jeudi 13 août 2026

Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Europe

 

Il existe une maladie singulière dans certains milieux souverainistes : la réalité n’y paraît jamais suffisamment éloquente. Lorsqu’un fait est grave, il faut encore l’orner ; lorsqu’une influence est attestée, il faut lui découvrir un dessein secret ; lorsqu’une politique se poursuit pendant plusieurs décennies, il faut qu’un cénacle l’ait conçue dès l’origine jusque dans ses moindres conséquences. La vérité, décidément, n’est jamais assez belle. On lui plante un décor derrière, on ajoute quelques personnages dans la pénombre et, bientôt, l’Histoire ressemble à une mauvaise pièce où Bilderberg tient lieu de Deus ex machina.

C’est le sentiment que m’a laissé la récente tribune publiée dans Breizh-info sur les origines de la construction européenne et le supposé projet mondialiste dont elle serait l’instrument. Le plus irritant est que ce texte repose, pour partie, sur des faits parfaitement réels. L’influence américaine dans l’Europe d’après-guerre est une évidence historique ; le soutien de Washington à l’unification européenne également ; Jean Monnet était bien partisan d’un dépassement progressif des souverainetés ; le référendum de Maastricht fut remporté en France d’extrême justesse ; celui de 2005 fut perdu par les partisans de la Constitution européenne avant qu’une bonne partie du dispositif institutionnel ne reparaisse dans le traité de Lisbonne. Autrement dit, le dossier est déjà copieux. Pourquoi diable éprouver le besoin de le gâter ?

Prenons Jean Monnet. Il n’est nul besoin de lui prêter le projet clandestin d’abolir les peuples européens, de mélanger leurs populations et d’instaurer à terme un gouvernement mondial. Son fédéralisme européen est suffisamment explicite. Monnet voulait créer graduellement des intérêts communs administrés par des institutions communes auxquelles seraient déléguées des parts de souveraineté. L’institut qui porte aujourd’hui son nom le présente lui-même sans ambages. On peut juger cette conception funeste, technocratique, antidémocratique ou au contraire providentielle ; encore faut-il la juger pour ce qu’elle fut.

Sa fameuse méthode n’était d’ailleurs pas véritablement secrète. Elle consistait à rendre l’intégration politique possible par l’intégration fonctionnelle : le charbon et l’acier d’abord, puis le marché, les normes, la monnaie, avec chaque fois des institutions communes créant à leur tour la nécessité de nouvelles institutions. C’est précisément ce mécanisme que peuvent critiquer les souverainistes. Nul besoin de faire de Monnet un Fantômas de la géopolitique. Il suffit de lire ses textes.

L’influence américaine mérite, elle aussi, mieux que le roman. L’American Committee on United Europe a bel et bien existé. Son président fut William Donovan, ancien patron de l’OSS et figure majeure de la naissance du renseignement américain ; les archives de la CIA elles-mêmes rappellent son rôle à la tête de cette organisation destinée à favoriser l’unité de l’Europe occidentale face à la menace communiste. (CIA) Voilà un fait considérable. Il nous renseigne sur la stratégie américaine de l’après-guerre, sur la volonté de structurer l’Europe occidentale, sur l’anticommunisme et sur les réseaux transatlantiques qui accompagnèrent la construction européenne.

Pourquoi transformer cette politique d’influence, bien réelle, en preuve d’un dessein mondial ourdi pendant quatre-vingts ans ? Les États-Unis avaient des intérêts. La France avait les siens. L’Allemagne en avait d’autres. Les fédéralistes européens poursuivaient leurs propres rêves, les gaullistes la combattaient, les Britanniques tergiversaient, les gouvernements changeaient, les crises bouleversaient les plans. L’Histoire est pleine de coalitions provisoires, d’arrière-pensées, de financements occultes, de services secrets et de diplomates retors. Elle est aussi pleine d’échecs, d’accidents, de rivalités et d’imbécillités. Le complotisme commence précisément lorsque cette mêlée confuse devient rétrospectivement un plan.

L’affaire du projet Manhattan est, à cet égard, assez extraordinaire. La tribune affirme que Roosevelt ne pouvait constitutionnellement financer secrètement la bombe atomique et que des sociétés privées auraient donc « entièrement pris en charge » le projet, donnant ainsi naissance au complexe militaro-industriel. C’est faux. Le projet Manhattan fut un programme fédéral américain placé sous l’autorité de l’armée et financé par des crédits publics dont la destination était dissimulée dans différentes lignes budgétaires. Le secret fut effectivement gardé à l’égard de l’immense majorité du Congrès, tandis qu’un petit nombre de parlementaires de haut rang furent finalement informés. Des entreprises privées comme DuPont furent des contractants cruciaux ; elles ne furent nullement les banquiers clandestins de la bombe. Les documents historiques américains décrivent précisément cette combinaison de crédits publics secrets, d’administration militaire, de laboratoires universitaires et d’industrie privée.

La différence n’est pas vétilleuse. Elle détruit tout simplement le chaînon censé relier Manhattan à la naissance d’un pouvoir financiaro-militaro-industriel autonome qui aurait ensuite entrepris de gouverner la planète. Eisenhower mettra effectivement en garde, en 1961, contre l’influence croissante du complexe militaro-industriel. Cette puissance était assez considérable pour qu’on l’étudie sans lui inventer un péché originel imaginaire.

Même confusion avec l’AMGOT. Les Alliés avaient bien préparé des dispositifs d’administration militaire pour les territoires libérés ou occupés. Il exista également des projets concernant la France, auxquels de Gaulle s’opposa avec la dernière vigueur. De là à faire de l’AMGOT la matrice d’une occupation américaine permanente de l’Europe occidentale, puis le prélude de l’OTAN et enfin celui de l’Union européenne, il y a un fossé que les archives ne permettent pas de franchir. Les fonds des National Archives que je connais bien témoignent d’une administration militaire alliée réelle et de travaux relatifs à la France ; ils ne démontrent nullement l’existence de cette magnifique autoroute historique conduisant tout droit de 1944 à Bruxelles.

Arrive enfin David Rockefeller, et avec lui le morceau de bravoure. La tribune reproduit cette fameuse déclaration attribuée à une réunion de Bilderberg en 1991 : remerciements à la grande presse pour quarante années de discrétion, « plan pour le monde », gouvernement mondial, souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers internationaux. Voilà qui tombe à pic. Trop à pic, justement.

On sait que Rockefeller participait à la réunion de Bilderberg de Baden-Baden en 1991. Ce que l’on ne trouve pas, c’est une source primaire solide établissant qu’il y aurait prononcé ce texte. La citation circule depuis des décennies de site en site, jusque sur Goodreads, auquel renvoie d’ailleurs la tribune. On trouve quantité de reproductions, d’affirmations et de transcriptions tardives ; on cherche vainement l’enregistrement, le procès-verbal authentifié ou le document contemporain permettant d’en établir la provenance. Un historien peut travailler sur une archive secrète devenue publique. Il ne peut faire d’une citation sans pedigree la clef de voûte d’une démonstration.

Le plus cocasse est que le texte comporte ailleurs des erreurs beaucoup plus triviales. Il transforme ainsi le « serpent monétaire européen » apparu en 1972 en SME, avant d’affirmer que celui-ci se serait transformé en Système monétaire européen en 1977. Le serpent date bien de 1972 ; le Système monétaire européen entre en vigueur en 1979. La bévue n’est pas pendable. Elle devient cependant fâcheuse lorsqu’on prétend reconstituer, année après année, les rouages secrets d’une mécanique historique.

Tout cela est d’autant plus dommage que la critique de la construction européenne peut parfaitement se passer de ces colifichets. Maastricht fut approuvé en France par 51,04 % des suffrages exprimés. Une moitié du pays engagea donc l’autre, presque exactement, dans une transformation monétaire et politique dont le caractère difficilement réversible apparaissait déjà. En 2005, le peuple français refusa le projet de Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprit une large part de son architecture institutionnelle et fut ratifié par voie parlementaire. Le souverainiste dispose là d’un grief autrement plus sérieux qu’un déjeuner de Rockefeller à Baden-Baden.

La construction européenne peut être critiquée pour ce qu’elle est : une architecture juridique et institutionnelle qui organise des transferts successifs de souveraineté ; une mécanique dont chaque étape tend à rendre la précédente irréversible ; un système où la compétence appelle la compétence, où l’intégration économique nourrit l’intégration politique et où l’éloignement du centre de décision rend progressivement plus difficile la sanction populaire. Il est également parfaitement légitime de rappeler que les États-Unis ont encouragé cette construction lorsqu’elle servait leurs intérêts stratégiques. Tout cela appartient à l’histoire politique ordinaire, laquelle est déjà suffisamment rude.

Ce que je récuse, c’est le passage subreptice de l’influence au commandement, du réseau au complot, du projet politique au plan occulte universel. Qu’un banquier parle avec un ministre ne signifie pas qu’il le dirige. Qu’un service secret finance une organisation ne signifie pas qu’il contrôle cinquante ans d’histoire. Que plusieurs hommes partagent un objectif à un instant donné ne signifie pas que leurs successeurs exécuteront jusqu’au bout un programme écrit dans quelque arrière-salle. Prendre ces raccourcis, c’est prendre des vessies pour des lanternes et offrir de surcroît à l’adversaire le meilleur moyen de ne jamais répondre aux vraies questions.

Le complotisme possède en effet un avantage délicieux pour ceux qu’il prétend combattre : il transforme une critique sérieuse en caricature. Montrez le contournement du référendum de 2005, et l’on devra vous répondre. Parlez de transferts de souveraineté, il faudra discuter des traités. Étudiez les financements américains du fédéralisme européen, vous ouvrirez un véritable dossier historique. Ajoutez Rockefeller, le gouvernement mondial, Manhattan financé par des industriels conspirateurs et quatre-vingts années d’un plan sans accroc : votre contradicteur n’a plus qu’à sourire, relever trois erreurs et jeter le reste avec.

C’est se tirer soi-même une balle dans le pied.

Je ne crois pas davantage à l’innocence perpétuelle des puissants qu’à leur omnipotence. Les gouvernements mentent, les services secrets conspirent, les industriels font pression, les banques défendent leurs intérêts, les organisations internationales produisent leurs propres oligarchies et les hommes d’influence aiment infiniment mieux travailler loin du regard populaire. Refuser le complotisme ne consiste aucunement à croire au monde des Bisounours. Cela consiste seulement à ne pas attribuer à quelques hommes une prescience et une maîtrise de l’Histoire dont ils sont, heureusement, dépourvus.

Les souverainistes devraient être les premiers à s’en souvenir. Leur critique porte sur une question immense : qui décide ? À quel peuple appartient le pouvoir politique ? Jusqu’où peut-on transférer la souveraineté sans vider la démocratie de sa substance ? Ces questions sont assez graves pour ne pas être ensevelies sous le fatras des citations apocryphes et des généalogies imaginaires.

La vérité est souvent moins romanesque que le complot. Elle possède une qualité autrement précieuse : elle résiste à l’examen. Et lorsque la vérité suffit à accuser, celui qui l’enjolive ne la fortifie pas. Il lui fait tort.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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L’identité considérée comme souci – Le pays réel et le concept d’identité

 

Par Axel Tisserand

Alors que des consciences à prétention universelle n’ont de cesse de criminaliser la notion d’identité, peut-être en partie, du reste, de la faute même d’« identitaires » qui n’ont pas suffisamment réfléchi à ce que leur suffixe peut avoir de réducteur, il n’est pas inutile de revenir sur le lien entre le pays réel et le concept d’identité, qui n’est pas aussi simple qu’il y paraît…

Il est toujours possible, bien sûr, de recourir à la rhétorique du sentiment, qui est par ailleurs très employée dans le discours politique et médiatique mainstream pour déréaliser ce que ressent le pays réel : on ne mentionne jamais l’insécurité, par exemple, autrement que sous la forme du sentiment d’insécurité. Comme si « l’insécurité culturelle », analysée par le regretté sociologue Laurent Bouvet, et l’insécurité tout court, n’étaient pas des réalités vécues par ce que le géographe Christophe Guilly appelle la « France périphérique », éloignée, il est vrai, des beaux quartiers parisiens cultivant l’entre-soi cosmopolite, mais qui subit au quotidien la double peine du déclassement économique et social et du désintéressement d’élites méprisant, au nom de leur fluidité existentielle, ces Français enracinés, ces « demeurés de l’histoire », selon la forte expression de Chantal Delsol, qui pratiquent la « rébellion du réel ». Si bien que Laurent Bouvet pouvait déclarer : « Articuler la question sociale et la question identitaire est une nécessité absolue ». Penser en termes de nation n’est plus aujourd’hui une évidence pour un grand nombre d’acteurs politiques et économiques français. Pour eux, la nation est devenue un accessoire obsolète à l’heure de la mondialisation, discours à prétention technique ou scientifique qui s’ajoute au discours moral de la nation fautrice de guerre.

Apologie de l’idiot(ès)

Or, au plan européen, il y a dix ans, le vote britannique en faveur du Brexit, qui a été ressenti par les partisans de la mondialisation heureuse comme un véritable camouflet, a permis de rappeler de manière radicale deux évidences, qui avaient été oubliées, d’où la fureur des partisans du remain : les nations existent encore et les peuples y sont toujours attachés. Et dans ces peuples, ce sont souvent à la fois ceux qui profitent le moins de la mondialisation et qui sont les plus enracinés qui plébiscitent la nation. Oui, les nations existent toujours et elles fondent un bien commun spécifique, qui n’est ni celui de l’individu privé ni celui de l’Humanité.

Il est vrai, en effet, que le pays réel reste généralement attaché à la nation, tandis que ceux dont le niveau de vie et la culture cosmopolite leur permettent de profiter des avantages de la mondialisation promeuvent un mode de vie individualiste, déraciné, égocentrique, peu tourné vers l’intérêt général, indifférent à un bien commun dont ils ne veulent partager que les fruits éventuels sans se sacrifier à le préserver. N’est plus considéré comme animal pleinement rationnel que celui qui entre dans le cercle de la raison mondialiste et cosmopolite. « Le rejet pur et simple de l’idiotès », l’homme enraciné, « vu comme un idiot, ne prospère que sur le terreau du despotisme de la Raison », comme l’a écrit Chantal Delsol. La menace que représentaient les classes non possédantes pour les possédants avait fondé le suffrage censitaire aux XVIIIe et XIXe siècles (il a été introduit par la Révolution et l’abbé Siéyès en fut un chaud partisan), suffrage censitaire contre lequel s’opposèrent au XIXe à la fois l’extrême-gauche et les légitimistes, après Louis XVI avant la Révolution, lors d’une première tentative de l’instaurer. Cet égoïsme de classe s’accompagnait souvent d’un mépris culturel pour le peuple mais il était, en revanche, dénué de tout messianisme. Tel n’est plus le cas : en ce premier quart de XXIe siècle, c’est la participation à ce qui définit laïquement l’homme dans son humanité, à savoir la rationalité, qui est mis en cause, en une sorte de travestissement de la pensée aristotélicienne. Pour Aristote, le maître était la raison de l’esclave, qui ne la possédait qu’indirectement : le Stagirite pouvait ainsi justifier l’esclavage comme naturel. Pour le mondialiste, il en est de même de ceux qui revendiquent l’appartenance à un héritage, à un sol, un humus : ils restent enfermés dans une humanité inférieure et ne savent traduire leurs espérances qu’en confiant leurs voix à des démagogues, ou des « identitaires », opposés au passage de l’humanité à une nouvelle ère non seulement transnationale, mais plus encore trans-politique.

Un communautarisme transnational

Un tel communautarisme de classe transnational est à une collectivité nationale ce que l’individualisme est à la solidarité sociale : un ferment de dissolution à partir du moment où les communautés ne sont plus hiérarchisées ni définies dans leur différence d’ordre. Notre héritage national est menacé par les déclinaisons contemporaines de l’idéologie humanitaire et cosmopolite qui constituent le mondialisme non seulement économique et financier mais avant tout intellectuel et culturel : il convient de priver les États de toute légitimité en vidant les nations de toute substance. Mais à ce phénomène s’ajoutent les conséquences à la fois culturelles et juridiques d’idéologies qui s’attaquent, à l’intérieur de chaque nation, aux fondements de la société. Alors que la famille, et non l’individu, est la cellule première de toute communauté humaine, a fortiori politique, la cité étant la forme la plus achevée, comme on le sait depuis Aristote, les attaques qu’elle subit remettent en cause l’identité même de ce socle et, à travers lui, de la personne humaine : théorie du genre, mariage pour tous, PMA, GPA, communautarisme, nomadisme, sans-frontiérisme sont les déclinaisons d’une même idéologie de l’identité pensée comme flux ou comme « perpétuelle modification » : tout devient possible, comme aurait dit Dostoïevski. « Pour que cette théorie, commente encore Boutang, mais c’était en 1979, eût des chances à long terme, il faudrait que l’homme cessât de naître ici plutôt qu’ailleurs et que, selon le schéma fameux, il naquît toujours enfant trouvé et mourût célibataire. » La fluidité des appartenances vise évidemment à rendre possible un tel état de fait et, juridiquement parlant, les digues sautent les unes après les autres. La modernité est bien l’ère du jetable — laquelle permet à d’aucuns d’amasser des profits. Jusqu’à l’euthanasie qui n’est qu’une manière de jeter les vieux et les malades. Et si c’était là la véritable aliénation du capitalisme ? Comme le souligne fort justement Chantal Delsol : « La société occidentale post-moderne insiste pour marquer continuellement le caractère provisoire, remplaçable, et même jetable, des liens considérés jusque-là comme les plus intimes et les plus essentiels. Par exemple, dans la louange de la famille brisée, recomposée, artificielle, construire plutôt que naturelle », automatique, dirait l’autre, assignant une violence symbolique illégitime. « Marx disait que le prolétaire n’avait plus ni famille ni patrie. La Modernité tardive s’applique à réaliser concrètement cette prédiction. »

Identité(s) : une hiérarchie nécessaire

Il n’y a de nation que si l’appartenance, tout à fait légitime car elles forment le tissu social, à des communautés (religieuses, professionnelles, associatives, provinciales) est hiérarchisé et si le fait d’appartenir à une ou plusieurs communautés ne se traduit pas par l’exigence d’obtenir des droits inaliénables supérieurs à ceux de la nation à laquelle, dès lors, on ne veut plus appartenir que si elle reconnaît ces prétendus droits. Au fond, ce communautarisme est la forme perverse prise par le nécessaire sentiment d’appartenir à des communautés dans une société individualiste et consumériste. C’est la forme contemporaine du Ubi bene, ubi patria (= là où je suis bien, là est ma patrie).

Car si, évidemment, l’identité est aussi un choix, je la compose principalement à partir des éléments qui me sont offerts tant par la génétique et l’hérédité, que l’éducation et l’instruction — mon patrimoine moral —, plus encore peut-être que par les accidents de la vie — un accident est ce qui aurait pu ne pas vous arriver — ou des désirs dont je ne suis jamais certain qu’ils sont l’expression de ma liberté — c’est la raison pour laquelle, du reste, les philosophies du désir sont aussi celles qui nient mon libre arbitre. Le tout part de la naissance et de la transmission d’un héritage, plus ou moins riche moralement, non comme une détermination qui annihilerait ma liberté mais comme le vecteur qui me permet d’aller au monde. Ce qui signifie que, le plus souvent, comme le constate Maurras, je n’ai pas à donner mon assentiment explicite à cette part de mon identité : « Sans doute, et avec une certaine liberté, nous adhérons à notre race, à notre nationalité, à notre nation, mais on adhère comme on consent, de la façon la plus tacite, et l’adhésion est sollicitée, elle est emportée par une multitude de forces bienfaisantes, aimées et chéries contre lesquelles nous ne sommes pas en garde et que nous subissons de tout cœur 9 999 fois sur 10 000. Entre la nature entendue au sens strict et direct, et l’artifice, juridique ou autre, issu de la volonté plus ou moins arbitraire de l’homme, il existe un intermédiaire que l’on pourrait appeler une seconde nature : la Société. […] La nationalité est une modalité de cet état naturel. On peut l’appeler un fait social ». Dire que la nation est « un plébiscite de tous les jours », comme Renan, c’est faire une part encore trop grande à cet assentiment tacite, qui est une des couleurs de mon être, car ce plébiscite ne s’exprime qu’aux grandes occasions, aux mobilisations pour la guerre, voire, contre le terrorisme. Ma première citoyenneté, Maurras nous l’apprend dans sa « Politique naturelle », qui ouvre Mes Idées politiques, c’est celle que j’avais dans mon berceau. J’y ai tout reçu gratuitement. Ni droit ni devoir : la grâce. C’est pour cela qu’il fonde aussi la cité, qui est une famille de familles, sur l’amour. Et préfère le mot d’amitié à celui d’identité, qu’il ne connaît pas. Sans pour autant le renier : c’est qu’à son époque, celle-ci était encore vécue sur le mode du sommeil.

Le plus souvent en effet, l’identité est vécue sereinement, elle est comme endormie car elle n’est pas objet de souci, comme aurait dit Pierre Boutang. Mais justement, tel n’est plus le cas puisque le multiculturalisme forcé et agressif imposé par un mondialisme liquide menace l’identité, et donc la réveille comme souci politique, voire comme angoisse.

Note : (1) : Chantal Delsol, Populisme, les demeurés de l’histoire, Éditions du Rocher, p. 143.

(2) : Émission Bibliothèque Médicis du 1er novembre 2015 sur Public Sénat, dans Guillaume de Prémare, « La soif d’identité face à la dissociété », Permanences, janvier-février 2017, pp. 14 à 16.

(3) : Chantal Delsol, Populisme…, op. cit., p. 139.

(4) : Pierre Boutang, Apocalypse du désir, Paris, Grasset, 1979, p. 190.

(5) : Chantal Delsol, La Haine du monde, CERF, 2016, pp. 87-88.

(6) : Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, entrée « Nationalité ».

(Illustration : La saignée, par un médecin grec et ses assistants, fresque faculté de médecine à Paris ; évoque ici

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/13/lidentite-consideree-comme-souci-le-pays-reel-et-le-concept-didentite/

mercredi 12 août 2026

15 août 1944 : le débarquement de Provence

 


« La rapidité avec laquelle les divisions s’emparent, non sans de durs combats, de Toulon et de Marseille assure aux forces alliées un avantage excellent immédiat…Après ces opérations, la 1ère Armée pousse vers le nord au cours de l’automne et de l’hiver et se trouve engagée dans des combats difficiles et continus dans les Vosges; les formations nord-africaines, particulièrement les Tirailleurs et les Goumiers, jouent à nouveau un rôle essentiel dans la montagne, au prix de lourdes pertes… »
(Anthony Clayton(1)).

Le Français, qui est souvent nul en histoire, en connait cependant quelques dates : Marignan en 1515 ; le 14 juillet (dont il situe l’origine à 1789, la prise de la Bastille, alors qu’on honore la « Fête de la Fédération » un an plus tard) ; le 11 novembre 1918, fin de la grande saignée de 14-18 (2) ; le 8 mai 1945, capitulation de l’Allemagne nazie et fin de la guerre en Europe (3).
Les plus « beaufs » connaissent aussi 1664, naissance de Kronenbourg et le 10 mai 1981, date à laquelle, selon Jack Lang, notre pauvre pays passa « de l’ombre à la lumière » en élisant un homme ombrageux qui n’avait pourtant rien d’une lumière.

Mais presque tous les Français connaissent le 6 juin 1944, début de l’opération « Overlord », nom de code de la bataille de Normandie. La 2ème Division Blindée du général Leclerc est entrée dans l’histoire, et elle le mérite grandement !
Le débarquement en Normandie fait partie du mythe, entretenu depuis 1945, de « la France libérée par elle-même ». C’est la raison pour laquelle on parle si peu de l’autre débarquement, celui de Provence, commencé le 15 août 1944.
Le débarquement de Provence – nom de code « Anvil Dragoon » – est une vaste opération menée par les Alliés dans le Sud-est de la France. Appelée à l’origine « Anvil » (enclume en anglais), le nom a été changé en « Dragoon » par Winston Churchill qui était contre ce débarquement. Il déclara y avoir été « contraint » (dragooned en anglais) par les Américains.

Les objectifs de l’opération étaient de libérer Toulon et Marseille, puis de remonter ensuite la vallée du Rhône pour effectuer la jonction avec les forces de l’opération « Overlord » débarquées en Normandie à compter du 6 juin.
À partir du 15 août 1944, ce sont 260 000 combattants de la 1ère Armée Française du général de Lattre de Tassigny qui vont arriver dans le Sud de la France.
Durant la nuit du 14 au 15 août, des commandos français sont débarqués sur les plages :
« Rosie Force » débarque les 67 hommes du Groupe Naval d’Assaut de la marine du capitaine de frégate Seriot sur l’aile Est, à Miramar pour couper la route aux renforts allemands venant de l’Est ; « Romeo Force » débarque le Groupe des Commandos d’Afrique du lt-colonel Georges-Régis Bouvet sur l’aile Ouest, de part et d’autre du cap Nègre…

Le 16 août, à J + 1, débarque « Force Garbo » aux ordres du général américain Alexander Patch, et composée de la VIIe Armée américaine et de la 1ère Armée française commandée par le « Roi Jean » de Lattre de Tassigny. Les trois quarts de « Force Garbo » étaient sous commandement français avec, presque exclusivement, des unités de l’Armée d’Afrique : 10 % des combattants étaient originaires de la métropole (les « Français libres »), 90 % venaient d’Afrique du Nord dont une écrasante majorité d’anciens soldats de l’armée d’armistice (devenue vichyste). 48 % étaient des «Pieds noirs». Cette armée, c’était « l’Armée Giraud », et, pour certains « l’Armée du Maréchal ».

Elle était constituée par : la 3ème Division d’Infanterie Algérienne du général de Monsabert ; la 1ère Division Blindée du général Touzet du Vigier et la 1ère Division Française Libre du général Diégo Brosset (gaulliste). Dans les jours suivants, ces unités ont été renforcées par : la 9ème Division d’Infanterie Coloniale du général Magnan ; la 2ème Division d’Infanterie Marocaine du général Dody ; la 4ème Division Marocaine de Montagne du général Sevez ; la 5ème Division Blindée du général de Vernejoul et les deux groupements de Tabors Marocains du général Guillaume.
Après le débarquement, la 1ère Armée sera divisée en deux Corps d’Armée.

Après de rudes combats, les troupes du général de Lattre volent de victoire en victoire ; en deux semaines la Provence est libérée. Digne et Sisteron sont atteintes le 19 août, Gap le 20 août, Grenoble est prise le 22 août (soit 83 jours avant la date prévue), Toulon le 23 août, Montélimar le 28 août, Marseille le 29 août et Lyon le 3 septembre.
Les Alliés, remontant la vallée du Rhône, rejoindront le 12 septembre, à Nod-sur-Seine, au cœur de la Bourgogne, celles du front de l’Ouest.
Alors, est-il exagéré de dire que c’est l’Armée d’Afrique qui a libéré la France ?

Certes, comme je l’ai raconté dans un de mes livres(4) elle n’était pas seule, tant s’en faut, mais la vérité historique – ou, tout simplement, l’honnêteté intellectuelle – voudrait qu’on cesse d’entretenir le mythe, aussi stupide que mensonger, de « la France libérée par elle-même » et du général De Gaulle boutant le teuton hors de France, aidé par les FTP communistes (5).
Le III° Reich a été mis à bas par 360 divisions soviétiques, et sur notre sol, par 90 divisions américaines, 20 divisions britanniques et… l’Armée d’Afrique.
Rappelons, juste pour mémoire, que lors du débarquement en Provence, le général Giraud mobilisa 27 classes de Français d’Algérie. Du jamais vu, même pendant la Grande Guerre!

176 500 furent réellement incorporés. Ils se sont remarquablement battus et leur taux de pertes au feu fut deux fois supérieur à celui des autres unités alliées ayant participé à la libération du sol national. Et tant pis s’il faut contredire les auteurs du film « Indigènes »(6) mais l’effort demandé aux Musulmans fut moindre: sur 14 730 000 habitants de l’Algérie, 233 000 furent mobilisés soit 1,58% de la population. La majorité était constituée d’engagés volontaires.
L’effort consenti librement par les Musulmans d’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie ET Maroc) fut 10 fois moins important que celui demandé aux seuls « Pieds noirs ».

Pour relativiser les choses, il faut se souvenir que le 6 juin 1944, les « Français libres » qui débarquèrent ce jour-là étaient…170 : les « bérets verts » du commando Kieffer. D’ailleurs, les Alliés n’avaient même pas jugé utile de prévenir De Gaulle de l’imminence du débarquement.
La 2ème Division Blindée du général Leclerc – celle qui est entrée dans l’histoire – n’a débarqué qu’en août 44, presque deux mois plus tard, sur le sol de France. Et, aussi glorieuse soit-elle, ce n’était jamais qu’UNE division.

On peut m’objecter que j’oublie « le poids considérable de la Résistance ». Non, je n’oublie rien et j’ai un respect – profond et total – pour les vrais résistants. Mais la Résistance, d’après l’historien Basil H. Liddell Hart, a représenté l’équivalent de deux divisions ; deux… sur les 500 venues à bout du Nazisme. Il faut se souvenir aussi que lors de la Libération, l’armée a réussi à incorporer – péniblement – moins de 100 000 résistants alors que, sur les trois départements d’Algérie, le général Giraud avait réussi à mobiliser 300 000 hommes. Ceci se passe de commentaire !
Pourquoi nos manuels d’histoire nous parlent-ils si peu de l’Armée d’Afrique ?
Sans doute pour faire oublier qu’après une guerre gagnée militairement, le 19 mars 1962, la France a lâchement, tragiquement, honteusement, abandonné les «Pieds Noirs» et les Musulmans venus la libérer en 1944…

Eric de Verdelhan

1)- « Histoire de l’Armée française en Afrique »  d’Anthony Clayton, (Albin Michel ; 1994).
2)- Mais les combats ont continué – aux Dardanelles entre autres – jusqu’en 1920.
3)- Le japon a capitulé le 2 septembre 1945.
4)- « Hommage à NOTRE Algérie française » (Editions Dualpha ; 2019).
5)- J’ai traité ce sujet dans « Mythes et Légendes du Maquis » (Editions Muller ; 2018).
6)- (Mauvais) film de propagande réalisé par Rachid Bouchareb, en 2006.

https://ripostelaique.com/15-aout-1944-le-debarquement-de-provence/

mardi 11 août 2026

L'Homme qui Voulait Sauver l'Europe... et que Richelieu a Trahi

 


Les corporations d’autrefois n’ont pas dit leur dernier mot

 


Actualité de Maurras en politique étrangère

 

Combat royaliste 137 

Par Philippe Germain

Au niveau planétaire, le déclin de la mondialisation remet d’actualité l’intérêt pour la pensée maurrassienne et les travaux de ses héritiers de l’École d’Action française. Bien entendu tous les regards se tournent vers l’ouvrage de Charles Maurras traitant des relations étrangères : Kiel et Tanger. Dès 1910, il y percevait l’avènement des empires dont le but serait de soumettre : « L’Amérique s’est colonisée et civilisée. Nos vingt-cinq millions d’habitants à la fin du XVIIIe siècle représentaient la plus forte agglomération politique du monde civilisé. Aujourd’hui, cinq ou six grands peuples prennent sur nous des avances qui iront bientôt au double et au triple. La terre tend à devenir anglo-saxonne […] Que pourra faire la petite France entre tous ces géants ? » 

Visionnaire, il ajoutait encore : « Un monde ainsi formé ne sera pas des plus tranquilles. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants et la paix des uns et des autres ne reposera guère que sur la terreur qu’auront su s’inspirer réciproquement les colosses. Société d’épouvantement mutuel, compagnie d’intimidation alternante ». Le président de la République, Georges Pompidou, déclarerait plus tard : « Maurras avait prévu le monde actuel », analysant de plus les atouts (géographie, francophonie…) sur lesquels la France devrait s’appuyer pour devenir chef de file des puissances moyennes. Elles pourront alors s’extraire de la vassalité imposée par les empires. Ces alliances permettront ensuite à la France de « manœuvrer » avec force dans le jeu des nations.

Cette politique extérieure perpétue la tradition capétienne qui avait réussi habilement, à désenclaver la France pour affirmer la puissance d’un royaume naissant face à l’empire Plantagenet, à l’Ouest, et au Saint Empire romain germanique, à l’Est. Évidemment, chacun fait le lien avec l’Europe actuelle, c’est pourquoi les néo-maurrassiens utilisent la méthode de l’empirisme organisateur comme Axel Tisserand. Dans son indispensable ouvrage, il démontre en quoi l’Europe s’est construite depuis l’origine « à l’abri des peuples » (Emmanuel Macron), pour mieux en dissimuler le caractère hors sol et volontariste. Utopie mercantile et « totalitaroïde » visant à « réaliser une mondialisation démocratique », l’Europe nie l’aspiration des peuples du continent à l’indépendance. Tisserand dévoile l’imposture dans laquelle la classe politique gouvernante est résolue à dissoudre la France.

Mais Axel Tisserand n’est pas le seul néo-maurrassien à poursuivre Kiel et Tanger en 2026. C’est même la spécialité du grand bainvillien Gilles Varange dont les indispensables analyses sur la planète fiévreuse sont à lire chaque trimestre dans la Nouvelle Revue Universelle, sans oublier son formidable et prémonitoire ouvrage de synthèse publié en 2006 : Entre empires et nations, un chemin français. Il y démontre que, contrairement à ce qui se croit, dans les changements que la planète opère, il est des données qui restent comme des constantes au fondement de toute politique étrangère française. La France est une nation historique qui a intérêt au maintien d’un équilibre entre les puissances.

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/11/combat-royaliste-137-actualite-de-maurras-en-politique-etrangere/

lundi 10 août 2026

L’écologisme contre l’écologie : anatomie d’une idéologie anti-prométhéenne

 

L’écologisme contre l’écologie : anatomie d’une idéologie anti-prométhéenne

L’éditorial du Figaro consacré à la nouvelle programmation énergétique française, accompagné d’une enquête sur les impasses de l’écologisme et d’un entretien avec Dominique Reynié, fournit l’occasion de revenir sur une distinction devenue essentielle : celle qui sépare la protection du vivant de l’idéologie politique prétendant parler en son nom.
Balbino Katz

Une contradiction évidente

L’éditorial publié par le Figaro à propos de la programmation pluriannuelle de l’énergie met au jour une contradiction désormais impossible à dissimuler. La France entend reconstruire une filière nucléaire qu’elle a méthodiquement affaiblie pendant plusieurs décennies, tout en consacrant des sommes considérables au développement parallèle de l’éolien terrestre et maritime. Six nouveaux réacteurs représenteraient environ 80 milliards d’euros. Les aides aux énergies renouvelables atteignent en moyenne 2,9 milliards par an, tandis que Bruxelles vient d’autoriser un dispositif français de soutien à l’éolien en mer évalué à 63 milliards sur vingt-cinq ans.

Ces chiffres résument une politique moins énergétique que diplomatique. L’État finance le nucléaire parce que le pays en a besoin, puis l’éolien afin de ménager les forces politiques qui ont longtemps combattu l’atome. Il reconstruit d’une main ce qu’il a détruit de l’autre et oblige les contribuables à acquitter simultanément le prix de la nécessité industrielle et celui de la superstition idéologique.

La contradiction ne relève pas d’une simple erreur de gestion. Elle est l’aboutissement de trente années d’influence écologiste sur les politiques publiques françaises.

Une influence sans rapport avec les résultats électoraux

Dominique Reynié propose dans les colonnes du Figaro une distinction salutaire. L’écologie désigne une science, ainsi qu’une préoccupation légitime pour l’environnement et la fragilité du vivant. L’écologisme constitue, quant à lui, « une idéologie construite et mobilisée pour servir un projet de conquête du pouvoir ». Le politologue en tire une formule appelée à demeurer : « L’écologisme est devenu l’ennemi de l’écologie. »

L’influence des écologistes n’a jamais correspondu à leur audience électorale. Leur poids est venu de leur rôle de force d’appoint dans les coalitions de gauche, de leur présence dans les administrations, les collectivités territoriales, les associations subventionnées, les médias, les universités et les organismes consultatifs. Minoritaires dans le pays, ils ont obtenu un droit de veto sur plusieurs secteurs stratégiques.

Cette disproportion apparaît avec une particulière netteté dans le domaine nucléaire. L’arrêt de Superphénix en 1997, décidé par le gouvernement de Lionel Jospin auquel participaient les Verts, ne répondit pas seulement à des considérations techniques. Il constituait également une concession politique à l’écologie militante. La fermeture de Fessenheim, accomplie plus de vingt ans plus tard, procéda du même esprit. Une installation industrielle réelle fut sacrifiée à un engagement électoral pris auprès d’un parti dont le projet historique consistait à sortir la France du nucléaire.

L’affaiblissement de la filière ne s’est pas limité à la fermeture de quelques équipements. Les investissements ont été retardés, les programmes interrompus, les recrutements réduits et les compétences dispersées. Une industrie de cette nature ne se conserve pas dans la naphtaline. Elle repose sur des ingénieurs, des chaudronniers, des soudeurs, des bureaux d’études, des organismes de contrôle, des sous-traitants et une expérience transmise durant plusieurs générations.

La France découvre aujourd’hui qu’un savoir-faire détruit ne se reconstitue pas par décret. Les retards, les surcoûts et les difficultés de recrutement qui accompagnent la relance nucléaire ne sont donc pas seulement les conséquences d’une mauvaise gestion industrielle. Ils représentent la facture différée du compromis passé avec l’écologisme.

L’article du Figaro consacré à « la défaite de l’écologisme politique » rappelle ainsi l’opposition persistante des Verts au nucléaire, en dépit de son caractère faiblement carboné, tout comme leur hostilité à la climatisation, aux retenues d’eau et à certaines formes de gestion forestière. La même doctrine intervient dans des domaines différents selon un principe constant : la suspicion envers toute solution fondée sur la maîtrise technique du réel.

La technique rendue coupable

L’écologisme contemporain ne combat pas seulement certaines techniques jugées dangereuses. Il entretient une méfiance fondamentale envers la puissance technique elle-même.

Jacques Ellul avait montré, dans Le Système technicien, que la technique tend à s’autonomiser et à imposer ses propres fins. Bernard Charbonneau avait pareillement dénoncé, dans Le Jardin de Babylone, la destruction des milieux naturels par l’expansion illimitée de la société industrielle. Leurs critiques étaient profondes, parce qu’elles portaient sur les conditions politiques et morales de l’usage des techniques.

L’écologisme partisan a transformé cette interrogation en catéchisme. Il ne demande plus comment orienter la puissance humaine, mais comment la réduire. Il ne cherche pas à distinguer les techniques selon leurs effets, leurs usages ou leur inscription dans un territoire. Il condamne indistinctement l’industrie, l’aménagement, la croissance et la maîtrise de la nature.

Cette confusion explique le paradoxe de la politique énergétique actuelle. Le nucléaire produit une électricité abondante, pilotable et faiblement carbonée, tout en occupant une surface relativement limitée. Il devrait donc correspondre aux préoccupations affichées par les écologistes. Ceux-ci continuent pourtant à le combattre parce que l’atome incarne précisément ce qu’ils récusent : la concentration de la puissance, la continuité industrielle, la confiance dans la science et la possibilité de produire davantage sans revenir à une économie de pénurie.

L’éolienne, à l’inverse, jouit d’une valeur presque sacramentelle. Son intermittence, son emprise sur les paysages et les infrastructures nécessaires à son raccordement deviennent secondaires. Elle représente visuellement une société prétendument réconciliée avec les éléments naturels. Que les aérogénérateurs soient faits d’acier, de béton, de cuivre, de matériaux composites et de terres rares ne trouble guère cette représentation pastorale.

La France doit donc financer deux systèmes. Le premier produit de l’électricité lorsque les consommateurs en ont besoin. Le second produit lorsque les conditions météorologiques le permettent et nécessite le maintien du premier pour garantir la continuité du réseau. Ce montage ne résulte pas d’une rationalité technique, mais d’un compromis idéologique.

La guerre contre l’eau agricole

La question des réserves d’eau révèle le même refus de l’aménagement.

La France reçoit le gros de ses précipitations au cours des périodes où les besoins agricoles sont les moins élevés. Le principe consistant à recueillir une partie de l’eau disponible pendant les saisons humides afin de l’utiliser durant l’été n’a rien d’extravagant. Il appartient à l’histoire de toutes les civilisations agricoles. Canaux, citernes, barrages, bassins et retenues constituent depuis l’Antiquité les instruments élémentaires de la sécurité alimentaire.

Chaque projet doit naturellement être examiné selon ses caractéristiques hydrologiques. Certaines retenues peuvent être mal situées, surdimensionnées ou alimentées d’une manière contestable. La ressource en eau n’est ni illimitée ni uniformément répartie. Une politique sérieuse doit donc arbitrer entre l’agriculture, l’eau potable, la préservation des milieux et les autres usages.

L’écologisme militant refuse fréquemment cet examen concret. Le terme de « mégabassine » permet de remplacer l’étude technique par une condamnation morale. Le stockage devient une privatisation du bien commun, l’agriculteur un accapareur et le militant venu détruire une canalisation le défenseur naturel de la collectivité.

Cette rhétorique fait disparaître une question pourtant décisive : comment produire en France lorsque les sécheresses estivales deviennent plus fréquentes ? Refuser par principe les réserves d’eau ne supprime pas la consommation. La décision déplace seulement la production vers l’Espagne, le Maroc, l’Amérique latine ou d’autres régions où les conditions sociales et environnementales sont parfois moins protectrices.

L’agriculture française se voit ainsi sommée de produire davantage, de réduire les traitements, de préserver les sols, d’affronter les sécheresses et de garantir la souveraineté alimentaire, tout en renonçant aux moyens de stocker l’eau. L’injonction contradictoire est devenue l’une des spécialités de l’écologie administrative.

Les incendies fournissent un autre exemple. Le changement climatique favorise assurément leur propagation. Cette donnée générale ne dispense cependant pas d’entretenir les forêts, de débroussailler, d’aménager des pistes, de disposer de réserves d’eau et d’investir dans les moyens humains et aériens. Réduire chaque sinistre au climat permet d’évacuer la responsabilité des politiques publiques. Dominique Reynié souligne ainsi que l’écologisme a contribué à reléguer les questions d’organisation, de prévention et d’équipement derrière une dénonciation globale du capitalisme et des modes de vie.

De la protection à la punition

L’écologie politique se distingue également par sa prédilection pour la contrainte. L’urgence proclamée permet de soustraire des choix essentiels à la discussion démocratique. Puisque le dérèglement climatique menacerait la survie même de l’humanité, les opposants ne seraient plus des contradicteurs, mais des irresponsables ou des complices.

Dominique Reynié parle à ce propos d’un « écologisme bureaucratique », fondé sur un régime toujours plus étroit de réglementations, d’autorisations, de contrôles et de surveillances. Cette idéologie est parvenue à gouverner sans remporter les élections, en s’inscrivant dans l’administration quotidienne des conduites.

La chaudière, le véhicule, le logement, le repas, le voyage et la consommation d’énergie deviennent les objets d’une pédagogie obligatoire. Le citoyen n’est plus seulement tenu de respecter la loi. Il doit démontrer la moralité climatique de son existence.

Cette politique frappe en priorité ceux qui disposent du moins de solutions de rechange. L’habitant d’une métropole peut emprunter les transports collectifs, télétravailler et habiter près des services. L’aide-soignante, l’ouvrier, l’artisan ou le salarié périurbain ont besoin de leur voiture. Le pêcheur brûle du carburant, le paysan utilise un tracteur et le transporteur conduit un poids lourd. Les groupes sociaux qui produisent le monde matériel sont précisément ceux auxquels les classes tertiaires reprochent le plus volontiers leur empreinte écologique.

L’expression d’« écologie punitive » ne relève donc pas seulement de la polémique électorale. Elle décrit un système où les coûts matériels sont supportés par les catégories populaires et productives, tandis que les bénéfices symboliques reviennent aux classes qui rédigent les normes.

L’écologisme comme gynocratie symbolique

Une autre évolution mérite d’être examinée. L’écologie politique française a progressivement pris la forme d’une gynocratie militante et symbolique.

La question ne tient pas au nombre de femmes qui dirigent les formations écologistes. La présence de femmes dans la vie publique ne constitue évidemment ni une anomalie ni une explication suffisante. La gynocratie dont il est ici question relève de l’imaginaire idéologique : l’écologisme tend à associer la nature, la douceur, le soin et la mesure à un principe féminin, tandis que la conquête, la technique, l’industrie et la démesure seraient les manifestations d’un principe masculin destructeur.

Cette représentation ne vient pas de nulle part. Françoise d’Eaubonne forgea le terme d’« écoféminisme » dans Le Féminisme ou la mort, publié en 1974. Elle établissait un lien entre l’exploitation de la nature et la domination masculine. Carolyn Merchant développa une analyse voisine dans The Death of Nature en interprétant la révolution scientifique moderne comme le passage d’une nature organique et maternelle à une nature mécanisée, soumise à la volonté masculine. Vandana Shiva associa ensuite le patriarcat, le colonialisme et l’extractivisme.

Ces théories ont profondément pénétré l’écologie politique contemporaine. L’ennemi n’est plus seulement l’industriel ou le capitaliste. Il devient l’homme en général, et le sexe mâle en particulier, tenu pour responsable de l’hubris qui épuise le monde.

Le mâle occidental concentre dans cette mythologie tous les attributs suspects : le goût du risque, le désir de conquête, la verticalité, la puissance, la compétition, l’exploration et la volonté de transformer le milieu. Il creuse les montagnes, détourne les fleuves, fend l’atome, bâtit des villes, lance des fusées et refuse les limites que la Terre-mère voudrait lui imposer.

L’écoféminisme lui oppose une féminité censément pacifique, circulaire, maternelle, frugale et spontanément accordée aux rythmes naturels. Cette anthropologie doit davantage au mythe qu’à l’observation. Les femmes participent à la société industrielle, consomment, administrent, voyagent, entreprennent et utilisent les technologies autant que les hommes. Aucune civilisation n’a été construite par un sexe isolé, encore moins par l’affrontement métaphysique du masculin et du féminin.

La fiction demeure politiquement efficace. Elle permet d’ajouter à la culpabilité écologique une culpabilité masculine. Toute affirmation de puissance peut alors être réduite à une manifestation du patriarcat ; toute confiance dans la technique, à une pathologie virile.

L’écologisme ne reproche plus seulement à l’homme de mal employer sa puissance. Il lui reproche de désirer la puissance.

Une idéologie réactionnaire sous les habits du progrès

L’écologisme aime se présenter comme l’avant-garde de l’avenir. Il est pourtant réactionnaire au sens rigoureux du terme. Il ne veut pas orienter le progrès, mais revenir en deçà de la puissance scientifique et industrielle qui a permis l’amélioration des conditions de vie.

La décroissance promet une économie stationnaire à des sociétés dont les systèmes sociaux dépendent de la création continue de richesses. La sobriété devient le nom aimable du rationnement. Le refus des infrastructures produit la dépendance. L’abandon de l’agriculture productive augmente les importations. La sortie du nucléaire ramène au gaz et au charbon. La lutte contre la climatisation laisse les personnes âgées et fragiles affronter seules les canicules.

Luc Ferry avait vu dès 1992, dans Le Nouvel Ordre écologique, le risque de voir la protection de la nature se transformer en contestation de l’humanisme lui-même. La nature cesse alors d’être le monde dont l’homme est responsable ; elle devient une entité morale supérieure devant laquelle l’humanité comparaît en accusée.

Les écologistes ressemblent sous ce rapport aux iconoclastes des anciennes querelles religieuses. Les iconoclastes détruisaient les images parce qu’elles offensaient leur conception du sacré. Les nouveaux sectaires cherchent à abolir les techniques, les habitudes et les paysages qui offensent leur conception de la nature.

Leur violence n’est pas toujours physique, même si certains mouvements pratiquent le sabotage, l’occupation et la destruction d’équipements. Elle réside surtout dans les concepts et dans les lois qu’ils entendent imposer. Ils ne brisent pas nécessairement les objets à coups de marteau. Ils les interdisent par décret, les rendent inabordables par l’impôt ou les soumettent à des normes qui en organisent progressivement la disparition.

Cette violence administrative possède l’avantage de la respectabilité. Elle s’avance accompagnée d’experts, de rapports, d’agences et de consultations citoyennes. Elle prétend ne rien imposer, alors qu’elle redéfinit jusque dans le détail la manière légitime de se chauffer, de circuler, de se nourrir et d’habiter.

Pour une écologie de la puissance ordonnée

Le rejet de l’écologisme ne saurait conduire à l’indifférence envers les milieux naturels. La pollution des sols, l’appauvrissement des mers, l’érosion de la biodiversité et la dégradation des paysages sont des réalités. Une droite qui abandonnerait ces questions aux Verts commettrait une faute intellectuelle et politique.

La véritable alternative oppose moins la croissance à la décroissance que la puissance ordonnée à l’impuissance organisée.

Une écologie réaliste doit défendre le nucléaire, l’innovation, la recherche agronomique, les réserves d’eau adaptées aux territoires, l’entretien des forêts, la modernisation des réseaux, la protection des paysages et la souveraineté alimentaire. Elle doit également considérer que l’homme n’est pas extérieur à la nature. Le paysan, le forestier, le pêcheur et l’ingénieur participent à l’entretien du monde dès lors que leur activité s’inscrit dans la durée.

Hans Jonas avait formulé, dans Le Principe responsabilité, l’exigence d’agir de manière que les effets de notre action demeurent compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine. La formule mérite d’être retenue dans son intégralité : la responsabilité concerne le vivant, sans sacrifier l’humanité.

Guillaume Faye proposait avec l’« archéofuturisme » de conjuguer les héritages les plus anciens et les technologies les plus avancées. Une écologie européenne pourrait s’inspirer de cette intuition : conserver les paysages, les communautés et les formes héritées, tout en mobilisant la science et la technique nécessaires à leur continuité.

Protéger la nature ne signifie pas abolir la puissance humaine. Cela suppose de lui donner une forme, une finalité et des limites politiques. Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre la Terre et l’homme, mais d’empêcher que l’écologisme, à force de prétendre sauver l’une, finisse par rendre l’autre impuissant.

Balbino Katz – via Breizh-Info

https://www.polemia.com/lecologisme-contre-lecologie-anatomie-dune-ideologie-anti-prometheenne/

De Versailles à Munich : la solitude française dans l’entre-deux-guerres, avec Gérard Araud

 


Une nouvelle histoire des guerres de religion, avec Jérémie Foa

 


dimanche 9 août 2026

Terres de Mission n°472 - Saint Louis, roi et saint

 

Terres de Mission n°472 - Saint Louis, roi et saint

Dimanche 9 août, Terres de mission reçoit Jean-Noël Toubon, auteur de "Saint Louis sur le chemin de la canonisation" (Voxgallia), à l'occasion du huitième centenaire du sacre du grand roi.

C'est l'occasion d'évoquer en profondeur un aspect central, mais trop souvent occulté par les historiens, de la vie de Saint Louis: sa profonde foi chrétienne, âme et moteur de toute son action politique.


https://tvl.fr/terres-de-mission-n0472-saint-louis-roi-et-saint

Un saint absolu…

 

par Gérard Leclerc

Pour Gustave Thibon, saint Jean de la Croix et Friedrich Nietzsche avaient une même soif d’absolu. Mais le premier vécut de Dieu, quand le second vécut de lui-même. Et versa finalement dans la folie. 

Dans un livre-confession avec la regrettée Danielle Masson, Gustave Thibon n’hésite pas à présenter saint Jean de la Croix comme « le plus extrémiste de tous les saints, avec qui Nietzsche se serait bien entendu » (Gustave Thibon au soir de ma vie).

Rapprochement improbable

La formule est pour le moins frappante, mais elle aurait demandé élucidation. On savait que, depuis sa conversion, Thibon s’était retrouvé proche de la spiritualité du Carmel, collaborant aux Études carmélitaines. Il y avait même publié une étude sur Nietzsche et saint Jean de la Croix, reprise plus tard dans son ouvrage sur l’auteur de Zarathoustra. Ces pages méritent d’être relues. Seules elles expliquent ce rapprochement improbable entre deux personnages aussi contrastés.

Comment Thibon avait-il pu oser pareil paradoxe ? Car il ne s’agit pas de quelques analogies de caractère. Il faut mesurer la portée de cette affirmation initiale : « Ils eurent, l’un et l’autre, des âmes de grands adorateurs ; une sève essentiellement religieuse nourrit les frondaisons de leur pensée ; ils eurent soif jusqu’à la mort d’une plénitude surhumaine. » Il y a là de quoi suffoquer : l’auteur de L’Antéchrist et le modèle même de la mystique chrétienne mis dans le même bateau ! Mais Thibon s’explique longuement. L’athée et le saint sont des extrémistes à leur manière, voués à la recherche de l’absolu. Précisément, cette recherche passe par une purification impitoyable, celle qui les conduit tous deux à balayer masques et illusions.

Il fallait un lecteur aussi attentif pour être capable de reconnaître dans Nietzsche et Jean de la Croix une sorte d’itinéraire commun qui, finalement, dans le premier cas, aboutit à un échec tragique, dans le second une traversée de la nuit vers la Lumière.

« Jean de la Croix vécut de Dieu, Nietzsche vécut de lui-même », écrit Gustave Thibon. Et aussi : « Jean vécut de cette vie du cœur spontanée, diffusive, aux élans irréversibles. La vie de Nietzsche fut avant tout une vie réflexe : toute la chaleur de ses entrailles s’épuisait à nourrir une dévorante ivresse de l’intelligence. D’une part : je me donne ; de l’autre, je me pense. Un fleuve, un miroir. »

Son saint de préférence

On n’oublie pas les ressemblances : une soif de l’infini chez l’un et l’autre, une recherche au-delà même des forces humaines, mais divergences aussi radicales : « Soif positive de l’absolu chez Jean, soif négative chez Nietzsche. » Et Thibon de s’expliquer sur son expression : « le plus extrémiste des saints » : « Il est extrémiste uniquement dans l’ordre de la suprême espérance humaine, dans la seule voie qui n’a pas de terme. »

On comprend qu’au soir de sa vie, le philosophe se soit rapproché de son saint de préférence, celui qui lui donnait le goût et l’espérance prochaine de la suprême rencontre.

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/09/un-saint-absolu/

Opération Léopard, la Légion saute sur Kolwezi (1978)

 

Photo du film La Légion saute sur Kolwezi - Photo 3 sur 5 - AlloCiné

Cette opération fut aussi nommée « Opération Bonite ».

En 1978 la Légion sautait sur Kolwezi, pour sauver du massacre 2500 ressortissants européens, pris en otages par les rebelles du Katanga, les Tigres.

Cette opération audacieuse eut un retentissement mondial, ajoutant un nouveau haut fait d’armes au glorieux passé de ce corps délite inégalé.

614 paras du 2e Régiment étranger parachutiste (REP), aux ordres du Colonel Erulin, sautèrent sur la ville en deux vagues successives.

5 légionnaires y laissèrent la vie. Mais 2200 Européens furent sauvés, 300 d’entre eux ayant été massacrés et suppliciés avant l’arrivée des secours.

Le contexte :

Kolwezi est une ville minière, à l’extrême sud du Zaïre, ex-Congo belge, devenu depuis la République démocratique du Congo (RDC).

Ce pays étant un véritable coffre-fort géologique, tant il recèle de minerais rares, suscite la convoitise de tous.

L’Afrique vit encore de nombreuses convulsions post-indépendance. C’est la grande époque des mercenaires, les « chiens de guerre », les « war-dogs » au service de tel ou tel chef rebelle convoitant le pouvoir.

Nous sommes en pleine guerre froide. Les Soviétiques et leurs supplétifs cubains, essaient partout de déstabiliser l’Afrique et de renverser les chefs d’Etat pro-occidentaux. Tel Mobutu, le président zaïrois soutenu par la France, la Belgique et les Etats-Unis.

Les faits :

Les rebelles venus du Katanga, encadrés par des conseillers cubains et est-allemands, et entrainés en Angola, s’emparent de la ville minière de Kolwezi.

Les 2500 Européens et leurs familles qui y vivent, employés de la société minière qui exploite cuivre et cobalt, sont pris au piège.

Et les massacres de Blancs commencent, avec la sauvagerie que l’on imagine… la terreur règne sur la ville.

A Kinshasa, la capitale, on est désemparé. Une compagnie de paras zaïrois est larguée sur la ville. Elle est décimée. Mobutu en appelle à la France et à la Belgique.

En Belgique, on tergiverse alors que chaque minute compte. Les nouvelles sont alarmantes.

Finalement, c’est Giscard d’Estaing qui décide d’intervenir et demande de préparer l’intervention sur Kolwezi. Le 2e REP, abonné aux coups durs et basé à Calvi, est mis en alerte.

De son côté, l’inénarrable Mitterrand exige un vote parlementaire alors que les massacres continuent ! Il reconnaitra plus tard que l’urgence du sauvetage était la priorité.

Acheminé dans la nuit du 17 au 18 mai, le régiment rejoint la base de Solenzara, d’où il décolle à bord de long courriers civils réquisitionnés et d’un DC8 militaire. Car si la France dispose d’excellentes troupes de combat, la logistique ne suit pas. Rien de bien nouveau.

L’armée de l’air ne dispose d’aucun gros porteur et le Transall, excellent avion tactique, est incapable d’assurer un transport de masse à longue distance.

Encore aujourd’hui, au Sahel, il a fallu faire appel aux Antonov ukrainiens pour pallier le manque d’A400m, livrés au compte-gouttes.

Le 2e REP débarque à Kinshasa.

Aussitôt, le colonel Erulin et les officiers de la mission militaire au Zaïre, préparent l’audacieux largage sur la ville de Kolwezi, un saut au coeur du brasier. Car face aux massacres, il y a urgence.

Les officiers ne savent rien de la situation sur place. Ils manquent de cartes fiables. La précision du largage sera vitale pour éviter que les paras ne soient  tués avant de toucher le sol.

Une fois en bas, pas de véhicules, pas d’armement lourd, pas de réserves de munitions, autant dire que le pari est éminemment risqué.

Kolwezi se situe à 1300 km de Kinshasa. Si ça tourne mal, pas question d’évacuer les blessés ou de récupérer les légionnaires.

Autre problème : faute d’avions suffisants, les légionnaires n’ont pu emporter leur parachute. Ils sauteront avec des parachutes zaïrois, donc américains.

Mais ceux-ci ne sont pas adaptés aux équipements français. Il faudra donc bricoler au mieux les gaines chargées de munitions et de piles radio pour les accrocher aux parachutes américains. Des fils de fer feront l’affaire.

Tout semble compliqué, on pense que les pertes seront sévères tant les paras sont vulnérables durant leur descente.

Et pourtant, le moral est au plus haut. Tous sont certains de réussir.

Autre déconvenue, sur les 7 appareils prévus pour le largage, 2 sont en panne. Il reste 4 C130 zaïrois et 1 C160 Transall français.

Il est décidé de larguer une première vague sur Kolwezi et de transporter les autres éléments par DC10 sur l’aéroport de Kamina, le plus proche de Kolwezi, pour être largués dans une deuxième vague.

381 paras embarquent, avec le médecin-chef et l’aumônier du régiment. 

Mais, nouveau contretemps, le leader de la formation, à bord d’un C130 zaïrois, ne parvient pas à s’aligner correctement sur la zone de saut. C’est donc le Transall français qui donne le cap pour un deuxième passage.

Enfin la lumière verte s’allume et la sonnerie retentit. Go ! Mais pour ce qui est de l’effet de surprise, c’est raté.

Les légionnaires sautent à basse altitude pour rester le moins vulnérables possible.

A peine la moitié des légionnaires atterrit sur la zone de saut, un vieux terrain d’aviation désaffecté. Il faut se regrouper et faire face à un ennemi dont on ignore où il se trouve. Ce sont 1000 rebelles lourdement armés qu’il faut affronter.

Mais Dieu aime la Légion !

Les rebelles se sont regroupés au sud de la ville, sur l’aérodrome de Kolwezi, où ils pensent voir atterrir les avions.

Avant qu’ils réagissent, les paras sont posés et foncent sur leurs objectifs : le lycée où sont réfugiés des Européens, l’hôpital, la Cie minière où se trouvent des véhicules de transport.

Les légionnaires détruisent au lance-roquettes deux blindés des Tigres.

Les accrochages sont violents. Des charniers sont découverts. 700 civils, Européens et Africains, hommes, femmes et enfants, ont été massacrés.

Mais plus de 2000 survivants sont sauvés de la barbarie.

Le gros des Tigres s’est retiré vers la frontière angolaise. La ville est désormais aux mains des légionnaires.

Terrés dans leurs cachettes, encore effrayés, les otages sortent peu à peu de leur abri en entendant les appels des légionnaires :

« Armée française, Légion étrangère » ! 

Le miracle s’est accompli pour ces centaines d’otages attendant la mort, terrorisés par les hurlements des victimes suppliciées par les barbares.

Un sauvetage inespéré pour ceux qui étaient persuadés qu’ils allaient mourir en subissant d’épouvantables atrocités. C’est la résurrection à la vue des bérets verts.

La deuxième vague arrive ensuite, le 2e REP est maintenant au complet.

Les combats se poursuivent à la périphérie.

Les jours suivants sont consacrés à la sécurisation de la région et à l’évacuation des Européens, avec les paras belges arrivés sur place, ainsi que des paras marocains.

Le succès est total, planétaire.

250 rebelles tués, les armes saisies, la rébellion en déroute et plus de 2000 civils sauvés.

Au retour du 2e REP, Valéry Giscard d’Estaing passera le régiment en revue. Dans les rangs, les places des 5 légionnaires tués sont laissées vacantes.

Cette opération a montré ce qu’une troupe bien entrainée, disciplinée et parfaitement soudée, est capable d’accomplir.

Elle eut un succès retentissant à travers le monde et apporta un certain prestige à la France, qui a su assumer les risques d’une telle opération, particulièrement audacieuse.

Ajoutons que les ardeurs de l’URSS en Afrique, furent calmées pour longtemps.

Les ambassades de France, aux quatre coins de la planète, reçurent d’innombrables appels demandant la marche à suivre pour devenir légionnaire.

L’engouement pour le képi blanc ne faiblit pas !

Kolwezi restera une belle page de gloire écrite par des hommes exceptionnels, s’adaptant aux pires imprévus pour accomplir leur devoir.

Cette opération de sauvetage donna lieu à plusieurs  ouvrages et à un film.

Ce résumé est extrait, entre autres, d’un excellent article d’Adrien Jaulmes, dans le Figmag.

Jacques Guillemain

https://ripostelaique.com/operation-leopard-la-legion-saute-sur-kolwezi-1978/