du règne de François Ier mais pas parce qu’il a permis l’unification linguistique et dès lors politique du pays. »

Faire de la langue du prince la langue du droit

« Et cet article ne constitue en rien une charge contre les langues vernaculaires utilisées par les habitants des provinces du royaume et qui ne sont pas de simples patois, dialectes, parlers oraux et ruraux mais de véritables langues parlées, écrites, honorées par les poètes et les grammairiens comme autant des langues françaises : ce sont les langue d’oc, des deux Bretagnes, de Picardie mais aussi de Paris et de l’Île de France, celle que parle le roi, la cours et l’élite cultivée locale », énumère Olivia Carpi.

« Enfin, l’imposition d’une langue vernaculaire intelligible ne s’applique qu’à la langue du droit donc écrite et non à la langue orale, continue-t-elle. Ne sont donc concernés par cette mesure que les actes rédigés dans le cadre des procès et tous les autres actes relatifs notamment à la mutation des biens meubles et immeubles établis par des officiers royaux de justice, juges mais aussi notaires. » L’importance de cette ordonnance, c’est de renforcer le français administratif mais qui n’est pas la langue parlée. Elle couronne un développement entamé au milieu du 13e siècle.

Un « état civil » pour éviter les litiges sur les charges ecclésiastiques

On crédite également l’ordonnance de Villers-Cotterêts de l’instauration de l’état civil puisqu’elle ordonne aux curés et aux vicaires de tenir un registre des naissances, mariages et décès de toute personne. « Sur ce point, on ne retient que deux articles, 50 et 51, alors qu’ils s’insèrent dans un ensemble de 19. Disons pour simplifier qu’il s’agit là de régler les litiges relatifs à la jouissance des charges ecclésiastiques, ironise Olivia Carpi. Ces mesures ne concernent que le clergé, soit une infime partie de la population, 1% à la louche. Elles visent à s’assurer que celui qui prétend à une telle charge est bien dans son droit. »

C’est-à-dire savoir si le précédent titulaire de la charge convoitée est bien décédé et si le prétendant a bien l’âge requis pour avoir une telle charge. Le clergé a donc obligation de consigner les décès et les baptêmes dans des registres contresignés par un notaire. Chaque année, les registres doivent être déposés au greffe du tribunal royal où ils sont désormais gardés.

Asseoir le pouvoir du Roi

Si l’ordonnance de Villers-Cotterêts fait de « la langue du prince la langue du droit », c’est qu’elle s’inscrit dans une « volonté plus large et lourde d’implications d’affirmation de la souveraineté monarchique » liée aux difficultés que rencontre la royauté française à faire valoir son pouvoir à la fois à l’intérieur du pays et face aux puissances extérieures.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts s’inscrit dans une série de grandes ordonnances dites de réformation dont l’objectif est d’améliorer le fonctionnement de l’administration du royaume. « Concrètement, cela revient à optimiser le fonctionnement de la justice. Non seulement parce que c’est le premier attribut de la puissance royale mais aussi parce que l’État de l’époque est essentiellement un état de justice dont la vocation première et la source principale de légitimité consistent à faire régner la paix civile », explique Olivia Carpi. Par ce texte, François Ier réaffirme avec force sa souveraineté quelque peu écornée.

Le pouvoir de François Ier affaibli

En 1539, le règne de François Ier n’est plus à son apogée. Le roi est âgé. Il a 43 ans. Ce qui est beaucoup à l’époque. Et il est malade. À la cour, la question de sa succession se pose déjà. D’autant que différents clans se sont formés autour du dauphin et que chacun s’affronte pour être le mieux placé. La situation économique du royaume, qui se remet à peine d’une 4e guerre (1536 – 1538) contre Charles Quint, est également sur le déclin. Le malaise social enfle et les Français commencent à gronder.

À cela s’ajoute l’opposition des protestants qui contestent de plus en plus frontalement l’autorité du roi et le fondement religieux de son pouvoir. En 1539, François Ier est fragilisé tout comme son autorité. « L’ordonnance de Villers-Cotterêts ne peut se comprendre en dehors de cette volonté de dissuader les sujets, quels qu’ils soient, de s’opposer à l’autorité du roi […] Elle arme le bras de la justice contre les malfaiteurs de tout poil. De même, les mesures de police sur lesquelles l’ordonnance se clôture sont loin d’être anodines puisqu’elles prévoient la suppression des corps ou confréries de métiers soupçonnés d’être des foyers de mobilisation et d’agitation sociale ».

François Ier veut également soumettre les parlements de Paris et de province. « C’est probablement l’autre raison pour laquelle l’ordonnance bannit le latin des prétoires : pour imposer aux juges royaux la langue du maître, la langue […] chargée du vocabulaire d’autorité et vecteur de représentations politiques. »

Un mythe toujours en vigueur

La postérité n’a gardé de l’ordonnance de Villers-Cotterêts que les articles 110 et 111. Ils n’ont jamais été abrogés et sont les plus anciens textes de loi encore en vigueur en France. Mais réduire l’ordonnance de Villers-Cotterêts à ces deux articles n’est pas vraiment un hasard. Présenter ce texte comme l’acte fondateur de l’unité linguistique de la France a été une aubaine pour nombre de gouvernements : les Révolutionnaires du Comité de salut public et pour les politiques de la IIIe république y ont vu un argument de poids pour imposer leur politique linguistique pour le coup unificatrice.

C’est ainsi que le texte de 1539 est devenu l’un des chapitres du roman national, celui de l’acte fondateur de l’unité linguistique de la France. Les Jacobins ont utilisé l’ordonnance pour interdire l’usage de certaines langues régionales jugées dissidentes et ennemies de la République. À savoir le breton, le basque, le corse, l’alsacien.

Cette charge politique aboutira au décret du 2 Thermidor (20 juillet) 1794 qui interdit la rédaction de tout acte public dans une langue autre que le français. Il interdit également l’enregistrement de tout acte, même sous seing privé, s’il n’est écrit en langue française. La IIIe République a contribué à asseoir le mythe de l’ordonnance de Villers-Cotterêts comme texte fondateur de l’unité linguistique de la France avec la volonté de faire accepter le français comme seule langue de l’instruction.

Et c’est toujours sous ce prisme que l’ordonnance de Villers-Cotterêts est enseignée aujourd’hui. Ce que déplore Olivia Carpi : « Sur les supports pédagogiques, on a constamment la même vulgat […]. Ça n’a absolument pas changé depuis la IIIe République. On est complètement dans le roman national. »

Selon l’Observatoire de la Francophonie, le français est la cinquième langue parlée dans le monde. En 2020, 475 millions de personnes étaient identifiés francophones.

https://www.actionfrancaise.net/2021/11/03/lordonnance-de-villers-cotterets-de-1539-ou-le-mythe-de-lunification-linguistique-de-la-france/ 

lundi 6 décembre 2021

Djihad 1914-1918 (Jean-Yves Le Naour)

 

Jean-Yves Le Naour, historien, est un spécialiste de la Première Guerre mondiale à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

Il nous revient avec un livre consacré à un projet méconnu de l’empereur d’Allemagne Guillaume II : reproduire « l’alliance impie » de 1536 entre le roi chrétien François Ier et le sultan Soliman le Magnifique. En 1898, le Kaiser Guillaume II se rend à Constantinople pour y rencontrer le sultan Abdulhamid II, isolé diplomatiquement depuis qu’il a laissé se perpétrer des massacres de centaines de milliers d’Arméniens de 1894 à 1897.

Suivi par de nombreux correspondants de presse, Guillaume II visite ensuite Jérusalem, fait une excursion à Bethléem, profite de son séjour en Palestine pour recevoir le sioniste Theodor Herzl, qui lui fait part de son projet d’Etat juif, auquel il accorde une oreille bienveillante. Puis il met le cap sur Beyrouth, Baalbek et Damas. C’est à Damas, le 8 novembre 1898, au cours d’un banquet offert en son honneur, que Guillaume II prononce un discours dans lequel il affirme que « les 300 millions de musulmans dispersés sur la Terre » peuvent être assurés que « l’empereur allemand sera toujours leur ami et protecteur« . La manœuvre de l’Allemagne vise à se rapprocher de l’Empire ottoman et se poser en défenseur des musulmans dans le but d’actionner le levier du panislamisme en cas de conflit avec l’Angleterre. Un appel au djihad lancé par le sultan ottoman, calife de l’Islam et commandeur des croyants, pourrait provoquer de sérieux troubles dans les colonies britanniques, en Inde, mais aussi en Egypte, et pourrait faire perdre au Royaume-Uni la possession du Canal de Suez. Tel est le plan des stratèges allemands.

En 1904, après la conclusion de l’Entente cordiale entre Paris et Londres, l’Allemagne étend aux colonies nord-africaines de la France son projet de soulèvement panislamique. Et après la signature de la Triple-Entente en 1907, qui fait de la Russie l’alliée du Royaume-Uni et de la France, l’Allemagne envisage comment vingt millions de musulmans dans le Caucase et en Asie centrale pourraient paralyser la Russie en cas d’appel au djihad.

Mais en 1908, la révolution des Jeunes-Turcs, partisans d’un Etat laïque, remet en question tout le patient travail d’approche de l’Allemagne. Toutefois, les Jeunes-Turcs sont pragmatiques et Enver Pacha, qui commande l’armée ottomane en Libye contre les Italiens, a tôt fait de comprendre le pouvoir mobilisateur de l’appel à la guerre sainte pour les tribus locales. Le panislamisme refait surface au nom de la Realpolitik.

En novembre 1914, la Turquie entre en guerre et le vendredi 14 novembre 1914, devant la mosquée Fatih, le Commandeur des Croyants proclame la guerre sainte. Mais l’appel du calife n’obtient pas le résultat escompté et peine à atteindre les différentes populations visées. Le seul endroit où elles répondent à l’appel n’est pas le plus stratégiquement avantageux : la belligérance des oasis de Tripolitaine et de Cyrénaïque est toujours bonne à prendre, mais comme un piètre lot de consolation. Des agitateurs sont envoyés par Constantinople aux quatre coins du monde musulman. Ils sont repérés dans les Indes, en Afghanistan, au Maroc. Ce livre en examine les résultats variés et les raisons qui les expliquent.

Le jour où, de la fenêtre de son palais, le chérif de La Mecque tire sur la soldatesque turque et appelle les Arabes à se soulever contre les Ottomans, accusés d’être des traîtres à l’islam, le djihad conçu à Berlin et exécuté à Constantinople rend son dernier souffle. Nous sommes en juin 1916.

Djihad 1914-1918, Jean-Yves Le Naour, éditions Perrin, 304 pages, 20 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/djihad-1914-1918-jean-yves-le-naour/83342/

mardi 6 avril 2021

François Ier, roi chevaleresque, gouvernant moderne

 

(Marignan par Alexandre-Evariste Fragonard, 1836)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique. N’hésitez pas à le visiter et le soutenir.

15 juillet 1515 : François Ier s’élance vers l’Italie. Les soixante-dix ans de la fin du second conflit mondial et le bicentenaire de la chute de l’Aigle ont éclipsé un autre anniversaire, plus glorieux et moins morbide pourtant, celui des cinq cent ans de l’avènement d’un roi de gloire, sur le trône depuis le 1er janvier de la mythique année 1515.

CE 15 JUILLET, à Lyon, le jeune souverain de vingt ans signait l’ordonnance confiant la régence du royaume à sa mère, Louise de Savoie, son épouse Claude de France n’ayant pas été couronnée reine pour l’heure. Une armée formidable se réunissait autour de la ville, le roi prenait la route de l’Italie pour reconquérir Milan.

L’aventure italienne de l’héritier Valois

Cette aventure italienne, hors des frontières de ce que Vauban appela deux siècles plus tard le « pré-carré », était un héritage légué à François d’Angoulême par les deux souverains précédents.

Charles VIII, fils de Louis XI, monté sur le trône en 1483, esprit chevaleresque et brouillon, avait revendiqué les droits de la maison d’Anjou, cousine de la sienne, sur le royaume de Naples, alors tenu par les souverains d’Aragon. Le roi de France menait là une politique à triple niveau :

D’une part il exigeait la restitution d’un bien féodal tenu par les siens jadis et dont il était l’héritier, comme on aurait pu régler une affaire de droit privé, oubliant qu’il s’agissait d’une nation étrangère. D’autre part, justement, il rêvait de conquêtes lointaines, d’annexions d’États, pensée plus moderne et conforme aux nouvelles conceptions politiques.

Enfin, dans un esprit à la fois fantastique et géopoliticien, il imaginait le royaume de Naples en base de départ vers une reconquête des Balkans tombés aux mains des Turcs. Il n’imaginait pas autre chose que la délivrance de Constantinople, puis de Jérusalem dont le titre royal était associé à celui de Naples, par tradition.

Renaissance

Les guerres de Charles VIII firent entrer de plain-pied la France dans la Renaissance. Si celles-ci furent un succès militaire sans lendemain, conclu par l’abandon précipité de Naples sous la menace d’une coalition de toutes les puissances italiennes, elles permirent d’apporter en France le goût des châteaux à l’italienne, l’amour des antiquités, l’intérêt pour les savoirs humanistes qui, jusque-là, s’étaient développés à petit pas dans le beau royaume.

Mort sans enfant, Charles VIII laissait la couronne à son cousin d’Orléans, Louis XII. Celui-ci se fit sacrer sous le titre de roi de France et de Jérusalem, duc de Milan. Cette dernière titulature en disait long sur ses propres ambitions. L’aventure italienne de son prédécesseur avait ouvert des appétits nouveaux dans la riche et tumultueuse aristocratie française. Louis n’était pas en reste. La famille Visconti avait régné sur Milan au XVe siècle, dont elle avait été chassée par les Sforza.

L’honneur chevaleresque

Valentine Visconti avait épousé le duc Louis d’Orléans, arrière-grand-père de l’actuel souverain, qui pouvait donc légitimement réclamer la couronne usurpée par Ludovic le More, duc en titre. Les Sforza étaient alliés de la France depuis Louis XI ? Qu’à cela ne tienne. L’honneur chevaleresque primait sur les réalités diplomatiques.

On était alors à la charnière entre Moyen-Âge et Modernité. D’une main, Louis XII rêvait de batailles mythiques, de royauté chrétienne délivrant les lieux saints sous le commandement de la France, de fiefs et de chevalerie. D’une autre, en souverain de son temps, il prépara méticuleusement la nouvelle expédition, obtenant la paix avec tous ses voisins européens, faisant des concessions aux uns, des promesses financières aux autres, comme Henri VII d’Angleterre.

Intraitables Habsbourg

Un seul demeurait intraitable, Maximilien de Habsbourg, roi des Romains, c’est-à-dire souverain des Allemagnes, et ennemi acharné de la France depuis qu’il avait épousé Marie de Bourgogne, qui avait été dépossédée de l’héritage de son propre père Charles le Téméraire par le roi Louis XI (un héritage comportant les Flandres, la Bourgogne, le Charolais et la Franche-Comté…).

Cette opposition d’origine féodale allait faire naître une inimitié appelée à devenir traditionnelle et de dimension européenne entre les Habsbourg et la France.

Louis XII, comme Charles VIII, eut un succès immédiat, mais sans lendemain. Gênes et Milan occupés, administrés par des officiers français et milanais, Ludovic le More captif au château de Loches au fond d’une cage de fer, la paix n’en était pas moins fragile. En 1507, Gênes se révolta. La guerre n’opposait pas seulement Français et princes italiens, mais aussi les armées des Habsbourg alliées à celles de l’Angleterre.

Au conflit du Moyen-Âge se superposait la guerre moderne, sur terre et sur mer, où le dénouement se joue autant sur le champ de bataille que dans les chancelleries. En 1514, Louis XII ayant perdu son épouse Anne de Bretagne, s’était remarié avec la très jeune Mary Tudor, fille d’Henri VIII. La paix était acquise. Mais en Italie tout était perdu. Naples était revenu aux Aragonais, Milan aux Sforza.

François Ier, conquérant moderne

Le 1er janvier 1515, Louis XII mourait sans enfant mâle, sa fille Claude de France ayant épousé son cousin François. Ce mariage avait transféré les droits milanais de Louis à François, qui dès la fin janvier organisait une nouvelle campagne. Par la diplomatie, il avait apaisé tous ses adversaires européens et surtout s’était fait, en Italie, un allié indispensable, la république de Venise, dont l’appoint militaire ne serait pas de trop.

À Milan, Maximilien Sforza était entouré d’une forte armée de mercenaires suisses, les plus redoutables soldats de l’Europe, qui se vantaient de faire courber les princes. Le pape Léon X, hostile à la France, avait adjoint au duc le cardinal de Sion, Matthieu Schiner, farouchement anti-Français et véritable chef des soldats helvétiques.

Une logistique moderne

À Lyon, l’armée comptait quarante mille hommes, dont dix mille cavaliers. C’était à la fois la fine fleur de l’aristocratie française, les compagnons d’enfance de François Ier et les vieux généraux blanchis par les campagnes, mais aussi des soldats de toute la France et des mercenaires allemands, les impitoyables lansquenets. En outre, fait nouveau par son ampleur, le roi s’était adjoint un corps de plus de deux mille pontonniers et sapeurs. Enfin, une artillerie de soixante pièces de gros calibre et un grand nombre de canons de plus faible portée constituaient une puissance de feu encore jamais vue dans les armées européennes.

Pour éviter les pillages, François Ier avait adjoint à ses troupes une très importante logistique et publié de nouveaux règlements. Les pillards seraient pendus. Pour se nourrir, l’armée achèterait, à des tarifs réduits, les denrées fournies par les villes sur le chemin. Ce n’était pas la première fois qu’un roi de France s’essayait à cette modernisation. Mais c’était la première fois qu’elle était une réussite.

Fin juillet, on put se mettre en route.

Les cols étaient tenus par les Suisses et les Milanais. Le connétable de Bourbon, cousin du roi et menant l’avant-garde, découvrit par l’entremise de montagnards grassement payés un mince sentier surplombant le vide, mais libre et menant aux plaines transalpines. Les sapeurs et les pontonniers firent merveille. En quelque jour la piste fut élargie, les rochers déblayés, des ponts jetés sur les gouffres. L’armée passa, les hommes avançant souvent à la file indienne, le roi lui-même à pied et tenant son cheval par la bride, les canons et chariots démontés, hissés à dos d’homme ou d’âne.

La surprise fut totale lorsque les Français débouchèrent dans les plaines italiennes, culbutant les premières armées qui leurs furent opposées.

Marignan, la victoire de l’armée nouvelle

À l’approche de Milan, l’armée française fit halte près de Marignan, cherchant à obtenir le départ des Suisses sans combat, contre argent. On avait obtenu le retrait de tout un contingent contre des centaines de milliers de livres que le roi, à court d’argent, avait dû emprunter à tous ses capitaines. Mais le cardinal Schiner veillait. Haranguant ses propres Suisses, dépeignant l’ignominie des princes français débauchés, la grande gloire qu’il y avait à se battre pour le pape, il les mit en route. Sûrs de la victoire, ils pensaient surprendre les Français au camp.

Le connétable de Bourbon ayant débusqué le mouvement de l’armée suisse, le roi eut le temps de mettre ses troupes en bataille. Les Helvètes était une armée invincible, mais de jadis. Dépourvus d’artillerie, ils avançaient en régiments compacts, la pique basse pour briser les charges de cavalerie, au pas, inexorablement, emportant les positions par leur bravoure et leur discipline.

Les Français n’avaient pas que leur intrépidité, ils avaient leurs canons. Ceux-ci firent merveille, entamant les rangs de l’ennemi, le ralentissant sans le faire plier cependant. Accompagné du chevalier Bayard, du prince de Talmont, du seigneur d’Imbercourt, du maréchal de La Palisse et de tous les grands cavaliers de l’époque, François Ier menait lui-même la charge.

Le roi mène la charge

Cible éclatante, il portait un casque couronné et empanaché, une tunique fleurdelisée enveloppant sa cotte de mailles. Prenant de flanc les Suisses, il faisait reculer une première vague. Mais il en venait une deuxième immédiatement. Il ne fallut pas moins de trente assauts pour tenir la position jusqu’à la nuit. Au soir du 13 septembre 1515, les deux armées étaient toujours l’une en face de l’autre, les hommes couchant mélangés, en armes et aux aguets.

Le combat repris au matin du 14 septembre. Les lansquenets allemands avaient été éreintés et c’étaient les Français qui tenaient. Malgré leurs pertes les Suisses tenaient toujours lorsqu’un coureur vint apprendre à Schiner l’arrivée de la cavalerie vénitienne, venue de Lodi à francs étriers à l’appel éperdu de son allié le roi de France. La rapidité de communication entre les deux alliés avait eu raison de la bravoure des montagnards. Les Suisses se retiraient. Le roi était vainqueur, mais 15 000 morts, dont 5000 Français, jonchaient le sol.

Brave parmi les braves, le roi fut adoubé par le preux Bayard, sur le champ même.

L’éphémère paix universelle

La victoire française avait surpris tout le monde, tant on était convaincu de la victoire de ces Suisses dont les plus vieux avaient vu le corps ensanglanté de Charles le Téméraire dans la neige de Lorraine en 1477.

Milan tomba peu après et Maximilien Sforza, prisonnier, fut envoyé en France. Il renonçait à ses droits ducaux contre une pension viagère et quelques centaines de milliers d’écus.

Le pape Léon X Médicis annonça sa venue à Bologne pour rencontrer le roi. François Ier était tout à la réorganisation de son duché lorsqu’il accepta l’entrevue. Le souverain pontife était l’un des plus fins lettrés et humanistes de son temps. François Ier venait de faire la rencontre de Léonard de Vinci. On parla esthétique et on se complimenta, en latin, le chancelier Duprat parlant pour le roi, avant que les deux souverains ne se retirent pour un entretien à huis clos. Il s’agissait de rétablir la paix religieuse entre Rome et la France.

Depuis 1438, l’Église, dans le royaume, était organisée par la Pragmatique sanction de Bourges, promulguée par Charles VII, disposant que les conciles généraux avaient un pouvoir supérieur à celui du pape, que les annates (première année de revenus d’un diocèse ou d’une abbaye, versés au pape lors de la prise de fonction du nouvel évêque ou abbé) devaient rester en France et enfin que les évêques et abbés devaient être élus par leurs chapitres et non pas nommés par le pape. Cette dernière disposition, surtout, avait créé une situation de quasi-schisme, même si l’Église gallicane reconnaissait toujours la primauté spirituelle et disciplinaire de Rome. Les nominations dépendaient alors largement du roi.

Le concordat de Bologne

Les négociations aboutirent au concordat de Bologne, signé en 1516 et demeuré en vigueur jusqu’en 1791. La Pragmatique était abolie, le pape récupérait la perception des annates, il pouvait nommer directement les successeurs des prélats morts en mission à Rome, et les titulaires d’un certain nombre de diocèses ou abbayes sans passer par l’élection canoniale.

Mais le roi se taillait la part du lion, avec le droit de nommer directement et sans consultation dix archevêques, quatre-vingt-deux évêques, cinq cent vingt-sept abbés, des prélats, des chanoines, des prieurs des curés, etc. Il était le véritable maître de l’Église de France. Cette situation était moins préjudiciable au pape qu’il n’y paraît. En effet, mieux valait, pour Rome, avoir à faire directement au roi, que de s’opposer à une autorité contestatrice au sein de l’Église par le biais des chapitres cathédraux ou d’abbayes.

La paix était donc pleinement rétablie entre la papauté et la royauté.

En outre, après une infructueuse tentative de Maximilien de Habsbourg pour conquérir le Milanais sur les Français, lui aussi signa la paix. L’Aragon disposait des droits sur Naples, l’Angleterre n’avait aucun motif de conflit, Venise n’était plus menacée, Milan étant devenue française. Charles de Habsbourg, le futur Charles Quint, alors comte de Flandres, venait d’accéder au trône d’Espagne en 1517, et il ne faisait pas mystère de sa bienveillance pour François Ier.

Fin d’une époque

Alors, fait rarissime dans l’histoire de l’Europe, ces années-là, il n’y eut aucune nation en guerre. La paix régnait sur tout le continent, et les princes songeaient, autour du pape, à s’unir pour libérer Constantinople puis les lieux saints. Ce fut l’ultime souffle du Moyen-Âge politique, que l’esprit de la Modernité avait presque totalement recouvert. Le rêve de l’union des royaumes chrétiens pour la croisade s’évanouit peu de temps après.

En 1519, Charles Quint héritait des possessions de son grand-père Maximilien de Habsbourg. Ses États enserraient complètement la France, et posséder Milan, pour François Ier, devenait une nécessité de survie afin d’éviter l’encerclement total du pays. Tenir ce duché n’était plus l’objectif d’un Valois féodal réclamant son héritage, mais celui d’un roi géo-stratège sauvant l’indépendance nationale.

Peu d’années plus tard l’unité chrétienne allait voler en éclats dans les guerres de religion. Le royaume de François Ier, confronté aux Habsbourg, pour sa survie, stipendierait les princes protestants, offrirait son alliance au sultan ottoman, faisant passer la chrétienté au second plan pour que vive l’État-nation.

Nous avions changé d’époque et François Ier, dans le début de son règne, en avait été le dernier et éclatant représentant, avant de présider à la naissance des temps nouveaux.

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