
Écologie rédemptrice, école sous tutelle idéologique, justice militante, enfants soustraits à leurs familles au nom du Bien : dans « La République de Gaïa », Alexis Legayet pousse jusqu'à leurs limites les tendances liberticides de notre époque. Nourrie de la philosophie de Platon, d'humour noir et d'une ironie mordante, la nouvelle dystopie de ce prolifique romancier est à la fois drôle et inquiétante. Entretien avec un auteur qui a choisi les armes de la satire plutôt que celles de l’essai.
Dans La République de Gaïa, la France est passée sous la domination d’un pouvoir écologiste radical. Au nom du Bien, du climat, de l’inclusion et de la protection des plus faibles, toutes les institutions – école, justice, aide sociale à l’enfance, médias – sont progressivement gagnées par une nouvelle morale officielle. À travers plusieurs personnages, notamment Alice, jeune institutrice convaincue d’incarner le Progrès, Alexis Legayet décrit une société où les certitudes idéologiques l’emportent sur le réel, où le soupçon permanent dicte les rapports sociaux et où l’éducation sert à façonner un « homme nouveau ». Nourri de débats contemporains (notamment sur les dysfonctionnements de l’ASE) et de références philosophiques (en particulier à Platon), cette dystopie politique mêle humour, caricature et réflexions sur les dérives possibles d’une société persuadée d’agir au nom du Bien.
ÉLÉMENTS. Votre œuvre riche d’une quinzaine de romans est un mélange de satire philosophique et d’anticipation sur certaines dérives de notre époque (féminisme castrateur, antispécisme et écologisme radicaux, omniprésence de l’IA). Vous avez choisi de passer par la fiction, l’ironie et le grotesque plutôt que par l’essai. Qu’est-ce que le roman vous permet de dire que l’essai ou la tribune ne permettraient pas ?
ALEXIS LEGAYET : À l’origine de chacun de mes livres, il y a en effet le désir d’explorer une question de notre temps. Sur ce point, et pour ce qui me concerne, la forme roman possède un quadruple privilège sur l’essai sociologisant ou philosophique : celui d’être statutairement une fiction, décollée par principe d’une position de vérité ; celui d’incarner des idées – dans des corps, dans des histoires passionnées que la logique abstraite a naturellement tendance à nous faire oublier ; celui – qui n’est pas rien – de m’amuser (et peut-être, sait-on jamais, un ou deux autres avec) ; celui, enfin, d’être désengagé…
Et tout cela va ensemble : quoi que dans le combat qui oppose les conservateurs et les progressistes, je sois plutôt de cœur du côté des premiers, je dois non seulement admettre mon incapacité à fonder en raison mes positions spontanées, mais, davantage encore, que la force des arguments est souvent du côté des seconds.
Qu’opposer par exemple aux arguments moraux des végétariens, sinon l’habitude et la tradition qui, du point de vue de la raison, ne sont peut-être rien d’autre que des formes mystifiées du droit du plus fort ? Et pourtant quelque chose résiste… quoique déstabilisé, je ne suis pas convaincu. D’où, afin notamment d’y voir un peu plus clair, l’idée d’incarner davantage ces discours ; car si la vérité est (peut-être) ultimement indécidable – de ce point de vue, je tiens une position sceptique -, reste que discours progressistes et conservateurs mobilisent des corps et des passions qui, dans leur confrontation, écrivent des histoires potentielles en lesquelles se jouent ces questions de notre temps.
Comme tout romancier, je me fais alors spectateur de ce combat dont je tente d’épouser la logique idéelle et passionnelle (celle de mes personnages, celle des situations) sans savoir par avance où elles vont m’emmener. D’où un désengagement de principe : dans mes romans du moins, je tente de ne pas prendre parti, je laisse mes personnages jouer leur rôle, où qu’il puisse les mener dans cette comédie. De là le fait qu’à propos du même livre (Dieu-Denis ou le divin poulet), des végans m’aient remercié d’avoir pris fait et cause pour les animaux (j’avais même été sélectionné pour un prix animaliste), quand de vieux conservateurs carnivores s’enchantaient, eux, que je me fiche si allègrement des animalistes…
D’un point de vue littéraire, d’ailleurs, ce désengagement me semble tout à fait essentiel. Si je n’étais désengagé (temporairement, partiellement, littérairement…), je ne pourrais m’amuser de situations parfois objectivement tragiques – car c’est cela que fait le romancier – ce sadique ! – qui jouit et rit parfois non seulement du mal dans lequel il plonge ses propres personnages, mais des maux du monde lui-même, qui sont tous pour lui une excellente occasion pour écrire.
Une tragédie inédite survient – attentat, meurtre, suicide, que sais-je ? Tout le monde crie, pleure, lève le poing ! Le romancier, lui, jubile (pour partie, bien entendu) : « oh, la belle histoire ! »
Un exemple : ce roman (La République de Gaïa) développe l’idée de placements abusifs d’enfants par une ASE (Aide Sociale à l’Enfance) mise au service d’un État écologiste ayant pour but de libérer la jeunesse de l’influence délétère des familles. Je me souviens du moment où l’idée a germé. J’étais en voiture, j’écoutais la matinale de Radio Courtoisie. Une avocate y disait que la moitié des placements d’enfants étaient, selon elle, des placements abusifs. La moitié ! Soit environ 150 000 ! 150 000 enfants, en France, arrachés à leurs parents pour des raisons, selon elle, infondées (et idéologiques) ! Réalité abominable ! J’imaginais, bien sûr, mes propres enfants enlevés… mais… oh la belle histoire ! Je tenais là mon roman. Jubilation… Horreur et jubilation… horreur donc jubilation, plutôt, car jubilation devant mon propre sentiment d’horreur, dont je me faisais ici l’horrible spectateur. Attitude perverse, immorale, mais caractéristique : tout est nourriture pour le romancier. Comme la hyène, il se repaît des cadavres. Ce n’est donc pas un hasard si le vertueux Platon proposait de ramener les poètes (faux, injustes, immoraux) à la porte de la Cité…
ÉLÉMENTS. Platon, justement… La République de Platon irrigue tout le roman. Vous semblez suggérer que l’idée d’une cité parfaitement vertueuse peut facilement glisser vers une société de contrôle. Pourquoi avoir choisi Platon comme fil conducteur ?
ALEXIS LEGAYET : La République de Gaïa est, en effet, la tentative de la part d’écologistes progressistes de réaliser une République parfaite, orientée par le Vrai et le Bien, comme l’était celle imaginée par Platon. Certes, eu égard aux évidences du temps, Platon, vieil archaïque qui, non content de hiérarchiser les êtres (défendant, par exemple, pour les humains, un authentique racisme), figeait le mouvement et essentialisait ce que nous, modernes, savons n’être qu’historique, peut tout autant nous apparaître comme un affreux fasciste… Alain Badiou ne s’y est toutefois pas trompé : on peut tout aussi bien lire la République comme un élan à prolonger vers ce Bien et ce Vrai que serait le communisme.
En ce qui nous concerne, aujourd’hui, la reconnaissance du caractère transitoire de toute identité ne nous invite-t-elle pas, en effet, à nous unir, nous fondre, nous dissoudre dans le Commun ultime (celui de la Cité, pour Platon ; celui de Gaïa, aujourd’hui ; celui du Cosmos, demain) ?
Toute fixation (sur une nation, un genre, une espèce…), toute fermeture (sur l’autre : qui est essentiellement le même, mon frère, mon prochain) – comme refus du Bien et de la Vérité – n’est-elle pas taxée de “fasciste” ?
Nonobstant son archaïsme, chez Platon, l’élan est là : 1) le but d’abord : organiser une république unie non par le hasard de l’histoire, mais par un véritable Bien ; 2) dont les fondements soient accessibles à la seule raison humaine (d’où le caractère ouvertement “scientifique” de la nouvelle République) ; 3) la critique des “imbéciles” (identitaires, climatosceptiques, gilets jaunes, et “nez rouges” dans le livre) enfermés dans la caverne de leurs préjugés archaïques dont les Sachants gouvernants doivent idéalement les libérer (et en tout cas les diriger et guider) ; 4) la nécessité fondamentale de l’éducation, et spécialement celle des enfants, afin de guérir à la source la Cité de l’erreur et du mal historique ; 5) le rôle essentiel de la musique dans la formation des âmes – dont la République de Gaïa fera un usage intensif ; 6) la question du désir – du désir érotique – et de sa nécessaire sublimation au sein du processus éducatif (dans Le Banquet, surtout, cette fois) ; 7) l’interdiction, enfin, des pensées déviantes, et, par exemple, de ces poètes et chansonniers suivant les délires immoraux et antisociaux des passions et des traditions sans fondement.
Tout cela est en Platon, du moins en un certain Platon… puisque, refusant (lui aussi) la forme du traité au profit de l’espace fictionnel du dialogue, le philosophe s’échappe toujours derrière ses personnages – dont on ne peut donc dire d’aucun avec sûreté qu’il est le véritable Platon (pas même Socrate). Le philosophe Alain nous invitait ainsi à ne pas trop prendre au sérieux les thèses jaillissant des dialogues, au profit du jeu libre et jubilatoire de la pensée d’où elles ont problématiquement et parfois seulement ludiquement émergé…
ÉLÉMENTS. Malgré les sujets graves – école, justice, protection de l’enfance, surveillance idéologique – le roman est très drôle. Pourquoi avoir choisi la comédie, plutôt que le roman tragique ?
ALEXIS LEGAYET : Le fond est tragique, bien entendu. On le sait, on le rappelle… je joue ici et là, dans le roman, quelques notes en mineur… mais pas trop, et le moins possible. Par tempérament d’abord, je refuse de m’ensevelir là-dedans. Trop déprimant (car je suis un sensible)… Non, je préfère prendre de la distance et m’amuser de ces situations, ce qui suppose toujours une forme plus ou moins grande d’ “anesthésie de la sensibilité” (Bergson) – donc une part “diabolique” (Baudelaire). Qu’une partie du réel échappe alors, j’en conviens – je la fuis ! – mais que, par la voie comique, quelque chose de ce dernier s’éclaire aussi est évident : on ne peut rire à propos que de ce qui est intrinsèquement risible.
Selon la formule de Bergson, sont risibles les vivants qui se comportent comme des mécaniques – ceux qui se croient libres et lucides, et sont inconscients des logiques qui les meuvent, malgré eux. L’idéologie – dans ce roman : le progressisme militant des citoyens de Gaïa -, qui, parce qu’elle ignore structurellement des pans entiers de la réalité (au nom d’un Bien et d’un Vrai fantasmés), est logiquement destinée à glisser sur des peaux de banane et à se prendre des portes dans le nez, est une excellente matière pour tisser des romans comiques.
Alexis Legayet, La République de Gaïa, 294 p., 17€







