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jeudi 1 avril 2021

Richard Cœur de Lion à la bataille d’Arsur (7 septembre 1191)

  

Richard Cœur de Lion à la bataille d’Arsur (7 septembre 1191)

L’an 1189 voit le départ de la troisième croisade au cours de laquelle Philippe Auguste, roi de France, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, et Frédéric Barberousse, empereur germanique, mènent une série d’expéditions dont le but principal est la défense du royaume franc de Jérusalem en grande difficulté depuis la défaite de Hattin (4 juillet 1187) et la perte de Jérusalem, conquise le 2 octobre 1187 par le sultan Saladin.

Contexte et personnage

C’est ainsi qu’en avril 1191, les troupes françaises, anglaises, leurs monarques respectifs et les troupes de l’ordre du Temple se retrouvent devant Saint Jean d’Acre pour y mettre le siège. Après la conquête de cette ville portuaire en août 1191, Richard Cœur de Lion et Robert de Sablé, grand maître de l’ordre du Temple, entreprennent alors la reconquête du littoral palestinien entre Acre et Ascalon.

Alors âgé de 34 ans, Richard est issu d’un très noble lignage. Sa mère Aliénor, duchesse d’Aquitaine, est l’un des personnages politiques principaux de l’Europe du XIIe siècle, sans doute en partie parce qu’elle fut mariée successivement au roi de France Louis VII puis à Henry II Plantagenêt, père de Richard.

Ce dernier entretient d’ailleurs des relations tumultueuses avec son fils. Réputé pour son caractère ardent et emporté, Richard se révolte à plusieurs reprises contre son père avant d’accéder au trône à l’été 1189, héritant de l’empire Plantagenêt qui s’étire alors de l’Écosse aux Pyrénées.

Mais Richard est aussi connu pour cultiver les valeurs chevaleresques : le courage, la hardiesse et l’honneur. Il vit dans une période baignée par l’idéal arthurien des chevaliers de la Table Ronde, considérablement développé par l’illustre poète médiéval Chrestien de Troyes qui, de 1160 à 1190, écrivit notamment à la cour de Marie de Champagne, sœur de Richard. Ce dernier grandit dans une culture occidentale largement imprégnée de l’héritage celtique et qui, à travers les chansons de geste, commence à donner toute sa place au guerrier d’élite qu’est le chevalier. Il est donc normal que Richard, qui aime la guerre, ait vu dans l’aventure de la croisade l’occasion de nouvelles prouesses.

La bataille

La progression de l’armée croisée le long de la côte n’est pas simple : la marche est constamment ralentie par les embuscades et actions retardatrices de harcèlement des cavaliers musulmans. Les voies romaines n’étant plus entretenues, les chevaliers progressent souvent dans une steppe herbeuse poussant à hauteur d’homme et infestée de nuées d’insectes. La fatigue, les blessures et les maladies creusent les rangs des hommes et abattent de nombreux chevaux. Enfin, le 5 septembre 1191, l’armée franque arrive en vue d’Arsur.

La bataille ne démarre que le 7 septembre, opposant 12 000 croisés à une armée sarrasine de 20 000 hommes. Ce démarrage est assez défavorable aux soldats de Richard qui, à mesure qu’ils parcourent les derniers kilomètres qui les séparent d’Arsur, essuient les salves de flèches des archers turcs de Saladin, bien décidé à les empêcher d’atteindre leur but. Richard a savamment ordonnancé ses troupes en cinq lignes : les templiers d’abord, suivis des chevaliers d’Anjou et de Bretagne, puis Guy de Lusignan et ses chevaliers poitevins, précédant les chevaliers anglo–normands entourant le char du vexilium, sorte de chapelle ambulante qui sert de repère aux voitures d’ambulance et aux brancardiers, et enfin, en bouclage de dispositif, les frères hospitaliers et les archers.

Dans une chronique dédiée à cette bataille, l’historien Philippe Lamarque nous raconte que toute la troupe a reçu « l’ordre strict et absolu de garder les rangs serrés et surtout de ne pas engager des corps à corps en combat singulier avec des provocateurs ». Enfin, vers 11 heures, n’y tenant plus, « une nuée de musulmans descend des hauteurs et menace l’arrière-garde des croisés… Les Arabes bédouins portant arcs, carquois et boucliers ronds, les Scythes à longue chevelure sale et ébouriffée, les Éthiopiens, géants barbouillés d’une couche croûteuse de craie blanche et de cinabre rouge, tous suivis de prédicateurs hystériques, brandissant des bannières aux couleurs criardes au bout de leurs lances, se lancent en charges ininterrompues contre le dispositif des croisés ».

Les troupes franques doivent à tout prix conserver leur cohésion, en particulier l’arrière-garde obligée de maintenir l’allure afin de préserver la solidité de la colonne. Au fur et à mesure que les Sarrasins s’aventurent plus près, la pression augmente. Les arbalétriers et les lanciers croisés doivent marcher à reculons pour s’opposer aux violentes charges des cavaliers musulmans tout en évitant d’attaquer à leur tour et de se retrouver isolés du groupe et encerclés, au risque d’une mort certaine. Face à cette progression qui épuise les fantassins, les chevaliers francs ont l’interdiction de charger tant que n’a pas retenti le signal des six trompettes convenu avec Richard…

La charge de la cavalerie franque

La charge à la lance couchée, c’est-à-dire coincée sous le bras et pointée en avant est une technique caractéristique du XIIe siècle et particulièrement renommée pour l’efficacité du choc violent et décisif qu’elle impose aux ennemis qui ont à la subir.

C’est ainsi que les chevaliers de l’armée croisée, ayant rongé leur frein durant plusieurs heures et considérant comme un déshonneur l’humiliation de devoir demeurer « l’arme au pied », voient les plus intrépides d’entre eux se précipiter finalement sur les musulmans, contraignant les hospitaliers et à leur suite Flamands, Bretons, Angevins et Poitevins à se jeter dans la sanglante mêlée. C’est alors que Richard, aussi fin stratège que capitaine courageux, décide de soutenir cette charge en prenant la tête des templiers et des chevaliers anglais et normands et en enfonçant l’aile gauche des musulmans. Son biographe, Ambroise, trouvère normand de la fin du XIIe siècle nous narre l’épisode :

« Quand le roi Richard vit que l’on avait rompu ses rangs et attaquait l’ennemi sans plus attendre, il donna de l’éperon à son cheval et le lança à toute vitesse pour secourir les premiers combattants. Il fit en ce jour de telles prouesses qu’autour de lui, des deux côtés, devant et derrière, il y avait un grand chemin rempli de Sarrasins morts et que les autres s’écartaient et que la file de morts durait bien une demi-lieue. On voyait les corps des Turcs avec leurs têtes barbues, couchées, serrées comme des gerbes. »

Avant la fin de la bataille, Richard aura encore deux occasions de montrer sa vaillance en repoussant d’abord une tentative de contre-attaque de Saladin puis à la tête d’une quinzaine de chevaliers et au cri de « Dieu, secourez le Saint Sépulcre ! », en balayant un dernier groupe de musulmans qui menaçait de rompre l’alignement des hospitaliers. L’armée de Saladin est contrainte de battre en retraite, laissant plus de 7000 morts et blessés sur le champ de bataille.

Ce qu’il faut retenir

La victoire d’Arsur repose essentiellement sur l’efficacité de la charge de la cavalerie franque dont l’effet dévastateur est si renommé. Alors qu’elle a débuté à l’insu de Richard, ce dernier prend rapidement la décision d’en amplifier l’impact en se lançant lui-même à l’assaut des lignes sarrasines. Ce type d’action audacieuse deviendra sa marque et lui vaudra le surnom de « Cœur de Lion », à l’égal des héros des chansons de geste de son époque.

Mais s’il faut rappeler le caractère héroïque de cet assaut, il faut souligner aussi qu’il illustre parfaitement le principe militaire du choc. Rappelons que ce principe a pour objet la dislocation violente et décisive du dispositif adverse par l’application en un endroit donné (s’y prêtant idéalement), d’une concentration des forces de l’attaquant. Il nécessite à la fois esprit de décision de la part du commandement et mobilité suffisante de la part de la troupe.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

Illustration : gravure de Gustave Doré, Richard Cœur de Lion chargeant les troupes de Saladin lors de la troisième croisade. Domaine public.

https://institut-iliade.com/bataille-arsur-richard-coeur-de-lion-1191/

dimanche 20 septembre 2020

Voyage au coeur battant du Moyen Âge

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Les livres ne sortent encore qu'au compte-gouttes chez les éditeurs. En voilà un que je vous recommande parce que, sur un sujet souvent abordé : les bâtisseurs de cathédrales - son travail ne ressemble à aucun autre. Il nous emmène en voyage au cœur battant du Moyen Âge. Laissons-nous faire, Suivons-le !

Patrick Sbalchiero est à la tête d'une longue bibliographie. Au fil d'une bonne vingtaine de livres, il a évoqué toutes sortes de théophanies : les manifestations de Dieu sur notre terre. Son livre sur les bâtisseurs de cathédrales, Des hommes pour l'éternité, ne fait pas exception, il marque lui aussi, à travers le travail des jours, la belle alchimie qui avec le temps produit de l'éternité. On ne construit pas les cathédrales par hasard. Il faut un savoir-faire, mais il faut aussi une foi, sachant que l'on ne verra pas forcément l'œuvre achevée et que d'autres la verront dans les générations futures. Le plus intéressant chez les bâtisseurs de cathédrale, c'est l'attitude spirituelle qui est à l'origine de ce vaste chantier. Il fallait obtenir des confidences pour pénétrer leur cœur. C'est ainsi que notre auteur fait parler les gens du temps, roi, abbé, artisans ou simple bistrotière, chacun est censé écrire ses mémoires pour nous indiquer son essentiel, quel est le souffle qui le porte et la conscience qu'il prend de sa propre vie.

Pour comprendre les cathédrales, il faut remonter à l'ordre des bénédictins et à la fameuse devise que laissa Benoît à ses moines : Ora et labora. Prie et travaille. Les gens du Moyen Âge ont la prière inscrite au fond de leur cœur. Pour peu qu'ils aient tenté de s'élever, c'est tout de suite l'oraison intérieure qu'ils découvrent. Patrick Sbalchiero nous fait découvrir le roi Louis VII. Pas un homme parfait ! La manière dont il divorce d'avec sa femme, Aliénior d'Aquitaine, n'était justifiable ni du point de vue de la politique capétienne, ni du point de vue moral. Et pourtant il est inconsolable. Il aurait voulu entrer au monastère, mener la vie de recueillement qu'il a aimé dans sa jeunesse. Mais son frère aîné, Philippe, est mort de la manière la plus inopinée à cheval en plein Paris, un cochon a traversé son chemin, sa chute fut mortelle. Le cadet a dû remplacer son aîné au pied levé, avec l'aide de Suger, ce moine qu'il soutiendra dans la construction de la basilique Saint-Denis. Louis est ami de Suger. Ce qui les unit ? La méditation, le goût de la prière, l'attrait pour la lumière. Les cathédrales sont des trésors de lumière. Et cette lumière s'acquiert comment ? Par le travail opiniâtre, qui permet de dépasser les pesanteurs de la matière. Suger, l'ami du roi n'est pas un de ces favoris superficiels, qui se vautrerait dans sa réussite sociale. Il sait ce qu'il veut : la lumière. Il est prêt à tous les efforts pour l'obtenir. Le fameux bleu de Chartres qui filtre la lumière de façon si extraordinaire, c'est lui qui l'a découvert - à Saint-Denis. On imagine qu'elle dut être son exigence. Il fit inscrire sur les portes de sa cathédrale, ces mots qui résument son existence : « Ce n'est ni l'or ni la dépense mais la perfection du travail qu'il faut admirer. ici Si l'œuvre est étincelante, cet éclat doit illuminer les âmes pour les conduire, par ces lumières matérielles, à la vraie lumière dont le Christ est la porte ». Prie pour concevoir le goût et la soif de la lumière. Travaille pour discipliner cette lumière, en en faisant une théophanie, une manifestation créée de l'Incréé, une parabole de la vérité.

Le diable n'est jamais loin de Dieu

Prie et travaille ! Pourtant tout n'est pas si simple dans la vie chrétienne. Il ne suffit pas de se mettre en quête pour trouver ce que l'on cherche. Dans les cathédrales, le thème des labyrinthes était très présent. Beaucoup ont été détruits, parce que l'époque classique ne comprenait pas cette image du labyrinthe. Descartes a voulu faire de l'idée de Dieu quelque chose de simple et d'évident. Il n'y a à son époque que les jansénistes pour reconnaître « la quête gémissante » (Pascal) en quoi consiste une vie consacrée à Dieu. C'est à Chartres qu'est conservé le plus beau labyrinthe qui nous reste. Il a été redécouvert il y a quelques années, comme si on redécouvrait en même temps que dans toute vie chrétienne se trouve le négatif et le travail du négatif. Nous ne devons pas nous arrêter à la lumière que portent les vitraux, mais nous laisser porter au-delà d'elle-même, dans ce voyage à l'Infini qui seul justifie une existence. Les bâtisseurs de cathédrale avaient compris que Dieu ne vient pas seulement à l'idée, qu'il vient au cœur et que nos cœurs sont toujours le théâtre de luttes difficiles; que sur terre, comme dans l'art médiéval, le diable n'est jamais loin de Dieu.

Patrick Sbalchiero. Des hommes pour l'éternité, l'incroyable épopée des bâtisseurs de cathédrales, éd. Artège. 222 p.. 16.90 €.

Abbé G. de Tanoüarn Monde&Vie 29 mai 2020 n°986

mercredi 19 février 2020

Les femmes à travers l'histoire..., par Frédéric Winkler.

"J'entends dire que la religion catholique est misogyne. Ce n'est pas sérieux ! Une religion qui agenouille les hommes devant une femme couronnée manifeste une misogynie suspecte." A.MALRAUX
Droit de vote
On retrouve les votes des femmes aux États Généraux de Tours en 1308. « On doit considérer les droits essentiels dont bénéficie la femme au Moyen Age. Dans les assemblées urbaines ou les communes rurales, les femmes, lorsqu'elles sont chefs de famille, possèdent le droit de vote. » (Jean Sévilla) Après la révolution de 1789, censée apporter la Liberté, il faudra attendre 1945 pour voir le droit de vote reconnu à la femme..
L’amour courtois
«_les femmes étant l'origine et la cause de tout bien, et Dieu leur ayant donné une si grande prérogative, il faut bien qu'elles se montrent telles que la vertu de ceux qui font le bien incite les autres à en faire autant; si leur lumière n'éclaire personne, elle sera comme la bougie dans les ténèbres (éteinte), qui ne chasse ni n'attire personne. Ainsi il est manifeste que chacun doit s'efforcer de servir les dames afin qu'il puisse être illuminé de leur grâce; et elles doivent faire de leur mieux pour conserver les cœurs des bons dans les bonnes actions et honorer les bons pour leur mérite. Parce que tout le bien que font les êtres vivants est fait par l'amour des femmes, pour être loué par elles, et pouvoir se vanter des dons qu'elles font, sans lesquels rien n'est fait dans cette vie qui soit digne d'éloge ».
« Cette pétition de principe est lancée dans un ouvrage bien connu, reflétant parfaitement la mentalité du XIIe siècle, le Traité de l'amour d'André le Chapelain: ouvrage savant, rédigé en latin par un clerc attaché à la comtesse Marie de Champagne, fille d'Aliénor d'Aquitaine et de son premier époux, le roi de France Louis VII… Seules les femmes qui entrent dans l'ordre de la chevalerie d'amour sont jugées dignes d'éloges par les hommes et pour leur probité sont renommées dans toutes les cours. Tout ce qu'on voit s'accomplir de grand dans le siècle est inconcevable s'il ne tire son origine de l'amour...» (R.Pernoud)
« Qu'est-ce que la courtoisie ? Que doit-on faire pour être courtois et répondre aux exigences de l'étrange doctrine à travers laquelle s'expriment les cœurs et les coutumes de toute une société ?
_Une première fois – et c'est tout à fait significatif – une noble dame explique à un homme du peuple, donc de condition inférieure à elle, ce qu'il doit faire, quelle conduite tenir s'il veut mériter son amour. Ici se révèle pleinement la dame éducatrice de l'Occident, et sous un jour inattendu puisque dans la société féodale, qu'on sait par ailleurs très hiérarchisée, le premier énoncé des règles de la courtoisie se trouve précisément combler la distance entre la "haute dame" et « l’homme du commun ». La première des 'œuvres de courtoisie', c'est ce que la dame appelle la largesse (la générosité):
_Qui veut être jugé digne de militer dans l'armée d'amour, il doit d'abord n'avoir aucune trace d'avarice, mais de répandre en largesses et autant que possible étendre cette largesse à tous". Entendons, bien sûr, générosité morale autant que matérielle: celui qui veut être un amant véritable selon les règles de courtoisie doit révérer son seigneur, ne jamais blasphémer Dieu ni les saints, être humble envers tous et servir tout le monde, ne dire du mal de personne (les médisants sont exclus des châteaux de courtoisie), ne pas mentir, ne se moquer de personne, surtout pas des malheureux, éviter les querelles, et faire son possible pour réconcilier ceux qui se disputent. On lui concède, en fait de distractions, le jeu de dés, mais avec modération: qu'il lise plutôt, qu'il étudie ou se fasse raconter les hauts faits des anciens. Il lui faut aussi être courageux, hardi, ingénieux. Il ne doit pas être l'amant de plusieurs femmes, mais le serviteur dévoué d'une seule. Il doit se vêtir et se parer de façon raisonnable, être sage, aimable et doux envers tout le monde… Il est aussi question de l'avarice, de ce qu'on ne peut aimer une personne qu'on ne pourrait épouser, que celui qui aime doit en garder le secret, qu'un amour facile est méprisable, que la difficulté en augmente le prix, que "Amour ne peut rien refuser à l'amour"…
… Il ne manque pas d'insister sur un aspect de l'amour courtois: à savoir que la noblesse véritable est celle des mœurs et des manières, et qu'elle vaut infiniment plus en courtoisie que celle de la naissance: celui ou celle qui est prié d'amour ne doit pas demander si celui qui l'aime est noble ou non de naissance, mais s'il l'emporte sur les autres en bonnes mœurs et en "probité". Ce terme qui revient maintes fois, s'applique à celui ou celle qui a fait la preuve de sa valeur. A plusieurs reprises cette noblesse de courtoisie reviendra dans les dialogues imaginaires du Traité de l'amour. C'est l'un des thèmes fondamentaux de la courtoisie que l'amour vrai affine l'homme et la femme et que les obstacles rencontrés ne font qu'exalter leur noblesse et leur valeur. Il est bien clair aux yeux du Chapelain "qu'il convient mieux à qui est noble dans ses mœurs de se choisir un amant de mœurs nobles que de chercher quelqu'un de haut placé, mais "inculte" et à l'inverse, il s'indigne contre les femmes qui se donnent le nom de dame, de demoiselle "seulement parce qu'elles sont d'origine noble ou épouses d'un gentilhomme; mais ajoute-t-il, la seule sagesse et la noblesse des mœurs rendent la femme digne d'un tel titre". Ainsi, née dans les cours, c'est-à-dire au château, la courtoisie n'est pourtant pas seulement affaire de naissance; bien plutôt de manières, d'éducation, d'une finesse acquise et que l'amour développe parce que c'est essentiellement l'amour qui l'a suscitée… A parcourir les lettres du temps, on trouve, sous les formes les plus variées, de la poésie la plus haute aux simples divertissements, le témoignage de ce qui oriente toute une société, lui donne sa teinte originale, la marque comme un sceau. C'est encore et toujours la courtoisie, ou si l'on préfère la chevalerie, qui s'exprime dans les cours d'amour.»
Faudrait-il rappeler les consultations auprès du petit peuple pratiqué par Saint Louis, pour connaître les problèmes. Les règlements rapides de certains, évitant les attentes pénibles et la monstrueuse apathie administrative qui nous étouffe aujourd'hui. Devons-nous rappeler le droit de vote qu'elles exerçaient dans les réunions locales, sans compter les nombreuses professions qui leur étaient accessibles... En 1095, les hommes ne pouvaient partir en croisade qu'après avoir consulté leur épouse. Une certitude perdure c’est la différence en France des zones de droit romain, où la femme est en état d’infériorité à l’homme et celles de vieilles traditions celtiques, franques ou normandes, où celle-ci peut être considéré comme égale. D’autre part pour la femme, la période idéale dans son autonomie fut sans conteste du Xe siècle à 1350 selon David Herlihi (Etude sur le travail des femmes dans le textile dans l’Europe médiévale). Partant du « Livre des métiers » d’Etienne Boileau : « dans la fabrication du textile comme dans beaucoup d’autres activités, les femmes et les hommes travaillaient ensemble sans rivalité apparente. Le Moyen Âge central reste une période de libre entreprise et d’accès ouvert à l’emploi des deux sexes ». A Nantes la profession de pêcheur est autorisé aux deux sexes, faisant de celles-ci une majorité dans la profession. En 1475 le statut des tissutiers de Paris stipule : « Que les femmes ouvrant et qui besognent dudit métier de présent en ladite ville de Paris seront maîtresses audit métier si être le veulent, en payant pour leur nouvelle maîtrise et entrée 12 sols parisis, comme dit est ci-dessus des hommes [...] Les apprentisses pourront être reçues maîtresses en faisant chef-d’œuvre et en payant telle somme à appliquer en la manière comme est dit ci-dessus…Et que en effet et substance tous les points et articles ci-dessus contenus seront communs et s’étendront et appliqueront tant aux femmes que aux hommes, soit qu’il touche la maîtrise ou les ouvrages ou autre chose dudit métier »
« L'une des fonctions du seigneur était de rendre la justice; c'était même sa fonction essentielle après la défense du domaine et de "ses hommes", ceux qui lui étaient attachés par un lien personnel. Aussi a-t-on imaginé la dame exerçant, à l'image du seigneur, une sorte de fonction judiciaire en ce domaine, attirant entre tous, de la relation amoureuse. Le jugement d'amour, la cour d'amour, sont les compléments et équivalents de la fidélité, de l'hommage vassalique, tels que les exprime aussi la poésie des troubadours; que ces jugements soient rendus par des femmes montre seulement à quel point la transformation de la femme en suzeraine était familière à la mentalité du temps.» (R.Pernoud) Dans les familles paysannes, les jeunes filles devenaient éventuellement domestiques avant le mariage où elles prenaient en main la ferme. En ville c’était l’apprentissage chez une maîtresse avant peut être de devenir ouvrière, maîtresse si elle épousait un maître. Les femmes peuvent obtenir la maîtrise, être commerçantes, considéré comme un métier dit libre. On ne peut généraliser lorsque l’on parle de l’Ancien régime, car tout pouvait être différent d’un « pays » à l’autre, métier ou province. Les professions de boucher, boulanger, passementier-boutonnier, chandelier étaient tenues principalement par les femmes à Saint Malo. La femme quelquefois « femme de maître » pouvait aussi exercer en plus le métier de blanchisseuse (beaucoup à Rennes au XVIIIe siècle), alors même qu’elle était au sein de son foyer, une mère se chargeant de l’intendance et de l’éducation. Les veuves de maître pouvaient exercer le rôle du maître défunt au sein du métier. Bernard Gallinato, parlant des femmes dans leur rôle sur les corporations pour la transmission des maîtrises : " l’élément coordinateur de deux générations d’hommes, elles assurent la permanence de dynasties d’artisans ".…
« Il y a l'amour conjugal, un lien stable, et auquel – Marie de Champagne y insiste – ni l'un ni l'autre des époux ne doit se dérober, et il y a cette autre forme d'amour dont il est dit expressément que rien ne lui nuit plus que la volupté, et qui se somme courtoisie. En ce domaine, la femme règne, commande, exige; elle porte des ordonnances et des jugements; les uns et les autres supposent de la part de ceux qui l'entourent une forme de soumission, une observance amoureuse sans défaut, mais encore un raffinement, dans les mœurs et l'expression, qui incite à se dépasser continuellement; la courtoisie est comme un état second de l'amour; elle implique en tout cas que l'on distingue ce qui mérite le nom d'amour de ce qui, dans l'état de mariage ou dans les relations extra-conjugales, est uniquement sexualité. Car tel est le trait essentiel de la poésie courtoise: née dans la société féodale, elle en est l'émanation. L'essence même du lien féodal, liant seigneur et vassal, était un engagement de fidélité réciproque, l'un offrant son ide, l'autre sa protection. Et c'est une semblable promesse qui unit le poète à la dame. Celle-ci est pour lui "le seigneur"; il lui voue fidélité; toute sa vie, tous ses actes, tous ses poèmes lui seront offerts en hommage. Le terme "hommage" est aussi celui qui désigne le geste du vassal s'agenouillant devant le seigneur pour en recevoir le baiser qui symbolise la paix, et constitue un engagement d'amour mutuel. La dame est donc pour lui la suzeraine; il s'abandonne à sa volonté et trouvera toute sa joie à l'accomplir, dût-il en souffrir…. Cette dame si haut placée dans l'esprit du poète inspire naturellement le respect. Mieux encore: une sorte de crainte révérencielle. Elle est inaccessible; le poète s'humilie toujours devant elle, soit qu'il s'agisse effectivement d'une dame de haute noblesse. »(R.Pernoud)
Rappelons au passage qu'Aliénor d'Aquitaine, femme politique en plein douzième siècle fut aussi mère de dix enfants. "Alix, femme de Thibaut de Blois, et Marie, femme d'Henri Ier de Champagne, étaient l'une et l'autre, filles d'Aliénor d'Aquitaine; de leur mère elles avaient hérité le goût des lettres, et c'est toute une vie culturelle qui s'épanouit avec elles… Elles diffusèrent dans les régions septentrionales la poésie courtoise et le roman courtois. Marie, la fille aînée d'Aliénor aurait emmené avec elle son poète, Chrétien de Troyes. » Dit Régine Pernoud dans Aliénor d'Aquitaine. Les femmes dans leurs actes, montraient cette liberté dont elles jouissaient : éducation, responsabilités, suivre le mari en croisade, étudier et donner des cours, ouvrir boutique : "...Au Moyen Age, la femme travaille à peu près autant que l'homme, mais non dans les mêmes opérations. D'après les comptes de drapiers, on s'aperçoit que, par exemple, sur quarante et un ouvriers nommés, il y a vingt femmes pour vingt et un hommes…Ce que l'on interdit, ce sont les métiers jugés trop fatigants pour elles. Ainsi du tissage: tant qu'il a été pratiqué de façon artisanale, il a été œuvre de femme, notamment dans l'Antiquité; au moyen Age, il est ouvrage d'homme. De même, dans la tapisserie, défendait-on aux femmes la tapisserie de haute lisse, jugée trop fatigante pour elles puisqu'elle oblige à tenir les bras étendus. Les règlements précisent qu'elles doivent être munies d'un tablier de cuir, cela afin de protéger leurs vêtements et de garantir aussi la netteté de leur travail. » (Georges et Régine Pernoud, Le tour de France médiévale, L'histoire buissonnière, Stock, Évreux 1982, p. 278). Nous pourrions citer encore de nombreux exemples : « Chez les paysans, les artisans ou les commerçants, il n'est pas rare que la femme dirige l'exploitation, l'atelier ou la boutique. A la fin du XIIIe siècle, à Paris, on trouve des femmes médecins, maîtresses d'école, apothicaires, teinturières ou religieuses » (Jean Sévillia). « D'Héloïse à Hildegarde de Bingen, on ne compte pas les hautes figures féminines de la chrétienté médiévale. Au XIIe siècle, la première abbesse de Fontevraud, Pétronille de Chemillé, nommée à vingt-deux ans, commande un monastère regroupant une communauté d'hommes et une communauté de femmes. Les moines ne se sont jamais plaints d'être dirigés par une femme... On se rappellera la réplique du roi Saint Louis prisonnier des Musulmans en Egypte lui demandant combien il voudrait donner d'argent au sultan pour sa libération: Le roi répondit que si le sultan voulait prendre de lui une somme raisonnable de deniers, il demanderait à la reine qu'elle les payât pour leur délivrance.
_Et ils dirent: "Pourquoi ne voulez-vous pas vous y engager ? Le roi leur répondit qu'il ne savait si la reine (Marguerite de Provence) le voudrait faire, parce qu'elle était la maîtresse.» (R.Pernoud)
Que Blanche de Castille gouverna le royaume pendant 25 ans. Jeanne D'Arc entraînant le peuple de France, les armées et les grands Seigneurs, pourtant si rudes en ces temps : « De même chez Jeanne d'Arc trouve-t-on, en même temps que l'élan au combat, la tendresse de la femme quand elle se penche sur un Anglais blessé, et un bon sens quasi maternel devant une armée qui se bat depuis l'aube: "Reposez-vous, mangez et buvez"; après quoi, ce 7 mai 1429, ses compagnons enlèvent la bastille des Tourelles, objet de leurs assauts. Plus subtilement, c'est toute une atmosphère correspondant à la vie courtoise qui entoure ces comtesses, ces reines dont l'action politique a été si prudente, si tenace parfois. Elles ne sacrifient rien de ce qui fait l'originalité de la femme. La personne d'Aliénor d'Aquitaine suffirait à le prouver, mais, les exemples abondent en ce domaine…» (R.Pernoud). L'éducation des enfants était affaire de famille et on vivait souvent nombreux sous le toit d'une maison, il n'était pas alors question de se débarrasser d'eux ? On n’aurait même pas imaginé envoyer des vieux dans des mouroirs, dont les chambres aux murs si blancs ne résonnent plus aux rythmes de la vie passée. « Blanche de Castille arrivant au siège du château de Bellême en 1229 et constatant que l'armée est littéralement paralysée par le froid; elle fait aussitôt tailler du bois dans les forêts alentour, et réchauffe ses gens qui retrouvent du même coup leur ardeur pour terminer un siège traînant depuis plusieurs semaines. »(R.Pernoud)
Les femmes n’étaient donc pas cantonnées au foyer. Nous pourrions indéfiniment citer des exemples de femmes illustres qui marquèrent leur époque, malheureusement souvent inconnues de nos manuels d'histoire. Ecoutons l’historien Henri Hauser, montrant l’importance des femmes dans la vie économique d’alors : «C’est une opinion assez généralement répandue que l’emploi des femmes dans l’industrie est une invention des temps modernes. On se figure volontiers que les siècles passés ont laissé exclusivement la femme à son rôle d’épouse et de mère. [...] Mais l’historien constate qu’elle n’est en accord ni avec les faits, ni avec les textes. [...] la femme apparaît déjà dans l’industrie du XIIIe siècle ; elle joue un rôle considérable dans l’industrie du XVe et du XVIe siècle »
Sous l'Ancien Régime, les rapports humains avaient beaucoup plus d'importance que dans notre monde matérialisé. Le peuple bénéficiait de privilèges comme les nobles. Rappelons à la mémoire, les dames de la Halle qui pouvaient rencontrer le roi ou ses ministres n'importe quand. A la Saint-Louis la représentante était embrassée par le roi. L'enfant royal est malade et elles accourent à son chevet pour le couvrir de baisers et d'affections, une naissance et voilà les fêtes et festins où l'on banquète tous ensemble.
L'histoire continua ainsi, Henri IV était leur compère et compagnon, Louis XV sera leur "Bien-aimé". En 1725, au mariage du prince, elles accoururent au-devant du couple royal, devant une foule en liesse, car les événements royaux étaient vécus comme des fêtes de famille, à la reine, Marie Leszczynska "Madame, j'apportons nos plus belles truffes à Votre Majesté. Mangez-en beaucoup et faites-en manger au roi ; cela est fort bon pour la génération. Nous vous souhaitons une bonne santé et j'espérons que vous nous rendrez tous heureux."
Il serait trop long d'exprimer ici toutes les marques d'affections réciproques entre peuple et roi. Il suffit juste de qualifier ce régime de Monarchie populaire tant les rapports sont familiers et cela jusqu'à la Révolution. Les reines étaient couronnées comme les rois et possédaient aussi le pouvoir pour seconder ceux-ci en cas d'absence comme les croisades ou divers autres raisons, comme la mort du roi...
Nous sommes à des lieux de la représentation présidentielle ou ministérielle. Les charges étaient souvent assumées par les femmes lors d'une défaillance maritale, celles-ci se retrouvent donc gouverneurs de places fortes ou comme Madame de la Boulaye dont le mari est décédé, commandant d'un régiment de cavalerie. Richelieu lui accorde en 1627, une augmentation de 50 hommes pour la garnison de Fontenay-le-Comte.
FX (Les Femmes PILIER de notre Civilisation, à suivre)

samedi 14 mai 2011

1149 : Le rêve évanoui

Partant en croisade, Louis VII fut accompagné par Aliénor. Mais sa femme était devenue son mauvais génie… Moins de deux mois après leur séparation, Henri Plantagenet s'appropria la dot échappant au roi de France.
Cette année-là, la douzième de son règne, Louis VII, vingt-neuf ans, rentrait le coeur bien douloureux de la deuxième croisade dans laquelle il s'était engagé deux ans plus tôt avec enthousiasme. Le royaume franc de Jérusalem était alors en grand péril et les musulmans venaient de s'emparer d'Edesse. Le grand saint Bernard de Clairvaux avait prêché avec fougue à Vézelay à la demande de pape Eugène III, et l'on était parti joyeux avec une armée de soixante-dix mille hommes, s'ajoutant à celle aussi nombreuse de l'empereur germanique Conrad III.
Bravoure
Louis VII avait commencé par accomplir des prodiges de bravoure, comme au mont Cadmos, le 6 janvier 1148, où il s'était défendu tout seul, juché sur un rocher, contre une troupe d'assaillants. Mais les fourberies de l'empereur de Byzance avaient découragé Conrad III, lequel était rentré chez lui, et l'armée du roi de France était arrivée à Antioche exsangue et affamée.
Le drame pour Louis allait venir de ce que la reine Aliénor était du voyage ! Nous avons dit dans la dernière AF 2000 l'événement extraordinaire qu'avait représenté en 1137 le mariage de Louis avec l'héritière du vaste duché d'Aquitaine. Tous les espoirs semblaient alors permis pour la monarchie capétienne. Et les jeunes gens s'aimaient follement… Toutefois, la belle princesse, férue des contes et légendes à la mode, rêvait d'un mari qui pût sans cesse l'éblouir. Louis s'était alors senti poussé à se montrer toujours plus ferme tant contre les féodaux qui relevaient trop la tête que contre les communes tentées de devenir insurrectionnelles, notamment à Poitiers (terre d'Aliénor !). En ces années où Paris brillait d'un éclat exceptionnel, où s'installait le goût de fêtes élégantes, où les étudiants de l'Europe entière étaient attirés par l'Université, et où se livraient de grands débats d'idées (pensons à Abélard et saint Bernard…), la reine était hélas en train de devenir le mauvais génie du roi.
Elle avait entraîné celui-ci dans une affaire sordide : sa propre soeur, Pétronille, rêvait de remplacer la nièce du comte de Champagne dans le lit du comte de Vermandois. Louis, pour soutenir cette ardente belle-soeur avait dû guerroyer contre le comte de Champagne, et porter ainsi la responsabilité d'un horrible massacre dans l'église de Vitry. C'est autant pour expier cette faute que pour se montrer héroïque aux yeux d'Aliénor qu'il avait voulu partir en croisade et souhaité qu'elle l'accompagnât. Le malheur est qu'à Antioche, Aliénor avait retrouvé son jeune oncle Raymond de Poitiers dont le charme ne la laissait pas indifférente… Point aveugle, le roi voulut emmener sa femme de force à Jérusalem et l'on ne songea plus à reprendre Edesse aux musulmans… L'échec était piteux.
Mésentente
De Paris où il exerçait la régence, l'abbé Suger demandait au roi de revenir. Celui-ci s'y décida en 1149, mais Aliénor, que la mort au combat de Raymond de Poitiers avait rendue enragée, ne prit pas le même bateau. Louis, pas assez brillant en amour, ne pouvait plus la satisfaire… Pourtant les époux se retrouvèrent à Tusculum, près de Rome, où le pape tenta l'impossible pour les réconcilier, allant jusqu'à bénir le lit où il leur offrit de passer la nuit ! Pendant deux années encore, Suger allait essayer de sauver ce ménage, mais à sa mort en 1151, Louis et Aliénor engageraient une procédure pour faire dénouer par Rome leur lien conjugal. Évoquant une lointaine consanguinité (remontant à la femme d'Hugues Capet !), le concile de Beaugency prononça la nullité du mariage en 1152, tout en reconnaissant la légitimité de leurs deux filles, Marie et Alix, futures comtesses de Champagne.
Passage outre-Manche
Aliénor emmenait toutefois dans ses bagages le Poitou, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Et qui allait être le nouvel élu de son coeur, qu'elle épouserait le 18 mai, moins de deux mois après sa séparation d'avec Louis ? C'est tout juste croyable : Henri Plantagenêt (un arrière-petit-fils de Foulques le Réchin, à qui Philippe 1er avait enlevé son épouse Bertrade.
Cet Henri, à peine vingt ans, sans doute bel homme, mais peu scrupuleux et peu raffiné, venait d'hériter des comtés d'Anjou et du Maine, et aussi du duché de Normandie récemment conquis par son père Geoffroy. Plus inquiétant, sa mère était Mathilde d'Angleterre, fille du roi Henri 1er Beauclerc, lequel, juste avant de mourir, reconnut le droit à la couronne anglaise de son gendre Geoffroy, défunt, donc du fils de ce gendre, c'est-à-dire Henri !
Voilà donc dés Noël 1154, lors d'un sacre grandiose à Westminster, Henri et Aliénor, roi et reine d'Angleterre ! C'est donc cette brute de Plantagenêt qui recevrait la dot échappant à Louis VII. Avec cela, la moitié de la France devenait anglaise… Louis VII, qui, lui, avait une grande force morale, allait-il se laisser abattre ? Nous verrons que non dès le prochain numéro…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 au 29 juillet 2009

jeudi 28 avril 2011

1137 : Un mariage de rêve

L'année marque l'apothéose du règne de Louis VI le Gros. Le 25 juillet, quelques jours avant sa mort, son fils Louis épouse Aliénor d'Aquitaine. Une chance fabuleuse pour le royaume en train de se former.
Cette année-là, la vingt-neuvième de son règne, Louis VI le Gros, cinquante-six ans, n'avait point cessé d'exercer une activité surhumaine en nettoyant vigoureusement le pays de quelques grands seigneurs qui n'étaient que de grands brigands, de même qu'en aidant puissamment à la naissance des communes de France qui reçurent leurs premières chartes - véritables viviers de libertés florissantes. Nous l'avons déjà vu à l'oeuvre dans L'AF 2000 du 5 mars 2008. Nous l'avons également suivi en 1124 dans son combat victorieux, grâce à la mobilisation des chevaliers et des bourgeois, contre l'empereur germanique Henri V, époux de Mathilde, la petite- fille de Guillaume le Conquérant, et nous avons montré alors dans L'AF 2000 du 19 juin 2008 le sentiment national en train de naître. En outre, à la suite de son père Philippe 1er, Louis VI avait mis fin aux pratiques simoniaques en matière de charges ecclésiastiques et réglé pour le mieux la question de son droit de regard dans la nomination des évêques.
L'abbé Suger,ami du roi
Avec tout cela la dynastie s'était considérablement affermie, la paix et la sécurité régnaient dans le royaume, et le fidèle abbé Suger pouvait écrire : « Le prince Louis ayant dans sa jeunesse mérité l'amitié de l'Église en la défendant généreusement, soutenu la cause des pauvres et des orphelins, dompté les tyrans par sa puissante vaillance, s'est trouvé ainsi, avec le consentement de Dieu, amené au faîte du royaume suivant le voeu des prud'hommes et pour le plus grand malheur des méchants dont les machinations l'en auraient exclu si la chose avait été possible. » On ne saurait trop insister sur le rôle extraordinaire de cet abbé Suger, enfant de pauvre devenu dès les bancs de la petite école de Saint-Denis l'ami du futur roi. Orateur, théologien, dialecticien, poète, le jeune clerc avait vite acquis une expérience affinée des affaires tant religieuses que séculières et administratives. Il resta toujours auprès du Gros un collaborateur indispensable, jamais servile, jamais courtisan, pour qui la politique était essentiellement une affaire de mesure et d'arbitrage.
1137 allait marquer l'apothéose du règne. Le fils aîné de Louis VI, Philippe, associé au trône dès sa jeunesse, étant mort à quinze ans en 1131, le roi avait aussitôt fait sacrer (la préoccupation restait nécessaire...) son deuxième fils Louis, né en 1120, lequel, ce 25 juillet 1137, à dix-sept ans, contractait en la cathédrale de Bordeaux le plus brillant mariage dont il pouvait rêver.
La belle Aliénor
Guillaume X, duc d'Aquitaine, était mort quelques mois plus tôt en confiant au roi son unique héritière, la superbe Aliénor, âgée de quinze ans. En grand politique, Louis VI s'était empressé de conclure... le mariage de la jeune duchesse avec le jeune roi. Et quelle chance fabuleuse pour le royaume en train de se former ! Elle apportait en dot l'Aquitaine, c'est-à-dire le Poitou, le Limousin, une grande partie de l'Auvergne, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne (dix-neuf de nos actuels départements !).
Cette héritière de la plus opulente maison ducale était la deuxième à épouser un Capétien. Souvenons-nous du mariage d'Hugues Capet avec Adélaïde. Les ducs d'Aquitaine, tous lettrés et amis des arts, épataient depuis longtemps l'Europe entière. Les empereurs les traitaient comme des égaux. Guillaume IX, le grand-père d'Aliénor, le premier troubadour, avait été un personnage romanesque qui n'avait consenti qu'une apparition furtive à la Croisade avant de découvrir l'amour courtois et de le chanter. En somme Aliénor héritait d'une lignée d'hommes et de femmes pieux et généreux mais aussi de gaillards enivrés de culture et de plaisir, peu enclins à supporter trop de contraintes...
Peur de rien
Les jeunes époux étaient aux anges. Dès leur première rencontre, le très aimable Louis, bien fait de sa personne, tomba irrésistiblement amoureux de cette fille du soleil fine et raffinée. Quant à elle, elle vit en lui l'image d'un prince des contes et légendes chevaleresques à la mode.
Hélas le deuil vint les frapper sur le chemin du retour, quand, alors qu'ils séjournaient à Poitiers, la nouvelle leur parvint de la mort du roi Louis VI le 8 août à Paris. Il laissait à son fils ce conseil : « Souvenez-vous, mon fils et ayez toujours devant les yeux que l'autorité royale n'est qu'une charge publique, dont vous rendrez un compte très exact après votre mort. »
Voici donc Louis et Aliénor, alors qu'ils viennent juste de faire connaissance, roi et reine de France ! Lourde responsabilité sur des épaules bien jeunes ! Si follement épris l'un de l'autre, ils n'avaient peur de rien... Mais la mariée n'était-elle pas trop belle ? Réponse dans notre prochain numéro...
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 2 au 15 juillet 2009

vendredi 11 mars 2011

1200 : Capétien et Plantagenêt

Soucieux de chasser les Plantagenêt du royaume de France, Philippe-Auguste se battit en vrai capétien, avec « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Le traité du Goulet fut l'occasion d'un répit, sans faire illusion…
Cette année-là, la vingtième de son règne, Philippe II Auguste, trente-cinq ans, signait le 22 mai le traité du Goulet qui le mettait en position de force face au roi d'Angleterre et dont la clause principale était le mariage du prince royal Louis, treize ans, avec Blanche de Castille. douze ans, fille du roi Alphonse VIII de Castille.
La petite-fille d'Aliénor
Il importe de rappeler ici que celle qui allait donner à la couronne de France neuf enfants, dont le grand saint Louis, était par sa mère Aliénor d'Angleterre, la petite-fille de la trop belle Aliénor d'Aquitaine que nous avons vue dans nos précédents articles passer avec son colossal héritage – presque la moitié de la France - du lit de Louis VII, roi de France, à qui elle n'avait pas donné d'enfant mâle, à celui d'Henri Plantagenêt juste avant que celui-ci joignît à ses titres de comte d'Anjou et de duc de Normandie celui de roi d'Angleterre… Agissant ainsi cette femme légère avait suscité entre les deux royaumes une zizanie qui devait marquer pour de longs siècles l'histoire de l'Europe. C'est dire l'importance de cette union de 1200. La vieille Aliénor, alors soixante-dix-huit ans, tint à aller elle-même, comme pour se repentir, chercher sa petite-fille outre-Pyrénées pour la conduire auprès du petit-fils de son premier mari…
Philippe-Auguste, que nous avons laissé dans notre dernier numéro tout jeune et déjà veuf d'Isabelle de Hainaut, s'adonnait alors à réguler les mouvements féodaux, à châtier les bandes errantes de pillards désoeuvrés, à veiller à la bonne administration du royaume, à embellir Paris… Mais il ne cessait de se préparer à chasser les Plantagenêt du royaume de France. Contre Henri II d'abord, puis contre les deux fils qu'Aliénor avait donnés à ce rustre, le presque estimable et même légendaire Richard dit Coeur de Lion, et le morbide Jean Sans Terre, Philippe allait se battre en vrai capétien, avec, écrit Bainville, « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Parti en croisade en 1190 avec Richard, il avait, avec l'accord du pape, quitté Saint-Jean d'Acre au bout de quelques mois pour des raisons de santé mais surtout pour profiter de l'absence, puis de la captivité de Richard tombé aux mains de l'empereur germanique. Utilisant habilement les failles du système successoral anglais, il avait soutenu Jean contre Richard, puis, après la mort de celui-ci dans des conditions indignes d'un preux, il avait embrassé la cause du tout jeune Arthur de Bretagne, fils de Geoffroy, frère aîné de Richard et de Jean. Pendant ce temps, Jean avait déjà mis la main sur les possessions françaises des Plantagenêt, dont la Normandie, mais ce fourbe désirait alors une accalmie…
Renonciations
C'est ainsi qu'en 1200, Philippe le prit au mot et le reçut à Paris puis lui imposa dans l'île du Goulet, près de Vernon, le traité du même nom, par lequel Jean, d'une part, renonçait à soutenir les prétentions d'Othon de Brunswick à l'Empire contre le candidat français, d'autre part, rendait hommage au roi de France son suzerain pour toutes ses possessions françaises. Il abandonnait en outre le comté d'Evreux et ses fiefs berrichons au jeune prince Louis pour constituer la dot de Blanche de Castille. De son côté Philippe renonçait à faire valoir ses droits sur la Bretagne.
La Normandie redevient française
Traité d'équilibre, occasion d'un répit, mais cela ne faisait illusion à personne. En fait il restait à Philippe à saisir l'occasion de prendre Jean en faute. Chose aisée, puisque celui-ci n'accomplissait pas ses devoirs envers ses vassaux, qu'il persécutait même parfois ! Ceux-ci l'attaquèrent en justice en 1202. Les pairs du royaume prononcèrent la confiscation de ses biens français, à charge pour Philippe d'exécuter la sentence. Ainsi la Normandie redevint-elle française : après la prise de la forteresse de Château-Gaillard, Philippe put entrer dans Rouen. Le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou suivirent le mouvement, mais l'Aquitaine restait encore pour le moment entre les mains du Plantagenêt. En même temps, la mort du malheureux Arthur de Bretagne permit au roi de faire passer la Bretagne dans l'orbite capétienne, en donnant en mariage Alix, la soeur d'Arthur, à un descendant de Louis VI le Gros.
Pendant qu'en Angleterre la monarchie fonctionnait si mal que les populations se révoltaient (c'était le temps de Robin des Bois) et que les seigneurs s'apprêtaient à imposer à leur roi pour le ligoter la fameuse Grande Charte (15 avril 1215), la monarchie française, créatrice d'un État fort et rassembleur, constituait un modèle de continuité sans heurts et de sage gouvernement. C'est pourquoi Philippe-Auguste pouvait dès lors tenir tête à l'Angleterre et à l'Empire réunis contre nous. En 1214, à Bouvines, on allait voir se manifester la force du sentiment national, comme nous l'avons déjà raconté dans L'AF 2000 du 20 novembre 2008.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 17 au 30 septembre 2009

jeudi 10 mars 2011

1214 : Le roi et le sentiment national

Bénéficiant du soutien populaire, levant en masse les milices communales, Philippe-Auguste fait de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française.
Cette année-là, la trente-quatrième de son règne, Philippe II Auguste, quarante-neuf ans, fils de Louis VII le Jeune (1120-1180) et d'Alix de Champagne, était toujours engagé dans la difficile reconquête de son royaume, amputé à la génération précédente par suite du caprice de la première épouse de son père, la très belle mais trop volage Aliénor d'Aquitaine.
Celle-ci, en effet, dès qu'elle avait obtenu de Rome en 1152 l'annulation de son mariage, s'était empressée de se jeter dans les bras d'Henri Plantagenêt, duc de Normandie, comte du Maine, comte d'Anjou, et avait emporté dans ses bagages les terres appartenant à son propre héritage : le Poitou, le Limousin, une partie de l'Auvergne, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Comme un an plus tard, l'insatiable Plantagenêt s'était fait reconnaître roi d'Angleterre sous le nom d'Henri II, la moitié de la France était devenue anglaise…
Face à un ogre
Face à un tel ogre, Louis le Jeune s'était trouvé quelque peu déconcerté, mais n'avait nullement perdu la face, affirmant sa souveraineté de droit sur toutes ces terres françaises dont la possession faisait d'Henri et d'Aliénor des vassaux du roi de France. Louis avait même soutenu la révolte des fils Plantagenêt contre leur insupportable père - révolte encouragée par Aliénor elle-même, obligée un jour de demander à son premier mari protection contre son second…
Devenu roi à quinze ans, et déjà fin calculateur, Philippe Auguste avait repris cette habile - et très capétienne - politique, se liant d'amitié avec le révolté Richard Coeur de Lion, lequel devint roi d'Angleterre à la mort d'Henri II en 1189. Philippe s'était alors aussitôt fait l'ami du jeune Jean Sans Terre révolté contre Richard parti pour la troisième Croisade où il affrontait Saladin. Dès son retour, Richard avait voulu reprendre tout ce qu'avait cédé Jean, mais il fut occis lors du siège de Châlus en Limousin en 1199. L'accession au trône anglais du cruel et immoral Jean Sans Terre ayant provoqué l'ire de son neveu Arthur de Bretagne, Philippe Auguste s'était évidemment lié à ce dernier, puis (quand Jean Sans Terre l'eut fait assassiner) à ses vassaux. C'est ainsi qu'en quelques années de sièges, d'escarmouches et de démantèlements de châteaux, le roi de France avait réussi à reconquérir la Normandie, puis le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou.
Pourtant, en 1214, tout risquait d'être remis en cause. Alors qu'une invasion de l'Angleterre était envisagée, les féodaux de Boulogne et de Flandre, jaloux des Capétiens, négociaient depuis déjà un an une entente contre la France entre Jean Sans Terre et l'empereur germanique Othon IV de Brunswick. Le danger devenait terrible. Il était temps d'organiser une résistance, à l'instar de celle de 1124 au temps de Louis VI le Gros.
Bouvines
Cette fois ce fut encore plus merveilleux. Après qu'au printemps, le jeune Louis (futur Louis VIII) eut vaincu Jean Sans Terre en l'expulsant de la forteresse de La Roche-aux-Moines dans l'actuel Maine-et-Loire, Philippe-Auguste, assuré du soutien du pape Innocent III, s'élança vers les coalisés malgré l'infériorité en nombre de ses troupes. Alors il remua l'extraordinaire fibre française qui devait si souvent faire miracle dans notre histoire : on leva en masse les milices communales ; bourgeois, paysans, petites gens se lancèrent avec enthousiasme, entendant le roi leur dire, selon Bainville : « Je porte la couronne mais je suis un homme comme vous. »
Contrairement à toutes les lois de la chrétienté, Othon engagea la bataille le dimanche 27 juillet à Bouvines (actuel Nord) au pont sur la Marque, mais Philippe prit personnellement tous les risques, faisant de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française. Un temps désarçonné, mais remis en selle sur un cheval sain, il poussa l'Empereur à battre en retraite avec toute sa troupe hétéroclite. La victoire était totale. Ce fut l'allégresse dans la France entière en cette belle saison des moissons.
Les semaines suivantes, tandis qu'Othon, déjà excommunié, renonçait à l'empire, et qu'en Angleterre l'ignoble Jean Sans Terre se voyait imposer par ses barons révoltés la Grande Charte qui amoindrissait pour toujours la couronne anglaise, le roi de France resplendissait dans les coeurs de tous les Français comme l'incarnation du sentiment national.
Cette même année, trois mois plus tôt, le 25 avril, était né à Poissy le petit-fils du roi, fils du futur Louis VIII et de Blanche de Castille (petite-fille d'Aliénor) un petit Louis qui serait le saint roi Louis IX…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 20 novembre au 3 décembre 2008

samedi 29 janvier 2011

1248 : En route pour la Croisade

Tandis que les princes et les seigneurs avaient de plus en plus recours à son arbitrage, Louis IX préparait la croisade qu'il avait juré d'entreprendre quatre ans plus tôt.
On venait juste d'apprendre que les Turcs avaient pris Jérusalem…
Cette année-là, la vingt-deuxième de son règne, Louis IX, trente-quatre ans, s'embarquait pour la croisade. Le temps était venu, dit Jacques Bainville, de « pousser les qualités de la race capétienne jusqu'à la sainteté ».
Pieux et juste
Depuis son accession au trône, il s'était nettement affranchi de la tutelle très autoritaire de sa mère Blanche de Castille et avait déjà révélé son âme de chef volontaire, toujours pieux et juste. Tandis qu'il apaisait avec beaucoup d'humanité le drame du Midi languedocien, le roi anglais Henri III, pourtant son beau-frère, n'avait pas hésité à encourager les féodaux français à la rébellion. Ce Plantagenêt, arrière-petit-fils de la trop légère Aliénor d'Aquitaine, admettait mal qu'Alphonse, frère de Louis, fût investi du comté de Poitiers. Une guerre s'en était suivie, mais Louis avait bien vite, au pont de Taillebourg sur la Charente en 1242, puis à Saintes la même année, infligé une bonne leçon à Henri III ainsi qu'à ses turbulents comparses, le Poitevin Hugues X de Lusignan et le Languedocien Raymond VII, comte de Toulouse, encore mal consolé d'avoir dû céder devant l'ordre capétien…
Puis s'était réchauffée la querelle du sacerdoce et de l'Empire, autrement dit entre le pape Grégoire IX, puis son successeur Innocent IV, et le terrible empereur germanique Frédéric II de Hohenstaufen. Prudent, pieux mais non clérical, Louis XI n'avait pas engagé la France aux côtés du pape, plaidant même pour la levée de l'excommunication de Frédéric. Il n'en avait pas moins fait reculer ce dernier qui avait osé tenter un coup de force contre le pape.
Tandis que les princes et les seigneurs avaient de plus en plus recours à son arbitrage, le souci essentiel de Louis était alors de préparer la croisade qu'il avait juré d'entreprendre en 1244 au sortir d'une très grave maladie. On venait juste d'apprendre que les Turcs avaient pris Jérusalem et massacré les chrétiens réfugiés dans l'église du Saint-Sépulcre.
Un joyau de pierre et de verre
L'entreprise était périlleuse d'autant que la querelle de plus en plus violente entre l'empereur et le pape retenait en Europe bon nombre de chevaliers. Le roi d'Angleterre, quant à lui, n'était pas mécontent de voir son rival aller seul au-devant de grandes difficultés. L'armée serait donc composée de Français, avec seulement quelques chevaliers anglais, germaniques et norvégiens. Louis avait toutefois su renforcer ses forces spirituelles. Rythmant sa journée d'actes de dévotion, il avait aussi acheté à l'empereur de Constantinople, Baudouin de Courtenay, la Couronne d'épines, puis un morceau de la vraie Croix, et avait fait bâtir pour abriter ces saintes reliques ce joyau de pierre et de verre qu'est la Sainte Chapelle au coeur de Paris, tout juste achevée au début de 1248. C'est là que, nu-pieds, le 12 juin, le roi porta ces témoignages de la Crucifixion, avant d'aller lever l'oriflamme à Saint-Denis et entendre la messe à Notre-Dame.
En route !
Il quittait la capitale avec son épouse Marguerite de Provence dont il ne pouvait se passer et deux de ses frères, Robert comte d'Artois et Charles comte d'Anjou, laissant à sa mère Blanche de Castille, soixante ans et toute en larmes, une nouvelle fois la régence d'un royaume alors en paix et la garde des quatre enfants royaux. L'autre frère du roi, Alphonse comte de Poitiers, devant aider sa mère, rejoindrait le voyage dans quelques mois.
Le but de l'expédition était, dans un premier temps, d'atteindre l'Égypte, pour y intimider le sultan qui soutenait les Turcs. Pour cela on ferait escale à Chypre pour rassembler les forces : une flotte de 1 800 bateaux en partie achetés à Gènes et à Venise, 3 000 chevaliers, 6 000 écuyers, 5 000 arbalétriers, 10 000 piétons et 8 ou 9 000 chevaux.
Aigues-Mortes
L'armée faisait donc route en cet été 1248, par la Bourgogne, puis la vallée du Rhône s'arrêtant dans les abbayes pour y célébrer la messe et entonner le Domine salvum fac regem ! On se dirigeait au plus vite vers Aigues-Mortes, port que le roi avait fait créer, avec ses impressionnantes murailles fortifiées au milieu des étangs, surmontées du phare de la Tour de Constance. Les vents étant favorables, on prit la mer le 28 août en chantant le Veni Creator. Le sire de Joinville allait commencer de rédiger son historiographie.
Le 17 septembre on arrivait à Chypre où le roi Henri de Lusignan accueillit le roi et la reine à Nicosie. À la grande colère de Louis on y perdit du temps : cohabitation difficile entre seigneurs de toutes origines, entre princes d'Orient et d'Occident, voire entre les ordres religieux, notamment Templiers et Hospitaliers… On était encore dans l'île à la fin de l'année, tandis que Louis peaufinait son plan de débarquement en Égypte, dans un lieu évidemment tenu secret. Le moment approchait du grand héroïsme. Saint Louis allait percer sous Louis IX…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 5 au 18 novembre 2009

mercredi 19 janvier 2011

1234 : La France du Nord et du Midi

Pourquoi ne pas tenter l'entrée de la Provence dans le giron capétien ? Après avoir tenu tête à de farouches oppositions, Blanche de Castille caresse cet espoir… Elle prépare le mariage de son fils Louis IX avec Marguerite, célébré le 27 mai dans une belle simplicité.
Cette année-là, la huitième de son règne, Louis IX, vingt ans, épousait, le 27 mai en la cathédrale de Sens, Marguerite de Provence, treize ans, fille de Raimond-Bérenger IV, comte de Provence, et de Béatrice de Savoie. Cette union, voulue par la reine-mère Blanche de Castille, qui exerçait encore la régence (Louis n'allait être proclamé majeur qu'à vingt et un ans) entrait dans un vaste plan qui depuis Philippe Auguste, grand-père de Louis, consistait à étendre l'influence capétienne dans le Midi de la France.
Hérésie
Nous avons vu dans notre dernier numéro comment Louis VIII avait juste avant sa mort (1226) pratiquement mis fin dans le Languedoc à une dissidence politique qui se doublait d'une dissidence religieuse. Cela n'était pas allé sans drames effroyables entre les barons du Nord, rudes et souvent peu raffinés, et les seigneurs du Midi, dont le comte de Toulouse, plus portés à la tolérance, au goût des arts, au charme des “cours d'amour”, mais dont l'insouciance avait laissé se développer l'hérésie cathare, véritable guerre à la création, avec, au nom de la pureté parfaite, refus du mariage, de la famille, de tout devoir d'état et, bien sûr, de l'autorité de l'Église. La civilisation française, pétrie de christianisme et fondée sur la continuité familiale, ne pouvait admettre en son sein ce ferment de dissolution, et le roi se devait de soutenir la croisade lancée par la papauté, qui, en plus, lui donnait l'espoir d'agrandir le territoire de ses pères.
Drame fratricide
Louis VIII, après la quelque peu violente prise d'Avignon, avait vu les ralliements à la couronne se précipiter, mais c'est Blanche de Castille, en tant que régente, qui, après d'habiles négociations, avait conclu ce drame par le traité de Paris signé sur le parvis de Notre-Dame le 12 avril 1229 : le comte de Toulouse qui, pourtant, avait cru, comme tant d'autres féodaux du Nord et du Sud, pouvoir profiter de la régence et de l'appui du roi Edouard III d'Angleterre, pour reprendre la lutte, dut se résoudre à la soumission pieds nus, en chemise. Il donnerait sa fille en mariage à Alphonse, comte de Poitiers, frère cadet du jeune roi de France ; le fief toulousain garderait ses libertés et reviendrait à la couronne si le couple n'avait pas d'enfant.
Le drame fratricide allait certes laisser des cicatrices, mais comme dit justement le duc de Lévis-Mirepoix, « la France du Nord et la France du Midi s'étaient ouvert leurs bras ensanglantés pour demeurer unies dans l'immortalité d'un même destin ».
Cinq ans plus tard, c'est donc à la Provence que pensait Blanche de Castille, Cette femme point laide, mais altière, beaucoup plus crainte qu'aimée, eut le grand mérite de tenir tête à de farouches rébellions, afin de transmettre intacte la couronne au jeune Louis. Il lui fallait maintenant “bien marier” celui-ci.
Le mariage
Après le ralliement (sous Louis VIII) des sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, et presque du comté de Toulouse, pourquoi ne pas tenter l'entrée de la Provence dans le giron capétien ? L'ancien royaume d'Arles, jadis inclus dans la succession des comtes de Toulouse mais encore nominalement terre d'Empire, était alors la possession de Raimond-Bérenger, issu des anciens et puissants comtes de Barcelone ; il était père de quatre filles et d'aucun fils : Marguerite, née en 1221, pleine de douceur et de tendresse, était l'aînée. Depuis un an les négociations allaient bon train entre les envoyés de Blanche et Raimond-Bérenger.
Quand la jeune fille, accompagnée de son oncle Guillaume, évêque de Valence, et de toute une suite de musiciens, approcha de Sens, Blanche et Louis se portèrent à sa rencontre. Le roi, beau jeune homme au teint vermeil, ne put dissimuler sa joie devant cette fiancée qu'il n'avait pas choisie mais qu'il aima tout de suite. Les noces furent célébrées dans une belle simplicité. Certes, pour une jeune fille du Midi habituée, comme son arrière-grand'mère la volage Aliénor, à la vie joyeuse et galante, découvrir un mari déjà adonné à des pratiques religieuses d'une piété exceptionnelle, mais qui pourtant savait rire à l'occasion, fut une surprise. Leur ménage n'en allait pas moins être un modèle de fidélité. Le plus dur serait pour Marguerite de supporter sa belle-mère…
Unions royales
Signalons que toutes les autres filles de Raimond-Bérenger allaient être reines elles aussi : Éléonore allait épouser en 1236 Henri III, roi d'Angletterre, Sancie en 1243 le frère de ce même Henri, Richard de Cornouailles, futur roi des Romains, et Béatrice en 1246 Charles 1er d'Anjou frère de Louis IX, futur roi de Naples et de Sicile.
Certes des étapes durent être ménagées pendant deux siècles pour que la Provence pût être « unie à la France comme un principal à un autre principal », selon le mot de Frédéric Mistral, mais le rapprochement esquissé allait être fructueux, tandis que déjà saint Louis perçait sous Louis IX.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 15 octobre au 4 novembre 2009