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mardi 22 octobre 2024

Les secrets des Grandes Eaux Nocturnes de Versailles

 © Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney
Fin de saison, ce 21 septembre, pour les Grandes Eaux Nocturnes de Versailles. Après tout un été durant lequel le palais de Louis XIV a pu accueillir des milliers de touristes et de curieux, il est désormais temps pour les fontaines de s’éteindre à l’ombre de l’un des plus beaux édifices de notre pays. En effet, symbole de la puissance française, la demeure de Louis XIV reste depuis des siècles l’un des joyaux les plus précieux de notre trésor patrimonial et national. Afin de mériter cet honneur, le château de Versailles propose depuis plus de 350 ans des spectacles dignes du Roi-Soleil et des œuvres enchanteresses auxquelles se mêlent l’eau et le feu pour le plus grand bonheur des visiteurs.

Un château en manque d’eau

Véritable prouesse technique, le spectacle des Grandes Eaux Nocturnes est le digne témoin de l’art des jardins à la française dessiné par André Le Nôtre et ayant pour but de démontrer la domination de l’homme sur la nature, de l’ordre sur le chaos. Cependant, le site originel du château n’était pas un lieu propice à acheminement continu d’eau. Mais Louis XIV, par sa seule volonté, a su faire édifier les infrastructures nécessaires à ses désirs et à ses fontaines. Ainsi, avant même de pouvoir faire jaillir l’eau dans ses jardins, le premier défi du roi fut de trouver une source à cet or bleu. Pour y arriver, les fontainiers et les ingénieurs de Versailles firent preuve de génie en usant de la simple gravité faisant écouler les eaux des régions environnantes vers des réservoirs proches du château. Ils ont aussi construit cet engin incroyable qu'est la machine de Marly. Cette dernière, aujourd’hui disparue, puisait l’eau de la Seine avant de l’acheminer jusqu’à la demeure du roi le long de sept kilomètres de canaux et d’aqueduc ascendants.

© Nicolas Chavance

La magie des jardins du roi

Désormais approvisionné en eau pour son château, Louis XIV peut donner vie à son rêve et mettre en scène son pouvoir et sa puissance par l’art des spectacles. Le premier événement eut lieu le 27 avril 1666, lors des toutes premières « Grandes Eaux » de Versailles. Malheureusement, les premiers systèmes hydrauliques ne permettent pas d’alimenter suffisamment tous les bassins et les fontaines en même temps en raison d’un manque de pression. Pour y remédier, les fontainiers de Versailles, gardiens secrets des bassins royaux et dont le savoir-faire est encore exercé aujourd’hui, font preuve d'ingéniosité et de ruse. Ainsi, seules les fontaines, devant lesquelles Louis XIV et ses invités passaient, étaient actionnées par les fontainiers au son d’un sifflet marquant l'arrivée puis le départ du roi.

Entre passé et présent

Survivant à Louis XIV, les fêtes de Versailles ont continué chaque été jusqu’à aujourd’hui, à l'exception d'une interruption durant la Révolution. Devenu musée en 1830 et gagnant en popularité, le château de Versailles n’a pas cessé de travailler et de réfléchir sur la manière de profiter des nouvelles prouesses technologiques afin de continuer à émerveiller les visiteurs. Ainsi, au fil des ans, s’ajoutent aux jeux des fontaines de nombreux autres spectacles musicaux et pyrotechniques ne se manifestant qu’une fois la nuit tombée sur un Versailles désireux de goûter, ne serait-ce qu’un instant, aux plaisirs d’antan.

Écoutant de grands compositeurs baroques et des DJ modernes, profitant des cascades d’eau, de la lumière des feux d’artifice et des flammes des lanternes, tout en côtoyant les statues de marbre centenaires, chaque visiteur de Versailles profite de ce voyage dans le temps. Ainsi, ce spectacle du Grand Siècle ne peut laisser insensible quiconque goûte un instant à ce fruit de notre Histoire et de notre savoir-faire français.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/vive-la-france-les-secrets-des-grandes-eaux-nocturnes-de-versailles/

samedi 30 septembre 2023

Septembre 1623 : quand Versailles n’était pas encore Versailles

 

Peut-on imaginer qu’ il y a exactement quatre siècles, un autre château, qu’une autre vie aient pu exister à Versailles avant même la construction de l’un de nos plus grands édifices nationaux ? Il est difficile, aujourd’hui, en se rendant sur la magnifique place d’Armes faisant face à l’ancienne demeure royale, d’imaginer une telle chose. Pourtant, cela est vrai. La volonté du Roi-Soleil n’a pas toujours existé et l’empreinte architecturale d’un autre souverain a aussi marqué ce lieu autrefois sauvage et méconnu.

Nous n’avons pas besoin de remonter très loin avant Louis XIV afin de trouver ce roi qui aura fait de Versailles son havre de paix. En effet, il s’agit simplement du père de Louis Dieudonné : Louis XIII le Juste. Ce dernier, afin d’échapper à l’usure du pouvoir, chercha sans relâche « un lieu fermé, obscur, ignoré encore de la masse des Français », selon Jacques Levron, dans La vie quotidienne à la cour de Versailles. Ce lieu de repos, le roi de France finit par le trouver en 1623, il y a tout juste quatre siècles, et décida d’y faire ériger son refuge. Le paysage est alors bien différent de celui d’aujourd’hui. Saint-Simon décrit l’endroit comme « le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant et marécages ».

Mais cela ne découragea pas Louis XIII. Si l’endroit est hostile, tant mieux : personne ne viendra le déranger. De plus, les bois sont giboyeux, la chasse est donc toujours bonne. C’est ainsi qu’en septembre 1623 est construit un simple pavillon de chasse. S’il semblait bien modeste par rapport au palais qui le remplaça bien plus tard, l’édifice était, à ses débuts, suffisant pour le roi. Cependant, ce dernier lança, en 1631, de nouveau travaux afin d’agrandir sa demeure. Sous les ordres de l’architecte Philibert Le Roy, l’ensemble architectural se vit composer d’un simple corps de logis s’élevant sur trois étages et accompagné de deux ailes donnant sur une cour. Le tout correspond aux bâtiments actuels donnant sur la cour de marbre. L’ensemble était entouré de douves, de jardins et d’allées d’arbres.

L’aspect du château sembla pourtant si dérisoire aux yeux des puissants qu’il fut surnommé la piccola casa par l’ambassadeur de Venise, ou encore, plus tard, le « château de cartes » par cette mauvaise langue de Saint-Simon. Louis XIII n’avait cependant que faire des critiques et des railleries. Versailles n’était un lieu ni de parade, ni de charme et encore moins de fête. La demeure ne possédait en effet aucune chambre pour la gent féminine. Le roi aurait même déclaré qu’« un grand nombre de femmes lui gâterait tout ». Le château était seulement destiné à l'usage des hommes, à la chasse, et restait une résidence secondaire, à la différence du Louvre ou de Fontainebleau. En conséquence, le monarque dépensa peu afin d’améliorer le confort de sa demeure. Ainsi, la construction de cette dernière n’aurait coûté qu'environ 250.000 livres, soit 8 millions de nos euros. Le coût d’entretien, quant à lui, n’aurait pas dépassé 40.000 livres en cinq ans, soit un million d’euros d’aujourd’hui. Nous sommes donc bien loin des 149 millions d’euros de budget dépensé seulement en 2022 afin d’entretenir le domaine, selon le rapport annuel publié par le château.

Louis XIII prit néanmoins plaisir à venir de plus en plus souvent à Versailles et fit même venir son fils en 1641. C’est ce moment qui rendit si importante l’existence de ce premier château de Versailles. C’est cet instant qui donna, plus tard, l’envie au Roi-Soleil de s’installer en ce lieu et de s’inscrire dans la continuité architecturale de son défunt père. Ainsi, devenu roi, Louis XIV ne fit pas raser l’œuvre de son prédécesseur. En effet, il ne cessa jamais de l’agrandir et de l’embellir, jusqu’à lui donner l’apparence qu’on lui connaît. Cette volonté de marcher dans les pas d’un père parti trop tôt peut même se remarquer dans le choix de la chambre royale : Louis XIV choisit de faire sienne celle qui avait été celle de Louis XIII. Si ce dernier avait vécu plus longtemps, qui sait ce que Versailles serait devenu. Jusqu’à la fin, sa demeure du repos et des plaisirs simples resta dans ses pensées : « Si Dieu me rend la santé […] je me retirerai à Versailles […] pour ne plus penser du tout qu’aux affaires de mon âme et de mon salut. »

Cependant, le Versailles du Roi-Soleil fut le miroir inversé de celui du Juste : un lieu rempli de femmes et de maîtresses là où il n’y en avait point, un château dédié aux fastes et au pouvoir alors qu’il fut construit pour la solitude et le repos, un édifice aux décors et aux jardins somptueux qui a remplacé l’austérité d’une demeure et d’une région autrefois sauvage.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/septembre-1623-quand-versailles-netait-pas-encore-versailles/

jeudi 13 juillet 2023

Versailles (Les reportages de Lefranc, chez Casterman)

 

Versailles, un album très réussi de la collection Les reportages de Lefranc, aux éditions Casterman
Versailles, un album très réussi de la collection Les reportages de Lefranc, aux éditions Casterman

Voilà plusieurs années déjà que les éditions Casterman ont entamé une série d’albums pédagogiques dans une collection intitulée Les reportages de Lefranc (du nom de ce héros imaginé par Jacques Martin). Le nouvel album de cette collection est consacré à Versailles et c’est une pure merveille. Avec un talent de dessinateur de bande dessinée réaliste associé à la rigueur de l’architecte, Alex Evang offre aux lecteurs une impressionnante série de planches qui sont autant de perspectives éblouissantes permettant de comparer les phases successives des transformations de Versailles, du départ, alors que Versailles n’était qu’un village tranquille de quatre à cinq cents habitants sur lequel Louis XIII jeta son dévolu, jusqu’au château dans sa forme finale, tel qu’il était en 1789, et que les visiteurs viennent chaque année admirer par millions.

Planche de l'album Versailles, publié chez Casterman
Planche de l’album Versailles, publié chez Casterman

Les textes sont également de qualité, de nature à intéresser tant les adolescents éveillés que les adultes amateurs d’Histoire. En outre, des encadrés servent de focus sur des personnages (Richelieu, Colbert, Le Nôtre,…), des évènements ou des lieux (le Petit Trianon, le Potager du Roi, la Chapelle royale,…) et rendent la lecture très agréable.

Le résultat est savoureux. Les dessins émerveillent les yeux et les textes mettent notre imagination en ébullition. Ainsi, saviez-vous que Louis XIV fit aménager une ménagerie à Versailles, au bout du grand parc, le long de la route de Saint-Cyr, qui accueillit des centaines d’animaux expédiés du monde entier, dont des crocodiles apportés par les ambassadeurs du Siam en 1686 ? Saviez-vous que La Quintinie, jardinier du roi, fit surgir de nombreux fruits dans seize carrés centraux, faisant pousser pas moins de cinquante variétés de poires ? Saviez-vous que, encouragé par Colbert, Louis XIV commanda pour Versailles une extraordinaire collection de mobilier en… argent, fabriqués par les plus habiles orfèvres de Paris, exposés dans la Galerie des Glaces, et qui finiront fondus pour financer la guerre contre la Ligue d’Augsbourg ? Ce ne sont là que quelques-unes des anecdotes passionnantes racontées dans cet album.

Versailles, collection Les reportages de Lefranc, éditions Casterman, 64 pages, 14,50 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/versailles-les-reportages-de-lefranc-chez-casterman/176044/

mardi 16 novembre 2021

Les derniers jours de Versailles (Alexandre Maral)

 

Archiviste-paléographe, docteur ès lettres, Alexandre Maral est conservateur général au château de Versailles, où il est chargé des collections de sculpture et directeur du Centre de recherches. Il est déjà l’auteur de plusieurs ouvrages de référence.

Il nous décrit avec brio ces derniers jours de Versailles qui apparaissent comme la naissance dramatique de l’absolutisme démocratique.

L’année 1789 est celle du grand bouleversement. En moins de quatre mois, tout un système plus que millénaire disparaît. Souverain absolu, le roi perd son pouvoir au profit de l’Assemblée nationale, proclamée le 17 juin et investie de la mission constituante le 20 juin. Cette révolution politique et institutionnelle est suivie d’une révolution dite « populaire » – par irruption de la violence – le 14 juillet, d’une révolution sociétale le 4 août, d’une révolution idéologique le 26 août, d’une révolution sociale les 5 et 6 octobre. Retracer les principales étapes de cette destruction permet de mieux comprendre, au-delà des occasions manquées, les processus mis en œuvre qui contiennent en germe la proclamation de la République et la condamnation à mort du souverain.

L’échange entre le roi et le duc de Liancourt est également révélateur du bouleversement causé par les événements révolutionnaires dans l’espace versaillais et dans la conception qu’en ont les gens de cour. Là encore, tout s’écroule : l’univers décisionnel voulu par Louis XIV, qui avait fait de Versailles le siège ordinaire et permanent de la cour et du gouvernement en 1682, le monde clos et brillant de la cour, érigé en modèle pour l’Europe, le cocon protecteur d’un espace entièrement conçu pour exalter la majesté royale. Après octobre, Versailles n’est plus qu’un symbole vide.

Pour autant, l’univers de Versailles ne s’écroule pas d’un coup. Le temps de la cour, le temps des débats parlementaires, le temps des émeutes se superposent, tandis que l’histoire s’accélère. La vingtaine de semaines qui sépare l’ouverture des états généraux des journées d’octobre représente un moment unique où coexistent l’Ancien Régime – dont l’appellation est créée pour tuer la chose – et le nouveau monde qui émerge.

Alexandre Marat examine l’enchevêtrement des faits, des questions, des enjeux et ambitionne de restituer l’enchaînement serré des événements en puisant parmi des sources parfois inédites.

Les derniers jours de Versailles, Alexandre Maral, éditions Perrin, 608 pages, 29 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-derniers-jours-de-versailles-alexandre-maral/86103/

lundi 9 août 2021

La grande histoire de Versailles (Georges Poisson)

 

Georges Poisson est conservateur général du patrimoine et ancien professeur à l’Ecole du Louvre et à l’université Paris-III. Il est aussi l’auteur de nombreux livres à succès.

Il signe cette fois un panorama de l’histoire de Versailles et de son château classé parmi les tout premiers sites au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le premier château de Versailles fut terminé en 1626. Il était en fer à cheval, les extrémités des ailes réunies par un mur de clôture avec portail d’entrée. Le corps de logis principal contenait au premier étage l’appartement du roi. Au rez-de-chaussée et dans les combles, des chambres modestes pouvaient accueillir les familiers et les proches. Dans ses mémoires datant de 1627, Bassompierre évoque le “chétif château de Versailles, de la construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre vanité”. Saint-Simon le qualifie de “château de cartes”. Pourtant, c’est bien au château de Versailles que Louis XIII s’évade lors des grandes crises de son règne et de sa vie. A partir de l’année 1631, le roi assigne au site une nouvelle vocation : Versailles ne sera plus un rendez-vous de chasse, mais une résidence privilégiée où il recevra ceux qu’il veut honorer d’une façon particulière. Dans cet esprit, regrettant d’avoir fait construire une demeure aussi modeste et d’architecture médiocre, il décide, pour continuer à y séjourner, de la reconstruire par étapes. De 1631 à 1634, il signe huit contrats pour reconstruction et agrandissement partiel de la demeure.

La mort de Louis XIII, le 14 mai 1643, semblait sonner l’abandon de Versailles. Anne d’Autriche, régente, détestait l’endroit et, dès l’année suivante, en supprima les crédits. Mais Louis XIV y revient. En 1660-1661 débutent les nouveaux projets pour le parc. Puis il importe de faire de ce petit château  campagnard une résidence confortable. Versailles n’est pas encore sa résidence officielle. Il y vient chasser, dîner ou passer quelques jours avec des amis. Mais bientôt Versailles devient la prestigieuse et luxueuse résidence du Roi-Soleil. Et ce livre nous décrit toutes les étapes, et mille anecdotes, jusqu’à l’aboutissement au Palais que l’on connaît et à la vie fastueuse qui y fut menée.

L’ouvrage décrit encore le rôle de Versailles jusqu’à la chute de la Monarchie ainsi que la façon dont la République s’y installa.

La grande histoire de Versailles, Georges Poisson, éditions Perrin, 464 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur 

https://www.medias-presse.info/la-grande-histoire-de-versailles-georges-poisson/102374/

jeudi 21 janvier 2021

Les secrets de la Pompadour

 La favorite de Louis XV au-delà de la légende noire.

     Ci-gît qui fut vingt ans pucelle, sept ans catin et huit ans maquerelle. » Cette épitaphe anonyme courut en 1764 lors de la disparition, à 42 ans, de Madame de Pompadour. De son vivant, la favorite de Louis XV, fortement impopulaire, avait été l’objet d’innombrables insultes. Morte, elle traînait une mauvaise réputation qui court encore : combien de livres ou de films la présentent comme une ambitieuse sans foi ni loi ?
     Historien de la culture et des sociétés, auteur de livres sur la violence, la police, la sexualité ou la sorcellerie, Robert Muchembled s’est intéressé à Madame de Pompadour après avoir découvert, lors de recherches sur le XVIIIe siècle, que certains services secrets travaillaient pour elle. S’étant pris au jeu, l’historien a exploré de nombreux fonds d’archives et en a tiré une biographie qui, perçant quelques-uns des ultimes mystères de la célèbre marquise, renouvelle largement son image, tant pour les aspects négatifs de sa personnalité que pour leur part positive.
     Née dans un milieu bourgeois, Jeanne Poisson reçoit une éducation soignée puis est mariée au neveu d’un fermier général. Celle qui est une des plus jolies femmes de Paris est introduite à Versailles, en 1745, y suscitant la passion de Louis XV. Entrée dans son lit, elle en sortira au bout de cinq ou six ans, sa sensualité défaillante ne pouvant satisfaire le roi, mais elle restera son amie fidèle. Installée à Versailles, titrée marquise puis duchesse de Pompadour, déférente avec la reine mais détestée du Dauphin (qui l’appelait Maman Putain), elle sera pendant vingt ans une figure de premier plan de la Cour. Avocate des Lumières, protectrice des arts, elle saura défendre sa position et placer ses amis (ainsi Bernis), parfois avec férocité. L’enquête de Muchembled montre cependant que la favorite, contrairement à la légende noire, n’influença ni la politique ni la diplomatie du souverain.
     Au bout du compte, l’histoire de Louis XV et de Madame de Pompadour, c’est celle d’un chef d’Etat qui se sépare de sa maîtresse mais la traite avec délicatesse, et d’une femme quittée qui ne cesse de témoigner du respect envers son ancien amant et qui, en dépit de ses défauts, aura servi la monarchie. Autres temps, autres moeurs.

Jean Sévillia

Madame de Pompadour, de Robert Muchembled, Fayard, 588 p., 26 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/les-secrets-de-la-pompadour/

vendredi 2 août 2019

La Petite Histoire – Le Versailles de Louis XIV

Aux yeux du monde entier, Versailles reste encore aujourd’hui le symbole de la France royale, de cette France du Roi-Soleil qui jadis rayonnait sur le monde. Mais au-delà de l’image d’Épinal, j’ai voulu vous faire découvrir l’histoire du château de Versailles sous Louis XIV. Comment a-t-il été construit, pourquoi à cet endroit, comment se déroulaient les journées du roi et comment était composée la cour ? C’est ce que nous allons découvrir grâce à cette plongée dans notre passé glorieux.

mardi 26 juin 2012

28 juin 1919 Paix bâclée à Versailles

Le 28 juin 1919, un traité entre l'Allemagne et les Alliés règle le conflit qui débuta à Sarajevo 5 ans plus tôt, jour pour jour, et se termina par l'armistice de Rethondes. 8 millions de morts (dont 1.400.000 pour la France) témoignent de l'horreur exceptionnelle de cette guerre sansprécédent dans un continent qui avait réuni au XIXe siècle tous les atouts de la prospérité, de la grandeur et de l'harmonie.

Un bouleversement sans précédent

Des traités de paix avec chacun des pays vaincus concluent la Grande Guerre de 1914-1918. La carte du continent européen en sort complètement transformée avec la disparition de quatre empires, l'allemand, l'austro-hongrois, le russe et l'ottoman, au profit de petits États nationalistes, souvent hétérogènes, revendicatifs... et impuissants.
L'Europe après la Première Guerre mondiale (1923)
Cliquez pour agrandir
Cette carte montre l'Europe après la Première Guerre mondiale et les traités qui ont fait éclater les 4 empires de 1914. Noter la multiplication de petits pays inaptes à se défendre et le couloir de Dantzig qui partage en deux le territoire allemand.

Des négociateurs divisés

Le premier des traités de paix et le plus important est signé avec l'Allemagne dans la galerie des Glaces au château de Versailles, sur les lieux mêmes où fut fondé l'empire allemand le 18 janvier 1871.
Pour la forme, les représentants de 27 pays alliés font face aux Allemands. Mais le traité de Versailles a été concocté en cercle fermé par quatre personnes seulement. Les quatre négociateurs sont le Français Georges Clemenceau, le Britannique David Lloyd George, l'Américain Thomas Woodrow Wilson sans oublier l'Italien Vittorio Orlando.
Ce sont des hommes du centre gauche, méfiants à l'égard de l'Église et des catholiques autrichiens, hostiles d'autre part aux communistes qui tiennent la Russie sous leur botte et sèment la Révolution en Europe centrale.
Le président Wilson est un idéaliste qui veut imposer le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes conformément à ses 14 Points de janvier 1918, au risque de créer en Europe centrale des États-croupions non viables.
Malgré la contribution tardive de ses troupes, il se présente en véritable leader du monde civilisé. À la différence des pays européens, les États-Unis ont en effet accru leur puissance économique du fait même de la guerre et des ventes d'armement aux Alliés franco-anglais.
Le Premier ministre britannique Lloyd George lorgne sur les colonies allemandes et le marché intérieur des vaincus.
Pour Clemenceau et les Français, la récupération de l'Alsace-Lorraine, annexée en 1871 par l'Allemagne, est un minimum.
Clemenceau veut par ailleurs humilier de toutes les façons possibles l'Allemagne et détruire l'Autriche-Hongrie, coupable à ses yeux d'être modérée, catholique et monarchiste. Le «Tigre» n'a cure de l'équilibre de l'Europe et du nécessaire rétablissement de relations harmonieuses.
Le quatrième négociateur est le Premier ministre italien Vittorio Orlando. Plein de faconde, il ne souhaite rien d'autre que des annexions autour de la mer Adriatique, au détriment de l'Autriche-Hongrie (il quitte provisoirement la table des négociations en mai 1919 pour appuyer ses revendications).

Un traité excessivement dur

Les plénipotentiaires allemands ont été tenus à l'écart des débats sur la préparation du traité. Selon les termes de celui-ci, leur nation est en premier lieu amputée du huitième de son territoire et du dixième de sa population. Elle est par ailleurs soumise à des limitations de souveraineté humiliantes.
–  L'Allemagne perd l'Alsace et la Lorraine du nord (Metz), annexées en 1871. Le territoire est restitué à la France sans référendum mais conserve ses particularités de l'époque impériale. À la différence du reste de la République française, les trois départements demeurent ainsi soumis au Concordat de 1801 qui régit les rapports entre l'État et l'Église catholique.
–  L'Allemagne perd aussi les villes d'Eupen et Malmédy au profit de la Belgique et surtout une grande partie de ses provinces de l'Est à l'exception de la Prusse orientale (Koenigsberg) au profit d'une Pologne ressuscitée.
–  L'Allemagne est dépouillée de ses colonies africaines au profit de la France, de la Belgique, de la Grande-Bretagne et de l'Union sud-africaine ; elle cède aussi la province chinoise du Chan-tong au Japon, ce qui provoque les protestations de la Chine, qui quitte la conférence en mai 1919.
–  Aux marges orientales de la nouvelle Allemagne, le traité ressuscite une Pologne hétérogène (avec une forte minorité germanophone) dont le seul accès à la mer passe par les territoires allemands. C'est le corridor de Dantzig qu'elle se montrera inapte à défendre.
– Les royaumes et les principautés qui composaient l'Empire allemand et pouvaient servir de contrepoids à l'autoritarisme prussien sont dissous. Il est vrai que leurs souverains avaient abdiqué avant même l'armistice du 11 novembre 1918. À la place de l'Allemagne impériale s'installe un État démocratique et républicain, ce dont se réjouissent les Français. Mais cette «République de Weimar», du nom de la ville où se réunit l'assemblée constituante, aura bien des difficultés à résister aux pressions de la rue.
– L'armée allemande est réduite à 100.000 soldats de métier et la marine de guerre à 16.000 hommes. Les forces armées sont interdites d'artillerie lourde, de cuirassés et d'avions. Il ne leur est pas permis de faire appel à des conscrits.
– Les Alliés prévoient d'occuper militairement pendant 15 ans la rive gauche du Rhin ainsi que trois têtes de pont sur le Rhin (Mayence, Cologne, Coblence). Il est prévu également une zone démilitarisée de 50 km de large sur la rive droite du Rhin.
– Le gouvernement allemand doit reconnaître sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, ce qui relève d'une interprétation pour le moins tendancieuse de l'Histoire. On lui demande qui plus est de livrer l'ex-empereur Guillaume II (alors en exil) pour le juger comme criminel de guerre ainsi que quelques autres hauts responsables.
– Enfin, l'Allemagne est astreinte à de très lourdes «réparations» matérielles et financières. Le montant final en sera fixé après la signature du traité de Versailles, en 1921, à 269 milliards de mark-or. C'est plus qu'une année du revenu national de l'Allemagne. L'économiste britannique John Maynard Keynes, qui recommandait de ne pas aller au-delà de 70 à 80 milliards pour ne pas compromettre la reconstruction de l'économie allemande et les échanges internationaux, démissionne de sa fonction d'expert à la conférence.
«L'Allemagne paiera !» répondra plus tard Clemenceau à qui l'interpellera sur les difficultés de la reconstruction de la France. Dans les faits, l'incapacité (et la mauvaise volonté) de l'Allemagne à payer les réparations seront à l'origine de graves crises financières et politiques dans l'ensemble de l'Europe.
– Le traité de Versailles prévoit par ailleurs la création d'une Société des Nations pour le règlement des conflits à venir, selon les généreux principes du président américain.
Très dur et injuste à bien des égards, le traité de Versailles ne sera qu'en partie appliqué et suscitera un très vif ressentiment chez les Allemands.

jeudi 21 juin 2012

1682 : Le soleil de Versailles

Le 6 mai 1682, Louis XIV s'installe définitivement à Versailles, suivi de la cour. Il va vivre pendant quelque temps dans un château rempli de maçons, où l'on devait parfois changer de chambre pour fuir le bruit...
Cette année-là, la trente-neuvième de son règne, Louis XIV, quarante-quatre ans, s'installa avec toute la cour à Versailles. Il résiderait enfin dans un palais à sa mesure. Il aurait pu agrandir le Louvre, ou Fontainebleau, ou Saint-Germain-en-Laye..., ou trouver un espace plus près de Paris. Mais Versailles, c'était « son lyrisme personnel » comme l'explique Georges Bordonove : « Ce fut aussi la preuve qu'il n'était pas seulement un grand politique et un César triomphant, mais un roi artiste, le premier artiste de son époque puisqu'il créait un style dégagé de l'influence italienne, typiquement français, c'est-à-dire conservant équilibre et mesure dans la grandeur, élégance et grâce dans l'énormité. »
Héritage paternel
Pourquoi avoir choisi Versailles ? Il était à la recherche d'un endroit vaste, pas trop près de Paris, parce qu'il avait été dans sa jeunesse toute récente très marqué par les émeutes de la capitale qui durant la Fronde l'avaient obligé à fuir précipitamment. Il vint sur le site de Versailles pour la première fois vers 1653 ; il fut tout de suite conquis par le paysage grandiose et la vaste forêt trouée d'étangs au milieu de laquelle son père Louis XIII avait fait construire un modeste pavillon de chasse pour y méditer tranquillement. C'est là, rappelons-nous, que s'était dénoué le drame de la "Journée des dupes" qui vit le triomphe de Richelieu sur l'intrigante reine mère Marie de Médicis. Le jeune Louis XIV imagina très vite ce que l'on pourrait bâtir à partir du petit manoir paternel, celui-ci étant pieusement sauvegardé avec sa façade de pierre blanche, mais que l'on chargerait de dorures. Pas question de faire table rase du passé. Les travaux d'agrandissement commencèrent en 1661. Louis Le Vau et Noël Coypel reconstruisirent les communs et entreprirent la décoration des appartements, tandis que Le Nôtre dessinait les magnifiques jardins avec leurs combinaisons d'allées. Dès mai 1664, devant six cents invités, le roi offrit les premières festivités, les Plaisirs de l'île enchantée, fête en l'honneur de Louise de La Vallière, au cours de laquelle Molière présenta sa première version du Tartuffe.
Puis la superficie du château fut triplée et les immenses jardins furent ornées de sculptures. Le Nôtre commença le creusement du grand canal. Le 18 juillet 1668, eut lieu une nouvelle fête, le grand divertissement royal, avec pièces de Molière et musique de Jean-Baptiste Lully. Cette fois le marquise de Montespan était à l'honneur.
36 000 ouvriers, sculpteurs, jardiniers...
Entre 1668 et 1678, on enveloppa le premier château. Le Château-Neuf s'éleva tout en pierres avec ses longues façades ponctuées par des avant-corps et divisées dans la hauteur. À partir de 1678, le roi laissa paraître son intention de fixer se résidence à Versailles : alors on accéléra les travaux. Trente-six mille ouvriers, sculpteurs, tailleurs de pierre, jardiniers, étaient en permanence à l'oeuvre, les artistes, François d'Orbay, Le Nôtre, Jules Hardouin-Mansart... évoluaient au milieu des échafaudages et des gravats. On aplanissait les sols, on comblait les marécages, on construisait la grille dorée côté ville de Versailles. Le roi qui dirigeait les travaux, chaque fois que la politique lui en donnait le temps, chapeau sur la tête, canne à la main, ne craignait pas de parler avec les hommes de métiers.
Un cadre à la mesure du roi
Le 6 mai 1682, il n'y tint plus. Il quitta Saint-Cloud et s'installa, suivi de la cour, définitivement à Versailles, dans un château empli de maçons, et où l'on devait parfois changer de chambre pour fuir le bruit. Les travaux de décoration allaient bon train. La somptueuse galerie des Glaces était encombrée d'échafaudages et on la traversait en empruntant un passage entre les poutrelles ; elle ne devait être terminée qu'en 1684, après la mort de la reine Marie-Thérèse et de Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances, lequel était très inquiet de toutes ces dépenses... Il faudrait encore des années de travail pour perfectionner les jardins, sculpter les statues, installer les merveilleuses fontaines avec leur jets d'eaux ...
Néanmoins le roi ne tarda pas à établir ses règles d'étiquette rigoureuses et complexes, qui transformaient tous les actes, même les plus quotidiens, en un cérémonial quasi sacré. Plus que partout ailleurs Louis XIV à Versailles fut le Roi Soleil, éclairant tout, communiquant sa lumière à toute chose et imprimant leur harmonie, leur solidité, leur équilibre aux mouvements et aux pensées de toute la société.
Bien sûr ce siècle eut des ombres, et Versailles coûta cher, mais comme dit encore Bordonove, quand on voit aujourd'hui les foules photographier les impressionnantes façades, arpenter les allées de Le Nôtre ou naviguer sur le Grand Canal « on se sent porté à l'indulgence envers Louis .... Que dis-je ? On se sent complice... »
Michel Fromentoux  L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 1er au 14 juillet 2010

dimanche 22 mai 2011

La Commune de Paris (18 mars – 27 mai 1871)

Bonjour à tous ! Je vous propose aujourd’hui un article sur la Commune, à l’occasion des 140 ans de la Semaine sanglante. Bonne lecture et bon dimanche !
Incendie des Tuileries, 1871
Incendie du palais des Tuileries (24 mai 1871).

En guerre depuis juillet 1870 contre la Prusse, le Second Empire tombe à la défaite de Sedan, le 2 septembre 1870 et Napoléon III se voit contraint de s’exiler en Grande-Bretagne. En effet, à peine deux jours plus tard, la République est proclamée à Paris, après que celle-ci ait été proclamée à Lyon et Marseille. Mais la guerre continue, et les Prussiens atteignent, victoires après victoires, les bords de la Seine. Le siège de la capitale débute le 19 septembre.
La Prusse entendant traiter avec un gouvernement légitime, des élections législatives sont organisées en février 1871 et, à la surprise générale, aboutissent à la victoire des monarchistes (près de 400 sièges, plus de 58 % des voix) : si les grandes villes accordent leurs voix aux républicains, les campagnes sont restées attachées aux valeurs traditionnelles. Le blanquiste Gaston Crémieux s’exclame : « Majorité rurale, honte de la France ! »
La paix est signée par le nouveau gouvernement royaliste (1er mars), qui appelle Adolphe Thiers au pouvoir en tant que président, en attendant un accord pour une Restauration monarchique. Les Parisiens ultra-républicains, ayant subi le dur siège des Prussiens, sont scandalisés par le résultat des urnes et par cette « lâche » capitulation.
I. La révolution parisienne

Le 1er mars, en échange de la conservation du territoire de Belfort, qui s’est vaillamment défendu, Adolphe Thiers accepte que les Prussiens défilent sur les Champs Elysées, événement vécu comme une humiliation par les Parisiens. La nouvelle Assemblée prend d’autres mesures impopulaires : suppression du moratoire des effets de commerce, des loyers et des dettes, qui acculent à la ruine plusieurs milliers d’artisans ou d’ouvriers. Ultime humiliation : l’Assemblée décide de s’installer à Versailles, symbole de l’Ancien Régime, se méfiant d’une capitale instable (« chef-lieu de la révolte organisée » dit un orateur).
canons butte montmartre
Les canons de la butte Montmartre (18 mars 1871).

Dès la mi-mars, l’agitation se fait croissante et commence à se structurer. La Garde nationale (180 000 hommes), recrutée lors du siège, a gardé ses fusils et canons, et est plus importante en effectifs que les troupes officielles commandées par le général Aurelle de Paladines. Cette Garde nationale s’organise et forme un Comité central. Au programme, la défense de la République : « La République est le seul gouvernement possible. Elle ne peut être mise en discussion […]. La République française d’abord, puis la République universelle […] ».
Adolphe Thiers voit le danger venir (un peu tard) et, le 18 mars, demande à 4000 hommes de récupérer les canons placés pour l’essentiel sur la butte Montmartre, alors non surveillée. Mais l’opération prend du retard, et les Parisiens sont alertés. C’est un échec. Les généraux Lecomte et Thomas sont faits prisonniers puis massacrés dans un local par la foule parisienne. A la suite de ce double assassinat, Thiers déclare la guerre à Paris : « On ne traite pas avec des assassins ». Le 18 mars, le Comité central s’installe à l’Hôtel de Ville et y dresse le drapeau rouge.
Dans la capitale, le 21 mars, une manifestation de soutien aux Versaillais est écrasée dans le sang par les révolutionnaires. Le 23 mars, l’Assemblée versaillaise vote à 433 voix contre 29 la création en province de bataillons de volontaires pour marcher sur Paris.
Les révolutionnaires organisent des élections le 26 mars pour s’asseoir sur une certaine légitimité : si les révolutionnaires l’emportent avec 66 sièges sur 85, l’abstention est supérieure à 50 %, ce qui s’explique par le fait que près de 100.000 Parisiens aient quitté la capitale depuis le début des événements. Les élus les plus modérés démissionnent rapidement. Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée place de l’Hôtel de Ville. Le 16 avril se tiennent des élections complémentaires (70 % d’abstentions) et douze élus rejoignent le Conseil.
Quelques personnalités cherchent à trouver un compromis entre Versailles et la Commune (Gambetta, Clémenceau, Victor Hugo,…) mais ils se heurtent aux deux partis.
Quant à Adolphe Thiers, il préfère attendre avant de prendre d’assaut la capitale. Il a retenu la leçon des révolutions de 1830 et de 1848 et sait qu’il ne faut pas épuiser la troupe dans des escarmouches et guet-apens. Comme Morny l’avait fait pour Louis-Napoléon Bonaparte après le 2 décembre 1851, il préfère laisser se développer l’insurrection pour mieux l’écraser ensuite.
● La mise en place d’un gouvernement parisien
Le Conseil de la Commune se comporte en un gouvernement ayant rompu avec le gouvernement légal de Versailles, se dotant par exemple d’une commission des relations extérieures. Il est composé de membres de tendances idéologiques diverses : un certain nombre d’internationalistes (17), une douzaine de socialistes proches des internationalistes, 9 blanquistes sans Blanqui (arrêté le 17 mars et prisonnier à Cahors) et une majorité de républicains de gauche. Il s’y trouve le peintre Gustave Courbet, le romancier Jules Vallès et le chansonnier Jean-Baptiste Clément. Dans ce Conseil, des fanatiques comme Raoul Rigault, chef de la police, qui se refuse de prononcer le mot « saint » et que l’on dit capable de citer le jour et l’heure de n’importe quelle réplique de Robespierre ou de Saint-Just. Un certain Allix entre d’office au Conseil pour son projet (pris au sérieux) de communiquer avec la province par le biais des escargots, auxquels il confère des dons télépathiques (il ne sera pas exécuté mais finira ses jours dans un asile psychiatrique).
Quelques mesures fortement symboliques sont prises : rétablissement du calendrier républicain, adoption du drapeau rouge, destruction de la colonne Vendôme (qualifiée de « monument de barbarie ») entamée le jour du 50e anniversaire de la mort de Napoléon Ier (5 mai 1871).
destruction de la colonne Vendôme 1871
Gustave Courbet dirige l’opération de destruction de la colonne Vendôme. Lorsque les événements seront passés, celui-ci sera condamné à intégralement payer la reconstruction.

● La Commune et les francs-maçons
Les francs-maçons s’impliquent largement dans la défense de la Commune de Paris. Le 26 avril, le Grand Orient de France envoie une délégation pour adhérer à la révolution. Le 29, ils plantent une bannière de paix puis clament que si Versailles refuse cette paix ils prendraient parti pour la Commune, les armes à la main. Louise Michel parle dans ses Mémoires de 6000 francs-maçons défilant à Paris, représentant plusieurs milliers de loges !
Le 5 mai, les différentes loges se mettent d’accord sur une déclaration commune : « Les francs-maçons sont des hommes de paix, de concorde, de fraternité, d’étude, de travail ; ils ont toujours lutté contre la tyrannie, le despotisme, l’hypocrisie, l’ignorance. […] Attendus que les efforts des francs-maçons ont été trois fois repoussés par ceux-là mêmes qui ont la prétention de représenter l’ordre, et que leur longue patience est épuisée, tous les francs-maçons et compagnons doivent prendre l’arme vengeresse et crier : « Frères debout ! Que les traîtres et les hypocrites soient châtiés. » […] Frères en maçonnerie et frères compagnons, nous n’avons plus à prendre d’autre résolution que celle de combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit. Sauvons Paris ! Sauvons la France ! Sauvons l’humanité ! […]
Vive la République ! Vivent les Communes de France fédérées avec celle de Paris ! »
II. L’idéologie communarde : socialisme, anticléricalisme et décentralisation
● Quelques réalisations sociales
Le 19 avril, la Commune annonce son programme dans sa Déclaration au peuple français : « C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles et des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage. » Le Comité central adopte plusieurs mesures sociales dont la réduction de la journée de travail à 10 heures, la fin du travail de nuit dans les boulangeries, le rétablissement du moratoire des loyers et des effets de commerce, l’abolition des amendes patronales et des retenues sur salaire. La Commune procède à une réquisition des ateliers abandonnés par leurs patrons (assimilés à des déserteurs). Un cahier des charges avec indication de salaire minimum est institué. L’union libre est reconnue pour les hommes et les femmes.
● L’anticléricalisme communard
Excécution des otages, 24 mai 1871
Le 24 mai 1871, à la Roquette, Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, trois jésuites et le président de la Cour d’appel de Paris, Bonjean, sont exécutés par un peloton de volontaires.

Pour les Communards, l’Église apparaît à tous points de vue dans le camp de la contre-révolution versaillaise. Cette haine anticléricale se manifeste par des humiliations à l’égard des membres du clergé revêtant plusieurs formes : parodies de culte ou vases sacrés utilisés comme des gobelets. Certains crimes sont imputés à l’Église comme ces ossements découverts à l’église Saint-Laurent que l’on interprète arbitrairement comme des restes de femmes violées puis assassinées par des prêtres. A partir du 24 mai, un certain nombre de clercs passent par les armes, à commencer par Mgr Daboy, archevêque de Paris et l’abbé Deguerry, ancien confesseur de l’impératrice Eugénie. Le décret du 2 avril 1871 de la Commune supprime le budget des Cultes et sépare l’Église de l’État. L’enseignement confessionnel est interdit, les signes religieux chrétiens sont retirés des salles de classe et les biens du clergé sont confisqués.
● La France des Communes
Si le Conseil compte une majorité de jacobins, les girondins et les internationalistes semblent être les plus influents. La Déclaration au peuple français proclame : « Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance et la souveraineté des autres communes. Ils se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France. L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse. »
Événement moins connu, des Communes naissent à Lyon (22 au 25 mars puis 30 avril et 1er mai) et à Marseille (du 22 mars au 4 avril), rapidement étouffées par Versailles. La Commune de Marseille écrit le 30 mars : « Nous voulons la décentralisation administrative, avec l’autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu de chaque grande cité les attributions administratives et municipales. » La Commune de Marseille est matée le 5 avril par le général Espivent, chargé de l’opération. Celui-ci écrit au ministre de la Guerre : « J’ai fait mon entrée triomphale dans la ville de Marseille avec mes troupes ; j’ai été beaucoup acclamé. […] Les délégués du comité révolutionnaire ont quitté la ville individuellement hier matin. » A Saint-Étienne, une Commune est également proclamée le 24 mars. Le préfet Lespée s’exclame que « la canaille ne lui fait pas peur » : l’ordre est ramené le 28 mars mais le préfet est capturé par le girondin Vitoire et mis à mort.
Autres villes qui connaissent des troubles : Bordeaux, Montpellier, Cette, Béziers, Clermont, Lunel, Marseillan, Marsillargues, Montbazin, Gigan, Maraussan, Abeilhan, Villeneuve-lès-Béziers, Thibery.
III. La Semaine sanglante (21-27 mai)
destruction hôtel de ville, 24 mai 1871
La destruction de l’Hôtel de Ville le 24 mai (image d’Epinal).

Le 21 mai dans la soirée, les troupes versaillaises commandées par Mac-Mahon pénètrent par surprise dans Paris par la porte de Saint-Cloud et le Point-du-Jour. Le Nord et l’Est de la capitale sont tenus par les Prussiens qui assistent en spectateurs aux événements. A l’Ouest, les fédérés sont repoussés mais des barricades se hissent. Dans la soirée du 22, les troupes gouvernementales ont atteint la gare Saint-Lazare et Montparnasse. Le 23, Montmartre que les insurgés croyaient citadelle imprenable est reprise. Le 24, les troupes gouvernementales s’emparent du Panthéon. Le 25, l’ensemble de la rive gauche est contrôlée. Les derniers combats se jouent le 27 mai entre les tombes au cimetière du Père-Lachaise.
Pendant l’avancée versaillaise, les Communards incendient en représailles le palais des Tuileries (« repaire des rois »), le ministère des Finances, la Cour des Comptes et le Conseil d’État (nuit du 23 au 24 mai). Le 24, ce sont au tour de l’Hôtel de Ville, du Palais-Royal et du Palais de Justice de s’embraser. La cathédrale Notre-Dame de Paris est sauvée par l’intervention d’élèves infirmiers de l’Hôtel-Dieu. Le Louvre et ses collections sont sauvés in extremis par l’action des troupes du gouvernement (le feu allait se propager aux bâtiments). Mais il n’y a pas que des bâtiments qui ont disparu : les registres de l’état civil des Parisiens depuis le XVIe siècle, les archives hospitalières, 120 000 ouvrages de la bibliothèque de la Ville, 70 000 autres à la bibliothèque du palais, une centaine de tapisseries aux Gobelins.
La répression est impitoyable. Toute trace de poudre sur les mains vaut l’exécution. Le nombre de morts n’est pas connu mais les historiens s’accordent sur le chiffre de 20 000 communards tués durant la Semaine sanglante, contre un millier de morts pour les troupes versaillaises. 38 000 personnes sont arrêtées et jugées, 10 000 d’entre elles sont condamnées (93 à la peine de mort, dont 23 seulement sont effectivement exécutées ; 3500 à la déportation simple, 1200 à la déportation dans une enceinte fortifiée ; le reste est condamné à diverses peines de prison). Par Aetius    http://www.fdesouche.com/
Sources :

MICHEL, Louise. La Commune, Histoire et souvenirs. La Découverte, 1999.
ROUGERIE, Jacques. Paris insurgé, la Commune de 1871. Gallimard, 1995.
WINOCK, Michel. La fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968. Points, 1999.

jeudi 10 janvier 2008

Madame Élisabeth de France

_ Comment t'appelles-tu, citoyenne? lui demandera-t-on au tribunal révolutionnaire.
_ Je me nomme Élisabeth de France, tante du roi Louis XVII. En apprenant sa naissance, le 3 mai 1764, Louis XV, son grand-père, la surnomme « Madame dernière», car elle est le huitième enfant du Dauphin Louis et de la Dauphine Marie-Joséphine de Saxe. Deux des enfants étaient morts en bas âge et le duc de Bourgogne à l'âge de neuf ans. Trois garçons demeuraient dans ce foyer royal : Louis Auguste, duc de Berry, Louis Stanislas, comte de Provence et Charles Philippe, comte d'Artois, qui seront rois de France; et deux filles Marie Clotilde qui sera reine de Sardaigne et Élisabeth qui mourra le la mai 1794.
On l'a remarqué, Élisabeth naît et meurt au printemps, et dans le même mois. Simple coïncidence? On l'a pu penser. Pourtant ce mois de mai n'est-il pas devenu, en France, le mois de Marie, depuis que Madame Louise de France, fille de Louis XV, moniale du Carmel de Saint-Denis, avait obtenu du Pape que ce mois soit consacré à la Très Sainte Vierge Marie dont tous les rois de France, depuis les Carolingiens, ont été de fervents dévots? Nous voyons là un signe du Ciel: Notre Dame de France sera sa Patronne.
Élisabeth reçoit le baptême dans la Chapelle du Château de Versailles le jour même de sa naissance_ Louis Auguste, son frère aîné, est le parrain. Tenant dans ses bras la nouvelle chrétienne, il est fort ému et prendra son rôle très au sérieux. On a pu affirmer que le lien qui unit le frère et la sœur, le parrain et sa filleule, est déjà une réalité aux fonts baptismaux. Avec les années ce lien s'affirmera. Le roi Louis XVI ne pourra rien refuser à la jeune Princesse. Et la Princesse décidera de demeurer auprès de son frère, quoiqu'il puisse coûter, jusqu'à la mort du roi le 21 janvier 1793.
On a beaucoup écrit, et souvent bien écrit, sur la courte existence de Madame Élisabeth. Nous invitons le lecteur à connaître tous les détails de son enfance, de son adolescence et de ses épreuves dramatiques des dernières années, dans les meilleurs ouvrages parus depuis le XIX· siècle.
Ce qui, dans ces lignes, retiendra notre attention, c'est l'atmosphère familiale au Château de Versailles, c'est le sens profond de la famille,(" petite église domestique ", nous dit aujourd'hui Jean-Paul II), l'esprit de famille, admirable qui anime et unit fortement tous ses membres, dans les heures de joie, et plus tard dans les heures douloureuses et atroces de l'histoire de notre France.
Très tôt, Élisabeth est orpheline: elle n'a qu'un an et demi quand meurt son père, le Dauphin Louis; elle n'a que trois ans quand meurt sa mère, la Dauphine, Marie Joséphine de Saxe. Elle n'a donc pas pu bénéficier de la remarquable éducation, au sein du foyer familial si pieux, qu'ont reçue ses aînés. Elle apparaîtra cependant, aux yeux de tous ceux qui l'observent, comme très marquée par la mort de ses parents. Elle est une enfant difficile, capricieuse, désobéissante, refusant tout effort pour se bien tenir et même pour apprendre à lire. Elle n'a d'entrain que pour jouer dans les jardins avec ses frères et avec ses joyeux petits pages.
La gouvernante qu'a choisie pour elle le cher grand-père est une femme forte qui ne lui cède rien, mais demeure impuissante. Ses protecteurs du Ciel veillent sur la petite dernière. Ils lui ont préparé _ une seconde « petite maman ", en Marie Clotilde, sa grande sœur. Lorsqu'elle eut six ans, Élisabeth tomba gravement malade. Marie Clotilde est son infirmière qui l'entoure de ses soins avec une tendresse maternelle. Elle l'aide à se corriger de ses défauts; elle la « dompte », comme elle avait appris à se dompter elle-même; elle lui apprend à lire, à travailler. Elle a tant fait qu'elle gagne la confiance et l'affection d'Élisabeth.
En 1770, arrive à la Cour de Versailles la future reine de France Marie-Antoinette d'Autriche, qui, âgée de quinze ans, sera une grande sœur très affectionnée pour les deux orphelines. Dès le mariage du Dauphin Louis, une affection spontanée réunit Élisabeth et Marie-Antoinette. Ce lien nouveau, réel et toujours grandissant, doit être souligné, ne serait-ce que pour repousser les jugements méchants que beaucoup ont portés et répandus sur l' " Autrichienne ". L'histoire vraie doit reconnaître que la jeune reine trouvera vite un appui moral en Madame Élisabeth aux heures difficiles de Versailles et plus tard aux Tuileries et au Temple.
Les événements se précipitent, Louis XV, le cher bon grand-père, meurt le la mai 1774. Louis Auguste est Roi, il a dix-neuf ans. Le 13 août 1775, Élisabeth fait sa première communion dans la chapelle du Château: fête unique et solennelle dans l'existence de tout jeune chrétien bien préparé. Pour " Madame dernière ", c'est, au sens le plus fort du terme, une conversion. Ce premier don du Christ l'a à ce point impressionnée et remuée que tous, autour d'elle, peuvent dire qu'elle a été transformée. on ne parle plus d'elle que pour vanter son charme, sa douceur, son sérieux, son sens profond du devoir, sa générosité qui ne connaît plus de limites.
Quelques jours après, est célébré le mariage de Marie Clotilde, sa grande sœur, à qui elle doit tant parce que c'est par elle qu'elle a reçu les bienfaits immenses de l'éducation donnée par leurs Parents bien aimés. Douloureuse séparation pour les deux orphelines qui ne se reverront jamais, l'une et l'autre victimes de la Révolution. Dès ce jour, Élisabeth se jette, en pleurant, dans les bras de la Reine, qui la fera participer chaque jour au repas du soir de la famille royale. Ainsi le lien qui l'attachait déjà se fera de plus en plus fort et aussi son lien fraternel avec Marie-Antoinette.
Il est question déjà de mariage et pourquoi pas avec le frère de la Reine de France, l'empereur Joseph II? Madame Élisabeth n'a que treize ans. Et voici sa réponse: « Je ne puis épouser que le fils d'un roi et le fils d'un roi doit régner sut les états de son père. Je ne serais plus française et je ne veux pas cesser de l'être: mieux vaut rester aux pieds du Trône de mon frère que de monter sur un autre trône.»
Quelle maturité d'esprit, étonnante pour une « enfant» de son âge! N'a-t-elle pas, ce jour-là, révélé une « vocation» non prévisible, qui est de servir le Roi, de le soutenir, de le défendre, de l'aider moralement et spirituellement dans les difficultés normales de la vie quotidienne et dans toutes les épreuves à venir, dont elle paraît avoir une prescience surnaturelle?
Jamais elle n'oubliera le mot du Roi, son frère, qui, entendant sa chère filleule écarter tout projet de mariage, pressentait, chez elle, un grand désir de rejoindre au Carmel leur Tante Madame Louise: « Je ne demande pas mieux que vous alliez voir votre Tante à condition que vous ne l'imitiez pas : j'ai besoin de vous. » Cet appel au secours et cette prière instante de son frère et parrain n'ont-ils pas préciser sa « vocation», vocation exceptionnelle pour une Princesse de la Cour Royale? le renoncement à tout mariage princier ou royal, le renoncement à la vie du cloître, pour se consacrer au service du Roi et à sa famille, le renoncement à toutes les joies naturelles et surnaturelles, pour se sacrifier elle-même, la première, et aider les siens, ses parents les plus proches, les plus chers aussi, à offrir à Dieu les sacrifices ultimes qu'elle pressentait, qu'elle attendait même dans la paix de l'âme la plus complète? Sa vocation ? Aider les siens à se sanctifier, par la parole et par l'exemple, en se sanctifiant elle-même.
On ne conclura pas qu'elle vivra désormais comme une pénitente fuyant la Cour dans le mépris total de la vie du monde. Certains l'ont pu penser quand ils apprirent son installation à Montreuil, village à petite distance du Château sur la route de Paris. C'est le Roi qui lui a offert ce cadeau pour qu'elle ait son petit Trianon : le « Pavillon de Montreuil », où elle sera chez elle, mais où elle ne demeurera jamais la nuit. Elle ne se rend dans son domaine qu'après la messe matinale de la Chapelle du Château. Maîtresse de maison accomplie; elle est aussi, l'infirmière et l' « assistante sociale » des petites gens de Montreuil. Pendant un hiver rigoureux durant lequel les vivres ne parviennent plus ni à Versailles ni à Paris, car la circulation sur les routes est restée impossible tant elles sont encombrées par la neige et les blocs de glace, Madame Élisabeth fait venir des vaches de Suisse et distribue le lait aux petits enfants avec l'aide de son vacher. Le vieux docteur, ami de la famille, est installé dans un pavillon au milieu des jardins et l'aide dans les œuvres qu'elle crée et dirige elle-même pour les soins à donner aux vieillards et aux malades du village.
Le 3 mai I789, Élisabeth a vingt-cinq ans. Le Roi devrait l'autoriser à s'installer complètement à Montreuil... Mais les États généraux ,vont se réunir à Versailles. Des agitations, des troubles sont à craindre. Son devoir n'est-il pas de demeurer auprès des siens? Autour d'elle, il n'est parlé que de malheurs, que de menaces et de dangers. Élisabeth, si aimable, si gaie et si raisonnable, sera là pour entretenir le bon moral des siens d'abord et celui de leur entourage. Elle est et restera l' « ange gardien» de la famille. à suivre
Luc J.LEFÈVRE

samedi 17 novembre 2007

LE PARTAGE DE L'AFRIQUE ALLEMANDE

Le 19 janvier 1919, l'Assemblée de Weimar est élue et le gouvernement qui en est issu déclare inacceptables les conditions de paix alliées qui visaient à faire de l'Allemagne une puissance placée sous la tutelle de ses vainqueurs.
Le 28 juin 1919, considérant qu'elle ne pouvait plus reprendre la guerre, l'Allemagne signe le traité de Versailles, reconnaissant, la rage au cœur, sa responsabilité exclusive dans le déclenchement des hostilités et entérinant sa déchéance coloniale pour « manquement à sa mission civilisatrice ».

CULPABILITÉ COLONIALE

Pour les vainqueurs, l'occasion était trop belle de laisser ainsi échapper la chance de se partager les dépouilles tant convoitées de l'ancienne Afrique allemande. Aussi, un argument moral fut-il inventé pour justifier cette politique. On prétendit que l'Allemagne avait maintenu ses territoires coloniaux avec une poigne de fer bien éloignée de la mission civilisatrice de l'homme blanc. En un mot, l'Allemagne n'était pas jugée digne de posséder des colonies.
Le mensonge de la culpabilité coloniale que les Allemands désignent par Die koloniale Schuldluge, donnait aux Alliés le droit de s'emparer des colonies du Reich. Quarante articles du traité de Versailles furent précisément consacrés à cette question.
Les principaux de ces articles portent les numéros 118, 119 et 120. Comme ils avaient le souci des formes, les Alliés ne désiraient pas que la prise de possession des dépouilles allemandes puisse apparaître comme une simple opération de rapt colonial, comme un nouveau partage de l'Afrique. C'est pourquoi le système des « mandats » fut inventé pour la circonstance. Habile artifice diplomatique: en théorie, les Alliés n'occupaient les anciennes colonies allemandes qu'au nom de la Société des nations qui leur confiait mandat afin qu'ils exercent à sa place les droits de souveraineté sur les territoires en question. Trois types de mandats furent prévus. Le mandat A concernait les anciens territoires de l'Empire ottoman partagés entre la France et la Grande-Bretagne. Le mandat B concernait le Rwanda, le Burundi, le Cameroun, le Tanganyika et le Togo, administrés par la Belgique, la France et la Grande-Bretagne. Le mandat C s'appliquait au sud-ouest africain et aux anciennes possessions allemandes du Pacifique.
Il prévoyait l'intégration au territoire de la puissance mandataire.
Ces précautions juridiques prises, il apparut bien vite que les Alliés considéraient naturellement leurs nouvelles acquisitions coloniales comme des parties intégrantes de leurs empires respectifs.
Le partage du Togo et du Cameroun fut réalisé à l'avantage de la France.
Entre la Belgique et la Grande-Bretagne, les marchandages furent laborieux. La Belgique occupait en effet la zone de Kigoma, important port créé par l'Allemagne sur le lac Tanganyka et terminus du chemin de fer qui reliait l'océan Indien au centre de l'Afrique.

MARCHANDAGES

Lord Milner, le négociateur britannique, désirait voir la Belgique renoncer à cette conquête afin que les communications entre les diverses possessions britanniques d'Afrique orientale ne soient pas coupées. En échange d'un abandon belge, il proposait des compensations aux dépens du domaine colonial portugais.
Le 13 avril 1919, la délégation belge à la conférence de la paix découvrit avec stupéfaction que le démembrement colonial allemand se faisait au profit des « grandes puissances alliées et associées », mais non à celui de la Belgique. Après une ferme intervention, le ministre belge des Affaires étrangères obtint que le terme «grandes puissances» soit remplacé par celui de « principales puissances» afin que Bruxelles puisse obtenir sa part des dépouilles du Reich. Le 30 mai 1919, une convention anglo-belge était signée, la Belgique conservait le Rwanda amputé du Gisaka, et le Burundi moins la région du Bugufi. Elle abandonnait Kigoma à la Grande-Bretagne en échange d'avantages économiques. En réalité, Londres accordait à Bruxelles la liberté de transit à travers l'Est africain britannique ainsi que des tarifs préférentiels sur ses voies ferrées et dans ses ports.
Le chant du « Heia Safari » ne retentirait plus sur les petites pistes : le temps des marchands était venu.

Bernard LUGAN : minute LA FRANCE 1992