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dimanche 12 juillet 2026

Quand Léon Daudet annonce une « guerre d’extermination » dès 1933

 

par Jean-Philippe Chauvin

Régulièrement, lors de débats politiques ou historiques, est évoqué le rôle de l’Action française durant les sombres années de l’Occupation, en soulignant les aspects les moins glorieux d’une stratégie de la « ligne de crête »(1), incompréhensible pour nombre de nos compatriotes, hier comme aujourd’hui : lors de cette sinistre époque, les militants et sympathisants d’AF étaient eux-mêmes très divisés, et cela se retrouvera à la Libération, parfois de façon particulièrement tragique. Mais, il paraît bien nécessaire d’étudier quelques éléments qui permettent de comprendre certains propos et attitudes de Maurras et des rédacteurs de l’Action française et de rappeler que, comme l’expliquait jadis un ancien résistant issu des rangs des Camelots du Roi, « pour ne pas avoir Pétain au pouvoir en juillet 1940, encore faut-il éviter Mai 1940 », ce qui est d’une imparable logique… 

Or, justement, s’il y a bien un journal et un mouvement qui ne cessent d’alerter sur le danger allemand et particulièrement le péril hitlérien, et cela dès les premières agitations bavaroises du caporal autrichien pour ce qui est du totalitarisme nazi mais aussi dès les lendemains du 11 novembre 1918(2), c’est l’Action française ! Il suffit de feuilleter les collections du quotidien royaliste de 1918 à 1940(3) pour le constater à chaque édition du journal : l’Allemagne, weimarienne ou nationale-socialiste ensuite, reste la grande préoccupation des rédacteurs de l’AF, la grande inquiétude même ! Sur ce point-là, l’histoire, éminemment cruelle, donnera totalement (et totalitairement) raison à Maurras et à ses compagnons… D’autant plus que, dans le même temps, certains bons républicains minimiseront le danger quand d’autres croiront y voir un exemple, voire un modèle, face au péril communiste ou russe : dans les deux cas, voici là une fatale erreur qui deviendra beaucoup plus que cela, une faute puis un crime. 

Quand, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient (par le jeu parlementaire) chancelier d’Allemagne, le quotidien royaliste y consacre plusieurs articles sous les signatures de Léon Daudet, Charles Maurras, Jacques Bainville et quelques autres : quand une partie de la presse française n’y voit qu’une péripétie de la politique allemande, l’AF y voit un événement majeur qui annonce bien des périls et des malheurs, et toute son édition du mercredi 1er février 1933 retentit des alarmes monarchistes. « Voici Hitler dans le fauteuil de Bismarck », s’emporte Daudet dans son éditorial qui avertit des suites logiques de cette arrivée toute démocratique au pouvoir. Selon l’ancien député royaliste de Paris, Hitler « est aujourd’hui, avec son programme guerrier, le maître absolu, en l’absence du kronprinz(4), d’un pays de soixante-dix millions d’habitants, qui ne rêve que plaie et bosse ». Mais Daudet va plus loin et annonce, terriblement, le pire, à peine quinze ans après la fin de cette Grande guerre que les Français, comme la plupart des vainqueurs de l’époque, voulaient et espéraient plus encore comme « la der des ders », comme la disparition de la guerre elle-même : « Les bonnes gens de chez nous ne se doutent pas qu’ils ne sont plus séparés d’une guerre d’extermination que par une feuille de papier à cigarette », écrit-il dès le premier paragraphe de son papier du jour. Je rappelle que Léon Daudet écrit cela pour l’édition du 1er février 1933, plus de six ans avant la conflagration de 1939 : et pourtant, dans les manuels scolaires, il est encore écrit que personne n’avait pressenti avant 1936 le risque d’une nouvelle guerre… Or, Daudet, durant toutes les années 1930, ne cessera de crier, d’alerter, de s’agiter pour que les Français et leurs élites prennent conscience du péril : en vain ! 1940 sera le triste résultat de la surdité voulue, assumée même, de la classe politique plus soucieuse de remporter les élections que de préparer le pays à un possible choc avec son encombrant voisin. Et pourtant, quand l’écrivain et polémiste d’Action française annonce la « guerre d’extermination » en toutes lettres, il a, malheureusement pourrait-on dire, juste raison et il aurait été de bon aloi que l’État en prenne alors conscience et agisse en conséquence : la République, oublieuse des leçons du passé et imprévoyante, ne fera rien quand, en 1936 et avant que Léon Blum ne se rende compte (trop tard, et trop peu…) de l’orage d’acier qui se prépare, la Gauche fera même campagne sur la paix et le désarmement, y compris face à l’Allemagne nazie. Pour désagréable qu’elle soit pour les bonnes consciences contemporaines, la vérité se doit d’être rappelée : c’est bien l’Action française qui la portait, en ce mercredi 1er février 1933… 

Notes : (1) : Cette ligne de crête se résumait en une formule « ni clan des ja, ni clan des yes », mais était-elle tenable ? L’intention de Maurras était de maintenir coûte que coûte l’unité française menacée par l’Occupation comme par ce que le gouvernement sous Pétain nommait « la dissidence », mais il se trompait sans doute sur les réalités du moment, croyant trouver en ce vieux maréchal issu de la Grande guerre un nouveau Clemenceau de 1917 et, en son régime de Vichy, une « monarchie de guerre » telle que celle établie, durement, par le vieux républicain de la IIIe République : mais, quand Clemenceau avait agi en tant que Chef d’un gouvernement d’une France encore indépendante, Pétain était, en 1940, en position de faiblesse, pas encore de soumission (jusqu’en novembre 1942), en tant que Chef d’un État militairement et géopolitiquement défait, et la différence était de taille… 

(2) : Dans son article de l’Action française du 14 novembre 1918 (!), Jacques Bainville, en historien et politique lucide (« Cassandre », disaient certains en haussant les épaules, bien à tort d’ailleurs…), alertait sur les risques d’une Allemagne durcie par la défaite et dangereuse pour la victoire alliée acquise si douloureusement au terme de quatre années d’une guerre horrible. Il répétera ses préventions et ses mises en garde dans l’ouvrage « Les conséquences politiques de la paix », publié en 1920 et annonçant, de façon terriblement prophétique, la guerre suivante… 

(3) : Les collections de l’AF quotidienne sont accessibles en ligne en passant par le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. 

(4) : Le kronprinz est l’héritier putatif du trône impérial allemand, fils de l’ancien kaiser (empereur) Guillaume II qui a abdiqué le 9 novembre 1918 pour permettre aux plénipotentiaires allemands de signer l’armistice du 11.

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/10/quand-leon-daudet-annonce-une-guerre-dextermination-des-1933/

mercredi 23 juillet 2025

Comment Hitler est passé en 5 ans de 4 % à 33 % ?

 

Un peu d’histoire nous paraît indispensable pour nous ramener  au présent et nous mettre, si possible, en alerte rouge !

Le nazisme, et son leader Adolf Hitler, ne sont pas un accident passager de l’histoire contemporaine de notre monde. Ils n’ont pas surgi par un hasard du néant. Ils viennent bien de quelque part !

Lorsque Adolf Hitler accède à la chancellerie, le 30 janvier 1933, il est soutenu par son parti, le NSDAP, qui n’avait obtenu que 4 % des suffrages aux élections de 1928.

Alors posez-vous la question. Comment a-t-il pu passer, en 5 années, des 4 % de 1928 aux 33 % de 1933 ?

Après sa défaite de 1918, l’Allemagne n’existe pratiquement plus en tant que nation mais, ce qui continue à exister en Allemagne, ce sont les « riches familles capitalistes » du Reich d’avant 1914, associées à l’aristocratie prussienne militaire. Ils sont toujours présents avec leurs fortunes considérables et leur premier souci est de ne pas la perdre.

Ils veulent redonner très rapidement à l’Allemagne son lustre industriel d’avant défaite. Ils subventionnent très largement le parti hitlérien et lui permettent de se constituer une très forte milice privée « Les chemises brunes » et ils misent sur elle pour imposer leur politique de relance de l’industrie lourde du pays.

Cela explique la réunion des puissants groupes industriels Krupp Ag., Thyssen, Preussac et bien d’autres, représentant le capitalisme rhénan, avec le « petit leader » Adolf, et ils parviennent à le porter au pouvoir lorsque le président Hindenbourg le nomme à la tête du gouvernement.

En moins de sept années, grâce à eux, l’Allemagne retrouve toute sa puissance industrielle militaire. Une magnifique réussite qui a tourné bien des têtes, en Allemagne bien sûr, mais également dans toute l’Europe, y compris l’URSS mais aussi la France.

Un simple coup d’œil sur ces chiffres donne un exemple de cette réussite spectaculaire : En 1940 l’Allemagne construit 10 200 avions et 2 200 chars. Les États-Unis 2 100 avions et 350 chars et l’URSS moins de 1 000 avions et 2 800 chars.

Mais dès 1942 les chiffres s’inversent : Allemagne 15 400 avions et 9 400 chars, États-Unis 47 900 et 25 000 chars et URSS 25 500 et 25 500 chars.

Cependant l’Allemagne conserve une avance technologique grâce à la mécanographie « Dehomag », que s’approprieront les « Alliés » après la victoire.

Justement, après cette victoire, obtenue rapidement grâce surtout au sacrifice de l’armée soviétique, l’Allemagne vaincue bénéficie du soutien des USA, afin de contrer le « nouvel ennemi » soviétique et, aussi rapidement qu’entre 1933 et 1940, elle redevient une puissance économique, financière et industrielle dominante en Europe.

Sans guerre, sans nazisme, sans armées, alors qu’Hitler et l’armée allemande avait échoué, l’Allemagne réalise la construction européenne et, après la chute de de Gaulle, la France et sa puissante oligarchie mettent notre souveraineté nationale au service de cette Union européenne et de sa nouvelle monnaie « l’euro ».

Actuellement l’Europe est ouverte à tous les marchés et à toutes les migrations et le peu de souveraineté qui reste à la France ne tardera pas à s’incliner devant la souveraineté européenne. N’est-ce pas l’objectif premier du président Emmanuel Macron ?

Mais au fait ! Comment a-t-il été élu ce président ? Uniquement par 2 Français sur 10 mais, surtout, avec l’appui de l’oligarchie internationale, aux puissants capitalistes qui ont largement financé sa campagne. N’est-ce pas Patrick Drahi ?

N’ayez aucune crainte, il n’y aura plus de guerre, de nazis, de milices brunes, d’holocauste, ce n’est plus nécessaire pour atteindre le pouvoir, et le conserver, seule la finance suffit.

Mais suffira-t-elle à repousser le plus grand danger qui nous menace : l’islam radical ?

Suffira-t-elle à endiguer cet aussi grand danger qui nous menace aussi : l’immigration clandestine ?

Qui, toutes deux, bénéficient également de la puissance financière internationale, n’est-ce pas Georges Soros ? N’est-ce pas Arabie saoudite, Qatar, Iran, Turquie, etc. ?

Manuel Gomez

https://ripostelaique.com/comment-hitler-est-passe-en-5-ans-de-4-a-33.html

jeudi 12 décembre 2024

Quelle fut la pire déroute militaire des États-Unis sur le sol russe ?

 

par Boris Egorov.

Russes et Américains se sont rarement retrouvés face à face sur le champ de bataille. Les escarmouches les plus sanglantes ont eu lieu pendant la participation des États-Unis à la guerre civile russe.

Le 19 janvier 1919, au petit matin, dans le village de Nijniaïa Gora, au nord de la Russie, le ciel apparaissait clair et glacial. Les soldats américains stationnés là dormaient paisiblement dans leurs lits jusqu’à ce qu’une soudaine et puissante canonnade d’artillerie les fasse se lever. Alors qu’ils accouraient au dehors, à quelques centaines de mètres de là, ils ont aperçu des lignes de soldats de l’Armée rouge, tout de blanc vêtus, surgir de sous la neige. C’est ainsi qu’a commencé une bataille qui a largement déterminé le sort de l’intervention étrangère dans le Nord russe pendant la guerre civile.

Des soldats américains sur le sol russe

Un soldat américain pendant le chargement des fournitures sur un navire à destination de la Russie soviétique en 1918
National Archives and Records Administration (NARA)

La principale raison qui a poussé les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France à intervenir en Russie est la conclusion du traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, entre les Empires centraux et le gouvernement bolchévique récemment établi. Les Allemands auraient alors pu déverser toute leur puissance sur les Français après le retrait de la Russie, ce que les Alliés ne pouvaient permettre.

Il a donc été décidé à Washington, Paris et Londres de fournir un soutien militaire et matériel aux opposants des bolcheviks – les « Blancs », qui ont ouvertement déclaré être prêts à mener la guerre contre l’Allemagne jusqu’au bout. En outre, une énorme quantité de cargaisons militaires précédemment fournies par les Alliés à l’armée russe s’était entassée dans les ports russes et il était important de les garder hors des mains des communistes.

Un avant-poste dans le Grand Nord russe
National Archives and Records Administration (NARA)

Au cours de l’été 1918, plus de 5 000 soldats de l’armée américaine ont par conséquent débarqué dans le port d’Arkhangelsk, dans le nord de la Russie. 8 000 autres sont apparus dans l’Extrême-Orient russe à peu près au même moment pour, entre autres, limiter les revendications territoriales de leur nouveau rival géopolitique, le Japon, également impliqué dans l’intervention.

À l’automne de la même année, les forces de la Garde blanche, avec le soutien d’interventionnistes étrangers (principalement américains et canadiens), ont avancé de 300 km vers le sud à partir d’Arkhangelsk et ont occupé la ville de Chenkoursk sur la rive de la rivière Vaga, pénétrant profondément dans le territoire contrôlé par les bolcheviks. Entouré de trois rangées de barbelés, protégé par de nombreux nids de mitrailleuses et plusieurs dizaines de pièces d’artillerie, ce lieu est devenu un os dans la gorge du commandement soviétique.

Opération Chenkoursk

Reprendre Chenkoursk en automne s’est avéré impossible, et l’assaut principal de la 18e division d’infanterie soviétique de la 6e armée sur la ville a donc été prévu pour janvier 1919. Ses forces comptaient 3 000 hommes, auxquels faisaient face 300 Américains et 900 gardes blancs et Canadiens.

L’Armée rouge, soutenue par les partisans, devait frapper simultanément de trois côtés, et ce, dans le rude hiver nordique, sans aucun moyen de communication fiable entre eux. « Je réalisais clairement que si j’avais présenté une telle opération au professeur et général Orlov à l’Académie d’état-major général, je n’aurais jamais vu l’état-major général », a écrit l’auteur du plan, le commandant soviétique et ancien général tsariste Alexandre Samoïlo, dans ses mémoires intitulées Deux vies.

Des soldats américains en camouflage
National Archives and Records Administration (NARA)

Les unités de la 18e division ont ainsi furtivement avancé vers Chenkoursk et les villages alentours, où se trouvaient des garnisons de gardes blancs et d’interventionnistes. Résistant à des températures de près de -40° et s’enfonçant dans la neige profonde, les troupes de l’Armée rouge transportaient malgré tout de l’artillerie lourde.

Pour que l’attaque soit aussi soudaine que possible, les hommes avaient reçu l’ordre de porter des sous-vêtements par-dessus leurs manteaux. Les chemises et les caleçons blancs faisaient en effet office de camouflage et ont permis aux attaquants de s’approcher à moins de cent mètres des positions ennemies sans se faire remarquer.

Force expéditionnaire américaine
National Archives and Records Administration (NARA)

L’apparition de l’Armée rouge avec de l’artillerie lourde sur un terrain que l’on croyait infranchissable a stupéfié l’ennemi. Malgré cela, il a fallu cinq jours aux bolcheviks pour déloger les Blancs, les Américains et les Canadiens des villages et les forcer à se retirer vers la ville de Chenkoursk. « La neige jusqu’à la taille était un cauchemar, et à chaque nouveau pas, un de nos malheureux camarades tombait mort ou blessé. Il n’y avait aucun moyen de les aider – tout le monde se battait pour sa vie », a témoigné le lieutenant américain Harry Mead.

Le 24 janvier, l’assaut décisif de la ville devait être lancé. Sans attendre l’attaque, les gardes blancs et les interventionnistes se sont retirés précipitamment de Chenkoursk par la seule route non coupée par les Rouges, en direction du village de Vystavka.

Des bolcheviks capturés
National Archives and Records Administration (NARA)

Une défaite amère

Les soldats de la 6e armée, qui étaient entrés dans la cité, ont mis la main sur des entrepôts militaires contenant 15 canons, 60 mitrailleuses et 2 000 fusils. De grandes réserves de nourriture y étaient également restées intactes. Ce sont précisément ces dernières qui ont aidé l’ennemi à s’échapper avec succès – les soldats de l’Armée rouge, affamés, ont littéralement sauté sur les victuailles, et ont donc laissé les Blancs s’éloigner.

Tombes américaines fraîches en Russie
National Archives and Records Administration (NARA)

À la suite de l’opération Chenkoursk, les forces blanches et interventionnistes ont perdu un important bastion et ont été repoussées à 90 km au nord. Les troupes américaines et canadiennes ont compté à elles seules jusqu’à 40 hommes tués et une centaine de blessés, un coup dur pour les interventionnistes qui tentaient de rester en dehors du champ de bataille. À titre de comparaison, pendant toute l’année et demie de son séjour en Extrême-Orient russe et en Sibérie, le corps américain « Siberia » a comptabilisé seulement 48 soldats tués et 52 blessés.

La catastrophe de Chenkoursk a fortement sapé le moral des interventionnistes, provoquant l’émoi d’un certain nombre d’unités américaines, britanniques et françaises, dont les soldats ne souhaitaient pas mourir dans une guerre qui leur était étrangère. Elle a également joué un rôle important dans le fait que les gouvernements des États-Unis et de leurs alliés ont rapidement commencé à reconsidérer sérieusement l’intérêt et le coût du stationnement de leurs troupes en Russie.

source : https://fr.rbth.com

https://reseauinternational.net/quelle-fut-la-pire-deroute-militaire-des-etats-unis-sur-le-sol-russe/

mercredi 18 septembre 2024

Enseigner la guerre (Morgane Barey)

 

Enseigner la guerre (Morgane Barey)

Morgane Barey est officier de l’armée de terre et docteur en histoire contemporaine de l’ENS Paris-Saclay. Depuis juillet 2022, elle est chef du département Histoire et Géographie de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Elle signe le premier ouvrage de synthèse sur la formation des militaires en France au sortir d’une guerre (1914-1918) et à l’orée d’une autre (1939-1945).

Former des chefs et faire des soldats

L’idée d’une formation spécifique, dédiée et conçue comme telle pour les besoins des armées, est relativement récente au regard de l’histoire de l’institution. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour qu’à une initiation jusqu’alors empirique à l’exercice du métier des armes succède et s’impose la notion d’une formation codifiée, organisée, structurée, adaptée à la diversité des fonctions, des responsabilités et des formes de combat. Progressivement, la guerre ne s’apprend plus seulement en la faisant, mais encore en l’analysant à la manière des sciences expérimentales, afin de déboucher sur des lois éphémères que l’on transforme, par le biais d’un système éducatif militaire, en nouvelles habitudes. Le terme d’école se théorise alors et s’inscrit progressivement dans le vocabulaire militaire : il désigne à la fois des institutions d’enseignement – les écoles militaires proprement dites – tout comme les modes spécifiques d’un certain type d’apprentissage collectif – comme l’école du soldat, qui permet d’exécuter des mouvements du corps en harmonie avec l’ensemble du groupe et participe à la réussite de l’ordre serré.

A cet impératif de formation répondent des exigences tactiques différentes selon les armées, qui imposent un type d’instruction censée correspondre à la spécificité de leurs modes de combat. Les armées de terre, de mer et de l’air possèdent ainsi leurs écoles, en charge de fournir les bases nécessaires à l’instruction de leurs soldats et officiers, mais aussi de proposer une certaine communauté de culture au-delà des particularismes techniques, au-delà aussi de la diversité des vocations et de celle des modes de vie.

A partir de 1918, à l’instar d’un de Gaulle, certains officiers réfléchissent aux améliorations à apporter à la formation des cadres en intégrant les évolutions apparues avec la guerre et condamnent l’isolement dans lequel se maintient l’armée française. D’autres, à l’inverse, estiment que rien ne doit changer. Ainsi, passé le choc des combats de la Grande Guerre, les écoles sont invitées à reprendre leur fonctionnement sans que les enseignements récents n’imprègnent pleinement l’instruction des cadres et contribuent, inversement, à consacrer un triptyque qui s’est progressivement affirmé : la formation d’un triple point de vue humain, militaire et physique.

Révolution militaire ou Révolution nationale ?

Cet ouvrage est traversé par de nombreux questionnements, dont le plus important est celui de la capacité d’adaptation d’institutions pluriséculaires en périodes de crise – sociale avec les lendemains de 1918 puis de 1945 ; militaires puis politique avec la défaite de 1940 et ses conséquences. La mission de l’officier et de sa formation sont-elles redéfinies ? Face à l’apparition d’écoles concourant à des objectifs communs – former des cadres -, comme discordants – créer des chefs fers de lance de la Révolution nationale à Vichy ; participer aux combats aux côtés des Britanniques pour la France libre ; réussir l’amalgame dans le but de reprendre la conduite de la guerre en Afrique du Nord -, observe-t-on une continuité ou une rupture de la formation ?

En centrant cette étude sur les officiers en formation, ce livre offre ainsi à voir les ambitions et les souhaits qui sont formulés par et pour les armées au prisme d’un avenir parfois incertain, mais souvent idéalisé.

Ex Libris

Enseigner la guerre, Morgane Barey, éditions Perrin, en collaboration avec le Ministère des Armées, 361 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/enseigner-la-guerre-morgane-barey/192940/

vendredi 30 août 2024

Tout ce qu’il faut savoir sur la guerre civile russe

 

par Boris Egorov

Cela a été l’un des conflits politico-militaires les plus violents et meurtriers de l’histoire de l’humanité. Les combats, les répressions et la terreur, la famine et les épidémies ont emporté jusqu’à dix-sept millions de personnes.

En mars 1917, la monarchie en Russie a été renversée en faveur d’une forme de gouvernement républicain. Pourtant, cela n’a fait qu’empirer les problèmes sociaux, politiques et économiques cumulés dans un pays affaibli par sa participation à la Première Guerre mondiale.

En novembre de la même année, la Russie a subi une deuxième révolution, à l’issue de laquelle le pouvoir est passé aux bolcheviks. Cependant, la majorité de la population ne partageait pas les points de vue de ces socialistes fanatiques. C’est pourquoi le début de la guerre civile est lié au 7 novembre 1917 – le jour du coup d’État bolchévique dans la capitale de l’époque – Petrograd (Saint-Pétersbourg).

En voulant sortir à tout prix la Russie de la Première Guerre mondiale, le gouvernement de Lénine a signé le traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918 avec les Allemands. Selon ses rudes clauses, le pays a perdu la Pologne, l’Ukraine et les pays baltes. La dénommée « paix infâme » a été un choc pour la société russe et a drastiquement fait augmenter le nombre d’opposants aux soviétiques, refusant de céder des territoires à l’ennemi. 

Ainsi, à partir de l’été 1918, la guerre civile n’a fait que s’intensifier sur tout l’énorme territoire russe. À part les bolcheviks et leurs opposants politiques directs, de nombreux éléments anarchistes s’y sont joints, des armées rebelles, des États « indépendants » apparus aux extrémités de l’Empire détruit, ainsi que des puissances occidentales qui voulaient tirer un profit maximal de la situation.

Arrestation de l’empereur et de sa famille. Nicolas II avec sa femme dans le parc Alexandre à Tsarskoïé Selo

L’apogée du conflit a eu lieu en 1919, lorsque les combats les plus importants ont eu lieu aux abords de Moscou et de Petrograd. La fin de cette sanglante guerre est attribuée à l’année 1922, lorsque le pouvoir soviétique a été instauré en Extrême-Orient russe.

Par conséquent, le socialisme l’a largement emporté en Russie, ce qui a eu un impact colossal sur toute l’histoire du XXe siècle.

Dans notre article vous allez savoir qui a combattu pendant cette guerre et pourquoi, qui étaient les « Rouges », les « Blancs » et les « Verts », quel rôle ont joué les interventionnistes, et pourquoi, enfin, les bolcheviks sont sortis vainqueurs de cette lutte acharnée.  

Qui sont les « Rouges » ?

Rassemblement des gardes rouges

Les sympathisants de Vladimir Lénine et du Parti bolchévique étaient dans le camp des « Rouges ». La vive couleur du sang est devenue symbole de la lutte révolutionnaire, du mouvement de la gauche, du socialisme et du communisme.

D’abord, les membres volontaires de la Garde rouge sont devenus le support armé du nouveau gouvernement. À la fin de janvier 1918, l’Armée rouge des ouvriers et paysans s’est formée. Malgré son nom, elle comptait aussi des représentants de différentes classes sociales russes, qui partageaient les idéaux révolutionnaires.

Guerre civile. Front de l’Est. Soldats du corps tchécoslovaque avec un fanion capturé du détachement soviétique

Ainsi, un nombre important d’officiers du tsar ont rejoint l’Armée rouge où ils étaient appelés « spécialistes militaires ». Le premier chef suprême des forces armées de la Russie soviétique a été un ancien colonel de l’armée de l’empereur, Jukums Vācietis.

Un grand soutien aux bolcheviks durant la guerre a été accordé par de nombreuses unités de partisans, agissant dans le dos de l’ennemi. Ils étaient autant établis par les organes locaux du Parti que spontanément créés par l’initiative de la population.

Qui sont les « Blancs » ?

Les adversaires des « Rouges » durant la guerre civile étaient les « Blancs » (pendant la révolution française, cette couleur était également assignée aux opposants). Selon les bolcheviks, ils combattaient pour « le pouvoir du tsar, des propriétaires fonciers et des capitalistes ».

Cependant, tous les « Blancs » n’étaient pas dévoués au monarchisme. Le mépris des idées bolchéviques a uni des adeptes de tous partis et bords politiques.

Livraison d’armes par les troupes du général Lavr Kornilov

En prenant compte du caractère spécifique de la guerre civile, il est compliqué d’établir une ligne de front nette. Néanmoins, il existait certaines régions du pays qui ont été contrôlées par différentes parties du conflit durant presque toute la guerre.

Ainsi, les régions de l’Ouest, incluant Moscou et Petrograd, étaient sous le contrôle des Soviétiques, tandis que les « Blancs » se sont installés sur le Don, dans le Sud, en Sibérie, dans l’Est, et, dans le nord, à Arkhangelsk et Mourmansk.

Qui sont les « Verts » ?

La troisième force importante de la guerre civile étaient les « Verts ». Ils comptaient dans leurs rangs des paysans et des cosaques, ainsi que différents anarchistes, qui n’étaient convaincus ni par les « Blancs », ni par les « Rouges ».

Les « Verts » fuyaient la mobilisation des différentes armées et se réfugiaient dans les forêts (d’où leur nom). Souvent, ils réussissaient à établir de grandes formations militaires et à étendre leur pouvoir sur de vastes territoires.

Rébellion de Tambov

Ainsi, en 1920, une rébellion massive a eu lieu dans la province de Tambov, au sud de Moscou, dirigée par Alexandre Antonov. Son Armée partisane unie comptait plus de 50 000 hommes, et les forces soviétiques ont eu du mal à les écraser.

Les « Verts » combattaient habituellement tant contre les « Blancs », que contre les « Rouges », mais pouvaient aussi parfois s’allier à l’une des parties adversaires. Le chef de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, l’anarchiste Nestor Makhno, s’est notamment allié aux bolcheviks, mais, en fin de compte, s’est vu rentrer à nouveau en conflit avec ces derniers, a été vaincu et a fui le pays.

Qui a participé à l’intervention ?

À la suite du traité de Brest-Litovsk, les troupes allemandes ont occupé l’Ukraine et les pays baltes (la Pologne était déjà sous leur contrôle). Seulement après la révolution de novembre 1918 et la défaite du kaiser, ils ont commencé à quitter les territoires de l’ancien Empire russe.

Ce même traité de Brest-Litovsk a conduit à une intervention massive des membres de l’Entente en Russie. Les alliés comptaient faire retourner l’armée russe sur le champ de bataille de la Première Guerre mondiale et ont soutenu les « Blancs » (notamment en armement), qui avaient promis de mener la guerre contre l’Allemagne jusqu’à la victoire, une fois qu’ils auraient récupéré le pouvoir. Des troupes militaires limitées britanniques, françaises, américaines, italiennes, canadiennes, australiennes et grecques ont ainsi débarqué dans les ports du sud, du nord et de l’est du pays.

Interventionnistes américains

Même après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Entente n’a pas cherché à évacuer ses troupes, cherchant des profits politiques et économiques dans le chaos russe. Les interventionnistes se tenaient pourtant loin des régions de combats intenses, menant la guerre majoritairement aux partisans. Ils ont commencé à quitter le pays dans la seconde moitié de 1919, lorsque le mouvement « blanc » était clairement condamné.

Un général anglais donne des ordres aux officiers tchécoslovaques

Les Japonais ont été les plus tenaces sur le territoire russe. Leur plan consistait à acquérir de vastes territoires de l’Extrême-Orient russe et de la Sibérie jusqu’au lac Baïkal – soit directement, soit par la création d’un gouvernement factice.

Sans la possibilité d’entrer en conflit armé avec les interventionnistes japonais, les bolcheviks les ont repoussés de leurs territoires par la diplomatie et l’augmentation de mouvements partisans dans le dos de l’ennemi. Le nord de Sakhaline, en revanche, n’a pu être récupéré qu’en 1925.

À quel point la terreur « rouge » et « blanche » était horrible ?

La cruauté est caractéristique de n’importe quelle guerre civile, et le conflit en Russie ne fait pas exception. La violence envers les ennemis de classe et les éléments contrerévolutionnaires a été établie dans la Russie soviétique au niveau gouvernemental le 5 septembre 1918 par le décret « À propos de la terreur rouge ».

Cadavres de victimes de la terreur rouge, 1918

Le nombre de victimes de la terreur « rouge » sanctionnée par l’État a atteint jusqu’à deux millions de personnes. La terreur dite « blanche » a quant à elle emporté la vie de plus d’un demi-million d’individus. Cependant, il ne s’agissait pas d’un humanisme particulier de la part des adversaires des bolcheviks, mais plutôt du fait que les régions contrôlées par ces derniers étaient moins peuplées.Les adversaires ne se différenciaient pas par leur cruauté. Par exemple, dans l’est du pays, la politique de répression menée par les « Blancs » de l’amiral Alexandre Koltchak a conduit à des émeutes massives à l’arrière de ses troupes, ce qui a été l’une des plus importantes raisons de l’échec du régime de cet autoproclamé chef suprême de la Russie.

Alexandre Koltchak dans l’armée

Les forces des interventionnistes ont elles aussi participé à cette terreur. Ils sont responsables de plus de 111 000 morts russes.

Pourquoi les bolcheviks ont-ils gagné ?

L’une des plus grandes raisons de la défaite des « Blancs » dans la guerre civile a été la dispersion de leurs forces. En se trouvant à d’énormes distances les uns des autres, les généraux ne pouvaient pas coordonner leurs actions efficacement. De plus, certaines formations antisoviétiques étaient parfois en conflit ouvert.

Les « Blancs » n’avaient pas d’unité politique, ni d’idéologie formulée (à part l’antibolchévisme et l’intégrité du pouvoir) qu’ils pourraient transmettre à la population. Les bolcheviks, en revanche,  possédaient des programmes politiques, sociaux et économiques travaillés, et savaient faire de la propagande efficace.

Détachement de l’Armée rouge

Des régions industrielles et bien peuplées ont atterri entre les mains des « Rouges », où, par des méthodes violentes, ils ont su construire une structure claire de commandement civil et militaire. Ils ont rapidement établi un système d’entraînement du corps des chefs et spécialistes techniques, et, également, ont recruté autour de 70% des officiers de l’ancienne armée du tsar.

Les bolcheviks ont réussi à mener la guerre civile en force monolithique. Ils réagissaient efficacement aux menaces de tous les fronts et regroupaient momentanément leurs troupes pour les éliminer. Ainsi, après la victoire face à Koltchak au printemps 1919 dans l’Oural, en automne, l’Armée rouge a su successivement éclater l’offensive des Forces armées du Sud de la Russie d’Anton Denikine sur Moscou et de l’Armée du nord-ouest de Nikolaï Ioudenitch sur Petrograd. À la suite de ces lourdes défaites, le mouvement « blanc » était condamné.

source : Russia Beyond

https://reseauinternational.net/tout-ce-quil-faut-savoir-sur-la-guerre-civile-russe/

dimanche 11 août 2024

Guerre en Ukraine : une histoire, une géopolitique (rediff)

 

Guerre en Ukraine : une histoire, une géopolitique

Dans ce texte fouillé, Michel Leblay revient en profondeur sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Une analyse passionnante, pleine de hauteur.
Polémia

Loin d’avoir été la marque d’une « fin de l’histoire », la dissolution de l’URSS en décembre 1991, négociée par trois partenaires (les dirigeants de la fédération de Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine) pressés d’être les chefs d’États nouvellement indépendants, ouvrit la voie à des tensions tournant à la belligérance. Déjà, l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’étaient opposés (1988) avant même la fin de l’État créé par le pouvoir communiste. En 2008, l’armée russe envahit la Géorgie. En Asie centrale, des négociations plus ou moins difficiles sur les frontières furent menées entre les anciennes républiques socialistes soviétiques de la région. Il n’y eut pas d’issue favorable entre le Tadjikistan et le Kirghizistan par rapport à une frontière difficile à délimiter dans la vallée de la Ferghana, et des affrontements entre les deux pays débutèrent en mai 2021.

Le heurt majeur est intervenu en Ukraine, considérée par les Russes comme la source de leur histoire. En s’appliquant par des actions subreptices à détacher définitivement Kiev de Moscou, l’Amérique y a vu le moyen d’affaiblir définitivement la puissance russe.

Les Russes, après l’effondrement subi dans les années 1990, élurent à leur tête un dirigeant soucieux de rétablir la position d’un pays au passé prestigieux, dont les frontières avaient été réduites à celles qui prévalaient avant l’accession au trône de Catherine II, voire de Pierre le Grand. Vladimir Poutine avait, notamment, pour objectif que la Russie conserve une emprise sur son « étranger proche », constitué par l’essentiel des anciennes républiques socialistes soviétiques. Tout ceci dans une reconfiguration de la géopolitique mondiale où ont émergé de nouveaux pôles de puissance et où les États-Unis ont pour objectif d’assurer leur primauté.

La guerre engagée par l’armée russe

Le 24 février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine, son armée attaquant sur quatre axes, au nord, à l’est et au sud. L’action principale au nord, marquée par la tentative de prise de l’aéroport d’Hostomel et destinée à la prise de Kiev, échoua rapidement. Si aucun objectif assigné à son armée par le président de la fédération de Russie ne fut annoncé, à l’évidence, au vu de la tournure des combats, ce premier engagement fut un échec. Il est possible que les concepteurs du plan se référèrent pour son élaboration à l’occupation de la Tchécoslovaquie en août 1968 et à la prise de Kaboul en décembre 1979 : maîtrise rapide de la capitale du pays et de ses différents centres de direction, et neutralisation des dirigeants politiques.

Comme dans toutes les guerres, les informations fournies par les belligérants sont soumises au préalable à la censure et elles relèvent pour beaucoup d’entre elles de la propagande. Néanmoins, des experts reconnus ont offert, au fil des semaines, des études qui, au vu de leurs précisions et de leur maîtrise du domaine de la guerre, paraissent correspondre à la réalité des combats en cours. Insuffisante en effectifs face à un adversaire nettement mieux préparé que prévu, l’armée russe a montré des failles au moins en matière d’organisation (déficience du commandement, graves défauts de l’encadrement…) et de logistique, difficultés déjà rencontrées durant la Première Guerre mondiale et lors de l’offensive allemande de 1941. Par ailleurs, elle n’a pas réussi à obtenir la suprématie aérienne, indispensable à la conduite d’une action en profondeur.

Face à cette armée russe, l’armée ukrainienne, qui, à l’origine, n’était qu’un démembrement de l’Armée rouge de l’ancienne URSS, a bénéficié, au moins depuis 2014, sinon antérieurement, d’une assistance importante de la part des puissances anglo-saxonnes, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Malgré les revers des premières heures, l’armée russe a avancé en territoire ukrainien, s’emparant au sud de la rive occidentale de la mer d’Azov avec la prise de Marioupol puis franchissant le Dniepr pour prendre Kherson. À l’est, cette armée progressait dans la région du Donbass, et, au nord, elle s’implantait autour de Kharkiv.

L’armée ukrainienne, qui a bénéficié dès le début d’importantes livraisons d’armes, en premier lieu des États-Unis mais aussi du Royaume-Uni, a été considérablement renforcée en matériels tout au long du printemps de l’année 2022, ce qui lui a permis d’éviter toute rupture du front et de préparer une contre-offensive pour le début de l’automne. En matière de planification, elle aurait bénéficié pour celle-ci des conseils d’experts américains hors d’Ukraine. Cette armée a ainsi pu reprendre au nord la région de Kharkiv, à l’est des portions de territoires du Donbass, occupées après le 24 février, et, au sud, rejeter les troupes russes sur la rive orientale du Dniepr.

Face à cette situation, le commandement russe fut réorganisé. Une ligne de défense en profondeur, dite « ligne Sourovikine » du nom du général qui commandait alors en Ukraine, fut aménagée. Pour reprendre le territoire initialement perdu et franchir les défenses adverses, l’armée ukrainienne a bénéficié de la part des pays occidentaux et, en premier lieu, des États-Unis d’importantes quantités de munitions et de matériels, chars, artillerie, blindés de transports de troupes… Il s’agissait de préparer une contre-offensive déterminante. Engagée au début du mois de juin 2023, celle-ci n’a permis à l’automne suivant aucune avancée significative. Dans les semaines précédentes, de violents combats avaient débuté autour de la ville de Bakhmout. Les forces russes, principalement composées, en ce lieu, de la milice Wagner, ont fini par s’emparer de cette ville. Comme dans le reste des opérations, les taux de perte, de part et d’autre, ont été fort élevés.

Il faut souligner, du côté de l’Ukraine, certaines faiblesses militaires inhérentes à sa situation :

  • le matériel livré, d’une technique avancée, nécessite un temps de formation qui ne peut être accompli dans sa totalité, vu les circonstances, et sa disparité complique la chaîne logistique ;
  • outre l’emploi direct du matériel, les unités sont insuffisamment formées à la manœuvre d’ensemble ;
  • le rapport démographique est défavorable à l’Ukraine.

Ce premier constat militaire ainsi fait, il importe d’analyser les origines de ce conflit avant de pouvoir en mesurer les conséquences et en entrevoir les solutions. Il est l’aboutissement d’un processus qui a débuté après la chute de l’URSS, fruit, d’une part, d’une volonté américaine de reconfigurer la géopolitique mondiale aux bénéfices des États-Unis, et, d’autre part, de la volonté du président de la fédération de Russie, élu en mars 2000, de maintenir une zone d’influence exclusive à l’intérieur des frontières qui constituaient l’URSS, héritière de l’empire des tsars, patiemment construit au fil des siècles, bordant la mer Baltique, la mer Noire et l’océan Pacifique.

La « fin de l’histoire » et l’exercice du hard power américain

À la dissolution de l’URSS, le 26 décembre 1991, l’Amérique apparut comme le vainqueur de « la guerre froide », sans avoir eu à combattre son adversaire. Celui-ci s’effondra de son seul fait, incapable de répondre aux défis des temps et aux aspirations d’une population frustrée de ne pouvoir jouir des mêmes libertés et des mêmes richesses qu’en Occident qu’elle percevait à travers un monde de communication de plus en plus ouvert.

Vainqueur sans le sacrifice du sang, l’Amérique dans la décennie mille neuf cent quatre-vingt-dix, sous la présidence de Bill Clinton, s’imagina que ses valeurs faites de démocratie et d’un libéralisme économique parfois effréné (pourvu qu’il soit à l’avantage de l’Amérique, protectionniste pour sa part lorsqu’elle considère qu’un quelconque de ses intérêts est menacé) devaient être diffusées à travers la planète sous son égide bienveillante. Ce fut le mythe de la fin de l’histoire. À côté de cet envol idyllique qui forgea pour partie la doctrine des néo-conservateurs, il y eut l’approche plus géopolitique incarnée par Zbigniew Brzeziński, exprimant sa vision dans son livre Le Grand Échiquier, paru en 1997. Là, au-delà des observations du moment, se trouve toute la filiation de la géopolitique anglo-saxonne, héritière d’Halford Mackinder. Thalassocratie plus encore que la Grande-Bretagne car séparés de l’immense ensemble eurasiatique et son prolongement africain par deux vastes océans, l’Atlantique et le Pacifique, les États-Unis ne pouvaient admettre qu’un quelconque équilibre puisse s’y former à leur détriment mettant alors en péril la primauté de leur puissance. Autre pilier qui allait guider l’action des néo-conservateurs.

Si Joseph Nye a théorisé, là aussi, dans les années mille neuf cent quatre-vingt-dix le concept de soft power comme facteur de diffusion de la puissance, les États-Unis, première puissance militaire du monde, ont largement usé de leur hard power dans les vingt années qui suivirent.

Alors que les États européens tentaient par des interventions sous l’égide de l’ONU de rétablir une paix dans une Yougoslavie à l’agonie où se déchiraient les entités qui l’avaient constituée autour d’une Serbie dominante, les États-Unis entrèrent dans la partie, d’abord diplomatiquement (accords de Dayton du 14 décembre 1995) puis militairement. En 1999, sans l’accord de l’ONU, les États-Unis et leurs alliés engagèrent, au titre de l’OTAN, des opérations contre la Serbie pour l’obliger à évacuer sa province du Kosovo où la population d’origine albanaise devenue majoritaire à la suite des migrations du xxe siècle s’était insurgée pour exiger une séparation. Le Kosovo était le berceau de l’identité serbe. Les Serbes, peuple slave orthodoxe, avaient depuis longtemps une relation privilégiée avec les Russes, ce qui fut l’une des causes de la Première Guerre mondiale. Mais, cette fois, le frère russe, trop affaibli, ne pouvait être d’aucune aide ; il n’en fut pas pour autant indifférent. La Serbie, après une vague de bombardements, se soumit à la volonté américaine.

Puis survinrent les attentats du 11 septembre 2001. Coup d’éclat, opération de terreur sans stratégie de support, ayant pour objectif l’humiliation de l’Amérique, l’effondrement spectaculaire des deux tours du World Trade Center offrit l’occasion aux néo-conservateurs d’imposer leurs vues dans cette Amérique qui n’avait jamais été attaquée sur son sol depuis 1812.

Alors débuta un enchaînement guerrier. Par sa résolution 1368 du 12 septembre 2001 qui se référait à l’article 51 de la charte des Nations unies sur le droit à la légitime défense des États, le Conseil de sécurité reconnut aux États-Unis le droit de répondre par une action militaire à l’acte terroriste dont ils avaient été la victime. Fort de cette résolution votée à l’unanimité du Conseil, les États-Unis entamèrent, dans la nuit du 7 au 8 octobre 2001, une campagne de bombardements à l’encontre d’Al-Qaida et de ses hôtes talibans au pouvoir à Kaboul. Le 13 novembre suivant, les troupes de l’Alliance du Nord, appuyées par les Américains, entrèrent dans la capitale afghane. Le 20 décembre 2001, le Conseil de sécurité adopta la résolution 1386 autorisant dans son premier article « la constitution pour six mois d’une force internationale d’assistance à la sécurité pour aider l’Autorité intérimaire afghane à maintenir la sécurité à Kaboul et dans ses environs, de telle sorte que l’Autorité intérimaire afghane et le personnel des Nations unies puissent travailler dans un environnement sûr ». Le commandement de la force internationale fut confié à l’OTAN. La présence des forces occidentales dura près de vingt ans, jusqu’à l’évacuation calamiteuse de Kaboul, le 15 août 2021, après la reprise de la capitale afghane par les talibans.

S’inscrivant dans un projet de reconfiguration du « Grand Moyen-Orient », l’armée américaine envahit l’Irak le 20 mars 2003, violant la charte des Nations unies. Le Conseil de sécurité avait refusé de donner son aval à cette opération militaire, l’intervention du ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, le 14 février 2003, restant l’événement marquant des débats. Là aussi, ce fut l’échec (voir Le Monde, « “Liberté en Irak”, retour sur le fiasco de l’invasion américaine », 14 juin 2014). Les troupes américaines se retirèrent d’Irak le 15 décembre 2011, sur la décision du président Obama.

Autre revers, l’intervention en Libye, cette fois menée par la France et le Royaume-Uni avec l’appui des États-Unis. Outrepassant les autorisations accordées par la résolution 1973 du Conseil de sécurité du 17 mars 2011, notamment dans ses articles 4 et 6, Français et Britanniques permirent l’élimination physique du chef d’État libyen. À ce jour, cet État n’existe plus, le pays est divisé, livré aux milices, avec un gouvernement à Tripoli et un parlement à Tobrouk. La France a payé lourdement au Sahel le prix des erreurs commises.

Loin d’apporter une quelconque justification à l’invasion de l’Ukraine par l’armée de la fédération de Russie, le rappel des principales interventions militaires occidentales depuis la chute de l’URSS est un facteur indispensable pour comprendre et juger des positions des États du « reste du monde », ou du « Sud global » selon l’expression, face à cette invasion. Lors des votes à l’Assemblée générale des Nations unies, la condamnation de cette invasion fut certes majoritaire, en nombre d’États (vu sous l’angle démographique, le rapport est différent, la Chine, l’Inde, le Pakistan s’abstenant notamment) ; en revanche, l’application de sanctions (ce qui pèse dans la réalité) est pratiquement limitée aux pays occidentaux. Hors de cette aire, non seulement les sanctions ne sont pas appliquées, mais certains pays permettent de les détourner (voir Marco Cesario, « Guerre en Ukraine : comment la Russie parvient à détourner les sanctions », Élucid, 22 mars 2023 ; Jean-Pierre Filiu, « Les Émirats dans le camp russe face à l’Ukraine », Le Monde, 2 avril 2023).

Les États-Unis vis-à-vis de la fédération de Russie

Après avoir situé l’action internationale des États-Unis et de leurs alliés occidentaux dans leurs différentes interventions militaires menées depuis trois décennies, bien évidemment, il faut se pencher sur la relation entretenue avec la fédération de Russie.

Dès les années qui suivirent le démembrement de l’URSS et l’indépendance des quinze républiques qui la constituaient, Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité du président Carter a défini une forme de cadre conceptuel dans son livre Le Grand Échiquier – L’Amérique et le reste du monde, publié en 1997. Il y écrit : « Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie. Depuis cinq siècles, les puissances et les peuples du continent qui rivalisent pour la domination régionale et la suprématie globale ont dominé les relations internationales. Aujourd’hui, c’est une puissance extérieure qui prévaut en Eurasie. Et sa primauté globale dépend étroitement de sa capacité à conserver cette position. » Il ajoute : « L’Eurasie demeure, en conséquence, l’échiquier sur lequel se déroule le combat pour la primauté globale. […] Le “jeu” se déroule sur cet échiquier déformé et immense qui s’étend de Lisbonne à Vladivostok. » La vision de Brzeziński se place ainsi dans l’héritage de Mackinder.

Dans cette Eurasie de la fin du xxe siècle, Brzeziński distingue, d’une part, cinq acteurs qu’il qualifie de « géostratégiques » : la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine et l’Inde[1] ; et cinq « pivots géopolitiques » : l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l’Iran. S’agissant de l’Ukraine, il écrit : « L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. »

Bien sûr, à l’époque où il a publié son livre, Brzeziński n’occupait plus de fonctions officielles, ce qui a conduit certains à limiter la portée de son essai, n’y voyant que le fruit d’un commentateur d’une nouvelle configuration géopolitique. Il n’empêche qu’il conservait une forte influence dans le milieu des décideurs américains. Il était membre du Council on Foreign Relations et Barack Obama le désigna durant sa campagne électorale comme son conseiller aux affaires étrangères.

Ainsi, après la politique d’endiguement (containment) de l’URSS conceptualisée par George Kennan[2] dans son télégramme de février 1946 et exprimée par Harry Truman dans son discours du 12 mars 1947 devant le Congrès, la pensée de Zbigniew Brzeziński, celle d’une politique de refoulement (roll back), devint l’axe de la politique étrangère américaine face à la fédération de Russie.

Tout commence lors de l’entretien à Moscou entre Mikhaïl Gorbatchev, président de l’URSS, et le secrétaire d’État américain James Baker, le 9 février 1990, sur la réunification allemande. Selon les témoignages et les procès-verbaux respectifs, il apparaît bien qu’il y eut un engagement américain verbal par rapport à ce que devait être la position de l’OTAN. Cet engagement était propre à la réunification allemande (venu à Moscou le lendemain, 10 février 1990, Helmut Kohl déclarait « que l’OTAN ne devrait pas élargir sa portée[3] »). Il s’agissait pour les États-Unis de renoncer à toute présence de forces de l’OTAN au-delà de la ligne qui séparait les deux Allemagnes. En 1990, si l’URSS avait perdu le glacis que Staline avait obtenu à Yalta, elle demeurait, au moins dans les apparences, l’une des deux grandes puissances dont la dislocation prochaine était encore difficilement prévisible.

L’URSS disparue après la décision de son démembrement prise le 8 décembre 1991 à Minsk par les dirigeants des trois républiques socialistes soviétiques de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine alors que certaines des quinze républiques de l’Union dont l’Ukraine avait déjà proclamé leur indépendance, la nouvelle fédération de Russie se présentait en héritière de celle-ci. Juridiquement, elle reprenait le siège permanent de l’URSS au Conseil de sécurité (il faut noter que, du temps de l’URSS, la Biélorussie, nouvellement appelée Bélarus, et l’Ukraine étaient déjà membres de l’Organisation des Nations unies) et sa place dans d’autres organisations internationales. Héritière de l’URSS mais aussi de l’empire tsariste auquel la première s’était substituée, la fédération de Russie conservait un immense territoire, le plus grand de tous les États de la planète, mais sensiblement réduit puisque ses frontières étaient en deçà de celles laissées par Catherine II et Pierre le Grand. Pour autant, à travers la création de la Communauté des États indépendants, elle aspirait à conserver une prépondérance dans l’ancien espace territorial de Nicolas II et Staline.

La fédération de Russie de Boris Eltsine

Près d’une décennie allait s’écouler avant que la situation ne se stabilise dans la nouvelle fédération de Russie avec l’arrivée de Vladimir Poutine d’abord comme Premier ministre puis comme président. S’il y eut un chaos économique et social interne, la position internationale du pays n’a pas été sans évolution du fait de celle des États-Unis à son égard. Deux ministres des Affaires étrangères successifs incarnent cette évolution : Andreï Kozyrev (titulaire du portefeuille du 11 octobre 1990 au 5 janvier 1996) puis Ievgueni Primakov (10 janvier 1996 – 11 septembre 1998). Ce dernier fut Premier ministre du 11 septembre 1998 au 12 mai 1999. Libérée de soixante-dix ans de collectivisme, soucieuse d’un développement économique, la fédération de Russie au temps de Kozyrev fut marquée par une volonté de proximité avec l’Occident et les États-Unis, recueillant un avis favorable dans la société. La réponse de l’Occident ne fut pas à la hauteur de l’attente ni dans l’aide accordée ni dans la position internationale reconnue. Si bien que, lors des élections législatives de 1995, le Parti communiste remporta 157 sièges sur les 450 que comptait la Douma, permettant avec les partis alliés de faire élire un député communiste à la présidence de cette Douma. Cependant, Boris Eltsine fut réélu le 3 juillet 1996 pour un second mandat de quatre ans. Après les élections législatives, Ievgueni Primakov fut donc nommé ministre des Affaires étrangères le 10 janvier 1996. Ayant occupé de hautes fonctions au sein du KGB, ce spécialiste du monde arabe dont il parlait couramment la langue eut pour ligne de conduite la défense de l’intérêt national. Or, pour la Russie, durant la période où Primakov exerça sa fonction ministérielle puis celle de Premier ministre, cet intérêt national fut mis à mal par les décisions et les actions entreprises par l’OTAN. Ce fut, d’une part, un premier élargissement, en 1999, à d’anciens membres du pacte de Varsovie, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque, et d’autre part les bombardements contre la Serbie au printemps 1999. Avant même ces événements, et comprenant ce qu’étaient la vision des États-Unis d’un ordre mondial et leur volonté de dominer celui-ci sans partage, Primakov avait une conception de ce que devaient être la politique étrangère de son pays et les bases d’un équilibre des relations internationales sans que celles-ci ne fussent jamais formalisées. Ce qui fut appelé la « doctrine Primakov » reposait sur un ordre international multipolaire au sein duquel la Russie opérerait sur plusieurs axes en s’intégrant économiquement dans la mondialisation en cours[4].

Après un intermède de trois mois où Sergueï Stepachine remplaça Ievgueni Primakov comme chef du gouvernement russe (12 mai – 9 août 1999), Vladimir Poutine fut nommé Premier ministre le 9 août 1999. Désigné, en vertu de la Constitution, président de la fédération de Russie, le 31 décembre 1999, après la démission de Boris Eltsine, il fut élu officiellement président le 26 mars 2000. Il s’agissait d’abord de rétablir l’ordre intérieur miné par un effondrement économique, la corruption et la sécession tchétchène. À l’extérieur, cet ancien officier du KGB, chef de l’antenne de Dresde au moment de la chute du mur de Berlin, avait pour ambition de restaurer une puissance russe. Elle impliquait plusieurs regards : celui porté sur les liens entre la fédération de Russie et les anciennes républiques qui constituaient l’URSS, devenues indépendantes ; la relation avec l’Occident et, avant tout, avec les États-Unis ; puissance eurasiatique, la Russie ne pouvait que développer ses rapports avec la Chine en pleine ascension économique ; enfin, membre permanent du Conseil de sécurité, soucieuse de son statut international, elle se devait d’être un acteur de la scène mondiale.

La fédération de Russie et son « étranger proche »

Dans la foulée de la dissolution de l’URSS programmée par l’accord signé le 8 décembre 1991 dans une résidence située dans la forêt de Belovej, proche de Minsk, les trois signataires décidèrent la création de la Communauté des États indépendants, la CEI. Elle regroupait, à l’origine, douze des quinze anciennes républiques socialistes soviétiques. Les trois États baltes, annexés par l’URSS en juin 1940, refusèrent de s’y joindre. La Géorgie, le Turkménistan et l’Ukraine quittèrent par la suite l’organisation.

Dans cet « étranger proche » selon l’expression de la diplomatie russe, outre les pays Baltes, à l’histoire particulière, qui avait conquis une première indépendance en 1918, trois ensembles géographiques doivent être distingués. À l’ouest, la Biélorussie et l’Ukraine, au sud, les républiques du Caucase avec la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et les républiques d’Asie centrale (le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan). Situées au centre de l’Eurasie, disposant pour certaines d’entre elles d’importantes ressources en hydrocarbures, principalement le Kazakhstan, la création des nouvelles routes de la soie, traversant cet espace eurasiatique, en fait un enjeu de la géopolitique régionale sinon mondiale. Le sud du Caucase ou Transcaucasie, carrefour de civilisations et lieu d’affrontement entre celles-ci, est un espace permanent d’instabilité où la fédération de Russie maintient une présence en Arménie qui subit la conquête territoriale progressive de l’Azerbaïdjan, soutenue par la Turquie en quête de pénétration dans l’espace turcophone de l’Asie centrale. À l’ouest de la région, bordant la mer Noire, se situe la Géorgie, pour partie tournée vers l’Occident qu’illustre sa relation avec l’OTAN sans pour autant être détachée de son ancien maître russe. En témoigne l’ambivalence au sommet de l’État entre une présidente de la République pro-occidentale, Salomé Zourabichvili (ancienne ambassadrice de France), et un gouvernement, appuyé sur une majorité parlementaire, qui tient un discours favorable à l’OTAN et à l’Union européenne mais qui n’a pas condamné l’invasion de l’Ukraine. Si les États-Unis aspirent à s’y implanter au moins par une alliance dûment scellée et peut-être par des bases, l’avenir est encore incertain.

Les États-Unis, la Russie et l’Ukraine

Tout en observant que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, le 24 février 2022, est un acte d’agression en violation du droit international, l’analyse oblige aussi à en examiner les ferments qui tiennent à l’évolution de la relation avec les États-Unis et le jeu de ceux-ci par rapport à cette « Petite Russie ». Il ne s’agit nullement de justifications par rapport à ce qui apparaît comme une erreur politique de la part de la Russie présidée par Vladimir Poutine, mais de montrer que l’Amérique ne peut se prévaloir d’une quelconque incarnation de la vertu et du bien. Depuis les années quatre-vingt-dix, elle a eu pour objectif d’assurer une domination planétaire et une prééminence économique nécessaire à son confort matériel. Empreinte aussi d’un sentiment messianique, elle a pensé pouvoir modeler le monde à des valeurs qui lui sont propres, indifférente à la réalité des diverses aires de civilisation et des cultures et des mœurs qui les sous-tendent.

Face à une situation intérieure désastreuse et certainement décidé à rétablir une puissance russe qui avait atteint son apogée au temps de l’URSS, Vladimir Poutine s’est montré, dans les premières années, plutôt bien disposé à l’égard des États-Unis. Il leur apporta son appui après les attentats du 11 septembre 2001. Les appareils de l’US Air Force purent ainsi survoler l’Asie centrale pour le ravitaillement de leurs troupes présentes en Afghanistan et disposer d’une base à Manas au Kirghizistan. Néanmoins, en 2003, elle s’opposa au Conseil de sécurité des Nations unies à l’invasion de l’Irak. En cela, elle se joignit à la France, premier rôle en la circonstance, et à l’Allemagne par rapport à une opération qui visait, sous des prétextes fallacieux, à assujettir à l’Amérique le Proche et le Moyen-Orient.

C’est en novembre 2004 avec la « révolution orange » à Kiev qu’il apparut qu’à l’évidence les Russes et les Américains ne pouvaient que s’opposer dans leurs intérêts. Les premiers voulant maintenir une influence prépondérante sur un pays qu’ils considèrent comme le berceau historique de la Russie, les seconds appliquant en fait la vision formulée par Zbigniew Brzeziński. L’objet de cette « révolution » était la contestation de la victoire à l’élection présidentielle ukrainienne de Viktor Ianoukovytch, russophile, contre Viktor Iouchtchenko, réputé plus proche de l’Occident avec une assise électorale à l’ouest du pays. Cette opposition politique reflète la réalité ukrainienne et son histoire. L’Ukraine est un État sans frontières naturelles à l’est comme à l’ouest. Russophone dans sa partie orientale, la part de la population hostile à la Russie est croissante au fur et à mesure qu’approche la frontière occidentale. Au long de l’histoire, du fait des avancées et des reculs des uns et des autres, les frontières ont été déplacées. Entre le xviie et le xviiie siècle, l’Empire russe l’annexa par ses conquêtes contre la Pologne (traité d’Androussovo de 1667 et partages de la Pologne en 1772 et 1793) et contre l’Empire ottoman (traité de Küçük Kaynarca du 21 juillet 1774). Durant la Seconde Guerre mondiale et à l’issue de celle-ci, Staline annexa à l’Ukraine les provinces de Galicie, de Bucovine du Nord et de Ruthénie, intégrées dans l’empire d’Autriche-Hongrie jusqu’en 1918.

Sous la pression des manifestations de rue, une nouvelle élection présidentielle fut organisée, qui vit la victoire de Viktor Iouchtchenko. Ce duel par candidats interposés pour une mainmise géopolitique sur l’Ukraine s’inscrit dans le cadre plus large de l’extension de l’OTAN aux anciens pays membres du pacte de Varsovie et aux républiques baltes, extension réalisée en deux fois, en mars 1999 et en mars 2004. Certes, il y eut la création d’un Conseil OTAN-Russie mais il s’avéra sans résultats significatifs.

Le retour à une opposition explicitement affichée entre la Russie et les États-Unis date du 10 février 2007 avec le discours prononcé par Vladimir Poutine lors de la 45e conférence sur la politique de sécurité tenue à Munich. Il y dénonça l’unilatéralisme américain et l’élargissement de l’OTAN. À partir de ce moment, la dégradation des relations n’alla qu’en s’amplifiant avec le temps. En août 2008, le président géorgien Mikheil Saakachvili engagea imprudemment une action militaire contre l’Ossétie du Sud après une multiplication d’incidents de frontière. La riposte russe fut immédiate. Après cinq jours de combats et l’avancée de l’armée russe qui menaçait la capitale géorgienne, Tbilissi, un cessez-le-feu intervint sous l’égide de Nicolas Sarkozy. Les États-Unis alors enlisés en Irak ne pouvaient que se satisfaire de la médiation de la France, présidée par un fidèle allié, ayant la double autorité de membre permanent du Conseil de sécurité et de la présidence pour six mois du Conseil de l’Union européenne.

La révolution de Maïdan et le début d’un processus qui conduit à la guerre

En Ukraine, entre l’est et l’ouest, la ligne internationale du pays était encore loin d’être tranchée. Viktor Ianoukovytch avait à nouveau été élu président en 2010. Un accord d’association avec l’Union européenne était en cours de négociation depuis 2007. Conclu en 2012, l’accord devait être officiellement signé à Vilnius le 29 novembre 2013 mais, une semaine auparavant, Ianoukovytch refusa de signer. Alors débutèrent des manifestations dont l’aboutissement fut les émeutes insurrectionnelles de la place Maïdan à Kiev en février 2014, durement réprimées par les forces de l’ordre qui ouvrirent le feu (82 morts et plus de 600 blessés). Devant la tournure révolutionnaire des événements, les ministres des Affaires étrangères français, allemand et polonais (les trois pays avaient constitué en août 1991 une organisation informelle, le triangle de Weimar, peu active depuis plusieurs années) se rendirent à Kiev le 20 février pour engager une négociation afin de rétablir la paix civile. Si un accord fut conclu entre le président ukrainien et l’opposition, sitôt les ministres des Affaires étrangères partis, les événements se précipitèrent. Ianoukovytch quitta la capitale pour se réfugier à Kharkiv avant de franchir la frontière russe. La Rada, le Parlement ukrainien, destitua le président en exercice, nomma un président par intérim, annonça une nouvelle élection présidentielle et démit plusieurs membres du Conseil constitutionnel.

En riposte à ce qui lui apparaissait comme un coup d’État, Vladimir Poutine ordonna une opération militaire en Crimée, suivie par une annexion après un référendum où le rattachement à la Russie obtint une large majorité. La Crimée arrachée à l’Empire ottoman à la fin du xviiie siècle sous le règne de Catherine II était depuis lors une terre russe. En 1954, pour des motifs liés, d’une part, à l’histoire de la république socialiste soviétique d’Ukraine au sein de l’URSS et, d’autre part, à la recherche d’une cohérence économique régionale, Nikita Khrouchtchev, président du Conseil des ministres de l’URSS et premier secrétaire du Parti communiste, décida de rattacher administrativement la Crimée à l’Ukraine. Dans l’État soviétique tel qu’il était, la décision n’avait aucune incidence quant à sa cohésion politique. Lors de la réunion du 8 décembre 1991 où les trois participants s’accordèrent sur la dissolution de l’URSS, Boris Eltsine ne posa pas la question de l’avenir de la Crimée qui demeura donc dans les frontières ukrainiennes. Un premier traité fut conclu en 1997 après le partage de la flotte de la mer Noire accordant un bail de vingt à la Russie (jusqu’en 2017) pour l’utilisation de la base de Sébastopol. Un nouvel accord intervint en 2010, prolongeant le bail jusqu’en 2042.

Parallèlement, aux événements de Crimée, à la suite de la révolution de Maïdan, une partie des populations du Donbass, région russophone à l’est de l’Ukraine, s’insurgèrent, à partir d’avril 2014, contre l’autorité centrale, soutenue par la fédération de Russie, frontalière. Deux territoires de la région avaient proclamé leur indépendance, les républiques de Donetsk et de Lougansk, ratifiée par deux référendums tenus le 11 mai 2014. La légalité comme la légitimité de ces référendums furent contestées non seulement par les autorités ukrainiennes mais par les puissances occidentales. Pour mettre fin aux combats, un accord fut conclu à Minsk, le 5 septembre 2014, entre la Russie et l’Ukraine sous l’égide de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). L’accord fut sans effet. De manière plus solennelle, un second accord intervint le 12 février 2015, Minsk II, dont les signataires furent la fédération de Russie, l’Ukraine, la France, l’Allemagne et les deux républiques de Donetsk et de Lougansk. Chacun ayant ses arrière-pensées, l’accord ne fut jamais appliqué. Les affrontements se poursuivirent de manière intermittente entre l’armée ukrainienne et les milices des deux républiques dissidentes bénéficiant d’un soutien russe.

Une réalité russe à comprendre

Dans ce contexte de tensions persistantes, à aucun moment il n’est apparu une volonté réelle d’aboutir à un accord formel, au moins à une entente qui aurait tracé, au-delà de la question de l’Ukraine, les perspectives de la relation à établir entre l’Occident et la fédération de Russie. Cette dernière, née de la dissolution de l’URSS, n’en a plus ni la puissance, ni l’aire de domination. Dans l’espace eurasiatique, elle n’occupe plus qu’un second rôle derrière la Chine devenue en quelque trois décennies une force économique majeure, « l’atelier du monde ». « La puissance pauvre », selon l’expression de Georges Sokoloff, est d’abord un pays exportateur de matières premières, particulièrement riche en hydrocarbures. Pour autant, il ne faut pas négliger ses hautes capacités scientifiques et techniques, mais elle n’a pas su en user pour basculer dans la compétition industrielle mondiale. Institutionnellement, si le président de la fédération de Russie comme la Douma d’État sont élus au suffrage universel dans un régime de partis multiples, l’exécutif, dans sa pratique, s’avère autoritaire et d’un respect pour le moins limité du droit des opposants. Mais, comme tout pays, la Russie a son histoire, en l’occurrence celle d’un pays qui s’est construit dans une adversité souvent cruelle, conquérant un immense espace fait de diversités. Staline, le tyran communiste, ne saurait peut-être pas être compris sans penser à Ivan le Terrible.

Aujourd’hui, dans un monde géopolitiquement complexe, aux pôles multiples, la Russie de Vladimir Poutine a visé à restaurer une puissance perdue par une emprise plus ou moins ténue sur les républiques ayant constitué l’ancienne URSS. L’Ukraine au temps de celle-ci comme sous celle des tsars après sa conquête en était le fleuron. Nostalgique de l’Empire russe, Vladimir Poutine ne pouvait pas accepter son basculement dans la sphère américaine. Dans une fédération de Russie qu’il considérait comme subissant la pression américaine, substantiellement aggravée depuis l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine choisit l’option militaire, le but étant d’ordre géopolitique : interdire à l’Ukraine d’intégrer l’aire occidentale. Nul ne sait, à ce jour, s’il fut mal renseigné sur le potentiel réel de son armée, s’il décida par certitude personnelle ou si ces facteurs se sont combinés.

La politique américaine modelée par l’impératif de suprématie

S’il est incontestable que, dans cette guerre, la fédération de Russie est l’agresseur, il faut néanmoins s’interroger sur le bien-fondé de la politique des États-Unis à son égard. C’est là toute la question posée par ce que doit être une vision dans la conduite d’une politique étrangère et son excellence. Quel était l’objectif de l’Amérique dans cette volonté de rabaisser encore une puissance déjà fortement affaiblie par rapport à ce qu’elle avait été au temps de la guerre froide ? Si tant est que l’URSS fût déjà à l’époque à la hauteur de la puissance qui lui était reconnue. Les États-Unis permirent l’adhésion de la Chine à l’OMC en décembre 2001. Par ce geste, les dirigeants américains s’imaginaient probablement que l’empire du Milieu, saisi par le développement économique, s’intégrerait dans cet ensemble mondial auquel aspirait une élite dirigeante occidentale. Axée sur le commerce et la multiplicité des échanges, dans une division internationale du travail et le partage de normes communes, la mondialisation ou « globalisation » serait chapeautée par l’Amérique. La Chine par la voie économique ne manquerait pas d’épouser progressivement, au fil du temps, ces valeurs communes, considérées comme indissociables de cette voie, sous l’égide des États-Unis. Néanmoins, dans cette prétention mondiale, là où le soft power serait déficient pour emporter la décision, le hard power s’y substituerait.

Cette guerre menée par la fédération de Russie à l’encontre de l’Ukraine est le fruit d’un affrontement géopolitique opposant la première aux États-Unis, ceux-ci agrégeant leurs alliés de l’OTAN. L’Amérique a voulu parachever la dislocation de l’URSS par l’entrave à toute formation d’un bloc russe reposant sur la maîtrise d’un étranger proche. La Russie a riposté par l’action violente, moyen déjà adopté contre la Géorgie en 2008.

Les erreurs respectives des États-Unis et de la Russie

Au risque de heurter les uns ou les autres, force est de constater que chacun des deux protagonistes a commis une erreur. D’abord les États-Unis, dans leur dessein : ils ont engagé un processus éloigné d’une réelle compréhension des bouleversements en cours dans l’ordre du monde. Sa mise en œuvre ne pouvait qu’engendrer maladresses et dissensions. Secondement, la fédération de Russie, dans sa réaction : l’option militaire telle qu’elle a été retenue était incongrue dans son principe puisqu’il s’agissait d’envahir un État indépendant dans un environnement en rupture avec ce qu’avait été la politique des blocs en Europe au temps de la guerre froide. De plus, l’invasion ayant été mal préparée en proportion des moyens, l’erreur de principe ne pouvait être compensée, en partie du moins, par la rapidité d’action.

Les États-Unis et l’Occident isolés

S’il est compréhensible, dans une approche objective des réalités géopolitiques, affranchie des appréciations partisanes, que les États-Unis veuillent assurer la pérennité de leur puissance, encore faut-il que la politique étrangère soit conçue à partir d’une vision appropriée et que la diplomatie afférente soit menée avec discernement. Cela exige des dirigeants à la hauteur des enjeux. Ces dernières décennies, l’ombre d’un Théodore Roosevelt, d’un Truman ou d’un Nixon avec son conseiller Kissinger apparaît bien lointaine. Faute d’avoir recherché un équilibre par des coopérations voire des partenariats fondés sur des intérêts réciproques et en dissociant des forces contraires, les États-Unis, entourés par leurs alliés européens, ont finalement été confrontés à l’attaque militaire russe contre l’Ukraine à laquelle ils étaient obligés de réagir. Il est probable que depuis 2014 et la prise de la Crimée par les Russes, l’invasion de l’Ukraine était une hypothèse retenue, en témoigne l’aide militaire déjà développée. Cependant, il faut constater que si cette invasion a été condamnée par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies du 2 mars 2022, votée à une très large majorité (141 voix pour, 35 abstentions et 5 votes contre), en revanche, hors Occident, la politique des sanctions adoptée par celui-ci n’a pas été suivie par le reste du monde. Dans ce qui est dénommé maintenant le « Sud global », chacun a agi selon ce qu’il estimait être ses intérêts, ne se joignant pas aux sanctions ou les détournant. La Turquie, elle-même, membre de l’OTAN, ne les a pas appliquées. Les États-Unis et leurs alliés ont ainsi été isolés dans ce domaine.

Des études montrent qu’après une récession limitée en 2022 la croissance du PIB russe sera positive en 2023 (voir les articles de Jacques Sapir publiés sur le site Les-Crises.fr : « PIB russe : pourquoi les prévisionnistes se sont-ils trompés sur leurs estimations pour 2022 », 6 juin 2023 ; « La croissance de l’économie russe au 2e semestre 2023 », 17 août 2023 ; « Comprendre la croissance russe de 2023 », 5 décembre 2023). Par ailleurs, les mesures de gel des avoirs prises par les États-Unis constituent un facteur incitatif à la « dédollarisation » des échanges commerciaux, politique conduite notamment par les BRICS (composée du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, l’organisation a été élargie lors de son XVe sommet d’août 2023 à six autres pays : l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Éthiopie, l’Égypte, l’Argentine et les Émirats arabes unis).

Une réticence au sein même des États-Unis au soutien militaire et financier à l’Ukraine

Outre ces oppositions extérieures, il faut noter les réticences observées aux États-Unis pour une aide à l’Ukraine puisque le plan de soutien de 106 milliards de dollars (qui comprenait aussi l’aide à Israël, l’aide à l’Ukraine ayant été fixée à 61 milliards de dollars) proposé par le gouvernement a été rejeté le 6 décembre 2023 par le Sénat. Certes, il s’agit d’une négociation interne avec l’opposition républicaine (contreparties demandées sur la politique migratoire vis-à-vis du Mexique) mais il est probable que cette aide à l’Ukraine sera plus discutée que celle pour Israël.

La position internationale de la fédération de Russie affaiblie mais des gains possibles sur le plan économique

De son côté, si la fédération de Russie n’est pas frappée par les sanctions comme elle aurait pu l’être, sa position internationale est néanmoins affaiblie. Notamment, dans sa relation avec la Chine, elle se trouve dans une situation seconde. Les républiques d’Asie centrale ont pris quelques distances, en partie au bénéfice de la Chine. Cependant, il faudra observer dans les années qui viennent les effets, pour le développement économique du pays, des mesures de substitution aux sanctions prises par les pays occidentaux.

Les bases de négociation et d’un accord

À ce jour, toute prévision sur l’évolution de la guerre en cours s’avère hypothétique. La contre-offensive de l’été 2023 a globalement échoué au regard des espérances ukrainiennes et occidentales. Les ressources ukrainiennes sont loin d’être illimitées par rapport à l’adversaire russe. De plus, le nouveau conflit qui a éclaté au Proche-Orient aura inévitablement une incidence en détournant pour partie l’attention américaine. Pour le crédit des États-Unis et de l’Occident après les revers subis dans différents engagements militaires, il est indispensable d’éviter tout recul ou défaite. Pour un ensemble de raisons, il n’est pas dans l’intérêt de la fédération de Russie de prolonger un conflit coûteux en hommes et en matériels et qui limite ses capacités d’action sur le plan des relations internationales. À moins que les uns ou les autres, Ukrainiens ou Russes, dans les prochaines semaines ou les prochains mois, n’arrivent à bousculer les forces adverses, un cessez-le-feu devra intervenir sur les positions du moment. Les négociations attendues auront pour objet de résoudre un affrontement aux origines avant tout d’ordre géopolitique. Cela conduit à exclure l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Quant à son adhésion à l’Union européenne, les conditions n’en sont pas réunies. Elle ne doit pas créer de nouvelles distorsions économiques entre les États membres. Sur l’aspect territorial, si la Crimée demeurera russe, la question se posera notamment pour la mer d’Azov si celle-ci doit devenir une mer intérieure de la fédération de Russie, sa rive occidentale permettant une continuité territoriale entre cette dernière et la péninsule. L’accord, bien sûr, devra faire l’objet de garanties internationales associant les membres permanents du Conseil de sécurité, l’Allemagne et probablement la Pologne, frontalière de l’Ukraine et en première ligne européenne dans le conflit.

Michel Leblay Première publication le 13/12/2023

Notes

[1] Il précise que « la Grande-Bretagne, le Japon et l’Indonésie, pays sans doute très importants, ne relèvent pas de cette catégorie ».
[2] Selon Olivier Zajec (Nicholas John Spykman – L’invention de la géopolitique américaine, publiée à la Librairie PUPS), George Kennan n’aurait pas été inspiré dans ce concept de containment par la théorie de Spykman, il dériverait de sa lecture de Mackinder. Cependant, l’auteur précise que selon Brian W. Blouet « Spykman n’était pas l’auteur de la théorie du containment, qui est celle de George Kennan, mais le livre de Spykman, fondé sur la thèse du Heartland, aida à préparer le public américain à un monde de l’après-guerre dans lequel l’Union soviétique serait contenue sur ses flancs ».
[3] Richard (Hélène), « Quand la Russie rêvait d’Europe », Le Monde diplomatique, septembre 2018. Descamps (Philippe), « L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est », ibid.

[4] Voir Nikonov (Vyacheslav), « La Russie et l’Occident : des illusions au désenchantement », Critique internationale 2003/1, Presses de Sciences Po.

https://www.polemia.com/guerre-en-ukraine-une-histoire-une-geopolitique/