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vendredi 31 octobre 2025

17 octobre 1893 : mort du président Mac-Mahon, dernier espoir du retour du roi

 

Par Pierre Petit — Jeffdelonge Mairie de Vantoux-et-Longevelle (France), Domaine public.
Par Pierre Petit — Jeffdelonge Mairie de Vantoux-et-Longevelle (France), Domaine public.
Le 17 octobre 1893, dans la quiétude du château de Montcresson, mourait Patrice de Mac-Mahon, duc de Magenta, maréchal de France, dernier grand témoin d’une période où la France hésitait encore entre la monarchie et la république. Avec sa disparition se clôt une longue histoire militaire et politique, marquée par la gloire des champs de bataille, les soubresauts de la guerre franco-prussienne et les hésitations institutionnelles des débuts de la IIIe République. Sa mort laisse derrière elle le souvenir d’un homme profondément attaché aux principes légitimistes, mais rattrapé par les mutations politiques d’une France entrée dans une nouvelle ère.

Le retour du roi ?

Patrice de Mac-Mahon n’était pas seulement un maréchal. Né en 1808 dans une famille aristocratique d’origine irlandaise, il fait une carrière militaire brillante. Officier sous la monarchie de Juillet, il s’illustre en Algérie, participe à la guerre de Crimée et se couvre de gloire à la bataille de Magenta en 1859, pendant la campagne d’Italie. Cette victoire lui vaut son titre de duc. Fait maréchal de France sous Napoléon III, il devient l’un des officiers les plus respectés de son temps.

En 1870, après la défaite de Sedan, Mac-Mahon, blessé au combat, se charge de réprimer la Commune de Paris et de restaurer l’ordre. Fort de cet acte, c’est à lui qu’une Assemblée nationale dominée par des monarchistes et des conservateurs confie, en mai 1873, la présidence de la République après la chute d’Adolphe Thiers. Pour ces députés, le maréchal incarne une solution d’attente : un président loyal aux monarchistes, censé préparer le retour du roi.

Mais des événements viennent contrarier ces plans. Les profondes divisions entre légitimistes et orléanistes, la fermeté du comte de Chambord sur le refus de reconnaître le drapeau tricolore, symbole de 1789, et la montée en puissance d’un bloc républicain de plus en plus structuré rendent impossible toute troisième Restauration. Mac-Mahon, loyal à la légitimité monarchique mais conscient des équilibres politiques, reste alors à la tête d’un régime dont l’Assemblée est toujours majoritairement monarchiste mais dans un pays de plus en plus républicain.

Nouvelle république

La présidence de Mac-Mahon porte l’empreinte de cet entre-deux. En novembre 1873, l’Assemblée nationale, toujours majoritairement monarchiste, vote la promulgation du septennat en faveur du mandat de Mac-Mahon, afin de gagner le temps nécessaire à l'hypothétique retour d’un autre roi que le comte de Chambord. Ce compromis institutionnel visait à maintenir ouverte la possibilité d’une Restauration et offrait presque le rôle de régent au Président.

Cependant, ce délai profite surtout aux républicains. Ils réussissent à consolider leurs positions et préparent la fondation d’un régime stable. Ainsi, les lois constitutionnelles de 1875 fixent l’organisation des pouvoirs publics et instaurent un régime parlementaire où le président de la République est élu par les deux chambres réunies en Assemblée nationale, les représentants de cette dernière étant élus au suffrage universel.

Mac-Mahon, homme d’ordre et monarchiste fidèle, n’avait pas la fibre politique des républicains parlementaires. Il cherche à gouverner avec des ministères conservateurs, persuadé que la majorité rurale du pays soutiendra une orientation traditionnelle. Mais cette stratégie se heurte frontalement à la dynamique électorale républicaine.

Coup de force raté

La crise majeure de son mandat éclate le 16 mai 1877. Refusant de collaborer avec une Chambre des députés désormais majoritairement républicaine, Mac-Mahon remercie le président du Conseil, Jules Simon, et le remplace par le duc de Broglie, monarchiste convaincu. Ce geste, perçu comme un acte de défiance envers le Parlement, provoque une confrontation directe entre l’exécutif et le législatif.

S’appuyant sur ses prérogatives constitutionnelles, Mac-Mahon dissout alors la Chambre des députés et convoque de nouvelles élections, espérant renverser la majorité républicaine. Mais son calcul se révèle erroné : les électeurs votent en faveur des républicains. Leur leader, Gambetta, déclare : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre. »

Face à ce désaveu, Mac-Mahon tente encore de gouverner avec des ministères conservateurs, mais l’absence de soutien parlementaire rend sa situation intenable. Constatant qu’il n’a plus la confiance des élus et du peuple ni la possibilité d’imposer une orientation monarchiste à la France, il présente sa démission le 30 janvier 1879. Son départ marque la fin des espoirs de restauration monarchique.

Après sa démission, Mac-Mahon décide de se retirer de la vie politique. Il demeure une figure respectée mais s’éloigne volontairement des affaires. Il partage ainsi ses dernières années entre Paris et son château à Montcresson, consacrant son temps à sa famille et à l’écriture de ses mémoires. Après son décès, le 17 octobre 1893, ses obsèques sont célébrées avec les honneurs militaires dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides où il fut inhumé, rejoignant ainsi les grandes figures militaires de la nation. Celles qui, comme lui, ont marqué l’histoire et le destin de la France.

Eric de Mascureau

jeudi 5 septembre 2024

Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895)

 

Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895)

Spécialiste de la culture bretonne, Théodore Hersart de La Villemarqué a marqué sa génération par son étude des chants et des poèmes bretons ancestraux issus des plus anciennes traditions orales. Il a notamment recueillis et traduits le Barzaz Breiz, poème épique comparé aux récits de l’Iliade par Georges Sand.

Théodore Hersart de La Villemarqué : enfance et héritage

Théodore Hersart de la Villemarqué naît le 6 juillet 1815 à Quimperlé dans l’hôtel particulier qu’y possèdent ses parents. Dernier né d’une famille de huit enfants, il passe l’essentiel de son enfance dans le vieux manoir familial non loin de Pont-Avent dans l’actuel Finistère.

Héritier d’une longue lignée noble bretonne, son père, fier défenseur de la cause royaliste, s’est engagé en politique et assume les fonctions de député du Finistère et de maire de Nizon, petite bourgade bretonne proche du manoir familial. Sa mère, pour sa part, s’est prise de passion pour la littérature orale bretonne dont elle collecte autant de textes qu’elle peut.

Après avoir obtenu son diplôme du baccalauréat en 1833 à Rennes, Théodore part étudier le droit à Paris. Il se tourne cependant rapidement vers l’école des Chartes et abandonne le droit dès 1836. Il se plonge dès lors dans l’étude de chants et poèmes bretons ancestraux et prend des cours de breton.

Il profite de ses retours en Bretagne pour collecter des chants traditionnels en breton qu’il retranscrit sur ses carnets.

Théodore Hersart de La Villemarqué : le Barzaz Breiz

Afin de poursuivre la quête qu’il s’est attribuée, Théodore se rend au Pays de Galles, en octobre 1838 avec plusieurs compagnons animés par la même passion pour l’œuvre littéraire et poétique bretonne. Parmi ceux-ci se trouvent Gabriel-Jules de Francheville du Pélinec, auteur de plusieurs poèmes bretons et s’intéressant aux mythes bretons tels que celui de la ville d’Ys, ou encore Louis de Carné, rédacteur de plusieurs articles sur l’histoire de la Bretagne.

La Villemarqué profitera de ce voyage pour étudier le dialecte et les monuments d’origine celte. Il est reçu durant son périple en tant que barde de Nizon (« Barz Nizon ») au collège néodruidique gallois. Il posera également les fondations du congrès celtique international qui existe encore aujourd’hui et se fixe pour objectif la défense et la promotion des langues celtiques d’Irlande, d’Ecosse, du Pays de Galles, de Bretagne, de Cornouailles et de l’Ile de Man.

Inspiré par son expérience galloise, il profite de son retour en Bretagne pour fonder la Fraternité des Bardes de Bretagne (« Breuriez Breizh »). Malheureusement, l’association ne lui survivra pas et s’éteindra avec son fondateur à la fin du siècle.

En aout 1839, notre « Barz Nizon » finance de sa poche la publication du « Barzaz Breiz » qui lui confère rapidement et malgré son jeune âge, une certaine notoriété. Georges Sand contemporaine de Théodore de La Villemarqué parlera ainsi des « diamants du Barzaz Breiz » et ira jusqu’à comparer le chant du recueil « le tribut de Nominoë » avec l’Iliade d’Homère. Théodore ne se reposera pas sur ses premiers lauriers et poursuivra son travail de recherche et d’investigation. Une nouvelle édition paraît en 1845 et enrichit l’œuvre originale par l’ajout de nouveaux chants et de mélodies collectés au cours de ses voyages. Son recueil est rédigé en Breton et est exempté du moindre mot français. Publié à 500 exemplaires en 1839, les rééditions de 1845 et de 1867 gagnent en proportion avec une parution à respectivement 2000 et 2500 exemplaires. Son œuvre connaît un succès essentiellement auprès des lettrés parisiens et Bretons, ces derniers retrouvant dans les textes de la Villemarqué une réelle identité historique transcendée par des chants traitant de héros nationaux comme Nominoë ou Cadoudal.

Toutefois, malgré l’impact important du « Barzaz Breiz » sur le monde des lettres en Bretagne, peu de Bretons de plus basse extraction lisent l’œuvre.

Théodore, fier de son origine bretonne, soutient notamment les travaux de Jean-François Le Godinec qui publie le dictionnaire celto-breton en 1821. La Villemarqué en publie une nouvelle édition en 1850 qu’il fait précéder d’un essai s’interrogeant sur l’avenir de la langue bretonne. Il promeut alors une simplification de l’orthographe et une grammaire plus normative afin d’unifier les différents dialectes en une langue unique qui perdurerait.

Théodore Hersart de La Villemarqué : reconnaissance et controverse

La Villemarqué se marie en 1846 avec Clémence Tarbé avec qui il aura quatre enfants. Il recevra le 6 mai 1846, la légion d’honneur. Par la suite, les honneurs qui lui sont rendus se multiplient. Il est élu à l’académie de Berlin en 1851, devient président de la Nouvelle association Bretonne en 1855, puis entre à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1858. L’auteur du « Barzaz Breiz » entretient en outre des correspondances avec d’autres éminents écrivains ayant ressuscité de vieux contes populaires tels que les frères Grimm.

Les décennies suivantes se révèlent toutefois bien plus ardues pour Théodore qui doit faire face à de nombreuses critiques sur l’authenticité des textes composant son œuvre. On reproche à La Villemarqué d’avoir falsifié certains chants collectés ou encore d’accentuer l’ancienneté de certains de ses poèmes. Cette remise en cause du contenu du « Barzaz Breiz », loin de n’être qu’une querelle de taverne, se poursuivra pendant plus d’un siècle entre les partisans de la mystification, dont se seraient rendus coupables La Villemarqué et les défenseurs de l’authenticité. Toutefois, la découverte en 1964 de carnets de collecte de Théodore apporta de l’eau au moulin de ces derniers. Ces carnets montrent que l’auteur du « Barzaz Breiz » avait bel et bien recueilli la plupart des textes dont il s’était servi pour rédiger son œuvre et confirma ses sources populaires.

Malgré les reproches essuyés par l’auteur sur son défaut de méthode scientifique de collecte, tous ses contradicteurs ne purent que s’incliner devant ses talents littéraires et le travail considérable fourni.

Théodore Hersart de La Villermarqué s’éteint paisiblement le 8 décembre 1895, à l’âge de 80 ans. Son œuvre titanesque permit de montrer la voie à de nombreux autres Bretons qui se sont lancés et se lancent encore dans la collecte des traditions orales transmises depuis des générations afin de poursuivre son œuvre et de continuer de faire briller la culture bretonne aujourd’hui encore.

Gwenn Mamazeg – Promotion Homère
Source : breizh-info.com

https://institut-iliade.com/theodore-hersart-de-la-villemarque-1815-1895/

vendredi 19 juillet 2024

Un livre essentiel pour découvrir les Indo-Européens, nos mystérieux ancêtres

 

Un livre essentiel pour découvrir les Indo-Européens, nos mystérieux ancêtres
 
Si vous ne connaissez rien aux Indo-Européens, ni à la trifonctionnalité, et encore moins aux quatre cercles de l’appartenance sociale, et bien le petit livre sur les Indo-européens publié aux Éditions de la Nouvelle Librairie, dans la collection de la longue mémoire, est pour vous. En 79 pages, et deux cartes, Henri Levavasseur vous guide avec clarté et précision dans un superbe voyage à travers l’évolution linguistique, le temps, l’espace, et les civilisations.

Une langue pour les Indo-Européens

Dans un premier chapitre, Henri Levavasseur rappelle l’histoire des études linguistiques qui ont menées à la reconnaissance de l’existence d’une langue souche et donc d’un peuple, et c’est « Dans une conférence prononcée le 2 février 1786 devant la Société asiatique de Calcutta, [que William[1]Jones affirme que les parentés entre les racines verbales et les formes grammaticales du sanskrit, du latin, du grec, du vieil iranien, du gothique, et du celtique ne peuvent être attribuées au hasard, et s’expliquent nécessairement par la dérivation à partir d’une source commune, aujourd’hui disparue. [2]» et puis ce sera au XIXe siècle que le terme « indo-européen » sera employé pour la première fois[3].

En cent ans, le travail fondamental de reconstitution de la langue mère sera conduit essentiellement par des linguistes allemands et s’enrichira durant le XXe siècle des travaux de l’université allemande ou française, pour permettre à son tour d’étudier l’évolution spatiale et culturelle du monde indo-européen. Car « Aucune langue ne se diffuse sans locuteurs[4]. La reconnaissance de l’existence d’une langue mère impliquait d’admettre l’existence d’un peuple auquel cette langue est attribuée. Restait à situer ce peuple dans l’histoire et dans le temps, et à identifier les traits caractéristiques de sa civilisation à partir de la comparaison des cultures qui en ont recueilli l’héritage.[5] »

Quel foyer d’origine pour les Indo-Européens ?

C’est avec le deuxième chapitre que Henri Levavasseur s’attaque à la délicate question de la localisation du foyer d’origine (le Urheimat en allemand) des Indo-Européens, et après avoir démontré que la dissémination des indo-européens avait vraisemblablement eu lieu au quatrième millénaire av. J.-C., et ce qu’il y avait de commun dans ce groupe initial : le vocabulaire commun de la faune et de la flore (loutre, loup, frêne, ou bouleau) ou de la métallurgie (le bronze) qui situe ce foyer dans une région tempérée, et après avoir écarté les hypothèses du foyer indien, balte, ou anatolien, parmi d’autres, Levavasseur conclut : « En l’état actuel de nos connaissances, il semble donc plus pertinent de situer le dernier habitat commun des locuteurs de l’indo-européen reconstruit dans la zone des steppes pontiques, à partir de laquelle ces populations auraient, dès le IVe millénaire av. J.-C., essaimé vers l’ouest et vers l’est du continent eurasiatique.[6] »

Logiquement, à partir du foyer d’origine, Levavasseur nous entraîne dans un troisième chapitre à la découverte de la dissémination des Indo-Européens, et de la formation des principaux rameaux linguistiques qui en découlent ; vers l’est avec les langues tokhariennes, indiennes, ou encore iraniennes, ou vers l’ouest, avec la magnifique arborescence de nos langues européennes. Je ne peux pas cacher que j’aurais aimé trouver à la fin de ce chapitre un arbre illustratif de cette évolution chronologique, mais la carte qui se situe à la fin de notre petit ouvrage[7], montre bien l’évolution des grandes cultures indo-européennes (tokharienne, yamnaya, céramique cordée…) en la mettant en plus dans une perspective spatiale.

Synthèse et érudition

Enfin, dans un dernier chapitre, Henri Levavasseur met en valeur l’apport essentiel des trois grands chercheurs français du XXe siècle sur cette question : « Parmi les acquis majeurs de la recherche figurent en particuliers les contributions de trois savants français : Georges Dumézil, avec l’identification de l’idéologie des trois fonctions et la reconstitution de ses principales composantes ; Jean Haudry, avec la notion de périodisation de la tradition européenne, Émile Benveniste, avec la définition des quatre cercles de l’appartenance sociale.[8] » et les résume avec brio.

Pour avoir récemment expérimenté le format de cette extraordinaire collection[9], je ne peux que souligner la qualité du travail de synthèse qu’Henri Levavasseur a su donner à la question des Indo-Européens, en alliant clarté, érudition, le tout accompagné d’un bel appareil critique qui permettra à tous ceux qui découvrent ce sujet, ou qui s’y intéressent depuis longtemps de solidifier ou approfondir leurs connaissances. Le succès de ce petit livre lors du colloque -en tête des ventes- en est d’ailleurs la preuve.

Frédéric Eparvier 17/07/2024

[1] Linguiste Gallois (1746-1794) qui parlait gallois, anglais, grec, latin, farsi, arabe, hébreu, et chinois
[2] Levavasseur, Henri. Les Indo-Européens. Aux sources de la longue mémoire de nos peuples. La Nouvelle Librairie. 2024, p. 15
[3] Levavasseur, Op. cit., p. 15
[4] L’archéologue Jean-Paul Demoule  a signé un livre dans lequel il remet en cause l’existence même des Indo-Européens. Son débat avec le linguiste Laurent Sagart (visible sur Youtube), pendant lequel il fut mis en PLS comme disent les jeunes d’aujourd’hui tord définitivement le cou à sa thèse malhonnête, et motivée par l’idéologie.
[5] Levavasseur, Ibid., P. 4.
[6] Levavasseur, Ibid., p. 40
[7] Levavasseur, Ibid., p. 83 _ carte de Olivier Eichenlaub
[8] Levavasseur, Ibid., p. 63.
[9] Eparvier, Frédéric. Sparte et l’idée spartiate. La Nouvelle Librairie, coll. Mémoire longue, 2024.

https://www.polemia.com/un-livre-essentiel-pour-decouvrir-les-indo-europeens-nos-mysterieux-ancetres/

samedi 30 mars 2024

Il y a 155 ans, la flotte russe défendait les USA contre une agression militaire

 

par Vzgliad

Le 24 septembre septembre 1863, les navires de la Flotte impériale russe ont commencé à se regrouper près de New York, avant qu’une autre escadre fasse de même quelques jours plus tard sur la côte Ouest. Dans son journal, le secrétaire américain à la Marine exprimait son soulagement : «Bénis soient les Russes !».

Formellement, la Russie et les USA n’étaient liés par aucun engagement d’allié mais étaient rapprochés par l’existence d’ennemis communs, et, au premier semestre 1861, par la similitude de leurs problèmes intérieurs, écrit Vzgliad.

L’élection présidentielle de 1860 avait été remportée par le représentant du jeune parti républicain, Abraham Lincoln — il s’agissait de la première tentative réussie des «éléphants» de s’emparer de la Maison-Blanche.

Après son élection, les opinions de Lincoln sont devenues plus nuancées. Selon lui, l’abolition de l’esclavage était un objectif noble mais lointain, et rien ne devait menacer la propriété «noire» des gentlemen respectables du Sud.

L’élection de Lincoln a tout de même fait déborder le vase, après quoi le Sud a annoncé sa sortie de l’Union. Lincoln a refusé de laisser le Sud faire sécession, ce qui a conduit à la guerre la plus sanguinaire de l’histoire des USA.

Pendant l’été 1863, il est devenu évident que Londres cherchait à former une coalition internationale contre la Russie avec la France, l’Autriche — qui avait également participé au partage de la Pologne — ainsi que la Suède qui avait des prétentions pour la Finlande russe. En cas de grand conflit, la flotte baltique aurait été coincée à Kronstadt, comme pendant la guerre de Crimée.

L’expérience de l’Alabama, qui utilisait les ports français et anglais «neutres», a donné une idée au grand-prince Constantin et au ministre de la Marine Nicolaï Krabbe : et si les Américains mettaient à disposition leur ports «neutres» aux navires russes ? 5 ou 6 navires pouvaient suffire à paralyser le commerce transatlantique des Anglais et des Français.

Washington était prêt à accorder une telle aide, d’autant que les Britanniques se renforçaient (notamment leur marine) au Canada. Plusieurs navires de guerre pouvaient certainement servir à Lincoln, tout comme l’épaule amicale d’Alexandre II.

L’expédition a été préparée dans le plus grand secret. La frégate Osliabia a été la première à jeter l’ancre à New York le 24 septembre. Les autres navires quittaient Kronstadt un par un pour ne pas attirer l’attention, avant de se regrouper une fois en mer. Fin septembre, ils sont arrivés aux États-Unis.

La présence en ville de militaires russes amicaux avait un effet rassurant pour les partisans de Lincoln et dissuasif sur ses rivaux.

Cette fois, Londres et Paris n’avaient plus de doutes concernant l’existence d’un accord militaire entre Washington et Pétersbourg, signifiant que l’attaque contre l’une des puissances entraînerait automatiquement l’implication de l’autre. Les Anglais et les Français, déjà enlisés dans une occupation du Mexique, ne voulaient pas mener une guerre sur trois fronts à la fois.

source:https://fr.sputniknews.com/presse/201809261038256274-flotte-russe-agression-militaire/

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur de l’article repris d’un média russe et traduit dans son intégralité en français.

https://reseauinternational.net/il-y-a-155-ans-la-flotte-russe-defendait-les-usa-contre-une-agression-militaire/

dimanche 3 décembre 2023

L’héritage de Sándor Petőfi (1823-1849), l’éveilleur hongrois

 

L’héritage de Sándor Petőfi (1823-1849), l’éveilleur hongrois

Sándor Petőfi naît le 1er janvier 1823 et meurt au combat face aux cosaques du Tsar le 31 juillet 1849. Dans l’intervalle, une œuvre originale et fondatrice de la poésie hongroise s’élabore et accompagne l’un des principaux bouleversements politiques du XIXe siècle européen : le Printemps des peuples. Deux siècles après sa naissance, Petőfi occupe une place de choix dans le panthéon national hongrois. Il fut le héraut du romantisme, du nationalisme et des aspirations libérales de son temps. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Le romantisme a passé ; une fois les monarchies abattues ou avilies, le système parlementaire a souvent dissimulé une nouvelle servitude des peuples, privés d’une élite véritable ; l’État-nation s’est imposé partout en Europe et sert généralement de marchepied au mondialisme. En un mot, le zèle révolutionnaire n’a apporté qu’ébauche et désillusion. Ce constat sombre nous invite à relire le destin d’un insurgé lyrique pour comprendre la portée et les limites de l’enthousiasme révolutionnaire.

Parmi les aventuriers romantiques du XIXe siècle, le poète hongrois Sándor Petőfi dégage peut-être la fièvre romantique la plus pure et la plus intense. Le poète insurgé tranche avec l’esprit dominant d’une époque marquée par la révolution industrielle et le triomphe de la bourgeoisie.

Une époque pour avoir vingt-cinq ans : le Printemps des peuples

Le Printemps des peuples commence à Paris en février 1848. La brève révolution qui renverse Louis-Philippe Ier déclenche un séisme à travers l’Europe. La férule réactionnaire, sous laquelle le continent a pansé les plaies de l’ère révolutionnaire et napoléonienne, tremble sur ses bases de Berlin à Prague et de Vienne à Milan. En Hongrie grondent les tambours d’une véritable guerre d’indépendance, en germe dès le 15 mars 1848. Ce jour, Sándor Petőfi harangue la foule et déclame le poème écrit la veille « Debout, Hongrois ».

« Debout, Hongrois, la patrie nous appelle !
C’est l’heure : à présent ou jamais !
Serons-nous esclaves ou libres ?
Voilà le seul choix : décidez !
De par le dieu des Hongrois, nous jurons,
Oui, nous jurons
Que jamais plus esclaves
Nous ne serons ! »

Depuis la Révolution française, une ligne de fracture court à travers l’Europe : tout l’aggrave et rien ne la résorbe. La civilisation est schizophrène, déchirée de part et d’autre de 1789. Le paradigme de cette période, c’est l’opposition entre Révolution et Réaction et ses multiples déclinaisons : libéralisme contre légitimité, sentiment national contre fidélité dynastique, rationalisme contre révélation chrétienne, romantisme contre classicisme… Vienne s’est figé dans la posture réactionnaire que personnifie le chancelier Metternich. 1848 sonne l’heure de sa disgrâce et amorce un retour de balancier. Toutes les forces d’opposition donnent de la voix en même temps. Le réformateur István Széchenyi est vite dépassé. Monte l’étoile de Lajos Kossuth, l’homme fort du parti libéral dont les projets de modernisation étaient invariablement dédaignés par Vienne. Ce 15 mars à Buda et Pest, la foule hongroise, portée par l’enthousiasme de Petőfi, soumet à la municipalité douze exigences de la nation hongroise. La révolution n’est qu’ébauchée, c’est un point d’appui pour soulever le pays – à quoi s’apparente désormais le tragique destin de Sándor Petőfi.

Retour à l’enfance

Comment devient-on le barde d’un peuple ? On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait où l’on va, et la bohème de Petőfi vaut celle de Rimbaud. Le jeune Sándor jette ses premiers vers sur le papier où il répugne à noter assidûment ses leçons. Les réprimandes des professeurs et des parents le poussent à la fugue. Il va par les chemins, rejoint une troupe de comédiens ambulants. Toute son adolescence est scandée par des va-et-vient entre collège et escapade, discipline contrainte et rêverie sauvage. Très tôt, une fierté revêche et un sens de l’honneur à vif caractérisent sa personnalité. Petőfi est un enfant de la puszta, la grande plaine hongroise. Ses années d’errance l’assimilent à cette terre où il va aussi souvent pieds nus que chaussé : c’est l’école de son patriotisme. À l’insu de ce rimailleur désargenté, une alchimie s’opère au fil des jours sans pain et des nuits enchantées de lyrisme. Son dénuement épure l’inspiration poétique pour en faire le génie même de l’âme populaire, son orgueil charismatique retrempe la fierté de son peuple soumis à l’étranger.

Du poète populaire au barde politique

Petőfi fait publier quelques poèmes dans les gazettes de l’époque et trouve une place dans la vie littéraire hongroise au fil des années 1840. Le sentiment de la nature, un lyrisme exacerbé et une soif d’absolu : les thèmes de prédilection du romantisme européen trouvent en Petőfi leur expression hongroise. Loin de tous parcours académiques, Sándor Petőfi privilégie la rude simplicité aux effets de style. Sa plus haute ambition est de retrouver ses vers sur les lèvres du peuple.

La vocation de barde populaire de Petőfi est nourrie par la soif d’absolu propre à la jeunesse. L’aspiration à tout révolutionner trouve à s’employer dans le contexte politique de l’époque. Ce n’est rien de dire que les conceptions politiques renvoient chez lui à des figures simples, aux antipodes du réalisme d’un prince pétri d’expérience. Pour Petőfi, l’indépendance hongroise se confond avec l’idée républicaine. Sándor est un jacobin et admire les figures les plus radicales de la Révolution française comme Saint-Just. Autant dire que le poète se tient tout d’un côté de l’hémiplégie de civilisation décrite plus haut. La lyre et le glaive de l’intransigeance sont brandis jusque dans l’abîme.

L’ange à la lyre de la Révolution

Sándor Petőfi survole les évènements et insuffle en toute circonstance un esprit épique et prophétique. Au mois d’avril 1848, des élections renouvellent la diète. Petőfi se présente dans une circonscription de la puszta, mais échoue piteusement à être élu. La majorité se méfie d’un agitateur. Dès que les évènements retrouvent un cours normal et un cadre institutionnel, Sándor Petőfi ronge son frein. Il se révèle dans le tumulte. Le poète en appelle à la rupture complète avec Vienne. Bientôt, la déchéance des Habsbourg est proclamée. C’est donc la guerre. Alors la fièvre nationale montre ses limites. Le royaume de Hongrie est peuplé pour plus de la moitié de non Hongrois : Slovaques, Ruthènes, Roumains, Allemands, Serbes et Croates. Vienne n’a guère de mal à séparer ces populations de la révolution nationale qu’entreprennent les Magyars avec un esprit de supériorité sur leurs voisins. La guerre d’indépendance qui s’ensuit n’a pas de front et guère d’espoir de succès.

Petőfi ne se borne pas à célébrer la guerre salvatrice, il s’y engage et devient aide de camp du général Bem qui mène d’héroïques combats en Transylvanie. Le poète brandit alternativement le sabre et la plume. Ses poèmes célèbrent « les sans-grades » et la résurrection de la nation dans le sang versé. Mais la solidarité des souverains condamne l’insurrection hongroise. En 1849, l’armée russe porte secours à l’armée autrichienne. C’est en Transylvanie, dans un combat désespéré, que meurt l’impétueux poète à l’âge de 26 ans. Au mois d’août 1849, les Habsbourg ont rétabli une domination sans partage sur la Hongrie.

Déséquilibre de l’hémiplégie révolutionnaire

Petőfi a allumé un flambeau, la Hongrie s’y est brûlé les ailes. Pourtant, moins de vingt ans après l’écrasement du pays par la coalition du Kaiser et du Tsar, la Hongrie accède à une quasi-indépendance dans le cadre de la double monarchie austro-hongroise. Au juste, que doit-on à Petőfi et aux autres acteurs de la révolution ?

Le poète n’est pas le seul héros de cette page mémorable de l’histoire hongroise. Le personnage central est un homme politique, Lajos Kossuth. Entre l’avocat et le poète règne la méfiance sinon l’antipathie. Pourtant Kossuth est un opposant résolu aux Habsbourg, il assume l’écrasante responsabilité de gouverner la Hongrie en rupture de ban. Ce n’est pas un hasard si la place du Parlement à Budapest porte son nom. Lajos Kossuth finira sa vie en exil dans l’Empire ottoman.

Un autre personnage relèvera le pays : Ferenc Deák, le sage de la nation. Celui-ci a participé aux premiers pas de la Hongrie indépendante, puis s’est retiré de la mêlée avant la catastrophe. À la fois réfractaire à l’absolutisme autrichien et dévoué au relèvement interne du pays, il a patiemment attendu un retour de fortune. L’affaiblissement de l’Autriche face à l’unification allemande et italienne impose au Habsbourg de redistribuer les cartes à l’intérieur de leur empire. C’est ainsi que la Hongrie arrache le compromis de 1867 qui fonde l’Autriche-Hongrie.

Le sang et le chant

Quel rôle a joué la poésie de Petőfi dans le redressement national ? L’exaltation du poète a cristallisé le patriotisme hongrois. Il a réactualisé la conscience que les Hongrois avaient d’eux-mêmes. Le sortilège de son verbe partage la responsabilité d’une fuite en avant calamiteuse sur le plan politique. Mais dans la même mesure, la Hongrie lui doit d’avoir administré à la face du monde la preuve de son existence nationale. Malgré trois siècles sous domination étrangère, les Magyars étaient en mesure de payer le prix de leur liberté ; cette résolution a convaincu les Allemands qu’ils ne pourraient durablement faire contre les Hongrois ni sans eux. Sans l’outrance de Petőfi, quelle aurait été la marge de manœuvre du prudent Deák face à Vienne ? Sans Deák, qui aurait offert à la Hongrie les fruits politiques du sang et des chants semés par les plus exaltés ? À deux siècles de distance, ces antagonismes d’hier attestent l’unité organique du peuple davantage encore que les divisions d’une société.

L’héritage de 1848

Il y eut d’autres épreuves régénératrices dans l’histoire hongroise. L’insurrection de 1956 contre l’URSS joue le même rôle de défaite fondatrice. Lorsque, le 23 octobre, un cortège de manifestants délègue un groupe d’étudiants au siège de la radio nationale, le pays est muré dans un profond fatalisme malgré la déstalinisation. L’arrestation des étudiants par la police politique suscite la colère de la foule qui elle-même entraîne une fusillade. Alors Budapest s’embrase. Nouvelle jeunesse, mais même lieu et même rejet de la domination étrangère. La terrible répression menée par l’armée rouge du 4 au 10 novembre rassemble la nation dans le malheur : Gloria Victis.

Le Fidesz de Viktor Orbán a trouvé un appui décisif dans ces jours pénibles et nécessaires de la mémoire collective. Sa victoire électorale historique au printemps 2010 n’est pas concevable sans les évènements de l’automne 2006. Cinquante ans après la révolution anticommuniste, le gouvernement socialiste faisait face à un retentissant scandale sur fond de gestion calamiteuse et de révélations fracassantes. Le 23 octobre cristallise toutes les tensions, et Viktor Orbán ne manque pas de déclarer devant une foule de sympathisants :

« Aujourd’hui, cinquante ans après la révolution et seize ans après la chute du communisme, il y a encore des millions de Hongrois qui ne se sentent pas libres. »

L’identification des socialistes et libéraux au pouvoir avec leurs prédécesseurs communistes ruine la crédibilité qui leur reste et érige le camp de Viktor Orbán en point de ralliement des forces nationales. Après trois ans et demi de marasme, le Fidesz remporte les élections avec la majorité des deux tiers qui permet d’adopter une autre constitution et d’instaurer la « nouvelle époque » qui se poursuit aujourd’hui.

Dépasser les antagonismes, désigner les nouveaux périls

Le Fidesz se réclame le champion des libertés nationales dans la plus pure tradition politique moderne. Lorsque Viktor Orbán prononce le discours d’usage, le 15 mars, il prend les accents d’un Petőfi en butte à la morgue de Metternich, afin de rassembler son peuple face à l’arrogance de l’élite en place à Bruxelles.

Le bonapartisme se fonde sur le sacre de la victoire et le plébiscite populaire : sur ce dernier point, on peut dire que l’orbanisme est un bonapartisme, fort de ses quatre triomphes électoraux successifs, mais aussi des référendums et autres consultations nationales advenus ces dernières années. Mais l’orbanisme est tout autant une tentative de restauration, une volonté d’enraciner l’époque dans un ordre traditionnel aussi ancien que la Hongrie elle-même. Si l’œuvre politique d’Orbán est remarquable, c’est par sa capacité de synthèse à dépasser les fractures héritées du passé. C’est, sur un mode mineur, à la fois Petőfi et Metternich : les deux faces d’un antagonisme qui à la fois avait miné et animé l’Europe. Cet effort de mise en assonance des contraires est l’accomplissement le plus louable de la puissance souveraine.

Insistons sur le mode mineur cependant, car de nouveaux paramètres surdéterminent notre époque, à commencer par l’emprise totalitaire de l’économie et les bouleversements anthropologiques et ethniques auxquels sont confrontées les nations d’Europe. Une ligne de fracture sur laquelle se positionne l’élite hongroise et qui constitue le nouveau paradigme politique.

La leçon que nous offre la vie flamboyante de Petőfi, c’est qu’un poète ne peut être qu’un poète, et qu’il doit l’être absolument pour édifier une œuvre véritable. On ne doit le juger que sur celle-ci. D’un côté, il n’appartient pas au poète de résumer ou d’inspirer par son lyrisme une sagesse politique. D’un autre côté, sans grand poète une communauté politique serait à jeun. Les Sándor Petőfi manquent aujourd’hui plus que jamais aux nations d’Europe.

Thibaud Gibelin – Promotion Dominique Venner

Photo : Sándor Petőfi, portrait daguerréotype réalisé en 1847 par Gábor Egressy. Source : Wikimédia

https://institut-iliade.com/lheritage-de-sandor-petofi-1823-1849-leveilleur-hongrois/

mardi 14 novembre 2023

Robert Surcouf (1773-1827)

 

Robert Surcouf (1773-1827)

Le « Tigre des Sept mers », dont le récit des exploits transcende les siècles, inspire encore aujourd’hui les marins et matelots en quête d’aventure.​

Robert Surcouf est né le 12 décembre 1773 en la ville de Saint-Malo, héritier d’une lignée « ancienne, riche et justement considérée dans ce pays » (Hennequin 1835, p. 378).

Son père, Charles Surcouf de Boisgris assure la subsistance du foyer grâce à son domaine agricole situé non loin de Cancale.

La jeunesse de Surcouf

Troisième né d’une famille de cinq enfants, Robert se distingue par son fort caractère et est mû par son désir le plus cher : naviguer. Afin de canaliser le tempérament de leur fils qu’ils destinaient aux ordres, les parents de Surcouf décident de l’envoyer en pension à Dinan auprès d’un prêtre. Malheureusement pour les projets de ses parents, le fougueux Robert, alors âgé de 13 ans, fugue de sa pension en mordant, au passage, le mollet du prêtre chargé de sa garde. Résignés, ses parents se décident à le laisser embarquer comme mousse à bord du Héron, un brick qui faisait le trajet entre les villes de Saint-Malo et Cadix.

Contre toute attente, l’indomptable Robert Surcouf, qui rechignait à apprendre la moindre de ses leçons en pension, se révèle alors être un matelot assidu, apprenant très vite malgré la rude vie en mer.

L’appel de la mer

Le 3 mars 1789, le Malouin se fait engager comme volontaire à bord de l’Aurore, vaisseau de 700 tonneaux qui devait alors faire route vers les Indes. C’est au cours de cette expédition que Surcouf gagne ses premiers galons. Alors que le navire, chargé de marchandises et d’esclaves en provenance du Nouveau Monde, s’était échoué après avoir essuyé une rude tempête, Surcouf, s’armant de courage, plonge seul dans les décombres du navire afin de sauver ce qui pouvait encore l’être. Grâce au courage exceptionnel dont il fit preuve ce jour-là, le capitaine du navire lui remit ses premiers galons d’officier.

Deux ans plus tard, en 1791, alors que la révolution en France prend de l’ampleur, il s’embarque à bord d’un nouveau navire en direction du Mozambique et son exemplarité lui permettra d’être nommé lieutenant.

Il rentre finalement au pays et accoste à Saint-Malo au début de l’année 1792. Ses parents ont alors du mal à reconnaître le garnement tempétueux qui avait quitté le foyer à l’âge de 13 ans et qui revient en homme bien bâti qui, tout du long de ses expéditions, a vu des merveilles que très peu peuvent se targuer d’avoir observées et dont les récits font forte impression auprès de ses proches.

Ce qui est encore le royaume de France, alors en pleine crise interne, doit également faire face aux attaques anglaises qui se multiplient. Surcouf, désireux d’en découdre avec les Anglais, ses origines irlandaises paternelles l’y poussant, s’embarque le 27 août 1792, afin de défendre la route des Indes. Il est sous les ordres de Tréhouart de Saint-Malo sur le navire La Cybèle qui, accompagné de quelques autres petits vaisseaux, se lance à l’assaut de deux bâtiments de ligne anglais qui semblent colossaux à côté de la maigre flottille française composée de seulement cinq petits navires. Le combat fait rage ! la fumée et le chaos règnent tandis que les canons des belligérants crachant leur feu provoquent un assourdissant tonnerre artificiel. Après cinq heures de lutte acharnée, la flotte anglaise dut fuir piteusement devant le nombre de pertes enregistrées.

Robert poursuit ses expéditions et alors qu’il n’a que 20 ans, allégrement compensés par sa fougue et son ingéniosité, obtient le commandement de son premier navire marchand : le Créole.

Bien que fier de cette promotion, la marine marchande le lasse rapidement et il décide de se tourner vers la carrière de corsaire.

Robert, roi des corsaires

En 1796, alors âgé de seulement 23 ans, Surcouf prend le commandement du navire le Cartier. Ce dernier n’est toutefois qu’un frêle esquif de 4 canons et il ne dispose alors en tout et pour tout que de 16 membres d’équipage.

Cela n’arrête nullement le corsaire, qui, faisant toujours et encore preuve d’une audace démesurée, preuve de génie pour certains et de folie pour d’autres, décide d’aborder un navire anglais possédant 26 canons et composé de 150 marins. Robert est cependant loin d’être stupide, il pallie son manque de canons et son infériorité numérique par la ruse. Hissant un pavillon britannique, le Cartier s’approche pacifiquement de l’ennemi, ce n’est que lorsque les deux navires se côtoient, que les corsaires français se jettent sur le pont du vaisseau anglais et abattent le capitaine britannique en un éclair. Le reste de l’équipage anglais se rend et les corsaires français n’ont qu’une seule victime à déclarer.

Malgré ce succès grandiose et les prises de nombreux bâtiments anglais, la prise qui valut à Surcouf sa renommée et le para du titre de « roi des Corsaires » est sans nul doute la prise du puissant navire britannique Le Kent.

En 1800, Surcouf commande La Confiance, navire de 24 canons et de 160 marins. Le 7 octobre, à l’aube, la vigie de La Confiance aperçoit au loin un imposant vaisseau anglais qui les a repérés. Après une course poursuite d’environ deux heures, les deux navires s’affrontent. Le navire britannique, le Kent, possède 40 canons et pas loin de 460 membres d’équipage, le combat s’avère être inégal.

Toutefois, tel David affrontant Goliath, Surcouf élance son bâtiment à l’assaut du géant britannique. Manœuvrant habilement et balayant par la mitraille l’équipage ennemi, les corsaires de la Confiance abordent à grands cris l’ennemi. Après une intense lutte qui ne dure pourtant pas plus d’une dizaine de minutes, l’Anglais dépose les armes. Surcouf est victorieux et s’empare de la cargaison du bâtiment ennemi estimée à 100 millions de livres. Cet exploit le rendra célèbre, et celui qui est désormais surnommé le « Tigre des mers » deviendra un véritable cauchemar pour la marine anglaise.

Le retour à Saint-Malo

En 1801, la paix d’Amiens est signée avec les Britanniques et notre célèbre corsaire rentre alors en Bretagne où il se mariera avec Marie-Catherine, fille d’un armateur malouin. Robert Surcouf en profite, avec l’aide de sa fortune accumulée, pour se lancer dans le monde des armateurs.

Happé par sa nouvelle profession, Surcouf passera six années à développer sa flotte et ne reprendra la mer qu’en 1807 sur son nouveau navire flambant neuf Le Revenant. Loin des frêles navires de ses débuts, Surcouf commande désormais un fier bâtiment de 20 canons et 400 tonneaux. De retour aux Indes, il se rappelle immédiatement aux souvenirs des Anglais, redevenant rapidement la pire hantise des marins britanniques. En quelques mois, de septembre 1807 à février 1808, il opérera la capture d’une quinzaine de navires ennemis. C’est au cours de l’un de ses assauts qu’une tirade de Surcouf entra dans la légende. Alors qu’un officier britannique, se croyant malin, invective Surcouf en déclarant « Vous, Français, vous vous battez pour l’argent. Tandis que nous, Anglais, nous nous battons pour l’honneur ! », Surcouf, moqueur, réplique « Chacun se bat pour ce qui lui manque. »

Surcouf rentre finalement en France et y poursuivra son métier d’armateur. Il s’éteint finalement de manière paisible le 10 avril 1827, continuant jusqu’au terme de sa vie à vivre de sa passion maritime en armant des navires. C’est à bord d’une embarcation escortée de plus de 50 canots que le corps du « roi des corsaires » est emmené à Saint-Malo, son ultime demeure.

Cette mort ne devait pourtant pas jeter dans l’oubli Robert Surcouf, le « Tigre des Sept mers », dont le récit des exploits transcenda les siècles, l’ouvrit à la postérité et inspire encore aujourd’hui les marins et matelots en quête d’aventure.​

Gwenn Mamazeg – Promotion Homère
Source : breizh-info.com

https://institut-iliade.com/robert-surcouf-1773-1827/

jeudi 19 octobre 2023

Nationalisme et démocratie au XIXe siècle

 

Démocratie

[Ci-dessus : Barricade, rue de Soufflot, proche du Panthéon, peinture d'Horace Vernet, 1848. Les révolutions de 1848, survenues partout en Europe, ont toutes été portées par une double volonté : créer une nation solidaire et volontaire, et instaurer une démocratie participative et représentative. Nationalisme et démocratie sont donc complémentaires au départ]

Pour la plupart de nos contemporains, les notions de nationalisme et de démocratie sont antinomiques. Pour les adeptes de l’École maurrassienne, le nationalisme intégral est l’idéologie anti-démocratique par excellence. Historiquement, les grands phénomènes politiques que furent le “national-socialisme” en Allemagne, le “fascisme” sous son aspect italien, espagnol ou portugais (nous retenons la notion de “fascisme” sous sa forme générique commune), ainsi que tous les mouvements qui se réclamèrent d’une idéologie “fasciste” dans l’entre-deux-guerres sont des mouvements anti-démocratiques. A contrario, les “démocrates” de toutes tendances (libéraux, socialistes, etc.) sont persuadés que l’idée nationaliste est essentiellement antidémocrate.

La question qui se pose est alors la suivante : le nationalisme n’est-il pas au fond une excroissance de l’idéal démocratique ? Autrement dit, la matrice des nationalismes ne réside-t-elle pas dans la naissance du grand mouvement démocratique issu de la Révolution Française ? Et du concept démocratique des nationalités qui, au XIXe siècle, a modifié le visage politique de l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de s’arrêter sur les concepts utilisés.

Masses, démocratie et consensus

Dans sa définition habituelle, la “démocratie” est l’idée selon laquelle la légitimité du pouvoir réside dans la volonté populaire. Cette légitimité serait donc le résultat. d’un consensus général, qui se traduirait par la légalité démocratique. Par légalité, on peut entendre l’ensemble des techniques qui réaliserait cette adéquation de la volonté populaire et de ses représentants. Le pouvoir, en tant qu’instance de direction, se fait légitimer par une approbation de la masse que la technique élective permettrait de traduire dans les faits. Les phénomènes de démocraties électives sont donc considérés comme les seuls représentatifs de l’idée démocratique.

Au sens propre du terme, la démocratie apparaît plus comme une introduction directe de la masse dans le domaine du politique que comme une idéologie de la représentation. Cette mobilisation des peuples, en tant que sujets du politique, la Révolution française a été la première à la réaliser sur le plan historique, en impliquant le peuple dans un système de conscription générale.

L’idée démocratique plébéienne que nous venons de voir n’est pas la seule réalisation que l’on peut retenir. L’idéologie démocratique anglo-saxonne, qui a inspiré de nombreux philosophes continentaux (Montesquieu, Tocqueville), a donné naissance à une forme de démocratie dite représentative. Si la démocratie française de 1789 a hérité d’une partie des concepts anglo-saxons, seules la Grande-Bretagne et les États-Unis ont véritablement incarné la “démocratie représentative” historique. Enfin, les démocraties populaires du monde socialiste et, plus largement, du Tiers-Monde ont découvert une nouvelle manière de régime démocratique, fondée sur le parti unique et l’État autoritaire. Mais au-delà de tous ces avatars de la démocratie, il nous semble que deux idées fondent la forme démocratique du pouvoir : l’idée du peuple ; l’idée qu’il existe un rapport direct entre celui-ci et le pouvoir.

Le peuple

A.

Le peuple : on peut retenir dans l’histoire des idées deux notions essentielles du peuple: une approche quantitative / statique, une approche métaphysique/historique.

L’approche quantitative / statique : point de vue horizontal, cette première approche considère le peuple sous sa forme arithmétique. Le peuple est l’ensemble des individus qui, à un moment donné (notion d’instant), constitue la communauté nationale. L’addition simple des dits individus, les citoyens, permet de mesurer l’étendue et la quantité de cette notion. Les idéologues de la démocratie sont restés attachés à ce point de vue, qui justifie les valeurs “démocratiques” historiques : système électif, représentation pyramidale, division gouvernants/gouvernés, etc. L’idée essentielle reste dans la notion d’espace et non plus de temps. Le peuple est une assemblée générale d’ individualités, qui se conjuguent entre eux dans une multitude de statuts secondaires. Le plus petit commun dénominateur demeure l’état de citoyenneté qui résulte d’un statut juridique donné.

L’approche métaphysique / historique : dans ce cas, ce qui prime ressort d’une vision métaphysique du peuple, conçu non plus comme une addition d’individus-citoyens, mais comme un “esprit collectif”, doué d’une essence et d’une substance propres. Si tué dans le temps, le peuple est aussi situé dans l’espace par accident. L’aspect temporel s’inscrit dans une vision plus qualitative du peuple. L’ensemble des générations qui, dans l’histoire, constitue une communauté de destin. Aspect religieux et charnel, qui refuse toute réduction arithmétique.

B.

Il en résulte alors. deux idéologies du pouvoir distinctes. Dans la première définition, le pouvoir est la résultante d’une identité des choix. En effet, c’est par le biais d’un “programme” accepté par la “majorité” des citoyens que le pouvoir justifie ses privilèges politiques de souveraineté et d’administration des personnes et des biens. C’est la démocratie représentative occidentale, où les constitutions et les textes juridiques prétendent organiser une société politique à un moment donné de l’histoire. Dans la seconde définition, le pouvoir est l’émanation historique d’une idée (idéocratie soviétique ou fasciste) ou d’une divinité nationale (la religion shintoïste au Japon et le pouvoir impérial d’Hiro-Hito au XXe siècle) ou même d’un grand mythe (le mythe du sang, par ex.).

On peut donc diviser la notion très floue de “démocratie” en deux tendances. Une tendance “rationnelle”, où le peuple, le pouvoir et leurs rapports sont traités par l’intermédiaire de techniques politiques. Une tendance “métaphysique” où ces trois éléments sont soumis à une vision an-historique par essence et le pouvoir est le représentant d’un principe qui le dépasse.

Le nationalisme est une idée moderne. On peut le définir comme l’idéologie qui place la nation comme pivot de l’histoire des peuples et reconnaît à ce pivot une souveraineté globale. Si on voulait situer la naissance du nationalisme, la date de 1791 pourrait être retenue. En effet, c’est la Révolution française qui, en exploitant le prosélytisme universaliste des idéaux révolutionnaires, a réveillé chez les peuples une volonté d’auto-défense et d’affirmation de soi.

Les idéologies révolutionnaires sont, durant tout le XIXe siècle, des idéologies nationales. Elles s’appuient indifféremment sur les deux visions du peuple que nous avons analysées. Les grandes révolutions polonaise et italienne, le nationalisme allemand sont nés durant ce même XIXe siècle. Romantiques ou populaires, Jean Plumyène les a admirablement décrites (in : Les Nations Romantiques, Tome I : Le XIXe siècle, Fayard, 1979). Ce nationalisme est donc à tous points de vue une réaction collective qui implique l’action des masses sur la scène de l’histoire. Longtemps tenues à l’écart des grands évènements, les masses surgissent brutalement en tant qu’acteurs directs du politique, d’abord sous sa forme guerrière, puis sous sa forme idéo-nationale. Le nationalisme devient vite une arme formidable au service des impérialismes et des politiques de puissance des États. Le premier, Napoléon Ier utilisa le nationalisme comme sentiment-moteur d’une mobilisation du peuple. En 1870, la guerre franco-allemande est le premier conflit entre deux États-Peuples.

L’organisation politico-militaire s’appuie sur une mobilisation de tous les citoyens. Le rôle important de l’éducation est depuis longtemps venu remplacer les simples réactions populaires. On connaît la place essentielle des instituteurs de la République française dans la diffusion du sentiment national. Le nationalisme se présente donc dès le départ comme une mobilisation universelle et sur tous les plans des citoyens autour de la défense de la patrie, conçue comme la terre des pères, et de la Nation, conçue comme l’héritage d’une civilisation commune.

Que peut-on alors en conclure ?

Nationalisme et modernité

Démocratie

[Ci-dessus : dessin patriotique de Job tiré de l'agenda-Buvard du Bon Marché, 1917. Quatre soldats de différentes périodes historiques portent sur un bouclier un soldat de la Première Guerre mondiale, blessé mais défiant. Ce dessin est une bonne illustration de l’approche métaphysique / historique du nationalisme, privilégiant le facteur “temps”. Les générations forment une communauté de destin]

Tout d’abord, que le nationalisme est beaucoup plus une idéologie du “peuple différencié” qu’un discours anti-démocratique. Il existe sans aucun doute une différence de nature entre une notion quantitative / statique du peuple et le discours nationaliste, mais en est-il de même avec la seconde vision ? La démocratie est aussi une idée moderne. Elle est en outre une méthode de gouvernement qui veut privilégier l’appel au peuple. Un démocrate ne peut pas imaginer un pouvoir qui ne soit pas peu ou prou l’émanation du peuple, de la volonté populaire. Même les idéologies nationalistes du XXe siècle sont attachées à respecter la volonté de la masse ou, tout au moins, à convaincre celle-ci que la politique suivie vise à améliorer son sort collectif.

Le national-socialisme comme le fascisme ont suivi des politiques que l’on peut sans risque, après les analyses pertinentes de Raymond Martin et de David Schoenbaum, qualifier de “démocratique”. Le nationalisme apparaît beaucoup plus, sous sa forme historique, comme une technique plus efficace de gestion du destin de la nation. On ne peut sans aucun doute confondre les deux courants, mais, chronologiquement, le nationalisme doit reconnaître ses lettres de noblesse à la présence d’une forte idéologie démocratique. Si le nationalisme est une conception spécifique de la nation, si la démocratie est une définition plus juridique que politique de cette même nation, on peut sans trop de risque leur prêter une relation historique intime.

Pourtant, on doit constater, au XXe siècle, une opposition radicale des deux courants, opposition qui a engendré des conflits très divers, des querelles territoriales franco-allemandes aux guerres coloniales des années 60.

Les idéologues nationalistes ont souvent critiqué l’idée démocratique du peuple sous son aspect quantitatif. Mais cette critique est-elle vraiment une critique de fond ? Quoi de plus commun que la mobilisation des volontaires de l’An II et l’idée de mobilisation totale (”totale Mobilmachung”) des régimes totalitaires modernes, que cette même volonté politique de subsumer les différences sociales ou régionales dans un même culte de la communauté nationale.

Il est vrai que la démocratie se veut une valorisation des individualismes dans un contrat collectif. Mais ce contrat, idée bourgeoise que Jean-Jacques Rousseau a développé dans sa pensée, n’est-il pas une rationalisation de l’idée plus ancienne qu’un peuple est le résultat d’une entente de tous autour d’une idée collective. Bien sûr, il y a peu de rapports entre le culte des dieux de la Cité dans l’Antiquité et le discours, plus récent, des démocrates de toutes obédiences. Mais cette différence est-elle de nature ou de degré ? Le sens de la liberté est-il moins répandu chez les citoyens d’Athènes et de Rome, chez les paysans de l’Ancien Régime en France, que dans l’Europe post-révolutionnaire ? Il est difficile de croire que le nationalisme puisse exclure le paramètre “peuple” de son schéma idéologique. Il est tout aussi difficile de ne pas constater que les démocraties modernes n’ont pas suivi une politique nationaliste. Il y a bien eu les impérialismes antagonistes des Européens, tant en Europe qu’à l’extérieur ; mais !’impérialisme est-il un nationalisme ? Cette confusion des deux notions rend malaisé une analyse sérieuse.

Nationalisme et Démocratie ne sont pas, au fond, des discours antinomiques. L’idée nationale, bien que beaucoup plus attachée à une conception métaphysique du peuple et du pouvoir politique, n’est pas étrangère à l’idée démocratique traditionnelle. Le rôle des masses dans la politique n’est pas si lointain.

Avec la révolution démocratique de la fin du XVIIIe siècle, apparaît un nouvel acteur : le peuple. L’histoire, jusqu’alors, et à quelques exceptions près, était l’apanage des classes “aristocratiques” : noblesse, lansquenets, etc. Le monde moderne naît avec l’apparition des grandes collectivités engagées dans l’histoire, non plus seulement comme objets, mais comme sujets de l’histoire. Les sociétés traditionnelles avaient toujours considéré le destin comme le jeu des forces divines et le pouvoir comme l’intermédiaire entre ces forces et l’homme. Comme intermédiaire, le pouvoir participait, dans ses fonctions naturelles, de ce divin : par ex., comme fonction magique et souveraine. La modernité, vaste mouvement de “désenchantement” du monde, réduit le pouvoir à une simple superstructure mécanique des forces matérielles. On peut reconnaître à Marx le mérite d’avoir dévoilé cette mutation quantitative du politique. En dénouant les fils subtils qui nouaient la fonction sacrée/souveraine et le monde divin, alors image parfaite des valeurs traditionnelles, le monde moderne a engagé le processus de matérialisation du pouvoir. Or, le seul élément réel qui pouvait sous-tendre un ordre politique se trouvait dans le peuple. Cette réduction laïque du politique devait aboutir logiquement à l’idée démocratique qui, en fournissant au pouvoir politique un substratum solide, Je préservait de la mort. Enfin, le nationalisme concluait ce procès en intervertissant les données du jeu, sans pour autant modifier le cadre de celui-ci.

Conclusions

Concluons. L’idée commune qui constituait notre point de départ était la suivante : les idéologies démocratiques et nationalistes se réfèrent à des valeurs antinomiques. Notre analyse semble démontrer non pas l’opposition, ni même l’identité des deux conceptions, mais tout au moins une certaine filiation des deux idées. Plus largement, démocratie et nationalisme appartiennent à la même conception du monde, quantitative et collectiviste, fondée sur un ensemble de valeurs issues de l’idéologie du Tiers-État, idéologie bourgeoise qui, dans la théorie traditionnelle des cycles, émanent de la mentalité marchande / productive. Une même démonie de la matière, une matrice commune, la modernité, rapprochent les deux conceptions.

Notre objectif n’est pas de vouloir assimiler des mouvements qui ont eu, dans l’histoire, des rapports conflictuels. Les guerres du XXe siècle sont le résultat d’une situation de dissolution et de confusion totale des valeurs. Certains régimes ont voulu chercher à favoriser une renaissance des valeurs traditionnelles. Leur histoire montre l’erreur qu’elles ont commis : vouloir recréer à une époque de subversion absolue une société imitée des sociétés primordiales. Une seconde erreur fut ce mélange détonnant de valeurs traditionnelles et d’idées modernes. La guerre totale sanctionna cette double erreur.

Ange Sampieru, Orientations n°5, 1984.

http://www.archiveseroe.eu/recent/85

mardi 3 octobre 2023

Nationalisme et démocratie au XIXe siècle

 

Démocratie

[Ci-dessus : Barricade, rue de Soufflot, proche du Panthéon, peinture d'Horace Vernet, 1848. Les révolutions de 1848, survenues partout en Europe, ont toutes été portées par une double volonté : créer une nation solidaire et volontaire, et instaurer une démocratie participative et représentative. Nationalisme et démocratie sont donc complémentaires au départ]

Pour la plupart de nos contemporains, les notions de nationalisme et de démocratie sont antinomiques. Pour les adeptes de l’École maurrassienne, le nationalisme intégral est l’idéologie anti-démocratique par excellence. Historiquement, les grands phénomènes politiques que furent le “national-socialisme” en Allemagne, le “fascisme” sous son aspect italien, espagnol ou portugais (nous retenons la notion de “fascisme” sous sa forme générique commune), ainsi que tous les mouvements qui se réclamèrent d’une idéologie “fasciste” dans l’entre-deux-guerres sont des mouvements anti-démocratiques. A contrario, les “démocrates” de toutes tendances (libéraux, socialistes, etc.) sont persuadés que l’idée nationaliste est essentiellement antidémocrate.

La question qui se pose est alors la suivante : le nationalisme n’est-il pas au fond une excroissance de l’idéal démocratique ? Autrement dit, la matrice des nationalismes ne réside-t-elle pas dans la naissance du grand mouvement démocratique issu de la Révolution Française ? Et du concept démocratique des nationalités qui, au XIXe siècle, a modifié le visage politique de l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de s’arrêter sur les concepts utilisés.

Masses, démocratie et consensus

Dans sa définition habituelle, la “démocratie” est l’idée selon laquelle la légitimité du pouvoir réside dans la volonté populaire. Cette légitimité serait donc le résultat. d’un consensus général, qui se traduirait par la légalité démocratique. Par légalité, on peut entendre l’ensemble des techniques qui réaliserait cette adéquation de la volonté populaire et de ses représentants. Le pouvoir, en tant qu’instance de direction, se fait légitimer par une approbation de la masse que la technique élective permettrait de traduire dans les faits. Les phénomènes de démocraties électives sont donc considérés comme les seuls représentatifs de l’idée démocratique.

Au sens propre du terme, la démocratie apparaît plus comme une introduction directe de la masse dans le domaine du politique que comme une idéologie de la représentation. Cette mobilisation des peuples, en tant que sujets du politique, la Révolution française a été la première à la réaliser sur le plan historique, en impliquant le peuple dans un système de conscription générale.

L’idée démocratique plébéienne que nous venons de voir n’est pas la seule réalisation que l’on peut retenir. L’idéologie démocratique anglo-saxonne, qui a inspiré de nombreux philosophes continentaux (Montesquieu, Tocqueville), a donné naissance à une forme de démocratie dite représentative. Si la démocratie française de 1789 a hérité d’une partie des concepts anglo-saxons, seules la Grande-Bretagne et les États-Unis ont véritablement incarné la “démocratie représentative” historique. Enfin, les démocraties populaires du monde socialiste et, plus largement, du Tiers-Monde ont découvert une nouvelle manière de régime démocratique, fondée sur le parti unique et l’État autoritaire. Mais au-delà de tous ces avatars de la démocratie, il nous semble que deux idées fondent la forme démocratique du pouvoir : l’idée du peuple ; l’idée qu’il existe un rapport direct entre celui-ci et le pouvoir.

Le peuple

A.

Le peuple : on peut retenir dans l’histoire des idées deux notions essentielles du peuple: une approche quantitative / statique, une approche métaphysique/historique.

L’approche quantitative / statique : point de vue horizontal, cette première approche considère le peuple sous sa forme arithmétique. Le peuple est l’ensemble des individus qui, à un moment donné (notion d’instant), constitue la communauté nationale. L’addition simple des dits individus, les citoyens, permet de mesurer l’étendue et la quantité de cette notion. Les idéologues de la démocratie sont restés attachés à ce point de vue, qui justifie les valeurs “démocratiques” historiques : système électif, représentation pyramidale, division gouvernants/gouvernés, etc. L’idée essentielle reste dans la notion d’espace et non plus de temps. Le peuple est une assemblée générale d’ individualités, qui se conjuguent entre eux dans une multitude de statuts secondaires. Le plus petit commun dénominateur demeure l’état de citoyenneté qui résulte d’un statut juridique donné.

L’approche métaphysique / historique : dans ce cas, ce qui prime ressort d’une vision métaphysique du peuple, conçu non plus comme une addition d’individus-citoyens, mais comme un “esprit collectif”, doué d’une essence et d’une substance propres. Si tué dans le temps, le peuple est aussi situé dans l’espace par accident. L’aspect temporel s’inscrit dans une vision plus qualitative du peuple. L’ensemble des générations qui, dans l’histoire, constitue une communauté de destin. Aspect religieux et charnel, qui refuse toute réduction arithmétique.

B.

Il en résulte alors. deux idéologies du pouvoir distinctes. Dans la première définition, le pouvoir est la résultante d’une identité des choix. En effet, c’est par le biais d’un “programme” accepté par la “majorité” des citoyens que le pouvoir justifie ses privilèges politiques de souveraineté et d’administration des personnes et des biens. C’est la démocratie représentative occidentale, où les constitutions et les textes juridiques prétendent organiser une société politique à un moment donné de l’histoire. Dans la seconde définition, le pouvoir est l’émanation historique d’une idée (idéocratie soviétique ou fasciste) ou d’une divinité nationale (la religion shintoïste au Japon et le pouvoir impérial d’Hiro-Hito au XXe siècle) ou même d’un grand mythe (le mythe du sang, par ex.).

On peut donc diviser la notion très floue de “démocratie” en deux tendances. Une tendance “rationnelle”, où le peuple, le pouvoir et leurs rapports sont traités par l’intermédiaire de techniques politiques. Une tendance “métaphysique” où ces trois éléments sont soumis à une vision an-historique par essence et le pouvoir est le représentant d’un principe qui le dépasse.

Le nationalisme est une idée moderne. On peut le définir comme l’idéologie qui place la nation comme pivot de l’histoire des peuples et reconnaît à ce pivot une souveraineté globale. Si on voulait situer la naissance du nationalisme, la date de 1791 pourrait être retenue. En effet, c’est la Révolution française qui, en exploitant le prosélytisme universaliste des idéaux révolutionnaires, a réveillé chez les peuples une volonté d’auto-défense et d’affirmation de soi.

Les idéologies révolutionnaires sont, durant tout le XIXe siècle, des idéologies nationales. Elles s’appuient indifféremment sur les deux visions du peuple que nous avons analysées. Les grandes révolutions polonaise et italienne, le nationalisme allemand sont nés durant ce même XIXe siècle. Romantiques ou populaires, Jean Plumyène les a admirablement décrites (in : Les Nations Romantiques, Tome I : Le XIXe siècle, Fayard, 1979). Ce nationalisme est donc à tous points de vue une réaction collective qui implique l’action des masses sur la scène de l’histoire. Longtemps tenues à l’écart des grands évènements, les masses surgissent brutalement en tant qu’acteurs directs du politique, d’abord sous sa forme guerrière, puis sous sa forme idéo-nationale. Le nationalisme devient vite une arme formidable au service des impérialismes et des politiques de puissance des États. Le premier, Napoléon Ier utilisa le nationalisme comme sentiment-moteur d’une mobilisation du peuple. En 1870, la guerre franco-allemande est le premier conflit entre deux États-Peuples.

L’organisation politico-militaire s’appuie sur une mobilisation de tous les citoyens. Le rôle important de l’éducation est depuis longtemps venu remplacer les simples réactions populaires. On connaît la place essentielle des instituteurs de la République française dans la diffusion du sentiment national. Le nationalisme se présente donc dès le départ comme une mobilisation universelle et sur tous les plans des citoyens autour de la défense de la patrie, conçue comme la terre des pères, et de la Nation, conçue comme l’héritage d’une civilisation commune.

Que peut-on alors en conclure ?

Nationalisme et modernité

Démocratie

[Ci-dessus : dessin patriotique de Job tiré de l'agenda-Buvard du Bon Marché, 1917. Quatre soldats de différentes périodes historiques portent sur un bouclier un soldat de la Première Guerre mondiale, blessé mais défiant. Ce dessin est une bonne illustration de l’approche métaphysique / historique du nationalisme, privilégiant le facteur “temps”. Les générations forment une communauté de destin]

Tout d’abord, que le nationalisme est beaucoup plus une idéologie du “peuple différencié” qu’un discours anti-démocratique. Il existe sans aucun doute une différence de nature entre une notion quantitative / statique du peuple et le discours nationaliste, mais en est-il de même avec la seconde vision ? La démocratie est aussi une idée moderne. Elle est en outre une méthode de gouvernement qui veut privilégier l’appel au peuple. Un démocrate ne peut pas imaginer un pouvoir qui ne soit pas peu ou prou l’émanation du peuple, de la volonté populaire. Même les idéologies nationalistes du XXe siècle sont attachées à respecter la volonté de la masse ou, tout au moins, à convaincre celle-ci que la politique suivie vise à améliorer son sort collectif.

Le national-socialisme comme le fascisme ont suivi des politiques que l’on peut sans risque, après les analyses pertinentes de Raymond Martin et de David Schoenbaum, qualifier de “démocratique”. Le nationalisme apparaît beaucoup plus, sous sa forme historique, comme une technique plus efficace de gestion du destin de la nation. On ne peut sans aucun doute confondre les deux courants, mais, chronologiquement, le nationalisme doit reconnaître ses lettres de noblesse à la présence d’une forte idéologie démocratique. Si le nationalisme est une conception spécifique de la nation, si la démocratie est une définition plus juridique que politique de cette même nation, on peut sans trop de risque leur prêter une relation historique intime.

Pourtant, on doit constater, au XXe siècle, une opposition radicale des deux courants, opposition qui a engendré des conflits très divers, des querelles territoriales franco-allemandes aux guerres coloniales des années 60.

Les idéologues nationalistes ont souvent critiqué l’idée démocratique du peuple sous son aspect quantitatif. Mais cette critique est-elle vraiment une critique de fond ? Quoi de plus commun que la mobilisation des volontaires de l’An II et l’idée de mobilisation totale (”totale Mobilmachung”) des régimes totalitaires modernes, que cette même volonté politique de subsumer les différences sociales ou régionales dans un même culte de la communauté nationale.

Il est vrai que la démocratie se veut une valorisation des individualismes dans un contrat collectif. Mais ce contrat, idée bourgeoise que Jean-Jacques Rousseau a développé dans sa pensée, n’est-il pas une rationalisation de l’idée plus ancienne qu’un peuple est le résultat d’une entente de tous autour d’une idée collective. Bien sûr, il y a peu de rapports entre le culte des dieux de la Cité dans l’Antiquité et le discours, plus récent, des démocrates de toutes obédiences. Mais cette différence est-elle de nature ou de degré ? Le sens de la liberté est-il moins répandu chez les citoyens d’Athènes et de Rome, chez les paysans de l’Ancien Régime en France, que dans l’Europe post-révolutionnaire ? Il est difficile de croire que le nationalisme puisse exclure le paramètre “peuple” de son schéma idéologique. Il est tout aussi difficile de ne pas constater que les démocraties modernes n’ont pas suivi une politique nationaliste. Il y a bien eu les impérialismes antagonistes des Européens, tant en Europe qu’à l’extérieur ; mais !’impérialisme est-il un nationalisme ? Cette confusion des deux notions rend malaisé une analyse sérieuse.

Nationalisme et Démocratie ne sont pas, au fond, des discours antinomiques. L’idée nationale, bien que beaucoup plus attachée à une conception métaphysique du peuple et du pouvoir politique, n’est pas étrangère à l’idée démocratique traditionnelle. Le rôle des masses dans la politique n’est pas si lointain.

Avec la révolution démocratique de la fin du XVIIIe siècle, apparaît un nouvel acteur : le peuple. L’histoire, jusqu’alors, et à quelques exceptions près, était l’apanage des classes “aristocratiques” : noblesse, lansquenets, etc. Le monde moderne naît avec l’apparition des grandes collectivités engagées dans l’histoire, non plus seulement comme objets, mais comme sujets de l’histoire. Les sociétés traditionnelles avaient toujours considéré le destin comme le jeu des forces divines et le pouvoir comme l’intermédiaire entre ces forces et l’homme. Comme intermédiaire, le pouvoir participait, dans ses fonctions naturelles, de ce divin : par ex., comme fonction magique et souveraine. La modernité, vaste mouvement de “désenchantement” du monde, réduit le pouvoir à une simple superstructure mécanique des forces matérielles. On peut reconnaître à Marx le mérite d’avoir dévoilé cette mutation quantitative du politique. En dénouant les fils subtils qui nouaient la fonction sacrée/souveraine et le monde divin, alors image parfaite des valeurs traditionnelles, le monde moderne a engagé le processus de matérialisation du pouvoir. Or, le seul élément réel qui pouvait sous-tendre un ordre politique se trouvait dans le peuple. Cette réduction laïque du politique devait aboutir logiquement à l’idée démocratique qui, en fournissant au pouvoir politique un substratum solide, Je préservait de la mort. Enfin, le nationalisme concluait ce procès en intervertissant les données du jeu, sans pour autant modifier le cadre de celui-ci.

Conclusions

Concluons. L’idée commune qui constituait notre point de départ était la suivante : les idéologies démocratiques et nationalistes se réfèrent à des valeurs antinomiques. Notre analyse semble démontrer non pas l’opposition, ni même l’identité des deux conceptions, mais tout au moins une certaine filiation des deux idées. Plus largement, démocratie et nationalisme appartiennent à la même conception du monde, quantitative et collectiviste, fondée sur un ensemble de valeurs issues de l’idéologie du Tiers-État, idéologie bourgeoise qui, dans la théorie traditionnelle des cycles, émanent de la mentalité marchande / productive. Une même démonie de la matière, une matrice commune, la modernité, rapprochent les deux conceptions.

Notre objectif n’est pas de vouloir assimiler des mouvements qui ont eu, dans l’histoire, des rapports conflictuels. Les guerres du XXe siècle sont le résultat d’une situation de dissolution et de confusion totale des valeurs. Certains régimes ont voulu chercher à favoriser une renaissance des valeurs traditionnelles. Leur histoire montre l’erreur qu’elles ont commis : vouloir recréer à une époque de subversion absolue une société imitée des sociétés primordiales. Une seconde erreur fut ce mélange détonnant de valeurs traditionnelles et d’idées modernes. La guerre totale sanctionna cette double erreur.

Ange Sampieru, Orientations n°5, 1984.

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