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mardi 23 octobre 2012

Des origines à nos jours Le paysan et ses outils

Au commencement, les hommes vivaient dans des abris sous roche et tiraient leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la cueillette... Peu nombreux, ils se déplaçaient en petits groupes et jouissaient sans trop de mal des fruits de la Terre.
Tout change vers 12.500 ans av. J.-C.. Avec la fin des grandes glaciations, le Moyen-Orient se couvre de graminées (céréales). Les hommes de cette région n’ont plus besoin de se déplacer pour quérir leur nourriture. Ils se regroupent dans des villages pour des raisons sociales, culturelles, rituelles... et aussi parce qu'ils y trouvent plus de confort. C’est le cas en particulier des femmes enceintes ou en charge de nourrissons, des handicapés et des personnes âgées.
Mais avec le confort, les villages voient leur population s’accroître. Les habitants doivent chercher la nourriture de plus en plus loin. Pour s’épargner cette peine, les plus astucieux ensemencent eux-mêmes les abords de leur village.
C’est ainsi que naît l’agriculture, fille de la sédentarisation. Nous sommes les ultimes héritiers de cette «révolution néolithique». Nous allons vous raconter ici comment, grâce à l’ingéniosité humaine, elle a permis de multiplier par mille la population de la planète.
Isabelle Grégor

Que sont nos paysans devenus ?
 À l’occasion des Rendez-vous de l’Histoire (Blois, 2012), Jean-Marc Moriceau, historien de la ruralité, s’est entretenu avec notre confrère le magazine Pèlerin sur la famille paysanne et son évolution en France au cours des siècles.
Il nous met en garde contre les clichés et rappelle par exemple qu’il était assez rare de voir plusieurs générations sous un même toit, y compris et surtout au Moyen Âge. Il montre aussi l’évolution du statut de la femme et du rôle de l’enfant…

La «révolution néolithique»

Avec la naissance de l'agriculture, notre ancêtre va doucement bouleverser son rapport avec la nature, ne se contentant plus de collecter les richesses du monde environnant, par la chasse, la pêche et la cueillette, mais choisissant de le domestiquer. Il se met ainsi à sélectionner plantes et animaux autrefois sauvages pour mieux maîtriser son approvisionnement. Après le chien, animal de compagnie et compagnon de chasse, le premier animal domestique est la chèvre.
Le paysan met son adresse au service de l'élaboration d'outils lui permettant de travailler la terre et ses productions : bâtons à fouir ou à battre les épis mais aussi haches, dont la lame polie est moins cassante, et faucilles en silex dentelé fixées avec du bitume sur des manches en bois démontables. Il broie les grains dans des mortiers ou dans des meules qui lui font découvrir les vertus du polissage de la pierre. Il développe la vannerie, la céramique et la poterie en vue de trier et stocker les céréales.
Les hommes tirent-t-ils profit de cette révolution ? Certes, ils se multiplient grâce à une alimentation plus régulière et de meilleures conditions de vie induites par la sédentarité. Mais leur état physique se dégrade (taille, ossature, dentition…) du fait de travaux agricoles pénibles et répétitifs.

L'arrivée des métaux

C'est en Anatolie (Turquie actuelle) que le cuivre est d'abord utilisé pour la fabrication de petits objets ou bijoux. Mais rapidement, au Ve millénaire en Mésopotamie (Irak actuel), le travail du métal permet à l'humanité de faire un bond en avant : en perfectionnant les fours, les artisans parviennent à élaborer des instruments plus grands et solides. L'innovation conforte en particulier la menuiserie qui voit ses outils gagner en précision.
 Vers cette époque (4.000 av. J.-C.) naît l'araire, qui permet de creuser des sillons dans la terre pour y jeter les semences. On ne tarde pas à la compléter par un semoir : les semences sont versées non plus à la volée mais à travers un tube en roseau fixé au manche de l'araire. Cet outil-verseur va augmenter de moitié les rendements céréaliers par rapport au semis à la volée.
En Égypte, sur les sols rendus meubles par les inondations du Nil, les paysans utilisent bientôt une araire améliorée, avec un versoir qui rejette la terre sur le côté. C'est une ébauche de la charrue.
La découverte de la technique de l'alliage, il y a 5.000 ans, permet aux habitants de Mésopotamie de produire des outils en bronze, mélange de cuivre et d’étain, plus résistants et faciles à travailler. Avec l'arrivée du fer, mis au point par les Hittites vers 1.500 av. J.-C., les moyens de traction et de défrichement gagnent encore en solidité. Relativement répandu, le fer devient un composant essentiel du monde agricole auquel il fournit des outils robustes et finalement assez bon marché : houe, bêche, pioche... Le Croissant fertile, de la Mésopotamie à l'Égypte, en profitent largement.
La roue fait tourner le monde
Quand, vers 3.400 av. J.-C., un scribe mésopotamien a reproduit sur sa tablette un simple rond, il ne savait pas que cette première représentation de la roue, sous forme de pictographe, allait marquer une étape majeure dans le progrès technique. Cette création, issue probablement de l'utilisation de rondins de bois, va susciter l’apparition du tour du potier, de la charrette et du char de combat.
D'abord composée d'un seul bloc puis de trois éléments, la roue est progressivement allégée jusqu'à se constituer de rayons, avec un essieu indépendant, au XVIIIe siècle av. J.-C. en Mésopotamie.
Les Gaulois auront l'idée de renforcer la roue avec un cerclage en fer pour en éviter l'usure. Beaucoup plus tard, au XIXe s. nos aïeux ajouteront un revêtement de caoutchouc afin de minimiser les chocs et améliorer ainsi le confort des voyageurs.

Inconvénient d’une main-d’œuvre servile

Au Ier millénaire av. J.-C., la montée en puissance des cités grecques puis de Rome ne débouche sur aucune avancée dans la vie des paysans. Les ingénieurs, tel Archimède, emploient leur talent dans les applications militaires ou les infrastructures urbaines. Pour les durs travaux de la terre, Grecs et Romains se satisfont de la main-d’œuvre servile procurée par les campagnes militaires. En matière de progrès agricoles, c'est du nord que vient l'innovation : les Celtes, autrement dit «nos ancêtres les Gaulois», conçoivent le tonneau en bois, plus pratique que les amphores en terre cuite, pour la conservation et le transport du vin. Ce peuple, très en avance en matière de charronnerie, met sa maîtrise des métaux au service du travail de la terre en inventant le soc de «l'araire gauloise» qui permet d'approfondir le sillon tracé et cultiver des sols plus difficiles.
Au 1er s. de notre ère, le vallus, une machine à moissonner, voit même le jour. Elle est décrite ici par Pline : « Dans les grands domaines des Gaules, de puissantes moissonneuses, pourvues de dents, sont poussées sur deux roues à travers la moisson par une bête de trait attelée en sens contraire : elles arrachent les épis qui tombent dans la moissonneuse » (Histoire naturelle, Ier s.)
La campagne dans l’Antiquité tardive
« Voici les objets dont on doit se pourvoir à la campagne : des charrues simples, ou, si le pays est plat, des charrues à oreilles qui, en élevant davantage les raies du labour, préservent les semences du séjour de l'eau pendant l'hiver ; des pioches, des houes, des serpes pour tailler les arbres et la vigne ; des faucilles pour la moisson, des faux pour la fenaison; des hoyaux, des loups, c'est-à-dire de petites scies à manche, dont les plus grandes n'aient qu'une coudée, qu'on peut facilement introduire au milieu des arbres ou des vignes pour les couper, ce qui est impraticable avec une scie commune; des plantoirs pour fixer les sarments dans les terres façonnées ; des faux en forme de croissant affilées par le dos ; des serpettes courbes pour détacher plus aisément des jeunes arbres les frousses sèches ou trop saillantes ; des faucilles dentelées pour couper la fougère ; de petites scies, des sarcloirs et des outils pour se débarrasser des ronces ; des haches simples ou à pic ; des pioches simples ou fourchues ; des haches dont le dos ressemble à une herse ; des cautères, des instruments pour la castration et pour la tonte, ou pour le pansement des animaux ; des tuniques de peau avec des capuchons, des guêtres et des gants de peau qui puissent servir dans les forêts ou dans les buissons, tant aux ouvrages rustiques qu'à l'exercice de la chasse». (Palladius, L'économie rurale, Ve s.)
À la chute de l'empire romain d’Occident, Byzance préserve vaille que vaille l’héritage scientifique de la Grèce hellénistique et va le transmettre aux puissances en devenir, l'Islam et l'Occident chrétien.
 Dans les terres conquises par les cavaliers musulmans, tout comme le sous-continent indien, les paysans bénéficient de progrès sensibles dans la gestion de l'eau comme dans l'utilisation des engrais et la diversification des espèces.
Passé maître dans de nouvelles cultures (la pistache en Syrie, le café au Yémen ou l'orange en Andalousie...), le monde arabo-persan ne s'arrête pas là et crée de nouvelles variétés de fleurs, comme la tulipe. Il s'intéresse également à leur classification pour pouvoir mieux en utiliser les vertus médicinales. L'Orient chinois n'est pas en reste en matière agricole avec l’invention au début de l'ère chrétienne de l'indispensable brouette puis, au VIe siècle, de la charrue à versoir avec soc métallique qui permet aux animaux de trait de moins se fatiguer.
Maîtriser les eaux
Née en Mésopotamie, dans le pays des grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, l'agriculture a su très vite apprivoiser l’eau dont elle ne peut se passer.
Dès 5.000 av. J.-C., les habitants de la région créent canaux, vannes et rigoles pour irriguer leurs terres semi-arides en. Dans les régions isolées, ils s'aident d'engins élévatoires appelés chadoufs composés d'un levier, d'un contre-poids et d'un seau pour extraire de leurs puits le précieux liquide. Ces engins rustiques mais efficaces sont encore utilisés sur les bords du Nil.
En Perse, 1.000 ans av. J.-C., des équipes de puisatiers creusent des qanats (tunnels souterrains) à la recherche des nappes phréatiques. Les ingénieurs arabes, quant à eux, exploitent les techniques de l'Antiquité, de la Grèce à l'Égypte, pour mettre au point d'impressionnantes norias. N'y en avait-il pas, nous dit-on, près de 5.000 sur le Guadalquivir (Espagne) au XIIIe siècle ?
De la même façon, les Chinois tirent profit de la souplesse du bambou pour construire des roues à eau et alimenter leurs immenses rizières. Dans certaines régions, des systèmes d'engrenages (saqiya dans les pays arabes) améliorent encore les pompes en diminuant la force de traction nécessaire à leur fonctionnement.
En Amérique au contraire, ce sont les techniques de terrassement et de drainage qui s'avèrent à la pointe du progrès : les Aztèques asséchaient ainsi des zones entières de marais qu'ils protégeaient ensuite par des digues.

Un Moyen Âge inventif

 Le Moyen Âge européen entraîne un foisonnement d’innovations dans le domaine agricole dont l’une des plus importantes est la charrue.
Grâce à un long couteau en fer, le coutre, qui ouvre la terre avant le passage du soc et de son versoir, elle permet dès le VIIIe siècle la mise en culture des sols lourds et argileux de l’Europe du nord.
Pesante pour mieux éventrer les lourdes terres, souvent montée sur roues, elle nécessite des attelages d'au moins huit bœufs avant que prennent la relève des chevaux de races résistantes, introduits par les Barbares au VIIIe siècle.
Ces attelages sont permis grâce à des systèmes d’attelage innovants qui allègent la peine des animaux ; le harnais de trait et le collier d’épaule, venus de Chine et introduits en Europe dès avant l’An Mil. À la même époque se diffuse aussi le fer à cheval (ou à bœuf).
Correctement attelés grâce au nouveau collier d'épaule et disposés en file indienne pour additionner les efforts, les chevaux se révèlent efficaces dans des champs gras où ils dérapent moins que les bœufs. Ils allègent considérablement le travail du paysan et participent au bond en avant de l'agriculture médiévale.
Ils révolutionnent aussi le transport des charges lourdes. Avec le harnais, une paire de chevaux arrive à tirer jusqu'à six tonnes alors que, sous l'Antiquité, ils ne pouvaient tirer plus de 500 kilos sous peine d'étranglement  et un édit de l'empereur Théodose avait même fait de cette limite une obligation légale.
Nantis d'animaux, les paysans recueillent avec soin le fumier pour amender les champs. Les moutons sont particulièrement appréciés : leurs troupeaux sont conduits sur les jachères afin de les enrichir de leurs excréments et d'aérer le sol de leurs sabots qu'en bons connaisseurs, les paysans qualifient de «sabots d'or».
Un outil, la herse, qui ne servait jusqu'alors qu'à désherber, gagne de l'importance en permettant de recouvrir les semis. Grandes faux et faucilles - moins chères - demeurent les traditionnels outils de la moisson. Les épis, une fois coupés, sont battus au fléau de façon à en extraire les grains.
Les rendements sont honorables compte tenu des techniques disponibles. Dans les céréales, on arrive sur les bonnes terres à sept ou huit grains récoltés par grain semé (contre vingt pour un en moyenne aujourd'hui). 
Il s'ensuit une amélioration des conditions de vie avec une alimentation relativement riche et variée qui inclut le pain de froment et la viande dans les régions les plus avancées comme le Bassin Parisien. «Ces campagnes médiévales d'Occident nourrissent mieux leurs hommes que ne l'ont fait ou ne le font encore tant d'autres pays où la faim est un mal de chaque année», souligne l'historien Jacques Heers. 
Le moulin remplace le travailleur
Dès l’Antiquité, pour en finir avec la corvée de la meule qui écrase les grains, on a cherché à remplacer le travail humain par la force animale ou la force mécanique. Doté d'une roue verticale ou horizontale, le moulin utilise selon les régions la force du vent (VIIe siècle, en Afghanistan), des rivières (IIIe siècle, en Turquie), voire de la marée, dès le Xe à Bassora (Irak) et le XIIe siècle dans la région nantaise.
Gros demandeur en argent et savoir-faire, ce bâtiment en bois ou pierre est vite devenu symbole du pouvoir.
Son développement, freiné pendant l'Antiquité par la disponibilité de nombreux esclaves, a été relancé au XIIe siècle du fait de l'explosion démographique et des ordres religieux, en particulier les Cisterciens et le Chartreux, qui eurent plus que quiconque le souci d’économiser la peine des hommes et comprirent l'intérêt de cette machine pour d'autres secteurs que l’agriculture (textile, métallurgie puis papier).

De la mécanisation à la fin des paysans

Riche en exploits scientifiques, la Renaissance a peu profité aux paysans. L'époque ne manque pourtant pas de visionnaires, comme Olivier de Serres, devenu le père de l'agronomie moderne avec la publication du Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs (1599). Dans cet essai inspiré par ses propres expérimentations et les agronomes romains tel Columelle, il préconise en particulier la suppression de la jachère (on laisse reposer le sol pendant une année après avoir récolté les céréales) et son remplacement par un semis de légumineuses comme la luzerne, des plantes riches en azote qui vont restaurer le sol et servir à l'alimentation du bétail.
Mais le progrès n'est pas linéaire : «La situation alimentaire était, pour les paysans, bien meilleure au temps de Charles VII et de Louis XI que deux siècles plus tard», note cruellement Jacques Heers. Jusqu'à l’aube du XVIIIe siècle, les innovations techniques sont maigres comme s'en plaignent les Encyclopédistes : «Que l'on compare une charrue à une chaise de poste ! On verra que l'une est une machine grossière ; l'autre, au contraire, est un chef-d’œuvre auquel tous les arts ont concouru. Notre charrue n'est pas meilleure que celle des Grecs et des Romains. […] L'art de la culture des terres a été négligé, parce qu'il n'a été exercé que par les gens de la campagne. Les objets de luxe ont prévalu, même en agriculture. […] Nous connaissons l'architecture des jardins, tandis que la mécanique du laboureur n'a presque fait aucun progrès» (article «Botanique» de L'Encyclopédie, 1751).
Il faut attendre le Siècle des Lumières pour que le souci de faciliter les travaux des champs et développer les rendements s'impose aux ingénieurs.
La mécanisation s’accélère avec la révolution industrielle au siècle suivant et l’arrivée de la machine à vapeur.
«L'introduction d'un matériel perfectionné dans une ferme […] est véritablement une œuvre de progrès et d'humanité et c'est ce but que le Gouvernement de la République s'attache à poursuivre». Cette circulaire adressée aux préfets par le ministère de l'Agriculture en 1876 résume bien l'esprit de ce siècle : il est temps de faire profiter la paysannerie des avancées techniques considérables qui marquent l'époque.
Paradoxalement, cela ne va pas sans réticences : n'est-ce pas enlever sa subsistance au paysan qui, à l'image du laboureur (du latin laborare : travail), se définit par sa capacité à effectuer une activité manuelle ? Adam n'a-t-il pas été condamné à vivre à la sueur de son front ?
Par ailleurs le monde agricole, replié sur lui-même, voit encore d'un mauvais œil ces techniques nouvelles qui s'adaptent mal aux parcelles morcelées. Et pourquoi s'endetter lourdement si la main-d'oeuvre abonde ? Enfin, nombre de paysans ne sont toujours pas propriétaires de leurs terres : métayers ou salariés, il restent au service de grands propriétaires qui leur confient des surfaces réduites. La marche du progrès entraînée par la révolution industrielle ne s'arrête pas à ces considérations.
Superstitions paysannes
Outil de travail dont dépend le sort de la famille, le matériel agricole est l'objet de toutes les attentions de la part de son propriétaire qui n'hésite pas à faire intervenir l'irrationnel pour le protéger.
C'est ainsi que le laboureur, avant de tracer les premiers sillons avec une nouvelle charrue, va tracer une croix de cire sur ses manchons. Il se place ainsi dans la tradition antique : Romulus n'a-t-il pas tracé les contours de Rome à l'aide du charrue comme, avant lui, avait symboliquement fondé la ville d'Éryx (Sicile) en délimitant un espace sacré ?
De leur côté, les moissonneurs appellent la protection de saint Jean sur leurs faux et faucilles en les brandissant au-dessus des traditionnels feux de joie de la Saint Jean-Baptiste (24 juin). Fixer un de ces instruments sur le pignon nord de sa cheminée permet par ailleurs de protéger du mauvais sort, tandis que verser sur la lame l'eau de sa toilette repousse les maladies. Mais attention à ne pas brûler un timon de votre charrue, vous risqueriez une agonie longue et douloureuse !
 La fin du XIXe siècle voit le triomphe de la motorisation dans les campagnes, encouragée par les sociétés d'agriculteurs, très actives et enthousiastes, et par les grandes exploitations confrontées au départ de la main-d’œuvre pour les villes.
Des fabricants de machines inondent les campagnes de leurs catalogues. C'est le cas de l'Américain Mc Cormick qui introduit sa moissonneuse en France en 1851 : de conception assez simple, tirée par un unique cheval, elle met fin à la corvée du fauchage manuel des champs et se répand très rapidement dans les fermes.
 En 1875, apparaissent aux États-Unis les premiers tracteurs à moteur à explosion. Mais, chers, complexes et peu pratiques, ces monstres d'acier peinent à prendre la place des premières locomobiles. Les faucheuses (1822), batteuses (1818) et faneuses (1816) rencontrent plus de succès. Elles permettent aux campagnes d'accéder à l'autosuffisance alimentaire tout en les affranchissant de la pénurie de main-d'oeuvre, attirée en ville par la révolution industrielle.
Après la création en 1881 du ministère de l'Agriculture, les travailleurs de la terre trouve une nouvelle aide précieuse dans l'apparition des syndicats agricoles, en 1884, qui les soutiennent pour les achats en commun. L'État reprendra l'initiative après 1918 pour relever le monde agricole, saigné par la Grande Guerre, en facilitant le remembrement tout en multipliant la production de tracteurs.
 En 1939, la moissonneuse-batteuse fait son apparition mais, comme l'ensemble du matériel agricole moderne, il lui faudra attendre les «Trente Glorieuses» de la seconde moitié du XXe siècle pour s'imposer. 
Après la Seconde guerre mondiale, en effet, «L'agriculture française sera moderne ou ne sera pas», pour reprendre l'expression de l'agronome René Dumont.
La mécanisation devient une des priorités du plan Monnet qui ambitionne de doter les campagnes de 200 000 tracteurs et d'y répandre l'utilisation des engrais. Les forgerons et inventeurs d'antan laissent alors la place aux groupes internationaux qui approvisionnent les nouvelles coopératives, soutenues par les banques.
Les tracteurs se font alors plus petits pour permettre à un homme seul de les utiliser tandis que des engins géants mettent en valeur les plus grandes propriétés. La mécanisation s'impose aujourd'hui dans la plupart des activités agricoles, en Europe et dans les pays émergents.
Pour répondre au principe de «toujours plus, plus vite», l'informatique et les hautes technologies sont entrées dans les fermes transformées en petites entreprises : services de météorologie, logiciels de déclarations et cadastres sont désormais accessibles en un clic.
Les rendements à l'hectare explosent mais c'est trop souvent au prix d'une dégradation des sols et de la biodiversité ainsi que d'une consommation massive de ressources fossiles (hydrocarbures). Les conditions de vie des derniers paysans s'améliorent et se rapprochent de celles des citadins mais parfois au prix de leur asservissement au secteur agro-industriel et à la grande distribution.

Sources bibliographiques

- «L'Homme et la machine» (Les Cahiers Science et vie, n°132, octobre 2012).
- Jacques Heers, Le travail au Moyen Âge, (Que sais-je? PUF, 1965).
- Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, Hommes et techniques de l'Antiquité à la Renaissance, éd. Armand Colin, 1993.
- Georges Duby, L'Économie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiéval, Flammarion,  1962.
- Jacquetta Hawkes, Atlas culturel de la préhistoire et de l'antiquité, Elsevier, 1978.
- Rosine Lagier, Il y a un siècle... la France paysanne, Ouest-France, 2003.
- Christophe Lefébure et Alain Baraton, Les Outils et travaux de la ferme, Flammarion («La Maison rustique»), 2006.

mercredi 19 septembre 2012

C'est un très périlleux héritage que la guerre

Que la présence de la guerre pendant tout le Moyen Age se soit faite sentir avec constance et intensité, c'est là une de ces idées reçues l'on accepte un peu comme une vérité évidence. Un monde où les gens avaient des réactions frustes, violentes et cruelles, où la vie humaine ne comptait pas trop ; la coexistence d'une foule de petits pouvoirs qui pendant longtemps échappèrent au contrôle des autorités supérieures ; la prolifération des châteaux et des villes fortes ; la turbulence avide et anarchique des chevaliers couverts de fer ; après les grandes migrations conquérantes du Haut Moyen Age, la lutte souvent désordonnée contre les menaces extérieures (Normands, Sarrasins, Hongrois), puis l'expansion armée au détriment de Byzance, des mondes musulmans, des tribus païennes de l'Est européen, et encore les âpres conflits de la fin du Moyen Age dont la guerre de Cent ans est comme la forme la plus achevée. Autant d'images indissociables de l'idée que nous nous faisons du millénaire médiéval.

UN MONDE VIOLENT ?
Sans doute il n'est pas niable que le monde médiéval s'est édifié sur les ruines de l'Empire romain — cet Empire que contribuèrent à renverser, du moins dans sa moitié occidentale, les envahisseurs venus des forêts de Germanie et de la steppe eurasiatique. Le seul débat étant de savoir si les grandes invasions ont simplement mis à bas un édifice complètement vermoulu, ou si elles ont "assassiné" un organisme encore vigoureux, susceptible de survivre au prix d'un certain nombre d'adaptations. Incontestablement, des formes politiques majeures — la France, l'Angleterre — sont directement issues de la conquête. Descendons le cours des siècles : il est difficile de surestimer les conséquences, même à très longue portée, qu'eut la bataille de Hastings (1066) pour l'histoire des Iles Britanniques. Il se peut que les résultats définitifs des croisades furent négatifs, voire désastreux pour l'un et l'autre des protagonistes, ou au contraire insignifiants : il n'empêche qu'on ne saurait nier leur immense impact sur l'évolution des mentalités dans l'Occident chrétien, sur les formes de la "révolution commerciale" des 11e-13e siècles et sur le devenir d'un grand nombre de puissances méditerranéennes. Dans l'Espagne chrétienne et musulmane, non seulement la géographie politique, mais encore les structures sociales furent puissamment modelées par le phénomène de la reconquista. Comment rendre compte de l'évolution du monde balkanique, jusqu'à nos jours, sans se référer, en premier lieu, à la poussée et à la conquête ottomanes ? Une série de victoires a permis la genèse de la Confédération Helvétique, tout comme une série de défaites a mis fin à la volonté des ducs de Bourgogne de faire surgir, dans les pays de l'Entre-deux, un Etat pleinement souverain aux dépens du royaume de France et de l'Empire. L'unité française s'est réalisée par la guerre tout autant que par les mariages, les héritages ou les achats. Même l'histoire d'organismes à vocation ouvertement économique comme Venise ou les villes hanséatiques s'explique en large partie par le facteur militaire, des guerres terrestres et surtout maritimes ayant permis ou en tout cas favorisé les activités commerciales de ces puissances.
Autrement dit, au Moyen Age, la guerre paraît si intimement liée à toute l'évolution qu'il peut sembler assez illusoire de vouloir l'isoler en cherchant à déterminer son rôle propre dans le processus du changement historique. Et cela d'autant plus que le Moyen Age donne l'impression, jusqu'à un certain point, d'une nébuleuse aux contours indécis, d'un morceau de cire encore malléable, à la disposition des chefs de guerre et d'autres conquérants. Rien n'était figé. Les sentiments nationaux étaient embryonnaires. Les peuples passifs pouvaient passer d'une domination à l'autre au gré des initiatives gratuites de dirigeants apparemment maîtres du jeu.
Une telle appréciation peut être retenue, mais à condition d'admettre qu'elle s'applique de préférence à l'histoire des Etats, ou des structures politiques. Si l'on reconnaît que l'histoire du Moyen Age a aussi sa dimension économique, religieuse, culturelle, artistique, alors le rôle de la guerre apparaît moins évident, moins immédiat, et il vaut la peine de vouloir le préciser. Le Moyen Age a connu tout un processus de christianisation des sociétés, il a vu la naissance des paroisses rurales et la construction des cathédrales, l'émergence des universités et la multiplication des hôpitaux. Le Moyen Age, c'est aussi la fondation de villes neuves et de bastides, les grands défrichements, l'amour courtois, la renaissance urbaine, la diffusion du moulin à eau et l'apparition du moulin à vent, une certaine idée du mariage, de la famille, de la femme et de l'enfant, une organisation originale du travail des artisans, une autre façon de rendre la justice et même de gouverner, par la négociation et la consultation, une conception spécifique de la liberté et des libertés. Tous ces phénomènes, dont on pourrait allonger la liste, ont émergé, se sont manifestés ou épanouis en dehors, en deçà ou à côté de la guerre. Celle-ci n'aurait-elle fait qu'égratigner la surface des sociétés sans atteindre les racines de leur vie profonde et sans même bouleverser l'humus dont elles se nourrissaient ?
LES PETITES GUERRES
Surtout à partir du moment où des sources un peu moins sèches permettent de serrer de plus près la réalité et d'avoir une vue des choses un peu moins schématique, on s'aperçoit que dans un grand nombre de régions une foule de conflits, déclenchés pour des motifs dérisoires et poursuivant des objectifs médiocres ou infimes, prirent la forme d'expéditions de quelques jours ou de quelques semaines, qui se traduisaient par une ou deux escarmouches, par le siège d'un château, par la mort d'une poignée de combattants et de non- combattants, par l'incendie d'une récolte, d'une grange ou d'un village, par quelques vignes ou arbres coupés, par un butin de quelques chevaux et de quelques prisonniers.
Ces campagnes de courte durée, prenant place de préférence à la belle saison, s'inscrivaient facilement à l'intérieur des quelques semaines de service de garde que les vassaux d'un seigneur devaient accomplir dans son château, ou des quarante jours de service militaire gratuit, voire des quelques jours seulement qu'étaient censées durer ces piètres razzias appelées dans les textes "chevauchées". Pour un champ contesté, pour quelque offense faite à leur honneur, pour une entrave apportée à la circulation des hommes et des biens, deux barons se défiaient, de donjon à donjon, appelaient à la rescousse leurs chevaliers, leur famille, leurs amis, mobilisaient contre leur gré quelques manants et quelques bourgeois, puis, après avoir déployé leur force et fait montre de leur vaillance, satisfaits d'avoir rituellement accompli leur rôle de chef de guerre, ils faisaient la paix, et même la juraient, sur les saints Evangiles de Dieu ou sur les reliques d'un sanctuaire voisin, quitte à reprendre leurs débats à la première occasion.
Ces engagements armés à petit rayon d'action et à courte haleine, que les textes du temps désignent parfois par l'expression "guerre guerréante" (nous dirions guérilla, ou petite guerre), les historiens du Moyen Age les ont en général qualifiés de guerres privées. Même si ce dernier terme n'a été que très rarement employé à l'époque, il reste que les contemporains eux-mêmes distinguaient assez nettement les conflits subalternes, en général décidés par des pouvoirs également subalternes — un seigneur châtelain, une ville, voire un simple chevalier —, des conflits généraux dûs à l'initiative des puissances publiques, détentrices, en raison du droit comme de la coutume, des attributs incontestés d'une quasi-souveraineté.
A l'époque féodale, la guerre privée mettait en jeu un petit nombre d'hommes se rattachant à une catégorie bien définie de la société : tous les laïcs qui prétendaient échapper au travail de la terre et qui étaient étrangers au monde de la marchandise et de l'artisanat. Les nobles et les chevaliers, comme le répètent bien des textes des 11e et 12e siècles : disons les un, deux ou trois pour cent de la population (au maximum) qui, en raison de leur naissance ou de leurs talents, pouvaient vivre du revenu de leurs terres, disposer des loisirs et de l'équipement indispensables à l'apprentissage des armes, ou bien étaient entretenus par quelque « riche homme ». Le reste des gens — clercs et religieux, bourgeois et citadins, et surtout paysans aux obligations et au statut fort divers mais tous rassemblés par leur commune soumission aux seigneurs — était réputé se composer de désarmés (inermes, imbelle vulgus), troupeau non seulement hors d'état de se battre mais encore voué par définition aux tâches pacifiques et productives dont la société avait besoin pour fonctionner et, tout simplement, pour survivre.
Apparue en pleine lumière ver l'an mil, la conception tripartie de la société qui, avec des hauts et des bas, devait se perpétuer à travers le reste du Moyen Age et même bien au-delà, ne réservait-elle pas à la petite minorité des milites, ou bellatores, ou pugnatores l'office de la guerre, et, complémentairement, celui de la justice ?
Et cependant la guerre privée, bien que passant en général à la surface des choses, représentait quand même une certaine gêne, dérangeait les existences quotidiennes et surtout, en raison des péchés qui s'y commettaient, risquait de provoquer la damnation de ceux qui y prenaient part. La bonne règle aurait certes voulu que cette poussière de menus conflits, de coups de main, de vengeances et de représailles entre deux individus, deux lignages, deux voisins, fût interdite par la puissance publique se posant en arbitre reconnu. La paix intérieure n'était-elle pas l'un des devoirs essentiels du prince, du roi ? Tel avait été l'idéal carolingien. Mais au 10e siècle, dans une grande partie de l'Occident et spécialement en France, cet idéal se traduisit de moins en moins aisément dans la pratique en même temps qu'une nouvelle répartition des pouvoirs se mettait en place : la féodalité.
LA PAIX DES CLERCS ET DES ROIS
Témoin de la carence des responsables temporels, l'Eglise, dans certaines régions, se décida, à partir de la fin du 10e siècle, à s'engager résolument dans une grande campagne en faveur de la paix. En un premier temps, elle se préoccupa de soustraire à la guerre et aux gens de guerre les lieux sacrés tels les monastères et les églises, les personnes protégées tels les clercs et les religieux, les femmes, les pèlerins, les marchands, les pauvres et les paysans, et de garantir leurs biens meubles et immeubles, y compris leur cheptel. Des serments furent prêtés, des excommunications fulminées. On vit même des milices rurales, bannière paroissiale en tête, s'en prendre par la force aux fauteurs de troubles. Dans un deuxième temps, la promulgation de la Trêve de Dieu prétendit imposer aux chevaliers une véritable abstinence de guerre à certains jours de la semaine et à certaines périodes de l'année, parallèle à l'abstinence de viande et à l'abstinence sexuelle que l'Eglise, en des jours et en des périodes identiques, imposait à l'ensemble des fidèles.
Dans quelques pays toutefois, l'autorité publique était demeurée suffisamment présente pour rendre superflue l'intervention de l'Eglise. Ainsi, dans le duché de Normandie et dans le royaume d'Angleterre. Même en France, à partir du milieu du 12e siècle, la monarchie finit par reprendre les choses en main et fut en mesure de promulguer sa propre paix, valable en principe à travers toute l'étendue du royaume. Un siècle plus tard, la célèbre condamnation des guerres privées par Louis IX marqua une nouvelle étape. Sans doute ne s'agissait-il pas encore de supprimer l'institution, trop enracinée dans les mœurs, trop ancrée dans les mentalités nobiliaires, mais de rendre plus facile le recours à l'arbitrage et à la justice. Même aux pires moments de la guerre de Cent ans, la monarchie française ne renonça pas à ces principes, et il vint un temps, au 15e siècle, où s'imposa, en tout cas sur le plan théorique, l'idée que, dans le royaume, le roi seul pouvait légitimement "mouvoir guerre", tout autre recours à la force armée devant être réputé un acte de banditisme ou une rébellion politique dont les auteurs étaient automatiquement punissables du crime de lèse-majesté.
En retard par rapport à l'Angleterre, la France était, dans ce domaine, plutôt en avance par rapport à d'autres pays. C'est ce que constate Philippe de Commynes, dans ses Mémoires, à l'extrême fin du 15e siècle :
"Et pour parler d'Allemagne en général, il y a tant de fortes places et tant de gens enclins à mal faire et à piller et à dérober et qui usent de force les uns contre les autres à la moindre occasion que c'est une chose extraordinaire. Car un homme qui n'aura que lui et son valet défiera une grosse cité et un duc pour mieux pouvoir piller, avec l'aide de quelque petit château sur son rocher où il se sera retiré, lui et vingt ou trente hommes à cheval" (1).
Un demi-siècle plus tôt, Gilles le Bouvier, dit le Héraut Berry, visitant la Lorraine, constatait le même phénomène : "Les nobles de ce pays sont gens de guerre et d'étrange querelle contre leurs voisins, et pour peu de chose ils mènent guerre les uns aux autres. Et le plus fort de leur guerre consiste à prendre, et ils s'assemblent et s'arrangent, et pour un rien recommencent la guerre" (2).
Par leur caractère subalterne et répétitif, ces chétifs conflits que l'on peut englober sous le terme de "guerres privées" encore que d'authentiques "guerres publiques" n'aient pas connu de dimensions bien supérieures et qu'inversement certaines guerres privées suscitèrent chez les protagonistes un acharnement extraordinaire, ne purent être véritablement cause de changement. Autant vaudrait dire que la chasse fut cause de changement, ou bien les grands tournois du 13e siècle, qui venaient précisément combler un vide, entre deux guerres. L'important ici est moins d'étudier les conséquences — certes fâcheuses — de ces entreprises indéfiniment renouvelées que de bien comprendre les raisons qui leur ont permis de se manifester puis qui les contraignirent à disparaître d'une bonne partie de l'espace politique occidental.
Ce qui est probablement en cause au départ, c'est l'idée qu'on se faisait de l'implantation des nouveaux venus dans le territoire jadis occupé par la Romanité. Le roi barbare, en dépit des racines religieuses de son pouvoir, était considéré primordialement comme un chef de guerre associé à des compagnons d'armes. Ceux-ci se prétendaient — les deux termes furent longtemps interchangeables — à la fois nobles et libres. Or l'une des formes de la liberté, au sens plein du terme, était précisément une indépendance presque totale à l'égard de toute espèce d'autorité. Les nobles se voulaient libres, en particulier, de recourir à la violence, de se venger, de faire la guerre pour leur propre compte.
Sans doute dès l'époque mérovingienne les rois auraient préféré un autre système de gouvernement, s'appuyant sur les principes étatiques majestueusement déployés à l'apogée de l'Empire romain. Mais ils ne purent réaliser leurs ambitions. Les Carolingiens — une famille noble parmi d'autres qui réussit à évincer l'ancienne dynastie — s'efforcèrent à leur tour de regrouper autour d'eux les représentants de l'aristocratie, de les intégrer dans une construction centralisée destinée à faire de cette aristocratie une noblesse d'Empire. La tentative échoua assez rapidement, et durant le premier âge féodal — 10e-11e siècles — les nobles accentuèrent un peu partout, selon des modalités évidemment fort variables, leurs prétentions à une liberté quasi souveraine.
Puis le pouvoir royal, efficacement soutenu par l'Eglise, sut s'imposer en tant que garant suprême de la justice et de la paix. Les idées romaines retrouvèrent une certaine vigueur. L'intervention de nouvelles forces socio-économiques (les villes) joua dans le même sens. Le résultat fut que, dans une partie de l'Occident, la noblesse dut renoncer, bon gré mal gré, à ses prérogatives "féodales" et accepter de se mettre au service du prince, moyennant la reconnaissance d'un statut privilégié et la distribution libérale d'un certain nombre d'avantages matériels et honorifiques.
TEMPS DES BANDITS, TEMPS DES SOLDATS
Ainsi tout un pan de la guerre médiévale se traduisit longtemps par une activité somme toute assez proche de ce que nous considérerions comme un banditisme de droit commun. Ce banditisme n'était pas dénué de conséquences pratiques, ne serait-ce que parce qu'il fallait s'en protéger, comme aujourd'hui on s'efforce à grands frais de réduire les accidents de la circulation ou d'arrêter la montée de l'insécurité. Toute éclipse de l'autorité se traduisait par sa recrudescence, et c'est ce que fait comprendre le Héraut Berry à propos du comportement des nobles lorrains : "C'est par défaut de justice" (3). De même, un peu plus au Nord, pour les pays d'Ardenne et de Luxembourg : "Les nobles de ce pays sont gens de guerre, qui ne demandent qu'à se quereller avec leurs voisins. Ils commencent la guerre pour peu de chose, cela parce qu'il y a longtemps qu'ils n'ont d'autre seigneur que l'Empereur, lequel ne s'est pas tenu au pays"  (4).
Certaines régions, aux limites de deux dominations, favorisaient l'éclosion des violences : le border écossais, les marches galloises, et, naturellement, dans la péninsule ibérique, la frontière mouvante entre chrétienté et Islam.
Ce n'est là, cependant, qu'un aspect du problème. N'oublions pas en effet qu'au moins à partir du 12e siècle le contrôle de la société nobiliaire fut suffisamment avancé pour que des espaces de sécurité aient pu se mettre en place et prolonger leur existence pendant un laps de temps suffisamment long. A l'intérieur de ces limites spatio-temporelles, les populations purent respirer, durablement. Garanties par les sauf-conduits des princes territoriaux, les caravanes de marchands circulèrent de foire en foire, sans encombre. Bien des villes ne se soucièrent plus d'entretenir leurs murailles, a fortiori de les agrandir. Des faubourgs ouverts proliférèrent aux portes des cités. Il ne fut plus question de guet ni de garde pour les habitants. Dans le plat-pays, les granges et les étables étaient en sûreté. Au 13e siècle, des hôpitaux, des couvents appartenant aux nouveaux ordres mendiants purent s'élever sans risque au-delà des enceintes urbaines. Des populations entières oublièrent tout à fait la pratique des armes. Bien des nobles même n'eurent plus l'occasion ni le goût de faire la guerre. En 1346, pour l'inciter à envahir la Normandie, un grand seigneur du pays, Geoffroi d'Harcourt, qui avait trahi la cause de Philippe de Valois, promit au roi d'Angleterre Edouard III une conquête facile et fructueuse.
"Sire, lui fait dire Froissart, le pays de Normandie est l'un des plus gras du monde. Et je vous promets sur ma tête que si vous arrivez là vous prendrez terre comme vous voulez. Nul jamais ne se portera contre vous durablement, car ce sont gens en Normandie qui jamais ne furent armés ... Et vous trouverez en Normandie de grosses villes qui ne sont point fermées, où vos gens auront si grand profit qu'ils en vaudront mieux pendant vingt ans".
L'expérience ne devait pas démentir la promesse. Les Anglais trouvèrent "le pays si plantureux et si garni de tous vivres qu'ils n'avaient à se soucier d'aucun ravitaillement en dehors du vin ... Il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que ceux du pays fussent effrayés et frappés de stupeur car ils n'avaient jamais vu d'hommes d'armes et ne savaient ce qu'étaient la guerre ni la bataille. Ils fuyaient devant les Anglais sitôt qu'ils en entendaient parler et laissaient leurs maisons et leurs granges toutes pleines car ils ignoraient et l'art et la manière de sauver et de garder leurs biens" (5).
L'établissement d'une vraie paix dans un certain nombre de pays et de régions amena du même coup les esprits à mieux saisir la signification de l'état de guerre. Comme le dit Philippe de Beaumanoir à la fin du 13e siècle : il est "deux manières de temps : le temps de paix et le temps de guerre" (6). Mieux circonscrite, à la fois dans sa pratique et dans l'imaginaire collectif, la guerre eut tendance à changer de visage. Elle ne fut plus nécessairement ce phénomène diffus, cette irritation plus ou moins permanente dont devait s'accommoder le corps social, mais une rupture avec le cours normal des choses, une transgression d'un certain ordre établi.
D'autant que durant le second Moyen Age, en raison de l'accroissement du nombre des hommes et donc du nombre des citoyens, des sujets, des vassaux, des dépendants auxquels il était possible de demander une contribution de caractère militaire, en raison des droits grandissants que les Etats s'estimèrent en mesure d'exercer, en raison de l'extension de leur zone de domination, et aussi en raison de la course aux armements dans laquelle à plusieurs reprises ces mêmes Etats se trouvèrent engagés, la guerre changea d'objectifs et plus encore de dimensions. Ou plutôt, à côté de la survivance de démonstrations militaires périphériques, légères, voire symboliques, on assista à l'irruption de conflits majeurs mettant en jeu à la limite, parfois pour très longtemps, l'ensemble des ressources des gouvernements et des sociétés dont ils étaient les maîtres. Ne parlons pas, naturellement, de guerre totale — encore qu'à toutes les époques du Moyen Age une mobilisation résolue des moyens de défense ait pu intervenir, par exemple à l'intérieur d'une ville assiégée luttant pour sa survie — mais il semble qu'au moins l'idée n'ait pas été tout à fait étrangère aux responsables. Le conflit entre Plantagenêts et Capétiens, au tournant des 12e et 13e siècles, fit déjà monter les enchères. Un peu plus tard, Frédéric II Hohenstaufen, maître du royaume de Sicile, jeta dans la balance des forces importantes en vue de réaliser ses objectifs aussi ambitieux qu'utopiques. A la fin du 13e siècle, Edouard 1er, roi d'Angleterre, mit à profit les ressources de son royaume, sur une grande échelle, lors de la conquête du Pays de Galles, de ses campagnes contre l'Ecosse et de la guerre navale et terrestre qui l'opposa un temps à Philippe le Bel. De façon encore plus marquée, les forces en présence au début de la guerre de Cent ans, dans les années 1340, sont relativement impressionnantes, à l'échelle de deux monarchies sûres d'elles- mêmes, désireuses l'une comme l'autre de frapper un grand coup, à la tête de pays peuplés et même prospères et en mesure de s'appuyer sur une opinion publique qui, dans l'illusion des débuts, n'était nullement désireuse de contrecarrer les desseins de ses gouvernants. Dernier exemple : à la fin de son règne, Louis XI opéra un tour de vis fiscal à peu près sans précédent, d'où l'entretien à longueur de mois ou même d'année d'une armée de 40.000 à 50.000 combattants, ce qui, dans le contexte économique du temps et compte tenu d'un nombre de sujets réels ne s'élevant qu'à 7 ou 8 millions, constituait une performance tout à fait remarquable en son genre. Même Henri II, au plus fort du conflit avec les Habsbourgs, ne dépassa pas ce niveau, en proportion effectifs/nombre de sujets, ou budget de la guerre/richesse nationale. Il faut attendre la monarchie absolue de Louis XIV pour constater un degré supplémentaire dans la course aux armements.
Menées avec des effectifs plus considérables réunis pour plus longtemps, des guerres nécessitèrent plus d'argent, plus de vivres, plus de munitions. Elles entraînèrent, d'autre part, d'autant plus de ravages que les chefs furent moins en mesure, ou moins désireux, de tenir en main leurs troupes, et même prescrivirent en de multiples circonstances la destruction systématique des biens de l'adversaire en vue de l'amener à se soumettre. Parmi bien des exemples possibles, citons le conseil adressé en 1435 au gouvernement anglais par sir John Fastolf en vue de la reprise de la guerre à l'encontre de la France et de la Bourgogne, qui venaient de se réconcilier : que le corps expéditionnaire "commence à faire campagne le premier jour de juin, jusqu'au premier jour de novembre continuellement, après avoir en premier lieu débarqué à Calais ou au Crotoy, ou bien encore une partie à Calais et l'autre au Crotoy, comme il sera jugé expédient. Et qu'ainsi il poursuive son chemin à travers l'Artois et la Picardie, le Vermandois, le Laonnois, la Champagne et la Bourgogne, en brûlant et en détruisant toute la terre au fur et à mesure de sa progression, aussi bien maisons, blés, vignes que tous arbres portant fruit dont on puisse se nourrir et en détruisant tout le bétail qui ne pourra pas être emporté" (7).
De même en 1477, Louis XI, pour réduire Valenciennes et Douai, fit venir de la région parisienne, du Soissonnais, du Vermandois, du Beauvaisis et du Valois, plusieurs milliers de faucheurs qui, sous la conduite, d'ailleurs réticente, du Grand maître de France Antoine de Chabannes, fauchèrent les blés trois jours de suite dans un rayon de plusieurs lieues autour des villes récalcitrantes. Le "Bourguignon" Jean Molinet devait dénoncer ce "cruel exploit" en insérant dans sa chronique une sorte de court poème en prose qui curieusement déplore davantage l'offense faite à la nature que les dommages causés aux hommes :
"O sempiternelle opprobre à maison tant sainte et renommée, roi régnant, rude et dévoyé, quel hideux forfait tu as fait !
Tu te combats aux champs des pastoureaux méchants et aux grains des oiseaux qui nous donnent leurs chants !
Néron fit brûler les maisons où se tenaient les Romains, et tu fais couper les moissons qui soutenaient les humains.
Le roi de Ninive fit jeûner les bêtes par pureté de dévotion, et tu les fais jeûner par pauvreté de dérision.
Les bêtes muettes, maigres et sèches, de qui tu as mis en ruine la provision annuelle, nous regardent en pitié en faisant signe de demande, et nous ne savons que donner.
O vous, les petits oiselets du ciel, qui visitiez nos champs en nos saisons et nous réjouissiez le coeur de vos harmonieuses noises, cherchez d'autres contrées, quittez maintenant nos labourages, car le roi des faucheurs de France nous a fait pire que les orages" (8).
LES TEMPS HEUREUX DE L'AVANT-GUERRE
Au 15esiècle plus encore qu'au 14e, toute une littérature, sans doute répétitive mais exprimant aussi des sentiments très forts et très répandus, dénonça à l'envi les maux inépuisables de la guerre, pour mieux exalter, en contrepartie, les bienfaits infinis de la paix. Philippe de Mézières, dans sa lettre au roi d'Angleterre Richard II, oppose terme à terme le paysage du jardin de guerre au paysage du jardin de paix. Jean Gerson, dans un sermon à Charles VI, exprime l'idée que ce n'est pas le roi guerrier, même victorieux, mais le roi pacifique qui s'assure la soumission de ses sujets :
"Souverain roi des chrétiens, roi sacerdotal, souverainement et divinement consacré ... pensez, pensez que plus bel héritage, pensez que plus riche trésor vous ne pouvez laisser à monseigneur le dauphin et à vos autres enfants que paix. Et c'est un très périlleux héritage que guerre. Considérez que par nulle autre chose vous n'aurez mieux l'amour de votre bon peuple dévôt et obéissant que par cette paix" (9).
Georges Chastellain n'est pas en reste lorsqu'il rappelle à son tour que "paix est la dernière attente de Félicité ; c'est l'exultation souveraine des anges, c'est le soulagement et la consolation des hommes, c'est le repos de la terre, la seule envie de Fortune et qui seule tient en être et en vertu la construction de l'œuvre divine" (10). On ne s'étonnera pas du même coup qu'à la fin du Moyen Age en tout cas les gens aient naturellement distingué, dans leur esprit comme dans leurs souvenirs, les temps heureux de l'avant-guerre des temps calamiteux qu'ils devaient supporter. Evoquant la période d'avant la guerre de Cent ans, qui avait été aussi le temps de sa jeunesse, Philippe de Mézières écrit en 1389 : "Et le royaume était alors en paix, riche et plein comme un œuf" (11). De même, après 1444 (trêves conclues à Tours entre la France et l'Angleterre) et surtout après 1453 (conquête de la Guyenne par Charles VII), une atmosphère d'"après- guerre" se répandit dans le pays, comme si l'on avait été sûr que le cauchemar s'était définitivement dissipé.
Au total, non sans nuances, les études que depuis un demi-siècle les historiens ont menées, avec un souci quantitatif grandissant, sur l'économie et la société françaises des 14e-15e siècles, sont venues confirmer au niveau de la réalité la plus concrète l'impression transmise par les écrits des contemporains : à côté d'autres fléaux comme la peste, la guerre de Cent ans provoqua un traumatisme majeur, elle entraîna les famines et les meurtres, les incendies et les désolations, elle perturba l'équilibre des sociétés et des pouvoirs, elle anéantit des développements artistiques et culturels prometteurs, elle engendra les séditions et les commotions, elle influa, directement ou indirectement, sur la mortalité et sur la natalité. Des villes et des villages se vidèrent de leur substance humaine, des campagnes furent envahies par les friches, le grand commerce emprunta d'autres routes, des familles par milliers disparurent dans la tourmente, emportées dans l'immense brassage des populations. Il est vrai que des circonstances purent favoriser quelques zones : les Etats bourguignons et le duché de Bretagne, au 15e siècle, profitèrent dans une certaine mesure du désarroi où était alors plongé le cœur de la France royale. Même là il y eut des gagnants, au moins relatifs, comme Poitiers, Tours et Bourges, qui purent bénéficier de leur accession temporaire au rang de capitales politiques.
On est donc bien en présence d'un conflit massif quoique multiforme, pérenne quoique coupé de répits. Longtemps encore les populations devaient se souvenir des "grandes guerres contre les Anglais". Ne peut-on, dès lors, conclure qu'en l'occurrence la guerre ne fut pas un phénomène épidermique mais que, bouleversant de fond en comble le "jardin de France", elle fut la source des changements les plus importants ?
LES EFFETS DU DUEL AVEC "L'ADVERSAIRE D'ANGLETERRE"
Prenons garde, malgré tout. Car les effets de la guerre de Cent ans furent à l'évidence essentiellement négatifs : patrimoines mobiliers et immobiliers ruinés, dissipés, pertes en vies humaines, chute des rendements et des revenus, instabilité monétaire, etc. Tout cela se traduisant par une longue phase d'appauvrissement presque général, même pour les milieux traditionnellement prospères comme la moyenne noblesse ou le moyen clergé. Mais une fois la tourmente passée, l'idéal, au moins inconsciemment, fut de retrouver le rythme immémorial des travaux et des jours, de remettre en place les usages et les structures un temps bousculés, voire anéantis. Pour une bonne part, la reconstruction de la France se fit "à l'identique", comme le suggèrent plusieurs études récentes, qui mettent l'accent sur la continuité du développement historique, de Philippe le Bel à François Ier. La restauration agricole et urbaine (tel historien de langue anglaise parle de recovery) fut une récupération, la guerre de Cent ans fut moins une coupure qu'une éclipse.
Peut-être faudrait-il formuler la question en ces termes : à supposer que, du milieu du 14e au milieu du 15e siècle, l'espace français n'ait pas connu un conflit d'une telle intensité, mettant en jeu en quelque sorte son identité, mais ait été seulement affecté, comme après tout un certain nombre de pays et de régions d'Occident à la même époque, par des guerres plus modestes, ou encore à supposer que l'instrument militaire français ait su maintenir l'adversaire à distance, en quoi la France de l'après-guerre de Cent ans aurait-elle été différente de ce qu'elle fut réellement ? Car ce qui frappe c'est qu'à bien des égards cette France si violemment atteinte a connu une évolution pas tellement éloignée de celle qu'ont connues des entités politiques beaucoup plus à l'abri. En proportion, il n'est pas évident, par exemple, que la France de 1340 à 1460 se soit sensiblement plus dépeuplée que l'Angleterre alors pourtant que ce dernier pays, pratiquement durant toute la période envisagée, fut presque complètement à l'abri des ravages de la guerre. Avançons donc — prudemment — les quelques propositions suivantes : sans la guerre de Cent ans, les structures de l'Etat en France se seraient moins vigoureusement développées. Ce n'est pas par hasard si la monarchie des Valois, sous la pression de la nécessité, parvint à faire accepter de ses sujets un système fiscal et militaire parmi les plus rigoureux d'Occident. Le modèle monarchique français, de Charles VII à Charles IX, est le fruit de la guerre de Cent ans. On peut de même admettre que cette dernière contribua puissamment à définir la place de la noblesse dans la société politique. Les villes, confrontées à d'énormes problèmes de sécurité, prirent largement conscience d'elles-mêmes, dans leurs institutions comme dans leurs mentalités, entre 1350 et 1450. Peut-être semblable phénomène s'est-il produit pour les paroisses rurales : il fallait bien une communauté paysanne forte pour répartir la taille royale, organiser la protection des biens, désigner le franc-archer qu'on enverrait à l'armée. Ajoutons naturellement l'essor du sentiment national que le long duel avec "l'adversaire d'Angleterre" ne put que favoriser, durablement.
La guerre, élément déterminant dans les évolutions et les mutations que connut le Moyen Age occidental. Admettons-le volontiers, mais en n'ayant garde d'imaginer ce qui se serait passé si le temps des cathédrales avait été cette vaste plage de paix durable que furent, dit-on, l'Empire romain au siècle des Antonins et l'empire du Milieu sous la dynastie des Han.
N'oublions pas non plus que notre Moyen Age fut loin d'ignorer les bienfaits de la paix et qu'on y assista à diverses reprises à un encadrement assez strict de la violence publique.
La guerre, phénomène social, ne peut être séparée du contexte où elle surgit et où elle agit. Elle ne saurait être réduite à un simple accident de l'histoire. Sa présence aussi doit être expliquée. Car aux changements provoqués par la guerre au sein des sociétés répondent les changements introduits par les sociétés — et leur devenir — sur les figures de la guerre.
Philippe CONTAMINE http://www.theatrum-belli.com
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1. Philippe de Commynes, Mémoires, éd. J. Calmette et G. Durville, Paris, Les Belles lettres, 1925, tome 2, p. 210.
2. Gilles le Bouvier dit Berry, Le livre de la description des pays, éd. E.T. Hamy, Paris, 1908. Voir aussi P. Contamine, La guerre au Moyen Age, Paris, PUF, 1980, p. 239.
3. Gilles le Bouvier, op. cit.
4. Ibid.
5. J. Froissart, Chroniques, éd. S. Luce, Paris, Société de l'histoire de France, 1862, tome 5, p. 131 et 139.
6. Cité par P. Contamine, Guerre, Etat et société. Etudes sur les armées des rois de France (1337-1494), Paris, La Haye, Mouton, 1972, p. 5.
7. Cité par C. T. Allmand, Society at war. The experience of England and France during the Hundred Years War, Edimbourg, Oliver and Boyd, 1973, p. 35.
8. Jean Molinet, Chroniques, éd. G. Doutrepont et O. Jodogne, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1935, tome 1, p. 220.
9. Cité par J. Krynen, Idéal du prince et pouvoir royal en France à la fin du Moyen Age (1380-1440). Etude de la littérature politique du temps, Paris, A et J. Picard, 1981, p. 181, n. 471,
10. Cité par J.-C. Delclos, Le témoignage de Georges Chastellain, historiographe de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, Genève, Droz, 1980, p. 356.
11. Cité par N. Iorga, Philippe de Mézières, 1327-1405, Londres, Variorum Reprints, 1973, p. 21.

jeudi 8 octobre 2009

7 octobre 1571 : La flotte turque est détruite à Lépante

Le 7 octobre 1571, une flotte chrétienne livre bataille à la flotte turque. C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape Pie V pour délivrer l'île de Chypre que les Turcs viennent de conquérir.
Les Turcs sont défaits à la surprise générale. Avant Lépante, ils n'avaient connu aucune défaite face aux chrétiens, après Lépante, ils n'allaient plus connaître aucune victoire.

Des Occidentaux peu empressés de se battre
Quand le pape appelle les chrétiens d'Occident à une nouvelle croisade, l'empire ottoman est déjà sur le déclin.
Le sultan qui réside à Istamboul a nom Sélim II Mast, c'est-à-dire l'Ivrogne. Il est le fils aîné du sultan Soliman le Magnifique qui porta l'empire à son apogée.
Seules des grandes puissances, l'Espagne, la Sicile, la Savoie, Gênes, Malte et la République de Venise, suzeraine de Chypre, répondent à l'appel du pape Pie V.
Il est vrai que la ferveur religieuse en cette fin de Renaissance n'est plus ce qu'elle était au coeur du Moyen Âge, trois ou quatre siècles plus tôt...
Les États alliés forment solennellement une «Sainte Ligue» le 24 mai 1571 à Rome. Leurs galères se regroupent aussitôt à Messine, au sud de l'Italie, sous le commandement de don Juan d'Autriche, demi-frère du roi Philippe II d'Espagne. Même le modeste duc de Savoie Emmanuel Philibert contribue à l'effort militaire en envoyant ses trois galères basées à Nice.

Victoire totale
En secret, les Vénitiens construisent dans leur chantier naval de l'Arsenal, sur la lagune, six galères d'un genre inédit : baptisées galéasses, elles sont équipées de canons pointant dans toutes les directions.
Les Turcs, de leur côté, se préparent à l'affrontement en regroupant leur flotte près de la base navale de Lépante, non loin de la ville grecque de Corinthe.
La rencontre entre la flotte croisée et la flotte turque se produit dans le golfe de Lépante. Elle met aux prises les 213 galères de la «Sainte Ligue» (dont une moitié de vénitiennes) et quelques 300 vaisseaux turcs.
On estime à environ cent mille le nombre total de combattants (marins et soldats) dont 30.000 du côté chrétien.
Les équipages des deux camps sont composés de Grecs. Du côté chrétien, ils viennent des îles Ioniennes occupées par Venise, du côté turc du reste de la péninsule.
Les navires s'éperonnent et très vite les fantassins s'affrontent sur les ponts comme sur un champ de bataille. Les Occidentaux, dont les galéasses font des exploits, remportent une victoire complète. Une cinquantaine de galères turques sont coulées, une centaine d'autres capturées.
L'amiral turc Ali Pacha est fait prisonnier et décapité. 15.000 captifs chrétiens sont libérés. Les croisés eux-mêmes ne perdent que 12 navires et (tout de même) 8.000 hommes.

Retentissement de Lépante
La victoire de Lépante a un immense retentissement dans la chrétienté car elle libère les Occidentaux de la peur ancestrale des Turcs.
Elle permet accessoirement au roi d'Espagne de se poser en champion de la Contre-Réforme catholique.
Pour Venise, cependant, Lépante a le goût amer d'une victoire à la Pyrrhus. Ruinée par l'effort de guerre et la suspension de son commerce avec l'Orient ottoman, la République se détache de ses alliés et négocie avec les Turcs. À ceux-ci, elle reconnaît la possession de Chypre, qui avait été pourtant son but de guerre, en échange de la reprise de son commerce.
Les Turcs n'ont guère de raison de se réjouir. Ils conservent l'île de Chypre malgré leur défaite mais ne sont plus en état de se lancer dans de nouvelles aventures.
Ce tournant est lourd de conséquences pour l'empire ottoman. Sa richesse ne reposait en effet que sur l'expansion territoriale et l'exploitation des nouvelles conquêtes, comme beaucoup plus tôt l'empire arabe. À la différence de l'Occident chrétien, il était incapable de se développer par lui-même. Dès lors que l'ère des conquêtes est close, il ne va plus cesser de s'appauvrir.
Marie Desclaux. http://www.herodote.net