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mercredi 25 octobre 2023

Les Guerres de religions : 40 ans de guerres civiles en France

 

Catherine de Medicis

Catherine de Medicis

Dans une conjoncture agricole morose, le fait marquant de la seconde moitié du 16e siècle reste les 7 guerres civiles successives qui déchirèrent presque toutes les provinces de France et qu’on nomme les « Guerres de religions ». A l’époque on parlait de « Troubles religieux ».

40 ans de guerres civiles qui ruinèrent la France pour longtemps et ne lui permirent pas de participer à cette fabuleuse aventure que fut la découverte du Nouveau Monde et des nouvelles routes commerciales permettant d'atteindre l'Asie sans passer en territoire musulman.

40 années d'une suite de guerres civiles entre Catholiques et Protestants entrecoupées de traités de paix vites contestés.

Les historiens ont l'habitude de dater cette période des "Guerres de religions" de 1559 à 1598 (Bien que l'introduction du protestantisme en France soit largement antérieure).

1559 correspond à la première réunion de l'Assemblée nationale des protestants de France (Aussi connu sous le vocable de 1er synode national protestant) qui s'est tenue à Paris, rue des marais saint Germain, du 25 au 29 mai 1559. Cette réunion structura le protestantisme français naissant, mais surtout, opta pour l'un des courants radicaux du protestantisme : le Calvinisme et son modèle de république théocratique instaurée à Genève et dirigée par Calvin lui-même (Lire l'article : La République de Genève de Calvin : une dictature religieuse et morale).

1598 correspond à la promulgation, en avril, de l'Edit de Nantes (Ou Edit de tolérance) qui officialisa la partition de la France entre enclaves protestantes et domaine royal. La Révocation de l'Edit de Nantes, le 18 octobre 1685, mettra fin à cette partition dans un climat qui n'était pas totalement apaisé... 87 ans après l'Edit de Nantes.

Avec cette succession de guerres civiles, la France fait exception en Europe (Avec les Pays bas espagnols, soit l'actuelle Belgique plus la Hollande).

Dans les pays du nord de l'Europe où le protestantisme était présent, les fidèles durent adopter la religion du Prince : Soit Catholique, soit Luthérien. Dans de rares cas, ils eurent la liberté de conscience dans une cohabitation apaisée comme dans le cas des Etats de Lorraine où l'on pouvait passer d'une religion à l'autre. Cela n'empêcha pas les guerres entre principautés !

Calvin avec son projet de République théocratique radical mis la main définitivement sur le protestantisme français en 1559 notamment en envoyant depuis Genève des prédicateurs ou en formant les futurs pasteurs français.

Une partie des "Grands" du Royaume convertis au protestantisme va alors bâtir un projet politico-religieux visant à mettre la main sur l'ensemble du Royaume de France afin de le transformer en royaume théocratique protestant sur le modèle de la République de Genève dirigée par Calvin.

Dans de telles conditions, les efforts constants de Catherine de Médicis pour faire accepter la liberté de conscience partout dans le Royaume de France furent vains. Les Catholiques subissant les outrances du Calvinisme y seront hostiles. Le Parti Huguenot rejettera tous les Edits de tolérances... sauf le dernier (Qui sera moins favorable que le premier) !

L'Edit de Nantes, qui met fin à cette suite de guerres civiles, accordera la liberté de conscience aux protestants et un ensemble de places fortes, embryon de république théocratique. Dans certaines régions du Sud-Ouest et en Languedoc, la pression des huguenots sera telle que bon nombre de catholiques et de juifs finiront par émigrer. Ce sera une des sources du peuplement de l'Acadie (Au Canada) à partir de 1600. Ces réfugiés religieux ne savaient pas qu'ils seront chassés de leurs nouvelles terres par un autre intégrisme protestant venant d'Angleterre : le Puritanisme.

Ce dossier raconte ce que fut le combat des adeptes de Calvin, organisé en parti politico-religieux radical (Le parti Huguenot) pour prendre le contrôle de la France et y instaurer une théocratie sur le modèle de la République de Genève. Comment la France ne put éviter de sombrer dans la première guerre civile alors que Catherine de Médicis joua l'apaisement et l'accommodation en  accordant aux huguenots la liberté de conscience totale (Conditions très favorables qu'ils ne retrouveront plus jamais).

Malheureusement, l'Histoire officielle n'a retenu que la réaction violente des Catholiques exaspérés par les trois premières guerres civiles déclenchées par le Parti huguenot. Ce furent les massacres de la Saint Barthélemy (24 août 1572)... qui succédèrent aux massacres de la saint Michel voulus par les chefs protestants (30 septembre 1567).

Jean Calvin

Jean Calvin

La main mise du protestantisme français par Calvin en 1559

1559 correspond à la douzième et dernière année du régne de Henri II (Mort accidentellement dans un tournois) durant lesquelles s'est développée la Réforme protestante un peu partout en France malgrè une sévère répression conduisant bon nombre de Huguenots à s'installer en terre calviniste, la République de Genève.

Les fidèles se réunissaient en assemblées informelles pour prier, lire la Bible et chanter des psaumes. Ce fut la période des églises "Plantées".

En 1555, fut créée la première église dressée à Paris, rue du marais saint Germain, sur le modèle genevoix de Calvin qui consistait à la doter d'un conseil des anciens et d'un pasteur qui pouvait administrer les deux sacrements reconnus par les protestants : le Cène et le Baptème.

Ce modèle d'église dressée va alors se propager depuis Paris vers le Val de loire et le sud-ouest du Royaume de France, avant d'atteinde le Languedoc.

Rue des marais saint Germain (Actuelle rue Visconti), du 25 au 29 mai 1559, les protestants français vont réunir en toute discrétion leur premier synode national. Il fut présidé par François Morel, pasteur revenu en France après avoir passé deux ans à Genève. Environ 72 églises locales "Dressées" du Val de Loire, du Poitou et du Saintonge y ont été représentées par des pasteurs et des anciens.

A partir de ce premier synode national protestant de 1559, la Réforme française sera structurée sur le modèle de Calvin et étroitement administrée depuis la République de Genève, théocratie protestante durablement installée.

Ainsi, elle adoptera un des courants radicaux du protestantisme (Avec l'Anabaptisme et le puritanisme anglais)... alors que le reste de l'Europe continentale suivra la Foi de Luther.

La République de Genève, théocratie aux mains de Calvin

Plus qu'une théocratie protestante, il s'agit d'un projet politique visant à construire "L'Homme nouveau", vision politique nouvelle qui sera conceptualisée par "Les Lumières"... puis transformée en concept athé et appliquée par les deux totalitarismes du XXe siècle.

Selon Calvin, l’homme est « complètement insignifiant », sa seule chance de salut repose dans le Christ et celle de la société « dans les Élus choisis pour exécuter les desseins de Dieu ». Concept protestant de la Prédestination selon lequel seul Dieu choisit les "Elus"... quel que soient les fautes et crimes commis. 

La République de Genève de Calvin sera une terre où il n'est pas envisageable de ne pas suivre la Réforme. Pas question de liberté de conscience.

Elle partagera avec le Puritanisme anglais cette vision austère de la vie de tous les jours. 

Avec les prêches quotidiens à heure fixe, les sermons obligatoires du dimanche, la cène quatre fois par an – « confession de foi communautaire en acte » –, l’étude des abécédaires et du catéchisme, mais aussi la mémorisation des psaumes, qu’on chante au temple, dans la rue ou au travail, la nouvelle Église veut ériger la loi de Dieu en idéal quotidien découlant de la foi.

Un tel projet justifie le développement d’une police des âmes, des esprits et des corps sans précédent. Afin de consolider l’ordre patriarcal et de garantir la transmission de la propriété au sein des familles, l’encadrement du mariage, la lutte contre la paillardise et la fornication, mais aussi la condamnation de l’adultère, de l’infanticide et de la sodomie sont renforcés.

En même temps, la morale publique fait l’objet d’une surveillance accrue : règlementation des hôtelleries, des tavernes et des étuves, dénonciation du luxe et de la coquetterie, répression de la vente à la criée, de l’obscénité, de l’ivresse publique, des danses et des chansons déshonnêtes, interdiction du jeu et de la prostitution, etc. Les fêtes religieuses chômées sont aussi supprimées.

Chaque année, des dizeniers, chefs de quartier, commis pas les pasteurs visitent les maisons pour en interroger les habitants. Les mauvais protestants sont convoqués devant le Consistoire et sévèrement punis.

La femme de « l’homme nouveau » paie un tribut plus lourd encore. L’adultère est ainsi puni de mort lorsqu’elle est seule mariée et que le scandale est public. De son côté, l’homme est fouetté et banni.

Bien évidemment, les identités transgenres sont persécutées. " Dieu requiert […] qu’il n’y ait point de femmes semblables à des lansquenets" prêche Calvin qui fera multiplier les condamnations au bûcher pour sodomie.

C'est ce projet politique et religieux que le Parti Huguenots voudra étendre à tout le Royaume de France. contre le Peuple catholique.

Profitant de l'instabilité à la tête du Royaume, le Parti huguenot tentera à plusieurs reprises de mettre la main sur les instances dirigeantes qu'est le Conseil du Roi. Ce sera la Conjuration d'Amboise.en 1560.

Le parti huguenot tente d’enlever le Roi : c’est la conjuration d’Amboise de 1560

En mars 1560, c’est la conjuration d’Amboise pendant laquelle les protestants tentent d’enlever le jeune roi François II pour le soustraire à l’influence des Guise.

Fils aîné de Catherine de Médicis, il a alors 16 ans et gouverne le royaume depuis moins d’un an avec à son conseil la puissante branche de la maison de Lorraine, les Guise[1].

Inspirée par Louis 1er prince de Condé[2], cette tentative d'enlèvement du Roi fut conduite par Godefroi de Barri seigneur de La Renaudie. Suite à la trahison d’un ami de ce dernier, elle fut découverte alors que les conjurés se rendaient à Amboise et s’acheva dans un bain de sang dans les jardins même du château où la plupart des participants furent exécutés. Le prince de Condé fut condamné à mort par le jeune roi. Il eut la vie sauve suite à la mort de ce dernier qui intervient en décembre 1560.

[1] La maison de Guise est une branche de la maison de Lorraine issue du fils cadet de René II de Lorraine : Claude de Lorraine premier duc de Guise (1496 – 1550). Sa fille fut reine d’Ecosse, Marie de Guise, mère de Marie Stuart. Le second duc de guise, François 1er de Lorraine exerça le pouvoir avec son frère à l’arrivée du nouveau roi qui était son neveu par alliance.

[2] La maison de Condé est une branche de la maison des Bourbon issue de Louis 1er prince de Condé (1530 – 1569), cinquième fils de Charles de Bourbon (frère du père d’Henri IV). Les Condé furent jusqu’en 1709 premiers princes de sang et appelés « Monsieur le prince ».

Catherine de Médicis répond par un édit très favorable aux huguenots en 1562

Le second fils de Henri II et de Catherine de Médicis arriva au trône de France alors qu’il n’avait que dix ans sous le nom de Charles IX. Commença alors une période de régence avec, comme régente nommée par le conseil du Roi, Catherine de Médicis.

Alors qu’elle avait eu un rôle effacé pendant le règne de son mari Henri II, éclipsé par Diane de Poitiers et par la maison des Guise, puis sous le bref règne de son fils François II sous influence de la maison des Guise, Catherine de Médicis montra de grandes capacités politiques dans une situation rendue difficile par les intrigues des partis, maison de Bourbon protestante contre maison de Lorraine catholique.

Dès son arrivée au pouvoir en 1560, elle nomma Michel de l’Hospital ministre et promulgua des édits de tolérance et d’amnisties dès le printemps de la même année. Elle souhaitait mettre en place une politique d’équilibre entre les partis et les princes quconduirait à la tolérance et à la paix religieuse.

Avec Michel de l’Hospital, la régente tenta une conciliation entre protestant et catholique : elle convoqua le Colloque de Poissy pour le 9 septembre 1561 afin de trouver un compromis doctrinal ou, faute de mieux, la tolérance entre les deux confessions. Ce fut un échec. Elle redoubla d’efforts en organisant d’autres conférences théologiques. Aucun compromis ne fut trouvé à cause principalement de deux points : La présence ou non du vrai corps du Christ dans l’Eucharistie ; le culte des images (les protestants étant iconoclastes).

Ces rencontres se terminèrent par la promulgation de l’édit de Saint Germain du 16 janvier 1562 qui attribuait aux protestants un statut de minorité reconnue et protégée (édit connu sous le nom de Edit de janvier).

Ce fut l’édit le plus libéral qui soit ! Il ordonne la restitution des églises et biens ecclésiastiques abusivement saisis aux catholiques ; mais il accorde la liberté de conscience aux protestants et permet de s’assembler pour la prédication dans les faubourgs (hors des villes). Les synodes et consistoires sont autorisés sous réserve d’une autorisation et de la présence d’un représentant du Roi. Les ministres du culte protestant devront jurer devant un officier du Roi d’enseigner une doctrine conforme au symbole de Nicée et à la Bible. Ils devront s’abstenir de toute attaque contre la religion catholique, respecter les fêtes catholiques et la législation générale en matière de mariage.

Les responsables protestants auront du mal à faire adopter l’Edit de janvier par les communautés qui s’étaient assurées localement une position dominante. Les catholiques y verront une honteuse faiblesse de la Régente et compteront sur le duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint André pour défendre leur cause.

La Réforme gagna la noblesse et une minorité d’évêques, et par voix de conséquence, les campagnes par le biais de l’autorité seigneuriale : petits officiers des seigneuries, métayers et fermiers, simples justiciables adopteront la religion du maître ! A la fin de l’année 1561, un gentilhomme protestant lança à un capitaine catholique : « Vous avez beau faire et crier, à la fin nous en serons tous ! ».

Le début de la profanation des lieux de culte catholiques en 1562

L’Edit de janvier a fait passer les protestants de la clandestinité à la lumière. Les assemblées ne peuvent plus se dérouler dans les champs à la merci des intempéries. Les protestants commencent à occuper les plus grandes des églises qui se trouvent être celles des couvents et les « nettoient » afin d’y célébrer leur culte : les autels sont détruits, ils brisent les croix et les statues, passent les murs à la chaux.

Cette adaptation des lieux saisis va ouvrir la voie à un iconoclasme dévastateur et intolérant accompagné de blasphèmes et de violences qui va durer jusqu’à l’Edit de Nantes en 1598.

Au total, les profanations des lieux de culte catholique faites par les protestants seront plus nombreuses que celles faites pendant la révolution !

Le parti huguenot se structure en force politico-militaire

Après la piteuse Conjuration d’Amboise, les calvinistes s’organisent en un parti politique et militaire qu’on appellera à partir de 1560 « Huguenot ».

Ils sont étroitement rattachés à la République théocratique de Genève de Calvin dont ils reçoivent la formation pastorale. Ils s’appuient sur deux réseaux distincts : un premier réseau « nobiliaire » qui repose sur une pyramide de nobles qui va jusqu’aux Bourbons et aux châtillons (moins haut placés mais plus indépendants) ; un réseau « municipal » constitué des villes dont le pouvoir est passé aux mains des calvinistes.

C’est dans ce parti huguenot que se cultive un esprit de supériorité et de jusqu’auboutisme qui va conduire aux affrontements meurtriers de la première guerre civile qu’il va déclencher.

Le sursaut du Peuple catholique

Dans les deux ans qui ont suivi le synode protestant de Paris de 1559 et surtout en 1561, les masses populaires catholiques manifestèrent pour la défense des rites traditionnels et des cultes agraires à l’occasion des fêtes religieuses.

Comme dans toute manifestation, quelques exactions eurent lieu. Ce sursaut populaire eut le mérite de mettre un terme au refus du clergé français et du parlement de l’installation des jésuites en France qui sont un des principaux fers de lance de la Contre réforme catholique.

Le massacre de Wassy par le duc de Guise en 1562

Le gros succès, aux yeux de Coligny et de Théodore de Bèze, de l’Edit de janvier n’apaisa pas les passions ; les provocations se multiplièrent de part et d’autres et notamment en Languedoc.

Le 1er mars 1562 eut lieu le massacre de Wassy. Alors que le duc de guise revenait d’une entrevue en Allemagne avec les princes luthériens (hautement suspects des calvinistes), il trouva un groupe de protestants priant dans une grange au milieu du bourg en contradiction avec les accords du traité de Janvier. Il voulut y remédier mais la situation s’envenima et dégénéra.

Les sources écrites immédiatement après ces faits sont absentes, si bien que le nombre de victimes est hypothétique. Les recherches historiques actuelles fixent le nombre de morts à une vingtaine.

Certes, c’est beaucoup mais c’est à rapprocher des 17 morts du massacre par les huguenots du clergé de Montpellier dans la cathédrale saint Pierre le 20 octobre 1561… soit six mois avant le massacre de Wassy !

En réponse, le parti huguenot en appelle à la guerre civile

Cet incident, qui ne fut pas plus violent que ceux commis de part et d’autre depuis 1560 qui marque le début de la Régence, servit de prétexte aux chefs calvinistes pour commencer la guerre en appelant leurs armées à quitter Paris et à se concentrer à Orléans (avril 1562). Cette décision fut lourde de conséquence pour l’avenir de la France. Elle fut rejetée par nombre de notables qui penchaient pour les idées calvinistes sous réserve de rester fidèle au Roi.

Elle entraîna une guerre civile de près d’un an qui ravagea les villes et les campagnes avec à la clef son lot de massacres dans les deux camps. Partout où ils sont devenus les maîtres, les huguenots procédèrent à un nouveau pillage des églises en s’attaquant, entre autres, aux reliquaires si précieux pour les catholiques qu’ils seront marqués par la haine pendant longtemps.

Cherchant l’appui de puissances étrangères, le parti des huguenots ne trouva un accord avec Elisabeth d’Angleterre qu’en échange du port du Havre. Cela restera une croix noire dans leur bilan !

La première guerre de religion aurait pu être évitée si le Parti huguenot avait choisi l’apaisement en acceptant les propositions de Catherine de Médicis. N’acceptant pas que deux religions puissent coexister, leur but était la conquête totale du royaume ou, au mieux, une scission comme dans le cas des Provinces-Unies. Les protestants sont bien les seuls responsables de la seconde guerre de religion !

Catherine de Médicis répond par l’édit de pacification d’Amboise de mars 1563

A la suite de l’assassinat du duc de Guise pendant le siège d’Orléans où les huguenots étaient retranchés, et alors que plusieurs chefs protestants étaient morts au combat, Catherine de Médicis put imposer l’édit de pacification d’Amboise le 19 mars 1563.

Moins favorable que l’édit de Janvier, il continue à reconnaître la liberté de conscience et autorise le culte protestant dans une ville par baillage (au lieu de en dehors des bourgs) et chez tous les seigneurs haut-justiciers. Pour le parti huguenot, c’est une avancée malgré la défaite militaire humiliante qu’il venait de subir. En gage de bonne volonté, il dut mettre à disposition de l’armée royale son armée afin d’aller reconquérir le port du Havre occupé par les Anglais.

L’initiative la plus originale de Catherine de Médicis fut la tournée qu’elle fit avec le Roi et la cours pendant plus de deux ans (de 1564 à 1566), écoutant les doléances des deux camps, procédant à des compromis et en fin de compte imposant la paix.

Cette paix temporaire voit se construire les premiers temples protestants et s’ouvrir les premiers collèges tandis que l’édition peut se faire sur le sol français.

Au cours des trois synodes nationaux (en 1563, 1565 et 1567), l’emprise de la république théocratique de Genève instituée par Calvin devient totale (avec tous ses excès). Après la mort de Calvin en 1564, c’est Théodore de Bèze qui séjourne fréquemment en France qui le remplace.

Côté catholique, le concile de Trente se termine en décembre 1563 avec une église profondément rénovée. C’est le début de la Contre-réforme catholique et de l’accélération de l’implantation des jésuites avec leurs collèges dans chaque ville et leurs imprimeries.

Les huguenots reprennent les armes pour la saint Michel 1567

Après la proclamation de la majorité de Charles IX, Catherine de Médicis continua à gouverner le royaume de France au nom de son fils. La rencontre qu’elle eut à Bayonne, en 1565, avec le représentant du Roi d’Espagne Philippe II, le duc d’Albe, inquiéta les chefs protestants. Ils y virent une potentielle alliance de la France et de l’Espagne contre le Pays-Bas, province espagnole qui se rebellait pour des motifs à la fois politiques et religieux. C’était plus qu’une menace puisque le duc d’Albe était chargé de convoyer une forte armée sur place.

En réaction, les chefs huguenots décidèrent d’enlever le jeune roi ; ce fut un échec mais le jour dit, jour de la saint Michel (29 septembre 1567), les protestants prirent les armes partout en France.

Un des plus célèbres massacres qui divisa la population jusqu’au début des années 1960 est celui de Nîmes durant lequel 80 à 90 catholiques furent brûlés vif dans la cathédrale.

S’en suivirent trois années de guerre civile meurtrière ! C’est la troisième guerre de religion. Elle fut déclenchée par le parti huguenot.

Catherine de Médicis propose toujours la paix et la tolérance

Le parti huguenot subit plusieurs graves défaites notamment celles de Saint-DenisJarnac et Moncontour, ce qui n’empêcha pas la reine-mère Catherine de Médicis de lui proposer à nouveau la paix et la tolérance : en 1568 la Paix de Longjumeau ; en 1570 la Paix de Saint Germain.

Catherine de Médicis va même plus loin que tout ce qui a été déjà promis aux protestants : elle leurs accorda quatre places fortes pour garantir leur sûreté : La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité ; et de pouvoir postuler à tous les emplois publics.

La Paix de Saint Germain fut enfin signée le 8 août 1570 mettant fin à la troisième guerre de religion.

Le parti huguenot revient en grâce

Seul rescapé des combats, Condé fut achevé sur le champ de bataille de Jarnac, L’amiral de Coligny devint le chef incontesté du parti huguenot.

Après la signature de la Paix de Saint Germain à laquelle il participa activement, il revint en grâce auprès du Roi. Il intrigua pour faire adopter « Son grand projet politique » : En s’alliant avec l’Angleterre protestante, faire la guerre contre l’Espagne afin d’aider les révoltés huguenots des Pays-Bas. Selon lui, cela permettrait de canaliser vers l’étranger les pulsions guerrières de la noblesse française.

La reine-mère ne l’entendit pas de cette oreille car la France n’était pas en mesure financièrement et humainement à soutenir une nouvelle guerre et, de plus, elle avait peu confiance en une alliance avec l’Angleterre.

Face à l’amiral de Coligny, elle ne lui avait pas pardonné d’avoir sabordé la paix en armant ses partisans à la saint Michel 1567, brisant net sa difficile politique de tolérance ce qui conduisit directement à la troisième guerre de religion qui dura presque trois ans (Du 29 septembre 1567 au 8 août 1570)

La tentative manquée de l’assassinat de l’amiral de Coligny

Catherine de Médicis laissa les mains libres aux guise qui n’attendaient que cela pour se venger de l’instigateur de l’assassinant de François 1er de Lorraine second duc de Guise pendant le siège d’Orléans en 1563. Ils passèrent à l’action le 22 août 1572 : l’amiral de Coligny ne fut que blessé !

Craignant une réaction violente du parti huguenot à cette tentative d’assassinat, le passé faisait craindre le pire avec l’appel à la mobilisation lancé après le massacre de Wassy qui conduisit à une guerre civile d’un an, puis l’enlèvement manqué du jeune Roi et l’appel à la guerre à la saint Michel 1567 qui conduisit à une guerre de trois ans, la régente ne voulut pas que se reproduise ce genre d’escalade des huguenots.

Elle décida d’affaiblir la tête du parti huguenot en procédant à quelques assassinats le jour de la saint Barthélemy. D’une tentative d’assassinat du principal dirigeant du parti huguenot, on en arriva à une quatrième guerre civile, celle-ci déclenchée par le peuple des catholiques (alors que les trois premières avaient été déclenchées par le parti huguenot). Elle désintégrera le Royaume jusqu’en 1584.

La longue tentative de conciliation de Catherine de Médicis et le refus du Parti Huguenot qui voulait une scission de la France conduisirent à une réaction violente du peuple catholique exaspéré par 12 ans de violence calviniste : Ce fût la Saint Barthélemy, le 24 août 1572.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/10/les-protestants-ont-ils-%C3%A9t%C3%A9-victimes-de-l-intransigeance-des-catholiques-pendant-les-guerres-de-religion.html

lundi 21 août 2023

Conduire la guerre : Entretiens sur l’art opératif, pensée russe qui a révolutionné l’art de la guerre

 

Benoist Bihan a été rédacteur en chef du magazine Défense & Sécurité internationale avant de poursuivre une carrière dans l’industrie et le conseil. Stratégiste, historien militaire, il est l’auteur de nombreux articles et études. Il est aujourd’hui conseiller de la rédaction du magazine Guerres & Histoire et rédacteur en chef du magazine Space International. Jean Lopez est le directeur de la rédaction du magazine Guerres & Histoire et l’auteur de nombreux ouvrages d’histoire militaire. Dans le tout nouveau livre Conduire la guerre, le premier répond aux questions du second afin de cerner ce qu’est l’art opératif. Cette exploration d’une pensée russe qui a révolutionné l’art de la guerre se révèle particulièrement d’actualité.

Il faut d’abord commencer par bien distinguer tactique et stratégie. Clausewitz formalisera cette distinction en écrivant : “Nous divisons l’art de la guerre proprement dit en tactique et en stratégie, et nous répétons que la première enseigne à employer les forces dans les combats, et la seconde à employer les combats favorablement à la guerre. 

Benoist Bihan rappelle que l’idée qu’il est possible de trancher un conflit par la contrainte, mais sans l’utilisation de la force, est une dangereuse illusion de notre époque. Nos deux compères, tout au long de leur dialogue, passent en revue batailles et guerres, de l’Antiquité à nos jours, pour illustrer les concepts de l’art de la guerre. Ainsi la guerre de Sécession américaine et la guerre franco-prussienne, toutes deux annonciatrices du blocage de 1914, posent le même type de problème : celui de l’impuissance manifeste de l’outil militaire à transformer en effets politiques ses effets matériels et moraux sur l’adversaire. Dans le cas de la guerre de Sécession, puisqu’une issue négociée est rendue impossible par les succès confédérés, le Nord ne cherche plus à discuter, change de logiciel et veut détruire le Sud pour le reconstruire à sa guise. Si l’armée nordiste dispose d’une supériorité de moyens, elle demeure, face à Lee, inférieure tactiquement. C’est par l’usure et finalement l’épuisement de l’adversaire qu’elle finit par s’imposer, au prix toutefois de pertes considérables et de nombreux revers.

La stratégie pose cette question essentielle : comment agir sur la volonté ennemie, alors que c’est in fine le vaincu qui décide de la victoire ? Car c’est là le paradoxe : tant que l’adversaire ne reconnaît pas sa défaite, il ne peut y avoir de victoire. Lors de la guerre franco-prussienne, le général américain Sheridan, observateur militaire auprès de l’armée prussienne, aurait déclaré que les Prussiens ne gagnaient pas parce qu’ils ne brûlaient pas assez de villes et de villages français, sous-entendant que la capitulation française s’obtiendrait par la terreur.

Plusieurs fois, Benoist Bihan avance que l’incapacité de la stratégie à faire rendre du résultat politique à la tactique se traduisait par des conflits interminables et souvent dévastateurs. Il cite la guerre du Péloponnèse, la deuxième guerre punique, la guerre de Cent Ans, la guerre de Trente Ans, la guerre de Sécession, la Première Guerre mondiale.

D’où l’intérêt à porter à l’art opératif qui trouve ses racines dans l’aristocratique corps des officiers du Tsar et se formalise dans l’Armée rouge. Le premier à formuler le concept d’art opératif est Alexandre Sviétchine, officier chargé de faire au Grand Etat-Major impérial le retour d’expérience des combats d’Extrême-Orient.

Fils de général, Sviétchine devient officier d’artillerie puis fréquente l’académie Nicolas qui forme les officiers de l’état-major général. Il fait la guerre contre le Japon auprès du Commandant en chef Kouropatkine. Durant la Première Guerre mondiale, il travaille de nouveau à l’état-major général puis commande une division. En 1917, devenu major-général, il dirige l’état-major du Front du Nord, ce qui fait de lui l’un des dix plus importants chefs de l’armée tsariste à l’agonie. Il se rallie début 1918 au pouvoir bolchévique et devient l’un de ces milliers de voenspetsy – spécialistes militaires surveillés de près par les commissaires politiques – qui vont former l’ossature de l’Armée rouge. Il n’y reste que quelques mois avant d’être nommé enseignant à l’académie militaire et de prendre la direction de la commission historico-militaire chargée d’analyser et transmettre l’expérience de la Première Guerre mondiale. C’est à partir de là qu’il va formaliser le concept d’art opératif.

L’art opératif n’est pas un équivalent de l’art de la guerre russe ou soviétique mais a une portée universelle. Pour comprendre l’art opératif, il faut comprendre ce qu’est une opération, c’est-à-dire un conglomérat d’actions bien différentes : à savoir, l’élaboration du plan de l’opération ; les préparatifs logistiques ; la concentration des forces amies sur leur position initiale ; l’exécution de travaux défensifs ; faire mouvement ; livrer des batailles qui mènent à l’encerclement ou à la destruction d’une portion des forces hostiles, soit comme résultat d’un enveloppement direct, soit comme résultat d’une percée préliminaire, et capturer ou tenir une certaine ligne ou une position géographique donnée. Le succès dans le développement d’une opération dépend à la fois des solutions pour chacun des problèmes tactiques et de la fourniture de tous les moyens nécessaires à la conduite de l’opération sans interruption jusqu’à ce que son but final soit atteint. Sur la base du but d’une opération; l’art opératif fixe toute une série de missions tactiques et un certain nombre de prérequis logistiques.

Sviétchine a mis en garde contre une tentation : L’expérience a montré que des préparatifs excessivement détaillés sont d’ordinaire l’équivalent de lenteurs dans le développement de l’opération. Il faut donc éviter de planifier trop rigoureusement les étapes du développement d’une opération, sous peine de se voir submergé de détails, lesquels viennent ensuite ralentir la conduite effective de l’opération.

Sviétchine enseigne que la stratégie est l’art des chefs militaires mais que les politiciens responsables doivent être familiers avec elle.

En 1937, dans le cadre de la Grande Terreur et des purges, le NKVD accuse Alexandre Sviétchine d’être le chef de file de la conspiration monarchiste des officiers moscovites. Il est exécuté en juillet 1938. Mais son concept d’art opératif est toujours bien d’actualité. Et ce livre est d’une grande utilité pour l’appréhender.

Conduire la guerre ; Entretiens sur l’art opératif, Benoist Bihan et Jean Lopez, éditions Perrin, 395 pages, 22,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/conduire-la-guerre-entretiens-sur-lart-operatif-pensee-russe-qui-a-revolutionne-lart-de-la-guerre/171049/

mercredi 13 juillet 2022

Les guerres françaises du XXIe siècle (Thomas Hernault)

 Thomas Hernault est un jeune spécialiste de l’histoire militaire et anime un blog historique intitulé Sabre-et-esprit-au-combat.

Ce livre se présente à la fois comme une histoire de la pensée militaire et une étude des guerres irrégulières françaises. L’auteur y démontre la nécessité de dominer le ciel pour dominer la terre. Les airs sont l’apanage des puissants de ce monde. Seuls quelques Etats ont réellement la capacité de bombarder un point précis, d’appuyer des troupes au sol, de transporter des unités sur le col d’une montagne, de ravitailler tout un groupement de commandos, de reconnaître un objectif à haute valeur stratégique. Fondée sur l’histoire et la description de l’art de la guerre du ciel, Thomas Hernault établit une pensée militaire autour de l’importance de l’outil aérien dans les conflits modernes. Il examine la place des unités conventionnelles, des unités commandos et des Forces spéciales du COS dans les guerres françaises de demain. Il nous projette également dans la troisième dimension, dans un avenir fait de guerre des satellites et de maîtrise de l’espace.  

Les guerres françaises du XXIe siècle, Thomas Hernault, éditions Atelier Fol’fer, collection Xénophon, 312 pages, 29,20 euros (prix franco)

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-guerres-francaises-du-xxie-siecle-thomas-hernault/60100/

dimanche 29 mai 2022

De la guerre (John Keegan)

 

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Sir John Keegan (1934-2012), historien de la guerre, a enseigné pendant vingt-six ans à l’Académie royale militaire de Sandhurst.

Ce volumineux ouvrage regroupe Anatomie de la batailleL’Art du commandement et Histoire de la guerre, trois livres fondamentaux pour quiconque s’intéresse à l’art de la guerre.

Anatomie de la bataille, paru en 1976, modifia considérablement l’approche classique de l’étude des grandes batailles de l’Histoire en ne s’intéressant plus uniquement aux analyses d’état-major mais aussi à la façon dont les événements sont vécus par les soldats. A travers l’examen minutieux des batailles d’Azincourt, de Waterloo et de la Somme, l’auteur décrit les évolutions techniques, stratégiques et tactiques mais aussi les aspects liés au traitement des blessés lors de chacun de ces conflits, avant d’entamer une réflexion sur les batailles de demain. 

L’Art du commandement évalue les qualités de commandement qui font le succès sur le champs de bataille. John Keegan présente les différentes facettes de l’âge héroïque du commandement militaire à partir du cas d’Alexandre le Grand, le compare à Wellington, à Grant et à Hitler avant de conclure sur l’âge posthéroïque du commandement dans le monde nucléaire.

Histoire de la guerre passe en revue la guerre dans l’histoire de l’humanité, à travers les âges et les civilisations. Il apparaît ainsi que la culture reste ce qui détermine en premier la nature de la guerre. La guerre orientale est différente de la guerre européenne. L’auteur examine ces aspects culturels, anthropologiques et juridiques, les caractéristiques des armées, les questions liées au ravitaillement et à la logistique ainsi que les évolutions de l’armement.

Cet ensemble forme une somme utile aux officiers comme aux amateurs d’histoire militaire.

De la guerre, John Keegan, éditions Perrin, 1248 pages, 30 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/de-la-guerre-john-keegan/63315/

mardi 5 janvier 2021

SI VIS PACEM PARA BELLUM

 L’Européen contemporain n’imagine pas avoir à faire la guerre. Une réflexion du philosophe Robert Redeker.

     En Centrafrique, au Mali ou en Afghanistan, de jeunes hommes ont récemment perdu la vie sous l’uniforme français. Quel écho rencontrent ces morts survenues dans le cadre militaire ? Dans la société, il est faible.

En dépit du caractère populaire que conserve le défilé du 14 Juillet, un fossé se creuse, aujourd’hui, entre l’armée et la nation. Non pas en raison d’un antimilitarisme de principe, comme lors des années post-68 ; pas plus en raison de la suppression du service militaire qui, dans l’hypothèse où il serait rétabli, ne changerait rien à la configuration dont résulte ce divorce : rien n’empêche que, chronologiquement, géographiquement et mentalement, la guerre s’éloigne des Européens, au point que le soldat devient une figure impensée et donc « impossible », selon la formule de Robert Redeker. « L’Européen contemporain, observe ce dernier, ne peut se représenter lui-même en uniforme et en armes mourant dans des tranchées, agonisant au feu en rase campagne, au coin d’une rue, au nom de sa patrie. Ni au nom d’aucun autre idéal. Ce sentiment et ce sacrifice lui sont devenus étrangers. »
     Agrégé de philosophie, auteur de nombreux essais et par ailleurs victime d’une quasi-fatwa, en 2006, à la suite d’une tribune à caractère polémique sur l’islam parue dans Le Figaro, menace qui lui vaut toujours de vivre sous protection policière et dans une semi-clandestinité, Redeker rappelle la place et le rôle de la guerre depuis les origines de l’humanité, et s’interroge pour savoir pourquoi la France et les autres nations d’Europe ont expulsé le combattant de leur imaginaire. Le traumatisme des deux guerres mondiales, la survalorisation de la construction européenne et son corollaire, le dénigrement de l’Etat national, fournissent l’essentiel de l’explication. Mais pas sa totalité. En philosophe, l’auteur désigne d’autres influences : la sensibilité victimiste, la disparition de l’altérité, la manie de la repentance. « Profondément ancrée dans la structure de l’humain, souligne Redeker, la guerre n’est pas inhumaine : elle est humaine, trop humaine. » Manière de rappeler que nous n’en serons jamais débarrassés, hélas ! et que le meilleur moyen de servir la paix reste de savoir faire la guerre.

Jean Sévillia

Le Soldat impossible, de Robert Redeker, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 282 p., 23 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/si-vis-pacem-para-bellum/

mercredi 23 septembre 2020

Peut-on ne pas avoir d'ennemi ?

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La réflexion sur le pacifisme ouverte par Flora Montcorbier et Robin Turgis nous amène à cette question peut-on vraiment supprimer la guerre et la mettre « hors la loi », comme le stipulait le pacte Briand-Kellogg, signé en 1928, par une soixantaine de nations, dont la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Japon, l'Allemagne et l'Union soviétique ? Éléments de réponse.

Flora Montcorbier et Robin Turgis ont écrit un bel article sur les dérives et les impostures du pacifisme « à géométrie variable ». Ils ne se prononcent pas sur le fond du débat, mais on sent bien, en les lisant, qu'ils en tiennent pour le « choix de la paix », c'est-à-dire pour un pacifisme intégral « s'opposer à la guerre non pas seulement à l'ennemi, mais aux bellicistes des deux camps »). N'importe quelle paix, autrement dit, vaudra toujours mieux que n'importe quelle guerre. Est-ce une position tenable ?

Parler de pacifisme, ainsi qu'on l'a fait d'abondance entre les deux guerres mondiales, puis à la fin des années 1970 et au début des années 1980 (à l'époque du débat sur la guerre nucléaire, des missiles Pershing-II et du slogan « plutôt rouge que mort », lorsque les pacifistes proclamaient le caractère apocalyptique de toute guerre future), soulève en fait plusieurs questions  peut-on ne pas avoir d'ennemi ? Peut-on faire disparaître la guerre ? Et d'ailleurs, pourquoi y a-t-il des guerres ?

Faire la guerre à la guerre !

La guerre résulte de la montée aux extrêmes d'une situation de conflit. Imaginer un monde d'où le conflit aurait disparu, serait nourrir de grandes illusions sur la nature humaine. L'espèce humaine est essentiellement polymorphe. Cette diversité se traduit par une divergence, non seulement d'intérêts, mais aussi d'aspirations, de désirs et de besoins. Nombre de ces divergences ne sont pas négociables. Elles débouchent alors sur des conflits. Lorsque les conflits prennent la forme armée, on les appelle des guerres. C'est en ce sens que, dans l'espèce humaine, la guerre est l'une des modalités possibles de l'être social. Mais c'est aussi parce qu'un conflit est toujours possible qu'est né ce qui pouvait mettre fin au conflit - le but de la guerre, on l'oublie trop souvent, devant toujours être la paix. En d'autres termes, seule la reconnaissance du conflit fournit les moyens de le surmonter.

On sait aujourd'hui que les guerres de l'époque préhistorique étaient des guerres totales, infiniment plus destructrices encore que les guerres modernes(1). On n'y faisait aucun prisonnier. L'agressivité intraspécifique, propre aux primates supérieurs, se systématise et s'extrémise chez l'homme, qui a été très tôt porté à regarder l'Autre comme n'appartenant pas à la même espèce que lui (c'est le phénomène de « pseudo-spéciation culturelle » bien décrit par Irenàus Eibl-Eibesfeldt, qui a encore été aggravé par les techniques de propagande modernes). Dès le paléolithique, les hommes se sont fait la guerre, et pas seulement en vue d'un accès à des ressources présumées rares(2). Mieux encore, le premier outil utilisé par l'homme pourrait bien avoir été une arme.

Montcorbier et Turgis montrent très bien que les pacifistes, lorsqu'ils déclarent la « guerre à la guerre », ne sortent pas du modèle de la guerre. Ils font seulement la « guerre au nom de la paix ». Il est d'ailleurs frappant que telle ait été la devise « Guerre à la guerre ! » du journal anarcho-pacifiste La Patrie humaine, « grand hebdomadaire du pacifisme intégral », créé en novembre 1931 à l'initiative de Victor Méric, où écrivit notamment Jean Giono (mais aussi Félicien Challaye, Sébastien Faure, Maurice Rostand, Henri Jean, Victor Margueritte, etc.). On rejoint ici les paroles de L'Internationale : « Paix entre nous, guerre aux tyrans »... Le pacifisme, dans ces conditions, se présente nécessairement comme une menace : si les « fauteurs de guerre » ne renoncent pas à leurs coupables projets, ils seront anéantis par les forces de la paix !

À supposer qu'on se refuse à faire la « guerre à la guerre », il ne reste comme position possible que l'appel à l'objection de conscience, à la non-violence et à la non-résistance, même en cas d'agression caractérisée. On a certainement le droit d'adopter pareille attitude à titre individuel. Mais à titre collectif ? Un pays ou un peuple qui proclamerait, par principe, qu'il ne s'opposera à aucune agression, s'exposerait bien entendu à en être rapidement la victime, se livrant ainsi par avance aux fers de l'ennemi : rien ne stimule davantage l'élan agressif que la faiblesse supposée de la proie. C'est ce que Wu Ch'i, maître dans l'art politique et militaire, avait déjà fait observer à son prince, au Ve siècle av. notre ère : « Jadis le seigneur de la tribu Ch'eng Shang mettait toute son application à cultiver ses vertus et il renonçait aux choses militaires; il en résulta que son État fut exterminé ». Les situations de guerre et de paix ne relèvent pas uniquement de choix individuels, mais sont la conséquence d'un rapport de forces objectif entre des collectivités.

« Nier l'ennemi, c'est nier la paix »

Julien Freund l'a rappelé cent fois il ne dépend nullement de nous de ne pas avoir d'ennemi. Il suffit en effet que quelqu'un me désigne comme son ennemi pour que je devienne le sien. Freund ajoutait que, lorsqu'il n'y a plus d'ennemi, il n'y a plus personne avec qui faire la paix. En ce sens, « nier l'ennemi, c'est nier la paix »(3). Au surplus, le conflit n'est pas nécessairement destructeur, il peut être aussi créateur de socialité. Il peut avoir pour fonction d'instaurer la justice, ou remplir d'autres « fonctions d'espèce ». Inversement, le refus du conflit peut avoir pour résultat dé perpétuer une injustice ou un statu quo pérennisant l'avantage du moment. Stigmatiser le conflit au prétexte qu'il peut conduire à la guerre, c'est n'en voir qu'un aspect. Il est tout aussi irréaliste de stigmatiser la force au nom du droit, puisque le droit ne peut avoir d'autre garantie que la force nécessaire pour l'imposer.

Impuissance du pacifisme

On a publié des dizaines de livres sur les causes de la guerre. L'explication la plus convaincante est aussi la plus simple les peuples se font la guerre parce qu'ils veulent la faire, non parce que des esprits diaboliques, des castes guerrières ou des marchands de canon les poussent à la faire. Supprimer la guerre, la mettre « hors la loi » dans les relations internationales, c'était l'objectif du pacte Briand-Kellogg d'août 1928, qui fut signé par soixante-trois nations (y compris l'Allemagne et l'Union soviétique) avec les brillants résultats que l'on sait.

Le pacifisme, religion de l'homme, ne manque pas de noblesse quand il est sincère. Force est néanmoins de constater qu'au cours de l'histoire, il n'a jamais été en mesure de formuler aucune proposition concrète permettant d'assurer la paix. J. M. Muller, animateur du Mouvement pour une alternative non violente, l'avait naguère reconnu : « Dans la mesure même où le pacifisme s'exprime à travers des exorcismes, il avoue son impuissance à changer l'histoire [...] Le pacifisme procède, en réalité, d'une vision idéaliste et moraliste de l'histoire. Le discours pacifiste est tenu en un lieu a-historique où sont absentes les contraintes de l'action »(4). Son problème, comme l'avait également bien remarqué Julien Freund, est de croire que l'on peut résoudre le problème de la guerre et de la paix par des voies autres que celles de la politique (celles de la science, du commerce, de l'expertise technicienne, de la morale, de la religion, de l'amour, de la raison, etc.). On connaît la célèbre formule de Clausewitz : « La guerre n'est rien d'autre que la poursuite de la politique par d'autres moyens ». Certains ont tenté de la renverser, en affirmant que la politique n'est qu'une autre forme de la guerre, ce qui est moins convaincant. Il reste que « la paix et la guerre relèvent, au premier chef de la politique » (Julien Freund), car la politique constitue la seule activité humaine qui permette d'éviter le recours à la guerre. Bien entendu, on peut aussi rêver d'abolir la politique. Mais la « société internationale » - rêve de tout « cosmopolitisme humanitaire » - qui en résulterait ne serait pas pour autant à l'abri des conflits armés les guerres étrangères y seraient simplement remplacées par des guerres civiles. Flora Montcorbier et Robin Turgis ont raison de dire leur horreur de la guerre. Pour éviter le plus possible la guerre, malheureusement, le choix qui s'impose n'est pas le choix entre la paix ou la guerre, mais plutôt entre le pacifisme et la paix.

1).  Cf. Alfred Adler, « in Miguel Abensour (éd.), L'esprit des lois sauvages. Pierre Clastres ou une nouvelle anthropologie politique, Seuil, Paris 1987 pp. 95-114 Lawrence H. Keeley, Les guerres préhistoriques, Rocher Paris 2002. Pierre Clastres soutenait lui-même la thèse selon laquelle « la société primitive est société contre l'Etat en tant qu'elle est société-pour-la-guerre ».

2). Les guerres, dès cette époque, ne visent d'ailleurs pas nécessairement une accumulation de richesses ou un accroissement de puissance, mais aussi bien leur limitation de part et d'autre. Claude Lévi-Strauss, dans une perspective ethnologique, soutenait de son côté qu'« il y a un lien, une continuité entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l'issue de transactions malheureuses » (Structures élémentaires de la parenté, PUF Paris 1949, p. 86).

3). Julien Freund, L'essence du politique, Sirey, Paris 1965, p. 493.

4). Le Monde, 17 mars 1982.

Alain de Benoist éléments N°143 Avril-Juin 2012

jeudi 5 octobre 2017

Sun Tzu (Yann Couderc)

Sun-Tzu.jpgYann Couderc est un officier français, historien de l’armée de Terre. Saint-cyrien, breveté de l’Ecole de guerre, il a servi sur plusieurs théâtres d’opération. Son intérêt pour l’Asie l’a conduit à entreprendre une étude approfondie de L’Art de la guerre et à développer sa propre réflexion sur la pensée du stratège chinois. Créateur et animateur d’un blog de référence, Sun Tzu France, il est l’auteur de plusieurs publications sur le sujet.
Beaucoup a déjà été écrit sur L’Art de la guerre mais que sait-on vraiment de Sun Tzu, l’auteur de ce traité de stratégie dont la tradition chinoise situe la vie au VIe siècle avant Jésus-Christ ? Très peu de chose en vérité. Mais l’existence de son œuvre est attestée depuis au moins 2.200 ans.
C’est au XVIIIe siècle que le père Amiot, un jésuite missionnaire en Chine, réalisa une première traduction française de ce traité qu’on lui disait être le plus important ouvrage militaire de l’Empire. Mais à l’époque, sa traduction passa totalement inaperçue. Ce n’est qu’au XXe siècle que l’Occident va réellement découvrir l’œuvre de Sun Tzu via une traduction… anglaise rédigée par Samuel Griffith, un général américain à la retraite, et publiée en 1963. La hauteur de vue exceptionnelle de Sun Tzu va rapidement s’imposer chez les militaires puis parmi toutes les personnes intéressées par la stratégie et ses applications.
Sun Tzu, Yann Couderc, éditions Pardès, collection Qui suis-je ?, 128 pages, 12 euros
A commander en ligne ici

jeudi 15 juin 2017

LA SACRALISATION DE LA GUERRE

Les sociétés traditionnelles se caractérisent par une omniprésence du sacré. Les dieux y sont nombreux et leurs aventures forment la trame de récits fabuleux, les rites scandent la succession des saisons et tous les aspects de la nature font l’objet d’un culte particulier. Aucun acte majeur de l’existence (naissance, mariage, maladie, mort) n’échappe à cette règle, et pour que son accomplissement soit ressenti comme authentique, il se doit d’être sanctifié. Dans ces conditions, il est inévitable que la guerre, événement considérable, et ô combien incertain dans la vie d’une société, revête l’habit du sacré.
De fait, la sacralisation de la guerre se joue à tous les niveaux de son déroulement. En tant qu’activité spécifique d’une communauté, différente par exemple de l’activité-agriculture ou de l’activité-élevage, la guerre reçoit le patronage de divinités particulières. Ce sont les dieux de la guerre dont le nombre, la place et l’importance varient selon les cultures, mais qui restent presque toujours présents dans le panthéon des religions polythéistes. D’autre part, le guerrier, qu’il soit combattant par intermittence ou que sa vie soit entièrement consacrée à des occupations militaires, connaît un rapport privilégié avec le monde du sacré. Les initiations et les confréries guerrières l’entourent d’un réseau de symboles qui lui permettent de donner à ses actions une dimension religieuse. Enfin, le combat lui-même prend l’aspect d’un rite avec ses présages et ses interdictions, ses fureurs sacrées et la mort conçue comme ultime sacrifice.
Certes, chaque peuple et chaque époque connaît de nombreuses divergences quant à la manière de pratiquer la guerre. Le conflit entre deux tribus primitives d’Océanie ou d’Amérique ne présente évidemment pas les mêmes aspects que la guerre que se livraient les cités grecques à l’époque classique ou celle qui opposait l’empire du Milieu aux hordes mongoles. Néanmoins, cette variété demeure comme autant d’adaptations différentes du même schéma : la guerre est une activité voulue par les dieux, elle possède une dimension sacrée et il faut accomplir envers elle les rites appropriés.
>> Les dieux de la guerre 
Une classification rigoureuse des différentes divinités de la guerre nécessiterait au préalable qu’on ait déjà procédé à leur recensement exhaustif, entreprise qui n’a pas encore été réalisée. Aussi bien devrons-nous nous contenter pour l’instant de mettre en valeur quelques tendances qui apparaissent à l’analyse d’un certain nombre d’exemples. C’est ainsi que l’on peut définir trois grandes catégories de dieux de la guerre. Tout d’abord, il y a les divinités dont la guerre est pratiquement l’unique fonction et qui souvent représentent, à l’intérieur d’une société, la classe spécifique des guerriers. Ensuite, nous trouvons les dieux associés à un peuple qu’ils protègent et dont le rôle guerrier ne se manifeste que par moments. Enfin certains héros, ayant eu une existence historique, peuvent être mythifiés et devenir les symboles des vertus militaires qui accompagnent le guerrier au combat.

lundi 25 avril 2016

Les cinq guerres d’Ernst Jünger

« Quoi de plus beau, et de plus nécessaire, qu’une armée qui avance ? »
En évoquant un fait essentiel de la Première Guerre mondiale, une page de Feuer und Blut (Feu et sang, publié en 1925) d’Ernst Jünger semble sceller, on serait tenter de dire d’une manière accablante, un vieux débat d’idées militaire :
« Je me souviens encore très bien du visage subitement émacié et pâli du Lieutenant Vogel, lorsqu’en septembre 1916, près de la Ferme du Gouvernement, nous sommes descendus des camions automobiles et que nous avons vu la rouge incandescence, pareille à un océan qui serait en flammes, et dont la lueur montait dans le ciel nocturne, jusqu’aux étoiles.
Le fracas, que nous avions perçu depuis longtemps, très loin derrière les lignes, comme s’il s’agissait du fonctionnement d’une immense machine, crois­sait démesurément, devenait semblable au hurlement d’un fauve carnassier et qui était prêt, en apparence, à dévorer l’espace d’une province tout entière. C’est comme si l’haleine brûlante de la mort mécanique passait au-dessus de nous et Vogel me hurla, en bégayant, dans l’oreille, sa voix résonnait comme celle d’un enfant désorienté : “Devons aller là-dedans ? Nous n’en reviendrons jamais !” » (I, 463-464).
La toute-puissance du feu
Ces lignes, qui décrivent la toute-puissance du feu, son triomphe absolu, son apothéose d’acier, mettent fin en apparence à une vieille querelle qui s’ouvre dès le premier tiers du XVIIIe siècle et qui oppose les contempteurs et les adorateurs du feu. Les premiers, de Folard à Mesnil-Durand, s’en vont répétant que le feu ne tue pas et que le fusil et le canon, celui-là surtout, sont armes anodines. Par conséquent, une armée qui parviendrait à accroître sa rapidité en adoptant un ordre convenable — en l'occurrence la colonne — devrait aisément se soustraire aux effets du feu. Pour les seconds — Guibert, Mauvillon, un peu plus tard Berenhorst — le feu, mais à leurs yeux essentiellement le feu de l’infanterie, est bel et bien mortel. Il faudra un Duteil pour lui adjoindre le feu de l’artillerie.
L’histoire militaire atteste de l’efficacité toujours croissante du feu, obtenue par des moyens techniques de plus en plus perfec­tionnés. Mais, curieusement, alors que sa réalité dévastatrice dicte sa loi sur le terrain, les tacticiens, dès que les hostilités cessent, ont tendance à en minimiser systématiquement les effets. Cette amnésie partielle s’explique facilement : dans la me­sure où l’on postule la manœuvre classique, c’est-à-dire rapide et décisive, on est bien obligé de gommer par l’imagination la portée de ce feu, qui est le facteur essentiel du ralentissement, voire de l’enlisement de cette manœuvre. À Wagram, en 1809, le feu est jugé presque intolérable, et carrément insupportable à Borodino en 1812.
Mais, la paix revenue, on recom­mence à le sous-estimer et à chaque fois, à chaque nouvelle guerre, il réapparaît avec une force nouvelle, à Sébastopol, à Solférino, à Sadowa où le Général prussien von Fransecky, qui défend la lisière de la forêt de Benateke, relève qui se trouve “dans un enfer”. Le commentateur semi-officiel français de la guerre de 1870/71 décrit, à propos de la bataille de Saint-Privat et de l’attaque du village de Roncourt, le feu de l’artillerie comme “véritablement infernal”. Au matin du 18 août, le Général von Alvensleben, qui commande le 3ème Corps d’Armée, explique au Général von Pape, qui commande la 1ère Division de la Garde à Pied, que les Prussiens, qui ont sous-estimé le feu du Chassepot et des mitrailleuses (une nouvelle et redoutable source de feu), vont être dorénavant contraints de se couvrir en utilisant les ressources du terrain et de l’artillerie systémati­quement. À Plewna, au Transvaal, en Mandchourie, dans les Balkans et même en Tripolitaine, on s’enterre de plus en plus. En même temps, un élément nouveau, grand paralysateur de mouvement, fait son apparition, le fil de fer barbelé.
« Devant la tran­chée, s’étend, sur la longueur, souvent en plusieurs lignes, la barrière de barbelés, un tissu dense et sinueux de fils de fer à pi­cots, qui doit arrêter l’attaquant, de façon à ce qu’il puisse tranquillement être pris sous le feu depuis les postes de tir » (Orages d’acier, I, 48).
Théories sur le feu en 1914
À la veille de 1914, tous les éléments matériels permettant d’assumer la suprématie du feu — fusils à tir relativement rapide, mitrailleuses, artillerie à longue portée utilisant des poudres sans fumée — et bloquer le mouvement offensif, sont à la dispo­sition du commandement. Mais en dépit de cet arsenal — et des exemples historiques récents que l’on s’obstine toutefois à considérer comme marginaux ou exotiques — les 2 grands belligérants potentiels demeurent fidèles à l’idéal de manœuvre rapide et décisive.
En Allemagne, le Général von Bernhardi met au compte de l’incapacité des Boers et des Japonais l’utilisation de la tranchée et souligne que dans la guerre européenne de l’avenir, le mouvement l’emportera sur la pelle, la fortification de campagne n’étant utilisée qu’exceptionnellement. En France, on ne pense pas autrement. Ceux qui pressentent les effets dévastateurs du feu, et qui souvent sont ceux qui n’ont pas oublié les leçons de 1870/71, se comptent sur les doigts des 2 mains, et souvent c’est chez les neutres qu’il faut aller les chercher.
Dès 1902, le Colonel suisse Feyler donne une description véritablement prophétique de ce que sera la bataille défensive de l’avenir et de la guerre dans laquelle elle s’inscrira ; il est rejoint dans ses conclusions par un Belge, le Général-Baron de Heusch. Au niveau stratégique, un mili­taire français démissionnaire, Émile Meyer, et un chevalier d’industrie russe, Jean de Bloch, annoncent un conflit de type nou­veau, dans lequel le feu et la durée, et sur ce dernier point un Kitchener a également développé une pensée particulièrement précise, occuperont une place centrale. Mais parfois même ceux qui croient avec le plus de conviction aux possibilités de la manœuvre napoléonienne sont, à l’instar des Maud’huy ou Lanzerac, saisis par le doute.
En tout état de cause, depuis l’expérience mandchoue, le choc ne leur apparaît plus comme la panacée universelle. Même un Colonel de Grandmaison, le théoricien de l’« élan vital », appliqué à l’offensive à outrance, l’adepte du “bergsonisme en acte”, parvient, lorsqu’il émerge de son rêve, à postuler, pour couvrir l’avance de l’infanterie en terrain découvert, un feu intense d’artillerie, “ce bouclier de l’infanterie” (comme il dit) qui lui fraye le chemin.
Ce ne sont toutefois que des exceptions et même en Allemagne, où la doc­trine d’engagement est infiniment plus positive et dégagée de trop criants errements, on continue à se bercer d’illusions en ce qui concerne la manœuvre et la neutralisation du feu adverse. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter par ex. les cro­quis des pages 194 à 196 de la seconde édition de Der Infanterie-Leutnant im Felde (Berlin, 1912) de Nicolai et Hein pour voir quels moyens de protection, jugés alors totalement idoines, allaient, 2 ans plus tard, apparaître comme parfaitement déri­soires.
« Le capital d’expériences de guerre que l’Allemagne avait à sa disposition avant la guerre mondiale, lui venait essen­tiellement de la guerre franco-allemande. L’esprit de cette tradition victorieuse conduisait à une grande confiance, du reste justifiée, en la force de frappe, qui s’exprimait dans diverses conceptions telles le combat ouverte entre tirailleurs, la mobilité de l’artillerie, la puissance de la cavalerie et dans l’idéal stratégique d’une bataille globale d’anéantissement » (Feuer und Bewegung, V, 112-113).
Paroxysme de l’artillerie
La réalité du feu atteindra, en 1914-1918, un paroxysme que nulle hypothèse d’école, même dans ses moments les plus déli­rants, n’avait pu prévoir. Un seul chiffre pour matérialiser la chose : l’offensive française sur l’Aisne est déclenchée le 16 avril 1917 après une préparation d’artillerie de 9 jours effectuée par 4.000 pièces de calibres divers pour un front de 40 km, susci­tant un formidable orage d’acier qui s’abat sur les lignes allemandes, avec un effet analogue à celui que nous décrit Jünger :
« Maintenant, l’artillerie française s’éveille à son tour ; d’abord, un groupe de batteries légères qui martèlent nos tranchées de slaves rapides pareilles à des coups de poing d’acier, composés de petits obus de shrapnells foudroyants qui s’abattent sur nos têtes comme si on nous vidait le contenu d’un broc. Ensuite suivent les calibres lourds qui nous tombent dessus de très haut en feulant atrocement, à la manière d’un fauve monstrueux, et qui plongent de longues portions de nos tranchées dans le feu et une fumée noire.
Une grêle incessante de mottes de terres, de débris de bois et de roches fragmentées s’abat sur nos casques, qui, lorsqu’ils sont les uns à côté des autres, reflètent la danse sans repos des éclairs. Des mines lourdes détruisent tout, fracassent et écrasent nos positions d’autant de coups de mortier ; des mines-bouteilles qui traversent la fumée et la pé­nombre comme des saucisses tournoyantes plongent en rangs serrés dans le feu provoqués par les précédentes. Des tirs d’obus éclairants foncent sur nous, en chaîne d’étincelles brûlantes, s’éparpillent en mille miettes dans les airs pour intimider un pilote matinal qui voulait reconnaître les positions du barrage d’artillerie » (Der Kampf als inneres Erlebnis, V, 78-79).
Voilà pour la réalité vécue directement, du feu subi, à laquelle vient s’ajouter celle du feu infligé.
« Enfin, l’aiguille de l’horloge est sur 5 h 05. L’ouragan se déchaîne. Un rideau de flammes monte haut dans le ciel, suivi d’un hurlement sourd, inouï. Un tonnerre ininterrompu, englobant dans son grondement le tir de nos plus gros obus, fait trembler la terre. Le hurlement gigan­tesque des innombrables batteries placées sur nos arrières était si terrifiant que les pires batailles auxquelles nous avions survécu nous paraissaient des jeux d’enfants. Ce que nous n’avions pas oser espérer, se produisait sous nos yeux :  l’artillerie ennemie restait muette ; d’un seul coup de géant, elle avait été envoyée au tapis » (Stahlgewitter, I, 246-247).
C’est dire que c’est le feu qui constitue l’élément central de l’œuvre militaire de Jünger (dans la mesure où elle se rapporte à la Première Guerre mondiale), que c’est lui qui la modèle, qui lui confère sa dynamique et son caractère propre, et que c’est sa nature quasi absolue et négative qui finira par engendrer la problématique de son dépassement. C’est le feu d’abord qui, en imposant sa loi au combattant, détermine ses comportements, provoquant la peur, l’effroi, l’exaltation ou le courage, toute cette alchimie psychologique que nous trouvons analysée dans Der Kampf als inneres Erlebnis, publié en 1922.
Mais en même temps, créateur d’une physionomie inédite de la bataille, avec ses nouvelles implications techniques, il fa­çonne un nouveau type de combattant, le “poilu” des Français, le Frontkämpfer des Allemands. Dans l’absolu, le problème premier est d’échapper à ce feu protéiforme et omniprésent qui provient de l’horizon (artillerie, infanterie), du ciel (aviation) et même des profondeurs du sol : le 7 juin 1917, 500.000 kg d’explosifs placés par des mineurs anglais détonnent sous les tran­chées allemandes. Dans cet environnement assassin, le soldat n’est plus qu’un matériau « comme par ex. le charbon, que l’on fourre sous le chaudron incandescent de la guerre, de façon à faire durer le travail. “La troupe est brûlée, transformée en escarbilles sous le feu”, comme le formule, avec une certaine élégance, les manuels d’art militaire » (Kampf als inneres Erlebnis, V, 81).
On va toutefois chercher à faire perdurer ce matériau humain, car sa disparition immédiate créerait un vide dans le dispositif défensif dont l’adversaire profiterait aussitôt, une position n’ayant de valeur qu’occupée. Les atomes mili­taires vont donc chercher à se couvrir, à se protéger, en remuant toujours plus de terre, et toujours plus profondément, en utili­sant le bois, le béton, l’acier pour tenter d’atténuer les effets du feu, en perfectionnant sans cesse le dispositif qui doit remplir une double fonction : permettre le combat et assurer un abri.
Chez Jünger, la description minutieuse des tranchées et des abris acquière la valeur d’une “paléo-histoire de l’anti-feu”. Ce système de protection est le premier et le plus relatif dont dispose le combattant. Mais il demeure fondamentalement défectueux puisqu’il interdit le mouvement et condamne à la passivité. Or dans un nouveau stade de la guerre — grosso modoà partir du milieu de 1915 — les esprits censés de tous les camps, des officiers d’état-major au Lieutenant Jünger, ou Durand, ou Lewis, se demanderont comment “sortir de là” et comment rétablir le primat du mouvement en dépit du feu. Cette réflexion acquerra d’autant plus d’intensité qu’un produit nouveau, qui ne peut plus être classé dans la rubrique “feu”, commence à être utilisé afin de remplacer les obus là où ils s’avèrent impuissants.
« Par l’utilisation des gaz, l’épaisseur du feu est encore accrue, car le gaz pénètre même dans les angles morts et dans les abris souterrains, inaccessibles aux tirs d’obus métalliques » (Feuer und Bewegung, V, 116).
Démesure des machines, des mécanisations
L’existence du feu dans sa dimension démesurée implique un système de production du feu, une “fabrique à feu”, aux dimen­sions également démesurées. C’est ce que Jünger nomme « un combat de machines ». À une extrémité de la chaîne, il y a la machine productrice de feu, aux formes diverses, qui travaille jour et nuit : revolver, grenade, fusil, mitrailleuse, lance-flammes, mortier, obusier, lance-mines, avions-bombardiers, etc. À l’autre, on découvre l’usine avec ses ingénieurs, ses fon­deurs, ses tourneurs, ses ajusteurs, ses mécaniciens, ses pyrotechniciens, puis tous les échelons intermédiaires, dont chacun d’entre eux a pour mission de “nourrir” la tranchée, d’une manière ou d’une autre.
« Nos excursions fréquentes et nos visites dans les installations sorties de terre dans les arrières, nous ont donné, à nous qui avions l’habitude de regarder cela distraitement par-dessus notre épaule, une vision du travail démesuré que était effectué à l’arrière des troupes combattantes. C’est ainsi que nous avons eu l’occasion de visiter les abattoirs, les dépôts de vivres et les postes de réparations des canons et obusiers à Boyelles, la scierie et le parc du génie dans la Forêt de Bourlon, la laiterie, les élevages de porcs et le poste de traitement des cadavres à Inchy, le parc volant et la boulangerie à Quéant » (Stahlgewitter, I, 76).
Nous nous trouvons maintenant au cœur du problème. Étant donné que chacun des 2 camps s’avère capable de lancer sur le marché le même produit fini, on en arrive à ce qu’un Feyler ou un Meyer avaient entrevu, non sans effroi, avant la guerre : le figement d’un certain nombre de lignes parallèles n’offrant aucune possibilité d’enveloppement, car appuyées d’un côté à la Mer du Nord, de l’autre au Jura suisse. Dans un premier temps on s’efforcera donc, pour sortir de cette situation bloquée, d’obtenir, momentanément, la supériorité du feu sur un point donné, en l’alliant à un effet de surprise.
Mais ce sont là des exi­gences quasiment contradictoires. L’acquisition de la supériorité momentanée du feu exige, en effet, une concentration formi­dable de moyens, qui ne peut échapper à l’observation de l’adversaire et lui laisse en général le temps de prendre toute une série de contre-mesures. Mais même en admettant que cette mise en place ait échappé à la vigilance ennemie (ce fut parfois le cas), un nouveau problème se pose, celui de la durée du feu destiné à préparer l’offensive.
Durant toute la guerre, 2 écoles de pensée s’affronteront à ce propos. La première est partisane d’une préparation brève et massive de quelques heures ; la seconde défend la préparation longue, pouvant atteindre une dizaine de jours. La première présente l’avantage de ne pas laisser le temps à l’adversaire de se ressaisir ; son désavantage réside toutefois dans sa brièveté même qui ne suffit pas pour détruire totalement les objectifs visés et de neutraliser les sources de feu. Lors de l’offensive française en Artois (9 mai-18 juin 1915), la préparation brève permet de réaliser la surprise. Par contre, l’infanterie se heurte à une première ligne insuf­fisamment “labourée” par le feu, qui offre encore de trop nombreux points de résistance.
Lors de l’offensive alliée d’avril 1917 sur l’Aisne, c’est l’inverse qui se produit, mais qui, en définitive, entraîne les mêmes résultats. Le terrain, transformé en véri­table paysage lunaire, ralentit tellement la progression de l’infanterie que les Allemands ont le temps de se ressaisir et d’utiliser des positions échelonnées en profondeur. D’ailleurs à chacune de ces offensives on s’aperçoit que le feu profite plus aux défenseurs qu’à l’attaquant.
« Ainsi, un petit nombre de mitrailleuses, dans un zone pratiquement vidée de sa défense, peut briser les attaques qui ont été préparées par des milliers de canons » (Feuer und Bewegung, V, 117).
Fin des valeurs
Aussi longtemps que le feu, même s’il provient d’armes légères, n’est pas largement neutralisé, l’offensive est condamnée à l’échec, quels que soient le courage et la volonté de l’attaquant. Dans Der Arbeiter (1932), qui traite la question dans une pers­pective symbolique, Jünger voit dans cet échec des forces morales face à la puissance du feu, le triomphe de la matière sur les “porteurs de l’idée”.
« Qu’on me permette, ici, de me souvenir du célèbre assaut lancé par les régiments de volontaires de guerre près de Langemarck. Cet événement, qui recèle une importance moins militaire que idéelle, est très significative quant à savoir quelle est l’attitude encore possible à notre époque et dans notre espace. Nous voyons ici un assaut classique qui se brise, sans tenir le moindre compte ni de la force de la volonté de puissance qui anime les individus, ni des valeurs morales et spirituelles qui les distinguent. La libre volonté, la culture, l’enthousiasme, l’ivresse que procure le mépris de la mort ne suffi­sent plus à vaincre la pesanteur des quelques centaines de mètres sur lesquelles règne la magie de la mort mécanique » (VI, 116).
Pour parvenir à la percée — qui devient l’idée obsessionnelle de tous les états-majors et qui, réalisée, devrait permettre de rétablir les prérogatives du mouvement et de la manœuvre — il faudra mettre en œuvre de nouveaux procédés, dont la subti­lité et la sophistication leur permettra d’échapper au feu massif et brutal.
« Trois grands chapitres [dans l'histoire de la guerre mondiale] se placent en exergue. Dans le premier, on cherche en vain à emporter la décision en tablant sur le mouvement d’ancien style. Le deuxième se caractérise par la domination absolue du feu. Dans le troisième, on voit poindre des efforts de remettre le mouvement en selle par de nouvelles méthodes » (Feuer und Bewegung, V, 113-114).
Il aura toutefois fallu beaucoup de temps, de tâtonnements — et de sang — pour forger ces méthodes nouvelles. L’imagination a travaillé en hésitant, courbée sur des modèles acquis, peinant sur ce problème, à la vérité d’une difficulté accablante, que Jünger résume ainsi : comment s’y prendre pour que l’infanterie ne soit plus “un organe exécutif de l’artillerie ?”. On saurait mieux dire ! Orages d’acier nous expose à satiété les difficultés rencontrées par le fantassin dans sa progression sous les feux de l’artillerie et de l’infanterie. Au modeste niveau tactique, qui est celui de son horizon de “travail” quotidien, Jünger propose des solutions :
« Le soir suivant, je reçus l’ordre de réoccuper les postes de garde. Comme l’ennemi aurait pu s’y être niché et incrusté, j’ai fait encercler, par deux détachements, en exécutant une manœuvre en tenaille, le boqueteau ; Kius commandait le premier de ces détachements, et moi, l’autre. J’ai appliqué pour la première fois une façon particulière d’approcher l’ennemi en un point dangereux ; elle consistait à le contourner en faisant avancer les hommes l’un derrière l’autre en formant un vaste arc de cercle. Si la position s’avérait occupée, il suffisait d’opérer un retournement à droite ou à gauche pour obtenir un front de feu sur les flancs. Cet ordre, je l’ai appelé, après la guerre, Schützenreihe, “tirailleurs en rang” » (Stahlgewitter, I, 67).
“Sturm- und Stoßtruppen”
À un niveau tactique supérieur, c’est une double idée qui finira de s’imposer. Dès le milieu de 1915, les Allemands mettront sur pied des Sturmtruppen, dont la mission est décrite de la manière suivante dans l’ouvrage classique du Général Balck :
« Nous avons approfondi l’idée suivante : à la place de lignes fixes de fusiliers, qui demeuraient trop facilement clouées dans leurs positions fortifiées, il fallait utiliser des rangées de fusiliers constitués en détachements d’assaut de petites dimensions, où la personnalité du chef, dont tout dépendait, pouvait être exploitée. Après la sortie hors de nos positions, ces détachements pénétraient profondément à l’intérieur du dispositif ennemi, tandis que d’autres détachements, spécialement désignés, sub­mergeaient les positions ennemies en empruntant des chemins préscrits d’avance » (Entwicklung der Taktik im Weltkrieg, Berlin, 1922, p. 99).
La seconde idée sera de transformer cette “force pénétrante”, qui a retrouvé une certaine mobilité, en “force foudroyante”, ca­pable de porter la dévastation au cœur du dispositif ennemi.
« [Cette force], elle aussi, peut déployer des effets d’artillerie en quantité croissante ; les grenades à main, les obusiers d’infanterie, les lance-mines, les lance-grandes, les mortiers de tran­chée font leur apparition. L’effet de feu, propre à l’infanterie, et rien qu’à elle, se voit renforcer, non seulement par l’augmentation en nombre des compagnies de mitrailleurs, mais aussi par l’armement même des groupes de fantassins, qui reçurent dorénavant des fusils-mitrailleurs et, plus tard, des pistolets-mitrailleurs » (Feuer und Bewegung, V, 116).
La physionomie du combat va être bien entendu profondément modifiée par cette transformation.
« Dès maintenant la compo­sition des régiments d’infanterie n’est plus la même qu’auparavant : les lignes d’unités placées les unes derrière les autres sont désormais interrompues par des compagnies de mitrailleuses et de lance-mines, et, au milieu du front, on voit apparaître des groupes très particuliers, qui sont armés de pistolets-mitrailleurs ou de fusils-mitrailleurs légers. À petite échelle, il me paraît intéressant d’observer, ici, comment un esprit ancien lutte contre une évolution des formes qui passe littéralement au-dessus de lui (…) » (Das Wäldchen 125, Berlin, 1925, p. 149).
Et à nouveau combat, nouveau combattant. Le guerrier-techni­cien de 1918 n’a plus rien de commun avec le soldat de 1914.
« Au début de la guerre, à l’époque des grands mouvements, du gaspillage extérieur et intérieur, on ne percevait pas encore entièrement la différence avec le passé ; cette perception n’a eu lieu que lorsque l’esprit de la machine s’est également emparé des champs de bataille d’Europe centrale, et que sont apparus les grands pilotes, les tankistes et le chef des Stoßtruppen ayant reçu une formation de technicien. Là, on est entré dans un temps nouveau, un nouveau type d’homme est apparu en nous saluant d’un hurlement ; le sang a coulé à grands flots et cent villes se sont englouties dans la fumée » (Ibid., 3).
La physionomie d’un “homme nouveau”
Dans des pages remarquables, Jünger esquisse la physionomie de cet homme nouveau, qui constitue l’ossature du Stoßtrupp et le sel de l’armée, et dont le jeune visage, à l’ombre du casque d’acier, exprime intelligence et hardiesse. Avec ses gre­nades, son revolver, sa lampe de poche, son masque à gaz, son porte-cartes et ses jumelles, entouré de ses “fidèles”, qui dé­tiennent entre leurs mains une extraordinaire puissance de feu, ce lieutenant-là, admirablement adapté à sa mission, est de­venu un homme dangereux pour l’adversaire, ne serait-ce que parce qu’il est capable d’entrer à nouveau physiquement en contact avec lui. Le cercle vicieux est brisé. Plus personne n’aurait l’idée d’appliquer à ces soldats l’épithète de “chair à ca­non”.
« Lorsque j’observe comment ils parviennent, sans bruit, à se frayer des trouées dans les barbelés, à creuser des paliers d’assaut, à comparer la luminosité des différentes heures de la journée, à trouver le nord en observant les étoiles, alors j'acquiers une connaissance nouvelle : voilà l’homme nouveau, l’homme du génie d’assaut, la meilleure sélection d’hommes d’Europe centrale. C’est une toute nouvelle race, intelligente, forte et animé d’une terrible volonté » (Kampf als inneres Erlebnis, V, 76).
Cependant Jünger ne peut se défendre du sentiment que ce magnifique soldat ne fait pas la guerre qui devrait être la sienne et que les formes surannées qui oblitèrent encore ce conflit l’empêchent de donner sa pleine mesure.
« Il nous semble absurde aujourd’hui que la volonté guerrière utilise presque exclusivement le gigantesque appareil technique dont elle dispose pour ac­croître le feu, tandis que le mouvement dans le combat est dû essentiellement à l’énergie primitive, à la force musculaire de l’homme et du cheval » (Feuer und Bewegung, V, 118).
Le moteur doit partir à la conquête de l’avant, il doit préparer, accom­pagner, soutenir l’effort du Stoßtrupp.
« Voilà pourquoi le moment où les premières voitures blindées mues par moteur ont fait leur apparition devant les positions allemandes sur le front de la Somme, est un moment très important dans l’histoire des techniques de guerre » (Ibid., 119).
Aux yeux de Jünger, les dernières années de la Première Guerre mondiale ne représentent toutefois qu’un stade hybride et in­termédiaire de l’évolution qui doit conduire aux nouvelles formes tactiques d’une guerre régénérée.
« Vu sous cet angle, la guerre mondiale apparaît comme un gigantesque fragment, auquel chacun des nouveaux États industrialisés a apporté sa contribution. Son caractère fragmentaire réside en ceci, que la technique pouvait bel et bien détruire les formes traditionnelles de la guerre, mais qu’elle ne pouvait par elle-même que susciter une nouvelle vision de la guerre, sans pour autant pouvoir la concrétiser » (Ibid., 120-121).
Lors de leur offensive de Picardie, qui débute le 21 mars 1918 et à laquelle Jünger prend part, les Allemands mettent en œuvre des moyens formidables, tant en artillerie qu’en hommes, et parviennent à percer sur le front anglais. Mais les stratèges n’ont pas prévu que l’avance initiale pourrait être, dans certains secteurs, aussi rapide, entraînant une conséquence fatale.
« Peu avant la lisière du village, notre propre artillerie nous a canardés, car, têtue et figée, elle continuait à pilonner le même point. Un gros obus tomba au beau milieu du chemin et déchiqueta quatre des nôtres. Les autres s’enfuirent. Comme je l’ai entendu plus tard, l’artillerie avait reçu l’ordre de continuer à tirer en réglant la hausse au maximum. Cet ordre incompréhensible nous a privé des fruits de la victoire. En serrant les dents, nous avons dû nous arrêter devant le mur de feu » (Stahlgewitter, I, 261).
Si les Allemands avaient pu continuer sur la même lancée, et amener rapidement suffisamment de renforts, ils auraient alors pu exploiter leur percée. « Si, à ce moment, une masse de cavalerie avait été lancée en terrain libre, il est probable que la ba­taille aurait pris une toute autre tournure », écrit le Colonel Lucas dans son Évolution des idées tactiques en France et en Allemagne pendant la guerre de 1914-1918 (Paris, 1932, p. 236).
Bien entendu, raisonner encore en termes de cavalerie dans ce stade ultime de la guerre peut paraître anachronique, alors que le tank existe déjà et est techniquement capable de remplacer, potentiellement, le cheval. Mais entre la possession d’un moyen technique, d’ailleurs encore dans les limbes chez les Allemands, et son utilisation rationnelle sur le terrain, il existe un véritable fossé.
Si la nouvelle image de la guerre se superpose parfois à l’ancienne, elle est loin toutefois de l’avoir effacée. Dans ce stade intermédiaire, la guerre a pris une accélération qui lui est propre et trop souvent les états-majors, au lieu de modeler l’événement, doivent se contenter de l’avaliser, les “instructions” qu’ils publient (cela est particulièrement frappant du côté français) étant souvent dépassées lorsqu’elles parviennent aux échelons d’exécution. Les esprits ont mis des années pour esquisser une solution technique originale qui permette le rétablissement du mouvement et la possibilité d’échapper au feu.
Le “tank” : mobilité, protection, feu
[Les “engins blindés à chenille” deviendront bientôt au cours de la guerre des chars capables de franchir les cours d’eau et les massifs forestiers. Des chars capables de mettre un terme à la guerre de position. Ci-contre : un char Saint-Chamond dans l'Aisne : les Allemands, Ernst Jünger en tête, ont admis que cette arme a été décisive pour les Alliés et a scellé la défaite allemande. Néanmoins celle-ci, encore limitée en champ d'action et peu coordonnée à la stratégie d'ensemble de l'infanterie, n'est pas l'arme absolue pour la percée qui reste vaine sans avancement du dispositif militaire complet. Le soutien logistique joua de fait un rôle crucial : la mobilité stratégique (200.000 camions et transports sur pneus pour les Français seuls contre 35.000 véhicules sur fers à ressort aux Allemands), assurant ravitaillement et renforts le long de la ligne de front, montra son efficacité dès 1916 avec la “Voie sacrée”.]
Dans un livre brillant, qui pourrait bien avoir exercé une certaine influence sur Jünger, Kritik des Weltkrieges : Das Erbe Moltkes und Schlieffens im großen Kriege (Leipzig, 1920), H. Ritter écrit :
« Par ailleurs, la construction de ce moyen de combat moderne et technique qu’est le tank ou voiture blindée, constitue un point sombre dans la question des armements de l’armée allemande de terre. Ce n’est pas l’industrie allemande qui en est responsable, je préfère le dire tout de suite.
D’abord, le tank a été trop longtemps considéré par l’OHL comme une sorte de jouet technique, comme un instrument destiné à n’effrayer que les benêts, qui, une fois dépouillé des effets moraux qu’il provoque, n’est plus qu’un monstre inoffensif, que le soldat allemand, aux nerfs solides, mate comme ses ancêtres les Germains avaient maté les lions que les Romains lâchaient sur eux en les tuant à coups de gourdin.
Tous les succès remportés par cette arme (…) ont été minimisés par une explication stéréotypée : “Frayeur provoquée par les blindés”. Même encore pendant l’été 1918. Ce n’était ni plus ni moins qu’une calami­teuse rechute dans le rejet de la technique, typique de l’avant-guerre » (p. 64).
Formé sur le terrain et par le feu, à la dure école du feu, Jünger n’a que faire d’une tradition d’école. Résolument moderne, il a compris que le combattant livré à la technique, plus exactement au feu engendré par la technique, n’échapperait à ce dernier également que par la technique. Il imagine alors quel emploi on pourrait faire de la machine polyvalente capable de s’imposer sur le terrain, et dont l’appui permettra à l’infanterie de retrouver sa liberté de manœuvre.
« Malgré tout, l’idée du tank est l’idée la plus importance qui ait germé au cours de cette guerre pourtant si riche en inventions, même si cette arme n’a pas été plei­nement exploitée au cours de ce conflit-là. Avec lui, c’est une grande question qui a préoccupé tous les peuples belligérants depuis la plus haute antiquité qui trouve sa solution, d’une manière simple et moderne. Le mouvement, l’efficacité et la couver­ture sont unis en lui (…), voilà pourquoi il, ou plutôt une meilleure concrétisation du concept qu’il représente, doit devenir l’instrument décisif de la bataille de demain, dont toutes les autres armes ne seront plus que les accompagnatrices (…).
C’est pourquoi on peut admettre avec certitude que la prochaine guerre déjà se déroulera dans une forme abrégée et furieuse, cor­respondant au rythme de la machine. Il ne nous restera même plus assez de temps pour nous barricader à long terme et pour amasser de grandes quantités de matériels, ce qui sera un bien pour les deux parties » (Wäldchen 125, op. cit., 119).
Au “char rampant” viendra s’ajouter le “char volant” — le chasseur-bombardier qui interviendra directement dans la bataille comme soutien de l’infanterie et des chars. Alors seulement, avec la restauration du mouvement introduite grâce à ces moyens mécaniques, on éliminera « la surestimation maladive de l’artillerie » et la guerre retrouvera sa respiration. À grands traits, clairs et précis, dans une perspective exacte, Jünger esquisse les formes d’une guerre nouvelle qui ne va pas tarder à éclater. Il a su en discerner les éléments constitutifs : le char, l’avion, une nouvelle attribution au rôle de l’infanterie et de l’artillerie, l’importance des transmissions, le poids de la bataille décisive.
Ce qui frappe dans cette vision de 1918 (mais cer­tainement corrigée et amplifiée après la guerre), livrée dans Wäldchen 125, c’est qu’elle se détache nettement, ne serait-ce que par la clarté du dessin, de la plupart des travaux (si l’on excepte ceux de Guderian), publiés alors en Allemagne. Par son propos, Jünger se rapproche de ses anciens adversaires britanniques, ceux-là même pour lesquels il avait, durant toute la guerre, nourri la plus haute estime et qui devaient, dans la sphère de la pensée militaire, produire des Swinton, Martel, Fuller et Lidell Hart.
1940 : “Jardins et routes”
Paradoxalement, il ne sera pas donné à Jünger d’assister directement, lors de la campagne de France de 1940, à la mise en application du binôme char-avion et à vérifier, en première ligne, les effets de leur intervention. C’est dire qu’une lecture tac­tique de Routes et jardins, comme on a pu la faire pour Orages d’acierLe Boqueteau 125 et, bien entendu, Feu et mouvement, n’est pas possible. Car la guerre que livre désormais Jünger est une autre guerre, assez loin du feu, celle de l’« infanterie en marche » dont seuls les éléments avancés sont en contact avec l’ennemi.
Par une ironie du sort, le partisan inconditionnel du moteur, cheminera sur les routes de France, à cheval ou à pied et il ne percevra de la bataille que ce qu’elle rejette : blessés, réfugiés, prisonniers, barricades détruites, chars calcinés à l’odeur de cadavre. Rien peut-être n’évoque mieux la différence de la situation vécue par Jünger entre la Première Guerre mondiale et ce début de la Seconde que cette notation évoquant la déco­ration qui lui a été décernée pour avoir sauvé un soldat :
« À l’époque, on m’octroyait les plus hautes décorations pour avoir tué des ennemis, aujourd’hui on m’octroie un petit ruban pour un sauvetage » (Gärten und Straßen, II, 196).
Cantonné à la lisière de la mêlée, il s’adonne non sans volupté à ce qu’il appelle “une promenade tactique”. La voie est libre, le rêve est réalisé, à droite et à gauche les jardins, devant, la route : sur terre et dans le ciel la machine a frayé le chemin à l’infanterie :
« Ce matin, nouvelle chevauchée dans les champs magnifiques, pour aller discuter de nos nouvelles expériences dans les combats offensifs. Nous pouvons désormais progresser comme l’avions rêvé en 1918 » (Ibid., 160).
Dans cet espace vide d’ennemis, dans lequel il est si facile de progresser, de sombres pressentiments l’assaillent toutefois. En octobre 1943, il note :
« (…) tout comme lors de notre avance à travers la France en 1940, ce sont moins les visions du présent qui m’effrayent que la prescience des anéantissements futurs, que l’on devine dans ces espaces vides de toute présence humaine » (2. Pariser Tagebuch, III, 186).
C’est certainement pour une bonne part ce sentiment de liberté tactique retrouvé qui confère son caractère exaltant àJardins et Routes. Quoi de plus fascinant en effet que les récits ou journaux de guerre relatant l’avance d’une armée, alors que devant elle l’adversaire à cédé ou est en train de le faire. 1800, 1805, 1809, la littérature guerrière de l’époque napoléonienne nous offre une vaste gamme d’œuvres qui font passer dans leurs pages ce que l’on pourrait nommer “la griserie de l’avance”. Plus tard, cette griserie se retrouve dans les ouvrages des combattants prussiens de 1866 et, a fortiori, des soldats allemands de 1870/71.
Et ce n’est pas tout à fait un hasard si la campagne de France évoquée par Jünger nous renvoie, par ses images mêmes, à celle d’août-septembre 1870. Même soleil éclatant, même nature généreuse dans l’épanouissement de l’été, mêmes lieux traversés, même climat euphorique engendré par le sentiment d’une victoire qui ne peut plus échapper. Sur la route de Douchy, Jünger retrouve les fameux peupliers qui sont inséparables du paysage de la bataille de Sedan, et il avance sur la route où Bismarck attendit Napoléon III. À peu près au même endroit, son officier de ravitaillement évoque son grand-père qui a combattu ici. À Laon, dans un souterrain de la citadelle, il découvre la plaque commémorant le sous-officier qui fit sauter la poudrière et dans le village de Tallons, où il passe la nuit, le tiroir est encore tapissé avec un journal de 1875.
Sans cesse les lieux le ramènent à ces anciens champs de bataille, et pas seulement les lieux, les gens aussi qui, en regardant passer l’infanterie allemande, ont le sentiment de revivre quelque chose de connu et d’ancien. Un paysan à Traimont, un vieil­lard à Toulis, lui racontent que c’est la troisième fois qu’ils voient déferler les Allemands. Mais à aucun instant le lecteur ne songe à la Première Guerre mondiale (ou alors tout au plus à l’été 1914) en raison du rythme qui est propre à cette guerre.
À chaque fois que je lis Jardins et Routes, j’ai le sentiment de suivre un protagoniste qui fait, en même temps que celle de 1940, une autre guerre. La plupart des scènes décrites par Jünger pourraient s’insérer, sans qu’on décèle la moindre rupture, dans les journaux, lettres et souvenirs que nous ont laissés les hommes de 1870, du moins jusqu’à l’investissement de Paris. Par ex. le rituel du logement, avec ses notables qui reçoivent au mieux l’officier qu’ils sont contraints d’héberger, la bonne bouteille que l’on débouche, les propos que l’on échange, l’estime mutuelle qui s’établit entre vainqueur et vaincu, si ce n’est, parfois, une haine coriace. Tout cela est à proprement parler d’un autre temps.
Cette population française, ces prisonniers français, tels que Jünger les voit et les éprouve, tenteraient à démontrer que la France n’a guère changé en 70 ans, que c’est le même pays qui sombre dans la même défaite. Lorsque Jünger tente d’expliquer à des officiers capturés le triomphe de l’Allemagne par la victoire du “Travailleur”, il a le sentiment qu’ils ne le comprennent pas. Et pour cause ! La France profonde est encore ce qu’elle était en 1870, peuplée de paysans, de notaires et de bistroquets qui continuent à confondre le chassepot et le Panzerkampfwagen II.
“Notes caucasiennes”
Progressivement, la guerre évolue vers d’autres dimensions, et si elle se transforme, c’est peut-être aussi parce que le prota­goniste Jünger, comme il le laisse entendre, se transforme lui-même. Lorsque, dans le Caucase (1942), un ricochet le con­traint de s’abriter, il relève :
« Dans de telles situations, ce qui me frappe c’est le côté mi-comique, mi-fâcheux. L’âge et, bien plus encore, la situation, dans laquelle on trouve que de telles choses sont stimulantes, pour ensuite s’efforcer d’en remettre, est bien derrière moi » (Notes caucasiennes, II, 472).
Quinze jours plus tard, le soir de Sylvestre, il prend congé de cette guerre et des méthodes politico-militaires qu’elle implique.
« Un dégoût me prend, devant les uniformes, les épaulettes, les dé­corations, les armes, dont j’ai tant aimé l’éclat. La vieille chevalerie est morte ; les guerres sont désormais menées par des techniciens » (Ibid., 493).
En effet, tout a changé, à commencer par la situation personnelle de Jünger. Il n’est plus le Lieutenant des Stoßtruppenmodelé par l’enfer du feu, ni le Capitaine qui, sur les routes, et entre les jardins, participe à la seconde repré­sentation d’une guerre qui a connu sa première au XIXe siècle. Luzi, le penseur de la technique appliquée à la guerre, se sent abandonné par elle et lui, le théoricien de la machine, de cette machine destinée à produire mouvement et feu, il s’aperçoit que, transplanté dans un événement insolite, elle sert désormais à des fins insoupçonnées. Alors qu’en 1919, il concevait une machine qui tenait son efficacité de l’homme, il s’aperçoit maintenant qu’elle le domine et l’engloutit totalement, moralement et physiquement :
« On s’aperçoit clairement désormais combien la technique a pénétré dans le domaine de la morale. L’homme se sent imbriqué dans une immense machine, à laquelle il n’y a aucun échappatoire » (Ibid., 496).
En lisant ces pages, on a le sentiment d’assister à la fin d’une passion. Jünger se détourne de la machine, reine du champ de bataille, dont il s’était fait le thuriféraire. C’est comme si une cassure s’était produite, quelque part en France, dans la guerre mélancolique, et désuète, au niveau où il l’a vécue, de Jardins et routes.
Les procédés militaires mis en œuvre en Russie désorientent visiblement Jünger qui ne parvient plus à tirer une quelconque leçon tactique de cette guerre-là. Il a l’impression d’assister à un jeu incongru, dont les règles lui échappent. Lorsqu’il dirige ses jumelles sur des Russes qui se déplacent dans la neige, il se ressent comme un astronome contemplant une surface lu­naire : « L’idée qui me vient : pendant la Première Guerre mondiale on aurait encore ordonner de tirer sur eux » (Ibid., 478).
À ce moment-là, Jünger aura vécu 3 guerres, à chaque fois dans des conditions différentes. Il aura été au cœur de la première, qu’il fera avec l’énorme potentiel d’énergie morale et physique qui est sien, passionnément, et sur laquelle il méditera en psy­chologue et technicien. C’est cette guerre-là qui a été absolument la sienne et c’est pourquoi il est essentiel pour lui de la pen­ser et d’esquisser les rudiments d’une doctrine tactique qui pourra être appliquée dans un nouveau conflit.
Toutefois, lorsque celui-ci surviendra, mettant en œuvre les procédés qu’il a pressentis, Jünger demeurera à la lisière de la grande bataille. Quant à “sa” dernière guerre, celle de 1942 en Russie, il n’en est plus que l’observateur distant, avec un statut qui évoque d’ailleurs plus le “promeneur du champ de bataille” (une “tournée des popotes” comme aurait dit De Gaulle, mais une “tournée des popotes” tragique) que l’officier combattant.
Observateur de la démesure
Dorénavant, il a atteint ce statut d’observateur qu’il a décrit ultérieurement dans Sgraffitti (1960) :
« Par ex., la liberté de l’individu ne peut empêcher que l’État l’envoie sur ses champs de bataille. Mais cette liberté peut l’amener à prendre le statut de l’observateur et, ainsi, il met l’État à son service, notamment comme organisateur de scènes démesurées » (VII, 427 ss.).
De cette dernière guerre, il émane quelque chose d’inquiétant et d'indéterminé qui engendre, « (…) une situation d’ensemble (…) que l’on ne connaissait pas dans les guerres précédentes de notre histoire, une expérience qui correspond à une approche du point zéro absolu » (504). Partout des signes anormaux s’accumulent. C’est d’abord la steppe qui “attaque l’esprit”, c’est la “pesanteur du grand espace” qui paralyse les énergies, ce sont des rumeurs de massacres qui sourdent, c’est, dans un abri, un Premier Lieutenant qui, sans raison apparente, fond en larmes. Toutes les délimitations classiques sont brouillées, voire effacées. Un Russe, qui a marché sur une mine, a les 2 jambes sectionnées. On trouve sur lui quelques détonateurs. Il est aussitôt fusillé. Bestialité ? Humanité ? Partout un désordre subtil s’est instauré. La perspective classique est distordue. Au sommet, des gens qui n’entendent rien à la conduite de la guerre, dilapident les forces de l’armée dans des attaques simulta­nées, condamnées d’avance car trop nombreuses : Caucase, Léningrad, Stalingrad, Égypte. « (…) Clausewitz se retournerait dans sa tombe ».
Quant aux généraux, ils sont devenus ce que cette guerre les a faits :
« Comme Tchitchikoff dans Les âmes mortes, chez les propriétaires terriens, je circule ici parmi les généraux et j’observe aussi leur transformation en “travailleurs”. L’espoir de voir cette caste se transformer en un phénomène d’ordre syllanien [sous la République romaine, camp de l'aristocratie sénatoriale et conservatrice des optimates] voire napoléonien, il faut l’abandonner. Ils sont devenus des spécialistes dans le domaine de la technique du commandement et, comme le premier venu que l’on installe devant une machine, ils sont remplaçables et interchangeables » (477).
De l’avion qui le ramène à Kiev, le 9 janvier 1943, Jünger observe le paysage. « Sur les routes, on voyait de fortes colonnes qui refluaient ». À mille pieds d’altitude, il prend congé de cette guerre lourde déjà de la défaite et qu’il a traversée comme un étranger, Tchitchikoff certes, mais aussi Pierre Bezhoukov. Un univers le sépare déjà de celle qu’il a faite sur les routes de France et des années-lumières des combats de Picardie qui lui valurent l’Ordre suprême “Pour le Mérite” qui, à cet instant-là, dans l’aube sale de l’hiver russe, paraît lui avoir été décerné par des hommes d’une espèce définitivement éteinte, pour des actes devenus incompréhensibles, parce que, précisément engendrés par une guerre qui permettait encore l’héroïsme
Paris
Mais Jünger va vivre encore un autre type de guerre, non plus celle — active — du Frontkämpfer ou celle de l’observateur en première ligne, mais celle du vainqueur mué en occupant, dans une métropole étrangère et qui goûte au breuvage amer des “servitudes et grandeurs militaires”. À Paris, sur l’Avenue Wagram, il exerce une compagnie au maniement d’armes ; il as­siste comme témoin à l’exécution d’un déserteur ; officier de service, il veille à l’incarcération de soldats ivres et de prostituées ou supervise le service de censure. Ce sont là en effet des tâches quotidiennes d’un Capitaine. Mais Jünger n’est pas un capi­taine banal. Le haut ordre dont il est porteur ou la signification de son œuvre (pour certains plutôt le premier, pour d’autres plutôt la seconde), ou plus simplement sa séduction intellectuelle lui donnent accès aux sphères supérieures du commande­ment en France, lui permettant de jeter un regard sur “le système des coordonnées de l’emploi de la violence”.
Puis, soldat démobilisé, il subira dans sa propre patrie une guerre au rythme imposé par l’ennemi dont il assistera à l’approche et à l’arrivée, sans d’ailleurs que ce nouveau statut marque une différence avec l’ancien. « Comme la guerre est de­venue désormais omniprésente, cela signifie à peine un changement » relève-t-il le 27 octobre 1944, le jour où il quitte l’armée. À partir de l’hiver 1942, un nouveau type de production de feu, un nouveau phénomène de destruction va faire irruption dans la vie de Jünger dont les Journaux relatent minutieusement les manifestations et enregistrent l’ampleur sans cesse croissante.
Le “feu céleste”
La Première Guerre mondiale avait consacré l’apothéose d’un feu linéaire et statique d’une formidable densité mais dont la profondeur était nécessairement réduite car elle correspondait à la portée, relativement limitée, des pièces. En 1940, le feu, porté ou tracté par des moyens mécaniques, se déplace, se concentre sur des points à détruire puis poursuit son avance. Mais, parallèlement, se développe une autre technique, celle du “feu céleste”, du feu transporté par des moyens aériens loin sur les arrières de l’ennemi, pour pilonner ses centres industriels, ses voies de communication et, dans une escalade tra­gique, annihiler ses villes et ses populations.
Lorsque Jünger percevra pour la première fois ce nouveau phénomène, il ne parviendra pas à l’interpréter correctement, tant il est vrai que même l’esprit le plus attentif aux mutations de la technique peut parfois se laisser surprendre lorsque, soudain, elles deviennent réalité.
« Ce soir avec Abt, qui était Fahnenjunker (aspirant) avec Friedrich Georg, près de Ramponneau. Après le repas, nous avons entendu un bruit qui me rappelait celui d’une explosion ; (…) Lorsque nous avons entendu encore d’autres grondements, nous avons cru qu’il s’agissait d’un de ces orages de printemps, qui ne sont pas rares en cette saison. Lorsqu’Abt demanda au serveur s’il pleuvait déjà, il lui répondit par un sourire discret : Messieurs les convives, vous prenez cela pour un orage, mais je serais plutôt tenter de croire qu’il s’agit de bombes » (I, 327).
Le fait que ce soit un garçon de café parisien qui, en cette soirée du 3 mars 1942, explique à un guerrier allemand, à l’auteur précisément de Feu et mouvement, que le bruit qu’il entend n’est pas celui d’un orage, mais d’un bombardement aérien, n’est pas dépourvu d’ironie. « Le feu était décor de l’époque », note Jünger qui, rentré chez lui, perçoit longtemps encore le feu de la défense anti-aérienne. Toutefois bientôt ces attaques, bien qu’appartenant encore à l’ordre du spectacle, se feront encore de plus en plus massives :
« Dans l’avant-midi, la ville a été survolée par trois cents appareils : j’ai vu le feu de la DCA sur la plate-forme duMajestic. Ces survols nous offrent un très grand spectacle : on ressent dans le lointain une puissance titanesque » (II, 129).
En France, puis en Allemagne, Jünger aura tout loisir d’observer le fonctionnement de la redoutable machine, de ce « char de guerre tita­nesque » qui produit sur lui (et dès lors il sera de moins en moins question de spectacle) une impression de puissance déme­surée, issue de sphères démoniaques :
« Malgré que [les canonniers de la DCA] aient quelques fois fait mouche, les essaims [de bombardiers] ont poursuivi leur course, sans dévier ni vers la droite ni vers la gauche, et c’est justement cette ligne droite de leur mouvement qui éveillait l’impression d’une force effrayante (…). Le spectacle portait sur lui les deux grands traits ma­jeurs de notre vie et de notre monde  : l’ordre discipliné, rigoureux et constant, d’une part, et le déchaînement de l’élémentaire, d’autre part » (III, 159-160).
Et ailleurs :
« Ces escadres suscitent aussi l’impression, en poursuivant leur chemin sans se lais­ser distraire, même quand au beau milieu de cet essaim des appareils explosent ou s’enflamment, d’être plus puissants dans le simple fait de leur progression que dans le lancement des bombes elles-mêmes. On y voit parfaitement la volonté de dé­truire, même au prix de leur propre anéantissement. C’est là un trait démoniaque » (III, 329).
Avec l’utilisation de ce nouveau moyen technique, les règles élémentaires de la destruction se trouvent changées et c’est une nouvelle mappemonde de la mort qui s’offre à l’observateur.
« L’attaque sur Hambourg constitue en cette matière un événe­ment premier en Europe, événement qui se soustrait aux statistiques démographiques. Les offices de l’état civil sont désor­mais incapables de faire connaître le nombre exact de personnes qui ont péri. Les victimes sont mortes comme des pois­sons ou des sauterelles, en dehors de l’histoire, dans la zone de l’élémentaire, dans cette zone qui, précisément, ne connaît pas de registre » (III, 129).
Dans la mesure où désormais le feu a acquis un caractère universel et peut surgir n’importe où et n’importe quand, la situation du combattant et du civil s’en trouve profondément modifiée. La distinction faite durant la Première Guerre mondiale entre “ceux de l’avant” et “ceux de l’arrière” perd son sens.
C’est ainsi que depuis une terrasse de restaurant, un verre de bourgogne à la main, un officier observera le cheminement d’une armada aérienne ennemie qui, dans quelques secondes, déversera des tonnes d’explosifs sur son objectif ou qu’une ménagère pourra en suspendant sa lessive dans son jardin, contempler l’anéantissement d’une ville située à une dizaine de kilomètres. Mais il suffit qu’une bombe soit jetée une seconde trop tôt pour que le restaurant prenne l’aspect d’un abri détruit de la première guerre ou que le jardin de la ménagère soit transformé en un cratère fumant. Dorénavant la mort — comme le spectacle qui la précède — est devenue un bien commun à tous :
« Après le vide connu des champs de bataille, nous entrons dans un théâtre de guerre avec beaucoup plus de scènes visibles. Ainsi, aux grandes batailles aériennes, des centaines de milliers voire même des millions de spectateurs prennent part » (III, 257).
Ce que Jünger a pressenti en Russie se confirme chaque jour à ses yeux. Le triomphe de la technique instaure un « carnage sans intérêt, un carnage automatique » — dont il fait remonter les débuts à la Guerre de Crimée — scellant en même temps la faillite et l’extinction de toute une caste militaire. À partir de Moltke l’Ancien, la texture morale de l’état-major prussien qui « s’est toujours plus tourné vers le culte pur de l’énergie », se modifie et un nouveau type d’officier remplace l’ancien :
« De tels esprits ne connaissent que “convertir” et “organiser”, alors qu’il a toujours quelque chose d’autre qui en est la condition pre­mière, quelque chose d’organique » (III, 71).
Les généraux qui ont tenté de s’opposer à l’évolution de la technique, souvent d’ailleurs en dépit du bon sens, pour demeurer fidèles aux procédés et aux valeurs d’une guerre “classique”, ont été balayés :
« La situation se décrit au départ d’un paradoxe : la caste des guerriers souhaite certes conserver la guerre, mais dans une forme archaïque. Aujourd’hui, ce sont des techniciens qui la gèrent » (III, 252).
La stupidité des “généraux-techniciens”
Les conditions de la guerre moderne ont eu pour effet de détruire, en dissociant ce qui ne devait pas l’être, un certain type “organique” de général :
« Les généraux sont pour la plupart énergiques et stupides, c’est-à-dépourvus de cette intelligence ac­tive et disponible que l’on trouve chez les bons téléphonistes ; les masses quant à elles les admirent stupidement. Ou bien ces généraux sont cultivés, ce qui est aux dépens de la brutalité inhérente à leur métier.
C’est pourquoi il y a toujours quelque part un défaut, soit un manque de volonté soit un manque de discernement. Très rarement on trouve l’union de la force active et de la culture, comme chez César ou Sylla ou, à l’époque contemporaine, chez Scharnhorst ou le Prince Eugène. C’est pour ces raisons que les généraux sont le plus souvent de simples hommes de main, dont on se sert » (III, 283).
Alors que le général cultivé (et l’on songe au beau livre d’Erich Weniger) est condamné au silence et à l’impuissance, ce sont les techniciens-exécutants qui s’affirment partout, leur manque de courage, compris dans un sens large, étant inversement proportionnel à leur brutalité. Écoutant à la radio l’adresse de loyauté que les maréchaux de l’armée adressent à Hitler le 23 mai 1944, Jünger songe au mot de Gambetta : “Avez-vous jamais vu un général courageux ?”, ajoutant aussitôt, avec une sorte de rage intérieure :
« Le moindre petit journaliste, la moindre femme d’ouvrier produit plus de courage. La sélection s’opère par la capacité à se taire et à exécuter des ordres ; à cela s’ajoute ensuite la sénilité » (III, 278).
À mesure que la guerre s’intensifie, et que par conséquent sa technicisation s’amplifie, les signes inquiétants, qui attestent d’une dérèglement général, s’accumulent. Par les récits qu’on lui fait, par les photos qu’on lui soumet, l’image des “dépiauteurs” se précise pour Jünger. Toujours plus nombreux lui parviennent les récits d’exécutions sommaires de déser­teurs de la Wehrmacht, qui ont lieu dans des conditions dégradantes, et le problème de l’exécution des otages français se situe au centre de ses préoccupations.
Quant à l’armée elle-même, elle subit des mutations inattendues, à l’image du temps. Un jour, à Sissonne, Jünger se retrouve au milieu de soldats étrangers vêtus d’uniformes allemandes, « sur leur manche, bien en exergue, l’insigne indiquant leur origine : c’est une mosquée avec deux minarets avec, en dessous, l’inscription “Biz Allah Bilen — Turkistan” ». Dans ce terrain mouvant, truffé de chausse-trappes, il finit par développer un sixième sens pour détecter les officiers qui sont “du bon côté” et ceux qui, au contraire, ne sont que les exécutants (ou les thuriféraires) de l’inhumaine tactique :
« Savoir si celui que l’on rencontre est un homme ou une machine, cela se dévoile dès la première phrase de sa réponse » (III, 260).
C’est pourtant dans cette atmosphère de déliquescence, alors que Jünger n’a plus que quelques mois à passer sous l’uniforme, que l’armée, par l’effet d’une rencontre du hasard, lui envoie comme un dernier salut — auquel il répond au plus profond de lui-même — un salut qui semble venir de très loin, de l’époque de sa première montée au front, avec le Régiment de Fusiliers n°73, du côté d’Orainville en Champagne. Le 7 juin 1944, au lendemain du débarquement, il contemple dans une rue de Paris des chars lourds au repos qui se préparent à monter au front. Il lui est alors encore donné d’entrevoir fugitivement le visage à la fois héroïque, mystique et mélancolique de la guerre qui, depuis 1940, ne s’était plus montré à lui.
« Sur le Boulevard de l’Amiral Bruix, des chars lourds fonçaient en ordre de marche vers le front. Les jeunes équipages étaient assis sur les colosses d’acier ; il régnait une atmosphère de soirée d’adolescents, avec une joie teintée de tristesse, dont je me sou­viens très bien. Il y avait comme ce rayonnement qui est toujours très proche de la mort, qui anticipe la mort dans les flammes de la bataille, le rayonnement qui émane de cœurs préparés à cette fin.
Quand les machines s’effaçaient à l’horizon, quand disparaissait leur agencement compliqué, elles devenaient tout à coup plus simples, plus sensées, comme le bouclier et la lance sur lesquels s’appuie le hoplite. La manière dont ces garçons étaient assis sur ces blindés, la manière dont ils mangeaient et buvaient, prévenants les uns avec les autres comme des fiancés avant une fête en leur honneur, comme s’il s’agissait d’une repas rituel» (III, 287-288).
Pour un bref instant — dans cette sorte de transfiguration vécue par Jünger — le soldat asservi à la technique est redevenu le guerrier authentique qui a renoué avec le long lignage de ses ancêtres.
Le “Volkssturm”
C’est de chez lui, sur sa terre, à Kirchhorst, que Jünger prendra, à la tête d’une unité du Volkssturm, définitivement congé de la guerre, le matin du 11 avril 1945 :
« Dans ce bout de campagne, comme souvent dans la vie, je suis le dernier à posséder encore un pouvoir de commandement. J’ai donné hier le seul ordre possible dans de telles circonstances : occuper les barrages anti-chars et puis les ouvrir dès que les premiers éléments ennemis se pointent » (Kirchhorster Blätter, II, 414).
Cet instant est d’ailleurs parfaitement insolite. Le dernier ordre que cet homme, qui dans sa vie a défendu tant de tranchées et en a pris tant d’autres, est un ordre d’abandon, que lui dicte le bon sens. Tout en observant le déferlement mécanique de l’adversaire, il songe qu’il vaut mieux que son fils, que la guerre lui a pris, ne puisse assister à ce spectacle de défaite, qui lui aurait fait trop mal. À travers sa douleur, il lui apparaît qu’une page décisive pour son destin, comme pour celui de l’Allemagne, est en voie d’être tournée.
« D’une telle défaite, on ne se guérira pas, comme jadis, après Iéna ou après Sedan. Elle signifie un tournant dans la vie des peuples, et non seulement innombrables sont ceux qui devront mourir, mais beaucoup de forces qui nous animaient de l’intérieur périront au cours de ce passage » (II, 415).
À ce moment-là, Jünger est devenu aussi un observateur “distancié” qui regarde l’avance de l’ennemi non plus depuis une position de combat mais depuis la fenêtre de sa maison. Ce qui maintenant défile devant ses yeux, n’est plus qu’une “parade de poupées” dotées de “jouets dangereux”, qu’un jeu de soldats-marionnettes, “tirés par des fils” ou même, comme l’indiquent les longues antennes qui se balancent sur les chars et les véhicules blindés, une partie de pêche magique, destinée à capturer le Léviathan.
Un ultime avatar dans les guerres d’Ernst Jünger.
► Jean-Jacques Langendorf, Vouloir n°123-125, 1995.
(texte publié pour la première fois en 1990 dans Der Pfahl, IV, Munich ; sauf indication contraire, nous citons d’après Ernst Jünger, Werke, vol. I-IX, Stuttgart, s.d.)