mardi 4 août 2026

Ukraine : les médias et le bain de sang

 

Médias guerre Ukraine : leur responsabilité dans le bain de sang | MPI

Nous vous proposons une nouvelle analyse du journaliste ukrainien indépendant Peter Korotaev, traduite en français pour Médias Presse Info par Thierry Marignac, auteur et interprète, spécialiste de l’Ukraine et de la Russie. Cette fois, il est question de la responsabilité des médias occidentaux dans la poursuite des horreurs de cette guerre entre l’Ukraine et la Russie. Encore un type d’article que vous ne risquez pas de trouver dans la presse du système.

Pierre-Alain Depauw

La responsabilité occidentale pour les unités d’assaut

Les coupables sont rarement punis. Surtout s’il s’agit de journalistes. En admettant que cela leur importe et qu’ils en aient eu connaissance, les gens oublient leurs crimes et ceux qui font des relations publiques avec le meurtre de masse décrochent une promotion.
Néanmoins, ça vaut le coup de mesurer le sang que certaines personnes ont sur les mains.

Contre-attaques dont la seule utilité est médiatique

Durant l’année écoulée, une certaine branche de l’armée d’Ukraine a grossi démesurément. Les troupes d’assaut, qui sont maintenant aux alentours de 50 000 soldats. Un seul régiment d’assaut, le 425e contrôle 10-15% de la ligne de front et, plus important, les secteurs les plus dangereux.
Ces unités sont devenues tristement célèbres pour un certain nombre de raisons. Ce qui comprend des tabassages systématiques et la torture des subalternes dans l’intérêt de la discipline générale et la punition des tentatives d’évasion. Des passages à tabac qui entraînent fréquemment la mort des soldats et incluent toutes sortes de tortures médiévales. Ce qui comprend aussi l’exécution des soldats désertant leurs positions, par balle ou par drone. « Les nôtres, ça n’existe pas » selon la formule désormais célèbre du commandant d’une des plus fameuses unités d’assaut, à qui on a officiellement décerné le titre de Héros de l’Ukraine.
Et tout ça au profit d’une seule chose — des contre-attaques constantes contre un ennemi beaucoup plus puissant. Lorsque vos soldats mobilisés doivent être lancés dans une attaque qui leur coûtera probablement la vie, comment les motiver autrement ? L’objectif convoité est de récupérer une bourgade, dont le nom pourra être diffusé dans la presse.
Ce glorieux objectif a des coûts humains assez concrets. D’après un chef militaire ukrainien de premier plan, les officiers du 225e régiment d’assaut se sont vantés d’avoir perdu 1000 de leurs hommes en une semaine. Bien que ce chiffre puisse paraître énorme, il est possible, vu la taille de ce « régiment » (autour de 10 000 hommes) et les privilèges massifs qu’il a obtenu l’année dernière en termes d’accès au recrutement. Savoir si c’est tenable pour l’armée ukrainienne, étant donné ses problèmes de recrutement bien connus — la réponse est évidente.
Les privilèges d’accès au recrutement des unités d’assaut vont peut-être prendre fin. Mais les morts ne ressusciteront pas. Alors ça vaut le coup de réfléchir sur le pourquoi de tout ce gâchis de vies humaines. C’est aussi une indication pour déterminer si ce massacre industriel va se poursuivre ou non.

En termes militaires, on peut soulever certaines questions sur les unités d’assaut. Étant donné le manque chronique de personnel, il faut des équipes de réaction rapide susceptibles de circuler sur le front pour stopper les avancées ennemies. Et il est assez fantaisiste d’imaginer, comme le disent certains commentateurs, que l’armée ne se serve que de drones, que les assauts d’infanterie appartiennent au passé. Les drones peuvent tuer des ennemis mais ils ne peuvent tenir le territoire. Même lorsqu’on est sur la défensive, certaines contre-attaques sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de déborder par les flancs et plus généralement pour l’empêcher d’avancer en s’infiltrant.

Mais il est impératif de souligner l’évènement qui a amené la création ou au moins l’expansion massive des unités d’assaut. Il s’agit de l’invasion de la région de Koursk par l’Ukraine en été 2024. C’est la loyauté qu’ont démontrée les unités d’assaut dans cette aventure qui a poussé le commandant-en-chef Syrsky à les augmenter en nombre constamment.
Un certain nombre de commandants respectés d’autres unités militaires ukrainiennes ont refusé de participer à cette opération, qui avait toutes les chances de finir par la catastrophe qui s’est déroulée quelques mois plus tard. Mais les chefs des unités d’assaut étaient heureux d’y participer et ils étaient à l’avant-garde. Ils sont restés bien après que la nécessité de battre en retraite aurait dû s’imposer. Lorsque cela devint inévitable au printemps 2025, la retraite a été chaotique et a causé encore plus de pertes. Et même après ça, les unités d’assaut ont mené quelques tentatives absurdes d’incursion dans la région russe de Belgorod. Selon un autre officier qui combattait côte-à-côte avec les unités d’assaut, celles-ci perdaient régulièrement 90% de leurs effectifs dans des offensives condamnées à l’échec.

L’exemple de Koursk

L’opération de Koursk ne présentait aucun intérêt militaire. Zelensky tenta de prétendre sans beaucoup de conviction que cela visait à « échanger » des parties de la région de Koursk contre du territoire contrôlé par les Russes. La Russie refusa. Il était clair pour quiconque disposant encore de quelques neurones que 1) la région de Koursk, c’est le moins qu’on puisse dire, n’était pas le secteur le plus important stratégiquement pour la Fédération Russe, et 2) que les tentatives de faire chanter la Russie en prenant du territoire en otage n’ont jamais entraîné celle-ci à se soumettre.
Et fin 2024 et 2025, pendant et après Koursk, l’Ukraine a perdu plus de territoire qu’elle n’en avait perdu depuis 2022. Plus encore en 2025. Les unités d’élite avaient été avalées par Koursk, des troupes dont l’Ukraine avait un besoin criant sur son propre champ de bataille. Les espoirs que la Russe transfèrerait des troupes du Donbass à Koursk ne se sont jamais concrétisés, du moins pas de façon significative.

Alors quel était l’objectif ? Titiller l’imagination occidentale. Il existait un élément visant à remonter le moral ukrainien, sans aucun doute, mais c’était le public occidental qui comptait vraiment. Après tout, c’est de là que vient l’argent permettant à l’État et à l’armée ukrainienne d’exister.

À l’époque de Koursk, le public occidental commençait à s’ennuyer et être assez déçu de son drame ukrainien si excitant de prime abord. À présent, c’était trop déprimant. La contre-offensive tant attendue de 2023 n’avait pas produit les résultats escomptés. Personne ne prenait triomphalement son café en Crimée. La Russie continuait à grignoter la ligne de front. La ville de Bakhmout avait été perdue, à un prix très élevé pour les soldats ukrainiens qui l’avaient défendue pendant des mois.
L’Ukraine pouvait-elle vaincre ? L’envoi de centaines de milliards de dollars et d’euros valait-il le coup ? Les dizaines, centaines de milliers d’hommes tués dans un conflit qu’Européens et Américains encourageaient l’Ukraine à poursuivre ?

Koursk dissipa tous ces doutes. Ou du moins, c’est ce que rapportait la presse occidentale avec jubilation. Quelle euphorie ont-ils dû ressentir à ce moment-là. Tel était le mot employé dans les médias ukrainiens à l’époque — euphorie. En ce qui concernait les médias de l’Occident et sa classe politique leur conviction bien-aimée était raffermie — la courageuse Ukraine pulvérisait à nouveau le tigre de papier russe. Les pessimistes chez nous ont tort de douter de la suprématie de nos excellentes démocraties. Les Ukrainiens ne se contentent pas de mourir pour nos idéaux, ils gagnent ! Les laboratoires d’idées américains écrivaient des articles sur « Le génie opérationnel et stratégique de l’offensive de Koursk ». La presse était extatique.
Tandis que les troupes ukrainiennes ont été repoussées depuis longtemps hors de Koursk, les unités d’assaut ont continué à être en symbiose avec la presse occidentale en 2026. Cette année, elles ont été engagées dans d’interminables contre-attaques.

Le premier endroit où elles sont entrées en activité est le secteur sud du front, les régions Zaporogues et de Dniepropetrovsk. Il y a eu des désertions et des retraites massives d’autres unités ukrainiennes en 2025 et au début 2026. Les unités d’assaut ont stabilisé la situation, en partie en exécutant les déserteurs, mais aussi en menant sans fin de nouvelles contre-attaques.
Bien que certains analystes ukrainiens aient évoqué la nécessité stratégique d’empêcher la Russie de monter une grande offensive en direction de la grande ville de Zaporidjia, Zelensky semblait avoir un autre intérêt dans les contre-attaques ukrainiennes. Il faisait constamment des déclarations sur les territoires repris par les unités d’assaut dans le sud.
On a même évoqué une « contre-offensive au sud » au début de l’année, quoique que cette affaire se soit dégonflée assez vite. Pendant la frénésie, les observateurs occidentaux se sont une fois de plus persuadés que « L’Ukraine avait changé le cours de la guerre ». L’Institut Américain pour l’Étude de la Guerre, présidé par l’aristocrate néo-con Kimberley Kagan, assurait ses lecteurs que l’Ukraine prenait à présent plus de territoires que la Russie.

Derrière la propagande, des quantités de morts

En bref, Zelensky et la presse ne cessaient de parler de villages repris, négligeant généralement de signaler que ceux-ci avaient une population qu’on pouvait compter sur les doigts des deux mains, même avant 2022. Les déclarations de Zelensky sur la reconquête de 300 km2 étaient également contestés par la plupart des analystes militaires ukrainiens, qui croyaient plutôt à 75 km2. Plus tard, Zelenski gonfla encore le chiffre jusqu’à 400 km2, et les analystes ukrainiens restaient toujours aussi septiques.

Rien de très impressionnant n’a été accompli dans ces contre-attaques au sud. Les Russes ont continué d’avancer simultanément dans ces secteurs. Un analyste militaire ukrainien se lamentait en permanence sur les pertes massives subies par les unités d’assaut dans ces opérations.
En bref, il s’agissait encore de relations publiques. La steppe d’Ukraine méridionale est difficile à défendre, manquant d’infrastructures urbaines. Ce qui rend plus facile de tuer ou de chasser des soldats ennemis d’un village. Le problème, c’est qu’une fois qu’on a pris ces positions, on est à son tour pilonné par bombardements aériens. Cependant, on peut clamer à la presse qu’on a « libéré » le territoire, même s’il faudra l’abandonner dans quelques semaines (si l’on survit).
Quelque chose d’encore plus grotesque a eu lieu dans un autre lieu où les unités d’assaut ont été particulièrement actives cette année — la ville de Pokrovsk dans la région de Donetsk. Les Russes ont pris la ville fin 2025. Mais les Ukrainiens et leurs soutiens européens ne voulaient admettre avoir perdu cette ville stratégique à aucun prix. Et les unités d’assaut ont mené d’innombrables opérations pour entrer dans Pokrovsk et se filmer à y lever un drapeau. D’autres soldats ukrainiens se plaignaient que des dizaines d’hommes se faisaient tuer dans ces mascarades. Mais ça n’avait pas d’importance — on montrait que Pokrovsk « tenait ».
Il y a eu un cas particulièrement atroce en avril de cette année, quand un groupe important de soldats du 425e régiment d’assaut ont été tués au cours d’une mission suicide vers un village près de Pokrovsk.

Construire une image au détriment de toute logique militaire

La dernière affaire caricaturale de ce genre a eu lieu à la mi-juillet. Syrski allait être limogé, et ses unités d’assaut étaient de plus en plus critiquées. Alors le tristement célèbre 425e régiment d’assaut est entré dans la ville de Konstantinovka dans la région de Donetsk, qui était à ce moment-là sous le contrôle presque total des Russes. Ils ont levé un drapeau portant les visages de Syrsky et Zelensky. Ils bientôt été capturés par les Russes et forcés de lever un drapeau russe. Le 425e a fini par admettre que les hommes avaient été pris en otage et n’a pas nié la véracité de la vidéo avec les visages de Syrsky et Zelensky. Cependant, sur une note positive le 425e a souligné « qu’au moins, ils ne sont pas morts » ce qui est à la fois peu rassurant et pas nécessairement vrai.

Toutes ces affaires ont peu à voir avec une logique militaire. Il s’agit beaucoup plus de construire une certaine image de la réalité pour un public civil, en particulier occidental. Il est erroné d’accuser le commandant-en-chef Syrsky d’être le responsable de tout ça. Il n’a fait qu’exécuter les ordres. Ceux qu’il a reçu du président ukrainien, un homme de spectacle par profession, qui adore les applaudissements et déteste le silence. Et le président lui-même, est à son tour encouragé par l’étranger.

C’est pourquoi les journalistes occidentaux qui organisent ce théâtre ont aussi du sang sur les mains. Ce qui ne les empêchera pas de dormir.
Quoi qu’il en soit, ces facteurs ne sont pas près de changer. Et comme l’armée d’Ukraine est constituée de citoyens mobilisés de force que l’idée de mourir n’attire pas spécialement, en particulier pour des objectifs aussi stupides, je ne vois pas comment les formes de discipline employée par les unités d’assaut vont donner un résultat probant.
Les journalistes occidentaux ne vont pas non plus mourir de sitôt. Leur matériel humain dans les steppes méridionales, cependant, fond lui comme neige au soleil.

Peter Korotaev (traduction par Thierry Marignac)

https://www.medias-presse.info/medias-guerre-ukraine-les-et-le-bain-de-sang/247828/

L’Odyssée et la fastidieuse guerre « woke » contre la culture blanche

 

Nous avons tous entendu cet argument pendant la majeure partie de notre vie : « La culture blanche n’existe pas. » C’est sans doute le refrain racial le plus courant, car c’est celui qu’il est le plus socialement acceptable de répéter. Si quelqu’un disait « La culture noire n’existe pas, car les Noirs sont tous issus de tribus différentes… », cette personne serait traitée de raciste par la foule « woke ». En revanche, lorsqu’il s’agit de la culture blanche, de telles affirmations sont applaudies.

La question est la suivante : pourquoi est-il acceptable de minimiser ou de dénigrer la culture blanche tout en vénérant toutes les autres cultures ? De plus, si la culture blanche n’existe pas, pourquoi les groupes minoritaires « woke » tentent-ils constamment de s’approprier l’histoire et les réalisations des Blancs ?

Je souhaite approfondir un peu plus cette question, principalement en raison des attaques incessantes contre la civilisation occidentale par le biais de la déconstruction, menée par la gauche, de nos figures et mythologies les plus populaires. Cette fois-ci, les élites hollywoodiennes ont choisi comme victime l’Odyssée d’Homère, un classique de la Grèce antique profondément ancré dans l’histoire occidentale (l’histoire blanche).

Hollywood a mis TOUT en œuvre pour ce film et je soupçonne que c’est parce qu’ils sont désespérés. Ils cherchent désespérément une victoire « woke ». Ils ont essuyé des centaines d’échecs tant au cinéma qu’à la télévision ces dernières années et il commence à sembler que « Get Woke, Go Broke » (Deviens « woke », fais faillite) soit en train de devenir la norme dans le discours populaire. Les gauchistes ne le supportent pas.

En réponse, Hollywood a truqué le jeu : ils ont fait appel à Christopher Nolan, l’un des rares réalisateurs encore en activité dans l’industrie à disposer d’un public fidèle de fans inconditionnels qui iront voir ses films quelle que soit leur qualité. Les distributeurs se sont concentrés sur les ventes de billets IMAX destinées à une clientèle plus aisée, gonflant artificiellement le chiffre d’affaires global au box-office.

Les médias n’ont cessé de faire de la propagande, en assurant une promotion massive du film plusieurs mois à l’avance. Des éléments indiquent également que Rotten Tomatoes manipule une nouvelle fois la note du public pour ce film en rejetant la plupart des critiques négatives (ils l’ont fait avec de nombreux films phares « woke » au fil des ans).

Le plus drôle, c’est que les journalistes déclarent déjà que l‘Odyssée est la « preuve » que « Get Woke, Go Broke » est un sophisme. Au moment où j’écris ces lignes, le film n’a encore généré aucun bénéfice. Ce que je trouve toutefois le plus intéressant, c’est que ces journalistes militants utilisent bel et bien l’expression « Get Woke, Go Broke » dans leur vocabulaire courant. C’est un aveu indirect de leur agenda.

Ils désignent spécifiquement notre mouvement comme leur ennemi et nous déclarent « vaincus » parce que l’Odyssée devrait rapporter de l’argent. Par défaut, ils admettent que nous représentons une menace pour eux, et que l’Odyssée est un projet « woke » conçu pour « nous réduire au silence ». Mais en quoi cela importe-t-il ?

Il est important de comprendre que les gauchistes pensent comme des enfants. Ils croient qu’avoir la « majorité » revient à avoir raison ; pour eux, détenir la majorité équivaut à détenir le pouvoir. Si l’Odyssée est un succès au box-office, ils pensent que cela prouve qu’ils constituent le mouvement politique dominant.

Peu leur importe que leur soi-disant majorité soit en réalité artificielle ; s’ils parviennent à faire croire au public que la gauche politique dispose d’un mandat social, cela leur permettra de prendre le contrôle de la culture. En d’autres termes, ils tentent de fabriquer un consensus.

Le film l’Odyssée est une salve claire visant directement les conservateurs et l’histoire occidentale. C’est une parodie multiculturelle, un film ridicule truffé d’inexactitudes historiques et basé sur une interprétation déconstructionniste rédigée par une universitaire féministe d’Oxford (Emily Wilson). Le film sape explicitement l’héroïsme du récit et fait d’Ulysse un homme brisé, souffrant d’un « traumatisme » et d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) liés à ses regrets concernant la guerre et à son comportement « colonialiste ».

Mais ces ajouts fallacieux à la mythologie m’intéressent moins que les raisons pour lesquelles ils ont été inclus.

La déconstruction d’Ulysse me rappelle ce que Kathleen Kennedy et ses acolytes chez Disney ont fait subir à Luke Skywalker dans « Les Derniers Jedi ». Ils ont pris un homme brillant, courageux et intègre pour en faire une petite salope brisée, aigrie et nihiliste – l’exact opposé de son personnage d’origine. Ce n’était pas une erreur, c’était tout à fait délibéré.

Les Blancs n’ont pas le droit d’avoir des héros audacieux, sages et sûrs d’eux. Nous sommes censés regretter notre histoire et nos accomplissements. Nous ne sommes pas censés célébrer de telles choses, car cela pourrait nous inspirer à être audacieux, sages et sûrs de nous aujourd’hui.

La distribution de l’Odyssée, où les rôles ont été réattribués à des acteurs noirs, hispaniques, asiatiques et d’autres origines (y compris une Ellen Page transgenre incarnant un guerrier grec masculin) – des personnes qui n’auraient jamais peuplé l’époque d’Homère –, constitue l’angle d’attaque habituel d’un Hollywood « woke », mais ce n’est pas la seule attaque. Si un protagoniste principal est blanc, comme c’est le cas dans le film de Nolan, il doit être démoli et affaibli. Il doit être dépeint comme humilié et en quête désespérée de rédemption, qu’il n’obtiendra bien sûr qu’en adoptant les idéaux progressistes.

La dernière chose que Hollywood souhaite, c’est de mettre en scène un héros blanc qui n’éprouve aucun remords pour ses actes et ses valeurs.

C’est là le message « woke » sous-jacent qui empoisonne véritablement le débat autour de l’Odyssée. Les acteurs issus des minorités servent avant tout de bouclier contre les critiques. Si quelqu’un se plaint de la présence d’acteurs africains, hispaniques ou asiatiques dans une épopée grecque, les médias peuvent jouer la carte du « racisme » et balayer d’un revers de main la question. Ils affirment que nous détestons simplement voir des minorités au cinéma.

Mais ce ne sont pas les minorités au cinéma qui nous posent problème ; c’est l’injection de propagande « woke ». Voilà le véritable crime. Si Christopher Nolan réalisait un film inspiré de l’« Épopée de Liyongo », un récit africain du IXe siècle, et qu’il remplaçait les personnages swahilis par des acteurs blancs dans le but de s’approprier l’histoire africaine, la gauche perdrait complètement la tête et crierait à l’« appropriation culturelle ». Le deux poids, deux mesures est flagrant.

L’Odyssée sera-t-elle rentable ? Peut-être. Le film a connu un excellent premier week-end, mais, une fois l’inflation prise en compte, il n’a même pas réussi à se hisser dans le top 50 du classement des meilleurs résultats au box-office pour un premier week-end. Le film doit rapporter environ 700 millions de dollars pour atteindre le seuil de rentabilité, sans compter les 20 % des recettes brutes qui reviennent à Christopher Nolan conformément à son contrat.

Je doute que le studio gagne beaucoup d’argent avec ce film, mais Hollywood le présentera quand même comme une victoire. D’une part, parce qu’aucun film « woke » n’a connu un tel élan depuis des années. Et d’autre part, parce que la gauche politique est à l’agonie et qu’elle a besoin d’une victoire très médiatisée pour justifier son habitude de doubler la mise sur l’échec.

Toute personne sensée et intelligente ferait remarquer qu’un seul film « à succès » ne compense pas le cimetière rempli de désastres « woke » au box-office. Cela n’a aucune importance pour la foule militante. Elle pense qu’une seule victoire effacera toutes ses pertes précédentes.

De plus, l’Odyssée est censée s’inscrire dans la longue marche marxiste vers un Occident multiculturel et la fin de l’histoire blanche telle que nous la connaissons.

Le poème épique d’Homère a été composé il y a environ 2 800 ans et constitue l’une des plus anciennes œuvres littéraires de l’histoire de l’humanité qui nous soient parvenues. Il témoigne des incroyables accomplissements du monde occidental ; il fait partie de la source d’où a jailli l’Occident moderne.

À l’époque de la création de l’Odyssée, la Méditerranée était majoritairement caucasienne selon les données génétiques. Cela inclut l’Afrique du Nord, qui était majoritairement caucasienne et largement « blanche » selon les normes modernes. Il convient de noter que les Africains subsahariens n’étaient pas présents en nombre notable en Afrique du Nord ni en Méditerranée avant plusieurs siècles plus tard, car la traversée des déserts d’Afrique centrale a empêché leur migration vers le nord pendant des milliers d’années.

Les Arabes étaient également peu nombreux et n’ont occupé la région en grand nombre qu’à partir de l’invasion des hordes musulmanes, bien après l’époque d’Homère.

De nombreuses représentations des Grecs et des Macédoniens de l’Antiquité, notamment sur des poteries, des fresques murales et d’autres œuvres d’art qui nous sont parvenues, montrent des personnes à la peau claire, souvent aux yeux bleus, et dans certains cas aux cheveux blonds, etc. En d’autres termes, elles étaient blanches – de nuances de blanc variées, mais toujours blanches.

Le simple fait de souligner ce fait historique et scientifique déclenchera immédiatement la fureur de la foule « woke » et de ses alliés universitaires. Vous serez submergé par une avalanche d’exceptions et de raisonnements alambiqués visant à expliquer pourquoi les peuples de ces civilisations anciennes n’étaient pas vraiment « blancs ». N’oubliez pas : « la culture blanche n’existe pas », seules d’autres cultures existent.

Beaucoup trop de détracteurs et de fanatiques des théories du complot historique pensent réellement que la composition démographique de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée à l’époque d’Homère était la même que celle de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée d’aujourd’hui. Ils ne savent rien des grands mouvements migratoires du Moyen Âge ni de l’invasion musulmane. Il est impossible d’avoir une discussion constructive avec ces personnes, car leur point de référence repose sur une ignorance totale.

Au-delà de cela, il existe une autre catégorie de personnes malhonnêtes (les gauchistes « woke ») qui considèrent comme leur devoir de discréditer l’histoire blanche et de la réécrire comme si elle n’avait jamais existé. Elles flattent souvent les complexes d’infériorité des groupes minoritaires en affirmant que l’histoire blanche est en réalité LEUR histoire. Les Blancs auraient simplement « volé » les réalisations d’autres civilisations et les auraient remplacées au fil du temps.

Cela fait partie du discours qui alimente la polémique autour de la lamentable adaptation cinématographique de l’Odyssée par Christopher Nolan. Il s’agit d’un traité « woke », d’un talisman magique conçu pour « brunir » et féminiser un énième élément du patrimoine occidental. Cela s’inscrit dans un programme plus vaste visant à faire oublier aux Blancs qui nous sommes, ou tout au moins à nous faire honte de notre identité.

Le but ultime ? Comme je l’ai dit, il s’agit de la mainmise multiculturelle sur le monde occidental. Tout découle de ce complot. Les remakes « woke » d’Hollywood y trouvent leur origine. Les politiques d’immigration massive menées par les gouvernements de gauche font avancer ce programme. La déconstruction de notre histoire dans les écoles et les universités publiques vise à endoctriner les enfants afin qu’ils n’apprennent jamais la vérité.

Jusqu’au jour où, en levant les yeux, nous constaterons que tout ce qui fait de nous ce que nous sommes a disparu : de la méritocratie au républicanisme, du christianisme à la pensée critique, de l’innovation à l’esprit d’entreprise, de la liberté individuelle au libre marché, de la propriété à la responsabilité, et oui, du colonialisme (c’est-à-dire le fait d’améliorer les enfers du tiers-monde où les gens sont incapables d’améliorer leur propre environnement, afin qu’ils ne se transforment pas en pillards cherchant à envahir nos pays).

Tout cela remplacé par un purgatoire socialiste dans lequel tout le monde est tout aussi pathétique, désespéré et inutile.

Toute cette conspiration est devenue assez transparente et d’un ennui mortel. Heureusement, un film de pacotille ne va pas inverser la tendance écrasante, à savoir le déclin lent mais constant de la folie gauchiste. Rien de ce qu’ils font ne nous échappe. Nous voyons tout, et à long terme, ils vont perdre. C’est inévitable.

Brandon Smith

Source Alt-Market

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/lodyssee-et-la-fastidieuse-guerre-woke-contre-la-culture-blanche

La philosophie russe face à l’Occident

 


dimanche 2 août 2026

Dans la Marine nationale, dans la Résistance, catholique, écrivain… un être hors du commun !

 

Par Gérard Leclerc

En 1964, Michel de Saint Pierre publie un roman : Les Nouveaux Prêtres. Ce texte le plaça alors au cœur des controverses sur l’application du concile Vatican II. Une biographie lui est aujourd’hui consacrée.

La biographie très complète – on peut même dire minutieuse – que Thierry Bouclier vient de consacrer à Michel de Saint Pierre me renvoie personnellement à tout un passé que j’ai quelque peine à conter à mes petits-enfants. Il se rapporte d’abord à un écrivain, notamment romancier, qui connut des succès remarquables avec Les Aristocrates en 1954, Les Écrivains en 1957, où l’auteur déployait tout son talent à décrire des milieux sociaux qu’il connaissait pour y appartenir. Sans s’y enfermer. Curieux aristocrate que le jeune homme qui délaisse ses études en Sorbonne pour s’engager aux chantiers navals de Saint-Nazaire et mène la rude existence de ses compagnons.

Mais comme si cela ne suffisait pas, il lui faudra encore s’engager dans la Marine nationale, toujours au bas de l’échelle. Puis ce sera la guerre, la défaite et l’engagement total dans la Résistance qui lui vaudra toutes les décorations possibles. Mais avec la Libération s’ouvre l’aventure littéraire à laquelle il semblait voué depuis toujours, avec les nouvelles sollicitations de l’actualité. C’est ainsi qu’il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Témoignage chrétien, où il tient la rubrique cinématographique. Dans la même équipe, on trouve Pierre Debray qui tient la rubrique littéraire. Les deux hommes se retrouveront dans les années suivantes pour un combat commun contre les déviations postconciliaires. Mais ce n’était pas écrit d’avance, Debray étant devenu compagnon de route très actif du parti communiste de Maurice Thorez. Il faudra que Pierre Boutang intervienne dans son itinéraire intellectuel pour qu’il change radicalement de position.

« Les Nouveaux prêtres »

Michel de Saint Pierre, en dépit de son appartenance à un hebdomadaire réputé progressiste, n’était nullement enclin à se laisser déporter à l’extrême gauche. C’est ainsi qu’il va se retrouver complice avec Pierre Debray d’une rude offensive, dont la publication retentissante, en 1964, du roman intitulé Les Nouveaux Prêtres constitue le sommet. Il faut dire que le sujet est explosif. Alors que l’Église en France se trouve divisée sur les perspectives ouvertes à Vatican II, la mise en scène d’un jeune clergé complètement acquis à l’engagement communiste fait scandale. Les protestations indignées se multiplient alors que l’épiscopat est dans l’embarras.

Avec la distance, Les Nouveaux Prêtres apparaît comme significatif d’un moment crucial, de plus en plus éloigné dans la mesure où les problématiques changent selon les époques. Au tournant des XXe et XXIe siècles, alors que l’écrivain a quitté ce monde, les interlocuteurs ne sont plus les mêmes et ses successeurs investis dans d’autres combats. Il n’empêche que Michel de Saint Pierre demeure une figure de référence, du fait de ses convictions et de son courage.

Son biographe Thierry Bouclier nous entraîne dans d’autres chapitres de sa vie, notamment ceux qui touchent à ses prises de position politiques. Plus complexes qu’on peut le penser. Une question se pose toutefois. L’auteur des Aristocrates et des Nouveaux prêtres, depuis son décès le 19 juin 1987, est entré dans ce purgatoire littéraire qui voue à l’oubli tant d’auteurs qui furent célèbres de leur temps. Ce purgatoire est-il destiné à durer ? Certaines œuvres ré-émergent-elles en dépit du décalage des temps ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec ce travail de Thierry Bouclier, une personnalité du siècle passé se trouve réanimée et remise en situation, au point de rendre justice à celui qui continue à s’inscrire dans une certaine lignée d’écrivains catholiques, de Léon Bloy à Jean de La Varende. 

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/02/dans-la-marine-nationale-dans-la-resistance-catholique-ecrivain-un-etre-hors-du-commun/

samedi 1 août 2026

La règle d’or

 

Un cinquantième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait d’Albert Morel.

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Nous savons les heureuses synthèses que la politique positive réalise là où l’idéologie démocratique multiplie les antinomies et nous concluons avec Maurras que ce qui est demeure, après avoir dissipé toutes ces nuées, c’est l’opposition irréductible « des idées vraies et des idées fausses, des réalités bonnes et des mauvaises ».

La question se pose maintenant des règles qui, dans les faits politiques et sociaux, permettront cette discrimination du vrai et du faux, du bon et du mauvais. L’idéologie démocratique, parce qu’elle se refuse à tenir compte du réel, propose pour cette tâche le témoignage fantaisiste des consciences individuelles.

C’est la célèbre apostrophe de Rousseau à la conscience infaillible ; c’est encore, de même mouture, inspirée de la Réforme, l’impératif catégorique de Kant. L’Action française a fait justice de l’une et de l’autre et nous aurons l’occasion de revenir sur ce point (nous renvoyons ici au Rousseau de Jules Lemaître et à La morale de Kant d’Henri Vaugeois).

Tout autre est le critérium que propose à la raison la politique réaliste. Ce critérium, « règle d’or », cette foi infaillible, nous le trouvons dans la définition première de Maurras : « La politique est la science des communautés prospères ».

L’histoire est, pour la politique réaliste, la grande maîtresse, l’arbitre irrécusable. Là où la morale religieuse demeure indifférente ou muette, la raison indécise (et nous ne disons pas qu’elles soient indifférentes, muettes ou indécises en toutes circonstances), elle juge en dernier ressort les institutions et les régimes politiques, justifie et condamne les idées, les principes qui les ont fondés. Et la base positive sur laquelle elle motive ses jugements est fort simple : c’est l’examen dans les faits du « degré de réussite » des institutions, de la « valeur bénéfique » des idées. Les réalités bonnes sont le fruit des idées justes, les réalités mauvaises la conséquence fatale, inéluctable, des idées fausses. Et c’est pourquoi, selon un mot célèbre, « le jugement de l’Histoire est le jugement de Dieu ». Et cela rejoint la formule de Blanc de Saint-Bonnet : « À la sagesse de l’Histoire préside la sagesse de Dieu ».

Telle est la « règle d’or » de l’empirisme organisateur que l’Action française, après avoir déblayé la voie en dissipant les nuées de l’idéologie démocratique, propose pour comprendre les divers systèmes politiques.

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/01/la-regle-dor/

vendredi 31 juillet 2026

Le péché originel 3e partie – Genèse et échec du projet moderne

 

Par Antoine de Crémiers

Dans un de ses derniers livres, Le règne de l’homme, genèse et échec du projet moderne, paru en 2015, Rémi Brague nous entraîne dans un voyage où chaque étape est une marche vers l’abîme. L’ivresse de la création d’un monde nouveau, d’un commencement radical, d’une autonomie enfin acquise et l’idéologie du progrès s’achèvent avec les hécatombes du siècle dernier sur un désenchantement total et un nihilisme qui est désormais notre condition. Le projet moderne a couru librement à son autodestruction, il ne pouvait en être autrement. Rémi Brague nous en livre la genèse et l’échec. De la préparation (modernité) au déploiement (post-modernité) de la souveraineté de l’homme par rapport à tout ce qui n’est pas lui – Dieu ou la nature –, l’homme s’est affirmé peu à peu comme la seule origine de l’homme, l’immanence triomphante a fait oublier la transcendance, la terre a éclipsé le ciel.

Extinction des feux, échec de la modernité qui n’était qu’un leurre, un miroir aux alouettes. Avec la révocation de Dieu, postulée par l’humanisme exclusif, le néant peut recevoir une valeur positive. C’est l’un des sens du nihilisme. Mais l’absence de fondement des œuvres humaines exige du sujet d’avoir la capacité de ne s’appuyer sur rien d’autre que lui-même. La modernité a répudié les deux origines naturelles et divines en affirmant que c’est bien l’homme qui engendre l’homme et qu’il n’a besoin pour cela ni de la nature ni de Dieu. Et c’est bien dans cette auto-engendrement que vont s’ancrer les délires trans-humanistes et post-humanistes.

La religion du progrès n’a plus de fidèles et les derniers adeptes comme Emmanuel Macron sont pathétiques avec leurs discours qui voudraient nous faire croire, sans convaincre personne, que la marche en avant continue. Avec le recul dont nous disposons, les promesses des Lumières – celles de Condorcet, de Turgot, de Victor Hugo puis de Michelet, sans parler du catéchisme positiviste d’Auguste Comte qui annonçait l’avènement d’une paix universelle et d’un gouvernement positiviste mondial – nous semblent parfaitement ridicules. Fin du spectacle : la modernité et les sociétés démocratiques voulaient résister au mal en s’interdisant de définir le bien, nous avons effacé Dieu mais nous avons conservé le diable.

Et Maintenant ?

L’autonomie s’est retournée en son contraire. L’individu est désorienté, déprimé, fatigué d’avoir à devenir soi-même, car si rien n’est interdit, rien n’est vraiment possible. Comment peut-on élaborer ses propres règles sans guides et sans repères ? Comment choisir sa vie ? Aucune société ne peut en réalité fonctionner sur les seuls principes individualistes et nécessite, qu’on le veuille ou non, un pendant holiste. Comment expliquer autrement que les êtres libres, autonomes, que nous sommes – paraît-il – devenus se soient transformés en « Mutins de Panurge » et pensent à peu près tous de la même manière. Pourtant nous avons lutté longtemps pour nous débarrasser des pesanteurs qui nous maintenaient dans l’enfance ; après la victoire, nous serions enfin libérés de toute hétéronomie : Dieu, la raison, l’histoire, la république, la nation, bref… débarrassés du besoin d’avoir des principes. Mais nous sommes, en fait, plongés dans les malheurs de l’horizontalité, un individualisme destructeur des appartenances collectives qui se retourne inévitablement en son contraire, c’est-à-dire en conformisme. En effet, l’individu, pour ne pas devenir fou, résiste à l’isolement en se soumettant au social, consacrant le grand retour de l’hétéronomie. Nous sommes passés de l’autonomie comme aspiration – c’était la modernité – à l’autonomie comme condition – c’est la post-modernité – et c’est insupportable. Alors, pour éviter les souffrances psychiques, car on ne se libère pas de la verticalité sans en payer le prix – comme le dit Alain Ehrenberg dans La société du malaise en 1998 et dans La fatigue d’être soi en 2010 –, il n’y a pas d’autres solutions que de se livrer aux addictions consuméristes alimentées par l’industrie publicitaire, au confort des tribus, tout en restant fébrilement connectés pour mieux résister à l’angoisse. Nous voilà dans un monde qui ne cesse de faire l’éloge de la différence et qui produit à la chaîne des individus conformes qui pensent ce qu’on leur dit de penser et aiment ce qu’on leur dit d’aimer. Pas d’échappatoires possibles, pour éviter de sombrer dans une dépression profonde, il faut s’en remettre servilement à l’opinion publique façonnée par les médias. Dans une société qui ne cesse de célébrer les merveilles de la différence, le seul crime est de ne pas être comme les autres ! Nietzsche, toujours visionnaire, l’avait bien noté : « L’autonomie croissante de l’individu dont parlent les philosophes parisiens comme Fouillée, qu’ils regardent seulement la race moutonnière qu’ils sont eux-mêmes ! »

L’évanescence de l’idée de progrès place la pensée politique française dans une situation inouïe depuis cent cinquante ans, explique Jean-Louis Clément dans la Revue Catholica n°159 en 2024. Un dogme central de la foi républicaine s’est effondré.

Nous sommes engagés dans une étroite impasse qui nous dirige vers un abîme qui se rapproche à grande allure : « Le progrès et le sens de l’histoire constituaient une forme de compensation qui venait légitimer le sacrifice des générations présentes pour le plus grand bien des générations futures. Or, ce transfert, ce mécanisme de report ne fonctionnent plus ; un cycle de pensée vieux de plus de deux siècles qui avaient attribué à la politique une fonction salvatrice arrive à conclusion », selon Remo Bodei dans Penser le futur. Avenir de la Raison. Devenir des rationalités en 2004. Nous avons répudié l’espérance et nous n’avons plus d’espoir. Nous sommes délestés du poids du passé et en même temps privés de l’élan vers un avenir enchanteur qui avait animé et orienté les sociétés modernes, avenir devenu imprévisible et angoissant. Nous pensions avoir définitivement répudié les totalitarismes mais se dresse devant nous l’épouvantail d’un totalitarisme nouveau, celui de la dissolution et de l’inéluctable. Difficile d’imaginer pire situation, nous sommes entièrement livrés à nous-mêmes, contraints de nous accrocher aux vagues au milieu de la tempête, persuadés que demain sera moins bien qu’aujourd’hui ; le progrès est bien une idée morte.

Les ombres des Lumières

Lors d’un colloque tenu à la Sorbonne au début des années 2000, Georges Steiner – lucide et volontiers ironique, il agaçait aussi parfois, notamment en France ; d’aucuns lui ont vivement reproché son amitié avec Pierre Boutang – revient sur les promesses des « Lumières » annonçant un avenir radieux sous le règne de la raison, et s’interroge sur cette immense méprise. « Pourquoi cette erreur catastrophique ? Des jugements formés par des hommes nullement naïfs et qui ont vu totalement faux ». Il se tourne vers celui qui a vu clair, sans ambages et sans compromis, vers la pensée de Joseph de Maistre, « dont la clairvoyance en détail reste comme ahurissante » ; il a compris que les Lumières sont la principale tentative d’annuler le concept du péché originel. Avec les Lumières, la naturelle bonté de l’homme devient un a priori anthropologique et celles-ci ne sont pas seulement la principale tentative d’annuler le concept de péché originel mais aussi la principielle abolition de ce dernier. Pour lui, une politique née de la négation du péché originel non seulement n’est pas meilleure que les autres, mais elle est pire : elle déchaîne les forces du mal contenues en puissance en l’homme du fait du péché d’origine, elle est l’atroce preuve de la puissance maléfique de ce qu’elle s’acharne à nier. « Les Lumières ont profondément surestimé l’homme et le potentiel éthique de la nature humaine dans sa grande moyenne. Elles ont tenu pour quasi automatique le processus de progrès humain vers la philanthropie et la justice, progrès qui devait être rendu inévitable par celui de l’éducation et de la culture scientifique… Les Lumières, c’est à mon sens leur fatalité, ont été une arrogance aveugle, d’une superbe illusoire devant les constantes de l’inconnu, de l’incalculable dans le destin humain, leur psychologie nous désole par son orgueilleuse superficialité. » Pour les Lumières, l’homme est infiniment perfectible et sa liberté ne peut s’exercer que dans un seul sens, le bon, et cela tombe bien car c’est celui de l’histoire qui fonde un optimisme venant se substituer à l’espérance.

Si le péché originel n’est plus une catégorie pertinente, l’homme devient l’auteur conscient du mal et n’a plus de circonstances atténuantes. La conséquence en est que certains hommes qui refusent les Lumières et choisissent délibérément le côté obscur sont responsables et coupables. Ils sont les ennemis du progrès et il faut les éliminer, les empêcher de nuire. Ils ne communient pas à cette ubris et ne partagent pas la foi en l’histoire dont l’évangile de Kant annonce l’avènement d’un ordre cosmopolitique, union des peuples formant une République mondiale qui fonderait une paix perpétuelle, dans son texte titré Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.

Ce conte de fée adopté par les modernes permet, par une « ruse » de la raison qui opère, malgré les hommes et sans même qu’ils le veuillent, une conduite vers un universel né de leur rencontre. Et voilà nos « Lumières » contraintes de réintroduire un schéma providentialiste y compris en économie avec l’action « d’une main invisible » qui préside au marché… (selon Adam Smith).

Cette culture des Lumières détermine une valorisation quelquefois ridicule du nouveau. Comme c’est moderne ! L’expression péremptoire élimine la contestation, moderne est synonyme de bien le mot élimine « a priori » toute discussion, devant de surcroît entraîner une admiration inconditionnelle de ce qui est ainsi qualifié. Peut-on faire plus bête ?

Le péché originel est bien le vaccin efficace contre l’idéologie du progrès, mais c’est le seul qui n’est pas obligatoire et qui est même fortement déconseillé…

(Illustration : figuration de l’ubris sur une poterie à figures noires montrant Prométhée purgeant sa peine attaché à une colonne, un aigle dévorant son foie)

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/31/le-peche-originel-3e-partie-genese-et-echec-du-projet-moderne/

jeudi 30 juillet 2026

La Nouvelle Droite, 60 ans de combat métapolitique

 

La Nouvelle Droite, 60 ans de combat métapolitique

Il est rare qu’une école de pensée non seulement apparaisse, mais s’inscrive dans la durée. Tel est le cas de la Nouvelle Droite, qui, du GRECE, le Groupement de recherche et d’études pour la pensée européenne, à l’Institut Iliade, a traversé le temps, depuis la fin des années soixante jusqu’à nos jours.

Sous l’impulsion d’Alain de Benoist, elle a su repenser la politique, la philosophie, la religion, les sciences, la géopolitique d’une manière à la fois méthodique, singulière et novatrice. Pour en parler dans ce nouveau numéro des « Idées à l’endroit », sur TV Libertés, François Dambelin, essayiste et compagnon de route du GRECE depuis les années 1990, qui vient de publier « La Nouvelle Droite : un panorama historique et métapolitique » (La Nouvelle Librairie), Alain de Benoist, philosophe, historien des idées, et Claude Chollet, ancien président du GRECE, co-fondateur de l’Observatoire des journalistes et de l’information (OJIM).


Revue éléments 

Comment perpétuer un savoir-faire vieux de 1000 ans ?

 


Une journée à Vitré : quand l'histoire de France prend vie

 


Le péché originel 2e partie – La fin du progrès

 

Par Antoine de Crémiers

« La grande promesse des lumières, c’était celle du passage à l’autonomie de tous les humains en tant qu’êtres raisonnables poursuivant des fins communes… En guise d’autonomie, c’est l’anomie qui s’est partout installée »,

Pierte-André Taguieff, L’effacement de l’avenir, 2000

Le péché originel, un obstacle majeur à l’idéologie du progrès

Si les penseurs des Lumières divergent quelquefois dans leurs analyses, la critique du dogme du péché originel est leur cible privilégiée, les unissant dans leur commune volonté d’abattre cet ennemi, identifié comme obstacle majeur au déploiement d’un humanisme confiant en la dignité humaine. La raison – celle de l’homme adulte émancipé enfin des tutelles de sa minorité, affranchi du merveilleux chrétien – exige la disparition de toute idée d’une quelconque chute et d’une rupture avec un état paradisiaque qui l’aurait précédé. Car ce n’est pas cette rupture qui, par un libre choix, a apporté le désordre mais, bien au contraire, c’est l’homme qui est principe d’ordre dans un monde qui, en soi, n’a pas de sens.

Emmanuel Kant, nous l’avons évoqué hier, n’aura pas de propos assez durs contre cette absurdité, et c’est cette récusation du péché originel qui lui permettra d’affirmer : « Nous vivons dans un siècle en marche vers les Lumières. L’histoire est un lent mais continu développement des dispositions originelles de l’homme et le dessein suprême de la nature vers un État cosmopolite universel ».

Pour Jean-Jacques Rousseau, la doctrine du péché originel, en enseignant aux hommes qu’ils sont tous pécheurs, en les réduisant à attendre leur salut de Dieu et de sa miséricorde, les rend passifs, serviles et résignés. Cette doctrine ronge l’humanité comme une gangrène et l’empêche de prendre en main le contrôle de sa destinée. Dans sa pensée, dès que les hommes sauront que le mal qui ronge la société ne découle pas du fait de leur nature prétendue pécheresse, quand ils sauront que Dieu les a créés bons et que c’est la société qui les pervertit tout en les culpabilisant injustement, quand ils comprendront que le mal n’est pas sans remède, que la société peut être améliorée grâce à une synergie de leurs actions, quand ils cesseront d’attendre en silence le secours de l’Éternel, ils recouvreront le sens de leur liberté et deviendront capables de prendre en main leur propre destinée.

Pour Hegel, la chute de l’homme est un heureux événement, moment positif, commencement du progrès de l’espèce humaine, elle est le mythe éternel de l’homme à travers lequel il devient précisément homme. Selon lui, la création étant le malheur, le paradis ne peut être qu’une illusion. Que le premier homme se croit heureux en naissant et qu’il reconnaisse un créateur comme son maître, ce ne peut être que la pire déchéance car il rend son malheur irrémédiable. Mais s’il se lève au contraire avec audace, s’il aspire à beaucoup plus que le paradis, s’il veut devenir semblable à Dieu, alors tout sera sauvé. En défiant le pseudo-créateur, il ne commet point une usurpation, bien au contraire, il marque avec force le début d’une légitime tentative de récupération. La grandeur du christianisme est évidemment de donner au monde la notion de ce défi du premier homme, mais sa faiblesse est d’y voir une faute. Karl Marx poussera cette logique jusqu’à ses ultimes conséquences : « Un être ne commence à se tenir pour indépendant que dès lors qu’il est son propre maître, mais il n’est son propre maître que lorsqu’il doit son existence à soi-même. Mais si je vis entièrement de la grâce d’un autre, si non seulement je lui dois l’entretien de ma vie mais encore si, en outre, il a créé ma vie, s’il en est la source, alors ma vie n’est pas ma propre création ».

Pourquoi insister aussi lourdement sur le péché originel ? Tout simplement parce que dans le combat contre la superstition et l’Église, les philosophes des Lumières et l’Encyclopédie sont en guerre ouverte contre la religion et sa prétendue vérité, religion qui de tout temps constitue un frein, un obstacle à la marche du progrès. Pascalien de gauche, Jacques Julliard – dans Le choix de Pascal, paru en 2003 – avait prévenu du danger de l’irénisme : « Tant que la gauche ne se sera pas posé le problème du péché originel, c’est-à-dire du mal qui ne serait pas dû aux circonstances extérieures, elle restera à mes yeux coupable d’angélisme avec tout ce que cela comporte, c’est-à-dire la terrible cruauté de l’optimisme ».

Le rejet de toutes les formes de croyances religieuses, et en particulier du péché originel, creuse un espace, un vide est alors laissé par la perte d’influence des religions traditionnelles que les idéologies vont pouvoir remplir ; celle du progrès en particulier va pouvoir remplacer la Providence disparue et devenir la grande consolatrice de la modernité, consolatrice cruelle par les sacrifices justifiés en son nom. Car la marche vers le bonheur, où nous conduit inéluctablement le sens de l’histoire, nécessite aujourd’hui des sacrifices pour les générations futures qui y parviendront. Le bonheur a définitivement remplacé le salut, ainsi que l’écrit Yohan Ariffin dans sa Généalogie de l’idée de Progrès. Histoire d’une philosophie cruelle sous un nom consolant en 2012.

Aujourd’hui, le progrès s’est, depuis quelques années, revêtu d’habits neufs, tel un bonimenteur chargé de nous vendre de nouvelles illusions : mondialisation, heureuse bien sûr, ouverture des frontières, développement des nouvelles technologies – magie des NTIC –, croissance devenue le nouveau nom du progrès, satisfaction infinie des désirs, divertissements. Mais la réalité est bien différente : c’est le règne de la violence, l’insécurité qui se généralise, c’est la disparition progressive de la classe moyenne, les écoles sont en panne, incapables de transmettre le moindre savoir, il y a du chômage, c’est la précarité de l’existence… Voilà bien un constat qui légitime de multiples interrogations. Mais où sont donc passées les promesses d’antan ? Est-ce pour nous les faire oublier que les charlatans nous proposent un nouveau catalogue de produits encore plus séduisants que les anciens ?

Ainsi, la 26e édition des Rencontres économiques d’Aix s’est tenue du 2 au 4 juillet 2026, autour du thème « Naviguer dans un monde sans repères ». Pendant trois jours, décideurs publics, acteurs économiques, chercheurs, représentants de la société civile et jeunes générations ont échangé sur les grands défis économiques, sociaux et environnementaux de notre époque voulant « repenser le progrès dans un monde incertain »… La session d’ouverture du rendez-vous provençal était intitulée : « Peut-on encore parler de progrès ? » Une question centrale est ici posée : Comment continuer à avancer lorsque les repères collectifs sont fragilisés ?

Longtemps associé aux avancées scientifiques, à l’amélioration des conditions de vie ou à l’essor des classes moyennes, le progrès apparaît aujourd’hui moins évident, dans un contexte marqué par les tensions internationales, les fractures sociales et les inquiétudes démocratiques… Les échanges aixois ont rappelé qu’il ne s’agit pas d’abandonner l’idée de progrès, (surtout pas !) mais de la repenser autour de besoins concrets : « Mieux nourrir, mieux se loger, mieux se soigner, mieux éduquer et redonner du sens à l’action collective »… Mais ces améliorations souhaitables n’ont rien à voir avec l’idéologie du progrès !

La modernité et ses prothèses s’effondrent, l’optimisme historique qui était supposé capable de galvaniser les peuples en marche vers un avenir radieux suppose, pour se maintenir dans la durée, que des événements observables par tous ne viennent les infirmer et les démentir, car, alors, les sacrifices exigés deviennent incompréhensibles et sources de révoltes. Or, les principaux propos de la classe politique ou médiatique délivrent sans arrêt des messages anxiogènes concernant la pollution de la planète, le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité et – cerise sur un gâteau déjà amer – tout cela sur fond de menaces qualifiées de terroristes sans jamais en évoquer les causes. Enfin, dernier coup du sort, surgit un virus qui, en peu de temps, est venu anéantir nos libertés, tuer la vie sociale, fermer les commerces, ébranler l’hôpital, interdire les messes… servant de précieux alibi à des pouvoirs publics qui l’utilisent pour transformer peu à peu nos fausses démocraties en système totalitaire.

Plus personne ne peut raisonnablement croire en la fable d’une histoire dont le sens conduirait au bonheur. Nous sommes contraints à un travail de deuil des grandes attentes collectives car nous ne sommes pas passé de l’ombre à la lumière et le progrès est désormais une idée morte, ainsi que le dit W. Pfaff dans Du progrès. Réflexions sur une idée morte, en 1996. L’idéologie du progrès inflige de véritables souffrances aux victimes des promesses non tenues. Le moment présent en est le deuil, mélange de gueule de bois, de coma ontologique et de mise en veille de la pensée.

(Illustration : Deuil des promesses non tenues)

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/30/le-peche-originel-2e-partie-la-fin-du-progres/

mercredi 29 juillet 2026

Le péché originel 1re partie – Une curieuse histoire…

 

Cette semaine nous vous proposons de parler du « péché originel ». Toutefois pour être convenablement traité, le sujet doit être détaillé, voilà pourquoi il est proposé ici en plusieurs parties qui vous seront proposées successivement sur trois jours : 1/- Définition de la notion pour une bien curieuse histoire ; 2/- Des pensées divergentes mais un obstacle majeur à l’idéologie du progrès ; 3/- Une marche vers l’abîme et puis…

*****

Par Antoine de Crémiers

« Il est grand temps aujourd’hui, les promesses n’ayant pas été tenues de poser des questions à propos de la légitimité épistémologique du monde moderne et de ses fondements et en particulier le refus sans preuves d’une chute initiale »,

Augusto Del Noce, L’époque de la sécularisation, 2002

Une affirmation exclusivement biblique, c’est-à-dire non scientifique, et qui, de toute évidence, ne concerne en rien l’ordre politique et se rattache uniquement à une question de croyance… voilà le péché originel. D’ailleurs, ce dogme de la foi catholique disparaît curieusement de l’enseignement catéchétique courant, discrétion qui permet d’esquiver querelles et controverses renvoyées à des joutes savantes plus ou moins ésotériques, offrant l’immense avantage d’un possible concordisme avec la modernité : histoire, raison, autonomie du sujet, progrès, sciences et techniques… jugés autrement sérieux que le récit biblique à la scénographie infantile ; à savoir un couple nu qui batifole dans un jardin extraordinaire, une interdiction, un serpent qui parle, une désobéissance et des anges aux épées de feu qui désormais barrent l’accès au paradis à un homme et une femme vêtus de peaux de bête… Un vrai conte de fées !… Alfred de Musset, dans Sur trois marches de marbre rose, en plaisante : « Depuis qu’Adam, ce cruel homme / A perdu son fameux jardin / Où sa femme, autour d’une pomme / Gambadait sans vertugadin… ».

Mais cantonner la question du péché originel à une simple question de croyance religieuse, c’est vouloir s’aveugler sur les conséquences de sa disparition. En effet, nous touchons là à une question essentielle, point cardinal à partir duquel s’articulent des anthropologies, des métaphysiques, des théologies, mais également des idéologies politiques divergentes souvent inconciliables. Ce n’est donc pas un hasard si Garaudy, qui fut un temps le délégué officiel préposé au dialogue entre chrétiens et marxistes, n’imposait qu’une seule condition préalable aux rencontres : le silence sur le thème du péché et particulièrement du péché originel.

Pourtant, pour Carl Schmitt, le péché originel est bien au contraire le point central de toute anthropologie politique. Pour lui, la foi dans le péché originel ou la négation de celui-ci, la thèse de la méchanceté ou de la bonté originelle de l’homme, constituent une ligne de partage décisive. De son côté, Baudelaire (traducteur des contes d’Edgar Allan Poe) n’a pas de mots assez durs contre la religion du progrès qui relève de la plus énorme des impostures, « idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne » car, dit-il, l’homme est toujours le même, c’est-à-dire marqué par le péché originel, et il ajoutera à propos de la vraie civilisation : « Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel » (Mon cœur mis à nu et autres fragments posthumes, ouvrage paru en 2016). Pas plus que le marquis de Sade, Edgar Allan Poe ou Joseph de Maistre, il ne croit l’homme bon par nature et s’oppose radicalement à Rousseau. Dans un conte célèbre d’Edgar Poe sur les travaux du « docteur Goudron et du professeur Plume » à l’occasion de la visite d’un hôpital psychiatrique, le narrateur explique qu’un « simple incident est survenu alors qu’une trop grande liberté avait été accordée aux patients. Ils en avaient alors profité pour usurper l’autorité de leurs médecins et de leurs infirmières et les enfermer tels des fous ». Nous y sommes…

La pensée révolutionnaire comme la pensée scientiste refusent l’idée d’une chute initiale, certains affirmant au contraire que ce n’est pas l’homme qui par un libre choix a apporté le désordre dans la situation édénique, mais que c’est l’homme qui est principe d’ordre dans un monde qui en soi n’a aucun sens.

L’idéologie du progrès, « idéologie cruelle sous un nom consolant » d’après Voltaire dans sa Lettre à Élie Bertrand datée du 18 février 1756, nous assure avec force que l’histoire est caractérisée par le développement constant de la liberté et de l’autonomie. Les sombres lumières, dont nous constatons aujourd’hui les limites et les impasses, ont entrepris une guerre sans merci contre le catholicisme considéré comme l’obstacle majeur au développement de la liberté, nous maintenant dans l’enfance. Toutes les composantes du catholicisme sont passées au crible de la raison nouvelle, le péché originel en particulier, obstacle à l’optimisme des Lumières. La raison, le statut moderne de l’homme adulte, émancipé depuis les Lumières des tutelles de sa minorité, enfin affranchi du merveilleux chrétien, et les données de la science (la paléontologie en particulier) consacrent la disparition de toute idée d’une quelconque chute et d’une rupture avec un état paradisiaque qui l’aurait précédé.

Pour Kant, dans La religion dans les limites de la simple raison, « quelle que puisse être l’origine du mal moral en l’homme, il est certain que parmi toutes les manières de se représenter, la diffusion du mal et sa propagation au milieu des membres de notre race, la plus inconvenante manière est celle de nous représenter le mal comme une chose qui nous vient par hérédité de nos premiers parents ». Et Michel Carrouges – nom de plume de Louis-Joseph Couturier ayant signé La mystique du surhomme en 1948 – d’ajouter que « pour Hegel au contraire, la création étant le malheur, le paradis ne peut être qu’une illusion. Que le premier homme se croie heureux en naissant et qu’il reconnaisse un créateur comme son maître, ce ne peut être que la pire déchéance car il rend son malheur irrémédiable. Mais s’il se lève au contraire avec audace, s’il aspire à beaucoup plus que le paradis, s’il veut devenir semblable à Dieu, alors tout sera sauvé »… Ce renversement dans l’interprétation du péché représente l’antithèse la plus radicale du christianisme. Karl Marx, dans la même veine, déclare qu’« un être ne commence à se sentir indépendant que dès lors qu’il est son propre maître, et il n’est son propre maître que lorsqu’il doit son existence à soi-même ». Citons ici en commentaire Carrouges : « Depuis l’origine, il y a des hommes qui conspirent contre l’ordre du monde. Le souvenir des paradis perdus et l’espoir de futurs âges d’or ne les emplit point simplement d’une vague nostalgie, mais d’un désir fanatique ».

Mais, nous voilà jetés dans un monde où tous les modèles intellectuels qui encadraient nos réflexions et notre vision du monde se sont effondrés ou achèvent de s’effondrer : l’idéologie du progrès, la raison, la république, la conception de l’histoire comme réalisation de l’émancipation humaine… Nous voilà avec une gueule de bois sans remède, conséquence d’une orgie d’idéologies diverses dont les promesses, jamais tenues se sont fracassées sur le roc du réel.

C’est curieux quand même…

Les temps modernes s’arrachent au christianisme et définissent même la liberté comme cet arrachement qui va permettre l’instauration de la souveraineté de l’homme. Ce mouvement qui définit ce qu’il est convenu d’appeler la sécularisation connaît toutefois deux versions : la première organise le retrait de la religion comme sphère dominante pour permettre la reconstruction des institutions de la société sur une base rationnelle. Elle peut être qualifiée de sécularisation-rupture ; mais une autre conception, que l’on pourrait appeler sécularisation-transfert, considère, au contraire, que la modernité est caractérisée par un transfert des schèmes et des modèles élaborés dans le champ religieux dans la société. Donc, d’un côté, une rupture, valeur programme de libération des tutelles imposées à l’humanité au cours des âges et qui caractérise les Lumières françaises, pour lesquelles la rationalité va permettre une critique acerbe des messages religieux et la défense de la liberté contre l’asservissement théologique. Et, du côté allemand, où les philosophes sont presque tous pasteurs ou fils de pasteurs, on constate une version de sécularisation-transfert établissant une continuité historique qui interprète, à la suite de Hegel en particulier, les contenus de la culture moderne non plus comme négations mais comme réalisations du christianisme. Une exception notoire, toutefois, à cela : Nietzche, acharné à faire disparaître toutes les ombres de Dieu.

C’est cette interprétation qui va justifier la foi moderne en l’histoire avec l’idée d’une finalité providentielle à l’œuvre dans l’histoire et fonder celle du progrès. L’idée de progrès n’admet que deux interprétations : l’ascension linéaire ou l’ascension en spirale, dont chaque hélice, quoique comportant des phases de recul, se déroule toujours à des niveaux supérieurs.

L’hypothèse d’une histoire dont le déroulement obéit à une logique interne dictée par le progrès impose, arbitrairement et de manière irrationnelle, une dimension téléologique qui tient le but pour déterminant et impose un schéma continuiste. Mais, cette histoire « consolante » repose sur une mosaïque de références anciennes réinterprétées, détournées bien souvent de leur objet initial et réinsérées dans l’histoire pour les besoins de la cause. Tout cela au prix d’incroyables anachronismes, synecdoques ou autres procédés consistant à attribuer des conceptions souvent inexistantes à l’époque considérée.

Bienheureuse sécularisation !!!

La querelle opposant sécularisation-rupture à la française et sécularisation-transfert de l’autre côté du Rhin a fait couler beaucoup d’encre, comme en témoigne le livre remarquable de Jean-Claude Monod, La querelle de la sécularisation de Hegel à Blumenberg paru en 2002, et le chapitre sur la sécularisation du christianisme non moins remarquable des études carmélitaines, sur Satan, datant de 1948.

L’interprétation allemande qui a fait école, y compris dans les milieux ecclésiastiques, détermine une histoire optimiste en raison d’un mouvement général vers le mieux et une foi en l’histoire qui justifie les perspectives d’établir le règne de la justice par des moyens mondains. Un parfait exemple en la matière tient à la dimension messianique du marxisme comme celle du libéralisme. C’est un véritable changement de paradigme où l’on se détourne du monde comme création pour se consacrer au monde à créer. Et revoilà Kant, qui assigne à l’histoire une fin rationnelle : l’avènement d’un ordre cosmopolitique avec union des peuples formant une république mondiale qui sera le fondement d’une paix perpétuelle !!!

Mais quelles conséquences alors ?

Si le mal est extérieur à l’homme, on va pouvoir l’identifier pour mieux lutter contre lui et l’éradiquer dans un combat en face-à-face qui est à la racine de toutes les idéologies totalitaires. C’est la lutte des classes pour les régimes communistes et leurs innombrables variantes, la supériorité de la race aryenne pour les nazis, la société qui pervertit l’homme bon par nature, pour Rousseau. Pour lui, il suffit d’écouter la voix de sa conscience : « instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu ». Donc, réitération parfaite du péché originel où l’homme se met à la place de Dieu pour décider de manière entièrement subjective du bien et du mal.

Mais si ces figures « classiques » sont reconnues par tous, ou presque, la modernité vient ajouter une nouvelle version, fille des « Lumières ». Faisant la promotion et l’éloge d’un individu enfin adulte, sans attaches, délesté de ses héritages, optimiste, persuadé que l’histoire est une marche vers davantage de liberté et un progrès général de l’humanité, il n’a que mépris pour un passé, lieu de l’infériorité qui doit être dénoncé comme domination du patriarcat, de l’antisémitisme, du mépris des femmes, du racisme, du colonialisme… C’est à la seule condition de rompre avec lui que l’on pourra, enfin, « fabriquer » l’individu autonome, ne devant rien à personne, désireux de sortir de sa mise sous tutelle et d’exercer librement sa raison. Il faut donc combattre ceux qui s’opposent au changement. Emmanuel Macron, homme du passé qui ne comprend rien – dans son Discours au congrès tenu au château de Versailles le 9 juillet 2018 –, considère ceux qui résistent avec le plus grand mépris : « Le pilier premier de la politique sociale auquel je crois est une politique d’émancipation de chacun qui libère et affranchit des statuts. Je crois à cet esprit des Lumières qui fait que notre objectif à la fin est bien l’autonomie de l’homme, libre, conscient et critique »… D’où sa haine démoniaque à l’égard de ceux qui refusent de changer : les Gilets jaunes, les hétérosexuels, les fumeurs de clopes, les paysans, les buveurs de pinard, les chasseurs et autres pêcheurs, ceux qui roulent au diesel… voilà les ennemis à combattre. C’est un programme de guerre civile.

Karl Popper, chantre du libéralisme, est encore plus clair, qui exprime fort bien l’impératif du combat à mener dans « Le paradoxe de la tolérance », tiré de La société ouverte et ses ennemis, ouvrage paru en 1979 : « Une tolérance illimitée a pour conséquence fatale la disparition de la tolérance. Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis et avec eux la tolérance. Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre !!! » Faut-il avoir la cruauté d’insister sur la violence du propos de cet apôtre de la démocratie libérale, nouveau Fouquier-Tinville qui avait promis de guillotiner tout Paris. Il faut bien comprendre qu’il ne peut y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté.

La civilisation nouvelle, ou plutôt la culture à répandre par tous les moyens, c’est la haine d’un passé jugé criminel qui nous maintenait sous tutelle. Désormais, notre désir infini d’émancipation, nous livre à la démesure, à l’ivresse de notre subjectivité, à la folie. À quoi il faut ajouter la haine pour toute pensée vouée à contrarier l’ordre des choses, ou simplement rétive à la servitude euphorique requise de tous et qui entend s’opposer à l’écrasante normalisation de la pensée.

Et partout renaît l’inquiétude devant nos échecs à vaincre, à éradiquer le mal dont le retour s’annonce à grand fracas, suscitant le plus souvent incompréhensions et lignes de fuite mais aussi les cris d’alarme de quelques sentinelles encore éveillées. L’extinction douce de la modernité – dont les piliers que sont la raison, l’histoire et le progrès se sont les uns après les autres effondrés – nous laisse désemparés devant les retours fracassants de la barbarie. L’évanescente postmodernité, fragile parenthèse suspendue au-dessus du vide, est par essence impuissante, muette devant « l’inondation, les écluses ouvertes du mal, car les étais qui soutenaient l’existence humaine s’effondrent. Fin du spectacle : la modernité et les sociétés démocratiques voulaient résister au mal en s’interdisant de définir le bien et s’étonnent encore de leur faible capacité mobilisatrice, mais comme le rappelait Léo Strauss dans sa conférence de février 1941 sur le nihilisme allemand, « le mal n’est intelligible qu’à la lumière du bien »…

On ne peut s’empêcher d’évoquer ici la pensée de Vladimir Soloviev et son dernier livre dont le but est clairement défini : « Montrer par avance le visage trompeur derrière lequel se cache l’abîme du mal, telle fut mon intention suprême en l’écrivant. Nous sommes les témoins d’une falsification du bien qui est aussi une falsification de la foi chrétienne » (Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion suivis d’un court traité sur l’antéchrist, 2005). À la fin de sa vie, le thème de la fin du monde et de l’antéchrist vient le hanter à nouveau. En 1897, il écrivait à son ami Weliczko : « Quelque chose arrive, quelqu’un va venir. Tu devines que par ce quelqu’un, j’entends l’Antéchrist lui-même. La fin du monde qui arrive me souffle dans le visage avec un souffle clair, bien qu’insaisissable, comme le voyageur s’approchant de la mer sent l’air de la mer avant de voir les flots. Je sens l’approche des temps où les chrétiens devront se réunir pour prier dans les catacombes. Partout, la foi sera persécutée, peut-être moins brutalement que dans les jours de Néron, mais plus finement et cruellement par le mensonge, la tromperie, la falsification. Est-ce que tu ne vois pas qui s’agite ? Moi, je le vois et depuis longtemps ».

Et Satan conduit le bal, lors du vote de l’inscription de l’avortement dans la constitution, écrite en lettres de sang, les députés ont dansé joyeusement sur les cadavres de milliers d’enfants pour célébrer une nouvelle liberté ! Le mal n’est pas seulement un défaut naturel, une imperfection, c’est la puissance du mensonge et de perversion qui prédomine au nom du bien. La question, toujours d’une actualité brûlante, est la suivante : le mal est-il seulement un manque naturel, un inachèvement disparaissant de lui-même avec la croissance du bien ou est-il une force effective qui, en usant de séduction, domine notre monde de telle sorte que pour lutter victorieusement contre elle il faut avoir un point d’appui dans un autre ordre d’existence ? Soloviev décrit dans le texte sus-mentionné l’évolution proprement satanique de l’humanisme moderne, humanitaire, tolérant, bourré de bons sentiments.

Dans un commentaire récent du La Fontaine politique de Boutang, Bérénice Levet livre une réflexion tout à fait éclairante : « En plaçant ainsi son étude sur La Fontaine sous le signe d’Aristote et de Vico, Boutang inscrit La Fontaine dans une famille de pensée, une tradition cachée (dont l’histoire reste à écrire) dont la figure tutélaire est en effet Aristote et se poursuit avec Vico, en passant par Montaigne, Molière, conduisant jusqu’à Albert Camus, Hannah Arendt et qu’il nous appartient de maintenir vivante aujourd’hui. Il y aura toujours deux familles de penseurs, ceux qui consentent à la finitude humaine et ceux qui mènent la rébellion contre cette limitation et s’engagent dans des politiques d’ingénierie sociale, culturelle et anthropologique désastreuses. L’histoire, de la Terreur de 1793 au léninisme et au stalinisme du XXe siècle, est là pour nous instruire du prix humain auquel se paie cette impossible réconciliation avec l’homme ».

Et la conséquence en est… à lire dans Prospérités du désastre de Jean-Paul Curnier, un ouvrage écrit en 2014 : « Les années ont passé et rien ne permet de dire que les choses se soient arrangées, et rien n’est venu entraver sérieusement le délabrement des formes d’existence collective conduit par le cynisme affairiste, l’appétit de l’argent, la bêtise de beaucoup et le renoncement à toute dignité du plus grand nombre ».

(Illustration : Le péché originel, fresque de Raphaël, 1519, au Vatican)

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/29/le-peche-originel-1re-partie-une-curieuse-histoire/