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mercredi 6 mars 2024

Médiévales : Comment se battaient les Templiers durant les Croisades ?

 

Petite histoire du Patrimoine.

L’occasion de découvrir comment les chevaliers maniaient une épée. Vous verrez que ce n’est pas du tout comme dans les films !

Chevaliers légendaires, indissociables des Croisades, les Templiers sont mis à l’honneur dans cette vidéo.

Lors des Médiévales au château de Rochebrune (Cantal) les compagnies Sapienta et vertus, Mesnie du Haut marchois et la Compagnie du Nord, ont fait découvrir au public la vie des chevaliers à l’époque des Croisades.

D’ailleurs l’épée est peut-être l’arme noble du chevalier, mais ce n’est pas celle qui est la plus utilisée à l’époque.

Une petite idée ? Derrière les hauts murs des forteresses d’Orient, comment les Croisées faisaient-ils pour prendre des places fortes, quelles machines de guerre étaient utilisées ? Enfin, comment étaient habillés et équipés les chevaliers Templiers et Hospitaliers ?

Fabien Laurent

https://www.medias-presse.info/medievales-comment-se-battaient-les-templiers-durant-les-croisades/186970/

vendredi 9 décembre 2022

La persécution des Templiers (Alain Demurger)

 Alain Demurger est en France le spécialiste incontesté des templiers et des ordres religieux militaires. Ce maître de conférences honoraire en histoire médiévale nous livre une étude approfondie de l’Affaire du Temple qui ne cesse d’intriguer.

L’ordre du Temple (1120-1307) est un ordre religieux à vocation militaire, ordre international et puissant placé sous la tutelle directe de la papauté. Il fut accusé d’hérésie par le roi de France Philippe IV le Bel. Le 13 octobre 1307, les templiers du royaume de France furent arrêtés et emprisonnés, leurs biens furent saisis et placés sous séquestre royal.

Alain Demurger tente dans ce livre de relater ce qu’a pu être concrètement la vie des templiers du royaume de France dans le quotidien d’une affaire qui s’étend sur cinq ans, de l’arrestation en 1307 à la suppression de l’ordre en 1312 au concile de Vienne, et qui se prolonge encore de deux ans pour les dignitaires de l’ordre avec la mise à mort de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay en mars 1314.

Le procès de l’ordre du Temple est aussi l’histoire de la confrontation entre Philippe le Bel et la papauté. Au bout du compte, la commission pontificale instaurée par le pape Clément V a conclu, contrairement aux accusations du roi de France, que l’ordre du Temple ne peut être condamné pour hérésie car il n’est pas hérétique; mais que les fautes de ses membres portent atteinte à sa réputation et le rendent inutile.

L’auteur parcourt toute la documentation d’époque et nous aide à comprendre les faits en toute objectivité.

La persécution des Templiers, Alain Demurger, éditions Payot, 397 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-persecution-des-templiers-alain-demurger/43703/

dimanche 12 septembre 2021

Philippe IV le Bel (1285-1314) : éloge du politique

  

Philippe IV le Bel (1285-1314) : éloge du politique

Derrière le halo mystérieux et romanesque qui dénature trop souvent la réalité de son règne, surgit la figure d’un roi « de marbre comme de fer », moderne, qui s’acharna envers et contre tous à assurer l’indépendance et la grandeur du royaume de France.

Figure tragique et ambiguë que celle de Philippe le Bel. Symbole de la souveraineté nationale face au pouvoir de l’or et des papes. Symbole aussi de l’absolutisme naissant et de l’étranglement des libertés féodales. Aucune victoire éclatante ne vient illuminer du prestige des armes le règne de ce monarque qui parut peu sur les champs de bataille : « Il n’est pas concevable que le prince supporte les aléas et les dangers de la fortune », avançait-on dans son entourage. On le disait fort pieux comme son grand-père Louis IX, à qui il vouait une admiration sans borne, mais aucune chronique ne permet de connaître réellement le caractère de ce personnage énigmatique.

Bien moins servi que ses glorieux aïeux par l’imaginaire collectif, il reste le souverain des légistes, imbus de la confiance inébranlable de leur maître, qui défendirent son autorité avec âpreté, allant pour cela jusqu’à s’en prendre physiquement à la personne du souverain pontife. Il est le monarque « faux monnayeur » qui, pour remplir son trésor, n’eût de cesse de manipuler la monnaie et d’imposer ses sujets au risque d’entamer la prospérité du royaume. Hostile aux Templiers, il les condamna au bûcher. Il est le fameux « roi maudit », par qui le malheur arriva sur la dynastie capétienne que sa politique mena au bord de l’extinction.

Son personnage a ainsi fait le bonheur des amoureux d’un Moyen Age d’ombre plus que de lumière, fait de conspirations, de trahisons, de secrets d’alcôves, d’anathèmes, de bûchers et de trésors cachés… Pourtant, derrière le halo mystérieux et romanesque qui dénature trop souvent la réalité de son règne, surgit la figure d’un roi « de marbre comme de fer », moderne, qui s’acharna envers et contre tous à assurer l’indépendance et la grandeur du royaume de France, alors au sommet de sa puissance.

Les débuts guerriers du règne

Philippe IV monte sur le trône en 1285, à la mort de Philippe III le Hardi. D’une force qui étonne ceux qui l’approchent, ce beau jeune homme féru de chasse est, à 17 ans, déjà marié à Jeanne de Navarre et très tôt confronté aux impératifs politiques. Son père s’était lancé de façon quelque peu hasardeuse dans la conquête de l’Aragon, dont il souhaitait doter Charles de Valois. C’est en effet au détriment de ce dernier que Pierre III d’Aragon s’était emparé de la Sicile en 1280, ce qui lui avait valu d’être excommunié et dépouillé de toutes ses possessions par le pape. Le jeune prince parvient à dégager la France de cet imbroglio méditerranéen et finit par imposer la paix à son oncle, Alphonse III d’Aragon, en 1291. Quant à Charles de Valois, il renonce à ses prétentions en échange du Maine et de l’Anjou, ancien apanage de la maison de Naples.

Philippe IV le Bel a ainsi les mains libres pour mener une politique bien plus réaliste, visant deux régions prospères et stratégiques, aux frontières du royaume : la Guyenne et la Flandre. En dépit de relations fort courtoises entre Philippe et Édouard 1er d’Angleterre, qui lui prête hommage pour ses possessions aquitaines, la dégradation des relations entre les marins normands et gascons qui s’opposent parfois dans de véritables batailles navales, conduit le roi à convoquer son vassal. Ce dernier refuse de venir : à partir de 1294, la Guyenne est alors occupée. Édouard y reprend pied mais, déjà engagé en Écosse où William Wallace mène la rébellion, il préfère ouvrir un autre front contre Philippe, en détachant le comte de Flandre de l’obédience française.

Guy de Dampierre, à juste titre, reprochait en effet à son suzerain d’avoir empêché une alliance matrimoniale avec les Plantagenêt, de s’appuyer sur une grande partie de la noblesse et du patriciat urbain flamands, les leliaerts (« les partisans des fleurs de lys »), pour accroître son emprise sur son fief et enfin de nuire à l’importation de la laine anglaise indispensable à la florissante production textile de ses artisans. Mais l’opération anglo-flamande conduite au nord du royaume échoue : Robert d’Artois remporte pour le compte de Philippe la victoire de Furnes et Lille passe sous domination française. L’arbitrage du pape permet de sceller la réconciliation entre la France et l’Angleterre, lors de la convention de Montreuil en 1299, par un double mariage : Édouard Ier doit épouser la sœur de Philippe le Bel, Marguerite, et son fils, le futur Édouard II, s’unir à Isabelle, fille du roi. La Guyenne redevient anglaise, à l’exception de Bordeaux, tandis que Guy de Dampierre se retrouve bien isolé face à la vindicte de son suzerain.

Lorsqu’il vient en France faire amende honorable, le roi, implacable, ne lui pardonne pas sa trahison et le retient prisonnier. La Flandre est alors gérée par ses officiers. Mais le 18 mai 1302, la population de Bruges se soulève et massacre la garnison française (Matines de Bruges). L’armée de chevaliers aguerris envoyée pour venger ces morts est littéralement taillée en pièces par la « piétaille » flamande à Courtrai, le 11 juillet suivant (bataille des Éperons d’or, ceux des chevaliers français tués au combat). Ce n’est finalement que deux ans plus tard que le roi prendra sa revanche à Mons-en-Pévèle. Le traité d’Athis devant régler les profonds différents entre le roi et son vassal ne sera jamais réellement appliqué, mais permet à Philippe de conserver à titre définitif Lille, Douai et Béthune.

Une pression financière aux conséquences dramatiques

Si d’autres territoires viennent s’agréger de façon plus pacifique au royaume de France (la Champagne, apportée en dot par la reine, le Barrois mouvant, Valenciennes, Tournai, Lyon, Chartres, Angoulême, Bigorre…), la politique extérieure de Philippe le Bel lui coûte extrêmement cher. Les négociations ont un prix, la mobilisation de l’ost également. Or les revenus de Philippe, tirés du domaine royal et des levées extraordinaires consenties par la population, ne suffisant plus à couvrir ses dépenses, il a recours à de violents expédients. Les juifs qui possèdent des créances considérables sont alors persécutés et menacés d’expulsion s’ils n’abandonnent pas au roi leurs profits usuraires, finalement saisis en 1306 lorsqu’ils sont bannis du royaume. Les Lombards, à l’exception de Biccio et Murciatto (« Biche et Mouche »), les deux banquiers italiens du roi, subissent le même sort. En 1294 et 1296, il va jusqu’à lever, difficilement il est vrai, une sorte d’impôt sur le revenu (centièmes et cinquantièmes). Enfin, l’altération de la monnaie (1295-1296, 1303, 1306) lui permet de créer de nouvelles taxes sur le monnayage, tout en soulageant les dettes royales. Les Parisiens, touchés par ces mesures de déflation, finissent par se révolter en 1306.

La pression financière, en conduisant le roi à imposer également le clergé qui, selon la coutume, n’accordait jusqu’alors que des dons gracieux à la Couronne, va avoir des conséquences autrement dramatiques. Le pape Boniface VIII réagit violemment à ce qu’il dénonce comme une mise sous tutelle des clercs. Mais en dépit de son orgueil légendaire, ce pape par ailleurs très contesté doit céder sur la défense de l’immunité ecclésiastique. Philippe interdit en effet toute sortie d’or, d’argent et d’armes du royaume, paralysant la politique temporelle du souverain pontife empêtré dans les luttes italiennes.

Le conflit prend néanmoins une nouvelle dimension au tout début du XIVe siècle : porté par le succès du jubilé célébré à Rome, Boniface VIII prend prétexte de l’arrestation de l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, pour dévoiler ses prétentions théocratiques. Par la bulle Una Sanctam, il affirme la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel et s’érige en juge suprême de la politique royale. Philippe le Bel réunit un certain nombre d’assemblées – souvent présentées comme les premiers États Généraux du royaume – pour convaincre ses sujets de la nécessité de réunir un concile afin de juger ce pape mal élu, accusé par ailleurs de simonie, d’hérésie et de magie. Pour prévenir l’excommunication du roi, le chancelier Guillaume de Nogaret est envoyé en Italie dans le but d’arrêter Boniface. Aidé des Colonna, eux-mêmes malmenés par le pape, il investit la ville d’Anagni où ce dernier avait trouvé refuge. Brutalisé par l’aristocrate romain, Boniface, très choqué, meurt un mois plus tard, laissant de manière fort opportune le dernier mot à Philippe le Bel : même dans les combats les plus violents menés entre la papauté et l’Empire, jamais un souverain n’était sorti aussi puissant d’une lutte contre le Saint-Siège. Benoît XI ne peut qu’absoudre le roi et ses barons (à l’exception notable de Nogaret) pour les violences perpétrées contre son prédécesseur, avant de laisser la place à Clément V, un Français, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, élu au trône pontifical grâce aux menées du roi de France. Philippe l’oblige à se faire sacrer à Lyon, à s’installer en Avignon, à portée des pressions et influences françaises, et à soutenir sa lutte contre les Templiers.

La persécution des Templiers et l’affirmation de l’État

Philippe avait formé le projet, avec l’Empereur, de mener une nouvelle croisade. A cette fin, il souhaitait la fusion des Hospitaliers et des Templiers, ce que ces derniers refusaient catégoriquement. Mais c’est assurément du fait de l’incommensurable richesse de l’ordre que les Templiers, qui s’occupaient désormais plus de banque que de foi, sont persécutés par Philippe IV. En 1307, alors qu’il négociait depuis fort longtemps la dissolution de l’ordre avec Célestin V, il fait arrêter tous les moines-chevaliers présents dans le royaume et saisir leurs biens dont l’essentiel reviendra aux Hospitaliers. La plupart avouent sous la torture les crimes peu vraisemblables qui leurs sont reprochés. L’Ordre est finalement non pas condamné mais tout simplement supprimé en 1312. Deux ans plus tard, le 18 mars 1314, le grand maître Jacques de Molay et quatre dignitaires sont conduits au bûcher pour être revenus sur leurs aveux.

La légende rejoint alors l’histoire. Que les siens aient été ou non condamnés jusqu’à la treizième génération, Philippe, veuf inconsolable à la piété exemplaire, voit la fin de son règne entaché par les errements de ses brus, Marguerite de Bourgogne et sa cousine Blanche qui trompèrent leurs maris, Louis et Charles, avec deux chevaliers de l’hôtel royal. Les jeunes femmes sont emprisonnées dans des conditions fort éprouvantes (Blanche est tondue et enfermée sous terre pendant sept ans avant d’être autorisée à entrer dans les ordres) ; leurs amants sont dépecés en place publique. Le châtiment se veut exemplaire, à la hauteur de l’affront fait à la famille royale et au risque encouru par la dynastie dont la légitimité aurait pu être compromise par l’indignité de la conduite des princesses françaises.

« Ce n’est ni un homme, ni une bête. C’est une statue », écrivit l’évêque de Pamiers à propos de Philippe IV. L’impassibilité et les silences d’un roi doté d’une parfaite maîtrise de soi, qui présidait mais ne disait mot, ont fait douter de sa véritable implication dans les affaires du royaume. Etait-il manipulé par les fameux légistes qui l’entouraient ? « La politique du roi fut […] la politique des conseillers ; ce qui demeure à l’actif du souverain, c’est le discernement avec lequel il les choisit, l’esprit novateur avec lequel il les imposa, et la constance avec laquelle il les soutint » (Jean Favier). Fort des compétences réunies au sein de cette curia regis d’un nouveau genre, il semble au contraire avoir bénéficié des talents et de la maîtrise du droit romain de ces hommes de petite noblesse ou bourgeois, souvent officiers de justice ou de finance, pour mener à bien une politique dont il fut le seul initiateur. Ils contribuèrent à développer pour son compte l’idée de l’Etat comme puissance indépendante et inaliénable. Vassaux du roi qui leur apportera toujours son soutien indéfectible, ils marquent paradoxalement la naissance d’une fonction publique distincte du service privé du souverain, d’autant plus efficace qu’elle n’a de cesse de se spécialiser.

Ce que c’est que de gouverner…

Enfin, en parlant en son nom, les légistes Nogaret, Marigny et bien d’autres encore, bien que fort critiqués par les laissés-pour-compte de ce nouveau mode de gouvernement, ont participé au renforcement de la majesté de celui que certains ont présenté comme « un dévot de la religion monarchique ». Roi parcimonieux pour lui-même, mais qui a dépensé sans compter pour l’éclat de sa cour, il a amplement contribué à la sacralisation du souverain. « Les rois qui sont oints ne tiennent pas, à ce qu’il semble, le rôle de purs laïques : ils le dépassent », écrit le cardinal Jean le Moine sous son règne. Si l’idéal théocratique des papes a définitivement marqué le pas après le tragique épisode de Boniface VIII, le règne de Philippe le Bel a été marqué par les prémices d’un absolutisme royal promis à un bel avenir.

À sa mort, bon nombre de problèmes restent en suspens : les différends avec la Flandre ne sont pas réglés, tandis que les mariages contractés avec Edouard 1er et Édouard II seront le point de départ des revendications anglaises au trône de France à partir de 1328, alors que ses trois fils sont morts sans descendance mâle.

Conscient de la lourde charge qui incombe à celui qui de suzerain s’est mué en véritable souverain, ses derniers mots sont pour son fils, Louis X le Hutin : « Pesez, Louis, pesez ce que c’est que d’être roi de France ».

Emma Demeester

Bibliographie

  • Jean Favier, Philippe le Bel, Fayard, 1998.
  • Georges Bordonove, Philippe le Bal, Pygmalion, 1997.
  • Ivan Gobry, Le Procès des Templiers, Perrin, 1995.

Chronologie

  • 1268 : Naissance de Philippe, fils de Philippe III le Hardi et d’Isabelle d’Aragon.
  • 1285 : Mort de Philippe III lors de la croisade d’Aragon. Avènement de Philippe IV.
  • 1296 : Bulle Clericis laicos contre la levée d’une décime.
  • 1297 : Alliance anglo-flamande et victoire française de Furnes.
  • 1301 : Affaire de l’évêque de Pamiers entraînant un conflit de juridiction avec le pape.
  • 1302 : Assemblée de Notre-Dame contre Boniface VIII. Victoire flamande de Courtrai.
  • 1303 : Appel au concile lors de l’assemblée du Louvre. « Attentat d’Anagni ».
  • 1305 : Mort de la reine Jeanne de Navarre. Traité d’Athis avec la Flandre.
  • 1307 : Arrestation des Templiers.
  • 1309 : Installation de Clément V en Avignon.
  • 1313 : Mort de Nogaret.
  • 1314 : Mort de Philippe le Bel des suites d’un accident de chasse.

Illustration : Philippe IV le Bel d’après le Recueil des rois de France de Jean du Tillet, vers 1550, (BnF). Domaine public.

https://institut-iliade.com/philippe-iv-le-bel-1285-1314/

jeudi 1 avril 2021

Richard Cœur de Lion à la bataille d’Arsur (7 septembre 1191)

  

Richard Cœur de Lion à la bataille d’Arsur (7 septembre 1191)

L’an 1189 voit le départ de la troisième croisade au cours de laquelle Philippe Auguste, roi de France, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, et Frédéric Barberousse, empereur germanique, mènent une série d’expéditions dont le but principal est la défense du royaume franc de Jérusalem en grande difficulté depuis la défaite de Hattin (4 juillet 1187) et la perte de Jérusalem, conquise le 2 octobre 1187 par le sultan Saladin.

Contexte et personnage

C’est ainsi qu’en avril 1191, les troupes françaises, anglaises, leurs monarques respectifs et les troupes de l’ordre du Temple se retrouvent devant Saint Jean d’Acre pour y mettre le siège. Après la conquête de cette ville portuaire en août 1191, Richard Cœur de Lion et Robert de Sablé, grand maître de l’ordre du Temple, entreprennent alors la reconquête du littoral palestinien entre Acre et Ascalon.

Alors âgé de 34 ans, Richard est issu d’un très noble lignage. Sa mère Aliénor, duchesse d’Aquitaine, est l’un des personnages politiques principaux de l’Europe du XIIe siècle, sans doute en partie parce qu’elle fut mariée successivement au roi de France Louis VII puis à Henry II Plantagenêt, père de Richard.

Ce dernier entretient d’ailleurs des relations tumultueuses avec son fils. Réputé pour son caractère ardent et emporté, Richard se révolte à plusieurs reprises contre son père avant d’accéder au trône à l’été 1189, héritant de l’empire Plantagenêt qui s’étire alors de l’Écosse aux Pyrénées.

Mais Richard est aussi connu pour cultiver les valeurs chevaleresques : le courage, la hardiesse et l’honneur. Il vit dans une période baignée par l’idéal arthurien des chevaliers de la Table Ronde, considérablement développé par l’illustre poète médiéval Chrestien de Troyes qui, de 1160 à 1190, écrivit notamment à la cour de Marie de Champagne, sœur de Richard. Ce dernier grandit dans une culture occidentale largement imprégnée de l’héritage celtique et qui, à travers les chansons de geste, commence à donner toute sa place au guerrier d’élite qu’est le chevalier. Il est donc normal que Richard, qui aime la guerre, ait vu dans l’aventure de la croisade l’occasion de nouvelles prouesses.

La bataille

La progression de l’armée croisée le long de la côte n’est pas simple : la marche est constamment ralentie par les embuscades et actions retardatrices de harcèlement des cavaliers musulmans. Les voies romaines n’étant plus entretenues, les chevaliers progressent souvent dans une steppe herbeuse poussant à hauteur d’homme et infestée de nuées d’insectes. La fatigue, les blessures et les maladies creusent les rangs des hommes et abattent de nombreux chevaux. Enfin, le 5 septembre 1191, l’armée franque arrive en vue d’Arsur.

La bataille ne démarre que le 7 septembre, opposant 12 000 croisés à une armée sarrasine de 20 000 hommes. Ce démarrage est assez défavorable aux soldats de Richard qui, à mesure qu’ils parcourent les derniers kilomètres qui les séparent d’Arsur, essuient les salves de flèches des archers turcs de Saladin, bien décidé à les empêcher d’atteindre leur but. Richard a savamment ordonnancé ses troupes en cinq lignes : les templiers d’abord, suivis des chevaliers d’Anjou et de Bretagne, puis Guy de Lusignan et ses chevaliers poitevins, précédant les chevaliers anglo–normands entourant le char du vexilium, sorte de chapelle ambulante qui sert de repère aux voitures d’ambulance et aux brancardiers, et enfin, en bouclage de dispositif, les frères hospitaliers et les archers.

Dans une chronique dédiée à cette bataille, l’historien Philippe Lamarque nous raconte que toute la troupe a reçu « l’ordre strict et absolu de garder les rangs serrés et surtout de ne pas engager des corps à corps en combat singulier avec des provocateurs ». Enfin, vers 11 heures, n’y tenant plus, « une nuée de musulmans descend des hauteurs et menace l’arrière-garde des croisés… Les Arabes bédouins portant arcs, carquois et boucliers ronds, les Scythes à longue chevelure sale et ébouriffée, les Éthiopiens, géants barbouillés d’une couche croûteuse de craie blanche et de cinabre rouge, tous suivis de prédicateurs hystériques, brandissant des bannières aux couleurs criardes au bout de leurs lances, se lancent en charges ininterrompues contre le dispositif des croisés ».

Les troupes franques doivent à tout prix conserver leur cohésion, en particulier l’arrière-garde obligée de maintenir l’allure afin de préserver la solidité de la colonne. Au fur et à mesure que les Sarrasins s’aventurent plus près, la pression augmente. Les arbalétriers et les lanciers croisés doivent marcher à reculons pour s’opposer aux violentes charges des cavaliers musulmans tout en évitant d’attaquer à leur tour et de se retrouver isolés du groupe et encerclés, au risque d’une mort certaine. Face à cette progression qui épuise les fantassins, les chevaliers francs ont l’interdiction de charger tant que n’a pas retenti le signal des six trompettes convenu avec Richard…

La charge de la cavalerie franque

La charge à la lance couchée, c’est-à-dire coincée sous le bras et pointée en avant est une technique caractéristique du XIIe siècle et particulièrement renommée pour l’efficacité du choc violent et décisif qu’elle impose aux ennemis qui ont à la subir.

C’est ainsi que les chevaliers de l’armée croisée, ayant rongé leur frein durant plusieurs heures et considérant comme un déshonneur l’humiliation de devoir demeurer « l’arme au pied », voient les plus intrépides d’entre eux se précipiter finalement sur les musulmans, contraignant les hospitaliers et à leur suite Flamands, Bretons, Angevins et Poitevins à se jeter dans la sanglante mêlée. C’est alors que Richard, aussi fin stratège que capitaine courageux, décide de soutenir cette charge en prenant la tête des templiers et des chevaliers anglais et normands et en enfonçant l’aile gauche des musulmans. Son biographe, Ambroise, trouvère normand de la fin du XIIe siècle nous narre l’épisode :

« Quand le roi Richard vit que l’on avait rompu ses rangs et attaquait l’ennemi sans plus attendre, il donna de l’éperon à son cheval et le lança à toute vitesse pour secourir les premiers combattants. Il fit en ce jour de telles prouesses qu’autour de lui, des deux côtés, devant et derrière, il y avait un grand chemin rempli de Sarrasins morts et que les autres s’écartaient et que la file de morts durait bien une demi-lieue. On voyait les corps des Turcs avec leurs têtes barbues, couchées, serrées comme des gerbes. »

Avant la fin de la bataille, Richard aura encore deux occasions de montrer sa vaillance en repoussant d’abord une tentative de contre-attaque de Saladin puis à la tête d’une quinzaine de chevaliers et au cri de « Dieu, secourez le Saint Sépulcre ! », en balayant un dernier groupe de musulmans qui menaçait de rompre l’alignement des hospitaliers. L’armée de Saladin est contrainte de battre en retraite, laissant plus de 7000 morts et blessés sur le champ de bataille.

Ce qu’il faut retenir

La victoire d’Arsur repose essentiellement sur l’efficacité de la charge de la cavalerie franque dont l’effet dévastateur est si renommé. Alors qu’elle a débuté à l’insu de Richard, ce dernier prend rapidement la décision d’en amplifier l’impact en se lançant lui-même à l’assaut des lignes sarrasines. Ce type d’action audacieuse deviendra sa marque et lui vaudra le surnom de « Cœur de Lion », à l’égal des héros des chansons de geste de son époque.

Mais s’il faut rappeler le caractère héroïque de cet assaut, il faut souligner aussi qu’il illustre parfaitement le principe militaire du choc. Rappelons que ce principe a pour objet la dislocation violente et décisive du dispositif adverse par l’application en un endroit donné (s’y prêtant idéalement), d’une concentration des forces de l’attaquant. Il nécessite à la fois esprit de décision de la part du commandement et mobilité suffisante de la part de la troupe.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

Illustration : gravure de Gustave Doré, Richard Cœur de Lion chargeant les troupes de Saladin lors de la troisième croisade. Domaine public.

https://institut-iliade.com/bataille-arsur-richard-coeur-de-lion-1191/

dimanche 21 mars 2021

Philippe Le Bel par Jean Favier, Chef d’œuvre brisé par l’histoire thématique.

 

En 1978, l’historien médiéviste Jean Favier publiait un brillant Philippe Le Bel tordant le cou à toutes les erreurs colportées sur la mémoire du « roi de fer. »

On l’accusa de cynisme et de violence, Jean Favier démontre à quel point le roi était animé de l’esprit chevaleresque de son temps et à quel point sa hargne contre Boniface VIII ou les Templiers est celle d’un chrétien sincère, soucieux de la pureté des défenseurs de la foi. Philippe IV, en effet, est un chrétien ardent, consciencieux, animé par le soucis de son Salut et le désir de la Croisade.

En faisant fi de cette réalité psychologique, des générations d’historiens se sont mépris et tout le talent de Favier fut de replacer le roi en son temps, lui qui était si souvent jugé avec anachronisme. On l’accusa d’être faux-monnayeur et dévaluant la monnaie de façon arbitraire. Favier montre bien à quel point le roi lui-même était dépassé par ces mécanismes de dévaluation de la monnaie, largement nouveaux pour l’époque, une époque hantée par le désir de la fixité et contrainte aux mutations. On l’accusa d’indécision, caché derrière ses conseillers et un masque de froide distance. Favier, là encore, montre comment Philippe Le Bel collaborait pleinement avec des conseillers choisis par lui, blanchis sous le harnais.

A la vérité, l’auteur fait plus que nous décrire le règne du dernier capétien, il nous décrit cette France de la fin du XIIIe siècle et des premières lueurs du XIVe, cette France au cœur de l’échiquier européen, entre Rome, l’Aragon, Naples, l’Angleterre, l’Empire, la Flandre. Il dépeint les derniers feux de ce beau siècle du roi saint Louis, où la cour royale devenait de façon de plus en plus nette une administration d’Etat dont allaient sortir les parlements et les officiers du roi. Il donne à voir ce monarque chevalier féodal et homme d’Etat moderne, un pied dans chaque siècle, opérant la transition douloureuse qui allait se poursuivre durant la guerre de Cent ans.

Le règne de Philippe Le Bel et la France de son temps sont mal connus, écrasés sous le poids d’une légende noire, celle des Rois maudits, pressés en amont par le règne de Saint Louis (dans le souvenir duquel vivaient les contemporains) et en aval par les malheurs de la guerre.

On doit cependant retenir un défaut majeur à ce maître ouvrage qui, en vingt-cinq ans, n’a pas pris une ride ; Favier, sans doute par esprit de mode, rompit avec la ligne chronologique de la vie de son personnage. Il lui préféra une rédaction entièrement thématique qui ne manque pas de dérouter. Aussi, on ne pourra lire avec profit cette magistrale biographie qu’à condition de déjà bien connaître ce temps. Nous sommes loin de sa plus récente biographie de Louis XI, qui, elle, renoue avec le chronologique, le linéaire. Pour ancienne et soit disant démodée qu’elle soit, cette technique n’en permet pas moins de rendre accessible à tous les sujets les plus obscurs.

Amateurs éclairés, lisez le Philippe Le Bel de Jean Favier, vous en ressortirez lavés de tous les préjugés sur ce grand roi. Néophytes, lisez la délicieuse biographie du grand roi par Georges Bordonove. Dans ce style vif qui était le sien, Bordonove fait revivre pas à pas la vie de ce temps dans laquelle on peut se laisser prendre sans initialement en rien connaître.

Favier Jean, Philippe Le Bel, Fayard, 1978

Bordonove Georges, Philippe IV, Pygmalion, 2007 (pour la présente édition)

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/01/23/philippe-le-bel-par-jean-favier-chef-doeuvre-brise-par-lhistoire-thematique/#more-65

mercredi 18 septembre 2019

Passé-Présent n°251 : La désinformation dans les manuels d’Histoire !

Les Templiers
Philippe Conrad résume l’histoire de l’ordre du Temple, société religieuse et militaire issue – au Moyen-Age – de la chevalerie chrétienne dont les premières missions consistaient à protéger, face aux guerriers musulmans, le voyage des pèlerins se rendant à Jérusalem.
La désinformation dans les manuels scolaires en matière d’Histoire
Disséquant, en compagnie de Philippe Conrad, le n° Hors Série (sept/oct 2019) du quotidien Présent dont il est le gérant, Francis Bergeron met en lumière la démarche propagandiste qui sied actuellement dans le contenu des manuels d’enseignement. Prenant appui sur des exemples, il démontre la manipulation intellectuelle de la doxa dominante qui impose sa propre interprétation de certains événements de notre Histoire.

dimanche 18 octobre 2015

1307 : Salut national d'abord !

À l'aube du 13 octobre, tandis que la France était menacée par la Flandre, les agents du roi arrêtèrent tous les Templiers. Philippe IV le Bel prit tout le monde par surprise pour réaffirmer la souveraineté de la couronne.
Cette année-là, la vingt-deuxième de son règne, Philippe IV dit le Bel, trente-neuf ans, se trouvait une nouvelle fois tenu d'affirmer par une action d'éclat la souveraineté pleine et entière de la couronne de France.
Des mesures d'exception devaient être prises
Nous l'avons déjà vu quatre ans plus tôt (AF 2000 du 1er mai 2008) s'élever avec une rare impétuosité contre l'irascible pape Boniface VIII, lequel prétendait imposer son autorité aux rois même dans les affaires politiques. Philippe, sachant ne tenir sa couronne que de Dieu seul, avait alors osé réclamer la déposition de Boniface dont l'intransigeance mettait en péril l'autorité et l'unité morale du royaume. Le comportement royal, quelque peu insolent, reflétait la fougue de la jeunesse d'une nation en pleine éclosion, et la question avait été réglée tant bien que mal avec les papes suivants, Benoît XI et Clément V, reconnaissant que le spirituel et le temporel devaient rester distincts (ce qui ne signifie pas séparés).
Le drame des Templiers, qui intervint en cette année 1307, fut, lui aussi, quelque peu douloureux, mais la monarchie capétienne se trouvait en grand péril ; tout devait être subordonné au salut de la France et des mesures d'exception devaient être prises.
Le péril c'était la Flandre qui menait la guerre contre le roi - une guerre qui nous avait déjà valu la grave défaite de Courtrai en 1303 et qu'il nous fallait à tout prix gagner pour protéger notre sûreté contre l'Angleterre. Philippe IV avait besoin, pour conduire cette entreprise, de beaucoup d'argent. Il avait déjà recouru à la fabrication artificielle de monnaie, ce qui avait déchaîné dans Paris des émeutes contre la vie chère. Il lui fallait aussi empêcher que l'argent français passât les frontières.
Or, l'ordre du Temple, à la fois religieux et militaire, créé au XIIe siècle pour protéger les pèlerins sur les chemins de Palestine, ne se montrait plus guère fidèle aux intentions pures et désintéressés de ses fondateurs... En créant des divisions entre chrétiens, les Templiers avaient sans doute hâté la chute du royaume franc de Jérusalem. Immensément riches mais ne versant aucun impôt, ils entretenaient en France une véritable armée permanente, ses commanderies s'érigeaient en véritables forteresses et le grand maître avait rang de souverain. En somme un État dans l'État et, qui plus est, une puissance supranationale !
Une opération de police
Le roi commença par leur tendre un piège en lançant l'idée d'une hypothétique croisade pour laquelle il demanderait au pape Clément V de fusionner Templiers et Hospitaliers, frères plus ou moins ennemis. C'est alors que réapparut Guillaume de Nogaret. Il avait à Anagni brutalisé Boniface VIII ; il allait cette fois se comporter en « commissaire politique », dit Georges Bordonove, manifestant un zèle démesuré, enquêtant auprès des Templiers exclus de l'ordre pour fautes graves. Il eut vite constitué un dossier accablant (impiété, hérésie, sodomie...), puis dans l'ombre et le silence, sans se soucier de Clément V, il dressa un réquisitoire fulminant. Philippe voulut frapper vite et fort, prendre tout le monde par surprise. À l'aube du 13 octobre 1307, partout en France, les agents du roi arrêtèrent tous les Templiers et les forcèrent aux aveux. Le secret avait été si bien gardé que le grand maître lui-même, Jacques de Molay, qui assistait la veille parmi les princes aux funérailles de Catherine de Courtenay, épouse de Charles de Valois (frère du roi), ne se doutait de rien.
Des moeurs bien dures...
Le procès, mené par le grand inquisiteur de France, allait être retentissant et durer quelques années, jusqu'au concile de Vienne où, en 1312, Clément V prononça l'abolition définitive de l'ordre du Temple et la remise de ses biens aux Hospitaliers.
En fait, pour Philippe, il s'agissait d'un procès politique, et si certains grands dignitaires dont Jacques de Molay furent brûlés comme relaps quand ils voulurent se rétracter, c'était surtout, dit Jacques Bainville, « pour donner à cette opération de politique intérieure un prétexte de religion et de moralité ».
Cette page dramatique de notre histoire, marquée par les moeurs encore bien dures de ce temps, a souvent terni l'image de Philippele Bel qui, pourtant, en digne petit- fils de saint Louis, encouragea les fondations religieuses, réunit souvent les assemblées représentant le peuple en ses états, accueillit la papauté à Avignon et agrandit la France de la Champagne, de la Marche, d'Angoulême, de Lyon et du Vivarais.
L'enfantement de la France ne se réalisait pas toujours sans douleur... La fin du règne (le roi mourut le 29 novembre 1314) fut marquée par une montée des mécontentements, mais, dit encore Bainville, « les progrès territoriaux, l'autorité croissante de la France exaltaient au contraire les esprits désintéressés ». 
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 7 au 20 janvier 2010

lundi 14 janvier 2013

Jünger et l'Allemagne secrète

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En tête de sa compagnie, en 1941, Ernst Jünger, capitaine dans la Wehrmacht, défile à cheval rue de Rivoli. 

La polémique qui s'est déclenchée à propos d'Ernst Jünger, remet à l'avant-plan, une fois de plus, les fantasmes nés de la guerre civile européenne et du passé qui ne passe pas, mais, pire encore, les fantasmes plus insidieux générés par l'incompréhension totale de nos contemporains face à l'histoire politique et culturelle de ce siècle. À Jünger qui est aujourd'hui, à 100 ans, le plus grand écrivain européen vivant, on a reproché d'être, dans le fond, un complice des nazis. Pour clarifier cette question, il nous apparaît opportun de récapituler, depuis le début, l'histoire des activités politiques et culturelles de Jünger, le héros de la Première Guerre mondiale, un des rares soldats de l'armée impériale, avec Rommel, à avoir reçu la plus haute décoration militaire allemande, l'Ordre “Pour le Mérite”.
Le thème des premières œuvres littéraires de Jünger est l'expérience de la guerre, dont témoigne notamment son célèbre roman Orages d'acier. Ces livres de guerre lui ont permis de devenir en peu de temps l'un des écrivains les plus lus et les plus fameux de l'Allemagne. En outre, Jünger est rapidement devenu l'un des chefs de file du nouveau nationalisme, suscité par les conditions de paix très dures imposées à l'Allemagne. Il réussit à forger une série de mythes politiques représentant la synthèse ultra-révolutionnaire de tout ce que la droite allemande avait produit à cette époque.
Ordre ascétique et mobilisation totale
L'écrivain évoluait entre les bureaux d'études de l'armée, les groupes paramilitaires et nationaux-révolutionnaires, et réussissait à fusionner plusieurs projets politiques : celui du philologue Wilamowitz visant la création d'un État régi par un Ordre ascétique ou une caste sélectionnée d'hommes de culture et de science, celui de Spengler visant le contrôle et la domination des nouvelles formes technologiques en train de transformer le monde, celui du poète Stefan George chantant une nouvelle aristocratie, celui de Moeller van den Bruck axé sur la nécessité de rénover de fond en comble le “conservatisme” ou plutôt sur la nécessité de lancer une “révolution conservatrice”, formule inventée par le poète Hugo von Hoffmannsthal et traduite par Jünger en termes ultra-nationalistes et guerriers.
Pourtant, Jünger, influencé par la furie iconoclaste de Nietzsche, propose à l'époque de détruire totalement la société bourgeoise, ce qui lui permet d'utiliser aussi les mythes politiques de la gauche, dont l'idée bolchévique suggérée par Lénine, soit la mobilisation totale et militaire de l'État, utilisée auparavant en Allemagne par le Général Erich Ludendorff [organisateur de l'économie de guerre en 1916] ; chez Jünger, cette mobilisation totale deviendra la mobilisation totale de tout ce qui est allemand. Enfin, il utilise le mythe du travailleur-soldat, déjà loué par Trotsky ; Jünger l'adopte et le propose, transformé par la pensée du philosophe Hugo Fischer. Cette synthèse de Lénine, Trotsky et Fischer deviendra Le Travailleur, au moment même où Jünger est l'allié du national-bolchévique Ernst Niekisch. Il faut encore noter que la pensée philosophique et politique de Heidegger a été profondément influencée par ce célébrissime essai de Jünger, qui moule audacieusement en une puissante unité philosophique la technique, le nihilisme et la volonté de puissance.
Parallèlement, l'écrivain se propose d'unifier tous les mouvements nationalistes allemands ; c'est cette intention qui explique sa tentative initialement favorable à Hitler ; il suffit de penser à la dédicace rédigée de son livre de 1925, Feuer und Blut (Feu et Sang) à l'intention du “Führer national” Adolf Hitler, même si l'année précédente, il avait désapprouvé la décision des nazis d'adopter des méthodes légales et craint une trahison nationale-socialiste à l'égard de la pureté des idéaux nationaux-révolutionnaires. Quoi qu'il en soit, en 1927, Hitler propose à Jünger un siège au Parlement, mais l'écrivain ne l'accepte pas parce qu'il refuse le parlementarisme et toute forme de parti. Après 1933, Jünger se retire complètement de la politique parce qu'il est trop élitaire, aristocratique et révolutionnaire pour accepter qu'un mouvement de masse s'accapare de ses idées ; par ailleurs, il se sent trop impliqué dans bon nombre d'idées nationalistes pour pouvoir critiquer ouvertement le nouveau régime.
En 1939, cependant, Jünger semble vouloir intervenir directement, de manière critique, dans le régime nazi, en publiant son roman Sur les falaises de marbre. Selon un philosophe allemand contemporain, Hans Blumenberg, Jünger a rassemblé dans ce roman toutes les allusions aux événements de l'époque dans un scénario mythique, surtout après l'élimination des opposants à Hitler lors de la “Nuit des longs couteaux”, décidant ainsi de n'opposer plus qu'une résistance animée par la pure force de l'esprit. Un spécialiste plus connu du nazisme, George L. Mosse affirme que Jünger, dans ce roman, rejette les idées de sa jeunesse et retourne au protestantisme. En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes.
L'Ordre des Maurétaniens
De fait, Jünger, en 1938, dans la seconde version de son livre Le cœur aventureux, fait allusion pour la première fois au mystérieux Ordre des Maurétaniens, une élite mystique de mages savants et guerriers, qui deviendra le protagoniste collectif du roman Sur les falaises de marbre, et, par la suite, de tous les autres romans de l'auteur. En premier lieu, nous devons souligner que Jünger et les révolutionnaires nationalistes de sa génération sont obsédés par le mythe politique d'un Ordre qui régit l'État et guide les masses. Les Maurétaniens sont à mi-chemin entre les Templiers et les Chevaliers Teutoniques, ils sont l'incarnation de ce mythe.
Donc, en 1938, Jünger écrit qu'au lieu de rester coincé dans ses chères études, il va s'introduire dans le milieu des Maurétaniens, qu'il définit comme des polytechniciens subalternes du pouvoir, parmi lesquels il nomme Goebbels et Heydrich, un des chefs de la SS. Ce n'est dès lors pas un hasard si Carl Schmitt écrit, dans son journal, que les Maurétaniens sont une allégorie des SS. Jünger, en outre, ajoute textuellement qu'« une équipe sélectionnée des nôtres est au travail dans les lieux secrets du plus secret Thibet ». Effectivement, à cette époque, existait une organisation culturelle liée à la SS, dénommée l'Ahnenerbe (Héritage des Ancêtres), qui organisait entre autres choses des expéditions plus ou moins secrètes au Thibet, et était reçue par le Dalaï Lama en personne. Par ailleurs, il faut signaler que cette structure avait été mise sur pied, au départ, par un ami de Jünger, Friedrich Hielscher, le chef spirituel des jeunes nationalistes allemands, avant d'être incluse par Himmler dans les institutions SS. Mais quand paraît le roman-pamphlet Sur les falaises de marbre, certains nazis, ignorant ces faits, réclament la tête de Jünger, qui sera défendu par le “Maurétanien” Goebbels, et ensuite par Hitler lui-même, qui, ne l'oublions pas, avait confessé à Rauschning, stupéfait et atterré, avoir fondé un Ordre mystérieux. Nous sommes donc en présence d'un mystère historiographique et politique du XXe siècle.
Conflit interne chez les Maurétaniens ?
Le roman de Jünger est probablement le témoignage d'un conflit politique et culturel qui se déroulait à l'intérieur du noyau dirigeant national-socialiste, et aussi, sans doute, à l'intérieur même de cet Ordre mystérieux, pour savoir comment imposer et diriger la politique intérieure et extérieure du IIIe Reich. Jünger, qui plus est, considère que l'un des protagonistes du roman, le Maurétanien Braquemart, est semblable à Goebbels, et que la figure démoniaque et destructive du Forestier peut être ramenée à Staline. Ensuite, en 1940, il attribue la victoire fulgurante des troupes allemandes en France à la Figure du Travailleur, décrite dans son livre Der Arbeiter. En 1942, il fait rééditer son essai sur La mobilisation totale, au moment même où Hitler mobilise totalement et désespérément tout ce qui est allemand. Ce conflit interne entre les Maurétaniens, dans lequel Jünger entendait bel et bien intervenir en publiant son roman-pamphlet, s'est avivé pendant la durée du conflit, à cause des conséquences catastrophiques de la guerre voulue par Hitler et non par les autres membres de l'Ordre des Maurétaniens. Voilà pourquoi Jünger et son ami Hielscher en sont arrivés à comploter contre le Führer : ils voulaient désespérément éviter le destin tragique qui allait frapper l'Allemagne, ou au moins l'atténuer.
Le 20 juillet 1944
Jünger, en effet, fut l'un des organisateurs de la tentative de coup d'État du 20 juillet 1944, qui aurait dû avoir lieu après l'attentat contre Hitler. À Paris, où il est officier d'état-major dans le Haut Commandement des troupes d'occupation, centre du complot contre Hitler, Jünger écrit l'essai La Paix qui est, en fait, le texte politique essentiel de ce complot, et dont le manuscrit avait été lu et approuvé par Rommel, le seul officier supérieur capable de mettre un terme à la guerre sur le front occidental et à affronter la guerre civile. Mais le complot échoue, Rommel est contraint au suicide parce qu'il est condamné à mort. Le Maurétanien Hielscher est arrêté à son tour. Jünger semble vouloir nous dire que le Prince Sunmyra, un des auteurs malchanceux de l'attentat contre le Forestier dans le roman-pamphlet, peut être comparé au Colonel von Stauffenberg, l'auteur malchanceux de l'attentat contre Hitler. Claus von Stauffenberg, héros de la “Résistance allemande”, était un disciple de Stefan George, donc un représentant de ces Maurétaniens qui s'étaient donné le devoir de préserver l'Allemagne secrète. Et Hitler ne pouvait pas condamner à mort l'Allemagne secrète, incarnée dans l'œuvre et la personne de Jünger.
 (article extrait de l'Italia settimanale n°13/1995)

mardi 18 octobre 2011

L’adaptation technique et tactique du combattant Franc à l’environnement proche-oriental à l’époque des Croisades (1190-1291)


Lors des différentes croisades et expéditions militaires que lancèrent les Occidentaux et les Francs de Syrie à partir des États croisés, ils durent faire face à de nombreuses contraintes et problèmes tout à fait nouveaux pour eux.
Tout d'abord, un milieu et un climat fort différents du leur : un relief rocailleux et difficile, des déserts de sable, des conditions climatiques éprouvantes alternant entre les plus fortes chaleurs ou au contraire des pluies diluviennes. Une autre difficulté majeure fut la rencontre avec un ennemi ayant une tradition du combat complètement opposée à la leur. En effet, la méthode de combat des Musulmans était basée sur la rapidité, la mobilité et le harcèlement, tandis que celle des Occidentaux était basée sur la défense et le choc. La tactique d'une armée relève toujours, entre autres et dans une certaine mesure, les possibilités techniques qui lui sont offertes par son équipement. Or, on a longtemps reproché aux Francs une incapacité à s'adapter aux conditions de combat de l'Orient et à imiter les méthodes des Musulmans. Cependant, le fait que les Francs aient pu conserver les États latins pendant près de deux siècles, face à un ennemi largement supérieur en nombre et malgré des problèmes aigus de ravitaillement en armes, en chevaux et en hommes, nuance ces accusations. Faut-il voir cette présence de deux cents ans comme une victoire ou comme une défaite ? Il apparaît en fait que les Francs, souvent contraints par les événements, se sont livrés à un certain nombre d'adaptations au niveau de leur équipement, et plus encore au niveau tactique. Les forces franques ont dû s'adapter, notamment après la remise en cause de la toute puissance de la cavalerie franque par les Musulmans. Quelle ampleur ont connu ces adaptations ? Dans quelle mesure ces adaptations étaient-elles nécessaires ? Est-ce qu'inversement le maintien d'une certaine forme d'inadaptation n'a pas pu être une force, un atout déterminant ? Tout d'abord, il convient de souligner les adaptations techniques auxquelles se sont livrés les Francs. Ensuite, nous verrons comment bien plus qu'une adaptation technique, il faut parler d'une adaptation tactique des combattants francs. Enfin, nous verrons quelles limites se sont posées à un plus grand nombre d'adaptations.

LES ADAPTATIONS TECHNIQUES 

Les adaptations techniques, c'est-à-dire les adaptations de l'équipement et de la remonte, n'ont sans doute pas été aussi peu nombreuses qu'on l'a souvent cru. Cependant, ce furent souvent des adaptations contraintes par la pénurie d'équipement ou de chevaux, plus que le résultat d'une véritable prise de conscience de la nécessité de s'adapter. On peut ainsi isoler trois causes d'adaptations techniques pour le combattant franc. La première est due aux conditions topographiques et climatiques de l'Orient. La seconde relève de la nécessité de se procurer de l'équipement compte tenu de l'éloignement des bases occidentales et de la durée accrue des campagnes militaires. La troisième, enfin, est à rattacher à un certain désir d'imitation des Francs envers les Musulmans et à une volonté de s'adapter à leurs méthodes de combat.
Les contraintes du terrain et du climat 
Les armées franques n'étaient pas prêtes à affronter les dures conditions de l'Orient. En effet, qu'ils fussent chevaliers, fantassins ou archers, les combattants francs avaient en commun à des degrés divers, un équipement lourd, chaud et encombrant. Ainsi, Jacques de Vitry raconte que, lors de la Cinquième croisade, à Damiette en 1219, « le soleil était chaud et brûlant, les hommes de pied succombaient sous le poids de leurs armes, la fatigue de la marche accrut encore celle qui provenait de l'excessive chaleur [ … ] ils mouraient sans avoir reçu de blessures et succombaient d'inanition » (1). À Hattin, en 1187, l'armée franque fut anéantie en partie parce qu'elle avait négligé de rechercher un terrain où les sources d'eau étaient abondantes ; les Francs sous leurs lourdes armures étaient exténués avant d'avoir commencé le combat (2)
Après les grandes chaleurs, les combattants francs durent aussi affronter les grandes pluies. En hiver, des pluies diluviennes se produisaient parfois. Jacques de Vitry raconte par exemple que ces pluies duraient trois à quatre jours et étaient si fortes que la terre en était tout inondée, comme pour un déluge (3). Lors d'une pareille pluie, au cours de la Troisième croisade, l'armée de Richard Cœur-de-Lion perdit de nombreux chevaux et les hauberts se couvrirent d'une rouille que l'on pouvait très difficilement enlever. Par ailleurs, la plus grande partie du littoral syrien était couverte de sable et de dunes (4). En 1239 à Gaza, les Francs, ainsi que leurs chevaux lourdement armés, s'enfonçaient dans le sable jusqu'à mi-genoux. L'armée franque se trouvait également en difficulté dans les montagnes de Syrie, très rocailleuses et très difficiles d'accès pour des Francs dont l'équipement était très mal adapté au terrain ; d'ailleurs, les tribus nomades ne manquaient pas d'y trouver refuge. Ces montagnes étaient tellement impraticables pour les chevaux francs, en 1190, qu'Imâd ad-Dîn les comparait à des citadelles (5). En 1242, l'armée impériale débarqua à Chypre dans un paysage montagneux où les chevaux francs trébuchaient et se blessaient les pattes sur les rochers (6).
Pour se protéger des chaleurs, des tempêtes de sable et des grandes pluies, les Francs développèrent l'usage de la housse pour le cheval et de la cotte d'armes pour le combattant. Cette dernière était un type de tunique sans manche, descendant jusqu'aux genoux, en peau ou toile épaisse. Elle était un moyen d'empêcher les armures de chauffer au soleil ou de rouiller sous la pluie. Ces deux protections étaient connues avant les croisades mais leur usage n'était pas encore très répandu. Les Templiers, eux, étendirent le port de la cotte d'armes à tous leurs combattants, ainsi que le port d'une chemise d'été. Par ailleurs, outre la housse de cheval destinée à protéger celui-ci des coups ou projectiles ennemis, la Règle du Temple opta pour une chemise de cheval, plus légère, destinée seulement à arrêter les rayons du soleil (7). La nuit, les Templiers disposaient aussi d'un grand manteau devant protéger leur selle de l'humidité de la nuit, qui était très grande (8). La couleur blanche du manteau et de la cotte des Templiers et des Teutoniques devait aussi être appréciée pour ses propriétés réfléchissantes. À l'inverse, le manteau brun ou noir des hospitaliers et des sergents des ordres précédemment cités, était moins adapté. 
Bien plus qu'à de véritables modifications de l'équipement, on a assisté à une modification des usages. Ainsi, il semble que les chevaliers aient parfois opté pour des protections plus légères, qu'ils possédaient déjà en complément de leur équipement. Ainsi, lors de la bataille de la Mansourah, en 1250, Joinville et ses compagnons portaient tous un gambeson et un chapel de fer (9). Le chapel de fer était le casque des sergents, rond à bord larges, protégeant du soleil ; le gambeson, lui, était une protection rembourrée que l'on portait sous le haubert. Le heaume était particulièrement étouffant pour les chevaliers : Saint Louis demanda par exemple à Joinville de lui prêter son chapel de fer car il étouffait sous son heaume. Les chevaliers templiers, eux, disposaient, en complément de leur heaume, d'un chapel de fer, dont le port était moins éprouvant sous les fortes chaleurs. De même, le haubergeon, étant plus court et plus léger que le haubert, pouvait être une solution. À la bataille de Jaffa, par exemple, en 1192, le roi Richard avait remplacé son haubert par un haubergeon. Les historiens se sont aussi beaucoup interrogés sur le couvre-nuque que les Francs auraient fixé sur leur casque pour se protéger de la chaleur (10) : certains sceaux montrent en effet un voile recouvrant plus ou moins le casque et flottant au vent. Il ne serait effectivement pas surprenant que les Francs aient essayé d'empêcher leur casque de chauffer alors que beaucoup d'entre eux mouraient d'insolation. 
Lorsqu'on s'intéresse aux miniatures des différents manuscrits réalisés dans l'Orient latin, on peut supposer quelques modifications supplémentaires de l'équipement. Ainsi, de nombreux chevaliers représentés portent non pas des cottes d'armes, mais des tuniques plus courtes et plus amples (11). On sait que les Francs de Syrie ont adopté en partie les vêtements amples, moins chauds, des Orientaux. De même, le mortier, ou coiffe, qui apparut au XIIIe siècle et que l'on portait sous le casque, faisait penser au turban des musulmans et pouvait lui aussi protéger la tête des coups d'épée. Toujours sur les mêmes miniatures, on s'aperçoit que beaucoup de Francs portent le petit bouclier rond des Musulmans, dont l'usage était très rare en Occident (12). Peut-être y a-t-il eu là une volonté de s'alléger. De même, sur deux miniatures de l'Histoire universelle, on semble distinguer un modèle de “haubertjaserant” (13). Ce haubert, d'origine musulmane ou byzantine, aurait été un vêtement de maille ou un haubert couvert d'une toile matelassée. D'autres historiens ont pensé que le haubert jaserant était plutôt formé de plaquettes de métal reliées entre elles par des anneaux; un haubert plus léger, en fait (14)
Enfin, il faut signaler, dans le cadre des adaptations aux conditions climatiques et topographiques de l'Orient latin, l'adoption du dromadaire comme bête de somme. Cet animal pouvant supporter de grosses chaleurs et traverser des terrains difficiles, les Francs ne tardèrent pas à l'utiliser, et en premier lieu les ordres militaires (15). Saint Louis en acheta personnellement quinze lors de son séjour en Terre sainte (16)

En résumé, l'équipement des Francs n'a été modifié que modérément. Ce qui a changé, ce sont surtout les pratiques : un port plus accentué de protections contre la pluie et le soleil, ou de pièces d'armure plus légères, comme le chapel ou le gambeson. Cependant, on peut discerner d'autres adaptations techniques du combattant, celles-ci plus indirectes. En Orient, en effet, le combattant a été soumis à la nécessité de se procurer de l'équipement alors que ce dernier manquait et que la durée des campagnes militaires était bien supérieure à celles habituellement pratiquées en Occident.
La nécessité de se procurer de l'équipement 
L'éloignement des États latins, les difficultés de transport maritime, la succession d'armées sur un même sol, conduisaient à un manque chronique d'armes et de chevaux en Orient latin. Malgré les donations, les envois de matériel par les rois ou les ordres militaires, l'équipement était difficile à trouver et cher. Ce qui manquait le plus était les chevaux. Il était difficile de les amener en bateau et la mortalité de ceux-ci était très grande pendant le transport ; par ailleurs, les chevaux francs résistaient mal au climat et aux longues campagnes militaires. Les Musulmans avaient de plus comme tactique l'habitude de diriger leurs attaques contre le cheval, qui était en quelque sorte le point faible du chevalier. 
Les combattants eux, avaient du mal à remplacer leurs armes perdues ou cassées, et ce d'autant plus que les guerres étaient longues. C'est pour cela que, pour s'équiper, ceux-ci eurent recours à la manne du butin ainsi qu'au commerce avec les Musulmans. Du matériel et des chevaux arabes circulèrent donc en quantité dans les armées franques. Sur les champs de bataille, les combattants pouvaient trouver tout ce dont ils avaient besoin. Ainsi, Ambroise décrit l'aubaine que pouvait représenter un champ de bataille :
Vous auriez pu ramasser là tant de bonnes épées tranchantes, de javelots acérés, d'arcs, de carquois, de masses d'armes, de carreaux, de dards, de flèches que vous auriez pu en remplir vingt charrettes (17)
Les guerriers les plus pauvres, sergents et pèlerins, se jetaient sur les corps ennemis pour les dépouiller et s'équiper. L'armement ennemi se répandait également hors des armées, sur les marchés des villes, notamment sur le grand marché d'Acre. Ce que les Francs appréciaient particulièrement dans l'armement ennemi était le « gasiganz », le gambeson porté par les Musulmans, réputé très solide, ainsi que les vêtements de maille : “de belles armures, fortes, légères et sûres”, disait Ambroise (18). Pour les mêmes raisons de légèreté, les targes sarrasines étaient très recherchées. Chez les Templiers, les armes provenant du “gain”, du butin, étaient aux mains du maréchal, qui gérait l'approvisionnement en équipement des maisons du Temple (19). En résumé, les Francs furent donc amenés, par l'intermédiaire du butin, à utiliser de nombreuses armes et armures musulmanes, soit parce qu'ils avaient perdu les leurs, soit parce qu'ils les trouvaient meilleures. 
Les Francs ne manquèrent pas non plus de s'emparer des chevaux et bêtes de somme des Musulmans. Parmi les prises des troupes de Richard, en 1192, on comptait des milliers de chameaux et chevaux turcomans. Le turcoman était un cheval grand et robuste, qui avait l'avantage d'être adapté au climat. Ambroise disait que les Sarrasins avaient des chevaux tels qu'il n'y en avait pas de pareil au monde (20). Les chevaux arabes étaient en général de petite taille, mais endurants et rapides. En 1250, les chevaliers d'Acre pillèrent la bourgade de Bethsam et ramenèrent plus de 16.000 bêtes. De nombreux croisements ont dû avoir lieu entre les différentes races de chevaux, mules et ânes francs et musulmans (21)
Les adaptations ne se limitèrent pas au seul rapport Francs-Musulmans, les différents peuples occidentaux qui se trouvaient en Orient au même moment, s'influencèrent les uns les autres. Ainsi, l'équipement italien se trouvait aux antipodes de celui des Allemands : les Italiens étaient connus pour la légèreté de leur équipement, tandis que les Allemands, surnommés “la nation de fer” par les Musulmans, étaient, eux et leurs chevaux, les plus lourdement armés. La cohabitation et les luttes entre ces peuples ont provoqué un même effet d'influences réciproques entre les différents équipements. 

Toutefois, comme les ressources du butin ne suffisaient pas à se procurer tout le matériel nécessaire, les Francs commercèrent avec les peuples orientaux. Ainsi, dans la première moitié du XIIIe siècle, les Chrétiens furent de grands clients des armureries de Damas, dont ils appréciaient les armes et les armures. Le commerce était si lucratif que, malgré les guerres, les Musulmans ne l'interdirent qu'en 1251 (22). De même, le fabricant d'armes de Saint Louis se rendit à Damas pour chercher de la corne et de la colle pour la fabrication d'arbalètes (23). En 1288, un vizir fut également condamné pour avoir vendu une grande quantité d'armes et d'armures aux Francs (24). Les Francs importaient aussi des arcs et des javelots des territoires voisins ainsi que des plumes pour fabriquer des pennes de flèches et des cimiers pour les casques (25). Les Francs étaient aussi très intéressés par l'achat de chevaux arabes. Les chevaux lourds de la tribu de Kilâb étaient très renommés, par exemple, ainsi que les chevaux de Houma : ils s'achetaient à prix d'or (26). Les Francs faisaient également venir un grand nombre de chevaux de Cilicie (27). Le commerce, bien plus que le butin, était la preuve que les Francs appréciaient les armes et les montures ennemies, plus adaptées que les leurs à l'Orient. Il est toujours difficile de savoir si ce fut le manque d'équipement qui poussa les Francs à ces adaptations ou si ce fut la prise de conscience de leur relative inadaptation. C'est là la différence entre une adaptation directe ou indirecte. Un certain nombre d'adaptations relèvent pourtant directement d'une volonté de contrecarrer les méthodes et les moyens de combat des Musulmans.
Emprunts et adaptations face aux méthodes de combat des Musulmans 
On peut remarquer un certain nombre d'emprunts directs aux Musulmans. Plusieurs fois dans les manuscrits de l'Histoire universelle, nous voyons apparaître le caparaçon musulman sur les chevaux (28). Le caparaçon musulman était une protection de feutre capitonnée qui couvrait le cheval des cavaliers lourds musulmans. Les peuples orientaux protégeaient leurs chevaux depuis longtemps : Byzantins, Arméniens, Musulmans les utilisaient. La tactique des Sarrasins visant à tuer de leurs flèches les montures ennemies a conduit rapidement les Francs à adopter les housses et autres protections pour leurs chevaux. À la fin du XIIIe siècle, on a également vu apparaître le chanfrein et la picière, pièces qui protégeaient la tête et le poitrail des chevaux et qui étaient depuis longtemps utilisées par les Musulmans. De même, il semble que les Francs aient été très intéressés par l'arme favorite des Musulmans : la masse. Les sergents et les chevaliers du Temple avaient par exemple dans leur équipement une masse turque. La masse était une arme qui existait en Occident, mais peu utilisée en comparaison avec l'Orient. À partir du XIIIe siècle, au contact des Musulmans, l'emploi de la masse se diffusa largement en Occident, après les croisades. On vit d'ailleurs se modifier une partie de l'équipement franc: la masse turque défonçait les armures et les casques. Par conséquent, pendant la période des croisades, certaines modifications sont apparues : le renforcement du heaume à fond plat des Francs qui s'est bombé et ovalisé au XIIIe siècle pour offrir une meilleure résistance. De même, se sont développées, pour protéger les épaules, les espalières, carrés de métal fixé aux épaules, servant à dévier les coups de masse, notamment (29).
Le séjour des Francs en Orient, a aussi apporté des nouveautés en terme de musique militaire : de très nombreux instruments furent empruntés aux Musulmans, notamment des cornets de bois, des trompettes d'airain, sistres, timbales, de nombreuses variétés de tambours, de clairons et de cors (30)
Une des dernières grandes adaptations que l'on peut relever est une adaptation au statut un peu particulier : il s'agit de l'apparition des premiers uniformes par le biais des ordres militaires. Cela représentait une adaptation de tout premier ordre aux conditions de combat de l'Orient latin. En effet, un des grands problèmes qu'y rencontrèrent les Francs fut un problème d'identification des combattants. Les armées croisées n'étaient en rien des armées nationales : des guerriers venus de tous les pays d'Occident s'y côtoyaient, ainsi que des mercenaires d'origine très diverses et parfois même de pays ennemis. De plus, il faut souligner qu'aucun uniforme n'existait ; chaque combattant s'équipait selon son goût et ses moyens. Les guerres civiles furent très nombreuses dans l'Orient latin, comme celle qui opposa de 1228 à 1242 la famille chypriote des Ibelins aux Lombards et qui constitua un véritable imbroglio de peuples et de mercenaires (31). En 1232, un chevalier d'origine italienne qui combattait pour les Chypriotes fut tué par ceux-ci, qui le prirent pour un Lombard (32). En effet, il avait mal prononcé le cri de ralliement qu'avaient choisi les Chypriotes pour se reconnaître entre eux. Les armées franques mêlaient donc en leur sein tous les styles d'armes et d'armures venus d'Occident. Il n'était pas toujours évident par ailleurs de reconnaître les armées ennemies. Les troupes musulmanes étaient très variées : Égyptiens, Numides, Turcomans, Turcs, etc. Et tout cela avec une très grande diversité d'armement. De plus, comme les Francs, les Musulmans employaient des mercenaires de l'autre bord, comme le sultanat de Rûm qui employait des Génois. Saint Louis, par exemple en débarquant à Damiette, ne parvint pas à identifier de prime abord les Sarrasins et demanda à ses hommes de qui il s'agissait (33). De même, Joinville raconte qu'il passa à côté de Turcs qui le prirent pour l'un des leurs (34). Par conséquent, l'apparition des premiers uniformes dans les ordres militaires au cours des croisades est réellement une adaptation de première importance qui fut très certainement à l'origine du développement des tout premiers uniformes en Occident aux XIV et XVe siècles. 

En conclusion, les adaptations techniques des Francs ont été nombreuses et variées, sans toutefois changer l'aspect général des armées franques. Car plus qu'un changement radical de l'équipement occidental, les croisades ont marqué en fait avant tout un bouleversement tactique chez les Francs.
ADAPTATION TACTIQUE DES FRANCS
La remise en cause de la tactique franque 
Les méthodes de combat des Musulmans ont posé d'énormes problèmes aux Francs qui voyaient là une mise en défaut de leur armement et de leur tactique. Par de nombreux côtés, la tactique des Musulmans était à l'opposé de celle des Francs. Les Musulmans disposaient d'armées plus mobiles, avec un équipement, pour les cavaliers comme pour les fantassins, plus léger que celui de leurs ennemis. Toute la tactique des Musulmans était basée sur la rapidité: des vagues successives d'archers montés se succédaient, noyant l'ennemi sous une pluie de flèches, pendant que les fantassins tiraient aussi. Joinville raconte qu'à la Mansourah, “il y avait bien un journal d'étendue, criblé à ce point que la terre y disparaissait sous les flèches lancées par les Sarrasins” (35). Lorsque les Francs se décidaient à charger, ils ne trouvaient que le vide devant eux. Ce que confirme le témoignage d'Ambroise :
… Car les Turcs ont un avantage par lequel ils nous nuisent beaucoup: les Chrétiens ont de lourdes armures, et les Sarrasins n'ont d'autres armes qu'un arc, une masse, une épée ou un javelot acéré [ … ] : et quand on les poursuit, ils ont des chevaux qui n'ont pas leur pareil au monde et qui semble voler comme des hirondelles. On a beau poursuivre le Turc, on ne peut l'atteindre et il ressemble à la mouche venimeuse et insupportable: poursuivez-le, il prendra la fuite, revenez, il vous poursuivra (36)
Or, la méthode de combat franque était basée sur le primat de la cavalerie lourde. En Occident, c'est elle qui donnait la victoire, le choc final. L'infanterie n'avait qu'un rôle secondaire, d'appoint. Le cavalier franc était impuissant face à la rapidité du cavalier musulman. Cette impuissance était renforcée par le fait que la tactique des Musulmans consistait aussi à viser les chevaux francs. En 1269, une troupe entière de Chrétiens fut massacrée par les Sarrasins qui avaient dirigé leurs tirs uniquement sur les montures des chevaliers, pour pouvoir les achever ensuite (37). La cavalerie franque perdit en Orient une partie de sa puissance. À la bataille de Gaza, en 1239, la cavalerie lourde franque, s'enfonçant dans le sable, fut incapable de déloger ses adversaires du pas étroit où ils se trouvaient (38). Très vite, les Francs se sont rendus compte du rôle indispensable de l'infanterie, jusque-là méprisée. À partir de la Troisième croisade, l'infanterie ne quitta plus la cavalerie. Grâce à leurs grands boucliers et à leurs piques, les fantassins servaient de remparts aux cavaliers. On mettait souvent les piquiers bien en avant des cavaliers, comme cela les cavaliers ennemis n'osaient s'approcher : ainsi au débarquement à Damiette, en 1249, les chevaliers se mirent en avant, agenouillés derrière leur écu et leur lance tandis que l'on débarquait les chevaux (39). Les cavaliers musulmans n'osèrent approcher. Le rôle de protection de l'infanterie était bien connu par les Francs de Syrie. Ainsi, en 1197, alors que le seigneur de Jaffa était attaqué, il demanda au comte Henri pour le protéger, non pas des cavaliers, mais des sergents et des arbalétriers. Les fantassins servaient aussi de refuge pour le chevalier qui s'épuisait vite sous la chaleur et sous le poids de ses armes, harcelé par ses ennemis. 

Par ailleurs, les arbalétriers et les archers eurent un plus grand rôle. Face à des adversaires qui utilisaient massivement l'arc, il fallait pouvoir aussi se battre à distance. L'arme reine des croisades fut l'arbalète. La puissance et la précision de tir de cette arme la rendaient redoutable contre les archers montés. Par deux fois, Joinville raconte que la seule arrivée d'une troupe d'arbalétriers sur les lieux du combat, suffit à faire fuir les cavaliers ennemis (40). Les Musulmans étaient sans pitié pour les arbalétriers qu'ils capturaient: ils les tuaient ou leur coupaient le pouce afin qu'ils ne puissent plus tirer (41). L'arbalète avait une portée plus grande que l'arc court sarrasin. Cela permettait donc aux arbalétriers d'éloigner les archers musulmans et de les garder à distance. En 1218, une troupe de chevaliers et de sergents à cheval eurent de grandes pertes car ils avaient négligé d'amener avec eux des archers et des arbalétriers (42). À Jaffa, Richard Cœur-de-Lion adopta la même tactique que les Musulmans en visant leurs chevaux avec ses arbalétriers (43). Les armes de trait des Francs étaient supérieures à celles des Musulmans. Ainsi, l'arc franc était plus puissant que l'arc musulman : il tirait moins vite mais avec plus de force. Lors de la bataille de Gaza, en 1239, un duel se produisit entre tireurs des deux camps: les archers musulmans durent se retirer après avoir subi de lourdes pertes (44). Les archers et les arbalétriers francs acquirent donc un rôle de première importance durant les combats de l'Orient latin. Les Francs furent obligés de modifier leur tactique, qui se basait avant tout sur la cavalerie, et d'accroître la coopération ce cette dernière avec l'infanterie et les archers. Cette coopération engendra même ce que l'on peut désigner comme de véritables formations tactiques.
Les formations tactiques 
La cavalerie, l'infanterie, les archers et les arbalétriers comptaient chacun leurs forces et leurs faiblesses. Face à la polyvalence du cavalier léger musulman, chaque corps pris séparément était affaibli et risquait le massacre. Aussi, le but des Musulmans était-il toujours de chercher à séparer les piétons des cavaliers. La formation classique que les Francs développèrent en Orient, pendant les marches notamment, était le carré formé de fantassins sur les côtés équipés de piques et de targes, les cavaliers à l'intérieur attendant que l'ennemi soit suffisamment près pour charger (45). Souvent, l'infanterie était sur deux lignes : la première était composée de piquiers, la seconde d'archers et d'arbalétriers (46). À Jaffa en 1192, Richard fit cacher sous les targes, intercalés entre deux piquiers, un arbalétrier et un homme qui lui chargeait une seconde arbalète pendant qu'il tirait : on obtenait donc un tir aussi rapide que celui des Musulmans (47). Les piquiers, eux, avaient solidement fiché leurs piques dans le sol. Dans cette formation, l'alternance de porteurs de javelots, d'archers et d'arbalétriers devait être particulièrement redoutable. En 1197, un Franc de Syrie, Hue de Thabarie, conseilla à un seigneur croisé nouvellement arrivé, d'adopter une formation semblable, la mieux adaptée pour s'opposer aux Musulmans disait-il (48). Les Chrétiens utilisèrent presque toujours les arbalétriers et les archers ensembles : l'arc avait une cadence de tir supérieure à l'arbalète tandis que celle-ci avait un tir plus puissant, il s'agissait là de combiner les deux effets. 
Il faut noter en outre qu'un rôle de harcèlement leur fut également confié, calqué sur la tactique des Musulmans. En 1192, par exemple, Richard envoya en avant archers et arbalétriers pour harceler une caravane turque de façon à ce que sa cavalerie puisse arriver. Joinville rapporte le même rôle de harcèlement à Acre en 1251. 

Il semble qu'une autre formation issue directement des croisades soit la création de corps d'archers et d'arbalétriers montés. Saint Louis dépensa par exemple 39.000 livres de 1250 à 1252 pour un corps de sergents et d'arbalétriers montés (49). Les Templiers aussi avaient adopté l'usage de l'arbalète à cheval, sans doute pour compenser leur absence d'infanterie (50). En résumé, la conséquence directe des combats de terre sainte, fut la recherche d'une plus grande complémentarité entre les différents corps de combattants et la mise en avant de l'infanterie.
Une adaptation plus complète encore 
Une des grandes adaptations tactiques fut sans aucun doute l'emploi de troupes indigènes. En premier lieu, les turcoples ou turcopoles, cavaliers d'origine demi-byzantine, arménienne, bédouine ou même franque de Syrie (51). Ces turcoples combattaient à la turque, légèrement armés et avec des chevaux arabes. Les turcoples avaient adopté l'arc sarrasin, ce qui dotait les Francs d'archers montés, comme les troupes musulmanes (52). Ces turcoples étaient en fait des mercenaires utilisés par les deux camps comme guerriers, mais aussi comme espions. On leur confiait encore des missions de harcèlement, de raid ou d'éclaireurs. Les Francs en ont utilisé de très nombreux, et en particulier les ordres militaires (53). On voit là la grande utilité de ces combattants qui avaient avant tout le rôle d'offrir un pendant au cavalier monté sarrasin. 
Les Francs utilisèrent aussi parmi les communautés indigènes de l'Orient latin de nombreux fantassins, et notamment des archers syriaques. En 1258, le seigneur de Gibelet avait dans sa troupe près de 200 archers syriens (54). L'utilisation des troupes indigènes a dû permettre aux Francs de compenser le manque de troupes légères dans leur armée. C'est une adaptation majeure, la prise de conscience d'un besoin de troupes rapides, connaissant mieux le terrain, utilisant des armes mieux adaptées. Cela leur permit peut-être de ne pas avoir à trop adapter leur propre matériel.
Une autre adaptation des Francs résida dans la pratique du raid, sur le modèle de la razzia musulmane (55). Les Francs pratiquèrent de nombreux raids en territoire musulman afin de ramener du bétail, des vivres ou plus largement du butin. On s'aperçoit que, la plupart du temps, alors que le raid est en principe fondé sur la rapidité, les Francs emmenèrent avec eux des piétons, notamment ceux équipés d'armes de trait. Il s'agissait de protéger les cavaliers francs contre les flèches des Sarrasins. 
Beaucoup de turcoples et d'écuyers étaient utilisés dans ces raids en raison de leur équipement plus léger. En 1192, lorsque Richard attaqua une grande caravane turque, il ordonna que chaque cavalier prît en croupe un sergent à pied et que tout le monde s'équipe légèrement afin d'être plus rapide (56)
En Orient, les Francs apprirent aussi à pratiquer les opérations terre-mer, et plus précisément à mener des coups de main et prises d'assaut avec l'aide des marins. Les marins étaient des troupes légèrement armées afin d'assurer leurs fonctions sur le bateau. Les marins vénitiens, par exemple, portaient un javelot, une épée, un bouclier rond, un vêtement de cuir (57). Les marins génois, lors d'une bataille contre des Vénitiens, portaient des cuirasses de lame de fer et des chapels de fer : un équipement relativement léger lui aussi. Ces troupes, par leur mobilité et la possibilité qu'elles avaient d'accomplir des opérations de débarquement, furent beaucoup utilisées dans l'Orient latin. Ainsi, le comte de Jaffa opéra-t-il un débarquement remarqué lors de la bataille de Damiette, en 1251 (58). En 1228, l'infanterie de Frédéric II, composée en grande partie de marins, investit le château du seigneur de Beyrouth (59). 
Enfin, les Francs durent gérer au niveau tactique les contraintes imposées par l'Orient latin. La mauvaise résistance du cheval franc à la chaleur de l'Orient, le poids des armures des combattants, l'effort physique du combat poussaient à rechercher un combat court. Richard Cœur-de-Lion et ses hommes à la bataille de Jaffa firent tant d'effort qu'ils en tombèrent malades (60). De même, à la Mansourah, la cavalerie de Saint Louis fut rapidement épuisée et il fallut aller chercher des sergents à cheval pour qu'ils les secourent et leur portent de l'eau (61). Le commandement devait donc prévoir de ne pas exposer au soleil, pendant de longues heures, les combattants sous leur armure. Aussi, les Francs s'efforcèrent-ils de développer une tactique fondée sur le combat court et décisif. Richard, en 1192, alors que son armée était assaillie de tous côtés par les Musulmans, plaça six trompettes en trois points de l'armée afin qu'à leur signal la cavalerie fonde sur eux et les écrase. Il y avait bien là une recherche du combat décisif (62). Il fallait ménager les efforts de ses troupes et trouver, par exemple, le moment opportun pour s'équiper. Lors d'une bataille entre Pisans et Génois, les Pisans firent l'erreur de s'équiper dès le matin. Les Génois eux, ne s'équipèrent pas, mangèrent et laissèrent l'armée ennemie se fatiguer sous la chaleur. Ils attendirent que le soleil soit passé derrière eux pour que leurs adversaires aient le soleil dans les yeux (63). De même en 1219, à Damiette, le légat et le patriarche qui commandaient l'armée croisée commirent l'erreur de faire trop patienter les troupes déjà équipées sous le soleil : beaucoup en moururent (64)

En conclusion, les Francs dans l'Orient latin durent affiner leurs tactiques, en tenant compte, à la fois, des contraintes du terrain et du climat, et celles de la lutte avec un ennemi ayant des pratiques guerrières radicalement différentes. Pourtant, aussi nombreuses que soient les adaptations techniques et tactiques, celles-ci ne furent jamais complètes : il n'y eut pas de bouleversement total de l'équipement ou de la tactique des Occidentaux. Il faut donc se demander quelles limites se sont posées à une adaptation plus profonde, ainsi que l'intérêt qu'avaient les combattants francs à conserver leurs traditions guerrières.
LES LIMITES DE L'ADAPTATION
Les impossibilités techniques 

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer le maintien de l'équipement franc. En premier lieu, l'afflux constant de combattants croisés: les grandes croisades apportaient des armées entières d'hommes qui arrivaient en Orient avec leur équipement. Par ailleurs, de nombreuses petites croisades décidées par un prince ou un seigneur avaient lieu, telle celle du futur roi Édouard I r d'Angleterre, en 1270 (65). Certains seigneurs se croisaient avec quelques dizaines d'hommes seulement, comme Eudes de Nevers en 1265 (66). Bref, le lien avec l'Occident ne fut jamais coupé pour les Francs de Syrie. Il est probable que, si ce lien n'avait pas existé, les Francs de Syrie auraient davantage adapté leur équipement sous l'influence de leurs voisins orientaux, mais aussi parce qu'ils auraient été à cours de matériel. En effet, même s'ils furent souvent insuffisants, l'approvisionnement et les dons ne cessèrent d'arriver depuis l'Occident. Par ailleurs, les Francs ne purent pas véritablement adapter leur équipement à cause de l'oliganthropie chronique des États latins et de la supériorité numérique des armées musulmanes par rapport aux armées franques. À Gaza en 1239, pour chaque Franc, il fallait compter treize ennemis (67). Par la résistance qu'il offrait, l'équipement franc garantissait tout de même une certaine supériorité à ceux qui le portaient.
Efficacité de l'armement franc 
L'équipement franc était, en termes de résistance et de qualité, le meilleur au monde. Ce sont sans nul doute ces caractéristiques qui permirent aux Francs de tenir aussi longtemps face à un ennemi très supérieur en nombre. Les Musulmans ne cessèrent de se plaindre des qualités de cet armement. Bahâ-Ed-Din raconte :
J'ai vu de ces fantassins francs qui avaient d'une à dix flèches fichées dans le dos et qui marchaient de leur pas ordinaire sans quitter les rangs (68).
Le manuscrit de Rothelin rapporte aussi le cas de Richard ressemblant à un hérisson, lui et son cheval entièrement couvert de flèches (69). Ambroise raconte l'exaspération des Musulmans :
Les Turcs, les gens du diable, enrageaient. Ils nous nommaient les gens de fer, parce que nous avions des armures qui garantissaient nos gens… (70) 

Devant cette supériorité de l'équipement, il est aisément compréhensible que les Francs aient opéré quelques modifications mais n'aient pas abandonné leur équipement. Il faut en outre invoquer des raisons psychologiques au manque d'adaptation complète. Les combattants francs étaient habitués à leur armement et avaient acquis avec lui des habitudes de combat. Ayant l'habitude d'être lourdement armés, ils en retiraient aussi une impression de sécurité. De plus, le coût de l'équipement était très élevé, ces combattants qui avaient peut-être fait d'importants sacrifices pour l'obtenir y étaient par conséquent très attachés. Certains chevaliers avaient une impression d'invulnérabilité avec leur armure : ainsi Gauchet de Châtillon, lors de la Septième croisade, s'amusa dans un château à chasser à plusieurs reprises tout un groupe de Sarrasins (71). La peur de se trouver au combat insuffisamment armé était grande. L'ost de Richard dut s'arrêter deux jours à Caiphas, pour se décharger en équipement, car les fantassins, par peur de manquer d'armes, s'étaient suréquipés et beaucoup en étaient morts (72). De même, aller au combat sans armure est toujours décrit dans les sources comme une preuve de grande bravoure ou plutôt de grande témérité (73).
Une certaine continuité tactique 
Les Francs n'abandonnèrent pas non plus leur tactique basée sur le choc et sur la puissance de la cavalerie lourde. En effet, lorsque celle-ci était utilisée au bon moment, elle gardait son effet dévastateur. Lorsque Richard attaqua la grande caravane en 1192, les rangs adverses cédèrent dès le premier choc et tous ceux qui restèrent combattre furent massacrés (74). Les Musulmans craignaient particulièrement cette force et hésitaient à attaquer quand elle était trop nombreuse (75). La charge en trois lignes de la cavalerie franque continua à être utilisée: les chevaliers pour la première ligne, les sergents à cheval pour la seconde, les écuyers pour la troisième ligne (76). La règle du Temple décrit la même tactique chez les ordres militaires (77). De la même manière, dans de nombreuses batailles, l'infanterie continua, notamment pendant la guerre civile entre Ibelins et Lombards, à être utilisée de la même façon en suivant la cavalerie et en achevant les cavaliers démontés (78). En bref, l'équipement et la tactique des Francs ne perdirent pas toute leur validité en Orient. 
Il fallait surtout prendre en compte tous leurs handicaps et toutes les contraintes de l'Orient latin. Les armes et méthodes de combat franques démontrèrent pendant longtemps leur supériorité.
Les guerres dans l'Orient latin marquent un profond bouleversement dans l'histoire militaire occidentale. Tout d'abord, la fin du monopole de la chevalerie sur les champs de bataille. Les premières limites du chevalier y apparurent et l'art de la guerre se modifia avec la montée en puissance de l'utilisation des armes de trait et de l'infanterie. De grands bouleversements sont à noter au niveau de la remonte : beaucoup de croisements ont été réalisés en Orient et beaucoup de chevaux furent ramenés en Occident. Les adaptations tactiques sont celles qui ont modifié le plus durablement la pratique de la guerre chez les Francs, mais les adaptations techniques sont aussi à noter : des adaptations qui se sont faites de manière hétéroclite, hasardeuse, au fil du butin, des achats, du choix de chacun. Les ordres militaires sont sans nul doute ceux qui ont démontré la plus grande force d'adaptation avec, par exemple, la constitution de deux cavaleries légères : celle des écuyers et celle des turcoples. Enfin, s'il s'agissait de réhabiliter le combattant franc et son équipement, il nous suffit de penser à l'exemple de Joinville et ses six compagnons, criblés de flèches et défendant victorieusement un pont contre des centaines d'ennemis.

Frédéric ARNAL   http://www.theatrum-belli.com/

Doctorant en histoire médiévale, Université Paul-Valéry/Montpellier III
Source du texte : Cahiers du CEHD
Notes :
(1) Jacques de Vitry, Lettres, in Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, trad. M. Guizot, Paris, 1825, p. 365.
(2) Cécile Morisson, Les Croisades, Paris, PUF, 1994, p. 51.
(3) Jacques de Vitry, ibid., p. 172.
(4) D. Marshall, Warfare in the Latin East, 1192-1291, Cambridge, 1992, p. 91.
(5) Imâd ad-Dîn, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, trad. Henri Massé, Paris, 1972, p. 327.
(6) Gestes des Chiprois, dans R.H.C. Arm., T.II, Paris, 1906, p. 738.
(7) Laurent Dailliez, Les Templiers et les règles de l'ordre du Temple, Paris, 1972, p. 30 et art. 140.
(8) Ibid., art. 149.
(9) Jean de Joinville, Histoire de Saint Louis, in Historiens et chroniqueurs du Moyen Âge, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléïade », 1963, p. 250-260 et p. 45.
(10) E. Rey, Les Colonies franques de Syrie au XIe et XIe siècles, Paris, 1883, p. 27.
(11) H. Buchtal, Miniature Painting in the Latin Kingdom of Jerusalem, Oxford, 1957, Pl. 130c, Pl. 130 F.
(12) Ibid., Pl. 111 a.
(13) D.C. Nicolle, Arms and Armour of the Crusading Era 1050-1350, 2 vols, New York, White Plains, 1988, Pl. 831 g, Pl. 833 b.
(14) Claude Gaier, Armes et combat dans l'univers médiéval, Bruxelles, 1995, p. 358.
(15) Laurent Dailliez, ibid., art. 115.
(16) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », dans J.-F. Michaud, Histoire des croisades, T. IV, Paris, 1859, p. 426.
(17) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, éd. Gaston Paris, Paris, 1897, p. 177.
(18) Ibid., p. 283.
(19) Laurent Dailliez, ibid., art. 102.
(20) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.
(21) Jean Richard, Le Royaume latin de Jérusalem, Paris, 1953, p. 269.
(22) Henri Delpech, La Tactique au XIe siècle, 2 vols., Paris, Picard, 1886, p. 179.
(23) Joinville, ibid., p. 299.
(24) Al Makrîzî, Histoire des sultans Mamlûks de l'Égypte, vol. 1, trad. Quatremère, Paris, 1845,
(25) Assises de Jérusalem, dans R.H.C., Lois, Vol. 2, Paris, 1843, p. 180.
(26) Al Harawî, « Les conseils du sayh Al-Harawî à un prince ayyûbide », in Bulletin d'études orientales, T. XVII, Paris, 1961-1962, p. 234.
(27) E. Rey, ibid., p. 34.
(28) H Buchtal, ibid., Pl. 104b, Pl. 112c.
(29) E.E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, 10 vols., Paris, 1854-1868, p. 403-404.
(30) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, Paris, éd. L. de Mas Latrie, 1871, p. 253-259.
(31) D. Marshall, ibid., p. 37.
(32) Gestes des Chiprois, p. 719.
(33) Joinville, ibid., p. 235.
(34) Ibid., p. 252.
(35) Ibid., p. 260.
(36) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.
(37) Gestes des Chiprois, p. 767.
(38) Continuation de Guillaume de Tyr de 1229 à 1261, dite du manuscrit de Rothelin, dans R.H.C. Occ, Vol. II, Paris, 1859, p. 545.
(39) Joinville, ibid., p. 234.
(40) Ibid., p. 254-288.
(41) Raymond Stambouli, Les Clefs de Jérusalem, Deux croisades françaises en Égypte (1200-1250), Paris, 1991.
(42) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 331.
(43) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 300-301.
(44) Gestes des Chiprois, p. 709.
(45) Bahâ ed-Dîn, Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssouf, dans R.H.C. or., T. III, Paris, 1884, p. 258.
(46) Ibid., p. 251.
(47) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 307.
(48) La Continuation de Guillaume de Tyr, 1184-1197, Paris, éd. M.R. Morgan, 1982, p. 189.
(49) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », p. 450.
(50) Laurent Dailliez, ibid., art. 315.
(51) Joshua Prawer, The World of the Crusaders, Londres, 1972, p. 32.
(52) Alain Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, Paris, Le Seuil, 1989, p. 107.
(53) Laurent Dailliez, ibid., p. 30.
(54) Gestes des Chiprois, p. 746.
(55) D. Marshall, ibid., p. 183-195.
(56) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 306.
(57) Frédéric C. Lane, Venise, une république maritime, Paris, 1985, p. 85.
(58) Joinville, ibid., p. 235.
(59) Gestes des Chiprois, p. 679.
(60) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 313.
(61) Joinville, ibid., p. 251.
(62) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 171.
(63) Gestes des Chiprois, p. 709.
(64) Jacques de Vitry, ibid., p. 365.
(65) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 461.
(66) « Inventaire et comptes de la succession d'Eudes, comte de Nevers (Acre 1266) », in Mémoires de la société nationale des antiquaires de France, Paris, T. XXXIX, 1878, p. 178-180.
(67) Rothelin, ibid., p. 543.
(68) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 251.
(69) Rothelin, ibid., p. 613.
(70) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 170.
(71) Joinville, ibid., p. 287.
(72) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 156.
(73) Ibid., p. 298.
(74) Ibid., p. 279.
(75) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 324.
(76) Alain Demurger, ibid., p. 91.
(77) Laurent Dailliez, ibid., art. 172.
(78) Rothelin, ibid., p. 601.