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lundi 29 janvier 2024

Les nombreuses affaires politico-financières de la troisième République Radicale

  L'Histoire de la troisième République est particulièrement ponctuée de très nombreux scandales financiers durant lesquels les hommes politiques de la troisième République seront impliqués dans de vastes réseaux de corruption.

Des "Chèquards" de l'Affaire de Panama, qui conduira à la disgrâce de Georges Clemenceau pendant une décennie, à l'Affaire Stavisky, cette succession d'affaires finira par générer dans l'opinion une répulsion pour les parlementaires. Son paroxysme sera atteint le 6 février 1934 où on entendra dans les rue des Paris le cri de  "Abat les voleurs". Cette journée de contestation contre la corruption sera la plus importante qu’ait connue Paris depuis 1848.

Il est vrai de dire que dans la plus grande majorité des cas, les dindons de la farce ont été les nombreux petits porteurs qui ont vu leurs économies disparaitre... et leurs rêves de vieux jours heureux s'envoler (à l’heure où les retraites n’étaient pas généralisées).

Avec l'affaire des Emprunts russes, c'est un tiers de l'épargne des français qui disparait en 1918, de très nombreuses familles françaises ruinées, des milliers de suicides. Dix milliards de franc-or ont ainsi servi à moderniser la Russie avec l'épargne des français ! La France paya très cher l’Alliance de revers avec la Russie qui conduira à l’isolement de l’Allemagne hégémonique. On estime que 5% de cette somme a servi à payer députés et ministres en échange de l’autorisation d’émettre les emprunts successifs sur le territoire français.

Liste des affaires politico-financères de la troisième République

  • Affaire de l’Union générale 1882 : Collusion entre le ministre des Finances et les cercles bancaires
  • Affaire des décorations ou affaire Wilson 1886 - 1887 : Trafic d’influence à l’Elysée
  • Affaire Humbert (Succession Crawford) 19002 : Montage financier garanti par une fausse succession impliquant le fils d’un ancien ministre de la Justice 
  • Affaire de Panama 1889 – 1892 : Corruption de 120 députés et de la presse afin de recapitaliser une affaire en faillite
  • Affaire Henri Rochette 1914 : Corruption du ministre des Finances, escroquerie en vue d’acquérir un journal, assassinat d’un patron de presse
  • Affaire de la Banque industrielle de Chine 1921 : L’équivalent des Emprunts russes en Chine
  • Affaire Hannau ou de la Gazette du Franc 1928 : Faillite frauduleuse, un député au conseil d’administration, quelques députés ayant collaboré à la gazette économique
  • Affaire de la banque Oustric 1929 – 1930 : Entrave à la Justice du ministre de la Justice dans une affaire de faillite
  • Affaire Stavisky 1934 : Corruption

http://histoirerevisitee.over-blog.com/les-nombreuses-affaires-de-la-troisi%C3%A8me-r%C3%A9publique

vendredi 5 janvier 2024

Mythes et mensonges : “Les femmes ont-elles une âme ?”

 

Extrait (abrégé) de Alain Decaux, Histoire des Françaises, Librairie Académique Perrin, Paris, 1972, pp.133-134.
« On affirme qu’en 585, un concile s’est tenu à Mâcon pour trancher d’une épineuse question : la femme a-t-elle une âme ? On écrit là-dessus comme s’il s’agissait d’un fait historique démontré. D’autres interviennent pour s’écrier qu’il s’agit d’une légende.
Il faut dire la vérité. Si l’on consulte la liste des conciles, on s’aperçoit qu’il n’y a jamais eu de concile de Mâcon. On trouve en 586 un synode provincial à Mâcon. Les “Actes” en ont subsisté. Leur consultation attentive démontre qu’à aucun moment, il ne fut débattu de l’insolite problème de l’âme de la femme.
Alors ? D’où vient cette légende si solidement implantée ? Le coupable est Grégoire de Tours. Il rapporte qu’un évêque déclara que la femme ne pouvait continuer à être appelée “homme”.
Il proposa que l’on forgeât un terme qui désignerait la femme, la femme seule. Voilà le problème ramené à son exacte valeur : ce n’était point un problème de théologie, mais une question de grammaireCela gênait cet évêque que l’on dît les hommes pour désigner aussi bien les femmes que les hommes.
On lui opposa la Genèse : “Dieu créa l’homme mâle et femelle, appelant du même nom, homo, la femme et l’homme.” On lui rappela qu’en latin, «homo» signifie : créature humaine.
Personne ne parla plus du synode de Mâcon jusqu’à la Révolution française. En pleine Terreur, le conventionnel Charlier demanda si l’on  était encore au temps où on décrétait, “comme dans un ancien concile, que les femmes ne faisaient pas partie du genre humain”.
En 1848, une citoyenne devait franchir une nouvelle étape dans l’altération des textes. A la tête d’une délégation du Comité des “Droits de la femme”, elle remettait une pétition tendant à obtenir le droit de vote pour les femmes et commençant par ces mots : “Messieurs, autrefois, un concile s’assembla pour décider cette grande question : savoir si la femme a une âme…”
Les quelques lignes de Grégoire de Tours, définitivement déformées, étaient entrées dans le patrimoine définitif de la crédulité publique.” (via Dia)

https://www.fdesouche.com/2009/06/12/histoire-la-femme-a-t-elle-une-ame/

mardi 2 janvier 2024

4 juillet 1848 : mort de François René de Chateaubriand

 Homme politique, diplomate, voyageur, polémiste, François René, vicomte de Chateaubriand, est considéré comme l’un des plus grands écrivains français dont le style éblouissant a été unanimement reconnu. On a critiqué cependant la versatilité politique, voire l’opportunisme, de celui qui proclamait : «Gentilhomme et écrivain, j’ai été bourboniste par honneur, royaliste par raison et républicain par goût.» Il n’en reste pas moins une des figures majeures et incontestées du romantisme.

Chateaubriand est né à Saint-Malo le 4 septembre 1768. Destiné d’abord à la carrière de marin, conformément à la tradition familiale, il était par tempérament tenté bien davantage par la prêtrise et la poésie. À Paris, il assiste aux premiers bouleversements de la Révolution puis en avril 1791, par goût de l’aventure, il s’embarque pour l’Amérique et y voyage quelques mois.
En 1800, après son exil en Angleterre, il rentre en France et publie l’année suivante Atala puis en 1802 Le Génie du christianisme qui marque son ralliement provisoire à Bonaparte, une œuvre qui est aussi un plaidoyer en faveur de la religion.  Nommé secrétaire d’ambassade à Rome en 1803, il démissionne en 1804 après l’exécution du duc d’Enghien et  entreprend un voyage en Orient qui lui inspire Les Martyrs (1809) et L’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). En 1811, il est élu à l’Académie française.
Ministre de l’Intérieur de Louis XVIII, Pair de France, la publication de sa Monarchie selon la Charte cause sa révocation. De 1822 à 1824, il est Ministre des Affaires étrangères et sera invité à démissionner pour avoir critiqué la politique du gouvernement. Sous Charles X,  Chateaubriand devient ambassadeur à Rome. Au cours de la «Monarchie de Juillet», il  est écarté du pouvoir en raison de son désaccord avec l’accession au trône de Louis-Philippe. Chateaubriand abandonne alors définitivement la politique.
Il se consacre désormais entièrement à l’écriture de ses Mémoires d’outre-tombe, une œuvre dont la rédaction a duré près de trente ans et qu’il achève en 1841. En 1844, il publie la Vie de Rancé, sa dernière oeuvre dans laquelle il poursuit sa méditation sur la mort, la foi, le temps et impose un style novateur. Il meurt à Paris en 1848 et sera enterré sur le rocher du Grand-Bé, dans la rade de Saint-Malo.
(Sources 1, 2)

https://www.fdesouche.com/2009/07/04/4-juillet-1848-mort-de-francois-rene-de-chateaubriand/

lundi 20 novembre 2023

Le bonapartisme. Examen d’une pensée politique évanouie

 Dans l’histoire française des idées politiques, le bonapartisme demeure, malgré des recherches fructueuses, une doctrine non identifiée. Pour René Rémond, il établit une tradition autoritaire et protestataire dont les manifestations ultérieures seront tour à tour le boulangisme, l’anti-dreyfusisme, l’Action française, les Ligues des années trente, le régime de Vichy, le poujadisme et le Front national. Par simplification et généralisation abusive, on peut même jusqu’à lui attribuer une responsabilité dans la naissance du fascisme, surtout si l’on postule, à la suite de Zeev Sternhell, que la droite révolutionnaire française en est l’amorce.

Dans sa biographie récente sur Napoléon III, le spécialiste universitaire français du fascisme italien, Pierre Milza, explique au lecteur qu’« il est tentant de comparer l’Empire autoritaire et le régime mussolinien : surtout pour qui [...] a longuement étudié le second et s’intéresse aux antécédents du fascisme (1) ». Le bonapartisme serait-il par conséquent l’ancêtre du populisme, de l’extrême droite, voire du fascisme ? Il importe au préalable de définir le bonapartisme.

Qu’est-ce que le bonapartisme ?

« Le mot “bonapartisme”, écrit Frédéric Bluche, apparaît en 1814. Utilisé d’abord par les royalistes, qui parlent surtout des “buonapartistes”, le mot conserve une nuance péjorative jusqu’en 1848, date à laquelle les partisans de Louis-Napoléon, en l’adoptant, lui donnent son véritable sens (2). » Il a pour synonymes « impérialiste », « plébiscitaire » ou, plus rarement, « napoléoniste ». Ces appellations désignent le soutien et la défense de la politique d’un membre de la famille Bonaparte. Toutefois, ni Napoléon Ier, ni Napoléon III ne sont des idéologues. Certes, « il existe une “doctrine” napoléonienne sous le Consulat et l’Empire, même si celle-ci n’est pas une construction abstraite, car Napoléon lui-même l’aurait récusé à ce titre. Son principal handicap est l’absence de théoricien bonapartiste après l’Empire. Par voie de conséquence, le bonapartisme n’est pas né de la légende napoléonienne. Il puise ses éléments dans la “doctrine” du premier Empire, simplifiée et schématisée sous la Restauration (3) ». Cette absence d’idéologie se retrouve sous le second Empire puisque P. Milza estime que le bonapartisme « est davantage une praxis, une pratique de gouvernement, vaguement théorisée après coup... (4) »

F. Bluche en retrace la généalogie politique et pense que « ni en 1799, ni en 1804, en 1848 ou 1851 le bonapartisme n’a coïncidé avec les grands courants d’opinion qui divisaient le pays : jacobinisme et contre-révolution, république et monarchie. S’il les a volontiers transcendés, il a aussi évolué, s’adaptant aux circonstances : au centre gauche en 1799 - 1800, au centre en 1802 - 1804, sans doute au centre droit sous l’Empire, à gauche en 1815, au centre et en pleine ambiguïté en 1848 et en 1851... (5) ». Pour Jean-Christian Petitfils, « le bonapartisme, après avoir hésité sous l’Empire à basculer à droite, représente à partir de 1815 une force de gauche. Ceci explique sous la Restauration l’étroite association du bonapartisme et du libéralisme en lutte contre l’ordre établi (6) ». Le bonapartisme ne peut se défaire de son origine révolutionnaire.

Son hétérogénéité se manifeste à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. La victoire triomphale, à 75 % des suffrages dès le premier tour, de Louis-Napoléon Bonaparte indique que, « pour une large fraction de l’électorat qui s’est prononcé en faveur du neveu de l’empereur, le vote a une signification protestataire, ou si l’on veut tribunitienne (7) ». D’après P. Milza, les électeurs « ont voté contre la République bourgeoise - à droite parce qu’elle était censée faire le lit des “partageux” et de l’anarchie ; à gauche parce que ses représentants avaient fait tirer sur le peuple en juin 1848 -, et ils ont opté pour un candidat qui promettait d’associer l’autorité, la grandeur de la nation, le respect de la souveraineté populaire et le souci du sort des plus démunis (8) ». Sans craindre l’anachronisme, P. Milza s’étonne de « ce bric-à-brac d’engagements contradictoires [qui] constituait moins un programme de gouvernement qu’un miroir aux alouettes destiné à rassembler sous le nom du candidat bonapartiste une clientèle hétéroclite dont les intérêts et les inclinations politiques étaient loin de converger. Première mouture d’une stratégie électorale à laquelle auront recours par la suite tous les postulants à l’établissement d’un pouvoir fort d’inspiration national-populiste, en passant par les divers avatars de la contestation ligueuse, la Révolution nationale et les brèves apparitions d’un fascisme à la française. La majeure partie des électeurs du 10 décembre qui ont choisi de voter pour Louis-Napoléon Bonaparte ne l’ont pas fait pour des raisons idéologiques ; pas plus que les électeurs du général Boulanger en 1889 ou ceux de Jean-Marie Le Pen en avril 2002 (9) ». On peut retourner l’affirmation : les électeurs du général de Gaulle en décembre 1965 ont-ils voté en faveur du gaullisme ? Ou bien ceux de François Mitterrand, le 10 mai 1981, étaient-ils tous de chauds partisans du Programme commun de la gauche ou, plus certainement, souhaitaient-ils se débarrasser de Valéry Giscard d’Estaing ? L’argument de Milza n’est qu’un poncif éculé !

Dépassement ou intégration de la dichotomie ?

La démarche de Milza traduit bien la difficulté qu’ont les historiens à inscrire le bonapartisme sur un axe droite-gauche. Ils ne comprennent pas sa plasticité, son pragmatisme, son adaptation permanente aux événements, d’où son ambivalence paradigmatique. « Le bonapartisme est encore (en 1848-1849) un centrisme instable, pouvant aussi bien verser dans un bonapartisme de gauche, populaire, démocratique et anticlérical, que dans un bonapartisme de droite, conservateur, clérical, défenseur de la propriété contre la menace des “rouges”. Il ne se confond en tout cas avec aucune des deux traditions de la droite, observe J.-Ch. Petitfils. (10) » Cette dualité appartient à la nature même du bonapartisme, d’où une lecture biaisée et simpliste qui en fait le prototype du « populisme », d’autant - circonstance aggravante - qu’il « cherche à s’enraciner dans les milieux populaires en faisant éclater le carcan des cadres traditionnels, en éliminant les influences patriarcales, les liens de la clientèle (11) ». Bref, pour J.-C. Petitfils, « voter [...] pour les candidats bonapartistes signifie bien souvent voter contre l’emprise des notables et pour le maintien des conquêtes de la Révolution (12) ». C’est un vote d’opposition aux cadres sociaux de la société traditionnelle. On comprend mieux la raison qui incita René Rémond à caractériser sa troisième droite autour d’« un amalgame d’éléments originellement hétérogènes, mais qui a acquis une cohérence et une consistance propre sous le signe de l’autorité et du nationalisme (13) ». Néanmoins, R. Rémond reconnaît que « le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche. Il récuse pour lui-même ces étiquettes et refuse d’entrer dans une classification qu’il entend précisément dépasser et abolir. Reprenant le dessein de son oncle, le prince-président se propose de supprimer les partis qui divisent la nation et veut réconcilier les Français en les tournant vers une œuvre d’avenir (14) ».

L’ambiguïté du bonapartisme augmente encore quand on se penche sur sa conception de l’État et des rapports sociaux. Prenant acte de la Modernité individualiste et de la perte de sens des communautés d’appartenance traditionnelles, « ce qui prime, aux yeux du futur Napoléon III dans L’Extinction du paupérisme, c’est ce que nous appelons l’intégration des “masses” (15) ». Dans cette brochure, on y lit : « Aujourd’hui, le régime des castes est fini : on ne peut gouverner qu’avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts (16). » On ne peut que constater que « le bonapartisme se sépare des conceptions libérales, l’évolution naturelle des sociétés ne peut s’accomplir de manière harmonieuse que si elle est organisée et encadrée par une forme de pouvoir qui en assure le plein épanouissement (17) ». Fort de cet étatisme directif et de cet « illibéralisme démocratique » (P. Milza), « Louis-Napoléon n’a pas attendu d’être empereur pour proclamer, dans un texte datant de 1839, qu’ “un gouvernement n’est pas (comme tels le prétendent) un ulcère nécessaire, mais c’est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social”. L’État bonapartiste ne saurait être un simple veilleur de nuit en charge des classiques fonctions régaliennes (défense, justice, sécurité publique, etc.), tels que le souhaitent les défenseurs de l’orthodoxie libérale. Il est appelé à légiférer en matière économique. [...] Il a surtout un rôle primordial à jouer en matière de crédit, de commandes et de travaux d’intérêt public (18) ». Napoléon III « assigne à l’État un rôle moteur dans le financement et la gestion de l’entreprise (19) ».

La vision d’un État interventionniste en économie procède d’un intérêt certain pour la question sociale. Disposant du soutien sans réserve de la population rurale, Napoléon III se préoccupe du sort de la classe ouvrière. Ainsi, « la France s’est trouvée en 1870 dotée d’une législation sociale en avance sur celle des autres États européens et que les mesures prises par l’Empire en matière de reconnaissance des premiers droits des travailleurs n’ont pas été sans conséquence sur l’essor d’un mouvement ouvrier condamné jusqu’alors à manifester ses frustrations et son désespoir par l’unique voie de la rébellion sanglante (20) ». Le droit de grève est reconnu en 1864 et le second Empire encourage ouvertement les associations de solidarité ouvrière, naguère clandestines, et leur « mutuellisme » qui emprunte au proudhonisme et au catholicisme social. N’étonnons-nous pas de retrouver aux obsèques de Napoléon III en 1873, « une petite délégation d’ouvriers parisiens et plusieurs anciens communards chassés de France par la répression versaillaise (21) ». La même année, les mineurs d’Anzin se mettent en grève aux cris de « Vive Napoléon IV ! ».

Toutefois, « le prince-président, note P. Milza, aurait souhaité faire adopter des réformes en faveur des classes populaires. On envisagea de supprimer l’octroi et l’impôt sur les boissons - impositions indirectes qui frappaient de la même manière tous les consommateurs - pour les remplacer par un impôt sur le revenu. Sous la pression des milieux conservateurs, il fallut vite renoncer à ce projet et à d’autres mesures jugées tout aussi “démagogiques” par les nantis : impôt sur la rente, droit de mutation sur les charges, rachat des compagnies d’assurances, etc. Le chef de l’État ne pouvait se lancer dans une politique sociale que réprouvaient ses appuis. L’heure n’était pas au renversement des alliances et Proudhon constatait en mars 1852 : “Louis-Napoléon est arrêté net dans ses projets socialistes. [...] Les banquiers boudent, la bourgeoisie se range du côté de Cavaignac, La PatrieLe Constitutionnel protestent contre les bruits calomnieux de socialisme gouvernemental et, pour arrêter le président, compromettent ainsi sa politique (22) ». Ces velléités sociales - fort peu autoritaires d’ailleurs - et les quelques réalisations en faveur des classes laborieuses amènent Pierre Milza à reprendre sa grille d’interprétation absconse et anachronique : « Tout cela n’est pas sans relation, certes, avec le socialisme, mais aussi, et davantage peut-être, avec certaines dictatures populistes du XXe siècle. Autorité, étatisme, méfiance à l’égard des classes dirigeantes libérales et de l’idéologie du “laisser faire”, intérêt marqué (au moins au niveau des intentions) pour les classes populaires, militarisation du corps social, etc., autant de principes que l’on retrouvera, un siècle plus tard, dans le fascisme (23). » Mais avec quel fascisme Milza souhaite-t-il le comparer ? Le fascisme fondateur (1919-1921), on le sait, n’a que peu de similitudes avec le fascisme au pouvoir en Italie entre 1922 et 1943. Quant au fascisme crépusculaire de la « République sociale », sa radicalité et les circonstances de son apparition en font un cas particulier. Milza aurait pu simplement montrer que, comme tout parti dominant, il existe différentes tendances sociologiques (le « Ratapoil » de 1848 n’est pas le fonctionnaire impérial de 1859) et politiques. En 1870, on distingue les « Arcadiens » ou « Mamelouks » qui sont des bonapartistes conservateurs et autoritaires avec Paul de Cassagnac, les bonapartistes libéraux et parlementaristes avec Émile Ollivier, les bonapartistes sociaux fort proches de l’empereur, et les bonapartistes de gauche, jacobins et anticléricaux, conduits par le propre cousin de Napoléon III, le prince Napoléon-Jérôme dit « Plon-Plon » ou surnommé le « Prince de la Montagne » puisque, député en 1848, il a siégé à l’extrême gauche au sommet de l’hémicycle.

Bonapartisme de gauche, bonapartisme de droite et centrisme bonapartiste

Jugeant que le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche, E. Borne estime qu’il « donne à ces politiques - dont il n’abolit pas les contradictions réciproques - un je ne sais quoi de flamboyant, de rigoureux, d’extrême, bref de romantique, qui tranche avec les forces classiques de la gauche et de la droite (24) ». Est-ce pour autant entériner la spécificité du bonapartisme ? Non, répond Marc Crapez qui étudie la genèse de la gauche et de la droite en France. Il signale que André Siegfried « sépare de la droite les bonapartistes [... qu’il nomme] “Gauche indépendante” (25) ». Pour étayer son affirmation, M. Crapez ajoute que « le bonapartisme est une “vigoureuse conception gouvernementale, où l’égalité subsiste mais où l’ordre prime la liberté”. Ses adeptes veulent une “République consulaire”, “démocratiques et autoritaire”, une “France, conservatrice parfois, démocratique toujours”. Le bonapartisme populaire “est au fond démocratique, égalitaire et anticlérical, quoique fortement porté sur l’ordre et l’autorité”. [...] Au début de la IIIe République, certains candidats bonapartistes vont “reporter ou laisser reporter leurs voix sur le candidat de gauche”. En certains endroits du département de la Loire-Inférieure, par exemple, plus d’un bonapartiste préfère “donner sa voix aux républicains plutôt que d’en faire bénéficier le parti blanc. [...] De temps à autre on reparle d’une combinaison où tous les bleus, c’est-à-dire les républicains et les impérialistes, s’uniraient contre les blancs” (26) ». Ce report de voix de la part des électeurs bonapartistes démontre que « la République décennale et le second Empire, tout comme le premier, développent sur le mode autoritaire les principes de la République modérée (27) ». Plus clairement, s’il est l’« héritier de la Révolution comme son vieil ennemi l’orléanisme, et comme lui visant à la synthèse équilibrée, le bonapartisme s’en distingue à jamais par ses caractères autoritaires et démocratiques (28) ». Allant plus loin dans l’analyse, F. Bluche et Stéphane Rials considèrent d’une manière qu’ils voudraient définitive, que « quelle que soit la méthode adoptée, on aboutit toujours à une négation de la définition droitière du bonapartisme. [...] Il y eut toujours des hommes de droite ralliés au bonapartisme ou égarés dans ses rangs, mais sur la longue durée (de l’an VIII à 1870, et même au-delà) le bonapartisme est essentiellement un centrisme. Un centrisme autoritaire. Un centre n’est pas une droite, et surtout pas celui-là (29) ». Un centrisme autoritaire et modernisateur, peut-on préciser. Or M. Crapez conteste l’analyse : « Il ne paraît pas assuré que cet hapax puisse résoudre le problème (sauf à baptiser le fascisme centrisme totalitaire). En effet, si l’on veut bien prêter attention aux pères fondateurs de l’analyse politologique (André Siegfried, Charles Seignobos, Albert Thibaudet), ils perçurent le bonapartisme comme un phénomène hybride, une sorte de “croisement” idéologique. (30) » Dans l’annexe de La gauche réactionnaire, M. Crapez bouleverse et affine la typologie ternaire émise par R. Rémond. Il met en évidence « la droite conservatrice [qui] entend freiner des évolutions jugées néfastes, sans se laisser intimider par la gauche, tout en détestant la droite réactionnaire. La version libérale est une grande tradition de pensée qui de Tocqueville [...] à Raymond Aron, se sent proche du modèle britannique. Le courant impérial est de souvenir bonapartiste ou de copie allemande (Révolution conservatrice). Il souligne que la grande école sociologique allemande est en quelque sorte à mi-chemin de la droite conservatrice libérale et de l’impériale. Ainsi Raymond Aron et, toutes choses égales par ailleurs, Alain de Benoist, peuvent partager nombres de référents (Weber, Pareto, Schmitt, etc.) (31) ». Quand P. Milza considère que le bonapartisme a engendré le national-populisme (Le Pen) et le « démocratisme plébiscitaire » (De Gaulle), il ne donne qu’une opinion convenue et dépassée.

Le temps de « l’Appel au Peuple »

On aurait pu croire que l’effondrement du second Empire eût entraîné dans sa chute le bonapartisme. Il n’en est rien. De son exil britannique, Napoléon III nomme le fidèle Rouher (le « vice-empereur » sous l’Empire autoritaire) chef du parti avec la mission de le réorganiser. Élu à l’Assemblée nationale, Rouher met en place une infrastructure militante au nom révélateur : « L’Appel au Peuple ». Il s’appuie sur de puissants journaux Le GauloisL’Ordre et Le Pays qui comptent « en 1872 entre un sixième et un quart selon les départements des lecteurs abonnés aux journaux venus de Paris (32) ». Dès 1873, le bonapartisme renoue avec le succès grâce aux élections législatives partielles. Aux élections générales de 1876, les bonapartistes obtiennent « un million de voix, 90 députés (sans compter cinq sympathisants) élus sans aucune pression administrative et une quarantaine de sénateurs, souvent anciens serviteurs de l’Empire (33) ». Ces résultats contredisent R. Rémond qui pense qu’aux débuts de la IIIe République, « le parti bonapartiste négligea de s’organiser en fonction de nouvelles règles du jeu politique et de se constituer en parti de type moderne : il eût fallu se donner des structures fortes et observer une discipline rigoureuse, pour compenser notamment la perte de l’appui administratif qui le dispensait précédemment de se doter d’un appareil en propre. Faute de quoi, les bonapartistes furent obligés de chercher le soutien de notables traditionnels, c’est-à-dire de ceux-là même dont les électeurs manifestaient clairement le désir de s’émanciper (34) ». La poussée de la gauche républicaine contraint les bonapartistes à se tourner vers le conservatisme. Les candidats font campagne en 1876 au nom du Comité national conservateur et représentent « la moitié de la droite (contre 5 % en 1871) (35) ». Désormais, commente F. Bluche, il « est historiquement dépassé. En devenant partie intégrante de la droite, il a perdu sa raison d’être (36) ». Le déclin du bonapartisme s’amplifie avec le brusque décès du prince impérial en Afrique en 1879. Celui-ci avait compris la nécessité de rénover les principales « idées napoléoniennes ». Outre le recours au plébiscite à l’avénement de chaque nouvel empereur et pour, le cas échéant, le révoquer, Alain Frérejean montre que l’héritier de Napoléon III envisage la division de la France en dix-huit régions chacune pourvue d’un parlement local et d’un budget régional (37).

Devenu le nouveau prétendant impérial, Napoléon-Jérôme « Plon-Plon » mécontente la frange la plus conservatrice et la plus cléricale de ses soutiens. Une scission s’opère entre ses partisans, minoritaires, constituent les Comités plébiscitaires et les bonapartistes conservateurs et autoritaires qui suivent Victor Napoléon, le fils de « Plon-Plon ». Plus que familiale, la rivalité est d’ordre politique. Faut-il tenir un discours à droite ou à gauche de l’échiquier politique ? Le bonapartisme doit-il rester fidèle à son origine révolutionnaire, devenir un conservatisme issu de la Révolution, une variante française de torysme ou bien se fondre dans la tradition contre-révolutionnaire en lui apportant l’autoritarisme, l’étatisme et le militarisme ? Dépités par ces querelles internes, certains bonapartistes optent pour une solution « providentialiste », le « solutionnisme » ou « n’importequinquisme » : « si la dynastie napoléonienne ne correspond plus aux décisions de la nation, résume F. Bluche, l’appel au peuple peut amener au pouvoir une nouvelle dynastie qui, elle, aura su les comprendre (38) ».

Quand éclate la crise boulangiste, les instances officielles plébiscitaires jérômistes et bonapartistes victoriens n’apportent pas leur soutien au « général revanche » alors que le bonapartiste de base, tenté par le radical-socialisme, le rejoint, y reconnaissant un style bonapartiste. Dix ans plus tard, au moment de l’affaire Dreyfus, les divergences s’accentuent au sein du bonapartisme. S’il influence en partie le nationalisme anti-dreyfusard en gestation, « c’est en tant qu’il est de gauche et non point conservateur, observe M. Crapez, c’est en ce qu’il s’inscrit dans l’héritage jacobin. Ce sont par exemple les bonapartistes de gauche qui se délectent des clabauderies drumontiennes, alors que les bonapartistes conservateurs y sont très réticents (39) ». L’impératrice Eugènie est dreyfusarde. Le fossé s’élargit entre l’élite (incarnée par la Maison impériale) et la base de plus en plus perméable aux thèses du nationalisme radical (ou « droite révolutionnaire »). L’obsolescence du bonapartisme se poursuit au début du XXe siècle. En 1914, les derniers plébiscitaires se rallient à l’Union sacrée. Après la Grande Guerre, « en dépit de la disparition de leurs principaux organes de presse, dont L’Autorité, certains sont élus députés dans la Chambre “bleu horizon”, tels Pierre Taittinger - président de l’Union de la Jeunesse Bonapartiste de la Seine - Paul Chassaigne-Goyon, Paul de Cassagnac. En 1923, lors d’un banquet, le comité politique annonce la création du “Parti de l’Appel au peuple”, et d’une revue, La Volonté Nationale, dirigée par André Desmaret. De leur côté, les Jeunesses Bonapartistes fondent le groupe des Étudiants plébiscitaires, animé par Roger Giron et Charles-Louis Vrigoneaux (rédacteur en chef de La Revue Plébiscitaire). Le Parti de l’Appel enregistre un net recul lors des élections de 1924, tandis qu’une part importante des militants adhèrent aux Jeunesses Patriotes ou à la Ligue des Patriotes, ressuscitée par le général de Castelnau, créateur de la Fédération nationale catholique. En 1925, la direction du parti est assurée par le duc de Massa, de Rudelle et le prince Joachim Murat, alors que le prince Jérôme meurt l’année suivante. Outre le Parti de l’Appel, le courant bonapartiste compte également l’Association Bonapartiste des Anciens combattants, fondée par Edmond Neveu et A. Dufour, les Jeunesses Bonapartistes qui publient à partir de 1929 L’AiglonLes Abeilles, groupement des dames bonapartistes et l’Association des journalistes plébiscitaires présidée par Robert Laënnec. Tant à la Chambre que lors des manifestations nationalistes, les bonapartistes doivent s’associer aux autres mouvements, défilant en 1934 aux côtés des Jeunesses Patriotes, des Croix de feu, de l’Action française, de la Solidarité française et des Francistes de Bucard (40) ».

Les derniers feux

En 1940, alors que les cendres de l’Aiglon sont ramenées à Paris sur ordre d’Hitler, le prince Louis Napoléon (1914-1997) ordonne la dissolution de toutes les organisations bonapartistes d’audience nationale et participe à la Résistance. Arrêté par la Gestapo, il rejette tout projet de restauration impériale avec l’aide de l’occupant et déclare : « Je suis Français et national ». Après la guerre, du fait de son état de résistant, avec l’accord du président Vincent Auriol et malgré la loi d’exil qui impose aux chefs des dynasties ayant régné sur la France de vivre à l’étranger et qui n’est abrogé qu’en 1951, le prince Napoléon s’installe à Paris. Vers 1957-1958, certains de ses partisans essaient de profiter de la déliquescence de la IVe République et de la crise algérienne pour envisager une nouvelle république consulaire. Il en rejette là encore l’idée et apporte son soutien au général de Gaulle. En 1992, le prince impérial appelle à voter « oui » au traité de Maastricht. Deux ans plus tard, il se brouille avec son fils aîné, le prince Charles Napoléon. Comme au temps de la querelle entre Napoléon-Jérôme et Victor, le conflit porte sur une question politique. Cette année-là, lors des élections européennes, Charles Napoléon encourage la liste régionaliste « Régions et peuples solidaires » de l’euro-député sortant Max Siméoni. En réaction, le prince impérial désigne son petit-fils Jean-Christophe (né en 1986) futur chef de la Famille impériale, la règle de succession des Napoléonides étant moins rigoureuse que les lois fondamentales chez les Capétiens.

En 2001, le prince Charles Napoléon se présente aux élections municipales d’Ajaccio et, s’alliant avec le social-démocrate Simon Renucci, remporte la municipalité au détriment - ô ironie ! - du Comité central bonapartiste. Localement influent, cette structure autonome relève en fait du mouvement chiraquien. Dans les années 1990 existe un Rassemblement bonapartiste qui périclite assez rapidement. À l’orée du nouveau siècle, d’anciens militants de ce rassemblement, en compagnie des membres de la Fédération bonapartiste de Franche-Comté, fondent France bonapartiste (41). Présidé par David Saforcada, c’est un mouvement politique qui continue à réclamer du bonapartisme ! il paraît se positionner sur un créneau assez souverainiste et « républicain ». En matière européenne, il s’apprête à voter « non » au référendum sur la Constitution européenne.

Finalement, « on doit à R. Michels ainsi qu’à J. Burnham, qui a repris les idées de Michels, d’avoir défini le bonapartisme comme une catégorie particulière du monde politique moderne. Le phénomène du bonapartisme est présenté par ces auteurs comme une des conséquences auxquelles aboutit, dans des circonstances déterminées, le principe démocratique de la représentation populaire, c’est-à-dire le critère politique du nombre et de la masse pure. [...] Le bonapartisme, bien qu’il soit l’antithèse de la démocratie, peut être considéré comme son ultime conséquence. C’est un despotisme fondé sur une conception démocratique qu’il nie en fait mais que, théoriquement, il porte à son accomplissement (42) ». Sous des aspects séducteurs, (« populisme », État impartial, recours à l’homme providentiel, dépassement des clivages partisans), le bonapartisme constitue une réplique à cette secousse majeure qu’est la Modernité. Loin d’être anti-moderne, il est au contraire éminemment moderne. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit apparu en France. Par bien des aspects, notre pays ressemble à un « Parc jurassique » des idées politiques puisqu’on y trouve tout aussi des bonapartistes que des royalistes, des gaullistes que des communistes, des souverainistes « nationistes » que des gauchistes, des fascistes que des socialistes, des libéraux que des démocrates-chrétiens. Les Français se complaisent dans des stéréotypes politiques désuets et dans des postures idéologiques datées. Longtemps lieu de la confrontation entre les pensées, l’Hexagone n’est plus qu’un dispensaire, un musée ou une vieille maison aux fenêtres cadenassées. Il serait tant de l’ouvrir de nouveau au grand air frais de la postmodernité, de la philosophie communautarienne et du fédéralisme intégral.

Notes

1 : Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004, p. 259.

2 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire (1800-1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 12.

3 : Idem, p. 10.

4 : P. Milza, op. cit., pp. 625 - 626.

5 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines..., op. cit. , p. 336.

6 : Jean-Christian Petitfils, La droite en France (De 1789 à nos jours), P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 21.

7 : P. Milza, op. cit., p. 159.

8 : Idem, pp. 157-158.

9 : Idem, p. 157.

10 : J.-Ch. Petitfils, op. cit., p. 42.

11 : Idem, p. 42.

12 : Id., pp. 41 - 42.

13 : René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982, p. 37.

14 : Idem, p. 107.

15 : P. Milza, op. cit., p. 122.

16 : Louis-Napoléon Bonaparte, L’Extinction du paupérisme, Paguerre, 1844, p. 265.

17 : P. Milza, op. cit., p. 96.

18 : Idem, p. 389.

19 : Id., p. 123.

20 : Id., p. 406.

21 : Id. p. 616.

22 : Id. , pp. 406-407.

23 : Id., p. 124.

24 : E. Borne, « Contradictions du bonapartisme », France-forum, février 1970, p. 20, cité par F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines...

25 : Marc Crapez, Naissance de la gauche, Michalon, 1998, p. 78.

26 : Id., p. 88. Souligné par l’auteur.

27 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines..., op. cit. , p. 338.

28 : Idem, p. 332.

29 : Frédéric Bluche et Stéphane Rials, « Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine », dans Stéphane Rials, Révolution et contre-révolution au XIXe siècle, D.U.C.-Albatros, 1987, p. 44. Souligné par les auteurs.

30 : M. Crapez, Naissance..., op. cit., p. 281. Souligné par l’auteur.

31 : Marc Crapez, La gauche réactionnaire, Berg International, 1996, pp. 283-284. Souligné par l’auteur.

32 : René Rémond, Les Droites..., op. cit. , pp. 139-140.

33 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 111.

34 : René Rémond, Les Droites..., op. cit. , p. 146.

35 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme..., op. cit., p. 111.

36 : Id. , p. 117. Souligné par l’auteur.

37 : Voir à ce sujet Alain Frérejean, Napoléon IV. Un destin brisé, Albin Michel, 1998.

38 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme..., op. cit., p. 116.

39 : M. Crapez, Naissance..., op. cit., p. 129.

40 : Ariane Chebel d’Appollonia, L’extrême-droite en France. De Maurras à Le Pen, Éditions Complexes, coll. « Questions au XXe siècle », 1988, pp. 171 - 172.

41 : Pour plus d’informations sur l’actualité du mouvement bonapartiste, on peut consulter le site officiel de France bonapartiste  : //francebonapartiste.free.fr, et le site très intéressant d’un des cofondateurs de ce mouvement bonapartiste, Christophe Guay : www.bonapartisme.monsite.wanadoo.fr. Signalons qu’il existe un Parti bonapartiste néerlandais. Serait-ce l’ébauche d’une nouvelle Internationale ?

42 : Julius Evola, Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel-Pardès, 1984, pp. 75-76.

https://web.archive.org/web/20060620192541/http://europemaxima.com/article.php3?id_article=74

lundi 23 octobre 2023

Révolution de 1789 : Des modes de scrutin qui excluent le Peuple de la représentation nationale

 Tiers États

La Révolution de 1789 s’ouvre par la convocation des Etats généraux réunissant un tiers de nobles, un tiers de membres du clergé et un tiers du reste des français représentés par leurs bourgeois. Ce système est censé : représenter l'opinion de « la communauté du royaume » ; voter l’impôt. La Révolution de 1789, en créant le vote censitaire (Ne peuvent voter que les plus riches), va exclure de la représentation nationale l’ensemble du Peuple. Cette révolution qui n’en a que le nom va alors se faire contre les intérêts de la majorité des français et conduire rapidement à des révoltes sanglantes dans le monde rural. Il faudra attendre le 5 mars 1848 pour voir instaurer le suffrage universel masculin (Conséquence de la Révolution de 1848) !

Assemblée constituante (Du 9 juillet 1789 au 30 septembre 1791)

La Constitution du 3 septembre 1791 met en place une monarchie constitutionnelle. Dans ce régime, la souveraineté appartient à la Nation mais le droit de vote est restreint.

Le suffrage est dit censitaire. Seuls les hommes de plus de 25 ans payant un impôt direct (un cens) égal à la valeur de trois journées de travail ont le droit de voter. Ils sont appelés « citoyens actifs ». Les autres, les « citoyens passifs », ne peuvent pas participer aux élections.

Le suffrage est aussi indirect car les citoyens actifs élisent des électeurs du second degré, disposant de revenus plus élevés, qui à leur tour élisent les députés à l’Assemblée nationale législative.

Avec ce mode de scrutin, c’est la bourgeoisie aisée des villes qui prend le pouvoir et qui va orienter le cours de la Révolution de 1789 en sa faveur. Cette Constitution ne survécut pas à l’insurrection du 10 août 1792.

Convention nationale (Du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795) :

Les élections législatives se déroulent du 2 au 19 septembre 1792 au « Suffrage universel ».

En fait de suffrage universel, il s'agissait d'un aménagement du vote par foyer, ou vote du chef de famille, qui était pratiqué depuis longtemps pour élire les municipalités des villes. Seuls les hommes de plus de 21 ans étaient appelés à voter. Ni les femmes, ni les domestiques ni les personnes sans revenus connus n’étaient autorisés à participer au suffrage.

Sont donc exclus, tout le personnel de maison mais également tous les plus pauvres des travailleurs agricoles (qui avaient le statut de domestique).

Par le décret du 10 octobre 1793, la convention nationale versera dans la dictature avec son mode de gouvernement par la terreur

Directoire (Du 26 octobre 1795 au 9 novembre 1799) :

Inspirée par une bourgeoisie enrichie par la spéculation sur les biens nationaux et les assignats, le Directoire rétablit le suffrage censitaire et indirect, qui sert à élire les deux chambres législatives, le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens (Constitution du 5 fructidor an III).

Le suffrage censitaire et indirect est caractérisé comme suit. Il existe toujours des électeurs de premier et de second degré. Pour être électeur du premier degré, il faut payer des impôts ou avoir participé à une campagne militaire. Les électeurs du second degré doivent être titulaires de revenus élevés, évalués entre 100 et 200 journées de travail selon les cas. Par ailleurs, pour être élu, il faut être âgé de 30 ans minimum pour siéger au Conseil des Cinq-Cents et de 40 ans pour le Conseil des Anciens.

Consulat (9 novembre 1799 au 18 mai 1804) :

La Constitution du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799) établit le régime du Consulat. Elle institue le suffrage universel masculin et donne le droit de vote à tous les hommes de plus de 21 ans ayant demeuré pendant un an sur le territoire.

Mais ce droit est limité par le système dit des listes de confiance. Il s’agit d’un scrutin à trois degrés : les électeurs désignent au suffrage universel un dixième d’entre eux pour figurer sur les listes de confiance communales, ces derniers choisissent ensuite un dixième d’entre eux pour l’établissement des listes départementales, qui eux-mêmes élisent un dixième d’entre eux pour former une liste nationale. Le Sénat conservateur (dont les membres sont nommés à vie) choisit ensuite sur cette liste nationale notamment les membres des assemblées législatives (Tribunat et Corps législatif). Le peuple ne désigne donc pas encore directement ses représentants.

Quand s’éteint la première République le 18 mai 1804 pour faire place à l’Empire, le Peuple de France n’a toujours pas pu se faire représenter dans les assemblées. Cela conduira aux nombreuses révoltes insurrectionnelles qui seront durement réprimées.

Le suffrage censitaire sera de retour dès la fin de l’Empire en 1815. C’est le mouvement révolutionnaire qui éclate en février 1848 qui mettra fin à la Monarchie de Juillet et instaurera le suffrage universel masculin par le décret du 5 mars 1848 : il ne sera plus remis en cause. Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans et jouissant de leurs droits civils et politiques. Le droit d’être élu est accordé à tout électeur de plus de 25 ans. Le vote devient secret.

Pourtant, sont toujours exclues les femmes (Les militaires le seront en 1872). L’ordonnance du 21 avril 1944 du Gouvernement provisoire de la République française, signée par Charles de Gaulle, donne aux femmes le droit de vote, rendant ainsi le droit de suffrage réellement universel. L’ordonnance du 17 août 1945 dispose que : « Les militaires des trois armées sont électeurs dans les mêmes conditions que les autres citoyens ». Ils pourront être candidat sous certaines conditions.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2018/12/revolution-de-1789-des-modes-de-scrutin-qui-excluent-le-peuple-de-la-representation-nationale.html

mardi 2 mai 2023

Le 4 septembre 1870

 

Après celle de juillet 1830 et celle de février 1848, la troisième révolution du XIXème siècle en France se produisit le 4 septembre 1870. Deux jours plus tôt, c’est la défaite de Sedan. La guerre de 1870 tourne à l’humiliation pour la France. Napoléon III est prisonnier. La nouvelle se répand à Paris et entraîne un mouvement de foule qui réclame la fin de l’Empire. Ceux qui ont pris le pouvoir ce 4 septembre 1870 et proclamé la république n’eurent qu’à ramasser un pouvoir dont personne ne voulait.

La thèse de ce livre de Pierre Cornut-Gentille, avocat pénaliste, consiste à tenter de démontrer que, si le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas été constitué le 4 septembre 1870, Thiers et Gambetta n’auraient pu, après la défaite inéluctable, consolider cette république qui était née dans l’improvisation.

Cet ouvrage, totalement acquis à l’idée républicaine, il faut bien le souligner, a l’avantage de montrer comment une situation tient parfois à peu de choses.

Le 4 septembre 1870, Pierre Cornut-Gentille, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-4-septembre-1870/125814/

mardi 3 mai 2022

François-Joseph (Jean-Paul Bled)

 Jean-Paul Bled est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire de l’Europe centrale.

Cet ouvrage est une nouvelle édition revue et corrigée publiée par les éditions Perrin pour le centenaire de la mort de l’Empereur François-Joseph.

Dès le jour de sa naissance, l’archiduc François-Joseph (1830-1916) paraît promis aux plus hautes destinées. Sa mère, l’archiduchesse Sophie, peut espérer qu’il règnera un jour sur l’Empire d’Autriche-Hongrie même s’il n’est pas, dans l’ordre de succession, l’héritier direct de l’empereur François.

L’Empereur éternel, tel est le titre de l’exposition consacrée à Vienne à François-Joseph à l’occasion du centième anniversaire de sa mort. Mieux que tout autre, il exprime la dimension mythique qu’il acquit dès le cours de son règne et que le temps a confirmée. Dans une conversation  avec Theodore Roosevelt, François-Joseph se définit comme « le dernier monarque de la vieille école« . Les souverains qui régnaient sur les autres Etats européens lorsqu’il est monté sur le trône, en 1848, ont tous disparu de la scène du monde. Doyenne des monarques européens, la reine Victoria s’est éteinte en 1901. En Prusse, puis en Allemagne, avant Guillaume II, trois souverains se sont succédé. Durant la même période, la Russie a connu quatre tsars. Depuis la formation de l’unité italienne, Victor-Emmanuel II a déjà eu deux successeurs. En France, le Second Empire a depuis longtemps cédé la place à la IIIe République. Bref, en ce début de siècle, François-Joseph apparaît comme le patriarche de l’Europe monarchique.

Les soixante-huit années du règne de François-Joseph sont marquées par une impressionnante série de mutations qui affectent l’ensemble de la vie politique, économique, sociale et culturelle. Apparemment indépendants les uns des autres, ces phénomènes sont, en fait, unis par des rapports étroits. Le temps de l’absolutisme est révolu. La Monarchie a adopté les formes constitutionnelles. Les partis politiques modernes font leur apparition. Des pôles industriels se forment. Le phénomène d’urbanisation s’accélère. Ces transformations sont inséparables des révolutions intervenues dans les sciences et les techniques. Et tous ces changements matériels sont porteurs d’idées et de valeurs bien peu familières à François-Joseph.

Pourtant, son prestige tient unis ses 50 millions de sujets, les onze peuples rassemblés sous la souveraineté des Habsbourg. Mais ceux-ci sont parcourus de tensions contraires, travaillés par des forces centrifuges. Le Saint-Empire vit ses derniers jours.

François-Joseph, Jean-Paul Bled, éditions Perrin, collection Tempus, 864 pages, 12,50 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/francois-joseph-jean-paul-bled/65754/

samedi 2 avril 2022

Vilfredo Pareto Faiblesse et déchéance des aristocraties 1/2

  

Par Ego Non

Si l’Éducation nationale faisait son travail, elle mettrait au programme des lycées les Classiques de la pensée politique, au même titre que les grands auteurs du patrimoine littéraire. L'homme deviendrait, alors un animal politique. Ego Non, qui tient la chaine YouTube du même nom, nous offre plus qu'une session de rattrapage - une introduction à l'art de (se) gouverner.

« Cette révolution, pour ma part, je la crois inévitable, non pas à cause des forces des partis qui marchent à l’assaut de la société, mais à cause de l’ignorance, de la légèreté et de la lâcheté des classes possédantes, qu'il s'agit de spolier(1). » C’est ainsi que Vilfredo Pareto analysait en 1900, avec résignation et lucidité, la lente montée des mouvements socialistes à travers l’Europe. Comme à chaque fois selon lui, le succès de la subversion tient moins a ses propres forces qu’à la faiblesse des élites au pouvoir. « Jamais ou presque jamais, écrit-il, les aristocraties - et j'entends ce terme dans son sens étymologique, qui signifie les meilleurs - n'ont péri sous les coups exclusifs de leurs adversaires ; mais ce sont elles-mêmes qui se sont fait les artisans de leur propre destruction. » À une époque ou les élites intellectuelles et politiques du monde occidental se laissent attendrir par les discours larmoyants et revendicateurs des déconstructeurs du « privilège blanc », il convient de se tourner vers les études de cet auteur pénétrant pour comprendre la nature de ce phénomène.

Pourquoi des élites?

Né en 1848 et mort en 1923, Vilfredo Pareto n'est guère gouté aujourd'hui, et les raisons de ce désintérêt tiennent autant au fond qu'a la forme de ses travaux. Tout d'abord, l'esprit élitiste et volontiers cynique ou pessimiste de Pareto heurte de plein front la mièvrerie humanitaire des sociologues universitaires modernes, disciples de Pierre Bourdieu, peu disposés le compter parmi les leurs. Grand démystificateur des idéologies égalitaires, Pareto est un Spielverderber, un trouble-fête, comme le notait Julien Freund. Ensuite, un premier contact avec les œuvres monumentales et foisonnantes de cet économiste et sociologue italien ferait frémir n'importe quel néophyte de bonne volonté : 900 pages pour les Systèmes Socialistes, 800 pages pour son Cours d’économie politique, ou encore 1 800 pages environ pour son Traité de sociologie générale par exemple, une véritable monstruosité scientifique. Pourtant, de tels obstacles ne devraient pas nous empêcher de l’étudier et de lui accorder le rang qu'il mérite, a savoir celui de digne héritier de Machiavel. Doté d'un puissant sens de l’analyse et refusant de « fermer les yeux à la lumière », Vilfredo Pareto a le grand mérite d'avoir montré toute la responsabilité et la faiblesse coupable des élites dans leur chute.

Une société est un ensemble hétérogène hiérarchiquement organisé, voici la définition la plus générale qu'on puisse en donner. La société est hétérogène, car les hommes qui la composent sont différents. n’ont pas les mêmes sentiments ni les mêmes croyances. Et la société est hiérarchique, car sans principe d'ordre distinguant les gouvernants des gouvernés, aucune société humaine ne pourrait perdurer. Toute société est dominée par des élites. il s'agit la d'un fait sociologique et non moral.

« Ces élites n'ont rien d'absolu : il peut avoir une élite de brigands comme une élite de saints(2). » Il est néanmoins un fait dune grande importance pour la physiologie sociale, remarque Pareto. c'est que les aristocraties ne durent pas. La guerre est naturellement une cause d'extinction importante pour les élites belliqueuses, mais même au cour d'une paix sereine, l'aristocratie périt naturellement par la dégénération des éléments qui la composent.

À suivre

dimanche 23 mai 2021

Comment meurent les républiques ?

  

Cette question risque fort de sortir bientôt de la sphère du passé, pour entrer dans celle de l'avenir. En vérité, même dans les temps les plus éloignés, il est difficile d'affirmer péremptoirement, par exemple, si celle de Rome aurait vraiment sombré aux ides de mars; ou si, dès l'adoption de la constitution de 1848, le régime présidentiel, qu'elle instaurait, était voué à donner naissance au second empire.

Ainsi la plupart des historiens sérieux de la Quatrième république s'interrogent-ils encore sur les causes profondes et véritables de l'effondrement de ce régime. On sait qu'il fut balayé en 1958 par les manifestations d'Alger. Or, celles-ci avaient été instrumentalisées par ceux-là même qui entendaient se débarrasser d'institutions alors moribondes.[1]

Le mal venait en partie, mais en partie seulement, des conséquences de l'emprise du PCF sur l'électorat. Le MRP démocrate chrétien, parti dominant fondateur avait obtenu 26 % des voix en novembre 1946 et 162 députés, alors que le parti socialiste SFIO avec 18 % des suffrages et 102 élus, devenait son allié indispensable. Il s'agissait pour eux de faire face aux staliniens qui s'appuyaient sur 28 % des électeurs.

Or, dès l'élection de 1951, le MRP commença une longue descente aux enfers dont le dernier avatar décadent n'est autre que l'actuel MODEM, force d'appoint du macronisme depuis 2017. Qualifié par ses adversaires de Machine à Ramasser les Pétainistes, cet ectoplasme se composait d'hommes aux idées de gauche, soutenus par des électeurs de droite, tout en siégeant au centre.

Son seul acte courageux fut de faire voter en 1951 la loi Barangé d'aide au libre choix scolaire des familles. L'adoption de ce texte rendit, dès lors impossible la constitution d'aucun gouvernement où MRP et SFIO auraient siégé ensemble.

Or, 5 ans plus tard, en 1956, le socialiste laïc Guy Mollet devint président du Conseil, à la tête d'un front républicain. Il prétendit abolir cette loi, il n'y parvient pas. En effet, le 26 octobre 1956, l'Assemblée nationale vota en faveur de la "question préalable" bloquant le débat sur la loi Barangé-Barrachin par une courte majorité de 291 voix contre 282.

Il fallut attendre le gouvernement De Gaulle, constitué en juin 1958, liquidateur de la Quatrième, pour trouver à nouveau les deux partis réunis. En 1959 le gouvernement Debré institua le système actuellement en vigueur qui transforme les écoles confessionnelles sous contrat en sous-traitantes, étroitement domestiquées, du secteur public.

La question scolaire, ouverte en 1951, a ainsi, beaucoup plus [peut-être] contribué à détruire ce régime que l'année 1954, tragique du point de vue militaire, avec l'humiliation de Dien Bien Phu en mai, la braderie des accords de Genève en juillet, le vote contre la CED en août et la Toussaint Rouge algérienne en novembre.

D'autres auteurs croient pouvoir dire que le score des poujadistes en janvier 1956 annonçait une crise des institutions.

Mais ce qu'aucun historien sérieux ne conteste c'est que le symptôme symboliquement le plus funeste de leur agonie irrémédiable fut la manifestation policière du 13 mars 1958, deux mois jours pour jour avant la prise du Gouvernement Général d'Alger, le 13 mai, par les partisans de l'Algérie française.

Rappelons les chiffres et les faits. Cette manifestation du 13 mars fit alors scandale car, commencée sur un mode syndical dans la cour de la Préfecture de Police où se ressemblèrent environ 8 000 agents de police, elle vit 2 000 d'entre eux décider de porter leurs revendication devant les députés. Il est vrai que le préfet de police, presque aussi maladroit que l'actuel refusait de recevoir leur délégation qui revendiquait essentiellement un réaménagement de l'indice salarial des gardiens de la Paix. Tout cela conduisit le PCF à hystériser, le 20 mars, au gré d'un meeting au Vel d'Hiv, son sempiternel mot d'ordre "le fascisme ne passera pas". Entre temps, le 15 mars, avait été nommé un nouveau préfet de Police. En la personne de Maurice Papon, on le présentait alors ce préfet de Constantine comme un pilier républicain...

Il peut sembler intéressant de comparer cette situation à celle d'aujourd'hui. On évalue en effet à 35 000 le nombre des policiers ayant manifesté leur colère ce 19 mai. Leur malaise (restons dans la litote) est clairement beaucoup plus profond, et il entre en résonance avec l'inquiétude d'un nombre colossal de Français.

Comment, à moins d'ignorer totalement l'histoire de ce pays, ne pas entrevoir l'éventualité d'une nouvelle crise de régime ?

Or, l'ignorance de l'histoire a pris des proportions abyssales, notamment chez la plupart des commentateurs agréés des médias parisiens, et plus généralement chez les [prétendues] "élites". Et cette réalité, déplorable en elle-même, contribue à désorienter cette opinion publique que l'on s'emploie d'ailleurs à désinformer copieusement chaque jour. Nos dirigeants actuels, dont très peu paraissent nobélisables, n'appartiennent pas non plus à une espèce tellement supérieure qui échapperait à la crétinisation générale. Quand Salvador Dali se plaisait à dénoncer "une entreprise de crétinisation universelle", sans doute voyait-il presque juste.

Justement, un ami, professeur rue Saint-Guillaume, me disait il y a quelque temps, en soupirant : "mes cours sont [devenus] des compléments d'histoire". Il déplorait en effet la vacuité et l'ignorance de ses jeunes étudiants, produits de la désastreuse réforme de leur école supposée former nombre de technocrates futurs et de cadres de l'ENA. Cette réforme conduite, avec l'acquiescement de quelques comparses, par l'emblématique Richard Descoings dit "Richie" [2]. Celui-ci sévit pendant près de 20 ans, de 1996 à 2012, date de sa mort new yorkaise suspecte. Elle se révéla littéralement destructrice de la vieille tradition de nos Sciences Politiques, déjà fort abîmée en 1945 quand l'école fut transformée en Institut d'Études politiques. L'œuvre destructrice a été continuée par ses successeurs, liés au non moins immonde Duhamel[3].

Certes l'histoire, pas plus que la médecine, n'appartient sans doute pas au catalogue des sciences exactes. Je suis enclin cependant à dire qu'elle recommence toujours.

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] Dans les  circonstances dramatiques du procès du général Salan  en 1962, son avocat  Me Jean-Louis Tixier-Vignancour sut administrer la preuve de cette instrumentalisation avec l'appui d'un témoin nommé... Mitterrand, et en faisant citer Michel Debré, qui se déroba.

[2] On ne peut pas chercher à comprendre l'affaissement généralisé de la société française sans prendre connaissance du livre "Richie" publié en 2015 chez Grasset par Raphaëlle Bacqué.

[3] On lira par exemple à leur sujet l'article "Duhamel-Mion-Guillaume, ce trio «tué» par Aurélie Filippetti".

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lundi 22 mars 2021

Hommage à l'historien de la monarchie de Juillet 3/4

 Personne n'a mieux décrit l'état d'indifférence dans lequel végétait encore la jeunesse, quelques années après la révolution de Juillet, et raconté, d'un accent plus ému, plus vibrant, cette renaissance du sentiment chrétien, ce mouvement ascensionnel du catholicisme de 1830 à 1848, cette série de luttes auxquelles concoururent les premiers esprits du temps, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, et qui finirent par la grande victoire de la loi sur l'enseignement. Comme toutes les victoires, celle-ci n'était que la résultante de nombreux succès partiels arrêtés maintes fois par des échecs considérables. Ainsi, les vainqueurs de 1850 assistaient en somme au triomphe des idées de L'Avenir 9, moins l'utopie et le scandale ; mais L'Avenir était resté sur le carreau. M. Thureau-Dangin s'est appliqué avec un soin particulier à l'analyse des idées lamennaisiennes et des causes qui amenèrent leur insuccès partiel.

Ceux qui s'obstineraient à voir dans l'historien officiel de la monarchie de Juillet soit un libérâtre incorrigible, soit un empirique, un « opportuniste » sans principe régulateur, soit encore un iconoclaste aux manières polies, ceux-là feront bien de relire tout ce bel exposé, d'un trait vigoureux, aux conclusions très nettes et sagement énoncées ; toutes les pages où M. Thureau-Dangin aborde la question religieuse ont, du reste, ce caractère de fermeté nuancée de modération. Il y aurait, dans ce catholicisme d'un homme d'État, le sujet d'une intéressante psychologie. Mais le sujet m'emporte, à mon grand regret.

Que n'y aurait-il pas à dire, aussi, sur une tout autre face du talent de M. Thureau-Dangin, à propos des pages saisissantes consacrées à la conquête de l'Algérie ?

N'ayant voulu qu'indiquer le tracé général de l'Histoire de la monarchie de Juillet, j'ai dû négliger ce très bel épisode ; c'est un petit chef-d'œuvre dans le grand ; toutes les campagnes y sont exposées avec la lucidité de M. Thiers et plus de sobriété. Je n'en dirai qu'un mot : on peut lire ce chapitre sans recourir à la carte. Il y a telle page, la prise de Constantine, par exemple, qui peut soutenir la comparaison avec ce que nous ont laissé de plus achevé les grands historiens de l'antiquité.

III

L'Académie française a, par trois fois, et sur le rapport de M. Taine, décerné le grand prix Gobert à l'Histoire de la monarchie de Juillet. Le suffrage de l'illustre compagnie et celui, plus précieux encore, de son rapporteur, me dispensent de dire que M. Thureau-Dangin a fait une œuvre littéraire. J'aimerais cependant éplucher par le menu les rares qualités du nouvel historien. Elles ressortent singulièrement dans le tas d'érudits, de chartiers et de compilateurs qui se multiplient à notre grand ennui. Non qu'il méprise le document ; il est peu de pages, dans tout ce travail, qui ne portent en note la mention « documents inédits », si chère aux fureteurs. Il a fouillé les secrètes archives du duc de Broglie, de M. de Barante, de M. de Sainte-Aulaire, de M. de Viel-Castel, correspondances, agendas, mémoires, souvenirs, notes au jour le jour ; il a passé au milieu de ces richesses et de ces séductions sans perdre son bon sens. L'odeur des paperasses ne l'a point grisé. Il n'a pas renoncé à la rédaction personnelle, ni, comme l'a fait trop souvent M. Taine, chargé les documents de le suppléer auprès de ses lecteurs. Il pouvait se borner à ficeler un fagot, il a fait un bouquet dont chaque fleur vaut la peine d'être regardée et sentie par les connaisseurs. Parmi tant de petits faits qu'il pouvait recueillir, il n'en a pas choisi un seul qui fût banal. Tous les traits « inédits » sont intéressants ; et si l'on est curieux de savoir à quel point, en voici un quelconque. Je puise au hasard :

Après la chute du cabinet du 1er Mars 1840, le duc de Broglie fit maints efforts pour empêcher M. Thiers de faire une opposition systématique à M. Guizot, appelé au pouvoir par Louis-Philippe. Le duc de Broglie avait été, au 1er mars, comme le parrain de M. Thiers, et s'était porté caution de sa sagesse auprès des conservateurs. Ce souvenir donnait à ses avis pas mal d'autorité.

— Vous avez deux conduites à tenir, lui disait-il. Une opposition vive vous concilie la gauche mais vous éloigne du pouvoir ; faîtes-vous l'homme de la gauche, et vous ne rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez, tenez-vous tranquille, soyez modéré, et dans six mois les cartes vous reviennent.

Pendant que le duc parlait ainsi, M. Thiers paraissait touché au point d'avoir des larmes dans les yeux.

C'est là une des vignettes historiques qui fixent à jamais les traits des deux interlocuteurs. Irrité, tiré vers la gauche, M. Thiers avait peut-être en portefeuille les notes du discours qu'il devait prononcer le 25 décembre. Son plan était tracé. Tout à coup, la petitesse de son rôle et l'inhabileté de son plan lui sont dévoilées brusquement et trop tard. Il se sent engagé, enlisé à jamais dans cette opposition de sept ans jusqu'à son ministère de vingt-quatre heures, jusqu'à la chute de la dynastie, à la révolution pressentie par le duc. Je ne sais si le petit speech prêté à celui-ci par M. Thureau-Dangin fut prononcé textuellement ou forgé après coup ; mais on n'invente pas un trait comme le dernier, cette émotion de M. Thiers, touché au point d'avoir des larmes dans les yeux. Posez en regard le duc de Broglie, dans son sang-froid hautain nuancé de compassion, et n'assistant pas sans quelque surprise à cette explosion de sensibilité méridionale. Est-ce que vous n'enviez pas les témoins d'une telle scène, si elle eut des témoins ? Pour ma part, j'aurais voulu être mouche. La plupart des « inédits » de M. Thureau-Dangin me font éprouver le même désir ; ils passionnent. Quel malheur qu'il ait trouvé si peu d'imitateurs ! Nous bâillerions moins haut en lisant ses confrères, lorsque nous les lisons.

Ne pas faire bâiller, c'est déjà quelque chose. Il y a mieux. C'est d'avoir un talent original, d'apporter une conception neuve en un genre aussi vieux que l'histoire. J'appellerais volontiers cette conception, de l'histoire autoritaire, de l'histoire de gouvernement.

La marche du récit n'est pas abandonnée au hasard des événements. Les faits, alignés en série plutôt qu'arrangés en tableaux, sont déroulés selon un plan philosophique, abstrait. Encore l'auteur n'insiste-t-il que sur une certaine classe de faits, sur ceux qui peuvent donner des événements une explication véritable, et non plus seulement plausible et hypothétique, comme il suffit à tant de narrateurs. C'est pour cela que la diplomatie tient une si grande place dans l'ouvrage et une plus grande dans le souvenir des lecteurs ; car c'est visiblement à cette partie que M. Thureau-Dangin a mis le plus d'art, de talent, de passion et de vie. Il a payé de sa personne, il s'y est jeté corps et âme. Certaines expositions sont de vrais chefs-d'œuvre ; le premier ministère et la question extérieure, les affaires étrangères sous Casimir Périer, et surtout le débrouillement de cet écheveau : la question d'Orient, négociations et conséquences politiques. On serait tenté, à voir cette habileté, d'acclamer le rédacteur en chef du Français ministre des affaires étrangères. Il est vrai qu'on le verrait avec la même joie président du conseil ; car il démêle également bien, avec un enthousiasme communicatif, les fils des négociations qui se croisent avant la formation de chaque ministère. Il aime à respirer l'air des cabinets et des chancelleries, ces arrière-coulisses de l'histoire, à en recueillir les chuchotements. Sur la scène, on se remue davantage, on crie plus fort ; mais le spectacle est bien moins instructif. M. Thureau-Dangin suit les ministres à la Chambre, il ne s'y rendrait pas de son propre mouvement. Peu de séances parlementaires dans son histoire ; des fragments de discours ministériels, suivis, et non toujours, de l'analyse des répliques. Il dédaigne les « approbations sur divers bancs » et les « murmures » entrecoupant tous les discours, moyen usé et trop facile de donner l'illusion des mouvements d'une assemblée. Si deux adversaires comme Guizot et Thiers se trouvent en présence, il rend compte du résultat de la rencontre plutôt que du duel et de ses péripéties. Le reste de la Chambre n'existe qu'à titre de concept ; majorité, minorité, centre gauche, tiers-parti. Ce qu'il y a de pittoresque dans le champ clos parlementaire est donc négligé totalement. Ce n'est pas faute de matière. Les débats orageux n'ont pas manqué à la tribune, de 1830 à 1848. Louis Blanc en est l'écho. Maintes pages de l'Histoire de dix ans 10 ne sont que la transcription telle quelle du Moniteur 11 quand ce dernier n'existait pas encore. Le moindre éclat de voix y est enregistré. Quel grand homme que Berryer aux yeux de Louis Blanc et de son continuateur ! Quel personnage secondaire aux yeux de M. Thureau-Dangin qui, après avoir tracé de lui un portrait exact et vivant, comme tous les portraits sortis de sa plume, après avoir rendu une fois pour toutes un hommage sympathique au grand caractère et à l'incomparable éloquence de Berryer, ne dit presque plus rien de lui dans la suite de son histoire, et se borne à signaler dans les circonstances mémorables, son apparition à la tribune.

Je ne critique pas, je constate. Je constate que, vu de chez M. Thureau-Dangin, Berryer est parmi les comparses. Je prends ici Berryer pour le représentant d'une espèce. J'entends par Berryer tout ce qui ne fut sous Louis-Philippe que verbe, qu'éloquence, qu'explosion mélodieuse de sentiments, sans résultat positif appréciable. Si M. Thureau-Dangin n'était qu'un politique, je n'aurais manifesté aucun étonnement de cette omission. Mais le politique est doublé d'un artiste, on le verra plus loin. Or je m'étonne que l'artiste n'ait pas débauché le narrateur, ne l'ait pas fait sortir de sa route pour écouter un moment ces belles sonorités, pour admirer ces belles têtes, pour retracer quelque drame parlementaire ou révolutionnaire, le procès des ministres de Charles X, ou les insurrections lyonnaises, ce qui eût fait un si beau pendant à la sombre peinture du choléra à Paris. Oui certes je m'en étonne ; je m'aperçois ensuite qu'il y a là évidemment une victoire du peintre sur lui-même, une réaction de la volonté sur le tempérament, un effort couronné de succès, et à ce titre je l'admire.

Quand j'ai bien admiré, je cherche les raisons pour lesquelles M. Thureau-Dangin a retenu son pinceau, et, quand je les ai trouvées, elles me semblent tout à fait identiques aux raisons pour lesquelles Louis Blanc a brossé, plutôt qu'il n'a écrit tant de pages frissonnantes. Louis Blanc n'a pas décrit pour le plaisir de les décrire les insurrections de Lyon, et M. Thureau-Dangin ne s'est pas tu sur le même sujet pour le plaisir de se taire. Tous deux ont obéi aux mêmes préoccupations politiques et sociales. Une seule différence : Louis Blanc était révolutionnaire et M. Thureau-Dangin est conservateur. Si peu probant que fût le récit d'une révolte et si vaines que pussent paraître les légendes dont on l'environnait, il y avait là une machine de guerre à manœuvrer contre la monarchie, et Louis Blanc n'avait pour but que sa destruction. Inversement M. Thureau-Dangin doit redouter les surprises du sentiment. L'amour des phrases vides est bien affaibli chez les Français de 1887. Toutefois il peut avoir ses regains. De même pour la politique sentimentale, de même pour les engouements révolutionnaires. Sommes-nous bien certains qu'une excitation un peu forte ne les ranime pas en nous, si désillusionnés que nous pensions être ? M. Thureau-Dangin n'en est pas plus certain que nous. C'est pour cela qu'il se garde de donner aucune secousse, et l'on me permettra de trouver ses scrupules fort sages.

Le souci de l'hygiène sociale l'accompagne partout. S'il traite de la littérature de 1830, il ne la considère que sous ces deux rapports comme exprimant les mœurs de l'époque et comme ayant exercé une influence sur ces mœurs. Dirai-je que je le regrette ? Oui et beaucoup. D'abord cela fera des quiproquos. Plus d'un sot adressera à cette littérature les critiques que M. Thureau-Dangin n'adresse qu'aux sujets par elle choisis. Il était en second lieu éminemment apte à dire en homme de goût ses impressions littéraires, beaucoup plus apte selon moi que les deux critiques auxquels il a recouru trop exclusivement. Le Sainte-Beuve des Portraits traversa pendant tout le règne une crise de jalousie littéraire dont il ne se défit jamais complètement à l'égard de ses anciens amis plus favorisés de la « Muse », Quant à M. Nisard, appréciateur distingué des œuvres du passé, il a toujours paru condamné à bien des erreurs sur ses contemporains, privilège qu'il partageait avec M. Villemain. Quelque lutin leur brouillait les idées aussitôt qu'ils touchaient à certaines dates.

Enfin, il n'est jamais indifférent au prestige d'un règne que les lettres y aient été représentées avec plus ou moins d'éclat ; il est sans doute bien ridicule à un monarque de commander un rapport sur les progrès de la poésie depuis le glorieux jour de son avènement ; mais le lustre des écrivains rejaillit toujours quelque peu sur « le trône qui les protège » ou qui ne les protège pas. Il manquerait quelque chose au premier empire si Napoléon n'avait pas eu Chateaubriand pour adversaire et Madame de Staël pour souffre-douleur. Musset pouvait être bien indifférent à Louis-Philippe et Louis-Philippe à Musset ; c'est de 1830 à 1848 que l'un a fait ses chefs-d'œuvre et que l'autre a régné. Ils s'en vont côte à côte à la postérité, et si le premier porte quelque auréole, il devient impossible à l'autre d'en éviter le reflet. Tant pis si je m'explique mal, mais je regrette bien le morceau de critique littéraire, purement littéraire, que pouvait nous donner M. Thureau-Dangin.

À suivre