Affichage des articles dont le libellé est Virgile. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Virgile. Afficher tous les articles

vendredi 7 mai 2021

Virgile, notre vigie

  

Virgile, notre vigie

Si le latin peut à juste titre être qualifié d’idiome sacré de l’Europe, Virgile est bien l’un de ses principaux prophètes.

Une recension du livre Virgile, notre vigie, de Xavier Darcos, par l’écrivain Christopher Gérard.

Si le latin, tour à tour langue des administrations et des armées impériales, des érudits et des ecclésiastiques (jusqu’en 1962, avec quelques îlots de résistance), des lettrés d’hier (Montherlant) ou d’aujourd’hui (Matzneff, Oberlé, Féquant), peut à juste titre être qualifié d’idiome sacré de l’Europe, Virgile est bien l’un de ses principaux prophètes.

Avec Virgile, notre vigie, un essai appelé à devenir classique, Xavier Darcos, de l’Académie française, le rappelle avec brio, lui qui cite le Poète, dans l’EnéideAntiquam inquirite matrem – recherchez la mère ancienne. Cette antiqua mater, c’est la langue de César et de Cicéron, de Tacite et d’Ovide, de Virgile enfin, qui « rédige le poème de Rome et de la latinité tout entière, la Rome d’Auguste et de toujours, la reine de l’Occident qui survit à ses dieux païens ».

A lire ces lignes, ami lecteur, je devine ton discret soupir : encore un essai scrogneugneu sur l’héritage antique, qu’il faudrait admirer par décret, suivi de l’inévitable lamentation sur le déclin de nos tempora et de nos moreset caetera. Eh bien pas du tout ! Servi par un enthousiasme qui le rend parfois injuste à l’égard d’Homère, Xavier Darcos, sans nostalgie aucune, dépoussière le Poète de Mantoue. En ce sens, il s’inscrit dans la lignée des Carcopino, Boyancé, Grimal – la fine fleur de l’humanisme français. Surtout, il propose à notre admiration un immense poète, vigie au milieu du chaos, celui du Ier siècle A.C. avec ses guerres civiles et ses conjurations, comme celui de notre société « rapiécée et vaporisée ».

Car Virgile a vécu la fin d’un monde, celui d’une République sénescente et vermoulue et l’avènement d’un nouveau régime, l’Imperium d’Auguste, que Darcos définit justement comme une révolution conservatrice. Proche du Princeps Octave, futur Auguste, le frugal Virgile sert le nouveau régime sans servilité aucune, par reconnaissance pour un chef d’état qui rétablit la paix et fait de Rome la capitale du monde civilisé. L’ancien provincial, resté si proche de ses racines paysannes, chante l’ordo saeculorum magnus, ce grand agencement des siècles où règne la concorde et qui bannit, un temps, les passions destructrices. Exhorté par le Souverain, Virgile compose l’Enéide, la chanson de geste romaine par excellence, l’épopée qui, depuis sa divulgation il y a vingt siècles et son phénoménal succès, a connu une nouvelle traduction tous les sept ans, comme par un sortilège de l’antique magie. L’aventure d’Enée le Troyen y rejoint celle d’Auguste le Romain ; deux hommes providentiels y incarnent les vertus de la race romaine – piété filiale, sens du sacré, courage physique et moral, sentiment du devoir et acceptation du destin. Darcos a mille fois raison de définir Enée comme un héros moderne, affranchi de tout sauf de ses devoirs dictés par la providence (Dieu ou les Dieux), mais aussi comme un « remède mental », car, depuis toujours, Virgile a fasciné l’Occident, de Dante à Hugo, de Broch à Valéry.

Ce remède, décliné par Virgile et appliqué par Auguste, tient en quelques principes sains : fidespietasmaiestasgravitasvirtus… Nul besoin de dictionnaire pour comprendre que nous nous trouvons là aux antipodes de notre bel aujourd’hui. Raison de plus pour partir sur les traces du Poète qui chanta la réconciliation entre les citoyens et leur prince, entre les hommes et le monde, entre les humains et les Dieux.

Xavier Darcos, Virgile, notre vigie, Fayard, 278 pages, 19 €

https://institut-iliade.com/virgile-notre-vigie-xavier-darcos/

jeudi 27 octobre 2016

Maurrassisme et Catholicisme : Grand Texte XXXVIII

Maurras s'explique ici, avec une hauteur de vue incomparable et dans une langue superbe  sur le grand respect, la sourde tendresse, la profonde affection qu'il voue - et avec lui toute l'Action française, croyants ou non - à l'Eglise catholique. Au temps où Maurras publie ce vrai grand texte, comme au nôtre, cet attachement a toujours suscité une sorte de critique catholique venue de milieux bien déterminés - suspectant sa sincérité ou mettant en cause ses motivations supposées. Cette même mouvance s'employait par ailleurs, à combattre tout ce qui, dans l'Eglise pouvait relever de la Tradition. Nous partageons aujourd'hui encore les analyses et les sentiments de Maurras envers le Catholicisme - ce qui est pourtant devenu parfois fort difficile du fait de tels des revirements, évolutions, ou prises de position actuelles de l'Eglise. Mais nous n'ajouterons pas à la longueur de ce superbe texte.   Lafautearousseau 
I
3350972466.pngOn se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d'une sourde tendresse et d'une profonde affection. — C'est de la politique, dit-on souvent. Et l'on ajoute : — Simple goût de l'autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple… Sans souscrire à d'aussi sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d'un propos de M. Brunetière : « L'Église catholique est un gouvernement », et concluent : vous aimez ce gouvernement fort.
Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l'on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu'on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s'élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l'Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l'épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu'il fulmine ; mais la plupart du temps son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d'un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n'épuise pas la notion du Catholicisme, et c'est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l'harmonie est loin de cesser. Elle s'amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C'est à la notion la plus générale de l'ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors.
Il ne faut donc pas s'arrêter à la seule hiérarchie visible des personnes et des fonctions. Ces gradins successifs sur lesquels s'échelonne la majestueuse série des juridictions font déjà pressentir les distinctions et les classements que le Catholicisme a su introduire ou raffermir dans la vie de l'esprit et l'intelligence du monde. Les constantes maximes qui distribuent les rangs dans sa propre organisation se retrouvent dans la rigueur des choix critiques, des préférences raisonnées que la logique de son dogme suggère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l'homme reçoit, du jugement et du sentiment de l'Église, place proportionnelle au degré d'importance, d'utilité ou de bonté. Le nombre de ces désignations électives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop subtilement, pour qu'il ne semble pas toujours assez facile d'y contester, avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l'Église prend sa revanche, où tous ses avantages reconquièrent leur force, c'est lorsqu'on en revient à considérer les ensembles. Rien au monde n'est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à l'admettre n'ont jamais pu se plaindre sérieusement d'avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste ce qu'ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir.
Cet ordre intellectuel n'a rien de stérile. Ses bienfaits rejoignent la vie pratique. Son génie prévoyant guide et soutient la volonté, l'ayant pressentie avant l'acte, dès l'intention en germe, et même au premier jet naissant du vœu et du désir. Par d'insinuantes manœuvres ou des exercices violents répétés d'âge en âge pour assouplir ou pour dompter, la vie morale est prise à sa source, captée, orientée et même conduite, comme par la main d'un artiste supérieur.
Pareille discipline des puissances du cœur doit descendre au delà du cœur. Quiconque se prévaut de l'origine catholique en a gardé un corps ondoyé et trempé d'habitudes profondes qui sont symbolisées par l'action de l'encens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déterminent des influences et des modifications radicales. De là est née cette sensibilité catholique, la plus étendue et la plus vibrante du monde moderne, parce qu'elle provient de l'idée d'un ordre imposé à tout. Qui dit ordre dit accumulation et distribution de richesses : moralement, réserve de puissance et de sympathie.
II
On pourrait expliquer l'insigne merveille de la sensibilité catholique par les seules vertus d'une prédication de fraternité et d'amour, si la fraternité et l'amour n'avaient produit des résultats assez contraires quand on les a prêchés hors du catholicisme. N'oublions pas que plus d'une fois dans l'histoire il arriva de proposer « la fraternité ou la mort » et que le catholicisme a toujours imposé la fraternité sans l'armer de la plus légère menace : lorsqu'il s'est montré rigoureux ou sévère jusqu'à la mort, c'est de justice ou de salut social qu'il s'est prévalu, non d'amour. Le trait le plus marquant de la prédication catholique est d'avoir préservé la philanthropie de ses propres vertiges, et défendu l'amour contre la logique de son excès. Dans l'intérêt d'une passion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aussi de s'aigrir et de se tourner en haine aussitôt qu'on lui permet d'être la maîtresse, le catholicisme a forgé à l'amour les plus nobles freins, sans l'altérer ni l'opprimer.
Par une opération comparable aux chefs-d'œuvre de la plus haute poésie, les sentiments furent pliés aux divisions et aux nombres de la Pensée ; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigilants ; le cœur humain, qui est aussi prompt aux artifices du sophisme qu'à la brutalité du simple état sauvage, se trouva redressé en même temps qu'éclairé.
Un pareil travail d'ennoblissement opéré sur l'âme sensible par l'âme raisonnable était d'une nécessité d'autant plus vive que la puissance de sentir semble avoir redoublé depuis l'ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait devenu le monde si, retournant les termes de ce principe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu » ? Bien des âmes que la tendresse de l'évangile touche, inclinent à la flatteuse erreur de ce panthéisme qui, égalisant tous les actes, confondant tous les êtres, légitime et avilit tout. Si elle eût triomphé, un peu de temps aurait suffi pour détruire l'épargne des plus belles générations de l'humanité. Mais elle a été combattue par l'enseignement et l'éducation que donnait l'Église : — Tout amour n'est pas Dieu, tout amour est « DE DIEU ». Les croyants durent formuler, sous peine de retranchement, cette distinction vénérable, qui sauve encore l'Occident de ceux que Macaulay appelle les barbares d'en bas.
Aux plus beaux mouvements de l'âme, l'Église répéta comme un dogme de foi : « Vous n'êtes pas des dieux ». À la plus belle âme elle-même : « Vous n'êtes pas un Dieu non plus ». En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l'idée et à l'observance du tout, les avis de l'Église éloignèrent l'individu de l'autel qu'un fol amour-propre lui proposait tout bas de s'édifier à lui-même ; ils lui représentèrent combien d'êtres et d'hommes, existant près de lui, méritaient d'être considérés avec lui : — n'étant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seulement ta propre loi. Ce sage et dur rappel à la vue des choses réelles ne fut tant écouté que parce qu'il venait de l'Église même. La meilleure amie de chaque homme, la bienfaitrice commune du genre humain, sans cesse inclinée sur les âmes pour les cultiver, les polir et les perfectionner, pouvait leur interdire de se choisir pour centre.
Elle leur montrait ce point dangereux de tous les progrès obtenus ou désirés par elle. L'apothéose de l'individu abstrait se trouvait ainsi réprouvée par l'institution la plus secourable à tout individu vivant. L'individualisme était exclu au nom du plus large amour des personnes, et ceux-là mêmes qu'entre tous les hommes elle appelait, avec une dilection profonde, les humbles, recevaient d'elle un traitement de privilège, à la condition très précise de ne point tirer de leur humilité un orgueil, ni de la sujétion le principe de la révolte.
La douce main qu'elle leur tend n'est point destinée à leur bander les yeux. Elle peut s'efforcer de corriger l'effet d'une vérité âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la remplacer par de vides fictions. Ce qui est : voilà le principe de toute charitable sagesse. On peut désirer autre chose. Il faut d'abord savoir cela. Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants, l'Église n'encombre pas cette vérité de contestations superflues. S'il y a des puissants féroces, elle les adoucit, pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s'ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l'utilisant pour ses vues, loin d'en relâcher la précieuse consistance. Il faudrait se conduire tout autrement si notre univers était construit d'autre sorte et si l'on pouvait y obtenir des progrès d'une autre façon. Mais tel est l'ordre. Il faut le connaître si l'on veut utiliser un seul de ses éléments. Se conformer à l'ordre abrège et facilite l'œuvre. Contredire ou discuter l'ordre est perdre son temps. Le catholicisme n'a jamais usé ses puissances contre des statuts éternels ; il a renouvelé la face de la terre par un effort d'enthousiasme soutenu et mis en valeur au moyen d'un parfait bon sens. Les réformateurs radicaux et les amateurs de révolution n'ont pas manqué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amèrement de tant de précautions. Mais il les a tranquillement excommuniés un par un.

III

L'Église catholique, l'Église de l'Ordre, c'étaient pour beaucoup d'entre nous deux termes si évidemment synonymes qu'il arrivait de dire : « un livre catholique » pour désigner un beau livre, classique, composé en conformité avec la raison universelle et la coutume séculaire du monde civilisé ; au lieu qu'un « livre protestant » nous désignait tout au contraire des sauvageons sans race, dont les auteurs, non dépourvus de tout génie personnel, apparaissaient des révoltés ou des incultes. Un peu de réflexion nous avait aisément délivrés des contradictions possibles établies par l'histoire et la philosophie romantiques entre le catholicisme du Moyen-Âge et celui de la Renaissance. Nous cessions d'opposer ces deux périodes, ne pouvant raisonnablement reconnaître de différences bien profondes entre le génie religieux qui s'était montré accueillant pour Aristote et pour Virgile et celui qui reçut un peu plus tard, dans une mesure à peine plus forte, les influences d'Homère et de Phidias. Nous admirions quelle inimitié ardente, austère, implacable, ont montrée aux œuvres de l'art et aux signes de la beauté les plus résolus ennemis de l'organisation catholique. Luther est iconoclaste comme Tolstoï, comme Rousseau. Leur commun rêve est de briser les formes et de diviser les esprits. C'est un rêve anti-catholique. Au contraire, le rêve d'assembler et de composer, la volonté de réunir, sans être des aspirations nécessairement catholiques, sont nécessairement les amis du catholicisme. À tous les points de vue, dans tous les domaines et sous tous les rapports, ce qui construit est pour, ce qui détruit est contre ; quel esprit noble ou quel esprit juste peut hésiter ?
Chez quelques-uns, que je connais, on n'hésita guère. Plus encore que par sa structure extérieure, d'ailleurs admirable, plus que par ses vertus politiques, d'ailleurs infiniment précieuses, le catholicisme faisait leur admiration pour sa nature intime, pour son esprit. Mais ce n'était pas l'offenser que de l'avoir considéré aussi comme l'arche du salut des sociétés. S'il inspire le respect de la propriété ou le culte de l'autorité paternelle ou l'amour de la concorde publique, comment ceux qui ont songé particulièrement à l'utilité de ces biens seraient-ils blâmables d'en avoir témoigné gratitude au catholicisme ? Il y a presque du courage à louer aujourd'hui une doctrine religieuse qui affaiblit la révolution et resserre le lien de discipline et de concorde publique, je l'avouerai sans embarras. Dans un milieu de politiques positivistes que je connais bien, c'est d'un Êtes vous catholiques ? que l'on a toujours salué les nouveaux arrivants qui témoignaient de quelque sentiment religieux. Une profession catholique rassurait instantanément et, bien qu'on n'ait jamais exclu personne pour ses croyances, la pleine confiance, l'entente parfaite n'a jamais existé qu'à titre exceptionnel hors de cette condition.
La raison en est simple en effet, dès qu'on s'en tient à ce point de vue social. Le croyant qui n'est pas catholique dissimule dans les replis inaccessibles du for intérieur un monde obscur et vague de pensées ou de volontés que la moindre ébullition, morale ou immorale, peut lui présenter aisément comme la voix, l'inspiration et l'opération de Dieu même.
Aucun contrôle extérieur de ce qui est ainsi cru le bien et le mal absolus. Point de juge, point de conseil à opposer au jugement et au conseil de ce divin arbitre intérieur. Les plus malfaisantes erreurs peuvent être affectées et multipliées, de ce fait, par un infini. Effrénée comme une passion et consacrée comme une idole, cette conscience privée peut se déclarer, s'il lui plaît, pour peu que l'illusion s'en mêle, maîtresse d'elle-même et loi plénière de tout : ce métaphysique instrument de révolte n'est pas un élément sociable, on en conviendra, mais un caprice et un mystère toujours menaçant pour autrui.
Il faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l'homme et de la société ; pour la résoudre, il faut constituer des autorités vivantes chargées d'interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là et là seulement, l'homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes : l'homme n'ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d'un froissement, et la société trouve devant elle un grand corps, une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement quoique inégalement compétentes. L'Église incarne, représente l'homme intérieur tout entier ; l'unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L'État, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon ? 
Charles MAURRAS 
L'on peut aussi lire intégralement ...

jeudi 15 novembre 2012

Rome : Des héros de légende...mais aussi des citoyens qui croient en leur destin

Des héros de légende…

Disons-le d'entrée : l'image de Rome qui s'est imprimée dans nos mémoires d'écoliers studieux est, sinon fausse, du moins trop partielle – voire partiale – pour refléter la réalité. Les voici donc, ces Romains, grands bâtisseurs d'empire, faiseurs de lois et de discours vengeurs au Forum quand ils ne parcourent pas le monde antique, armés jusqu'aux dents, dans le seul dessein de gouverner les autres, de les plier à leur discipline, de les soumettre à leur redoutable administration. 
Et de citer Virgile : "Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les peuples sous ton empire", sans trop se soucier du contexte, du propos, de l'appel à la paix et à l'humanité qui accompagnent ce vers de L'Énéide. Les a-t-on entendus, au long des pages de Tite-Live et de César traduites laborieusement, ces légionnaires dont les galoches aux semelles de plomb – pour ne pas user le cuir ! – martelaient le pavé des routes au rythme de leur pas lent, mais régulier, au point de devenir obsédant ! Les a-t-on vus ces héros impressionnants de courage et d'humilité au service exclusif de leur patrie ! Voici Horace, vainqueur des Curiaces, qui sauve Rome de la servitude, et Cincinnatus qui délaisse seize jours ses labours, le temps de repousser l'ennemi, puis revient à son araire et enraie placidement la terre comme s'il l'avait quittée la veille ; voici Régulus, venu à Rome encourager à combattre Carthage jusqu'au bout, qui s'en retourne se livrer à l'ennemi parce qu'il avait donné sa parole ; il sait que la mort l'attend, mais il supporte les plus affreuses tortures sans même jeter un cri… Et l'idée s'insinue que ces héros rigides, glorifiés par l'histoire, sont des statues sans âme, des géants impitoyables, à la limite de l'humain, que seuls pouvaient encore mettre en scène un Shakespeare ou un Corneille. Les Romains eux-mêmes, d'ailleurs, sont à l'origine de ces stéréotypes : les jeunes écoliers de l'Antiquité écoutaient la geste de ces héros avec le plaisir qu'aiguise le frisson de l'effroi.
Certes, c'est ainsi que Rome s'est faite, au prix des sacrifices et du don de soi.
… mais aussi des citoyens qui croient en leur destin
L'héroïsme a nourri la "vertu" romaine, et les obscurs citoyens suivent l'exemple. Ils se doivent à leur patrie. Mais ce fut parfois au prix de la peur. Rome, la dominatrice, a souvent tremblé, au point de penser abandonner ses murs, comme au temps de Camille, ou de croire arrivée l'heure de la servitude, quand Hannibal n'était qu'à quelques jours de ses portes sans qu'aucune force romaine ne restât pour lui en interdire l'entrée. Dans ces moments-là, et dans beaucoup d'autres, il fallait les tempéraments bien trempés d'hommes qui ne pouvaient faire honte aux grandes figures légendaires. Mais Rome n'est pas seulement une terre de héros. Tout ce que la cité compte de citoyens participe à sa défense et, à l'ombre tutélaire des grands hommes, c'est ici, plus qu'ailleurs, l'union qui fait la force. La foi aussi, en son destin. Et le ciment qui unit ces hommes dans leur volonté de survivre réside dans leur morale. Non, les Romains des premiers temps n'étaient pas des conquérants. Ils n'ont jamais pris l'offensive contre les peuples voisins. Ils ont toujours résisté aux pressions belliqueuses de ceux-ci et ont gagné. Puis ils ont offert leur protection à ces peuples voisins et les ont aidés à repousser, à leur tour, une invasion ennemie. Et ils sont parvenus, ainsi, à dominer l'Italie. C'était une question de survie car telle est la loi de la guerre dans l'Antiquité : on est vainqueur ou réduit en esclavage. Il leur fallut plus de quatre siècles pour y arriver. Parfois même de justesse – qu'on se souvienne de la présence gauloise à Rome en 390 avant J.-C. – et des oies du Capitole ! Tout cela n'a rien d'une conquête foudroyante…
Une valeur fondamentale, la virtus
La force morale qui unit les citoyens dans l'accomplissement de leur destin s'appuie sur la virtus. Cette notion n'a rien d'abstrait pour un Romain. La virtus est la qualité du vir, celle de l'homme, dans ce qu'il a de viril ; celui à qui incombent deux devoirs fondamentaux : défendre sa patrie et lui donner des fils qui la protégeront à leur tour. Dans l'action politique et militaire, elle définit le courage, la capacité à affronter les difficultés avec énergie. Telle est la vraie noblesse du citoyen, et ce mérite est reconnu puisque, par sa virtus, un homme de la plèbe peut, tout autant qu'un noble, parvenir jusqu'aux plus hautes fonctions de l'État. À Rome, il n'y a pas de place pour l'individu. Chacun n'existe et n'est reconnu que parce qu'il appartient à un groupe, par exemple à une tribu et à une centurie, pour exercer son droit de vote, sous la République. Les liens entre les membres de la communauté sont très forts.
… et ses corollaires, pietas et fides
Cette solidarité s'exprime par un essentiel sentiment de respect, une conscience aiguë de ses devoirs envers sa famille et envers ses dieux : c'est la pietas, à laquelle correspond, sur le plan juridique, la fides qui caractérise le lien d'autorité, de dépendance qui relie les citoyens entre eux. Cette notion est essentielle dans une société où le clientélisme est omniprésent : loyauté et confiance forment la trame du tissu social. Voilà pourquoi la loi occupe à Rome une place si importante. Le droit est la science des rapports sociaux dans la cité où l'intérêt collectif prime les intérêts individuels, et où l'obéissance à la loi constitue la première vertu civique.
Ce respect des autres a conduit Rome à innover en matière de gouvernement d'un empire. Très tôt, dès le IIe siècle avant notre ère, et très vite, en un demi-siècle, les "fils de la louve" se sont trouvés les maîtres de la Méditerranée, à la suite de divers conflits qui suivirent la seconde guerre punique. Il leur fallut "absorber" le monde grec qui, par l'ancienneté de sa culture, mettait en péril l'identité romaine. Ce fut là ce qu'on pourrait appeler le miracle romain. Rome sut tirer de l'hellénisme tout ce qui servait son épanouissement sans pour autant s'asservir à cette culture si différente de la sienne et perdre son âme. Et malgré le mépris des Grecs qui, dépités d'avoir été vaincus, considéraient les Romains comme des paysans mal dégrossis ! Dès avant la fin de la République, l'empire était constitué – à quelques contrées près. Et il perdura plusieurs siècles, ce qui constitue un fait unique parmi les grands empires de l'Antiquité. Celui d'Alexandre le Grand, par exemple, fut immense et, dit-on, magnifique ; il dura dix ans. Ce qui fait la différence, c'est le respect que les Romains ont des vaincus, et la conscience de leur responsabilité envers eux. Les peuples soumis ne sont pas méprisés. Ils gardent leurs lois, leurs coutumes, leur langue. Rome exige d'eux une adhésion, une collaboration à l'Empire romain. Deux rhéteurs grecs du IIe siècle de notre ère, Dion et Aelius Aristide, félicitent Rome d'avoir su regrouper sous son autorité "des hommes libres". Et progressivement, le droit des citoyens romains s'étendra à tous les habitants de l'empire. Or, si Rome a réussi ce pari, c'est qu'elle a étendu à l'ensemble des peuples le lien qu'elle a institué entre ses citoyens : la fides, qui suppose loyauté de la part des peuples conquis, mais aussi protection, justice et aide de la part du vainqueur. Ainsi, par la liberté reconnue de chacun dans le cadre d'un empire pérenne, se trouvaient garanties la paix et la prospérité pour tous.
Le goût de la vie sous toutes ses formes
Cependant, la noblesse et la grandeur des valeurs inspirées par les héros légendaires ne doivent pas laisser croire à l'attitude hiératique, à l'austérité des Romains de nos vieux livres scolaires. Les Anciens étaient animés d'un grand amour de la vie et de la liberté que fortifiait leur fierté d'être Romains. Du reste, les artistes ne s'y sont pas trompés, peintres ou cinéastes, qui n'ont retenu de Rome que les orgies et le stupre. Mais que l'on n'aille pas s'imaginer que tous les citoyens finissaient leurs journées vautrés sur des lits de banquet et couronnés de roses, une coupe de vin fort dans une main tandis que l'autre s'égarait sur la poitrine nue d'une fille lascive. Ce sont là des clichés faciles. D'aucuns objecteront qu'ils sont inspirés de certains textes latins, mais ils oublient qu'il s'agit déjà, à l'époque, de tableaux satiriques, dénonçant l'excès. Or l'excès est stigmatisé parce que, précisément, il est exceptionnel et contraire aux bonnes mœurs. On peut même dire que la règle générale fut plutôt la frugalité que la débauche. Ceci n'est pas contradictoire avec le goût du plaisir, avec un réel appétit de jouissance qui se développe à Rome, surtout à partir du IIe siècle avant notre ère, quand la petite cité des bords du Tibre devient la capitale du monde et se nourrit de toutes les richesses et des raffinements de l'Orient.
Le Romain est un pragmatique. Il ne se perd pas en spéculations oiseuses. Il apprécie l'instant, le bonheur simple d'une amphore partagée à l'ombre d'une treille tandis que le soir tombe, le plaisir d'une conversation dans la fraîcheur d'une basilique, l'émotion esthétique éprouvée devant la beauté majestueuse et monumentale de Rome. Mais n'en déduisons pas que la ville est imposante, et figée comme sur ces gravures où l'artiste représente le Forum avec deux ou trois citoyens raidis, et comme prisonniers d'une toge trop impeccablement drapée. Rome bouge ; Rome bruit ; la foule se presse dès le matin dans les rues où les embouteillages (déjà !) empêchent toute circulation des chars et des piétons. Il faut se faufiler sur les trottoirs, inventés au temps de César, entre les mendiants couchés par terre et les barbiers qui officient à l'extérieur, et pérorent entre deux coups de rasoir en faisant virevolter dangereusement la lame dans les airs, au rythme de leurs récriminations. Au Forum, ceux qui font campagne électorale et ceux qui se prennent pour des tribuns-nés argumentent et vocifèrent pour couvrir la voix de stentor d'un concurrent, ou les lamentations éperdues d'un cortège de pleureuses qui accompagne un enterrement. La ville n'est pas grise. Elle brille partout des couleurs resplendissantes là où règnent la puissance et l'opulence, tandis que les teintes sales de la misère endeuillent les quartiers sordides où les riches ne se hasardent pas.
Tous les monuments sont peints de couleurs vives. Imaginez : le pont de Gard était rouge du bas jusqu'au sommet, sous le ciel bleu et au cœur de la verte garrigue !
Un véritable humanisme
Ce qui transpire de cette agitation, c'est une profonde humanité, un réel souci de l'autre, un désir de faire reconnaître sa dignité. Voilà ce que les Romains demandent à la philosophie, et ce n'est pas un hasard s'ils ne retiennent du stoïcisme ou de l'épicurisme que la morale. Peu importent les grandes considérations sur les origines du monde. Ils veulent vivre, saisir l'instant (Carpe diem, disait Horace) et tenter d'oublier la mort. Car les Romains ont peur de la mort. Elle les hante et distille lentement dans leur âme une douce mélancolie, comme un poison. La Cabaretière de Virgile brosse le tableau idyllique d'une chaude journée d'automne. Une tonnelle, quelques roses, le doux murmure d'un ruisseau, l'abondance de fruits colorés, prunes blondes et mûres violettes, châtaignes et pommes rougissantes, le chant des cigales que couvre celui d'une flûte… La fille danse au son du crotale quand de cette joie simple surgit le spectre de la mort. "La mort nous tire par l'oreille : vivez, dit-elle, me voici." Voila pourquoi le Romain a peur de vieillir. Mais il ne le dira pas. Il porte beau. Seulement vous verrez, au fond de son œil, sourdre son angoisse du temps qui fuit. Et cette crainte le conduit peu à peu à l'irrationnel, à la magie, parfois même à la foi qu'ignore la religion traditionnelle. Il faut prendre, à Rome, la mesure du mystère, et du symbole.
Du Romain, peu à peu, le portrait s'affine, et devient complexe. À l'image impressionnante et dure du héros se substitue celle de l'homme ; non point ce dominateur égoïste et violent qui s'abîme d'orgies en lupanars, mais cet être fier et digne, à la fois réaliste et mystérieux, énergique et qui doute, soucieux d'humanité – "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger" dit un personnage de Térence –, qui cache une profonde sensibilité et un amour de la vie teinté de tristesse devant l'inéluctable fin. Il reste décidément le fils du héros Énée descendu aux Enfers pour revoir son père dont la mort l'a tant affecté. Anchise est là, dans un cadre paradisiaque, "au fond d'une vallée verdoyante", et dès qu'il aperçoit son fils, il lui tend les mains, plein d'allégresse, les joues baignées de larmes. "Donne-moi ta main, mon père ; donne-la moi que je la serre." À trois reprises, Énée tente de prendre son père dans ses bras ; trois fois, "l'ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s'envole." À Rome souvent, le bonheur se moire de souffrance.
Jean-Nöel ROBERT, Latiniste et historien de Rome  http://www.theatrum-belli.com
Source du texte : CLIO.FR

mardi 7 février 2012

LE RENOUVEAU PAÏEN DANS LA PENSEE FRANCAISE

Livre militant. Issu de la Nouvelle Droite (abrégé ND) et publié par la maison d’édition de la Nouvelle Droite. Livre daté donc en quelque sorte. Ce qui n’enlève rien, ni à sa qualité, ni à son actualité.
L’apparition de la ND dans les années 70 provoqua un véritable tsunami intellectuel. La certitude établie que la France possédait la droite la plus bête du monde volait subitement en éclats. La gauche n’en crut ni ses yeux ni ses oreilles. Voici que des intellectuels de haut-vol regroupés autour d’A. de Benoist et de M. Marmin s’en allaient chasser sur des terres inaccoutumées. C’est que la ND commença par un crime de lèse-majesté. C’est une vieille tactique militaire que d’attaquer du côté par où l’on vous attend le moins. Panique à gauche : la ND osait se revendiquer du théoricien communiste italien Gramsci. Certes il n’était pas question pour ses affiliés de s’inscrire au Parti, ils se contentèrent de faire main-basse sur le concept gramscien, non plus de lutte de classe, mais de lutte de culture. En termes marxistes disons que la ND avait compris qu’elle ne verrait son triomphe politique qu’une fois que ses propres idées seraient devenu le fonds commun de l’idéologie dominante. Plus facile à dire qu’à faire, mais au contraire d’Archimède la ND possédait et son levier et son point d’appui pour soulever le monde !
C’est que la ND prenait les ouailles habituelles à revers : les gauches révolutionnaires ou réformistes comme les droites traditionnelles ou extrémistes. Alors que l’on s’attendait à une résurgence modernisée de l’alliance du Royaume et de l’Autel, la Nouvelle Droite sortit de sa poche deux joujoux relégués depuis si longtemps au magasin des antiquités que l’on avait fini par croire qu’ils n’avaient jamais existé, l’Empire et le Paganisme. À gauche, c’était en ces temps où l’on tendait avec componction et gravité la main aux chrétiens de gauche, l’on avait oublié que la Révolution française s’était déroulée à l’ombre exemplaire de la République Romaine et de la tutélaire société des Égaux spartiate. L’on s’étrangla de fureur devant ces trouble-fête qui investissaient le champ si symbolique de Mars que l’on avait laissé en friches depuis si longtemps. La bobonne vieille droite réactionnaire et catholique s’estima poignardée dans le dos par de dangereux extrémistes. De tous côtés l’on s’activa dare-dare à dresser autour des troublions un périmètre de concentration et de sécurité des plus efficaces…
Les années ont passé. Le monde a changé. La ND n’a jamais su ou pu concrétiser son démarrage foudroyant. Les causes de son échec à court terme demanderaient de longues explications qui ne sont pas du ressort de ce modeste article. Mais une chose est sûre et indéniable : si l’on peut parler aujourd’hui, même dans ce que ce terme présente d’artificialité et de superficialité, d’un renouveau païen en Europe et en France, force est de reconnaître que la Nouvelle Droite est en grande partie responsable de l’émergence de cette vaste mouvance. Dans Le Renouveau Païen dans la Pensée Française J. Marlaud, tout en partageant notre point de vue sur l’opérativité de la ND quant à l’éclosion de cette nouvelle sensibilité, s’essaie à reconstituer la généalogie philosophique et littéraire de ce phénomène de renaissance païenne.
Une chose est sûre : nous ne procédons pas du même cheminement. Pour nous, nous sortons tout droit de l’héritage impérieux. Tout petit nous y sommes tombés dedans. Comme beaucoup, par les canaux de liaison à notre portée immédiate : les livres. Nous n’avons eu qu’à tendre la main et à saisir sur l’étagère les Discours de Cicéron ou l’Anabase de Xénophon. Nous ne nions pas qu’il nous a fallu beaucoup de temps pour relier tout ce qui nous fut donné épars, dans le désordre chaotique de sa mise à mort, mais enfin, les Dieux étaient-là, et relever les autels renversés n’était pas une tâche insurmontable. D’autant plus que nous avions des prédécesseurs, un Byron, un Heredia, un du Bellay, nous avaient déjà dégagé le chemin. Les Dieux et les Poëtes partagent les mêmes rituels de foudre. J. Marlaud ne remonte pas plus loin. Il placera sa première borne bien plus près, chez Montaigne. Mais son paganisme théorique est surtout et avant tout le résultat d’une démarche intellectuelle précise qui s’imposera à lui comme le résultat tactique d’une réflexion métapolitique poussée jusqu’au bout de ses principes.
En homme de droite J. Marlaud possède son chiffon rouge, sa hantise, son fantôme : le marxisme. Éradiquez la philosophie marxiste et le communisme s’effondrera. En fait c’est le contraire qui est arrivé, mais ceci est une autre histoire ! Et qu’est-ce que le marxisme si ce n’est une resucée laïque du christianisme ? Ensuite il suffit d’un peu de logique et de quelques connaissances historiques. Non l’athéisme ne fut pas l’ennemi du christianisme ! Les chrétiens étaient d’ailleurs accusés d’athéisme par l’administration romaine ! L’adversaire du monothéisme chrétien fut et restera le paganisme européen ! Beaucoup s’étonneront de cette hargne principielle contre le christianisme. Quelle idée baroque que d’aller tirer de leur sommeil de plomb les anciens Dieux ! Juste au moment où l’Église perdait ses brebis à foison ! Plus grand monde à la messe du dimanche, et de toutes les façons y aurait-il eu foule qu’il n’y avait pratiquement plus de curés pour distribuer le pain bénit de la rédemption ! Avec le recul l’on s’aperçoit que le cadavre est encore agité de tressaillements indésirables. Ayons l’œil, les romains se sont fait avoir avant nous : ils n’avaient pas prévu le coup de la résurrection. Ne dédaignons pas les secours des Dieux antiques. Ils ont perdu une bataille, mais pas la guerre. Mais revenons à J. Marlaud.
Certes le christianisme a du plomb dans l’aile nous assure-t-il mais l’essentiel de son message s’est sécularisé et imprègne si bien les consciences que la plupart des individus, de manière plus ou moins volontariste ou inconsciente, suivent et propagent des valeurs chrétiennes. J. Marlaud en inventorie les principales. Ainsi à l’idée de fraternité christique s’est substituée la notion d’égalité des êtres humains. De la Déclaration des Droits de l’Homme aux utopies anarchistes les plus radicales ce principe d’arasement métaphysique de toutes les différences a été décliné jusqu’à plus soif dans nos sociétés modernes. Alors que la société païenne instaurait le règne hiérarchique des puissances institutionnelles le christianisme a perverti et brouillé les cartes de la reconnaissance sociale. Privées de leurs ossatures rituelles les organisations castiques se sont effritées de l’intérieur gagnées par le vertige grégaire du plus grand nombre à se réconforter en la croyance mutuelle de leur stricte identité égalitaire.
Nous n’avons rien à redire à cette analyse de J. Marlaud si ce n’est qu’il ne nous semble pas avoir intégré à son raisonnement l’aspect dialectique des processus évoqués. Ce n’est pas de la faute du christianisme s’il a eu raison du paganisme. C’est le paganisme qui s’est d’abord effondré de l’intérieur, de lui-même et selon sa propre idéologie, et qui n’a ensuite subsisté qu’en tant qu’arbre mort, debout certes encore, mais qui ne se doute pas que le prochain vent automnal le boutera à terre. Lorsque les ilotes s’emparent du pouvoir, les maître n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes de leurs propres faiblesses. Ils en portent l’entière responsabilité. Rien ne sert de gémir. Ni de pleurnicher. Souvent nous assénons des décisions dont nous n’avons pas étudié les plus lointaines conséquences. L’appât du gain et du pouvoir a obnubilé les élites païennes des deux premiers siècles de la Rome Antique. Devant l’immense concentration de richesses opérées il ne restait plus aux larges masses populaires que leurs deux yeux pour pleurer. Le Christ a donné une raison de vivre à leurs larmes.
Ce ne sont pas les chrétiens qui ont tué l’Imperium, c’est l’Imperium qui a couvé les lentes du christianisme. Comme l’oiseau qui s’en va réchauffer l’œuf du serpent et se fait dévorer le jour de l’éclosion. Le pire c’est qu’un phénomène de cette importance est difficile à analyser par ceux qui assistent à son déploiement. Il arrive un moment où les contradictions se démultiplient : l’unité de tous ceux qui ont objectivement raison de se liguer contre ce nouvel état de fait en train de poindre, se lézarde. Les rencontres individuelles, le goût de la nouveauté, l’envie de se démarquer de ses pairs, un ressentiment quelconque, et mille et un arbrisseaux, examinés un par un, vous voilent la forêt qu’ils sont en train de devenir.
Le christianisme aurait perverti notre sensibilité. Nous n’en doutons pas. En serions-nous pour autant la proie des valeurs spécifiquement féminines : pacifisme, économisme, sentimentalisme ? Certainement, à condition de ne pas oublier que la femme est une construction culturelle hominienne au même titre que le personnage souvent falot et ridicule du mari. Et en ce sens les valeurs que J. Marlaud lui prête sont tout autant celles de l’homme. C’est que l’homme et la femme, artefact biblique et sociétal, sont aussi semblables que le mâle et la femelle sont authentiquement dissemblables. Nous sommes soumis aux desiderata d’une idéologie émolliente et avilissante. Inutile d’en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Le plus court chemin est souvent celui du renoncement à être soi-même. Désigner un fautif c’est déjà vouloir lui ressembler. Reconnaissons nos faiblesses et nos lâchetés. À plus amer que la gamète diabéique de notre miroir se doit notre sang.
Le paganisme de J. Marlaud est essentiellement idéologique. Le nôtre absolument politique. Et pour cela beaucoup plus proche de son essence. Car toute idéologie est, de par sa nature explicative même, rattaché de très près comme de très loin à la monothéique notion de vérité. J. Marlaud a négligé l’aspect de jeu sophistique qui est à la base de tout discours païen. Ce qui suit est un peu malhonnête de notre part car nous nous jouons d’un anachronisme qu’en 1986 notre auteur était dans l’impossibilité naturelle d’observer : depuis quelques années la ND use d’une moindre virulence quant à son positionnement pro-païen. Toute idéologie est versatile car le critère de vérité doit s’adapter à toutes les oscillations de l’adaptation pragmatique de l’Unité conceptuelle intangible confrontée à la Multiplicité mouvante du réel, du désir et de la volonté. Il n’est pas étonnant que les premiers auteurs considérables étudiés en ce volume soient, tout de suite après Montherlant, Gripari, Pauwels et Jean Cau. Un chapitre en entier leur est chaque fois consacré. Nous aurions commencé pour notre part par quelques pages sur Homère et Virgile, Empédocle et Lucain. Simple différence de perspective. Reste que les pages sur Montherlant sont superbes et que ce livre de J. Marlaud est une des meilleures études de cette étendue que nous ayons lue sur les origines du renouveau païen de la pensée française.
André Murcie, Littera Incitatus (bulletin n°26), 2006http://vouloir.hautetfort.com