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samedi 23 mai 2026

Quelques pensées…

 

Un quarante-et-unième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait de Saint Thomas d’Aquin tiré de la Somme théologique et du De regimine principum.

*****

Optima gubernatio est quæ fit per unum.

Ce à quoi tend l’intention de celui qui gouverne la multitude, c’est l’unité ou la paix. Or, ce qui de soi cause l’unité, c’est ce qui est un. Plusieurs, en effet, ne peuvent unir divers éléments et concorder entre eux que si eux-mêmes, d’une certaine manière, s’unissent. Ce qui, par soi-même, est un peut donc être cause d’unité mieux que plusieurs qui ont besoin de s’unir. C’est pourquoi la multitude est mieux gouvernée par un seul que par plusieurs.

Les abeilles n’ont qu’une seule reine…

Là où le gouvernement est juste, ce gouvernement est d’autant plus utile que sa direction a plus d’unité ; ainsi la monarchie est meilleure que l’aristocratie et l’aristocratie que la république.

Les périls extrêmes sortent plus fréquemment du gouvernement de la multitude que de celui d’un seul. C’est chose habituelle, en effet, de voir un des membres du gouvernement collectifs manquer à la recherche du bien commun plus souvent que l’unique gouvernant. Or, celui des membres du gouvernement qui cesse de rechercher le bien commun fait courir à la multitude des sujets le péril de désunion. Car la discorde des chefs est naturellement suivie de celle de la multitude.

D’une façon générale, l’observateur attentif de l’histoire d’hier et de celle d’aujourd’hui reconnaîtra que les tyrans ont sévi plus nombreux dans les pays gouvernés par une collectivité que dans ceux où le pouvoir n’appartenait qu’à un seul. Si donc la royauté, qui est le meilleur gouvernement, semble devoir être évitée, surtout à cause de la tyrannie, celle-ci en revanche se rencontre non pas moins mais plus facilement dans le gouvernement de plusieurs que dans le gouvernement d’un seul : il en résulte tout simplement qu’il est plus avantageux de vivre sous un seul roi que sous un gouvernement collectif.

https://www.actionfrancaise.net/2026/05/23/quelques-pensees/

jeudi 27 octobre 2016

«Julien Freund, penseur du politique»

Conférence du 27 septembre 2016

Ex: http://cerclepeguy.blogspot.com
INTRODUCTION: JULIEN FREUND, PHILOSOPHE ENGAGE?
Penseur méconnu de la seconde moitié du XXème siècle, Julien Freund (1921-1993) n'en constitue pas moins l'une des figures les plus brillantes de la philosophie politique, et c'est à juste titre que son œuvre commence enfin à connaître un regain d'intérêt. Né à Henridorff en Moselle, Julien Freund a 19 ans lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale. Pris en otage à la suite de l'assassinat d'un soldat allemand en 1940, il parvient à s'échapper et rejoint la Résistance. A nouveau arrêté en 1942, il s'échappe une nouvelle fois en 1944. Témoin de la geste communiste de la Résistance, il devient un spectateur désabusé de la Libération et de l’épuration. Il adhère à l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) en 1946, mais en sort dépité par les combines d’appareil propres à la IVème République. Il se réfugie dans la philosophie, dont il obtient l'agrégation en 1949. Il entame alors une thèse, fruit de la « déception surmontée » de son engagement politique, thèse qu'il soutiendra quinze ans plus tard sous la direction successive de Jean Hippolyte et de Raymond Aron, et devient professeur de sociologie à l'université de Strasbourg. Malgré son excellente qualité, trois facteurs font que son œuvre demeure relativement méconnue. Premièrement, il a eu le défaut de n’avoir pas été marxiste à une époque où le champ de la philosophie politique était dévolu aux thuriféraires de Marx; deuxièmement Julien Freund est connu comme le propagateur en France de la pensée de Carl Schmitt, philosophe allemand ayant rejoint le parti nazi; troisièmement, on lui reproche son affiliation plus ou moins distante au GRECE (Groupement de Recherche et d'Etudes pour la Civilisation Européenne), mouvement d'extrême droite néo-païen aux positions franchement anti-chrétiennes, qui se positionna dans les années 1970-1980 en défenseur de la civilisation et de l'identité européennes. La question que le conférencier va alors se poser est de savoir si cet oubli est mérité, ou si l'on ne risquerait pas au contraire de perdre un enseignement en philosophie politique de grande valeur. Pour nous convaincre de cette seconde éventualité, il a fait le choix de présenter la notion du politique chez Julien Freund, en commençant par sa définition, avant de nous en présenter trois présupposés essentiels puis la finalité.
  1. Définition du politique : le politique, la politique, l’impolitique
2410811588.jpgLa politique est cette « activité contingente, qui s’exprime dans des institutions variables et dans des évènements historiques de toutes sortes » : non seulement la politique politicienne, celle de tous les jours, mais encore les changements de régimes et systèmes politiques, ne sont que des épiphénomènes qui obéissent, en vérité, à une série d’invariants liés à la nature humaine.
Le politique, en revanche, est un domaine particulier des relations sociales, distinct du domaine économique, moral ou religieux. Ce domaine perdure à travers les siècles et les millénaires, « indépendamment des variations historiques, des contingences spatiales et temporelles, des régimes et des systèmes politiques ». Le politique signe donc l'ensemble des principes permanents sous-jacents à la politique qui en est une simple manifestation.
Alors que la politique est contingente, dépendante des lieux et des époques, le politique est universel, inscrit dans la nature humaine. Freund s'inscrit sur ce point dans la droite ligne d'Aristote, en refusant de faire de la société un artefact, le fruit d'un contrat entre individus libres selon la conception de Hobbes puis de Rousseau, et en affirmant au contraire que l'homme est naturellement sociable, et que par conséquent la société elle-même est naturelle. L'état de nature, tel que le conçoit Rousseau, n'existe pas, et ne peut servir à la rigueur que de spéculation philosophique. Le politique, comme nous le verrons plus loin, n'est pas une fin en soi, mais il n'est pas non plus réductible à un autre champ de l'activité humaine, c'est-à-dire qu'il ne s'agit d'une extension ni de la biologie, ni de l'économie, ni de la technique, ni du droit, ni même de la morale. Le politique est autonome, et ceux qui voudraient faire de la politique en méconnaissant cette réalité, sont « impolitiques », c’est-à-dire qu’ils blessent la vocation du politique en le subordonnant à un autre ordre (économique, notamment).
  1. Présupposés du politique
Le politique se fonde sur un triple jeu de relations:
  • commandement - obéissance
  • public - privé
  • ami - ennemi
Le politique est inconcevable sans une relation de commandement. L'affirmation de cette relation correspond, selon la terminologie de Pierre-André Taguieff, au « Julien Freund conservateur ». Même dans un régime « libéral », une démocratie moderne, où le commandement semble réduit et tempéré dans sa forme, il s'avère impossible de se débarrasser de l'autorité d'une part et de l'obéissance de l'autre. Freund rejoint sur ce point Tocqueville qui faisait remarquer que le citoyen est bien plus dépendant de l'Etat que ne l'était un sujet du roi. Pour Freund, héritier de Max Weber, le commandement est un phénomène de puissance et c’est cette puissance qui façonne la volonté du groupe. La première définition de la souveraineté n’est donc pas de nature juridique, mais de nature pleinement politique, étant fondée sur la puissance et la force. Il ne faut cependant pas oublier que, même si ce n'est pas le droit qui en fixe les barrières, la puissance est limitée par sa finalité propre, qui est la protection de la collectivité.
La relation privé - public, attribuée au « Julien Freund libéral », définit la frontière de la sphère privée au sein de la société, celle où l'individu est libre de ses choix, en tout cas par rapport à la collectivité. La position de cette frontière peut certes fluctuer selon les lieux et les époques, mais de même que pour le principe de puissance, il est impossible de s'en débarrasser. Même dans les régimes totalitaires, il existe toujours quelques activités et relations qui échappent au contrôle de l’État. Sous cet angle, l'histoire de l'Occident semble animée par une aspiration permanente à étendre cette sphère privée, alors que le totalitarisme est un effort pour effacer la distinction entre privé et public. Cette dialectique entre sphère privée et publique est vitale, car c'est elle qui est source de la vie et du dynamisme de la société: ce ne sont pas les institutions encadrant le génie et l'activité individuelles qui produisent les innovations, mais à l'inverse, sans ce cadre, les initiatives individuelles ne pourraient s'épanouir et bénéficier à l'ensemble de la société.
242682803.gifLes deux présupposés précédents déterminent la vie au sein d'une collectivité, mais c'est à la dernière, la relation ami-ennemi, qu'il revient de circonscrire cette collectivité par rapport aux entités extérieures. La mise en avant de l'antagonisme « ami-ennemi » comme facteur du politique est un héritage du philosophe allemand Carl Schmitt, qui affirme que l'ennemi est le facteur déterminant du politique. Cet ennemi peut être réel ou virtuel - c’est à dire que sa menace peut exister en acte ou seulement en puissance - mais sa désignation est indispensable à l’unité et à la pérennité de la collectivité, car c'est lui qui donne sa cohérence à la société : « l’inimitié donne la signification politique à une collectivité, à un peuple ou à une nation, car exister politiquement c’est être indépendant ». Le propre de l’Etat est d’éliminer l’inimitié à l’intérieur (ce qui n’exclut, évidemment pas des « adversités » politiques) et de le bloquer à l’extérieur : « l’unité politique d’une collectivité a en effet, pour fondement la suppression des ennemis intérieurs et l’opposition vigilante aux ennemis extérieurs ». L’enjeu pour la collectivité est donc d’identifier et de nommer son ennemi car, quand bien même elle s’y refuserait par pacifisme, elle finirait par être désignée comme ennemie par une autre entité (« c’est l’ennemi qui vous désigne ») qui tirerait alors parti de son défaut de préparation au conflit. Selon cette vision des choses, la guerre est toujours latente, non pas comme une fin, mais comme un dernier recours. Cette perspective tragique, qui exclut l’avènement d’un Etat universel, déplaisait particulièrement au premier directeur de thèse de Julien Freund, l’hégéliano-marxiste Jean Hippolyte, qui concevait l'histoire humaine comme tendant inéluctablement vers la paix universelle, et c'est pour ce motif qu'il laissa à Raymond Aron le soin de poursuivre l'encadrement de cette thèse.
  1. Finalité du politique
En disciple d'Aristote, Julien Freund soutient que la finalité du politique, c'est le bien commun, autrement dit le bien de la communauté comme entité à part entière. Ce bien commun se distingue d'une part de la somme des biens individuels et d'autre part du bien de l’État pour lui-même qui est au contraire un organe au service de la société, au service de la protection du bien commun. Les individus, en tant que membres de la communauté, profitent du bien commun de deux façons:
  • tout d'abord, le bien commun se manifeste par la sécurité extérieure, qui seule garantit la pérennité de la collectivité politique.
  • et surtout, le bien commun se définit comme la concorde au sein de la communauté, concorde qui assure aux membres la bona vita de S. Thomas d'Aquin. Il ne s'agit évidemment pas d'une amitié intime entre tous les membres, mais d'un certain accord entre leurs diverses vies et activités. Pour que cette concorde continue à voir le jour, il est nécessaire aux différents individus de se reconnaître comme membres d'une même patrie; c'est pourquoi la question de l'identité est primordiale pour le politique, en tant que fondement de l'entente entre les membres : « on a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l’humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d’individus isolés aspirant à leur seule liberté personnelle, il n’empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l’homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d’une unité politique dans le temps », écrit Freund.
CONCLUSION : UNE PENSEE ETRANGEMENT ACTUELLE
Après en avoir dressé un rapide portrait, il est intéressant de constater à quel point les idées de Julien Freund sont pertinentes au regard de la situation de la France de 2016 : la politique gouvernementale, fondée d’une part sur un projet « sociétal » qui nie la distinction privé/public et d’autre part sur une vision « économiciste » de l’homme, semble proprement « impolitique », tandis que l’Etat se place en défaut par rapport à la finalité-même du politique : la sécurité extérieure et la concorde intérieure se dégradent chaque jour davantage, au moment où l’on se refuse à nommer notre ennemi et à accorder une quelconque importance à ce qui fait notre identité nationale.
Questions:
Q: Julien Freund a une conception "tragique" de la politique d'après l'expression du conférencier, car il estime que la guerre est toujours latente. Mais en disant que la guerre est simplement latente et non inexorable, ne laisse-t-il pas l'espoir qu'il est en le pouvoir des hommes d'éviter le conflit?
A: La guerre n'est pas inévitable, c'est vrai, mais ce qui est tragique c'est ce sentiment d'inimitié, qui lui est permanent, ainsi que ce rapport de forces également permanent qui délimite les communautés les unes par rapport aux autres. En outre, la bonne volonté d'un côté ne suffit pas à éviter les conflits, car bien souvent on ne choisit pas ses ennemis, « c'est l'ennemi qui vous désigne », et alors, si la collectivité veut perdurer, elle n'a d'autre choix que de se battre.
3673118993.jpgQ: Cette inimitié entre sociétés et les guerres qui en résultent sont présentées comme naturelles à l'homme. Faut-il comprendre naturelles à l'homme déchu ou à l'homme tel que Dieu l'a créé originellement?
A: Quoique catholique, Freund, et c'est un reproche que l'on peut légitimement lui faire, ne se préoccupe pas des questions métaphysiques ou religieuses. Son approche est, si l'on veut, phénoménologique voire empirique: il prend l'homme dans son état actuel, sans se préoccuper de la raison de cet état, et en tire les conclusions que l'on a vues.
Q: Freund prétend que l'homme est naturellement politique; pourtant, n'est-ce pas un constat universel que les hommes s'accordent difficilement entre eux, n'ont pas vraiment le sens du bien commun, et poursuivent au contraire de préférence leur bien particulier? Ne faudrait-il pas plutôt dire que l'homme est naturellement social?
A: Pour Freund, la réponse est claire: l'homme est un être de relations, il est donc politique au sens premier du terme. Cela ne veut pas dire qu'il suive toujours les "règles du jeu", ni à l'inverse que les défauts que l'on peut remarquer aujourd'hui soient absolument insurmontables. Au contraire, ces défauts sont très actuels et le fruit d'une détérioration relativement récente du politique.
Q: Dans la distinction privé-public, la sphère privée a été définie comme relevant de l’individu et des rapports entre individus. Quelle position cela laisse-t-il à la famille, souvent considérée comme cellule de base de la société plutôt que l'individu?
A: Pour Freund, la famille appartient au domaine de la sphère privée, qui est une sphère autonome. Il garde une certaine distance à l’égard des penseurs qui présentent la communauté politique comme une simple extension de cercle familial.

vendredi 19 février 2016

Le nationalisme est un réalisme pragmatique

« La politique c’est l’art de guider la nation. »
(J. Haupt – Le procès de la démocratie).
« La dialectique et l’émotion, la sèche analyse intellectuelle et la frénésie de l’esprit sentimental ».
(P. Bourget – Banquet de l’Appel au soldat de 1904).
La philosophie politique se doit d’être pragmatique sur la nature des hommes et des sociétés, mais encore faut-il pour ça ne pas se tromper sur celle-ci. Ici, nous ferons donc abstraction des délires abstraits d’un Jean-Jacques Rousseau et son « contrat »sur lesdites sources « d’inégalités » sociales…
Ce pragmatisme, on l’observe chez des auteurs comme Paul Bourget (1852-1935), fondateur de l’École du Traditionalisme français. Une pensée qui lie la science avec la politique.
D’abord romancier expérimental, il devient moraliste et porte un intérêt pour la psychologie, pour enfin épouser les domaines de la science, de la foi catholique et des réalités naturelles, de l’Ordre naturel. Ses analyses relèvent de l’expérimental, toujours basé sur les lois biologiques, tout comme chez Charles Maurras ou encore le docteur Alexis Carrel, et il établit donc des recherches scientifiques dans le domaine philosophique et politique. Ce qui explique pourquoi il revendique que :
« Ce n’est pas une construction idéologique qu’il faut entreprendre, ce sont des observations qu’il faut dégager. C’est proprement l’application de la méthode scientifique à la vie morale et sociale. » 
(Quelques témoignages).
« La politique c’est, la recherche des lois naturelles de la Cité par voie d’observation. »

(Études et portraits).
L’idée est de dire qu’il est possible d’avoir des idées contre la nature, mais qu’il est impossible de contourner cette réalité. Mettre la main au feu brûlera toujours.
À partir de son livre Le Disciple il condamne philosophiquement le scientisme, le matérialisme et le naturalisme. Il refuse tout ce qui a été dénaturé ou déstructuré par la révolution anti-française de 1789, et devient par conséquent un fervent défenseur de l’identité et de la famille, comme structure de base, en mettant en avant les lois rationnelles de la vie en société :
« Notre individu ne peut trouver son ampleur, sa force, son épanouissement que dans le groupe naturel dont il est issu. »
« L’organe local de cette race est la nation, plus profondément la région, et plus profondément encore la famille. Ou plutôt nation, région, famille ne font qu’un. »
(Discours de 1904 au banquet « l’Appel au soldat » organisé par l’Action française, en présence de Maurice Barrès).
Voilà pourquoi le regretté Jacques Ploncard d’Assac a relaté cet auteur comme l’un des maîtres à penser du nationalisme français dans son livre Doctrines du nationalisme.
« Rassemblons des faits pour avoir des idées. »(Maxime de Buffon).
« Le saint, qu’il prie pour nous ; le savant, qu’il nous instruise ; c’est le prudent qui doit nous gouverner.»
(R.P. Sineux – Initiation à la théologie de saint Thomas d’Aquin).
Pragmatisme, c’est dire que la valeur pratique est le principe du vrai, il s’agit certes d’un terme moderne, mais il était déjà contenu par le passé dans la vertu de prudence. L’idéologie est au systématique ce que le pragmatisme est à la prudence. Ce qui écarte tout type de pensée toute faite, automatique.
L’analyse et l’action doivent d’ailleurs aller de pair avec la prudence en politique, chose prônée par Aristote précurseur de la pensée réaliste, pour être ensuite reprise et perfectionnée par saint-Thomas d’Aquin, un grand Docteur de l’Église qui a accompli la pensée du philosophe grec de l’ère préchrétienne en y ajoutant sa partie surnaturelle. La prudence est aussi une vertu cardinale pour l’Église, celle dont dépend toutes les vertus morales.

9782845191944_1_075146.jpg«
Réfléchir avant d’agir. Peser le pour et le contre, mesurer à l’avance, autant qu’il est possible, les conséquences d’un acte ou d’une attitude, s’entourer d’un maximum de garanties pour parer à un échec et assurer la réussite, le cas échéant donner à d’autres les conseils opportuns pour éviter le mal et réaliser le bien…, tout ce qui concerne la part d’intervention de chacune des facultés, l’harmonieux équilibre à maintenir entre les diverses influences et le dosage des tendances opposées, tout cela est l’œuvre de la Prudence. (…)
Quoi qu’il en soit, le prudent est bien celui qui voit clair, tant parce qu’il connaît les principes universels qui régissent l’agir humain, que parce qu’il sait en faire l’application judicieuse aux circonstances particulières ; celui qui voit loin même, capable de découvrir largement les effets dans leurs causes, de projeter sur l’avenir les clartés du présent, autant que de retenir les lumières de l’expérience pour en faire les flambeaux de nouveaux essais. (…)
La Prudence prévoit afin de pourvoir ; elle guide le choix, puis commande l’action. Car les délibérations sans fin seraient hésitations plutôt que prudence ; et la vertu étant puissance d’action ne peut rester aux préliminaires, elle arrive sans tarder à la décision et à l’exécution ; l’imperium. La vertu de Prudence est la plus indispensable à quiconque est chargé de régir la société.»Révérend Père Raphaël Sineux – Initiation à la théologie de saint Thomas d’Aquin – La nature de la Prudence (extrait).
« L’adéquation de l’intelligence à la réalité des choses. »(St. Thomas – Somme théologique). 

mardi 16 septembre 2014

« L’humanisme politique de saint Thomas d’Aquin » : un ouvrage fondamental réédité !


Un bel ouvrage soigné et relié, pour une œuvre majeure : « un exposé systématique de la philosophie politique de saint Thomas d’Aquin, livrant sa pensée authentique ».
L’auteur, le dominicain Louis Lachance († 1963) – docteur agrégé de philosophie, maître en théologie, professeur à l’université canadienne – fut un grand connaisseur des écrits du « Docteur Commun » et de ceux d’Aristote.
Cet ouvrage est son maître-livre, incontournable sur les relations entre individu et État.
L’édition de 1948 était devenue introuvable depuis un moment, et ce texte vient de faire l’objet d’une réédition revue et soigneusement présentée.
536 pages, Ed. Quentin Moreau, 48 €. Reliure pleine toile avec jaquette.
On peut l’acheter en ligne ici ou à la boutique parisienne de la Librairie française.
Présentation de l’éditeur :
« l’auteur s’attache à replacer la politique sur le plan moral c’est-à-dire sur le plan de l’agir humain. Ceci est à l’opposé de certaines conceptions qui ne voudraient voir dans la politique d’une métaphysique ou qu’unephysique sociale.
L’Etat doit être à la poursuite du bien commun, bien commun qui doit correspondre véritablement aux aspirations et aux exigences de la nature humaine.
L’Etat travaille donc à la poursuite d’un véritable humanisme.
Ce bien humain, quel est-il ? L’auteur entreprend une vaste enquête pour nous le faire (re)découvrir en compagnie de saint Thomas d’Aquin.
Le père Lachance se refuse d’entrer dans une distinction abusive entreindividu et personne, qui dénature toute la perspective de la vie politique et humaine.  L’Etat n’est pas au service de la personne. Au contraire la personne est sub-ordonnée à l’Etat.
C’est dans la vie sociale que l’homme trouve sa perfection et rien ne peut faire disparaître la dimension politique de sa vie morale. »

jeudi 29 décembre 2011

Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 1/2)

Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 1/2)

Il est impossible de séparer fortement de l'idée de la royauté fondée sur la politia ou de celle de l'État en tant que corpus morale, politicum, mysticum une autre notion qui apparut indépendamment des doctrines organiques et corporatistes - bien que simultanément avec elles : le regnum [royaume] en tant que patria, en tant qu'objet d'un attachement politique et d'un sentiment semi-religieux. 

La Patria, si souvent dans l’Antiquité classique agrégat de toutes les valeurs morales, éthiques, religieuses et politiques auxquelles un homme pouvait tenir au point de vivre et de mourir pour elles, était une entité politique pratiquement périmée au début du Moyen Âge. Pendant l'époque féodale, quand les liens entre seigneur et vassal déterminaient la vie politique et l'emportaient sur la plupart des autres liens politiques, l'ancienne idée de patria s'était presque entièrement effacée ou désintégrée. Cela ne veut pas dire que le mot patria ait entièrement disparu du vocabulaire latin médiéval. Bien qu'il ne corresponde guère aux conditions effectives de vie et qu'il ne concorde que très mal avec la réalité politique, le terme se rencontre assez fréquemment dans les œuvres des poètes et des savants médiévaux qui s'inspiraient de Virgile, d'Horace, et d'autres auteurs classiques.
Le mot patria existait aussi dans la langue de tous les jours. Dans un sens étroit et purement local, il s’appliquait au hameau, au village, à la ville ou à la province natale, désignant le pays français ou le Heimat allemand, le foyer ou le lieu de naissance de quelqu’un, et c’est dans ce sens qu’il était utilisé, par exemple dans le langage légal anglais : per patriam se defendere était une tactique de défense par laquelle le défendeur se soumettait au jugement de la communauté dans laquelle il vivait. Les literati, certes, pouvaient continuer à exalter la mort d’un homme pro patria ; mais la mort, pour cette unité politique étroite que recouvrait de fait le mot patria, n’avait – au-delà de la défense naturelle de la maison ou du foyer – aucune conséquence politique ; faute du contexte politico-philosophique plus large – à quelques exceptions près – une telle mort n’aurait été perçue que comme un sacrifice privé, plutôt que public. Les guerres n’étaient après tout pas normalement faites par les citoyens, mais par une armée de vassaux féodaux et de chevaliers convoqués pour défendre leur seigneur et ses objectifs politiques ou ses intérêts personnels. La mort d'un homme lige pour son seigneur personnel, bien sûr, se plaçait très haut dans l’échelle des sacrifices dus à la loyauté, et les sagas médiévales glorifient abondamment les victimes de la fidelitas et de la fides. Mais ces guerriers s’immolaient pro domino [pour leur seigneur] et non pro patria, et le glissement général du centre de la vie politique n'en est que mieux mis en lumière lorsque les juristes du début du XIIIe siècle déclarèrent : "Le devoir de défendre la patria était supérieur aux obligations féodales du vassal envers son seigneur..."
Il y eut cependant un domaine dans lequel le terme de patria conserva en quelque sorte son sens original plein et ses anciennes valeurs affectives même si ce ne fut que par transfert et sous une forme transcendantalisée : à savoir dans la langue de l'Église. Le chrétien, selon l'enseignement de l'Église primitive et des Pères, était devenu le citoyen d'un autre monde. Sa véritable patria était le Royaume des Cieux, la cité céleste de Jérusalem. Le retour final à cette "mère patrie" spirituelle et éternelle était, selon les Épîtres des Apôtres, l'objet du désir naturel de l'âme chrétienne errant sur cette terre. Ce n'était pas seulement une métaphore poétique, mais un mot prononcé dans l'esprit de l'épître aux Hébreux (II, 13-14) lorsque, dans l'exequies, le prêtre implore Dieu d'ordonner aux anges saints de recevoir l'âme du défunt et de la conduire ad patriam Paradisi. La communauté des bienheureux et des saints était, après tout, l'assemblée civique de la patria céleste que l'âme désirait rejoindre. Pour cette communis patria dans les cieux, les martyrs avaient versé leur sang. Par conséquent, le martyr chrétien qui s'était immolé pour la politia invisible et était mort pour son seigneur divin pro fide devait rester - et cela, en fait, jusqu'au XXe siècle - le modèle authentique de l'abnégation civique. La doctrine chrétienne, en transposant la notion politique de polis à l'autre monde, et en l'élargissant en même temps à son regnum coelorum [règne des cieux] ne se contentait pas d'engranger fidèlement et de préserver les idées politiques du monde de l'Antiquité ; mais, comme en bien d'autres occasions, elle préparait de nouvelles idées pour le jour où le monde séculier commencerait à retrouver ses anciennes valeurs caractéristiques.
D'emblée, donc, il faudrait au moins envisager la possibilité que – avant que ne ce soit fait sentir le plein effet des doctrines juridiques et humanistes – le nouveau concept territorial de la patria ne se soit peut-être pas développé comme une descendance resécularisée de la tradition chrétienne, et que le nouveau patriotisme n’ait pas aussi prospéré à partir des valeurs éthiques transposées de la patria céleste aux "politia" terrestres. En fait, quelques changements intéressant ce problème se sont produits à la suite des croisades. Sur le modèle des impôts levés pour les croisades "pour la défense (ou les besoins) de la Terre Sainte" (pro defensione [necessitate] Terrae Sanctae), des impôts furent introduits dans les royaumes occidenux "pour la défense (ou les besoins) du royaume" (pro defensione [necessitate] regni). Ce qui était bon pour le regnum Christi regis, Jérusalem et la Terre sainte, l'était aussi pour le regnum regis Siciliae, Angliae ou Francorum. Si un impôt spécial et extraordinaire se justifiait en cas d'urgence à Jérusalem, il semblait tout aussi justifiable - en particulier à l'époque des croisades purement politiques et séculières du XIIIe siècle - de faire face de la même façon aux urgences des royaumes terrestres. Dès le milieu du XIIIe siècle, cependant, et en particulier en France, on trouve un élément émotionnel intégré au travail prosaïque de la taxation : les impôts étaient alors souvent levés ad defensionem (tuitionem) patriae ou, selon l'expression de Philippe IV de France, ad defensionem natalis patriae, "pour la défense de la patrie natale".
Cette nouvelle terminologie n'était pas le fruit d'une quelconque imagination calculatrice chez des nationalistes français, mais une application du langage du droit à des fins nationales. Le mot patria était utilisé en droit canon, et il était aussi très fréquent en droit romain. Les glossateurs ne tardèrent pas à en faire la remarque et à l'utiliser abondamment. Dans leurs discussions sur l'idée de bellum iustum, la « guerre juste », les canonistes avaient toujours fait remarquer, et même depuis la fin du XIIe siècle, que la guerre était justifiée dans un cas "de nécessité urgente et inévitable" pour la défense de la patria tout comme pour la défense de la loi et de l'Église, et ils avaient souvent donné comme exemple d'une telle necessitas les guerres menées par les chrétiens orientaux contre les infidèles en Terre sainte. Ils s'accordaient avec les civilistes, qui soutenaient que, dans un cas d'urgence, l'empereur avait le droit de lever de nouveaux impôts pour la défense de la patria et qui suivaient le modèle du Digeste quand ils parlaient de la "douce" ou "très douce mère patrie". À l'origine, les juristes, parlaient de la patria en termes généraux, sans spécifier le sens du mot, et nous montrerons bientôt comment ils en vinrent, petit à petit, à s'exprimer avec une plus grande précision. Il est indubitable, cependant, que, dans le cas de la France à l'époque de Philippe le Bel, le mot patria en était effectivement arrivé à signifier tout le royaume, et qu'à cette époque la monarchie territoriale - peut-être même peut-on dire nationale - de la France était assez forte et suffisamment développée pour se proclamer la communis patria de tous ses sujets et pour exiger des services extraordinaires au nom de la mère patrie.
C’est à peu près à la même période qu’une telle terminologie se développa en Angleterre dans la littérature ainsi que dans le langage juridique.
Bracton, s'appuyant sur des textes juridiques de la première moitié du siècle, utilisait comme s'il allait de soi le mot patria. Par exemple, il faisait une distinction entre les services dus au seigneur féodal et les services dus au roi ad patriae defensionem et hostium depressionem [l'écrasement de, ennemis], distinction qui reflétait également le dilemme entre les obligations féodales et publiques. Par ailleurs, à propos de l'Essoign - c'est-à-dire les motifs d'excuse valables pour défaut de présence à un tribunal Bracton déclarait qu'une excuse valable était le service dans l'armée royale mais il admettait également comme autre motif d'excuse le servitium regis normal, le servitium regis aeterni outre-mer - fait qui démontre une fois de plus que la défense de la Terra sancta et la défense de la patria étaient sur le même plan dans la langue des juristes et au tribunal.
Peut-être est-ce ici le lieu de rappeler qu'en France la "terre sainte"de la Terra Sancta outre-mer et la "terre sainte" de la dulce France n'étaient pas du tout des notions incomparables et incompatibles, et que l'une comme l'autre étaient porteuses de valeurs émotionnelles. Le royaume de France, Francia, dont le nom même suggérait à ses enfants qu'il était le pays des hommes libres (Franci), était considéré comme le pays d'un nouveau peuple élu. Pline, en une occasion, avait glorifié l'Italie comme étant une "terre sacrée pour les dieux" (Haec est Italia dis sacra). La France apparaissait à son tour comme une Francia Deo Sacra, un regnum benedictum a Deo ; Dieu l'entourait d'un amour particulier ; le Christ lui accordait le privilège d'une prééminence spéciale ; là résidait le Saint-Esprit ; et, pour son sol sacré, cela valait la peine et c'était même doux de faire le sacrifice suprême. Défendre et protéger le sol de France avait donc, par conséquent, des connotations semi-religieuses tout comme la défense et la protection du sol sacré de la Terre sainte elle-même.
Il est devenu habituel, déjà avant les croisades, d'accorder une certaine glorification religieuse au chevalier qui sacrifiait sa vie au service de l'Église et pour la cause de Dieu. Grâce aux croisades, cependant, la possibilité d'acquérir cette glorification fut étendue de la chevalerie aux masses, et le privilège de devenir soldat martyr s'étendit à des classes qui, normalement, n'auraient pas dû combattre du tout. Un croisé qui combattait les Infidèles pour la foi chrétienne et mourait pour la cause de la Terre sainte au service du Christ-Roi pouvait à juste titre, selon la croyance générale, s’attendre à entrer immédiatement au paradis céleste et à recevoir, en récompense de son immolation, la couronne du martyr dans la vie de l’au-delà :
Celui qui s’embarque pour la Terre sainte,
Celui qui meurt dans cette campagne,
Entrera dans le bonheur céleste,
Et avec les saints il résidera.
La question de savoir si la confiance dans les récompenses de l'autre ni- onde, dont témoigne le chant des croisés, était fondée sur le plan du dogme, ou si c'était au contraire une interprétation erronée des décrets du pape (qui accordaient aux croisés, non pas la rémission de leurs péchés, mais la rémission de ces châtiments que la discipline de l'Église aurait pu leur imposer), n'avait alors guère d'importance, et elle n'en a pas non plus ici. La croyance au droit supposé du croisé au paradis était partagée par tous ; et Dante en était encore persuadé : il rencontra son aïeul Cacciaguida, tué à la Sainte Croisade, au Champ de Mars, où les martyrs et les champions de Dieu ont leur place, et il lui fait dire : "Je suis venu du martyre à cette paix" (Venni dal martiro a questa pace).
Certes, de la même façon, on pouvait présenter sous des couleurs séduisantes la mort d'un vassal pour son seigneur féodal, particulièrement au cours d'une bataille pour la foi chrétienne. À un concile à Limoges, en 1031, où se discutait une trêve de Dieu, le vassal d'un duc s'entendit dire : "Pour votre seigneur, vous devez accepter la mort... et pour cette loyauté vous deviendrez un martyr de Dieu." En d'autres termes, le vassal qui se sacrifiait pour son seigneur, alors que celui-ci défendait une cause sainte, était comparable au martyr chrétien qui se sacrifiait pour son Seigneur et Maître divin, pour le Christ. Dans le même esprit, l'archevêque de Reims, Turpin, disait aux guerriers francs, dans La Chanson de Roland :
Pur nostre rei devum nus ben murir.
Chrestientet aidez a sustenir !...
Asoldrai vos pur voz anmis guarir.
Se vos murez, esterez seinz martirs,
Sieges avez el greignor pareïs.
Puisque, dans la geste de Charlemagne, les guerriers combattaient les Sarrasins en Espagne, ils étaient considérés comme des croisés et jouissaient des privilèges qui, à l'époque du poète, étaient normalement l'apanage des croisés. Cependant, la mort de ces croisés "français" en guerre contre les Sarrasins était en même temps une mort pour leur seigneur suprême, pour Charlemagne, li empereres Carles de Frances dulce ; et ce fait, pour un lecteur français du XIIe siècle, donnait immanquablement un parfum national au martyre des guerriers tués au combat.
Toutes proportions gardées, on peut dire que l’Historia Regum Britanniae de Geoffrey de Monmouth représentait pour les Anglais ce que La Chanson de Roland représentait pour les Français. Pour Geoffrey de Monmouth, patria désignait clairement "la monarchie de l'île entière" (totius insulae monarchia), que le roi Arthur - après l'avoir obtenue par droit d'héritage - devait défendre contre les infidèles : Saxons, Écossais et Pictes. Une fois, lors d'une attaque saxonne contre la patria britannique, le roi Arthur réunit ses armées et fit un bref discours à ses soldats pour exalter sa propre loyauté en contraste avec la déloyauté des Saxons, qui avaient rompu la trêve. La principale harangue, cependant, fut une fois de plus faite par un évêque, saint Dubrick de Caerleon, qui exhorta les soldats à être de vaillants défenseurs de pietas et patria pour l'amour de leurs concitoyens :
"Combattez pour votre patria, et souffrez même la mort pour elle, si un tel sort vous était imposé. La Mort elle-même est une Victoire, et un moyen de sauver l'âme. Car, celui qui souffre la mort pour ses frères s'offre comme hostie vivante à Dieu et, de toute évidence, il suit le Christ, qui pour ses frères a daigné sacrifier sa vie (Jean, I, in, 16). Si, par conséquent, l'un d'entre vous est vaincu par la mort dans cette guerre, que cette mort soit pénitence et absolution pour tous ses péchés."
Le discours de l'évêque de Caerleon, comme celui de l'archevêque de Reims Turpin dans La Chanson de Roland, était peut-être modelé sur les sermons des prédicateurs de la croisade, à ceci près que les récompenses spirituelles - absolution et salut de l'âme - promises aux victimes des "guerres saintes" étaient attribuées ici aux martyrs mourant pour leur patria. Que les guerriers gallois du roi Arthur soient morts pour la foi chrétienne également, puisqu'ils se battaient contre les Saxons païens, et qu'ils soient aussi morts pour leur seigneur et roi, est parfaitement exact. Néanmoins, la mort pro fide, pour la foi et la loyauté, est éclipsée par l'idée qu'ils sont morts pro patria, c'est-à-dire pro totius insulae monarchia - ou bien elle s'y trouve intégrée. De plus, leur mort était interprétée comme un sacrifice volontaire pro fratribus, et l'auteur la comparait au sacrifice volontaire du Christ pour ses frères. Par là même, la mort pro patria était vue comme une œuvre de caritas plutôt que de fides, bien que cette dernière notion ne doive pas être exclue.
On avait déjà, auparavant, en rapport avec les croisades, fait vibrer la corde de l'amour fraternel. Le pape Urbain II, par exemple, dans une lettre aux Espagnols qui défendaient Tarragone contre les Sarrasins, déclarait :
"Aucun de ceux qui seront tués dans cette campagne pour l'amour de Dieu et pour celui de ses frères ne doit douter qu'il recevra la rémission de ses péchés et la béatitude éternelle par la miséricorde de Dieu."
Et un peu plus tard, Yves de Chartres rassembla dans ses ouvrages fondamentaux, le Decretum et le Panormia, des passages pertinents tirés des Pères et de lettres pontificales, où une récompense divine était promise à ceux qui mourraient "pour la vérité de la foi, le salut de la patria, et la défense des chrétiens", passages qui passèrent rapidement dans le Décret de Gratien et exercèrent une influence permanente.
Ce n'est pourtant qu'au XIIIe siècle que la vertu chrétienne de caritas devint indubitablement politique, et qu'elle se mit à être utilisée constamment, et employée pour justifier et sanctifier, sur un plan éthique, moral, la mort pour la "mère patrie" politique.
Amor patriae in radice charitatis fundatur. L'amour de la mère patrie a son fondement dans la racine d'une charité qui met, non pas les affaires privées avant celles de la communauté, mais les affaires de la communauté avant les affaires privées... À juste titre, la vertu de charité a préséance sur toutes les autres vertus, parce que le mérite de toute vertu dépend de la vertu de charité. Par conséquent, l'amor patriae mérite une place d'honneur, au-dessus de toutes les autres vertus.
De la sorte, une doctrine théologique de l'amor patriae se mit à faire autorité; car ces mots passaient pour exprimer l'opinion de saint Thomas d'Aquin, bien qu'ils fussent en fait de Ptolémée de Lucques, le continuateur du De regimine principum de saint Thomas d'Aquin. Dans sa discussion sur patria, Ptolémée suivait, dans ses grandes lignes, les réflexions de saint Augustin quant à la supériorité de la patrie céleste sur la patrie terrestre ; mais il citait aussi les paroles de Cicéron, selon lesquelles parents, enfants, famille et membres d'un foyer peuvent nous être chers, mais la « patrie englobait caritate tous ces liens». Avec Cicéron, il s'exclamait : "Quel citoyen hésiterait à accueillir la mort avec joie si cette mort devait profiter à la patrie ?" C'étaient là les arguments et les citations qu'utilisaient habituellement les hommes de loi, et Ptolémée avait lui-même une grande expérience du maniement du droit canon au moins.
Tout le problème de la patria, rendu plus aigu, non seulement par les deux droits, mais aussi par l'intensification de l'étude d'Aristote et par l'interprétation à la fois pratique et politique de ses écrits, fut discuté avec plus d'ardeur qu'il ne l'avait jamais été auparavant au Moyen Âge. Saint Thomas lui-même le traita assez fréquemment. Il exigeait lui aussi que le citoyen vertueux s’exposât au danger de la mort pour la protection de la communauté, et il soutenait que la vertu de pietas, souvent difficile de la caritas, était la puissance motrice de l’amour et du respect aussi bien des parents que de la patrie. Plus tard, dans ce même siècle, Henri de Gand, le Doctor solemnis qui enseignait à Paris, fut amené à discuter des problèmes connexes. Prenant pour point de départ le retrait des chrétiens d'Acre et la chute de la cité en 1291, il tentait de préciser en quelles circonstances un soldat devait soit sacrifier sa vie, soit tourner bride et s'enfuir. Henri refusait avec force tout sacrifice volontaire pour des raisons, égoïstes (gloriole, témérité, injustice et autres) et affirmait clairement que la fuite et la conservation de soi-même pouvaient peut-être souvent être plus utiles et recommandables - sauf dans le cas d'un prêtre qui n'avait pas le droit de fuir si sa présence s'avérait indispensable au salut des âmes ou pour les soins aux malades.
D'un autre côté, cependant, Henri louait la grandeur du sacrifice du soldat, s'il était inspiré par l'amour. Il citait le Cantique de Salomon (VIII, 6) - "Car l'amour est aussi fort que la mort" - pour démontrer que le sacrifice d'un soldat pour ses amis était une œuvre de charité et de foi. Il défendait le bellum iustum, la guerre juste, pour la protection de la patria et pour les spiritualia. Pour donner plus de poids à ses arguments, Henri citait des maximes des auteurs anciens. Il citait Végèce, il citait Cicéron, pour démontrer qu'aucun homme ne devait aimer sa propre personne et sa propre vie plus que la respublica ; il soutenait avec Platon (par l'intermédiaire du De officiis de Cicéron) que l'homme n'est pas né seulement pour lui-même ; et il acceptait la profession de foi de Cicéron, selon laquelle Patria mihi vita mea carior est ("La patrie m'est plus chère que ma vie"). En dépit de ces emprunts à l'Antiquité, Henri de Gand centrait son raisonnement sur l'argumentation chrétienne traditionnelle. La mort pour la défense de la patrie paraissait, pour lui aussi, être principalement une œuvre de caritas, et Henri donnait, en somme, une bénédiction finale au pro patria mori en comparant - comme Geoffrey de Monmouth - le sacrifice d'un citoyen pour ses frères et sa communauté au sacrifice suprême accompli par le Christ pour le salut de l'homme et de l'humanité. Et voilà comment, au XIIIe siècle, la couronne du martyr commença à ceindre la tête des victimes de guerre de l'État séculier.
Dans l'argumentation d'Henri de Gand, on décèle une note humaniste. Elle est encore plus forte chez Dante, pour qui ceux qui donnent leur vie pour le salut de la patria, à l'instar des Decii romains, apparaissent comme "les victimes les plus sacrées", accomplissant "ce sacrifice ineffable" dont on louait Caton comme un modèle exemplaire : illud inenarrabile sacrificium. Pugna pro patria - "Combattez pour la patrie" - passait pour être la devise de Caton, car on la trouvait sous cette forme dans les Distiques qui lui étaient attribués à tort. Juristes et literatii aimaient faire référence à cette maxime, à l'appliquer, la commenter, et ainsi à développer une éthique de l'idée de patria sur le modèle du païen commettant le suicide.
Le droit romain, bien entendu, était rempli d'éthique patriotique. Les juristes ne pouvaient pas manquer de tomber, dans les Institutes, sur ce passage où il est affirmé que "ceux qui sont tombés [dans la bataille] pour la respublica vivront éternellement per gloriam", et de commenter ce passage dans lequel la renommée ou la gloire éternelles prennent de façon si frappante la place de la béatitude éternelle ou lui sont associées. Ils ne pouvaient pas non plus manquer de rencontrer dans le Digeste cette loi formulée par un jurisconsulte du temps d'Hadrien, qui déclarait que, pour l’amour de la patria, un fils pouvait tuer son père et un père son fils. Les juristes médiévaux, dans leur interprétation de cette loi, soulignaient qu'une action considérée comme un parricide était un acte louable quand elle était commise au nom de la patria seulement, toutefois, si elle était commise en légitime défense. Ils ne se grisaient pas de l'idée de massacre patriotique comme le faisaient à l'occasion des humanistes - par exemple Coluccio Salutati, qui s'exclamait :
"Tu ne sais pas combien est doux l'amor patriae ; si cela était utile à la protection et à l'agrandissement (sic!) de la patrie, il ne semblerait ni fâcheux, ni difficile, ni criminel de fendre d'une hache la tête de son père, d'écraser ses frères, d'arracher par le glaive le fœtus du ventre de sa propre femme."
Ce type de folie sanguinaire d'intellectuel et de patriotisme de bureau exacerbé n'était pas, dans l'ensemble, du goût de juristes à l'imagination plus sobre, qui auraient contredit Salutati sur presque tous les points. Cependant, des atrocités justifiées au nom de Dieu et de la patria ont toujours existé et existeront toujours. Balde pouvait parfaitement soutenir qu'un soldat tuant un ennemi au nom de la patria accomplissait une œuvre divine, pas moins, car il offrait un sacrifice au Créateur. Et cela était fait au nom de la caritas - non plus, certes, la vertu évangélique de la Charité, expression d'un amour fraternel actif, mais sa contrepartie séculière : une publica caritas, comme l'appelait Balde, pour la protection de la naturalis patria.
La laïcisation présentait aussi d'autres facettes. Certes, les croisés combattant pour la Terre sainte et les guerriers combattant pro patria étaient sur un pied d'égalité ; mais les critères de la Terre sainte n'étaient transposables aux royaumes laïcs que jusqu'à un certain point. D'autres normes furent fournies par Rome ; car ce qui était vrai pour Rome allait se révéler vrai aussi pour les monarchies nationales naissantes ; les idéologies de la Rome impériale furent transposées aux royaumes de France et de Sicile, d'Angleterre et d'Espagne, et leur devinrent applicables.
Le Digeste faisait une distinction entre deux patriae : la cité personnelle d'un homme, celle où il vivait - patria sua ou propria, et la Cité de Rome : la communis patria. C'est-à-dire que chaque individu avait sa propre terre maternelle locale, mais tous les sujets de l'Empire reconnaissaient Rome comme leur "mère patrie commune". L'idée de Rome comme communis patria changea rapidement de sens. Pour le canoniste du début du XIIIe siècle la communis patria évoquait peut-être la Rome des Apôtres, ou l'Église en tant qu'incarnation virtuelle de l'imperium Romanum, ou ni l'une ni l’autre, quand il prenait le contre-pied du Digeste : "Aujourd'hui, il n'en est pas ainsi, car tous ne sont pas soumis à l'empereur, mais soumis à l'Église." Les légistes utilisèrent le symbole de Rome en tant que communis patria à d'autres fins : ils le transférèrent aux différentes monarchies. Que la ville capitale, Paris par exemple, puisse être assimilée à la communis patria, parce que Paris - la Rome de la France, en quelque sorte, tout comme Avignon était devenue la Rome de l'Église - était "la cité la plus excellente et la plus commune à tous en France", n'est qu'un aspect de cette évolution. Beaucoup plus significatif est le fait que le concept d'une cité comme patria céda alors le pas à celui d'une patria royaume ou monarchie. Le royaume de France lui-même, c'est-à-dire la monarchie territoriale que représentait le roi ou la Couronne, prit la place de Rome dans l'opposition avec la patria locale de quelqu'un : la France devint alors la communis patria de tous les Français ; "Tout comme Rome est la communis patria, de même la Couronne du royaume est la communis patria", écrivit un juriste français aux environs de 1270, dans son résumé des opinions des doctores legum. L'idée de la souveraineté de Rome passa aux monarchies nationales et l'idée de loyauté à Rome et à l'Empire universel s'effaça à leur profit. En d'autres termes, la loyauté de la nouvelle patria limitée territorialement, la mère patrie commune à tous les sujets de la Couronne, remplaça les liens supranationaux d'un Empire universel fictif. En accord avec le droit, on admettait que seul le Prince pouvait déclarer et mener une juste guerre, mais on ajoutait : "du moins si la patria n'a aucun supérieur", et de la prémisse ou du fait "qu'aujourd'hui l'empire est en morceaux", on concluait que chaque Prince est in patria sua imperator. Il est évident que l'assimilation de Rome-communis patria au royaume national-communis patria s'accorde avec les tendances générales de l'époque - avec les nouvelles théories sur des rois ne reconnaissant pas de supérieur, et des rois empereurs dans leur royaume. Et c’est aussi à ce faisceau d'idées qu'appartient le code de morale patriotique qui fur alors constitué et qui est resté dans les conventions jusqu’à nos jours : "C'est justice de défendre la mère patrie et ses frères", car la cause de la mère patrie serait toujours la juste cause ; "la vertu exige que l'on vive pour la patria et que l'on procrée des enfants pour la patria" ou "nous devons aimer le Prince et la respublica plus que notre père", et autres maximes similaires.
Il serait erroné de trop prêter l'oreille, dans cette symphonie de théologie, de philosophie scolastique et de droit, à la voix de l'humanisme, ou de sous-estimer l'influence de la littérature classique sur le développement des idéologies occidentales de la patria. Rien ne serait plus facile que de citer de nombreux passages pertinents pris dans les écrits de Pétrarque, Boccace, Salutati, Bruni et autres, et de montrer comment les idées chrétiennes laïcisées decaritas et de martyr furent dès lors renforcées par les notions classiques de héros et d'amor patriae. Mais il serait superflu d'ajouter encore d'autres sources pour prouver ce qui saute aux yeux : que l'humanisme a eu des effets faciles à distinguer sur le culte de la patria et sur l'autoglorification nationale, et que l'héroïsation du guerrier mort pour la patrie a été l'œuvre des humanistes. Il n'y a aucun doute : l’amor patriae romain, ressuscité, cultivé et glorifié avec tant de passion par les humanistes, a formé l'esprit laïc moderne.
L'influence humaniste, cependant, ne se fit sentir qu'après - et non avant - que l'idée de patria eut pris forme et eut été érigée en éthique tant par la théologie que par la jurisprudence. La vision originelle, quasi religieuse, de la mort pro patria comme un martyre, découlait évidemment de l'enseignement de l'Église, de l'adaptation de formes ecclésiastiques aux corps politiques séculiers. On puisa à cette source de façon constante, en particulier en France où les principaux hommes politiques commencèrent à utiliser la puissance du sentiment religieux de façon systématique, et à subordonner aux objectifs ouvertement politiques du nouveau corpus mysticum la monarchie territoriale nationale. Il est très intéressant de remarquer le peu d'importance et la quasi-absence (exception faite du droit romain et d'Aristote) de l'influence humaniste pendant la première grande manifestation d'un patriotisme monolithique qui suivit dans le sillage des "croisades" menées par le roi Philippe IV contre le pape Boniface VIII et les Templiers.
Cette lutte montre, pour la première fois, le nouveau patriotisme à l'œuvre. Tous les raisonnements – plus ou moins circonstanciels – que théologiens et juristes avaient auparavant avancés pour justifier par des considérations religieuses ou juridiques l’amour de toute patria et la mort pour elle, furent, à cette occasion, en quelque sorte rassemblés, résumés et placés, comme système cohérent et idéologie logique, au service d’une patria bien définie : la monarchie nationale de France. L’intention ici n’est pas de ressasser les détails bien connus d'un processus bien connu. Un document intéressant, cependant, découvert seulement ces dernières années démontre peut-être comment des courants venant de tant de sources différentes ont pu confluer et peut en même temps illustrer certains facteur nouveaux qui éclairent la présente enquête.
PROPAGANDE PATRIOTIQUE
En 1302, après que la bulle Unam Sanctam eut été lancée contre les gouvernements séculiers en général, et contre la France en particulier, après la convocation par Philippe IV du premier Parlement des trois états de France pour renforcer sa position contre le pape par une manifestation publique émanant du royaume entier, et après la défaite désastreuse subie par le roi à Courtrai (le 11 juillet 1302) au cours de sa catastrophique campagne contre les artisans et les paysans de Flandre, un clerc français inconnu prêcha un sermon à l'occasion du départ en guerre d'une armée royale. Le sermon visait peut-être à intensifier la propagande politique que le roi faisait alors. Philippe ordonna des prières dans tout le pays ; il fit, d'une façon somme toute moderne, un appel général à l'amor patriae de tous ses sujets ; il leva de nouveaux fonds pour la continuation de la guerre, et demanda un soutien financier à tous (y compris au clergé), "pour la défense de la patrie natale". Que le terme patria ne désigne pas ici hameau, village ou province natale est non seulement sous-entendu, mais cette fois-ci déclaré aussi expressis verbis par l'un des éminents conseillers juridiques de la Couronne, Guillaume de Nogaret. Il affirma à plusieurs reprises que lui, Nogaret, était prêt, comme tout autre, à défendre, en même temps que la foi catholique et l'unité de l'Église, "son roi et sa terre natale, le royaume de France", et que, personnellement, en tant que chevalier, il n'hésiterait pas à mourir pour défendre patriam meam regnum Franciae expliquant une fois - comme d'autres juristes - que pour la défense de la patrie, c'était un acte méritoire plutôt qu'un crime pour un homme de tuer son propre père. Sans aller jusqu'à de telles extrémités, les évêques français, suivant en cela les doctrines des canonistes, se sentaient néanmoins obligés d'admettre, dans une lettre au Saint-Siège, que les privilèges et immunités ecclésiastiques devaient être suspendus quand toutes les forces de la France étaient mobilisées ad defensionem regni et patriae. En fait, un autre grand juriste français, Guillaume Durand, évêque de Mende, avait discuté, dans son Speculum iuris, quelque 20 ans auparavant, des mesures extraordinaires qu’un roi était en droit de prendre pro defensione patriae et coronae – juxtaposition assez fréquente de "patrie" et de "Couronne" qui faisait de patria le synonyme de tout le royaume, ou du corps politique que gouvernait la "Couronne" ou son détenteur.
C'est dans le cadre de cette action de propagande générale - unissant le roi, les légistes et les évêques hésitants - que se place le sermon du clerc français inconnu de 1302. Il prêcha sur Maccabées, 1, III, 19-22 :
"Eux, ils marchent contre nous dans l'abondance de l'orgueil et de la violence.
Nous, nous nous battons pour nos âmes et nos lois ; et le Seigneur lui-même les écrasera devant nous."
C'était un texte qui convenait tout à fait à une proclamation patriotique, et il avait déjà été choisi par d'autres, un texte qui, à n'importe quel siècle, pouvait fournir une devise idéale pour justifier toute guerre sur le mode de l'autojustification.
Pour prouver le bon droit des Français et la justesse de la cause pour laquelle ils combattaient, le prédicateur commença par exalter le caractère de sainteté des nobiles et sancti reges Francorum. Les rois français, dit-il, étaient saints :
1. de par la parfaite pureté du sang royal qui était saint puisque la pureté elle-même était une sorte de sainteté (puritas quae est sanctitas quaedam) ;
2. de par la protection qu'ils accordaient à la sainteté en considération de l'Église ;
3. de par la propagation de la sainteté qu'ils accomplissaient en engendrant de nouveaux saints, c'est-à-dire des rois saints, et enfin
4. de par les miracles qu'ils accomplissaient.
Ces arguments étaient courants et constamment répétés dans ces années où naissait en France un culte de la dynastie, où les sancti praedecessores du roi étaient invoqués avec la même aisance que celle avec laquelle on rappelait, dans les milieux Hohenstaufen, les divi praedecessores de l'empereur. Que les reges christianissimi français fussent les protecteurs héréditaires particuliers de l'Église était une prétention ancienne qui, pour des raisons évidentes, devait être répétée dans une campagne qui prétendait protéger Église et la vraie foi contre le pape. Le miracle royal de la guérison des écrouelles, la "maladie du roi", était un thème familier pour les prédicateurs et les orateurs, pour prouver la supériorité générale du roi des Français sur les autres rois, et sa souveraineté spirituelle dans son royaume. Seule l'affirmation déclarant que les sancti reges Francorum "engendraient des saints" aussi semble pousser un peu plus loin qu'à l’ordinaire quelques idées essentiellement familières à l'époque ; peut-être est-elle inspiré de Virgile, qui qualifia le jeune Troyen Ascagne, fils d’Énée, de "fils de dieux et père de futurs dieux" ; ce vers avait été efficace dans l’Antiquité et il était maintenant appliqué, de façon assez pertinente, aux membres de la dynastie française qui, selon des légendes populaires, pouvaient prétendre à une origine troyenne et faire remonter leur arbre généalogique jusqu'au roi Priam.
De la sainteté de la dynastie, le prédicateur pouvait aisément déduire a fortiori que la cause de "rois saints" ne pouvait être que la cause de la justice même. Naturellement, les Flamands se battaient pour une cause injuste, puisque les Français se battaient pour la juste cause - cum autem nos bellemus pro iustitia, illi pro iniustitia. Cependant, il fallait presque féliciter ces méchants Flamands puisque, grâce à cette guerre menée contre eux par un roi qui était un saint, ils avaient une bonne chance d'être, en quelque sorte, "libérés" de leur injustice. Il valait mieux être conquis par le saint roi de France que par quelque méchante philosophie de la vie ou par le Mal lui-même - cette idée, reflétant les doctrines de la philosophie scolastique, faisait fort commodément des Flamands des "infidèles" politiques et moraux et transformait la guerre en une croisade pour la justice.
De plus, le prédicateur soutenait que la paix du roi - corollaire nécessaire de la justice du roi - était la paix, non seulement du royaume de France, mais aussi celle de l'Église et de la Science, de la Vertu et de la Justice, et que la paix du royaume permettrait la concentration des forces dans l'intérêt de la Terre sainte. Mettre l'accent sur la mission culturelle et éducative de la France était devenu une mode, à la fois agressive et politiquement importante, à une époque où même les étrangers reconnaissaient à la France le mérite d'avoir presque monopolisé le studium [le pouvoir intellectuel], tout comme l'Italie abritait le sacerdotium et l'Allemagne l'imperium. De plus, l'utilisation des difficultés de la Terre sainte comme levier de politique étrangère et intérieure était un stratagème constamment utilisé par la France dans la deuxième moitié du XIIIe siècle - et par d'autres pays tout autant. Finalement, toujours souligner fortement que les problèmes de la France et de l'Église n'étaient qu'une seule et même question était une méthode de propagande politique des plus efficaces au temps de Philippe le Bel : pax regis ; pax vestra [la paix du roi, c'est votre paix] ; salus regis, salus vestra était la dominante sur laquelle on jouait pour nationaliser le cierge et "gallicaniser" l'Église de France. Il était donc facile pour le prédicateur de conclure sans détour :
"Celui qui fait la guerre au roi [de France] œuvre contre l'Église entière contre la doctrine catholique, contre la Sainteté et la Justice, et contre la Terre sainte."
On a réussi ici à rendre égal à n'importe quoi chacun des éléments : guerre pour le roi, guerre pour la France, guerre pour la justice, guerre pour la culture et l'éducation, guerre pour l'Église, guerre pour la foi chrétienne - c'étaient là des arguments en corrélation, solidaires, placés sur le même dénominateur commun. Il n'est donc guère surprenant de trouver un autre prédicateur, au même moment, qui prêche que, « à proprement parler, aucun royaume ne devrait être appelé regnum Franciae sauf le Royaume du Christ et des élus », projetant ainsi le royaume saint de ce monde dans l'autre monde, comme modèle du regnum coelorum. Il nous semble déjà entendre la pucelle de Domrémy, vêtue de son armure, dire : "Ceux qui font la guerre au royaume saint de France, font la guerre au Roi Jésus."
Même ce volumineux bagage d'idées politico-morales mélangées de valeurs religieuses pouvait s'accroître, car le prédicateur pouvait intégrer à son discours un autre argument. Comme on pouvait le prévoir, il exigeait de ses compatriotes l'acceptation du sacrifice de leur vie, si nécessaire, pour le roi saint de France. Il n'exigeait pas cela au nom des anciens liens féodaux entre seigneur et vassal, mais au nom de la "raison naturelle" et du concept organique de l'État. La raison naturelle, soutenait le prédicateur, veut que tous les membres du corps soient non seulement commandés par la tête et la servent, mais aussi qu'ils soient prêts à s'exposer au danger pour elle. La tête du royaume est le roi. Par conséquent, toute partie du royaume qui attaque le roi attaque la tête, et risque de détruire le corps entier, et finalement lui-même. Combattre pour le corps politique de la France signifiait, en même temps, combattre pour la cause de la justice incarnée par le roi saint. Par conséquent, à ceux qui se faisaient tuer sur le champ de bataille pour cette juste cause, il était promis des récompenses spirituelles similaires à celles qui étaient accordées aux croisés :
Puisque la sorte de mort la plus noble est la passion pour la justice, il n'y a aucun doute que ceux qui mourront pour la justice du roi, et du royaume de France, seront couronnés par Dieu en tant que martyrs.
En d'autres termes, la mort sur le champ de bataille pour le corpus mysticum politique, conduit par un roi qui était saint et par conséquent le défenseur de la justice devenait officiellement le "martyre". Elle égalait le sacrifice suprême des martyrs canonisés pour le corpus mysticum de l'Église, dont le Christ avait donné l’exemple, était le prix à payer pour la palme et la couronne du martyr national, même si "justice" signifiait purement et simplement ce qui était opportun, selon la raison naturelle, pour le corps politique de la France et pour son chef, le roi saint. Sous le manteau de la justice, l’idée de "raison d'État" commençait à poindre.
Dans tout cela, comme d'ailleurs d'un bout à l'autre de son sermon, le prédicateur ne se faisait que l'écho des pensées que d'autres avaient exprimée; eux aussi, y compris le roi et ses conseillers. Quisque teneatur patriam suam defendere, "chacun sera tenu de défendre sa patrie", déclarait Guillaume de Nogaret, déclaration qui s'accordait avec l'opinion juridique et avec les coutumes de France aux alentours de 1300. Depuis la bataille de Bouvines en 1214, des contingents armés de citoyens faisaient toujours partie des armées royales. À côté du tiers état, d'ailleurs, les clercs aussi se classaient comme "membres" du corps politique national de la France, et, tout comme les citoyens ordinaires, ils devaient contribuer financièrement au moins, à la charge de la défense de la patria française et, avec elle, du corpus mysticum gallican. Philippe menaça même de confisquer, en 1302, les biens de ceux qui refusaient de respecter l'embargo royal et de contribuer, ainsi à la défense du royaume, car ces "déserteurs de la défense de la patrie" étaient indignes de jouir de revenus et de profits qui résultaient des efforts de tous, et des charges dont les autres avaient endossé les responsabilités. Le concept organico-corporationnel, qui se dessinait à l'arrière-plan du décret de Philippe, fut affirmé avec la plus grande précision dans un traité de 1296, qui prétendait être une réponse à une lettre pontificale au sujet de l'imposition du clergé. Le traité lui-même fut, selon toute apparence, composé par un des juristes royaux, probablement Pierre Flotte, qui déclara sans ambages :
"La partie qui ne s'harmonise pas avec l'ensemble auquel elle appartient est dépravée, le membre qui refuse de soutenir son propre corps est inutile et quasi paralytique ; qu'il soit laïc ou ecclésiastique, noble ou de basse naissance, quiconque refuse de venir à l'aide de sa tête et de son corps, c'est-à-dire du seigneur roi et du royaume [de France], et enfin de lui-même, prouve qu'il n'est qu'une partie désobéissante et un membre inutile et quasi paralytique."
Le juriste royal stigmatisait ainsi la "dysharmonie avec le corps politique de la France" comme presque un crime de laesa maiestas [lèse-majesté], que, selon cette interprétation, le pontife romain avait tenté de faire commettre au clergé gallican. Pour contrer ces tentatives, le juriste français exploitait de façon draconienne la nature organique du royaume français. Le clergé gallican qui, avec les laïcs français, formait "l’Eglise gallicane" était présenté comme partie intégrante du corps de la patria – membres du corps politique français, quelle qu'ait pu être par ailleurs la place des ecclésiastiques dans le corps mystique de l'Église universelle. En ramenant ainsi les ecclésiastiques gallicans au statut de citoyens français, l'auteur réussissait à transcender, politiquement du moins, le dualisme clercs-laïcs, non par le corpus mysticum de l'Église, mais par le corpus politicum mystique de la patria française. Le corpus mysticum patriae recouvrait le corpus mysticum ecclesiae.
Ernst KANTOROWICZ  http://www.theatrum-belli.com
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