
Avant de faire la guerre, pourquoi ne pas commencer par la jouer ? Né il y a deux siècles en Prusse, le « wargame » connaît un spectaculaire retour en grâce dans les armées occidentales. Cartes, pions, règles et arbitres permettent désormais de simuler aussi bien une bataille que les réactions de Moscou, Pékin ou Téhéran. Devenu outil de formation, d’anticipation et de réflexion stratégique, le « wargame » promet d’éprouver aujourd’hui les guerres de demain. À condition de ne jamais oublier qu’un jeu de simulation n’est pas un champ de bataille. Par Paul Durrand.
À la suite du numéro de Krisis de mars 2026 consacré aux Jeu(x), il paraissait intéressant d’en compléter la lecture par quelques lignes sur une thématique ludique assez peu connue du grand public. Pratiqué à titre de loisir par quelques joueurs de plus en plus grisonnants, souvent anglo-saxons, utilisé comme outil de réflexion et de formation, le jeu de guerre, ou wargame, selon la dénomination la plus courante, est redevenu depuis une grosse décennie un thème à la mode dans les armées.
Le rôle des armées est de faire la guerre, et de préférence de la gagner. Pour ce faire, il leur est nécessaire de se préparer et d’envisager le maximum d’hypothèses de conduite des conflits, ou tout du moins de réfléchir à des actions, éventuellement d’en anticiper les effets et de les corriger, pour être prêt au bon moment.
C’est dans ce cadre que les armées occidentales principalement ont donc repris de manière plus systématique l’usage du wargame (jeu de guerre en anglais) ces vingt dernières années et de manière peu surprenante à l’initiative des Américains. Quelle armée n’a pas encore son wargame pour simuler les conflits ou les interactions entre États ?
De la Prusse aux États-Unis
Les conflits de ces vingt dernières années (Irak, Afghanistan, Syrie, Libye, Sahel, Arménie, Ukraine, Iran…) ont aussi été l’occasion de revoir des certitudes et de réfléchir à de nouveaux modes de préparation, tant lesdites certitudes ont explosé. Et rien de tels que ces nouveaux outils pour se confronter à de nouvelles méthodes de réflexion.
C’est donc dans ce cadre que le wargame et la pratique du wargaming se sont peu à peu imposés dans les armées. Si la littérature en la matière reste encore limitée, elle se développe de manière significative. C’est aussi dans ce contexte que les armées françaises se sont mobilisées pour développer l’usage du wargame, d’abord à la faveur d’initiatives individuelles, avant que la pratique ne s’institutionnalise véritablement (cf. la bibliographie sommaire en langue française en bas de l’article).
Rien que le terme de wargame (ou le wargaming, c’est-à-dire le fait de pratiquer le wargame) rappelle l’importance de la culture anglo-saxonne dans cette pratique pourtant née sur le continent européen il y a maintenant un peu plus de deux cents ans, en Prusse, avec les Reisswitz père et fils1, sous le terme de Kriegspiel, comme le rappelle Antoine Bourguilleau dans son histoire du wargame.
Quand les armées jouent à la guerre
Qu’est-ce que le wargaming ? De manière assez sommaire, on peut indiquer qu’il consiste à confronter différents choix, de nature militaire, dans un cadre ludique, avec un ensemble de règles et souvent en présence d’arbitres pour en faciliter la mise en œuvre, le tout dans un cadre contraint de temps, du moins quand le jeu est utilisé à haut-niveau2. Le résultat obtenu par cette confrontation dépend surtout des attendus initiaux et d’un certain nombre de préalables. La pratique autour d’un espace de jeu physique, avec carte en papier, pions représentant des unités, favorise les échanges et les prises de décisions collectives.
Si la pratique du jeu de guerre dans les armées se développe, notamment à la faveur de l’engagement de l’OTAN dans cette démarche, elle suscite comme toute pratique innovante des interrogations sur son utilité et plus largement sur ses effets sur la connaissance de la chose militaire et de la conduite des opérations. Le fait que les armées françaises se penchent sérieusement sur le sujet témoigne d’une volonté forte de dépasser les cadres traditionnels, qui, parfois, trouvent rapidement leurs limites. La guerre en Ukraine a en effet montré que les évolutions des modes d’engagement sont rapides (même si la guerre des drones connaissait déjà ses prémices lors de la confrontation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en septembre 2020).
Évidemment, le développement de l’usage du wargaming repose sur une large adhésion à la pratique, ou tout au moins de l’ensemble des participants. Or, la « gamification », la pratique du jeu adapté à quasiment tous les usages professionnels, n’est pas nécessairement acceptée partout et par tous. Le cadre militaire, nécessairement soumis à la hiérarchie, réduit les freins individuels sans pour autant les faire disparaître.
Cela étant, comme tout jeu, la pédagogie dans la mise en œuvre est essentielle, quel que soit le niveau des pratiquants. Nombre de militaires ont eu, au cours de leur formation, une pratique minimale du jeu. Ainsi l’utilisation de la « caisse à sable », c’est-à-dire la reproduction d’une action de combat dans le cadre contraint d’une… caisse à sable reproduisant les mouvements de terrain, les arbres, chemins et autres représentations du monde réel, où les joueurs mettent physiquement en pratique leurs actions par le déplacement de figurines, permet de s’initier d’une certaine façon à la pratique du wargame. Le wargame repose sur le même principe, mais sur une carte représentant quelques dizaines, voire quelques centaines de kilomètres, selon l’échelle souhaitée.
La guerre sur un coup de dé
La force du wargame est de pouvoir reproduire l’ensemble des situations pour simuler un conflit, qu’il s’agisse de simples combats, de configurations logistiques, et jusqu’aux relations internationales entre États. Cela suppose néanmoins de disposer des ressources humaines et intellectuelles pour simuler avec le plus de précision possible les différentes hypothèses. Autant dire que se mettre dans la tête de Poutine, de Xi Jinping ou des responsables militaires iraniens n’est pas à la portée du premier venu.
Néanmoins, comme toute simulation, celle-ci comporte de nombreux biais, avec le risque de prendre pour argent comptant les résultats des différents wargames, indépendamment de leur reproductibilité réelle. Comme tout jeu, et d’autant plus lorsqu’il est complexe, chaque variation peut provoquer des résultats non désirés. La pratique du wargaming chez les militaires doit rester un outil au service d’un objectif, d’une réflexion, pas une finalité en soi.
En résumé, le jeu à vocation militaire, vieille pratique européenne plutôt d’outre-Rhin, est redevenue à la mode sous le terme de wargaming à la faveur de son usage et de son développement dans les armées américaines depuis plusieurs décennies, puis, plus largement, dans les armées occidentales. Mais souhaite-t-on vraiment envisager une opération militaire au motif que, lors d’un wargame, la victoire s’est jouée sur un unique coup de dé… ? La question reste posée.
1. Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre, Histoire du wargame, Passés/Composés-Ministère des Armées, 2020, pp. 61 et suivantes.
2. Pour une définition rigoureuse et complète, se référer au livre de Thibault Fouillet consacré au wargaming (Wargaming, Un outil de recherche stratégique, L’Harmattan, 2022).
Références pour aller plus loin :
Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre, Histoire du wargame, Passés/Composés-Ministère des Armées, 2020.
Thibault Fouillet, Wargaming, Un outil de rechercher stratégique, L’Harmatan, 2022.
Yann Malard, Jeux de guerre. Vers un nouvel essor, Revue de Défense nationale, 2022.
CICDE, Manuel du jeu de guerre, Ministère des Armées, 2023.
Valère Llobet, Théo Claverie, Les Wargames, CF2R, 2023.
IRSEM, Les wargames dans la formation de l’officier, mars 2025.
Revue Stratégique, n° 131-132, « Du wargaming », ISC, 2025.
Inflexions, Jouer, Armée de Terre, 2025.
Patrick Ruestchmann, revue Marché et organisation, « Pratiques ludiques dans les armées françaises à un moment d’évolution de la conflictualité », 2026.
https://www.revue-elements.com/le-wargame-quand-la-guerre-peut-devenir-aussi-un-jeu/








